‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 49 sur 71 · PRESSENTIMENT · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENT

Je sortis, le cœur etla tête bouleversés de ce que je venais de voir et d'entendre.

Enfin , j'arrivai chez moi , où je trouvai Olivier occupé à écrire des lettres que Guillotin attendait dans la première pièce.

-^Pardon, me dit-il, cte faire ma correspondance chez

VOUS>y /

Il cafcheta deux oy/frois lettres et les remit à Guillotin, à qui il donna des instructions à voix basse, en lui disant ensuite :

— - Hâtez-vous , je serai encore ici quand vous reviendrez.

Je remarquai que Duhamel était fort préoccupé. Il regarda un moment autour de lui , et poussa un profond soupir.

-7- Ah ! me dit-il , vous êtes juste à la hauteur du monde où est le bonheur.

— Où il n'est pas , lui dis-je , car je ne suis pas heureux.

Duhamel, — je continue à l'appeler ainsi, car je ne savais pas encore son véritable nom , —Duhamel, dis-je, me regarda avec étonnement.

— Vous avez peut-être raison, me dit-il. Eu ce cas, ajoutat-il, le bonheur n'est nulle part, car il n'est ni plus en haut ni plus en bas, je le sais par expérience.

— C'est que je crois, lui dis-je, que le bonheur n'appartient pas aux classes, mais aux individus.

— C'est vrai, reprit-il , et il est désolant d'être forcé d'en venir à cette vulgaire vérité, que le manouvrier qui sait borner ses désirs à la hauteur des quarante sous qu'il gagne par jour, est plus heureux que l'empereur à qui la puissance et l'immensité de son empire ne suffisent pas.

Hélas! oui, reprit-il, c'est l'éducation morale, et non pas le bien-être matériel, qui est le principe réel et solide de toute félicité. Je n'ai pas voulu le croire, j'ai été bien fou.

Il se laissa aller à un moment de réflexion, et je ne sais par quel sentiment de respect instinctif je n'osai le troubler dans sa méditation. Depuis quelques heures, ce jeune homme, dont la dignité m'avait à la vérité paru toujours remarquable, avait pris à mes yeux une singulière autorité.

A dix ans de distance, il ne me servirait guère de vouloir faire de l'indépendance et de la iiertô en disant que la manière dont il avait-parlé au commissaire de police, et l'humble obéissance qu'il y avait trouvée, n'étaient pas pour quelque chose dans la retejiue qu'il m'inspirait ; mais je dois dire aussi qu'il y avait dans sa personne, clans sa physionomie, dans l'accent triste et solennel de sa voix, une puissance qui imposait.

Je ne savais pas encore l'histoire d'Olivier, et ce qu'il avait décidé de lui-même, que j'éprouvais devant lui cette appréhension grave qui vous prend en face d'un grand malheur et d'une destinée à jamais arrêtée. C'était quelque chose comme le respect que vous inspire un homme qui entreprend un voyage dangereux vers des terres inconnues.

Tout à coup Obvier sortit de sa méditation et s'écria brusquement :

— Tout cela ce sont des rêves, et l'homme le plus ferme, celui qui sait réduire aux moindres exigences les besoins matériels de sa vie, échappe à sa propre règle par d'autres côtés. Il voudra trouver dans l'amour, dans l'amitié, dans la gloire, des satisfactions que 'ni la gloire, ni l'amour, ni l'a-

mitié ne lui donneront. Puissant contre la pauvreté matérielle, il ne le sera point contre la pauvreté morale des coeurs auxquels il s'adressera.

Après avoir beaucoup donné, on ne lui donnera rien, et, malgré son stoïcisme de fortune, il ne sera pas moins malbeureux que les autres, et le sera d'une autre façon.

Voyez- vous, continua Olivier avec une exaltation amère, il faut revenir à ces vertus vulgaires que le monde proclame depuis des siècles. Tant que brûle dans le cœur le volcan de la jeunesse, on soulève péniblement l'épaisse écorce du monde moral, pour lui donner d'autres aspects; mais tout cela n'amène qu'à quelques tentations insensées qui dévorent et détruisent tous les sentiments qui nous approchent, comme le volcan qui se fait enfin une issue détruit quelques misérables villages assis sur ses lianes.

Mais rien ne change au fond : l'humanité garde ses opinions éternelles, comme la terre ses aspects immenses, et le plus sage est celui qui s'y soumet avec résignation.

J'écoutais Olivier, et je ne me sentais nul désir de l'interrompre ; car, à vrai dire, il réfléchissait tout haut plutôt qu'il ne m'adressait la parole. Il retomba un moment dans sa méditation, mais bientôt sa pensée se fit jour par une nouvelle explosion.

— A moins, s'écria-t-il soudainement, que le véritable bonheur humain soit vraiment dans cet insatiable désir, toujours brûlant, qui nous mène de lendemain en lendemain, d'espéiance en espérance, jusqu'à la tombe, où nous emportons encore cet insatiable besoin d'être plus que nous n'avons été.

Ainsi, après avoir rêvé pendant la vie la gloire, la puissance et l'amour, nous rêvons après la mort l'impartialité et le ciel.

Olivier suspendit encore un moment ses réflexions, puis il reprit avec une amère expression de désespoir :

— Mon Dieu! sera-ce encore une déception ?

Il se passa la main sur le front, s'agita vivement et murmura d'une voix sourde :

— Je le saurai bientôt.

Cette dernière parole m'expliqua cette «ravité profonde

OLIVIER PUffANEL. tf '

et, si je puis m'exprimer ainsi, cette froideur désespérée avec laquelle Olivier parlait ainsi devant moi.

— Quoi ! m'écriai-je vivement en venant au-devant de lui, vous pensez à la mort, vous ?. . .

— Il faut bien, me répôndit-il en souriant, que je pense à die, puisqu'elle a pensé à moi.

— Mais vous êles insensé ! mais...

Olivier me montra son cœur et me répondit :

— Elle a frappé là. ê

— C'est une folie, repris-je vivement.

Il m'interrompit en reprenant :

— J:en suis sûr.

Ne vous trompez point aux apparences d'une vie que je porterai le front haut et debout, si je le peux, tant qu'elle ne m'aura pas tout à fait quitté. Ce n'est pas- seulement l'esprit, c'est le corps qui est perdu. Je ne suis pas mort, maia je suis tué.

Cette réponse me fit peur.

