‹ Les amours de W. BenjaminChapitre 22 sur 29 · CONSIDERATIONS GENERALES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES

Pour établir la réputation de Benjamin Suite comme historien, il n'est pas nécessaire de remonter aux grands et souvent fantastiques historiens de l'Antiquité et d'en tirer des parallèles. Entre Hérodote et Tite-Live il n'y a que l'épaisseur du rêve. Séduits par une tradition étincelante mais louche, ils l'ont amoureusement caressée sous la flamme de leur chandelle, et leurs paupières alourdies aux effets de cette sensualité se sont peu à peu abattues sur la prunelle de leurs yeux. De ce moment ils ne voyaient plus qu'à travers un mirage. Le fait, alors, se dévoilait, mais étriqué, mal tourné. Qu'importe ! on le remettait sur le tour, et de suite l'Histoire s'ornait d'un feston nouveau. Des peuples plutôt petits apparaissaient sous un aspect impressionnant de grandeur; d'autres, forts en puissance, élevés en gloire, passaient presque inaperçus. Si bien que les événements et les personnes des temps passés étaient regardés et étudiés par l'un ou l'autre bout de la lunette, suivant l'humeur ou la fantaisie du moment. L'écriture de l'Histoire tournait au philosophisme, peu importe qu'elle fût vraie, douteuse ou fausse; sa narration prenait la forme d'une épopée où la beauté devait l'emporter sur la vérité; la cire savait s'amollir tendrement au souffle caressant de la légende tracée par le stylet. C'est pourquoi, aujourd'hui, au bout de tant de siècles agités ou paisibles, joyeux ou chagrins, brillants ou mornes, l'histoire de l'Antiquité demeure encore une slpendide nébuleuse. Si Hérodote fut le « père de l'Histoire » , on est enclin à convenir qu'il fut un père bâtard, de même que l'on convient, en notre époque moderne, que le « Père la Victoire » ne remporta sur l'Allemagne éperonnée et revêche qu'une bâtarde victoire. Reste à l'écrivain d'histoire de

demain d'établir la vérité définitive.

Sera-t-elle jamais établie, cette vérité? Les faits se multiplient au jour le jour, confondus, emmêlés ; les événements se succèdent avec une rapidité qui sème le vertige ; les hommes passent avec non moins de vitesse, en sorte qu'il semble ne plus rester qu'un amas confus de choses, d'êtres, de bruit de ce qu'était « hier ». Trompé par sa nature curieuse et avide, l'homme paraît ne voir et ne regarder que l'avenir, dédaignant le passé, ne le trouvant pas assez digne de son intérêt. Il marche, court, vole, ébloui par ce qui le précède ; qu'importe ce qui vient après ou ce qu'il pourra laisser derrière lui ! Car le passé c'est l'ombre, tandis que l'avenir c'est la lumière. Et, semblable à la phalène, il se darde, se rue jusqu'à brûler ses ailes. Qu'il se retourne en chemin, aveuglé comme il est, et il ne verra plus qu'obscurité ! Et s'il s'avise de reconnaître ce qu'il a abandonné sur sa route, il se trouvera en face de choses et d'êtres si vagues ou si confus, que, pour les décrire, il lui faudra s'appuyer sur une mémoire trop faillible ou sur une imagination trop exaltée.

Henri Martin, dans un élan d'enthousiasme qui n'était qu'un souffle épuisé de roussin fouetté jusqu'au sang, pouvait dire:

« Là, ce fut tout un peuple qui fut grand ! »

Mais que ne revienne point de ses cendres l'historien du siècle dernier, car alors, reprenant une nouvelle tradition et nous regardant, il pourrait bien penser:

« Là, c'est tout un peuple qui est petit ! »

En effet, on ne nous a jamais vus qu'en petit depuis la grandeur éblouissante de Louis XIV, et nous sommes demeurés (dans l'esprit dç l'étranger) ce qu'on nous a vus.

