MELODIE III
Semblable aux nuages sombres qui obscurcissent F.éclat de l'Aurore, la douleur a-t-elle répandu sur les jours de ta jeunesse sa teinte mélancolique et ineffaçable ? Trop vite , hélas ! ils ont passé ces jours , qui , même dans l'affliction , avaient encore des charmes !
Le Temps, aux ailes rapides et glacées , a-t-il flétri dans ton cœur le sentiment , doux charme de la vie? Ah ! si tel fut ton sort , viens près de moi , enfant de l'infortune, je puis te rendre pleurs pour pleurs.
L'Amour a-t-il été pour cette ame si tendre, pareil aux mines de Lagénie (i), dont la surface étincelle d'or pur ; mais, lorsque séduit par son éclat , on le poursuit plus avant, aussi trompeur que la vision de
(i) Ces vers font allusion aux mines d'or du comté de Wicklow qui n'offrent que de légères parcelles d'or à la surface , mais qui n'ont point récompensé les travaux des mineurs.
IRLANDAISES. Qt)
celui qui sommeille , le brillant métal disparait.
Peut-être l'Espérance , imitant Toi seau du Conte ( i ) , qui voltigeait d'arbre en arbre, emportant avec lui le précieux talisman , n'a-t-elle fait briller à tes yeux l'appât séduisant du bonheur , que pour t'attirer vers elle , puis s'évanouir l'instant d'après?
Si les douces heures qui prêtaient de l'éclat et du charme à la douleur même , se sont ainsi écoulées ; si l'Espérance , inconstante et chérie , qui te soutenait dans ta course rapide, est perdue sans retour} si le monde impitoyable a flétri les illusions qui font le bonheur \ viens près de moi , enfant de l'infortune , je puis te rendre pleurs pour pleurs !
(1) «L'oiseau sauta de branche en branche, puis il se reposa , tenant le talisman dans son bec ; le prince s'en approcha , croyant qu'il allait le laisser tomber; mais au moment où il se voyait près de le saisir, l'oiseau s'envola de nouveau, et se percha sur la cime d'un arbre. » ( Les mille et une nuits. Histoire de Kummiral Zummann et de la princesse de Chine.)
IOO
La dernière rose de l'Été fleurit dans l'isolement ; toutes ses belles compagnes se sont flétries sans retour : à ses côtés, on ne voit plus de fleur , plus de bouton de rose , pour réfléchir ses rougeurs , et pour lui rendre ses soupirs !
Je ne te laisserai pas, pauvre solitaire ! languir sur ta tige 5 puisque tes sœurs reposent , va sommeiller près d'elles. Par pitié pour toi, je disperse tes feuilles sur la terre où dorment tes compagnes du jardin , dépouillées de leur fraîcheur et de leurs parfums.
Puissé-je ainsi suivre de près les douces visions d'Amitié et d'Amour, à mesure qu'elles disparaissent du cercle magique et brillant des joies de la vie.
Quand les cœurs fidèles ne palpitent plus, quand les âmes tendres se sont envolées , oh ! qui voudrait habiter seul ce monde désert !