Olivier s*en aperçut, et me répondit, pour ainsi dire, avant que je lui eusse parlé :

— Ne craignez point un suicide, Michel, je n'en ai pas besoin; j'ai besoin d'un ami à qui je puisse confier les dernières volontés d'un mourant; voulez- vous êlre cet ami?

11 y avait {tant de conviction et tant de courage dans la manière de parler d'Olivier, que je ne crus pas devoir discuter avec lui sur ce qu'il pensait de lui-même ; et, sans partager le triste pressentiment qu'il m'exprimait avec taqt de calme, je lui tendis la main et je lui dis :

— Oui, je serai votre ami comme vous le voudrez et comme le ciel en décidera.

— C'est-à-dire, si je meurs ou si je vis, reprit Olivier. Comme vous l'avez dit, Dieu en décidera.

Mais il est de la sagesse humaine de prendre ses précautions dans l'incertitude de cet avenir que Dieu tieat, et jç vous prie de m'écouter.

Olivier commença.

Qu'on me permette de ne point raconter cette histoire en laissant parler Olivier lui-même. Je veux la dire plus coflhplétement que je ne l'ai apprise dans cette courte et triste confidence ; je veux la dire telle que mille autres bouches me

l'ont révélée lorsque plus tard j'eus recueilli, sur le compte d'Olivier Duhamel, des confidences moins discrètes et moins modestes de ceux qu'il avait connus et qu'il avait aimés.

Comme on a dû le pressentir dans le chapitre précédent, Olivier Duhamel n'était point le nom de celui qui le portait. Le camarade dont j'avais partagé les études n'était pas, comme moi, un modeste étudiant en droit, vivant à la place sociale que sa naissance et sa fortune lui avait assignée.

Olivier était le fils d'un homme dont la célébrité est européenne et dont la fortune était colossale. Son véritable nom était celui de Charles de Barbasan; il était né dans l'Inde eu 1798, pendant que son père était le favori de Naïdir, le père de Tipoo-Saïb.

Sa mère appartenait à la famille impériale et était morte, heureusement pour elle, avant que la trahison de son mari eût livré l'empire de l'intrépide et généreux sultan au pouvoir des Anglais et eût amené ce dernier désastre où Tipoo-Saïb se fit tuer héroïquement sur les ruines de sa capitale.

Barbasan était rentré en Europe en 1807, mais il ne pouvait penser revenir en France sous le règne de Napoléon, qui l'eût indubitablement puni de son infâme conduite et qui n'eût peut-être pas hésité à confisquer des trésors qu'il pouvait (en forçant un peu le mot ) considérer comme des provenances anglaises.

En conséquence, le comte de Barbasan avait été s'établir en Suisse, et il y avait emmené son lils avec lui.

Il avait choisi la ville de Fribourg pour lieu de sa rési-

dence, et avait compté sur son immense fortune, ainsïqûë sur l'emploi qu'il voulait en faire, pour y acquérir une position élevée.

Ainsi, propriétaire d'une des demeures les plus splendides de la cité, il avait essayé de commencer la conquête des esprits par des fêtes qui n'eussent fait qu'étonner l'esprit simple des habitants de la Suisse, s'ils avaient daigné les accepter.

Assurément nous sommes un peuple fort civilisé, et il n'est pas douteux qu'en fait d'art et de belles manières nous ne soyons fort au-dessus d'une nation qui cultive comme des vertus la rusticité et l'ignorance des nouvelles modes.

Assurément encore, nous avons un amour fort éclairé des belles choses et des plaisirs élégants, aussi est-il probable que si, à l'époque de son retour en Europe, M. de Barbasan fût venu s'établir en France, bourré qu'il était de millions, de diamants, de cachemires et de pertes, il eût peut-être réussi à se faire accueillir par les moyens qui parurent une insulte aux Fribourgeois.

Ainsi, il ne se fut pas sans doute trouvé beaucoup de nos belles dames qui lui eussent jeté au visage, comme ça lui • arriva, le bouquet de bal dans lequel il avait délicatement caché un gros brillant. La fureur naissante des cachemires, dont le nom ferait chanceler la vertu de la plus honnête femme de l'Empire, lui eût fait pardonner le prix auquel il les avait achetés , et celui auquel il l'oubliait sur les épaules de la dame qui l'essayait.

Qui sait même si un certain pçtrti politique ne lui eût pas fait un mérite d'être venu en aide aux Anglais.

La haine qu'on portait à Napoléon s'accommodait à cette époque des alliances les plus impies, et peut-être eût-on glorifié sans pudeur l'agent servile de ses ennemis. Mais, quoi qu'il en puisse être "de ces suppositions, ce fut précisément par le faste de ses tentations que M. de Barbasan perdit sa cause; le gros bon sens des Suisses comprit qu'on voulait les acheter; et quoiqu'ils vendent leur sang à qui le paie, ils ne font pas si bon marché de leur estime.

On ne sut pas dès l'abord toute la vérité sur le compte de Barbasan; mais lorsqu'elle se fit jour, le petit nombre de personnes qui avaient fait accueil au nouveau venu l'abandonnèrent peu à peu. Et comme ceux-là avaient à faire oublier

38 OkIVIEB DUHAMEL.

la faute de l'avoir accueilli, ils furent les plus violents dans les accusations qu'ils portaient contre lui.

M. de Barbasan ne fut bientôt plus désigné que sous le nom de traître, et après un an et demi de séjour en Suisse, il vivait plus seul et plus exilé que ne vivait, au treizième ou au quatorzième siècle , le malheureux frappé d'une condamnation d'interdit.

M. de Barbasan ne se tint point pour battu, et n'ayant pas trouvé dans les fêtes donlril étonnait la ville le succès qu'il en avait attendu, il s'était tourné d'un autre côté.

Cette fois il calcula mieux

11 ne faut pas craindre de le dire, celui que l'honneur instinctif d'un peuple avait repoussé trouva dans les sophisme» d'une secte religieuse, non-seulement une excuse, mais encore une sorte de glorification.

Depuis longtemps les jésuites avaient à Fribourg une maison secrète où l'on conservait soigneusement l'illustre tradition de la société. M. de Barbasan alla-t-il au-devant d'eux, ou bien ces habiles séducteurs l'amenèrent-ils dans leur sein sans qu'il s'en doutât ? Toujours est-il qu'au bout de deux ou trois ans, M. de Barbasan était à la fois l'esclave et. l'un des chefs les plus puissants de cette vaste corporation.

