UNE LACHETE
Le lendemain venu, je n'avais gardé qu'un souvejiir de ma rencontre de la veille, celui de l'histoire du ipouchoir acheté par madame Deslaurières et du mouchoir désiré par madame Sainte-Mars.
Mais, comme madame Peslaurières, mon imagination avait parcouru, sinon beaucoup de pays, du moins beaucoup d'idées, avant de s'arrêter à cet incident.
J'avais étudié madame Deslaurières, , et comme je n'avais absolument rien compris à ce caractère le plus souvent gai et réfléchi, et qui lui laissait cependant percer des boutades de sentiment, je conclus mes réflexions par cette phrase :
— C'est une pauvre tête folle qui ne sait ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle sent.
Toutefois, il y avait en moi quelque chose qui se refusait
i admettre cette conclusion, et plus d'une fois je me dis que j'eusse été curieux de connaître cette femme, si elle eût été autre chose que ce qu'elle était.
J'en avais l'esprit beaucoup plus occupé que je ne pouvais le croire, et je me pris à comparer sa beauté à celle de madame Sainte-Mars. Je ne lui permis pas un instant de supporter la comparaison ; mais j'avais comparé ensemble ces deux femmes, honneur que je n'eusse pas fait à madame De8iaurière8 deux jours auparavant.
Mes réflexions sur ma rencontre avec madame Deslaurières m'avaient donc ramené à madame Sainte-Mars, et ma pensée sur la belle Fanny s'était arrêtée au désir qu'elle avait montré d'avoir ce magnifique mouchoir. Je ne rêvais plus qu'à une chose, c'était au moyen de le lui offrir.
Gela me paraissait de la dernière élégance : elle a manifesté un désir, et ce désir, il a été accompli par qui? Elle ne peut le comprendre d'abord, mais je parais tout à coup et je me laisse deviner; elle est ravie, charmée, elle commence à faire attention à moi, puis, si une nouvelle occasion se présente, je...
Cependant je m'arrêtai en songeant que cette manière de procéder devait aller vite.
Je ne renonçai pas pour cela à mon projet, oubliant qu'on n'entre pas en campagne d'un façon si leste, quand on n'a pas de capitaux pour la soutenir.
Ce à quoi je ne pensai* pas surtout, c'est qu'en prétendant ^'introduire ainsi chez madame Sainte-Mars, je la traitais en j actions comme je n'aurais souffert que personne la traitât en paroles.
Supposer qu'un riche présent (et pour moi c'était un trèsriche présent), supposer, dis-je, que ce présent m'ouvrît la porte de madame Sainte-Mars, c'était la réduire au rôle que
lui avait attribué M. fionsenne, et contre lequel je m'étais récrié.
Ce ne fut point par oubli que je ne considérai pas la question sous ce point de vue.
Bien au contraire, j'y pensais; mais, de bonne foi, de trèsbonne foi, je trouvai que du moment que cela s'adressait à madame Sainte-Mars, et que c'était moi qui le lui adressais, c'était une galanterie de très-bon goût. Qu'un autre eût fait Ja même chose pour madame Deslaurières, j'eusse trouvé le monsieur un faquin et la dame...
Mais il faut que je raconte comment je mis ce beau projet à exécution et ce qui en arriva.
On doit se rappeler que je savais qu'il existait dans le passage des Panoramas un mouchoir pareil à celui qu'avait désiré madame Sainte-Mars. Je me résolus à Tacheter.
Le prix était de beaucoup au-dessus de ma fortune, et je regrettai vivement de ne pas avoir accepté les billets de banque que m'avait offerts mon tuteur ; mais enfin, en faisant ressource de quelques bijoux, et, grâce à ma pension que j'avais touchée la veille, je réunis le capital nécessaire.
Je courus dans le passage des Panoramas, je découvris le précieux mouchoir dans un magasin tenu par deux sœurs fort célèbres dans ce temps-là par leur beauté. Je les reconnus pour les avoir rencontrées souvent dans notre maison.
