‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 3 sur 39 · VOYAGE A TRAVERS LA RUE · texte numérisé non relu

VOYAGE A TRAVERS LA RUE

Je ne sais si c'est encore de même, mais à l'époque dont je parle, la maison d'où nous sortions avait une porte bâtarde élevée de deux marches au-dessus du niveau de la rue.

D'une autre part, il y avait, au coin de la rue de Provence et du faubourg Montmartre, la gueule d'un égout à laquelle venaient aboutir les eaux provenant de la partie du faubourg Montmartre qui monte au boulevard et de celle qui monte à la rue des Martyrs; la rue de Provence, la rue Richer et la rue Cadet versaient leurs eaux dans ce carrefour en entonnoir, de façon que, lorsqu'il éclatait de soudains orages, cet endroit devenait un lac avec des baies et des criques. Dans tous les cas, ce lac s'écoulait fort lentement par la seule bouche qui lui fût ouverte; mais lorsque les immondices, entraînées par les eaux, bouchaient cette ouverture, ii se passait des heures entières pendant lesquelles la rue n'était guéable que pour les voitures ou pour les gens qui consentaient à patauger dans cette mare jusqu'à la ceiuture.

LES AMOURS DE VICTOR BOINSENiNE 29

Cependant, durant le jour, il se trouvait toujours des citoyens dévoués, voisins prudents, qui consentaient à affronter le péril d'aller arracher aux grilles de l'égout les bouchons de paille ou les débris de la cuisine parisienne entraînés par l'inondation et qui faisaient obstacle à l'écoulement des eaux.

Mais la nuit le lac s'étendait à son aise, gagnait les rues environnantes, se glissait sous les portes cocher es, tombait dans les caves et devenait un véritable désastre.

De tous mes voisins de ce temps-là, il n'est resté, je crois, à cet endroit, que le magasin d'épicerie de la mère Bridoux, qui donnait aux pauvres de l'eau pour les yeux. Si elle vit encore, je la prends à témoin de l'exactitude de ces détails ; car depuis ce temps-là tout est bien changé : on a creusé des égouts plus nombreux, divisé les bouches, exhaussé le pavé, et la mère Bridoux ne donne plus son eau aux pauvres, parce qu'elle a été condamnée correctionnellement pour ce bienfait, sur la plainte de MM. les pharmaciens. Yous voyez que Paris s'est vite amélioré depuis vingt ans.

Je reviens à mon départ de chez M. Bonsenne, en compagnie de madame Deslaurières.

Elle passa devant moi, je la suivis et fermai la porte derrière nous. Madame Deslaurières voulut descendre la première marche ; mais elle se retira vivement en arrière en poussant un petit cri ; puis, tout à coup, se tenant sur un pied et s'appuyant sans façon sur moi, elle se mit à rire aux éclats, se penchant dans mes bras avec l'abandon d'un enfant.

Je ne compris pas d'abord le motif de cette gaîté extravagante; mais en regardant vers le sol qu'elle montrait du bout du pied le plus élégant et' le mieux chaussé, je vis que

la rue était inondée et qu'il n'y avait aucun moyen de la francliir.

Il avait plu à verse durant une bonne partie de la soirée; la pluie avait cessé, mais le lac était dans sa plus brillante étendue.

— Nous n'avons qu'un moyen, lui dis-je, c'est de remonter chez M. Bonsenne.

— Oh ! non, me dit-elle, il faut que je rentre chez moi.

— Mais c'est impossible î

— Ah I ma foi ! dit-elle en faisant un mouvement en avant, ce n est pas quelques pouces d'eau qui m'arrêteront.

Je la retins et je lui dis :

— C'est une folie : un instant de patience, et cette eau va sans doute s'écouler.

— Il y en a pour trois heures.

— En ce cas, il faut absolument remonter chez M. Bonsenne.

— Non, me dit-elle assez sèchement ; si je remontais, on ne me laisserait pas redescendre, et il faut que je rentre avant mon mari, ou du moins en même temps que lui.