Le comte les comprenait parfaitement ; il sentait bien que la charité chrétienne des jésuites était juste réglée par la charité effective qu'il avait pour eux. Au dire des plus révérends, le pardon de Dieu est infini, mais ils ne l'ouvraient à leur nouvel adepte que lorsqu'il frappait à leur porte avec un marteau d'or.

Aussi le comte, en faisant pour eux d'immenses sacrifices, gardait-il sa liberté et menaçait-il souvent de leur échapper. La position de M. de Barbasan était donc une lutte incessante.

Cependant, s'il n'avait point grandi en considération, le comte avait grandi en influence. Car tout proscrit qu'il était du monde , le monde comptait avec lui. Sans que rien de public attestât le pouvoir de M. de Barbasan, on savait qu'il était pour beaucoup dans toutes les élections publiques. Souvent il recevait le mot d'ordre des jésuites qui menaient la ville par ses principaux habitants, mais le plus souvent il le donnait lui-même; il était tout-puissant par des affiliés dont il faisait la fortune.

D'un autre côté, il forçait l'opinion, non point à revenir à lui par rapport à son passé, du moins à se taire. Des fondations pieuses , des établissements considérables de charité, des cessions de terrains d'un prix élevé , étaient incessamment offerts par lui à la cité.

Quelques hommes des plus sévères hésitaient à accepter. Mais lorsque les clameurs de la misère, par exemple , réclamaient un hôpital , et qu'un homme venait , offrant de le construire et de l'établir à ses frais, il était bien difficile de refuser.

La dignité qui repousse le bienfait dont elle méprise la source est une vertu que tout le monde applaudit, parce qu'elle a la sanction du sacrifice personnel ; mais celle qui n'eût fait au contraire que continuer la misère du peuple eût peut-être paru trop facile pour qu'on l'approuvât.

On acceptait donc les donations de M. de Barbasan, et son nom, exilé des réunions de la famille, s'écrivait solennellement au coin des rues et au fronton des édifices. C'était, à tout prendre, une position bizarre, et qui avait fait de M. de Barbasan un homme tout particulier.

Comme on le voit , la libéralité , qui eût été volontiers chez lui une qualité facile, était devenue pour lui un calcul.

En donnant , M. de Barbasan demandait le prix de ses bienfaits; et, en effet, il recevait très-exactement ce qui peut s'écrire et se préciser, mais il n'obtenait rien de ce qui n'a pas de corps pour ainsi dire, et ce qui était son ambition .

11 avait une rue qu'il appelait rue Barbasan. Mais dans cette môme rue qu'il avait fait bâtir et dont il avait fait don à la ville, il voyait les habitants détourner la tête à sa rencontre et éviter autant que possible de le saluer.

Alors il lui prenait des rages furieuses, il entrait dans de véritables accès de mépris pour l'humanité , il déclamait contré cette ville qui était, disait-il, à genoux devant son or, et qui, ingrate autant que lâche, repoussait la main du bienfaiteur dès que le bienfait n'y était plus.

Mais il avait beau faire, il avait beau vouloir porter accusation contre les ingrats , il n'estimait au fond de lui-même que ce qu'on lui refusait.

11 comprenait qu'on peut tout acheter, excepté cette estime sincère qui reste la suprêpe récompense de la vertu j

alors il se désolait, et il eût volontiers effacé de sa propre main son nom de tous les monuments où il eût été écrit , pour voir se lever et se découvrir,, à son approche, les habitants de la ville comme ils le faisaient «pour un pauvre habitant de l'un de ses faubourgs, nommé Glosberg, vieux soldat échappé au massacre du 10 août, laissé pour mort, avec quinze coups de pique dans le corps, entre deux portes des Tuileries, et qui, miraculeusement sauvé, était retourné dans son pays.

Par un hasard singulier, M. de Barbasan, qui servait dans les gardes -françaises, en qualité de lieutenant, avant son départ pour les Indes , connaissait personnellement ce Glosberg, qui l'avait retiré du grand canal qui fait face au château, un jour qu'il s'y 'noyait pour avoir été pris d'un étourdissement et être tombé d'un batelet qu'il s'amusait à conduire.

On eût dit que la Providence avait placé ce Glosberg à côté de M. Barbasan comme un enseignement permanent.

Chaque fois que M. de Barbasan le rencontrait, il parlait à Glosberg et celui-ci l'écoutaït. Mais il y avgtit dans ces rencontres quelque chose qui disait toute l'histoire de ces deux hommes.

Barbasan voyait ce Glosberg, soit dans une rue de la ville, soit dans un des chemins qui avoisinaient la splendide maison et la pauvre ferme que le riche et le pauvre possédaient à une lieue de la ville ; Barbasan, dis-je, rencontrait-il Glosberg, il allait à lui, l'abordait, lui demandait familièrement , des nouvelles de sa santé, de ses affaires, de sa fille. Glosberg, droit comme un piquet, la tète découverte et les yeux baissés, répondait brièvement et froidement à un homme qu'il avait longtemps appris à respecter comme un supérieur.

Mais jamais la réponse n'allait au delà de la demande, jamais le vieux soldat ne disait un mot qui autorisât , pour ainsi dire, son interlocuteur à continuer. M. de Barbasan parlait seul quand il ne questionnait pas.

S'il arrivait que Glosberg laissât échapper une plainte *ur les apparences de la récolte, M. de Barbasan se hâtait d'offrir sa bourse, son crédit; mais, dans ce cas, Glosberg répondait froidement :

— 11 y en a de plus malheureux que moi.

Et cette froide réponse était accompagnée d'un imperceptible mouvement de retraite qui en disait encore plus que ses paroles.

M. de Barbasan sortait presque toujours désolé et malheureux de ces rencontres, et cependant, poussé par une force invincible, il les recherchait sans cesse. Le riche nabab était en face de ce pauvre paysan comme un amoureux qui se persuade qu'à force de soumissions et de prières il vaincra la femme qui ne l'aime pas ; chaque fois qu'il la voit, il l'implore et la flatte; chaque fois repoussé, il la quitte avec une nouvelle douleur, et revient cependant chaque fois qu'il en peut saisir l'occasion.

Un mot amical," une ombre de pitié, même de la part de Glosberg, eussent été une conquête inappréciable pour le comte, comme ils l'eussent été pour l'amoureux. Mais Glosbert était implacable ; c'était un bouclier d'acier poli sur lequel glissaient toutes les atteintes du comte.

