UN NOUVEAU PERSONNAGE
Gomme cela arrive toujours en pareil cas, nous gagnâmes ^première partie.
Gela amenait de droit une revanche, et, comme de droit encore, nous étions en train de la perdre , lorsque tout à coup s'ouvrit avec fracas une porte qui conduisait dans les arcanes de cet étrange café.
Un jeune homme entra, faisant à lai seul plus de bruit que tout le reste des consommateurs.
— Est-ce qu'on dort ici? cria-t-il; allons, la poule! la poule !
Il s'approcha de notre table en disant aux: jeunes gens qui jouaient avec nous :
— Tiens! qu'est-ce que vous faites donc là, vous autres ? Les regards de ce nouveau venu se croisèrent avec ceux
d'Olivier, qui lui répondit :
— Messieurs vos amis nous font l'honneur de jouer avec
nous.
k cette réponse , ce monsieur pousse une exclamation singulière, comme si la rencontre d'Olivier l'eût étonné. Je
66 LÈS AMOURS DE VICTOfe BONSENNE.
me retournai pour voir son visage, mais il était déjà loin et interpellait d'autres jeunes gens.
La manière dont Olivier avait soutenue le regard de ce vaurien et la manière très-prompte dont il s'était éloigné donnèrent probablement à nos joueurs une idée assez exacte du fond qu'ils pouvaient faiïe sur notre niaiserie; car presque aussitôt ils cessèrent la partie, et allèrent se mêler à la poule que le jeune homme avait organisée.
Je m'étais placé près d'Olivier, dont le visage profondément contracté m'épouvantait.
. ' Je voulais voir quel était le jeune homme qui venait de s'approcher de nous. C'était sans doute celui qu'il venait chercher et qu'il avait découvert ; il le suivait d'un regard ardent.
Je le distinguai assez difficilement ail milieu dé tçms ceux qui l'entouraient ; mais il me parut remarquable par l'ojhilence bizarre de sa toiletté.
Il avait un vaste pantalon, qu'on appelait charivari, tout garni de boutons d'argent; il portait une redingote de velours en polonaise, sur un linge d'une blancheur irréprochable avec jabot et manchettes; il était sans gilet. Une Cravate noire en corde lui laissait à peu près le cou nu.
Sa main, que je vis se poser sur le billard, était d'une grâce et d'une forme parfaites. Ses cheveux, d'un beau noir bleu et luisant, s'échappaient à larges boiiclès d'une cas^ quette en béret.
À plusieurs fois, et comme si c'eût été un fait exprès, quelqu'un me le cacha au moment où j'alJaisvoir sa figure.
Cependant quelques camarades de ce jeune homme remarquèrent la persévérance avec laquelle Olivier le regardait.
Je devinai qu'on le lui disait, mais à 'plusieurs fois il se contenta de hausser les épaules, sans daigner se tourner vers l'insolent qu'on lui désignait.
Je vis qu'on chuchotait, mai* bientôt l'ardeur du jeu l'emporta, et l'on notis oublia complètement Olivier et moi.
La poule touchait à sa fin, et moi-même, absorbé par la lecture d'un journal, je ne faisais plus beaucoup d'attention à ce (fui se passait autour de moi -lorsque je vois Olivier se lever en disant le mot consacré parmi les joueurs dô billard :
— J'achète la bille.
— Impossible, lui dit-on, vous n'êtes pas de la partie.
Il ne restait plus que deux joueurs, celui qui proposait de vendre da bille et le jeune homme qu'Olivier était venu sans dotite chetèher.
— Je donne le prix que demande monsieur, et j'ajoute dix francs de pari à la poule, si monsieur, fit-il en désignant son adversaire, y consent.
Je pus voir enfin ce jeune homme qui se tenait le poing sur la hanche, appuyé sur sa queue dans l'attitude d'un lutteur qui mesure de l'oeil celui avec qui il va combattre. n ne répondit point sur-le-champ à la provocation.
Bien qu'elle pût ne s'adresser qu'au joueur renommé pour son habileté, il y avait dans le visage d'Olivier quelque chose de si déterminé et de si menaçant, que personne ne semblait se tromper sur le but de ses paroles. Un silence général et une attention méchante entouraient les deux antagonistes.
Je regardai attentivement ce jeune homme ; il était de beaucoup plus âgé qu'Olivier , il avait déjà près de vingt huit ans, et la pâleur mate de ses traits fatigués le vieillissait encore.