— Mais il ne pourra rentrer avant vous.

— Il prendra une voiture qui le conduira à la porte.

— Eh bien, madame, rentrez un moment dans l'allée ; je vais vous en chercher une qui vous aidera à traverser la rue.

— Peut-être va-t-il en passer une ; attendons quelques minutes.

— Très- volontiers, luidis-je.

Nous voilà donc établis tous les deux sur la dernière marche de la porte.

Madame Deslaurières se mit à regarder l'eau, et tomba peu à peu dans une profonde rêverie.

Je me trouvais, je ne sais pourquoi, fort embarrassé de lui parler. Je n'avais cependant pour elle ni ces sentiments dont l'ardeur même rend timide , ni ce respect craintif qui ne sait comment aborder un entretien ; mais je ne puis dire quelle crainte m'inspirait cette femme : elle me paraissait trop franchement perdue pour être dangereuse, mais elle était si jolie, si gracieuse, et puis, comme je l'ai dit, elle avait de ces airs d'enfant si naïfs, si charmants, que lorsqu'on la voyait ainsi, on se prenait à regretter qu'elle ne fût pas toujours comme on la voyait dans ces moments-là.

La nuit était assez sombre, et je ne devinais guère qu'à la complète immobiiité de son corps la profonde rêverie où elle était plongée.

J'entendis un roulement lointain.

— Voici, je crois, une voiture, lui dis-je.

— Hein ! me dit-elle, qu'est-ce ?

— Une voiture, ce me semble,

— Ah! oui, une voiture, c'est vrai... oui, je crois... me répliqua-t-elle en sortant de sa longue distraction.

— Où étiez-vous donc, madame ? lui dis-je.

— Moi?

— Oui, madame; à ce moment votre pensée n'était certes pas ici, rue de Provence.

— Non, non, répondit-elle assez gaîment, j'en étais bien loin, et je viens de faire un bien long voyage quoique ma pensée seule soit partie d'ici.

Je voulais profiter de la conversation, et je luis dis :

— Et quel est ce charmant voyage que vous venez de faire?

— Oh! fit-elle sans prendre garde à l'indiscrétion de.ma demande, vous auriez trop à faire s'il vous prenait fantni-

sie de suivre ma tête dans tous les vagabondages où elle court. Depuis cinq minutes que nous sommes là, j'ai été à l'Ile de France, je suis revenue en Europe. J'ai voyagé en Allemagne, je suis arrivée en France, et j'étais en route pour Paris, lorsque vous avez arrêté ma voiture imaginaire et m'avez rappelée ici.

Quelque chose de choisi et de charmant à la fois dans la façon dont elle fut dite, me fit faire attention à cette réponse.

— En vérité, lui dis-je, vous avez raison, et le parcours est immense d'ici à l'Ile de France et de...

— Gomment ! me dit-elle, ce ruisseau boueux qui nous empêche de passer, vous et moi, ne vous rappelle rien ?

— Non vraiment, lui dis-je, je ne suis jamais allé aux Iles.

Cette réponse excita un long rire chez madame Deslaurières.

— Mais qu'avez-vous donc?

— Rien... absolument rien.

— Cependant vous riez.

— Oh ! me dit-elle assez tristement, ne m'en veuillez pas; ce n'est pas une moquerie, c'est une habitude, une mauvaise habitude.

Elle se tut, et ajouta d'un ton amer :

— Je ris beaucoup.

— Et vous voyagez aussi beaucoup, à ce que je vois. Nous en étions là, lorsque la voiture que nous avions entendue arriva. C'était précisément un fiacre.

Je l'appelai, mais il était chargé. Le cocher me dit qu'il allait à deux pas et qu'il allait venir nous reprendre. Cela décida madame Deslaurières à attendre.

— Puisse-t-il, lui dis-je, revenir de ses deux pas aussi vite que vous de votre lointain voyage !

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Madame Deslaurières ne répondit pas.

— Vous avez donc habité les Iles? lui dis-je.