Gomme nous l'avons dit, M. de Barbasan avait des accès de colère où il s'indignait de voir ses bienfaits acceptés ; et c'était dans ces moments qu'il menaçait de quitter le pays, qu'il reprochait aux jésuites de ne le servir en rien, et qu'il obtenait d'eux des concessions qui, d'un autre côté, lui donnaient une énorme influence.

Ceux-ci, pour ne pas perdre le fruit énorme qu'ils tiraient de ses libéralités, obéissaient à ses caprices ; ils s'employaient à faire réussir ou échouer des questions du plus haut intérêt, et il arrivait que cet homme, repoussé par le mépris public, à qui Ton eût refusé le titre de citoyen s'il l'eût demandé publiquement, gouvernait souvent dans les conseils suprêmes et dictait les décisions des hommes qui ne l'eussent point salué.

C'était donc une existence tout à fait bizarre et exceptionnelle que celle de M. de Barbasan, existence qu'un sentiment respectable rendait encore plus malheureuse qu'on ne pouvait supposer.

Le comte avait un fils, et l'avenir de ce fils se renfermait pour lui dans une alternative cruelle.

« Ou bien la mésestime des hommes sera un héritage que je lui léguerai, se disait-il, et j'aurai à souffrir de son mal-

heur et du mien : de son malheur dont il est innocent, et du mien dont je suis coupable.

» Ou bien on ne voudra pas le faire souffrir du crime de son père, et il recueillera la récompense d'une vie pure, et il faudra que le père vive méprisé à côté du fils honoré. »

C'était un autre supplice.

Mais ce qui était encore plus affreux à prévoir que cette position vis à-vis des autres, c'était celle d'Olivier vis-à-vis de lui. Méprisé! n'imputerait-il pas ce malheur à son père, et alors même qu'Olivier s'enfermerait dans un silence respectueux , n'entendrait-il pas le cri de cette âme souffrante parler dans ce silence même, et lui dire :

« Innocent, je souffre de vos fautes. »

Si le contraire arrivait, ce ne pouvait être qu'à la condition qu'Olivier mériterait dix fois l'estime qu'on aurait pour lui ; et le comte comprenait que le fils qui ferait de si nobles efforts pour laver sur lui-même la honte du nom qu'il portait, souffrirait peut-être encore plus du mépris qu'on garderait à son père.

C'était là une terrible crainte pour M. de Barbasan, crainte que le caractère loyal et décidé d'Olivier ne faisait que rendre plus poignante. Alors il prenait de véritables désespoirs à cet homme, si riche et si envié; et il y avait des moments où il demandait à Dieu que son fils, emporté par ses passions, ne lui demandât que de l'or, et ne jugeât point la main qui le lui prodiguait. Il faisait entrer dans ses espérances les vices futurs de son fils.

Mais bientôt il se faisait horreur à lui-même d'avoir eu ces pensées, et il acceptait comme une punition méritée le jugement sévère qu'un jour à venir son fils porterait sur lui.

Il arriva, de ces contradictions perpétuelles, que les premières années de l'enfance d'Olivier furent détournées du droit chemin de la raison, à l'âge où le jugement des enfanls demande, pour ne pas s'égarer, à être dirigé par une règle conforme et invariable. ,

Ainsi, lorsque M. de Barbasan était dans ses jours de tristesse repentante, lorsqu'il voulait racheter sa vie passée par la considération à venir de son fils, celui-ci vivait sous le régime sévère d'une éducation qui ne transigeait avec aucune faute,qui prêchait toutes les continences aussi bien que tous les devoirs.

Mais un jour venait où M. de Barbasan, emporté par une de ces colères qui naissaient en lui de ce qu'il appelait l'ingratitude publique, se disait avec rage, que probablement il ne gagnerait à se montrer sévère envers son fils que sa haine et son mépris, et alors, oubliant toutes les résolutions prises, toutes les leçons données, il flattait les caprices d'Olivier; il l'aidait dans la paresse qu'il pouvait montrer, l'encourageait dans tous les désirs déraisonnables qui passaient par cette jeune tête. Ainsi Olivier n'avait pas onze ans que déjà deux ou trois fois il avait été soumis à la régularité d'une éducation presque disciplinaire, et que deux ou trois fois il en était sorti pour se voir donner des chevaux, des voitures, des laquais, avec le droit d'en disposer, et de l'or pour le jeter à qui le voulait.

A part la corruption constante et volontaire, il n'y a pas d'éducation plus pernicieuse pour l'enfance que celle qui varie sans cesse dans sa règle et dans son but.

L'esprit de l'enfance a une énorme puissance de déduction logique, puissance instinctive qui agit bien avant qu'elle ait appris les formules scolastiques du raisonnement et même son nom ; et il n'est rien de plus dangereux pour le développement de cet esprit que cette incertitude où le plongent des faits contradictoires, des opinions opposées, des règles diverses de conduite.

La conséquence naturelle d'une telle éducation, c'est de créer ces esprits incertains entre le bien et le mal, ne croyant à la sincérité d'aucune impulsion, à la vérité incontestable d'aucun principe ; esprits sans but qui iront avec le bien si la route leur est facile, mais qui ne seront retenus par aucuns liens puissants s'ils rencontrent des obstacles trop rigoureux.

C'est sous de pareilles influences que se passèrent, pour Olivier, les premières années de l'enfance qui commencent à apprendre la vie, et déjà c'était un être volontaire, capricieux, dissipé; quelquelois soumis, laborieux et inerte, lorsque, à propos d'une échappée de M. de Barbasan, qui faillit le soustraire à l'influence des jésuites, les bons pères parvinrent à mettre à exécution un projet sur lequel ils Pavaient jusque là trouvé fort rebelle.

11 est nécessaire de dire quelques mots des motifs de la

révolte du comte, et de ce qui en résulta pour l'avenir d'Olivier.

Une partie des bâtifnents du collège de ces messieurs, et entre autres la chapelle, était dans un état déplorable.

Messieurs de la compagnie de Jésus savent un art où les meilleurs tireurs de toute la Suisse seraient fort embarrassés, c'est d'atteindre un but en visant ailleurs.

Ils se gardèrent bien de demander des secours à M. de Barbasan-, ils adressèrent nne supplique au conseil de la ville, qu'ils savaient ne pas vouloir leur accorder ce qu'ils demandaient. Ils obtinrent donc le refus qu'ils désiraient.