Lorsque je demandai le prix du mouchoir, et qu'elles virent que j'étais prêt à l'acheter sans marchander; elles se regardèrent, et l'une d'elles dit à l'autre :
— J'en suis sûre.
L'aîné me regarda d'un air de pitié, et me dit :
— Où faut-il envoyer cela à monsieur?
— Je l'emporterai,
— Monsieur, il y a quelque chose à faire encore au mouchoir; on l'enverra à monsieur.
— Eh bien, dis-je, envoyez chez M. Meylan, rue de Provence, n° 3.
— C'est cela, Gt l'une des deux sœurs à l'autre.
Je tirais la somme de ma poche ; les deux sœurs me regardaient.
— Un jeune homme si jeune ! disait Tune tout bas.
— Ah! pour un caprice de toilette, elle ferait je ne sais quoi.
— Quelle femme !
J'écoutais tout en rangeant notes piles de pièces de cent sous.
— Vraiment, dit l'uue, qui voyait comme à regret se vider mes poches, j'ai envie de ne pas vendre.
J'étais confus ; mais cependant j 'allais me fâcher, car il me semblait qu'elles insultaient Fanny, lorsque celle qui ployait le mouchoir dans son enveloppe le jeta sur le comptoir, en disant d'un ton quasi courroucé :
— Ah l c'est madame Deslaurières !
Le sens de ces demi-mots était facile à comprendre. Les deux lingères m'avaient reconnu, comme je les avais reconnues.
La veille, madame Deslaurières avait admiré ce mouchoir dans leur magasin ; elle l'avait désiré, et je satisfaisais ce désir. A quel prix? Ni l'une ni l'autre des deux sœurs ne semblait douter du prix qu'elle y mettrait, si je l'exigeais.
En une seconde, je pensai à tout cela; je le compris; et, satisfait de voir que les réflexions des deux marchandes ne s'adressaient pas à ma divinité, je quittai le magasin sans dire une parole.
C'est là une des lâchetés les plus honteuses qu'ait pu faire
un homme , et je m'en accuse pour qu'elle serve de leçon à ceux qui, sans jouer eux-mêmes avec l'honneur d'une femme, la laisse^ outrager à leur propos , quoiqu'ils ne soient pas coupables de l'outrage.
J'emportai mon mouchoir sans penser à madame Deslaurières, tout préoccupé du moyen de le faire parvenir à celle à qui je le destinais.
LE MOUCHOra
le passai le reste de ma journée à combiner use façon élégante d'offrir à madame Sàinte-Mars le cadeam qui m'avait coûté le meilleur de ce que je possédais. H est inutile que je dise tous les projets plus ou moins* ridicules, toutes les lettres plus ou moins absurdes qu'enfanta mon imagination.
Le soir venu, je n'avais pris aucun parti à ce sujet, et il était. dix heures.
Je rentrais chez moi, mon mouchoir en poche, lorsqu'il me passa par la tête une idée que je mis à exécution, précisément parce que je n'eus pas le temps d'y réfléchi* et dfe la discuter.
Je sonnai à la porte de madame Sainte-Mars, et je dis à Victoire qui me rouvrit ;
—Voici un mouchoir que je viens de trouver dans l'escalier; je suppose qu'il appartient à votfe maîtresse, et je désire le lui remettre. • • '
Je crus un moment que f avais perdu ma cause, car Victoire prit paisiblement le mouchoir de mes mains, et me répondit:
— Je tous remercie, monsieur, je vais le remettre à madame.
Je l'arrêtai cependant et lui dis :
— Informez-vous d'abord s'il lui appartient, j'attends votre réponse.
Probablement Victoire voulut que j'entendisse de mes propres oreilles la manière dont elle accomplirait sa commission, car elle laissa ouverte la porte qui menait de cette petite antichambre au boudoir et du boudoir à la chambre à coucheï, et je pus l'entendre qui disait à la belle Fanny :
— Madame, c'est notre voisin, M. Michel Meylan, qui a trouvé ce mouchoir, et qui vous fait demander s'il vous appartient.