Il me sembla que je connaissais ce visage; et je l'examinais avec une triste curiosité, lorsqu'un de ceux qu* avaient joué avec nous lui dit :
— Eh bien, Loulou ! tu n'acceptes pas?
— Non... répondit-il après avoir fait un violent effort sur lui-même; non!
Une rumeur s'éleva ; le jeune homme promena un regard farouche comme un capitaine de hardis aventuriers sur ses"sodats révoltés, et il répéta :
— Eh bien, non, je n'accepte pas! ce n'est pas la règle, et je la maintiendrai contre tout le monde.
J'avais enfin reconnu le visage de ce jeune homme que je ne quittais pas des yeux.
Il m'aperçut, et, comme la colère qu'il avait dans le cœur ne cherchait qu'une occasion de s'adresser à quelqu'un , il s'avança rapidement vers moi et me dit .
— Est-ce que je vous dois quelque chose, monsieur?
— Peut-être, lui dis-je, fort choqué de la question, quoique je n'eusse point du tout envie d'avoir une querelle avec lui.
A son tour il me regarda et me dit :
— Tiens, c'est toi Michel?
— Tu vois.
— Et tu es l'ami de monsieur? me dit-il en montrant Olivier.
— Oui.
— En ce cas, mes enfants, reprit-il d'un ton amer, que venez-vous faire ici?
Olivier voulut parler.
— Allons, reprit le jeune homme à voix basse, taisezvous, mon garçon, ce n'est pas votre place ici, pas plus
gue la tienne, Michel. Crois-tu que mon père serait content s'il te savait ici?
— N'y es-tu pas, toi?
— Et c'est parce que j'y suis que tu n'y resteras pas, ni ton ami non plus. Non, non, je ne le veux pas...
11 fit craquer le bois de sa queue sous ses doigts crispés, et il reprit :
— Quant à moi, c'est fait, c'est fini tout est dit pour
moi, tout...
Son visage s'altéra, sa voix devint tremblante, et il reprit :
— Mais il ne sera pas dit que je t'aurai laissé vivre dans ces ignores bouges, si je puis t'en empêcher. Je ne veux pas que mon père ni le tien puissent me faire ce reproche. Va-t'en, Michel, rends-moi ce service-là.
— C'est la première fois qne j'y mets les pieds.
— Eh bien, ne les y remets plus... et...
Il prit le tabouret qui était de l'autre côté de notre table, s'assit dessus en demandant de l'eau-de-vie, et nous fit signe de nous asseoir en nous disant :
— Écoutez-moi tous les deux.
11 mit ses deux coudes sur la table et -appuya son visage sur ses deux mains , en cachant ses doigts blancs et effilés dans les boucles noires de sa magnifique chevelure.
Un moment je crus qu'il allait s'arracher les cheveux tant ses mains se crispèrent avec violence.
— Eh bien, qu'as-tu? lui dis-je.
— Michel, sois sage, mon enfant, je t'en prie; souvienstoi que c'est moi qui te prie d'être rangé et travailleur, et surtout de ne jamais revenir dans un endroit pareil à celui-ci. Tu es faible, tu serais bientôt perdu.
D'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire amer, que fais-tu ici? Pourquoi viens-tu? qui l'y pousse? Tu n'as pas sQuf-
impossible de méconnaître qu'entre les deux adversaires y avait autre chose que la rencontre du café.
La longanimité et les conseils de celui qu'on appelai Loulou m'en était une preuve aussi convaincante que 1 manière dont Duhamel l'avait provoqué et poursuivi..
Pour des causes moindres qu'un regard insolent, cet homme avait vingt fois joué sa vie ; il avait donc des raisons de ménager Olivier , comme celui-ci en avait de lui chercher querelle. !
— Avant que nous arrivions chez cet homme, dis-je à Duhamel, il faut que je sache à quel propos est venue cette rencontre.
— Mais elle est venue comme toutes ces rencontres-là viennent : ce monsieur m'a déplu.
— Ce n'est pas vrai, Olivier ; tu es allé le chercher à l'estaminet, tu avais un parti pris d'avance.
Duhamel ne répondit point. •
Je ne te laisserai point battreisans savoir la cause de ce duel.
— Il m'a frappé, il me èemble que la cause est suffisante.
— Il y en a d'autres antérieures.