Ils se gardèrent encore d'aller porter leurs doléances à M. de Barbasan sur l'échec qu'ils avaient éprouvé; mais l'un d'eux alla lui parler d'un prêt que leur proposaient ses banquiers pour faire bâtir à leurs frais les bâtiments dont ils avaient besoin. L'affaire était vraie : la Suisse s'entend merveilleusement en spéculations, et les banquiers qui voulaient la faire n'étaient pas une invention.

Mais précisément parce qu'ils n'étaient pas une invention, l'affaire était fort lourde pour la communauté. On s'adressait donc purement et simplement aux lumières de M. de Barbasan; mais l'habile homme chargé de le consulter le quitta sur cette péroraison:

— Oui, je sais toute l'économie qu'il nous faudra, tous les efforts que nous aurons à faire pour arriver à notre libération, mais c'est ici une question plus haute que celle de notre intérêt premier. Nous voulons montrer à la cité qu'elle a manqué de grandeur, de libéralité, d'intelligence...

C'est une leçon qu'il lui faut donner et qu'elle mérite; et en voyant quels sacrifices nous nous imposons pour améliorer un établissement où les enfants des plus riches et des plus pauvres familles reçoivent leur instruction, elle aura honte de ce qu'elle aura fait.

Assurément c'était là une sotte raison, à la prendre pour ce qu'elle valait en elle-même; mais c'était une admirable raison pour le fruit qu'elle devait rapporter.

Le négociateur laissa monsieur de Barbasan sur celte résolution de la compagnie, et la semence si habilement jetée germa, précisément cojnme l'attendaient les jésuites, dans un esprit dont ils connaissaient toutes les dispositions. Cette

idée de donner une leçon à la ville, de lui montrer une congrégation pauvre en apparence, et prête à s'exposer à de rigoureuses privations en laveur des enfants de la cité ; cette idée fermentait dans la tête de M. de Babasan; il se dit que si une pareille libéralité devait faire tant d'honneur à une congrégation , elle en ferait encore plus à l'homme qui seul se chargerait deTaccomplissement de ce grand bienfait.

Une fois dans la voie de ce raisonnement, et la soif ardente qu'avait M. de Barbasan de conquérir les faveurs publiques cédant à l'adroite insinuation des jésuites, le parti du comte fut bientôt pris.

Une semaine après la confidence qui lui avait été faite, il annonçait à ses amis les jésuites qu'il se chargeait des frais des constructions qu'ils avaient à faire.

Le bienfait fut accepté avec d'immenses acclamations de reconnaissance.

La chapelle fut édifiée, et comme on ne pouvait changer l'invocation... on y adjoignit une vaste salle qu'on nomma la salle Saint-Charles, pour rappeler qu'on la devait à M. Charles de Barbasan. Une pierre gravée en conserva le souvenir. Mais cette pierre, et nous rapportons ce petit détail parce que ceux qui savent de qui nous devons parler le connaissent, et qu'il est d'ailleurs un trait admirable de la morale des jésuites; cette pierre, dis-je, fut ajustée au sommet de la salle, au fleuron qui formait les quatre arêtes d'une ogive.

Mais ce n'était pas assez qu'elle fût illisible à une pareille hauteur, on ne fit pour ainsi dire que coller une dalle de quelques lignes par-dessus une autre pierre, portant une inscription pareille à l'œil, mais où le nom de M. de Barbasan était oublié ; puig, comme cela devait arriver, la*pierre se détacha ou fut détachée, et il ne fut plus question des bienfaits de M. de Barbasan.

Quant au nom de la salle Saint-Charles, qui n'apprenait rien à personne, il était gravé en lettres d'or au-dessus de la porte de la salle.

Cependant la pierre en question et l'inscription existaient encore lorsque arriva le fait suivant :

Ladite salle Saint-Charles, entreprise et achevée en moins

d'une année aux frais de M. de Barbasan, fut inaugurée par la distribution des prix.

Le comte devait s'attendre et il s'attendait en effet que, dans le discours qui précède cette touchante cérémonie, son nom trouverait place et qu'un éloge public le viendrait payer des sommes considérables qu'il avait dépensées. Mais voyez le malheur du comte ! le disccfurs du chef du collège, qui lui avait montré le passage où il était question de lui, ne fut pas prononcé...

Ce chef pieux s'était évanoui au moment de prendre la parole.

11 y avait bien d'autres discours, mais personne n'avait voulu toucher à un sujet que le supérieur s'était réservé.

M. de Barbasan, furieux, mais doutant de la mauvaise foi des jésuites, avait glissé à l'oreille de l'un d'eux qu'il était facile de le charger, dans quelques phrases improvisées, de remettre à M. de Barbasan quelques-uns des prix les plus importants à distribuer.

Mais il se trouva que cette.mission appartenait à des magistrats qui la considéraient à si grand honneur, qu'ils ne pardonneraient point à la congrégation d'en être dépouillés par qui que ce fût.

Enfin, de manège en manège, d'atermoiement en atermoiement, on arriva à la fin de la cérémonie sans qu'il fût plus question du bienfaiteur que de l'empereur de la Chine.

Ceci outra M. de Barbasan, et il eut avec le supérieur, revenu de son évanouissement, une explication des plus violentes, où celui-ci, après avoir offert à M. de Barbasan les réparations les plus dérisoires, poussé à bout dans ses hypocrisies par la colère de M. de Barbasan, osa lui dire en face « qu'après tout, ce n'était qu'une faible restitution d'une richesse mal acquise. » Le coup fut terrible, mais il fallut l'accepter.

Les prêtres partagent avec les femmes le tout-puissant privilège d'être calomniateurs ou insolents, sans qu'on puisse leur infliger la correction de leur insolence.

Comme les femmes, ils ont l'air de faire de leur prétendue faiblesse une force qui ose tout, parce qu'elle est sûre de l'impunité.

Et pour peu qu'on les contredise, ils ont, comme elles, des

cris de victimes qui abusent les sots et font pleurer les vieilles servantes et les jeunes adeptes qu'ils élèvent à ce métier.

Il fallut donc que M. de Barbasan, le pieux bienfaiteur de Tannée précédente, le généreux protecteur des défenseurs de la religion, s'entendît dire en face qu'il n'était qu'un faquin qui devait être très-beureux qu'on voulût bien accepter ses bienfaits.

Les jésuites avaient bien mieux fait que les magistrats, qui du moins acceptaient tout haut et remerciaient tout haut.