— Ce mouchoir! dit madame Sainte-Mars d'un ton dolent; ce mouchoir !;continua-t-elle d'un ton plus animé ; ce mouchoir! répéta-t-ellë encore d'un accent tout à fait curieux, mais comment cela se fait-il ? c'est précisément celui que cette impertinente madame Deslaurières m'a soufflé sous le nez !
L'expression n'était point élégante; mais je crus entendre un petit chut ! par lequel Victoire avertit sa maîtresse (91e j'étais là, et prévint' probablement les expressions encore plus libres qui auraient pu échapper aux lèvres angéliques de madame Sainte-Mars.
Eh effet, sa voix devint tout à coup plus douce', plus nonchalante, y
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— Mais où donc, reprit madame Sainte-Mars, M. Meylan a-t-il trouvé ce mouchoir ?
— Il m'a dit, je crois, qu'il l'avait trouvé dans notre escalier.
— Ce n'est pas possible.
Il y eut un moment de silence ; puis Fanny ajouta avec un léger ricanement :
» A moins que la belle madame Deslaurières ne Tait perdu en allant faire quelque visite de ce côté de la maison.
C'était pour la seconde fois que madame Deslaurières prenait la responsabilité de ce mouchoir.
Comme je l'ai dit, la première fois je ne l'en avais pas défendue, mais celte fois-ci il m'était presque impossible de la défendre, car madame Sainte-Mars ajouta :
— Dans tous les cas, ce mouchoir ne m'appartient pas ; remettez-le à M. Michel Meylan.
Victoire revint et me rendit le mouchoir en me disant :
— Il n'est point à madame; et si vous voulez le rendre, adressez- vous à madame Deslaurières, à qui il appartient.
Le dépit que j'éprouvais de la mauvaise réussite de ma combinaison me donna un courage que je n'aurais point eu «ans cela, et je répondis à Victoire:
—Je suis certain, parfaitement certain, que ce mouchoir n'appartient pas à madame Deslaurières.
— D'où le savez-vous? me dit Victoire.
— J'en suis sûr, parfaitement sûr, lui dis-je. Victoire se mit à rire d'un air moqueur, et me dit :
— C'est possible ; mais ce qui est également sûr, c'est qu'il n'appartient pas à madame ; vous pouvez donc chercher ailleurs à qui rendre votre batiste, vos broderies et vos dentelles.
Il n'y avait rien à répliquer à cela, et j'allais me retirer,
LES AMOUfcS DE VICTOR ËOfl&ENÎfE. 46
tordue la voix de madame Sainte-Mars se fit entendre, disant du ton le plus languissant : '
— Qu'y a-t-il donc, Victoire? à qui parlez-vous donc d'une façon si leste?
— C'est M. Meylan, cria Victoire sans quitter sa place, qui veut absolument que ce mouchoir vous appartienne.
— Eh ! mon Dieu ! fit madame de Sainte-Mars en paraissant à la porte de sa chambre et en s'avançant vers nous, ne pourriez-vous pas expliquer cela à monsieur d'une manière plus douce et plus polie?
Je saluai mon ange. Elle s'inclina légèrement et ajouta :
— Veuillez donc entrer un moment, monsieur ; il y a dans tout ceci un malentendu qui cessera bientôt, je l'espère.
Victoire ouvrit de grands yeux indignés, et pendant que je suivais sa maîtresse, elle lui jeta un geste de malédiction.
J'étais entré dans la chambre ; madame Sainte-Mars me montra un siège de la main, et se retourna vers Victoire qui noas avait suivis jusqu'à la porte.
— Oh! madame... lui fit cette fille d'un ton suppliant et triste à la fois.
— Laissez-nous, repartit madame Sainte-Mars d'un ton glacé.
