‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 11 sur 71 · SUITE D'UN DUEL · texte numérisé non relu

SUITE D'UN DUEL

Quand je fus seul avec les dames, j'essayai un mot de justification auquel on ne répondit point. Je fis aussi quelques questions indirectes, mais on ne me répondit pas davantage, et je jugeai que j'avais dû être beaucoup plus maladroit et beaucoup plus grossier que je ne pensais.

Je quittai donc à mon tour la maison de M. Bonsenne, et je rentrai chez moi; il était à peu près huit heures.

Le lendemain matin je devais voir M. de Pavie, et je me demandais si cette entrevue ne m'amènerait pas quelque nouvel ennui; et dans cette prévision je me décidai à en finir de toutes ces intrigues par un éclat sérieux.

IL se faisait tard et je discutais cette question avec moimême , lorsqu'un commissionnaire arriva chez moi ; il sonna avec fureur à ma porte, et me remit une lettre fort pressée.

Quand cet homme, tout hagard, tout bouleversé, me re* mit cette lettre, j'aurais parié beaucoup qu'il n'y avait pas d'intérêt si pressé qui pût me déterminer à me déranger.

Mais dès que j'eus lu ce billet, je me donnai à peine le

temps d'écrire un mot pour pouvoir le suivre sur-le-champ.

Voici ce que me disait ce billet :

« Michel, j'ai une balle dans le ventre, cela me donne encore dix ou douze heures à vivre , et sur ces douze heures, cinq ou six où j'aurai encore la force de parler; viens me voir. Je te chargerai de mes dernières volontés.

» Je compte sur toi. Pas un mot à mon père.

» loulou. »

J'écrivis à H. Bonsenne en lui disant que je croyais être sur la trace de Victor, que j'y courais.

Je lui disais en même temps mon rendez-vous avec M. de Pavie, et je le priais de s'y trouver à ma place, dans le cas où je ne rentrerais pas, et de donner une excuse à mon absence.

Je fis remettre ce billet à M. Bonsenne au moment où je sortais, de façon qu'il ne pût me rencontrer s'il venait immédiatement chez moi.

Il m'eût questionné et assurément il eût deviné la vérité sur mon visage et à l'embarras de mes réponses.

Ces précautions étant prises, je suivis le commissionnaire que m'avait envoyé Victor. Je pensais avoir un long trajet à faire; il me conduisit à une petite maison qui portait alors le n» 21 de la rue Richer.

Cette maison, alors presque neuve, n'a pas eu le temps de devenir vieille, et elle a été démolie il y a quelques mois, lorsqu'on a entrepris le quartier de la Boule-Rouge. . Cette maison faisait le coin de la rue de ce nom et de la rue Richer ; elle était adossée à une de ces fontaines où les Auvergnats viennent acheter à la ville de Paris l'eau qu'ils vendent aux Parisiens.

En entrant, je devinai, à la manière dont le portier, ainsi

W LBS ANQURS DE VICTOR B088BNNR.

que les ouvriers du carrossier qui occupait le rez-de-chaussée me regardèrent passer, qu'on savait le malheur qui était arrivé et quelle était la cause de ma visite.

Je montai au second, et là, après avoir traversié une antichambre qui servait de salle à manger, j'arrivai dans un assez beau salon richement meublé, une seule Ijougie l'éclairait. Victor était couché sur un divan, la tête spulenue par les épais coussins de crin de ce canapé.

Un ïnédecin était près de lui.

— 11 faut vous mettra dans votre lit, lui disait ce médecin.

— Mourir sur un matelas, sur un divan, sur une botte de paille, c'est tout un.

— Mais il se peut qu'avec des soins.,, lui dit le docteur.

— N'essayez pas de m' endormir avec ces paroles inutiles, je sais où j'en suis; et tenez, ajouta-t-il en me voyant entrer, en voilà un à qui j'ai fait mon compte.

N'est-ce pas, Michel, dit-il en me tendant la main, dix ou douze heures à vivre, voilà mon avenir?

— Il s'arrêta.

— Tout mon avenir, à vingt-huit ans* c'est court ! Il sourit et reprit :

— C'est précisément parce que c'est court que je n'ai pas de temps à perdre à voyager d'un canapé sur un lit.

Et maintenant, docteur, je vous remercie de vos soins; j'ai à dire à mon ami Meylan des choses qu'il doit entendre seul.

Le médecin se leva en disant :

— Je reviendrai dans quelques heures.

— Ne revenez pas, monsieur, lui dit Victor... Je vous dis que c'est fini.

— Mon devoir... dit le médecin.

— Votre devoir, fit Victor, serait tout au plus de laisser mourir à leur guise ceux que vous êtes incapable de sauver. Je vous préviens d'ailleurs que ma porte vous seta fermée.

k Si vous craignez de perdre votre visite, voilà Michel qui vous la paiera.

Le médecin fit une grimace d'indignation, Victor ajouta:

— Si vous ne vouiez pas me faire crédit, tenez, regardez sur cette console, il y a encore un couvert de vermeil... mettez-le dans votre poche, je n'ai pas d'autre monnaie.

Je l'ai vu, de mes propres yeux vu, et je le signe de mon nom.

Le médecin prit le couvert.

Je le lui arrachai des mains en lui demandant ce que valait sa visite; il me demanda quarante francs, je les lui donnai, et il sortit.

Je cite ce fait parce qu'il est vrai* parce que je l'ai vu, parce qu'il appartient à l'histoire d'un homme dont la fortune est devenue immense. Qu'on ne voie pas en cela une dénonciation contre un corps où j'ai trouvé toujours une bienveillance et une générosité que la rapacité de certains praticiens célèbres et l'escroquerie scientifique de certains charlatans ne doivent pas empêcher de reconnaître et de proclamer.

J'étais donc demeuré seul avec Victor, qui me fit signe de m'asseoir.

— Tu t'es donc battu? lui dis-je.

— Tu devines avec qui?

— Avec Duhamel?

— Avec lui. C'est un garçon de fer, il m'a tué sans pitié.

— Comment cela?

J'ai tiré le premier, et j'ai tiré en l'air.

« Vous êtes un fou ou un lâche, m'a-t-il dit; vous savez

Tu iras tout à l'heure chez madame Desiauiières ; spn map n'est pas chez lui à cet instant de la journée ; il joue dan? quelque cercle, ou il chante des chansons dans quelque caveau... le misérable !

Tu diras à madame Deslaurières que je suis mort... dis-lui ça le mieux que tu pourras... Qui sait si, même au milieu de la vie qu'elle mène, ça ne lui ira pas encore au cœur!

— - ]f ne puis lui dire que tu es mort, lorsqu'il est possible...

— As-tu peur de mentir de quelques heures? Je désire que cela soit ainsi; qui sait si cela ne préviendra pas un malheur de plus danà cette nuit*.. Qui sait si demain quelque chose ne l'arrêtera pas !

— Que veux* tu dire?

— Oh! rien, rien, ces secrets ne sont plus à moi; d'ailleurs ce n'est pas elle qui me l'a dit.

Un nouveau cri de douleur força Victor de s'interrompre.

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