I. de Barbasan commençait à s'impatienter, et répondit
- Mon Dieu ! monsieur, finissons-en...
- Je suis ici pour une mission de paix! reprit Molinos en vant la voix.
'uis il tendit la main, et ajouta brusquement :
- Connaissez- vous cet anneau?
i cette vue, M. de Barbasan comprit enfin dans quel but inos était venu : la scène prit tout à coup un intérêt sèjx pour lui; de son côté, il se résolut à la jouer jusqu'au it, mais à son avantage.
- Cet anneau, dit-il, en effet, je crois l'avoir vu ; mais, en ité, je ne me rappelle plus en quelle circonstance.
- Faut-il que je vous la rappelle? dit Molinos.
- Ne se rattache-t-elle pas, dit le comte, à l'arrivée des lémiens dans mon château?
- La mémoire vous revient, reprit Molinos; et vous devez, conséquent, vous rappeler ce que vous avez promis à la
une qui vous a fait voir cet anneau ?
- Sans doute; mais vous-même, vous devez savoir qu'il suffit pas de me le présenter pour m'engager à tenir le ment que j'ai fait? H me faut autre chose pour me prouque vous êtes véritablement l'envoyé qu'on m'a annon.cé.
- Je vois que nous nous entendons, reprit Molinos, et je s vous faire le récit que vous me demandez.
Quoique le comte sût à peu près tout ce qui allait lui être il écouta avec une extrême attention, afin de découvrir quels intérêts cet homme était l'émissaire près de lui ; , d'après ce que lui avait dit Bonnissens et d'après le cosie étrange que Molinos avait adopté, il était parfaitement vaincu que cet homme n'appartenait en aucune façon & )ande de bohémiens dont il se disait le chef, ^pendant Molinos commença ainsi :
- Dans la nuit qui précéda le départ des bohémiens, une ille femme vous demanda de venir près d'elle, et vous asia un rendez-vous non loin de la maison où vous avez reçu s les bohémiens. Elle invoqua, pour vous déterminer, le a d'un homme qui avait été votre frère d'armes dans te; et vous vous empressâtes d'accéder, aux désirs de
cette femme. Elle avait trompé la surveillance de nos qui se livraient à la joie, et vous la trouvâtes au rendez-vu
C'était dans un coin très-écarté de votre parc, au pied d groupe de marbre représentant un Hercule combattant un la
A peine y fûtes-vous arrivé, que la femme qui vous aï servi de guide voud laissa seul avec celle qui vous avait! demander.
Molinos s'arrêta, et reprit aussitôt :
— Toutes ces circonstances sont-elles vraies, et ne sni: pas bien instruit?
— Parfaitement bien instruit, répondit le comte, qui marqua que Molinos semblait plutôt réciter une leçon \ parler de lui-même et d'après les renseignements qui étaient propres.
Molinos, ravi de son succès, et peut-être de sa mémo reprit d'un ton ampoulé :
— La nuit était noire, et le vent s'engouffrait dans arbres; l'orage grondait au loin.
, — Pardon, fit le comte, la nuit était parfaitement la quille et la lune brillait de son plus riche éclat.
Sur cette observation, Molinos abandonna ce svstèmedi pliticalion, et reprit la leçon que lui avait expliquées doute, le prince de Morden.
— Vous trouvâtes une vieille femme assise sur une pie} car elle n'avait pas la force de se soutenir; elle était n rante, et voici ce qu'elle vous dit :
« Voulez-vous faire une bonne action? Voulez- vous qtf ne meure pas avant d'avoir réparé autant qu'il se peu: crime qu'on m'a fait commettre? Prenez cette lettre, et s ne vous la fais pas redemander, d'ici a un an, par quelqij qui vous présentera cet anneau, cherchez en France ot| Allemagne l'homme à qui elle est adressée, et faites-!* remettre. ■
» Je vais essayer moi-même de le découvrir; mais que j'y parvienne, il est possible que je meure, et je «e v| pas entrer dans la tombe avec le remords de mon crime le délai d'un an passé, je ne l'ai pas trouvé, c'est que je morte... mais je serai morte avec la certitude que celui à j'ai fait tant de mal sera consolé par moi. »
M. de Barbasan fit un signe de tête aftirmatif, comme F
reconnaître la vérité de ce que venait de dire Molinos, et celui-ci continua :
— Vous $vez fait serment de remettre la lettre contre cet anneau; le voici, et je viens vous la demander.
— Pardon, jeune homme, fit M. de Barbasan d'un air dédaigneux, il y a bien d'autres choses que ce que vous dites là, et qu'il est inutile que je vous apprenne puisque vous les ignorez ; mais il y en a une que vous savez et à laquelle vous n'avez pas fait attention, c'est qu'après un an de délai je devais faire remettre cette lettre à M. de Favreuse, et que voilà près de quatre ans que l'histoire que vous venez de me raconter s'est passée ; il en résulte qu'il y a trois ans cyie la lettre a dû être remise par moi.
A son tour, Molinos prit un air supérieur et dédaigneux, et repartit :
— Nous savons qu'elle n'a point été remise !
M. de Barbasan haussa les épaules et se contenta de dire :
— À supposer que je ne l'eusse pas fait, votre arrivée ici ne ferait que m'avertir qu'il est temps que je le fasse.
— C'est ce que. nous ne souffrirons pas, fit Molinos en prenant une posture tragique.