Victoire sortit, et je restai seul avec Fanny.
J'étais donc arrivé où je voulais, j'étais en présence de cette femme qui avait occupé mes pensées et mes rêves.
Si le charme inconcevable dont elle m'avait séduit s'était un moment dissipé au contact des cruelles accusations qui m'avaient été faites contre elle, ce charme reprit tout son empire lorsque je me trouvai en sa présence.
Léblouissement que m'avait causé la beauté de Fanny à sa première apparition avait agi sur moi comme un de ces
éclairs fulgurants qui enveloppent l'être tout entier et le frappent au cœur, où ils laissent un ressentiment douloureux ; à ce moment sa beauté rayonnait à mes yeux comme une chaleur douce et intense à la fois ; elle me pénétrait, et je sentais pour ainsi dire mon âme se fondre à son aspect. Nulle femme ne triomphe si cofnplétement sans que son cœur soit ému ou sa vanité flattée.
Fanny laissa tomber un sourire de ses lèvres vermeilles ; et comme si elle avait compris que je fléchissais sous le poids de ce bonheur inattendu, elle me fit signe de m'asseoir et resta debout devant moi, de l'autre côté de la cheminée, le coude appuyé sur le marbre, la tête inclinée vers sa main dont les doigts blancs et roses jouaient avec les longues boucles de ses cheveux blonds. Elle était vêtue d'un peignoir blanc et flottant , et dans le demi-jour de cette chambre doucement éclairée par une lampe soigneusement voilée, elle semblait une ombre qui vient de dire à celui qu'elle a aimé les secrets dune autre vie, ou bien un de ces anges envoyés du ciel qui viennent avertir l'homme et qui lui montrent la route où il doit marcher.
Était-ce ma jeunesse, était-ce le pouvoir de cette femme, était-ce le vertige de mon imagination trop longtemps et trop inutilement occupée d'elle, qui me jetait dans ce ravissement? Qu'importe! mais je dois le dire, jamais, à aucune époque de ma vie, je n'ai éprouvé une sensation pareille.
Madame Sainte-Mars me regardait avec un étonnement qui venait sans doute de l'expression extraordinaire de mon visage.
Enfin elle me dit d'un ton plein de douceur :
— D'où vous vient ce mouchoir, monsieur ?
— Vous l'avez désiré, madame, et le voici.
— Maïs D'est-ce pas, reprit-elle en m' observant d'un air railleur, celui de madame Deslaurières?
— Il y en avait deux à Paris, madame, et si madame Deslaurières a eu le premier, voici le second.
Madame Sainte-Mars prit le mouchoir que je lui présentais, s'assit en face de moi, et parut vouloir l'examiner.
A vrai dire, elle ne le regarda pas, elle était visiblement embarrassée, et cherchait un moyen de me faire comprendre l'inconvenance de ma démarche. Enfin elle releva la tête, s'accouda sur le bras de son fauteuil, dans une de ses postures gracieuses qui ajoutent au charme tout-puissant de la beauté, et se penchant vers moi, les yeux fixés sur les miens, elle me dit d'une voix dont il semblait qu'elle voulait ménager la colère :
— Eh bien! monsieur, où voulez-vous en venir?
Je crois que la question eût embarrassé un plus habile que moi et je me sentis rougir jusqu'au blanc des yeux. J'essayai de parler, et je ne le pus pas; j'étais ému à faire pitié.
Madame Sainte-Mars reprit donc avec une douceur angelique :
— Vous n'osez pas me le dire ? eh bien, je vais parler pour vous. Vous m'avez vue, monsieur, me dit-elle , vous m'avez trouvée belle; je vous ai plu, je le crois; vous m'aimez, vous me l'avez écrit.
Vous avez voulu à tout prix entrer chez moi.