— Moi ! fit-elle très-naïvement, non; mais je ne sais pourquoi, me trouvant retenue ici par ce ruisseau, je me suis tout à coup rappelé le torrent des Roches-Noires et l'histoire de Paul et Virginie.

Je compris alors que j'avais manqué le rôle de Paul, e* j'allais m'offrir, lorsqu'elle continua rapidement:

— Gela m'a reportée tout naturellement au temps où j'ai lu ce livre, aux lieux où je l'ai lu, à l'âge où je l'ai lu, et cela m'a rendue triste et pensive ; voilà tout.

— En ce cas, je vois que vous avez habité l'Allemagne...

— Moi?,... oui...

— Vous êtes de ce pays?

— De quel pays?

— De l'Allemagne.

— Oh! non, lit madame Deslaurières avec un accent étrange, je ne suis pas Allemande, non...

Puis, comme si elle oubliait que je l'entendais, elle reprit:

— Ni Allemande, ni Française peut-être ; je ne suis d'aucun pays.

— En vérité!... mais on a toujours une patrie !

— Vous croyez ça? me dit-elle de ce ton sec et trivial qui lui venait brusquement sur les lèvres au moment où on l'avait oublié.

— Du moins, je l'ai cru jusqu'à présent.

— EJJi bien, vous vous êtes trompé. Mais voilà assez attendre ; votre fiacre ne revient pas, il ne reviendra pas, et il faut que je rentre.

— En ce cas, lui dis-je avec une vivacité qui tenait à la hâte que j'avais de réparer la faute que j'avais commise, permettez-moi d'être Paul!

— Et je serai Virginie, répliqua-t-elle en riant; non, je suis trop lourde pour ça... je n'ai l'air de rien, mais je pèse cent trente.

Une Virginie de cent trente ! Jamais on n'a vu un poids si lourd sur une belle image poétique. Je fus si désenchanté que je répétai le mot:

— Cent trente !

— Avec ça, reprit-elle, que vous n'avez pas l'air d'un Hercule.

Je l'avais trouvée sotte, je la trouvai grossière, et, selon la détestable habitude de mon caractère de ne vouloir ja« mais laisser sans réponse un mot qui me blessait, n'en trouvant pas de spirituelle, j'en fis une indigne.

— IL est certain, lui dis-je, que je n'ai pas les allures athlétiques de certaines personnes, comme, par exemple, monsieur...

Je m'arrêtai toutefois, et madame Deslaurières me dit d'un ton colère :

— Monsieur qui?

— Monsieur Molinos.

Je n'avais pas prononcé ce nom que madame Deslaurières était déjà les deux pieds dans l'eau; je voulus la retenir, mais elle retira violemment la main que j'avais saisie, en me criant:

— Laissez-moi, monsieur ! laissez-moi !

Elle m'avait échappé, et elle allait se jeter à travers cette eau immonde, lorsqu'à un cri violent de Gare!... gare donc! elle s'arrêta, et je pus la ramener sur les marches de la porte.

C'était une voiture qui venait d'arriver au grand trot de deux grands chevaux.

Elle s'arrêta presque en face de nous et du côté de la rue

où nous étions, et le valet de pied monté derrière se mit à crier d'une voix de stentor:

— La porte !

Je Aconnus cette voiture pour une de celles qui appartenaient à monsieur de Chabron.

Madame Deslaurières se glissa rapidement derrière moi en me disant :

— Cachez-moi.

Le laquais et le cocher continuaient à demander la porte à tue-tête, de façon que je pus dire à madame Deslaurières, sans crainte d'être entendu :

— Mais il me semble que nous pouvons demander assistance à notre voisin.

— Parlez donc pour vous, et laissez-moi là.

— Ah ! madame... lui dis-je.

Gependant les voix réunies du laquais et du cocher avaient été entendues, la porte s'ouvrit, et les magnifiques chevaux, piaffant dans l'eau avec bruit, entrèrent lentement dans la maison. La porte se referma.