— Il y eu a assez pour que je le tue ou qu'il me tue... Le reste... jamais ni toi ni personne au monde ne le saura.
Je ne voulus pas interroger Olivier, car j'étais plus inquiet de la rencontre que je prévoyais que je n'étais curieux d'apprendre son secret.
Nous arrivâmes au numéro de la rue de la Harpe qui nous avait été indiqué. C'était un mauvais hôtel garni fort mal habité.
Nous entrâmes chez le portier, chez qui pendaient toutes les clefs des locataires, chacune à son clou, avec le numéro
de la chambre au-dessus, et le bougeoir armé de sa chandelle au-dessous.
Cet homme allait se coucher.
— M. Loulou? lui dit Olivier.
— Il ne loge plus ici.
— Ce n'est pas possible.
— Qu'est-ce que vous dites? fit le portier (une tête de loup-cervier sur un corps bossu et tordu) , qu'est-ce que vous dites?
Il y avait du sang dans l'œil de cet homme, mais il ne put soutenir le regard d'aigle d'Olivier, qui reprit avec une autorité pleine de dédain :
— Cet homme logeait ici hier.
— 11 n'y loge plus aujourd'hui.
— Depuis quand?
— Depuis midi. • .
— Olivier tressaillit, il jeta un regard rapide sur toutes les clefs pendues à leurs crochets : il en manquait deux ou trois.
— Cet homme est encore ici, et il s'y cache... il est dans sa chambre.
— Je vous dis que non.
— Eh bien, dit Olivier, c'est ce que je vais savoir; je veux visiter les chambres dont les clefs manquent.
— Âh çà... ah çà... fit le portier en supposant au passage d'Olivier, est-ce que vous vous moquez du monde, vous?... Croyez-vous que je vais vous laisser aller à votre bon plaisir chez tous les locataires de la maison? Mais qui étes-vous* donc, s'il vous plaît? Hais si vous faites un pas pour monter, ajouta-t-il en prenant un énorme bâton, je vous tombe dessus... qu'est-ce que c'est que des voleurs comme ça!
le droit du portier était incontestable, mais la colère de
Duhamel ne lui permettait plus de raisonner. 11 voulut passer.
Le portier le renversa du bout de son bâton qu'il lui pointa dans la poitrine.
Je me jetai sur le portier que je désarmai , pendant que Duhamel se relevait pour retomber assis sur une chaise, tant le coup qu'il avait reçu avait été violent.
Alors commença uiie série de cris : Au voleur là la garde ! à V assassin! qui attirèrent les locataires de la maison : tous étaient armés d'un gourdin, l'un d'entré eux d'une épée.
Celui-là eut bientôt reconnu à notre tournure que nous n'étions pas des voleurs , et demanda l'explication de la scène.
C'était un jeune homme du gëûré de ceux qui avaient joué avec nous.
— Nous venons chercher ici, lui dis-je, un nommé Loulou; il a insulté mon ami et s'est enfui.
— Lui! s* écria le jeune homme.
— Et maintenant, s'écria Olivier, on nous dit qu'il ne demeure plus ici, où il se cache, j'efl suis sûr.
— Pour ne plus demeurer ici , répondit le locataire à l'épée, c'est vrai; pour se cacher, je dis que voua êtes fou, pouf ne pas être impoli.
— Sur votre honneur, monsieur, lui dit Olivier, cet homme ù'est plus ici?
— Je vous en donne ma parole, lui dit le monsieur. Puis, après avoir un moment regardé Duhamel, il reprit
eti voyant son visage meurtri :
— U patajt qu'il n'y a pas été de main mot té, et je conçois que vous teniez à vous venger.
— Mais où est-il, ce misérable? t éprit Olivier.
— Ufi moment, fit le mohsieUt, n'insultons pas les absents ;
vous le retrouverez; et d'ailleurs, si vous ne le retrouvez pas,et comme je conçois que vous ne veuillez pas vivre avec cet accroc sur la face , et qu'il faut un petit coup (Fépée pour laver ça, je vous offre de remplacer Loulou...
Olivier se contenta de lever les épaules , et je dis à ce monsieur de se tenir à sa place.