LA VIE CANADIENNE

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LITTERATURE ET LITTERATEURS (Supplément au "Roman Canadien")

Piihln- dans le but de mettre plus de vie dans le monde littéraire canadien et de coopérer à l'oeuvre du "Roman Canadien ' .

Nous recevrons avec plaisir les manuscrits que l'on voudra bien nous soum ettre.

GERARD MALCIIELOSSE Directeur

Toute correspondance devra être adressée :

"LA VIE CANADIENNE" Casier postal 969 MONTREAL

Et de nos jours, encore, on nous rapetisse. Est-ce pour la raison qu'un colosse nous fait voisinage? de même qu'on découvre le chêne avant le chêneau ! C'est possible. Pourtant là, chez ce colosse voisin dont la main géante pourrait nous être si secourable, et là-bas dans les Iles Britanniques, et de l'autre côté de la Manche, et un peu partout, même, sur le continent européen, notre peuple, oui, notre petit peuple est déprécié, s'il n'est pas dédaigné ou méprisé par ceux-là qui s'imaginent le connaître. Ceux qui parlaient de nous au Grand Siècle — et ils étaient clairsemés — le faisaient avec une moue dédaigneuse, et c'est comment un Voltaire tentait de nous mépriser. Mais Racine, d'un autre côté, aurait pu en des vers merveilleux nous découvrir quelque ressemblance avec les superbes personnages de rOlymjje, mais sans en rien croire, uniquement pour s'attirer les sourires complaisants et sceptiques du roi Louis. Et, là, il est curieux que Molière n'ait point songé à nous ridiculiser... c'est peut-être qu'il ne nous connaissait pas ; d'ailleurs, il vint trop tôt dans le royaume de la terre, ainsi que ses compères Racine et La Fontaine. Et celui-ci, qui nous assure qu'il n^aurait pas été tenté de nous dédier une

fable . . . peut-être « Le Singe et la Lanterne Magique » !

Mais passons . . .

Sous les deux régimes, français et anglais, qui ont dominé sur notre pays, le Canadien a dû subir la marque d'infériorité. Sous le régime français nous n'étions qu'un rassemblement quelconque d'indigènes fort mal vus, le plus souvent, des arrivants de France. On affectait d'ignorer notre véritable origine, on s'imaginait, et on aimait à se l'imaginer, que le Canadien était un « Indien remodelé » de quelque façon, tout comme l'homme de Darwin n'était qu'un « singe amélioré » . Ah ! c'est que nous n'avions pas encore notre Histoire écrite !

Et nous ne l'avions pas davantage sous le régime suivant, celui des fiers Anglais, gens qui affichaient sans cesse leur supériorité. Sous ce régime encore, combien de ces étrangers nous donnaient les Sauvages pour ascendants directs, immédiats ! Les correspondances de m^aints fonctionnaires anglais ne nous peignaient pas autrement, quoique sous des couleurs savamment arrangées. C'est ainsi que notre portrait s'en allait à l'étranger.

A ce propos, nous nous étonnons que certains de nos gouverneurs français du temps, lorsqu'ils conduisaient en France quelques types de Sauv^ages apprivoisés, ne se soient pas écriés devant le roi, devant la cour, devant tout le peuple de France rassemblé: « Voici des Canadiens ! » Mais qui nous assure qu'en France on ne le pensait pas ? Aujourd'hui même, et en face de notre Histoire écrite, combien, en France, parmi ceux-là qui nous connaissent ou pensent de nous connaître, nous prennent pour les descendants des Indiens ! Voyez, par exemple, ce monsieur de France en visite chez nous: en premier lieu il s'étonnera de notre civilisation (pas trop reculée derrière la sienne) et aussi de notre langue si pure. Malheureusement, il a entendu parler de Sauvages, comme de vagues primitifs, et il désire se renseigner. Mais il a des préventions qui ne lui feront pas admettre aisément les renseignements justes donnés. N'importe ! Mais, un peu plus tard, voilà qu'il lira dans nos journaux un fait divers venu du pays des Esquimaux, et notre ami français nous demandera, avec quelque candeur, comment il est arrivé qu'une portion de notre peuple ait pu émigrer dans le Nord glacial de notre Canada î