Cependant ce trait dépassa de beaucoup toute la patience et la résignation du comte. Il se retira dans sa maison de campague, où les jésuites le laissèrent fort tranquille.

SUITE

Avant de raconter par quels moyens et par quel nouvel intérêt ils le recherchèrent avec leur habileté ordinaire, et par quel lien ils cherchèrent à se l'attacher irrévocablement, il faut que je dise ce qui advint de la retraite du comte dans sa maison des champs.

Je crois avoir dit qu'il avait pour voisin le vieux Glosberg, et qu'il cherchait le plus souvent qu'il pouvait à le rencontrer. En effet, il eût payé cher un signe amical de la part du vieux soldat, vénéré pour la fidélité avec laquelle il s'était fait tuer sur le seuil de la porte de Louis XYI.

En disant que Glosberg s'était fait tuer, quoiqu'il fût encore vivant, je me sers du mot propre, car quinze blessures héroïquement reçues et affrontées jusqu'à la dernière prouvaient qu'il y avait mis toute sa bonne volonté, et que ce

n'était pas sa faute s'il avait été plus fort que la mort, à laquelle il avait ouvert ses quinze portes toutes larges et profondes. Donc, un signe d'amitié de ce brave eût été pour le comte une sorte d'absolution de sa faute.

Il l'avait longtemps cherché, mais il ne l'avait pas obtenu ; et quand M. de Barbasan se retira à la campagne, on s'attendit à le voir chercher à se rapprocher de Glosbérg. Mais il n'en fut pas ainsi; le comte, éclairé par le dernier trait des jésuites, avait résolu de ne plus poursuivre une lutte où il était toujours vaincu après avoir toujours fait les frais de Ja guerre.

Il se dit que puisqu'il n'avait pu obtenir par ses bienfaits cette considération qu'il désirait si ardemment, elle viendrait peut-être le chercher à;uand il paraîtrait la dédaigner. Il se détourna de tous ceux dont il avait cherché l'estime; et au heu de rechercher Glosbérg, comme il le faisait jadis, il l'évita avec soin toutes les fois qu'il le rencontrait, ce qui arrivait assez souvent, la chaumière du paysan étant à peine à deux cents pas du château du comte.

M. de Barbasan s'était donc renfermé dans son château.

Homme fort instruit et d'une instruction bien digérée, il s'attacha à l'instruction de son fils, et se fit, ainsi qu'à OU' vier, une distribution de son temps qui ne laissait pas une seule heure du jour inoccupée.

C'était, d'une part, les études classiques ; d'une autre, les exercices du corps, l'accomplissement des devoirs religieux, les longues promenades, les entretiens en langues étrangères, que M. de Barbasan parlait à merveille ; à des jours donnés, les courses à cheval, la chasse, le maniement des armes ; tout cela si bien réglé, que dans cette vie solitaire il y avait heure pour tout, excepté pour l'inaction où l'amusement.

Olivier gagna à cette vie, qui dura plus d'un an, une aptitude rare au travail, une teinture générale de beaucoup de connaissances mal enseignées dans les collèges, et, physiquement, une vigueur et une agilité que l'apparence frêle de sa complexion ne semblait pas promettre.

Occupé seulement de son fils, ravi de ses progrès, fier de son intelligence, de sou courage, de sa beauté, M. de Barbasan avait trouvé tout ce qu'il pouvait désormais espérer de

bonheur; c'est-à-dire que ne touchant plus au monde, il n'était plus blessé par lui.

Mais, par une fatalité qui devait tôt ou tard l'atteindre, ce fut dans la retraite que lui fut porté le coup terrible qu'il redoutait le plus.

Un jour qu'il était enfermé avec son fils dans la bibliothèque où Olivier travaillait , on vint dire à M. de Barbasan que Glosberg désirait lui parler. Cette visite surprit le comte.

C'était plus qu'il n'en avait jamais obtenu du vieux soldat, qu'il avait cent fois invité à venir dans son château et qui s'en était toujours dispensé.

Curieux de savoir ce qui pouvait amener Glosberg, le comte donna l'ordre de l'introduire.

— Assied&-toi, mon brave, lui dit-il amicalement en lui montrant une chaise.

Glosberg resta debout, son large chapeau à la main, le corps roide comme au temps où il portait l'uniforme, et les yeux baissés.

— C'est inutile, répondit-il froidement.

Ce n'était point là le refus d'un inférieur qui craint de manquer de déférence envers son supérieur, mais celui d'un homme qui, forcé d'entrer dans une maison dont il lui a répugné de franchir le seuil, repousse tout ce qui pourrait faire croire qu'il accepte la moindre marque d'hospitalité. M. de Barbasan était trop bien sur ses gardes à ce sujet pour ne pas le comprendre ainsi.

Il regretta le ton bienveillant dont il avait parlé au soldat, et lui répliqua avec une brusquerie comme il ne lui en avait , jamais montré :

— Comme il vous plaira.

A cette parole durement prononcée, Olivier regarda son père avec étonnement.

11 l'avait autrefois entendu parler à ce soldat avec la plus grande douceur, presque avec de la déférence, et il ne se rendait point compte de cette brusquerie qu'il ne croyait . pas méritée. La mauvaise humeur du comte ne toucha pas plus hi vieux soldat que ne l'avaient fait ses avances, et il resta immobile.

Enfin le comte, impatienté d'attendre, lui dit :

— Eh bien, monsieur Glosberg, que me voulez-vous? vous êtes probablement venu pour quelque chose?

— Sans doute, monsieur le comte, fit le soldat d'un ton grave, ce n'est pas pour rien que je me suis décidé à entrer dans votre maison.

— Et comme je suppose que les pieds vous brûlent d'en sortir, je vous conseille de vous dépêcher de parler.

— C'est long à vous expliquer, monsieur le comte, quoiqu'il y ait cependant un moyen d'arranger l'affaire.

— Commençons par là:

— Eh bien, monsieur le comte, voulez-vous me vendre le lavoir qui est à l'extrémité de votre parc et qui touche presque à ma maison9

Le comte regarda Glosberg et lui dit :

— Non.

Glosberg resta immobile pendant quelques secondes, puis il fit un demi-tour pour se retirer.

Mais aussitôt il s'arrêta et reprit :

— Je vous en donne le double de ce qu'il vaut.

— Je suis assez riohe comme ça, fit le comte. Je ne vends pas mes propriétés pour plus qu'elles ne valent.

Glosberg poussa un gros soupir et dit en saluant :

— C'est bon, nous quitterons le pays.