Un de vos amis, qui est aussi le mien, ne s'est pas trompé aux sentiments qui vous ont fait l'interroger sur mon compte, et au désir de m'ôtre présenté que vous lui avez peut-être manifesté sans vous en douter. H a feint de ne pas tous comprendre ; alors, profitant d'un hasard dont je ne vous demande pas l'explication, et qui vous a appris le dé-
sir que j'avais montré d'avoir ce chiffon, vous vous l'êtes procuré je ne sais à quel prix, et vous êtes venu me le mettre sous les yeux, vous disant en vous-même :
« Il est impossible que cette femme ne fasse pas attention à un homme qui se met si facilement et si rapidement aux ordres de ses caprices. Elle voudra le voir, elle consentira à l'entendre, je lui dirai que je l'aime, et alors... »
Madame Sainte-Mars s'arrêta.
J'étais confus et comme anéanti de ce qu'elle venait de me dire. Je me tenais devant elle, les yeux baissés, comme un enfant surpris en flagrant délit.
Madame Sainte-Mars garda un moment le silence et répéta :
— Et alors...
Fanny se tut encore et reprit une troisième fois :
— Et alors...
Puis, comme je ne répondais pas, elle ajouta :
— Allons, monsieur, à votre tour de parler ; je crois vous avoir fait assez sincèrement l'histoire de ce qui s'est passé jusqu'à ce jour dans votre cœur pour que vous daigniez me confier ce qu'il espère de l'avenir.
Ces dernières paroles avaient été empreintes d'une raillerie mordante.
Si madame Sainte-Mars avait gardé jusqu'au bout l'accent bienveillant et doux dont elle m'avait d'abord parlé, si elle m'avait accablé du poids de sa terrible douceur, je crois que j'aurais essayé de m'excuser, et qu'après quelques paroles à peine balbutiées, je me serais retiré honteux, confus et presque désespéré.
Ma susceptibilité se cabra sous le fouet de sa moquerie, et je lui répondis avec plus d'assurance qu'elle ne pouvait
m'en supposer, d'après le trouble que j'avais montré jusqu'à ce moment :
— Madame, l'espérance de l'amour... c'est l'amour.
— Vraiment! fit-elle d'un ton sardonique.
— Puisque vous avez reçu ma lettre, madame, vous savez, luidis-je d'un ton plus humble, quelle peut-être l'espérance d'un pareil amour.
— Ah ! me dit-elle toujours du même ton moqueur, il s'agit toujours de mariage?
— Pensez- vous, madame, que j'aie pu avoir d'autres projets?
— Ah çà! reprit-elle en se jetant négligemment au fond de son fauteuil, avez- vous bien réfléchi à ce que vous venez de me répondre? Vous voulez m'épouser, mais vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas qui je suis.
— Je le sais parfaitement, madame, lui dis-je.
— Ah ! fit-elle en fronçant le sourcil et en pesant chacun de ses mots, vous savez que je suis la veuve du comte de Sainte-Mars.
— Morinlaid me l'a dit, madame, et..
Je n'osais pas affirmer que je le croyais, mais je n'osais pas dire non plus que j'avais été détrompé à ce sujet.
Madame Sainte-Mars garda le silence comme moi, puis elle reprit :
— Vous savez la vérité, monsieur ; ne jouez pas au fin avec moi, et dites-moi sincèrement la vérité. Dans quel but êtes-vous venu ici?
A cette dernière question, je sentis que depuis un quart d'heure j'étais stupide, je me noyais, je coulais à fond ; encore quelques minutes de la lourde timidité sous laquelle je succombais, et j'étais tout à fait perdu.
Je me révoltai contre moi-même, je me relevai au risque
d'être aussi maladroit par mon audace que je l'avais été par ma faiblesse, et je répondis brusquement à madame Sainte- Mars :
— Vous me demandez pourquoi je suis venu ici? Eh bien, madame, à vrai dire, je n'en sais rien ; je suis venu parce que je vous aime; je suis venu parce qu'il me fallait vous faire cet aveu, dût-il m'en coûter ma vie, dût-il m'en coûter votre colère et votre mépris, ce qui est bien pis!