L'ignorance et le préjugé ont bâti sur nos

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origines une légende qui nous rabaisse et dont on retrouve toujours le fil à l'étranger, et — fait singulier — en France plus qu'ailleurs. Qu'il se trouve en France quelques intellectuels pour admettre que notre sang canadien est sans mélange, voilà de l'exactitude; mais l'ouvrier et le paysan français, en posant le pied sur nos rivages, croient débarquer au pays de « l'Indien amélioré » . Voilà comment circule l'histoire d'un peuple à l'étranger.

Néanmoins, il est juste de dire qu'on daignait accorder au Canadien une certaine supériorité sur l'Indien, pour la raison que celui-ci continuait de vivre au sein des bois à l'état barbare; tandis que celui-là abattait la forêt, ouvrait la chair du sol de sa charrue, jetait dans le sillon le grain de froment, édifiait son village et sa paroisse, traçait des routes, vendait à l'intérieur ou à l'extérieur le surplus de ses produits, et, petit à petit, par son travail, son courage, sa vaillance, son génie, fondait et élevait un empire, poussanc sans cesse son oeuvre malgré le manque de moyens, en dépit des obstacles de tous genres, des épidémies, des famines, des guerres. Or, l'Indien de l'Amérique du Nord n'était nullement doué pour entreprendre l'édifice énorme et splendide de notre Canada actuel, on en peut juger par les bribes éparses de ces nomades qui vivent toujours retirés au fond des bois.

Donc, issus du paysan français, nous n'étions dans les commencements que défricheurs et laboureurs. Ce fut cette modeste condition qui nous fit mépriser des gens de robe et d'épée sous les deux régimes. Au fait, comment pouvait-on estimer, sinon honorer, l'homme simple de la cognée et de la charrue? Car en face des attributs de l'hermine et de l'épée, il ne nous restait à nous pour emblème, après 1760, que la seule charrue. Tout de même, nous voyons aujourd'hui h; magnifique sillon qu'a tracé cette charrue, et l'on ne rendra que parfaite justice au paysan canadien le jour où l'on dira de lui qu'il fut « grand » . Mettons donc qu'Henri Martin a tout simplement voulu })rédire notre future grandeur !

Oui, il fut grand le laboureur du Canada, et c'est pourquoi il voulait se créer un grand domaine... un domaine immense. Il voulait, à lui, toute cette Amérique du Nord, et un jour, en vérité, il la possédait presque tout entière. Mais survinrent les infortunes, et

il dut, par la suite, se resserrer dans les bornes, immenses encore, où il continue de grandir aujourd'hui. Puis, un autre jour, il eut conscience de la belle histoire qu'il avait laissée derrière lui. Aussi, à quelques-uns de ses fils voulut-il mettre à la main la plume au lieu des mancherons. C'est ainsi que parut François-Xavier Garneau pour écrire l'Histoire du Canada. Il était temps; nous venions de franchir près de trois siècles de gloire que les ténèbres pouvaient envahir et dérober aux yeux de l'univers. Dès lors, la route était ouverte : plusieurs écrivains de notre Histoire emboîtèrent le pas à Garneau, et, parmi ceux-là. Benjamin Suite, dont l'oeuvre considérable et forte allait projeter tant de clarté sur bien des pages obscures de notre Histoire, remettre sur le socle de la vérité nos origines, et prouver à l'étranger qu'il n'était pas nécessaire d'une loupe ou d'un microscope pour nous regarder et nous voir. Et Suite, après Garneau, continuait notre revanche . . .

* * * SULTE LE FOUILLEUK

Donc, un nouvel et grand historien, doublé, lui aussi, d'un patriote, surgissait de notre sol. . . Benjamin Suite. Et un écrivain pur, sans ponpons, sans fla-fla, sans colifichets, doué d'une virilité extraordinaire, d'une vigueur peu commune, d'une précision et d'une clarté admirables, d'une hardiesse qui dénote combien il entend faire valoir la dignité du sang de sa race . . . une dignité qu'il défendra « manu militari » s'il faut.