— A cause de ce lavoir? lui dit le comte.

— Oui.

— Ecoute, Glosberg, dit le comte en le rappelant : un jour tu as dit devant moi que l'humidité envahissait ton habitation, que les terrains dépendants de mon parc déversaient les eaux chez toi, et que ta fille Thérèse souffrait souvent de cette humidité. -

Sans vous en rien dire, maître Glosberg, j'ai fait faire des tranchées dans mon parc, j'ai réuni dans un seul canal toutes les sources dispersées à droite et à gauche qui te donnaient cette humidité, et je les ai amenées dans ce lavoir que j'ai mis à ta porte pour que tu puisses t'en servir.

J'ai été plus loin, je te l'ai offert... tu l'as refusé. Alors j'en ai donné la jouissance à tous les habitants du pays.

T'ai-je blessé en quoi que ce soit?

Glosberg baissa la tête et parut hésiter longtemps avant de répondre.

Enfin il repartit, mais du ton d'un homme qui parle à regret :

— Vous avez fait une bonne chose, monsieur le comte, et la maison est saine à présent, et Thérèse n'est plus malade comme elle Tétait... C'est bon, et vous Pavez fait... Et je vous en aurais remercié... si je l'avais pu...

Le comte cherchait à deviner les sentiments de Glosberg, et enfin celui-ci, poussé à bout, ajouta, mais en baissant la voix et en jetant autour de lui un regard alarmé comme pour voir si personne ne l'entendait :

— Et tenez, monsieur le comte, je vous en remercie.

Le vieux soldat avait presque honte de sa reconnaissance.

Le comte contint à grand'peine une sourde exclamation de colère, tandis qu'Olivier observait l'entretien, ne comprenant rien ni à la manière dont parlait Glosberg, ni à l'agitation qu'éprouvait son père.

— Ah ! fit le comte, tu m'en remercies.

— Oui, reprit le soldat d'une façon étrange;, car il est possible que le lavoir fasse plus de mal à Thérèse, à l'heure qu'il est, qu'il ne lui a fait de bien.

— Comment ? reprit le comte d'un ton interrogateur.

— Ce ne sera plus un bien d'avoir sauvé la santé de l'enfant, si ça doit porter atteinte à son cœur.

— Un lavoir ! fit le comte.

— Oui, dit Glosberg.

— Comment cela se fait-il ?

Glosberg hésita encore, et repartit enfin :

— te vous avais dit que ce serait bien long, et je le vois, c'est trop long... nous quitterons le pays.

La curiosité et l'impatience du comte étaient excitées au plus haut degré ; enfin il lui dit :

— Eh bien, si je te vendais ce lavoir?

— Je le ferais détruire ou fermer.

— Pourquoi donc ?

— C'est que probablement vous ne savez pas tout. 11 y a à côté du lavoir une maisonnette.

— Oui, dit le comte, une buanderie que j'ai voulu te donner aussi.

— Eh bien, elle est occupée cette buanderie?

— Depuis quand?

— Dame ! vous l'avez fait ouvrir eu disant : « Qu'on y laisse en paix ceux qui viendront y chercher un asile. »

— Est-ce un crime?

— Monsieur le comte, c'est peut-être une bonne action de faire un hôpital pour les braves gens qui ne peuvent plus travailler... mais il n'en est pas de même d'ouvrir un asile aux premiers vagabonds venus, qui, au lieu de travailler i pour s'en procurer un, se gobergent dans leur fainéantise lorsqu 'ils sont sùrsi d'un abri.

— Ah! ah!... dit M. de Barbasan, le voisinage qui est là vous déplaît, maître Glosberg? * {

— Monsieur le comte, dit le Suisse avec un accent grave et ferme, vous avez un fils, dont vous voulez faire un savant... ^ et vous le tenez en compagnie de ses livres... mais si vous { aviez une fille et que vous fussiez pauvre, vous voudriez d'abord en faire une honnête femme... parce que l'honneur c'est le seul patrimoine du pauvre.

Le comte était à la torture.

— Eh bien, imaginez-vous qu'il y a huit jours, est venu se loger là, à la buanderie, un tas de chanteurs ambulants, de filles qui font des tours de... le bon Dieu permet que ça vive et que ça ait un nom... mais je ne le sais pas.

—Après? fit le comte.

— Après... ils sont là, tantôt les uns, tantôt les autres, qui parlent, qui chantent... c'est affreux... ils ont des habits singuliers... une enfant de dix ans, vous comprenez... c'est envieux... ça regarde... Je suis à la terre et au labour, moi... Thérèse est à la maison, elle voit... elle entend... vous comprenez, monsieur le comte ? '

— Après? dit M. de Barbasan. ■

— Je ne peux pas l'accuser, elle ne sait ce qu'elle fait... mais ne voilà- t-il pas que l'antre soir en rentrant, j'entends i Thérèse qui répétait une certaine chanson d'une fille qu'on ' appelle Marie... \

Est-il possible, mon Dieu ! qu'on donne le nom de la sainte Vierge à une pareille créature!...

Enfin ... et ça c'est horrible. . . cette nuit j'entendais du bruit dans la chambre de Thérèse... Je me lève doucement et je la vois qui essayait leurs danses.

Glosberg serra les poings, et, levant les yeux au ciel, il reprit :

— Ah! tonnerre!...

Tout à coup il s'arrêta et ajouta avec tristesse :

— Mais si je l'avais battue il fallait lui dire qu'elle faisait mal. L'enfant m'aurait demandé pourquoi,., et qu'est-ce que je lui aurais dit? Ah! bon Dieu, les enfants apprennent assez vite qu'il y a du mal.

Je ne lui ai rien dit, mais je suis venu ce matin... vous demander si vous voulez me vendre le lavoir et la masure. Alors j'aurai le droit...

— De chasser ces malheureux? dit le comte. -Oui.

— Ce n'est guère charitable.

Le Suisse sortit de son immobilité et dit d'un air stupéfait:

— De la charité pour le vice !... de la charité pour la débauche! est-ce qu'on nourrit les vipères? est-ce qu'on jette du pain aux chiens enragés? De la charité pour ces créatures-là... c'est salir l'aumône qu'on fait aux malheureux.

Le comte regarda le vieux soldat d'un air irrité, celui-ci rentradans la tenue respectueuse qu'il affectait vis-à-vis du comte.

— Après tout, lui dit-il, vous êtes le maître... Ils peuvent rester. . . nous quitterons le pays.