Olivier jeta de l'argent au portier, qui parlait toujours d'aller chercher la garde, et nous allions quitter cette maison lorsqu'un de» hommes de cette scène dit à Olivier :
— Allez, monsieur, je crains bien que vous ne le retrouviez pas, car il change aussi souvent de nom que de quartier. Avant-hier, en venant prendre une chambre, je l'ai rencontré, et je l'ai reconnu tout de suite pour l'avoir vu dans le quartier du Temple où on l'appelait le Tigre. 11 avait enlevé à cette époque une actrice des Funambules appelée Justine... C'est un mauvais garnement.
Quoique le nom de Justine soit un nom fort commun, il me frappa cependant.
Je n'avais pas eu le temps de réfléchir sur ce singulier rapprochement, lorsque le portier, dont l'argent d'Olivier avait complètement changé les dispositions, ajouta :
— Vous avez raison, ce devait être un mauvais garnement; car d'abord, Loulou, ce n'est pas son nom, et puis il ne couchait jamais ici et il n'y venait que le jour.
Olivier n'en entendit pas davantage, car il m'entraîna vivement. ' •
— Mais j'y pense, me dit-il dès que nous fûmes dans la rue, tu le connais cfet homme ?
— Oui, lui dis-jé.
— Tu sais son véritable nom?
— Je le sais.
— Eh bien, comment se nomme-t-il?
— Cela ne t'aidera pas à le découvrir, et je De veux pas..*
— Gomment! reprit Olivier, tu hésites lorsque tu sais que cet homme m'a déshonoré?
— Écoute, lui dis-je, c'est le fils d'un homme (pie j'aime et que je respecte; te dire son nom, c'est te dire le déshonneur de cette famille, c'est le publier, car tu le chercherais sous ce nom.
— Michel, me dit Olivier, es-tu mon ami?
— Oui, et plus que tu ne crois.
— Dis-moi le nom de cet homme.*
— Eh bien, dis-moi ce qui te l'a fait chercher, ce qui fa poussé à l'insulter le premier.
— Ah ! fit Duhamel, tu veux me vendre ton secret au prix du mien.
— Non, mais je voudrais...
— C'est trop cher, reprit Duhamel ; adieu.
11 me quitta aussitôt pour rentrer chez lui; je voulus l'arrêter.
— N'en parlons plus, me dit-il, je le retrouverai bien tout seul.
Je m'éloignai, persuadé que le lendemain je verrais Olivier plus calme, et que je pourrais lui faire entendre raison sur la vengeance qu'il voulait tirer de son antagoniste, car je frémissais des dangers d'une pareille rencontre. En effet, Victor Bonsenne, car c'était le fils de mon quasi tuteur Victor Bonsenne, dis-je, passait pour le plus terrible duelliste de Paris.
Je retournai le lendemain à l'École de droit; Olivier ne
parut point au cours ; je le cherchai au café, au jeu de
paume, dans les cabinets de lecture où il avait l'habitude
d'aller, on ne l'avait vu nulle part.
^ ~ Du reste, il avait quitté son logement le lendemain ma-
tin du jour où s'était passée la scène de l'estaminet de la Mère-rOie.
Je continuai ces recherches pendant plusieurs jours, puis, voyant qu'elles étaient absolument inutiles, j'y renonçai tout à fait.
Mon assiduité à mes études de droit avait eu pour principe de fuir la maison que j'habitais, et les ennuis , et les désappointements de toute espèce qui m'y assujettissaient. Ma liaison avec Olivier avait soutenu cette assiduité.
Une fois seul je me déplus dans le quartier latin, et j'étais bien près de le quitter tout à fait de mon propre mouvement, lorsqu'un soir, en rentrant chez moi, je trouvai les lettres dont j'ai parlé plus haut.
M. Bonsenne m'écrivait pour s'étonner de mon silence d'abord, et pour me demander ensuite un entretien fort important à une heure qu'il m'indiquait.
Quant à M. de Favreuse, il m'apprenait son absence et son retour prochain, en me disant que le moment allait venir où il me révélerait le motif de la confidence qu'il m'avait faite, et quel était l'immense service que je pouvais lui rendre.
M. de Pavie, de son côté, m'apprenait qu'il était monté deux fois chez moi pour avoir une explication au sujet de certaines choses que je devais savoir, et me priait assez impérativement de lui assigner un rendez- vous.
l'attendis le retour de M. de Favreuse; j'écrivis à M. de Pavie que je serais le lendemain chez moi toute la matinée, et je me rendis sur-le-champ chez M. Bonsenne.
78 LES AMOURS DE VICTOR BQNSENNp,