Le titre d'historien que j'applique à Suite pourra se présenter avec un sens superlatif ou exagéré auprès de certains esprits mal instruits ou mal disposés à décerner « les palmes » à un concitoyen, ou encore auprès des snobs (dont, par malheur, nous en avons trop chez nous) qui ne peuvent voir grand, gros et puissant, comme bon et beau, que parmi les races étrangères. N'entreprenons point de refaire ces cerveaux fétichés... rien à faire. Contentons-nous, pour le moment, de reconnaître Benjamin Suite comme un liistorien qui, s'il n'aura pas surpassé Garneau, l'aura du moins égalé, même si, suivant certains dires, il s'est borné à « historier » . Soit, Sult-t^ historié . . . mais il historié en marge de la grande histoire, faisant, paiconséquent, de la « grande lûstoriation » .

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Disons mieux: l'oeuvre de Suite est un mélange génial de grande et de petite histoire canadienne, et l'on peut dire que ce « mélange » eonipli'to la grande histoire en la corrigeant, l'éinondant, l'éclaircissant et, bref, la remoulaiit |)our la remettre dans sa véritable stature.

Suite n'imagina pas ni n'inventa; il va droit aux sources les plus limpides, il pénètre l'obscurité qui enveloppe certains événements et certains personnages, il comble les lacunes qui, quelquefois, apparaissent comme des gouffres sans fond, il sonde, fouille, expurge, exhume, nettoie, fait jaillir la lumière. Il restaure l'événement tronqué, il répare et ravive le fait mutilé; il retouche le portrait mal peint de tel personnage ou le repeint à neuf afin de nous le montrer «en vérité » ; il trouve la cause ignorée jusqu'à ce jour; il produit l'effet égaré ou perdu; il découvre le « chaînon manquant » ; il réunit les circonstances en un faisceau, scrute chaque ombr<., analyse cliaque parcelle de clarté plus ou moins douteuse, puis, d'un trait de plume vigoureux ou d'un coup de pinceau, nous fait voir, comme dans un éclat soudain de soleil, tel événement demeuré jusqu'ici plus ou moins ténébreux. Que boîte un fait historique, il se hâte de guérir le pied ou la jambe infirme, loin d'imiter tant d'historiens qui, incapables de trouver le remède, se contentent de faire jaarcher leur « fait estropié » au moyen de béquilles. Suite ne pose point le cautère sur la jambe de bois,

mais sur la chair vive, en pleine plaie. Il y va avec sang-froid, ainsi qu'un vieux praticien, mais aussi avec savoir comme avec énergie. Enfin, de cette vieille dame quelque peu frileuse et souffreteuse qu'est notre Histoire du passé, il veut faire une jeune femme éblouissante de santé et de force. Suite veut rajeunir l'Histoire, parce qu'il entend lui donner une vie immortelle; et s'il ne l'embellit point toujours de mille fleurs multicolores, du moins sait-il la couronner de lauriers.

Qu'on n'ait point la pensée que nous tentons de diminuer notre Garneau en élevant Suite au niveau qui lui convient, à la place qu'il a le droit d'occuper . . . non ! Sachons tout de suite que Garneau fut le vrai pionnier de notre Histoire. Il écrivit cette Histoire à une époque oii il était difficile de découvrir le fait dans toute sa réalité et son authenticité, oii les documents et les sources d'information sûre manquaient souvent. S'il eût vécu au temps de Suite, et mieux encore de nos jours, s'il eût eu à sa portée le matériel et les outils que Suite a pu utiliser, il est certain que Garneau eût écrit une Histoire du Canada plus développée, plus complète et plus claire. Garneau, toutjbfois, a eu sur Suite un avantage: il s'est trouvé un peu plus près de la tradition qui lui a permis de rassembler nombre de matériaux utiles à son oeuvre. Garneau demeure notre « historien national » , et c'est là la plus belle expression de notre admiration comme

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