— Comme il vous plaira, fit le comte en se levant. Peutêtre ceux-ci me seront reconnaissants de l'abri que je leur prête, ajouta -t-il avec une amertume que Glosberg comprit à merveille.

Il avait fait un pas pour sortir, et il s'arrêta.

— Ce qui est bien est bien, dit-il, et si... Le mot ne put pas sortir de la gorge.

— Et si je les chassais, si je te donnais ce lavoir, me remercierais-tu?

— J'aimerais mieux Tacheter, fit Glosberg en baissant la tête.

Jamais on n'avait plus cruellement montré à un homme l'horreur qu'inspire l'idée de lui devoir quelque chose.

M. de Barbasan chancela, il pâlit et faillit tomber à la renverse. 11 voulut en vain se maîtriser; mais l'émotion était si poignante, que des larmes de rage et de désespoir furent près

de le suffoquer, et il s'élança hors de son cabinet en laissant Glosberg presque aussi étonné qu'épouvanté de l'effet qu'il avait produit; et Olivier, en ouvrant de grands yeux, ne comprenait rien ni à la colère, ni à la douleur de son père, ni à \ la manière dont Glosberg repoussait le don que le comte voulait lui faire.

— Pourquoi ne voulez- vous pas que mon père vous donne ) ce lavoir?

Glosberg regarda cet enfant au visage candide, une profonde tristesse se peignit sur son visage; mais, au lieu de lui répondre, il s'éloigna à son tour en disant tout bas :

— Pauvre petit!

Quand le comte rentra dans son cabinet, il était encore

plus sombre et plus défait que quand il l'avait quitté.

— Voyons votre travail, dit-il brusquement à son fils. Malheureusement pour Olivier, il s'était occupé de toute

autre chose que de son travail; il n'avait fait que rêver à la scène qui venait d'avoir heu entre son père et Glosberg.

Le comte était de fort mauvaise humeur, la remontrance qu'il fit à son fils fut violente et injuste... L'enfant se révolta; M. de Barbasan, égaré par la colère, lui infligea de sa main une correction cruelle et eut l'imprudence de laisser échapper ces paroles :

— Ah! ce vieil imbécile vous a fait sans doute la leçon... il vous a dit que vous pouviez impunément mépriser votre père...

Et, sur cette parole, il s'irrita de plus en plus, sans pouvoir arracher d'Olivier une réponse à des questions qui étonnaient l'enfant, mais qu'il ne comprenait pas. Parmi toutes les exclamations de M. de Barbasan ? il dit à plusieurs fois:

— Eh -bien, que ces mendiants demeurent j et ils me débarrasseront de ce misérable...

Puis il ajouta, en pensant à l'affront qui venait de lui être fait :

— Oh! je lui ferai payer cher son insolence... Je le ruinerai... je...

Et emporté par cette ivresse de la colère qui frappe sur tout ce qui se présente, il s'arrêtait pour dire à son fils qui demeurait immobile et épouvanté devant ce délire furieux :

— Pourquoi me regardez- vous ? pourquoi m'écoutezvous?...

Et comme l'enfant ne savait que répondre, M. de Barbasan le repoussa durement, le chassa de son cabinet en lui disant: . — Sortez... sortez... Va, je te déteste aussi comme tous les autres!

L'enfant alla s'enfermer dans sa chambre, le cœur gros de colère, la tête bouleversée, accusant son père... le trouvant injuste, cruel... fou...

L'esprit de l'enfance est en général résolu, obstiné : résolu, parce qu'il est irréfléchi; obstiné, parce que, borné àl'intel-. ligence d'idées simples, il n'admet aucune des idées accessoires qui modifient ces idées.

Olivier, resté dans la solitude, conçut le projet d'échapper à la tyrannie de son père. Nulles craintes matérielles ne l'arrêtèrent, il n'était pas d'âge à les apprécier. Nulle appréhension morale ne fit chanceler cette résolution: n'était-il pa3 injustement puni? n'était-il pas haï? on le lui avait dit.

Cependant la solitude agit tout différemment sur M. de Barbasan : il se repentit de sa conduite envers son fils. Il se promit de la réparer en se montrant à l'avenir plus maître de lui ; il compta d'ailleurs sur la légèreté des impressions de l'enfance pour effacer le souvenir de cette algarade; mais, tout en s'accusant d'avoir à la fois manqué de prudence et de bonté envers son fils, il en voulut plus que jamais à Glosberg d'être la cause de cette scène; et ne sachant de meilleur moyen de le punir que de le frapper du côté qu'il s'était montré vulnérable, il monta à cheval, alla au lavoir, et^ devant Glosberg, dont la maison était située de l'autre côté du petit chemin qui séparait son parc de la propriété du vieux soldat, il jeta de l'or aux bohémiens, qu'il invita à se livrer à leurs jeux et à toutes les turbulences de leurs joies sauvages.

Glosberg l'entendit, mais il ne montra ni colère ni humeur des .ordres du comte. De son côté, il avait réfléchi. Il avait compris la colère de M. de Barbasan par la douleur qu'il avait dû lui causer.

Au moment où le comte était passé sur la route, Glosberg, assis devant sa porte, s'était levé, et tant que le comte avait parlé, il était resté immobile et la tête découverte, quoique

le ton élevé et railleur dont s'exprimait le comte fût à son adresse.

M. de Barbasau eut beau faire, il ne tira pas du vieux soldat une plainte, un signe de mécontentement.

Piqué de son impuissance et de la résistance passive de cet homme, sur lequel ses bravades n'agissaient pas plus que n'avaient fait ses flatteries, le comte chercha une distraction à sa colère dans la fatigue d'une longue course. 11 lança son cheval au galop, et après avoir erré sans but le reste de la journée, il rentra chez lui à une heure assez avancée de la nuit.

Il s'informa de son fils et apprit qu'il s'était retiré dans sa chambre à l'heure accoutumée; il demanda quelle avait été l'occupation de sa journée.

Un domestique lui répondit en baissant les yeux :

— 11 a pleuré, monsieur le comte.

Cette naïve réponse fut douloureuse à M. de Barbasan.

Toute sa colère était tombée. 11 s'était remis en présence de sa vie tout entière, et, s'il n'en arriva pas au remords de tout ce qu'il avait fait, il en éprouva du moins tout le désespoir; c'est-à-dire que, s'il ne s'en avoua pas toute l'infamie, il en mesura du moins tout le malheur.

Page 1