Madame Deslaurières battait la pierre du pied avec impatience.

— Maintenant, lui dis-je, voulez-vous accepter mon offre et oublier une sottise maladroite ? Je suis plus fort que vous ne pensez.

— Oui, me dit-elle tristement, et vous êtes surtout trèsbrave, je le sais, je l'ai vu... J'ai de la reconnaissance à vous avoir de ce que vous avez fait pour moi rue de la Pépinière.

— Gela ne vaut pas la peine que vous vous en souveniez.

— Vous voyez bien que cela en vaut la peine, car sans ce souvenir je ne vous aurais pas pardonné le mot que vous venez de me dire.

— Eh bien, puisqu'il est pardonné, acceptez mon offre. 1

— Tout à l'heure, me dit-elle; attendons que monsieur de Chabron soit chez lui. Voyez, y a-t-il de la lumière?

Elle leva le nez en l'air et s'écria vivement :

— Il y a quelqu'un chez moi, on entre dans la chambre de mon mari.

En effet, à travers les rideaux de mousseline on voyait chaque fenêtre s'allumer successivement.

— Boni s'écria-t-elle, c'est mon mari.

— Mais nous l'aurions vu rentrer.

— Eh bien, il était dans la voiture de monsieur de Chabron.

— Il le connaît donc?

— Ah ! oui... et moi aussi.

— C'est un singulier hasard.

— Mais non, ils se seront rencontrés chez madame de Frobental. Il est temps que je rentre.

— A ce propos, lui dis-je, madame, il faut que je vous dise une chose assez extraordinaire, et qui peut vous intéresser peut-être.

— Qu'est-ce donc?

— L'homme qui vous a insultée dans rue de la Pépinière est l'intendant de madame de Frobental.

— Vous en êtes sûr ? me dit-elle.

— Parfaitement sûr.

— Oh! bien alors... c'est différent, et...

Elle s'interrompit et se lança à travers la rue sans que j'eusse le temps de la retenir, en s'écriant :

— Allons, le voilà qui va dans ma chambre!

En effet, la lumière qu'on voyait à l'une des fenêtres de l'appartement de monsieur Deslaurières se montrait à la fenêtre opposée.

Je n'avais pas un grand goût pour les voyages aquatiques, cependant je ne pouvais pas abandonner madame Deslaurières. Je la suivis, et nous voilà tous deux pataugeant dans cette eau puante et bourbeuse; elle glissait à chaque pas, et fut obligée de s'appuyer sur moi ; elle le faisait avec un abandon si confiant, ou, pour mieux dire, si garçon, que je lui passai un bras sous la taille; elle ne fit point attention et se laissa soutenir ainsi.

Je me persuadai que j'étais un niais, et je profitai de la position pour la serrer assez vivement au moment où nous arrivions à la porte.

Elle se dégagea brusquement de mes bras; je m'attendais à quelque épithète un peu rude, elle médit seulement d'un ton triste :

— Ah ! vous n'êtes pas bon.

— Mais je ne sais pourquoi vous me dites...

Elle avait frappé, la porte s'ouvrait : madame Deslaurières entra en me disant :

— J'avais pourtant un service à vous demander.

— Et je suis tout prêt...

— Oh ! non, me dit-elle, je ne vous le demanderai plus, ce sera votre punition.

A ces mots elle me quitta et gagna rapidement son escalier.

— Qui est ça? cria madame Duménil en ouvrant la porte de la loge.

J'arrivais précisément a cet instant.

— C'est madame Deslaurières, lui dis-je.

— Ah! ah!... fit madame Duménil en me toisant des pieds à la tête, vous rentrez ensemble.

— Nous venons d'en face.

— Ou de plus loin; ça ne me regarde pas, fit madame Duménil en me tendant ma bougie et ma clef.

Puis elle ajouta :

— Vous avez du malheur les jours où il pleut. Tenezvous chaudement, vous savez que ce n'est pas sain d'avoir les pieds mouillés:

Je remontai chez moi.

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