Je suis venu, parce que pour venir j'aurais brisé votre porte, acheté vos domestiques, parce que je serais monté par la fenêtre, parce que je serais descendu par la cheminée ; je suis venu comme les fleurs vont au ciel, comme les ballons vont aux nuages : c'était un attrait auquel je ne pouvais pas résister, je suis venu pour vous voir; que voulez-vous que je vous dise? j'ai été fou, je le suis encore, et j'ai bien peur de l'être toujours.
— A la bonne heure ! me dit madame Sainte-Mars avec un rire bienveillant, voilà ce qui s'appelle parler, et maintenant que vous m'avez fait votre déclaration, causons un peu raison.
Pour m' épouser, il faudrait être votre maître, et vous ne l'êtes pas ; d'ailleurs, ceci soit dit sans blesser votre vanité, si je voulais me marier, je trouverais près de moi un mari qui vaut mieux que vous sous tous les rapports.
— Je le crois, madame, répondis-je du ton le plus piqué du monde.
— Sous tous les rapports en fait de mariage, veux-je dire, reprit madame Sainte-Mars avec une ironie cruelle. Sans connaître votre fortune , je sais que la sienne est une de celles que l'on cite parmi les plus opulentes. Sans discuter la valeur de votre nom, je dois vous dire que le sien est un des plus illustres de notre époque ; quant aux qualités de
l'esprit et de la personne, dit-elle en baissant les yeux, je ne veux point établir de comparaison, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez pour cela.
Le congé était formel et catégorique. Je me levai et je dis à madame Sainte-Mars :
— Pardonnez-moi, madame, d'avoir cru à tort qu'un amour sincère pouvait exciter sinon du retour, du moins un peu de pitié.
J'étais gonflé de larmes de dépit et de douleur. Je ne pus les retenir toutes, et malgré moi je sentis mes yeux se mouiller et des pleurs involontaires couler sur mon visage.
— En êtes-vous là? me dit tout à coup madame Sainte- Mars; m'aimez-vous à ce point?
Je ne pus me contenir et je tombai à genoux devant elle.
— Oui, lui dis-je, je vous aime, je vous aime comme un fou; donnez-moi seulement le droit de vous voir, de vous parler et de vous entendre; ne détournez pas la tête quand je passerai, et quand j'aurai passé cent fois devant vous, accordez-moi un seul regard, et je vous bénirai, je vous adorerai, je serai heureux.
J'étais à genoux devant Madame Sainte-Mars; j'avais pris ses mains que je serrais avec ardeur dans les miennes.
Tout à coup elle se recula vivement, se leva et tira le cordon de la sonnette de la cheminée ; Victoire parut.
La conduite de madame Sainte-Mars avait été jusqu'à ce moment celle d'une femme bonne, intelligente et douce, qui avait d'abord essayé de ramener par la raison un écer- Telé qu'égarait sa passion. Plus tard, elle y avait mêlé quelques railleries, mais elle en avait bien sincèrement le droit.
Enfin, pressée par des prières qui, si elles ne sortaient pas complètement du respect qui lui était dû, devaient cependant l'embarrasser, elle appelait à son aide la présence d'un
tiers pour faire cesser des transports inconsidérés; je ne pouvais m'en plaindre.
« Reconduisez monsieur. »
Jugez donc quel fut monétonnement lorsque je sentis une des mains de madame Sainte-Mars s'appuyer tout à coup sur mon front, tandis que l'autre, me prenant librement le menton, me releva vivement la tête. De cette façon, elle me tourna le visage vers Victoire, et lui dit d'une voix pleine d'une charmante gaité :
— Eh bien, Victoire, comment le trouves-tu?
Et sans attendre la réponse, elle s'en alla dans une autre chambre en déroulant joyeusement les sons perlés de sa voix et les noies rapides d'un chant capricieux.