— Mon cher ami, lui dit M. de Barbasan, on voit que vous êtes un laquais de bonne maison, malgré votre costume de capitan matamore ; voilà une demi-heure que vous me parlez debout pendant que je suis assis.
— Monsieur le comte, s'écria Molinos fort épouvanté de l'apostrophe de M. de Barbasan, vous ne savez pas à qui vous parlez!,..
— Parfaitement, reprit le comte; je parle au fils d'un paysan des Pyrénées, qui ne s'appelait pas Molinos, mais Moline. Vous avez lâchement abandonné votre père sur une grande route, à l'époque de l'invasion du midi de la France par les Anglais ; vous vous êtes caché à Toulouse, chez une de vos tantes , appelée Marine , ancienne servante d'une certaine marquise de Prémontré, dont je sais aussi toutes les histoires aussi bien que celles de sa sœur la duchesse de Frobental.
Grâce à votre tante, qui connaissait M. de Sainte-Mars depuis longues années, vous êtes entré au service du général comme jockey ; et comme vous aviez beaucoup de disposi-
tions pour le service domestique, vous êtes arrivé très-vite au grade de valet de chambre.
Molinos restait confondu de la science de M. de Barbasan. qui, du reste, venait de débiter tout ce qu'il savait sur k compte de Molinos.
Ceci ne l'empêcha pas de lui dire :
— Vous voyez que je sais votre histoire sur le bout dt doigt. Voulez-vous que je vous dise la suite, auquel cas y vous ferai chasser à coups de bâton par les gens de ma maison? ou bien voulez-vous me dire tout droit pourquoi i'o: vous a envoyé ici, ce que je puis savoir dans huit jours ; mû ce qui, si vous me rapprenez tout de suite, pourra vous sat ver les coups de bâton que vous méritez si bien pour le té impudent et grotesque qhe vous venez déjouer devant moi
Un plus brave et plus adroit que Molinos eût été fort étourâ de la tournure que prenait son ambassade ; notre Gascon a était à regarder autour de lui pour voir s'il ne trouverait pa une porte ouverte par où il pût s'échapper, lorsque M. à Barbasan lui dit d'un ton menaçant :
— Allons, drôle, qui est-ce qui t'envoie?
— C'est mon maître.
— Quel est ton maître?
— Pardieu! vous devez bien le savoir : Mgr le prince c ftforden.
— Ah parbleu ! fit le comte en réfléchissant, c'est cek le frère de madame de Belnunce, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur le comte.
— Etquet'a-t-ildit?
— Dame ! lit Molinos, il m'a dit qu'une femme appelée Tf héta vous avait remis une lettre pour M. de Favreuse, et m raconté la circonstance où cette lettre vous a été remise, pu> il a ajouté :
« 11 m'importe que cette lettre n'arrive pas à son adresst et il y a mille louis pour toi si tu peux me la rapporter.
— M. le prince de Morden ! lit M. de Barbasan en se levai avec colère; M. le prince de Morden est- un pied-plat etu avare ! Quand on sait qu'une pareille lettre existe dans dr mains étrangères, on vient l'arracher au péril de sa vie celui qui l'a possède, ou on la lui achète au prix de sa fortuc
— Elle est donc bien importante? fît Molinos avec stup?
faction, en voyant la colère de M. de Barbasan s'adresser à un autre qu'à lui.
— Oh ! reprit M. de Barbasan sans s'apercevoir que ses paroles étaient avidement écoutées, il y a longtemps que je tiens dans mes mains leur honneur à tous, et jusqu'à présent je l'avais épargné; mais qu'ils tremblent maintenant!... Ils m'ont poussé à bout !... Eh bien! si je suis un tigre, comme ils disent, ils verront ce dont le tigre est capable!...
— Mais, dit Molinos, que dirai-je à mon maître? Faut-il lui répéter ce que je viens d'entendre?
M. de Barbasan toisa Molinos de la tôle aux pieds et lui dit :
— Que gagnes-tu chez ton prince?
Le héros de tout à l'heure répondit en baissant modestement les yeux :
— Quinze cents francs, et les vieux habits.
— Je te (Jonne cent louis, et des habits neufs ; va-t'en à l'oflice demander à manger.
Molinos, qui n'avait plus à espérer les mille louis que lui avait promis le prince de Morden, et qui, comme on a pu le voir, ne tenait pas beaucoup à la qualité de ses maîtres pourvu qu'il fût bien payé; Molinos salua humblement M. de Barbasan et se prépara à lui obéir.
Au moment où il allait sortir, le comte l'arrêta et lui dit :
— Sais-tu lire et écrire?
— Oui, monsieur le comte.
— Eh bien, va demander M. Bonnissens, mon intendant ; nous tâcherons de faire de toi quelque chose de mieux qu'un valet de chambre.
Ce nom de Bonnissens fut pour Molinos toute une révélation.
Il comprit d'où venaient à M. de Barbasan les renseignements qu'il avait sur lui ; et dès cet instant il se promit bien que si, dans l'avenir, il se présentait une occasion profitable , de le tromper, au protit du prince de Morden ou de tout autre, il ne manquerait pas de la saisir avec empressement.
Molinos était trop Gascon pour ne passe mentir à lui-même; c'était tout simplement une platitude de laquais. Il s'enve* loppa de son large manteau et murmura sourdement :
— Ce sera une vengeance.
Ce qui arriva de la révélation de Molinos ne trouverait pas
sa place ici d'une manière convenable ; et il est temps de dire ce qui arriva du retour de M. de Barbasan auprès de son fils.