LE DEPART
Quoique je voie disparaître avec douleur le rivage chéri d'Érin , cependant , auprès de toi , je retrouverai partout l'île Verte.
Dans l'exil , ton sein sera ma patrie , et tes yeux la lumière qui brillantera les lieux où nous er-
je fuirai avec mon ami (i) dans quelque sombre désert , sur la froide rive hérissée de roches menaçantes , où l'oeil de l'étranger ne nous atteindra plus.
L'ouragan dans sa fureur est moins impitoyable que l'ennemi courroucé que nous laissons derrière nous.
(1) Coulin , jeune homme aux longues tresses
Je contemplerai ta chevelure dorée qui couronne ton front gracieux 5 la tète appuyée sur ta douce harpe , je l'entendrai exhaler ses sauvages accords , sans plus craindre que le Saxon , au cœur glacé , n'arrache une corde de ta harpe j ou une boucle de les cheveux (1).
(1) « Dans la vingt-huitième année du règne de Henri VIII, il fut fait un acte sur les habitudes et sur le costume national des Irlandais , par lequel il était défendu à ces derniers d'être rasés ou tondus au-dessus des oreilles , de porter des glibbes ou coulins ( longues tresses ) sur leurs têtes , et de laisser croître , sur la lèvre supérieure , un bouquet de barbe appelé crommeal. Un de nos Bardes composa un chant à cette occasion , dans lequel une vierge irlandaise donne la préférence à son cher Coulln (jeune homme aux tresses flottantes ), sur tous les étrangers (les Anglais) , et sur ceux qui adoptent le costume de ces derniers. L'air de ce chant est seul parvenu jusqu'à nous ; il est universellement admiré. » ( Mémoires historiques des Bardes irlandais , par Walker , pag. 1 34.) — M. Walker nous apprend aussi que, vers le même temps , on prit des mesures très-sévères contre les ménestrels irlandais*
MELODIE LIL
Qtje de fois la Benshee (i) a crié ! que de fois la Mort a détaché les liens brillans que la gloire a formés ! que de fois elle a délié les douces chaînes de l'Amour !
Paix aux nobles cœurs qui reposent ! paix aux yeux fidèles qui pleurent ! Puissent les belles et les braves soupirer long-temps sur la tombe des héros !
Le Sort nous a fait naitre dans de sombres et malheureux jours (2) ; les astres disparaissent les uns après les autres. Chaque nom brillant qui répandait son éclat sur notre terre, s'est enfui.
(1) Nom qu'on donne en Irlande à un Esprit, qui crie pour annoncer les malheurs et la mort , et dont la voix effrayante se mêle au vent d'orage ou à l'ouragan.
(2) J'ai voulu faire allusion dans ce passage à cette triste et funeste fatalité qui a enlevé à l'Angleterre, tant de grands hommes, d'hommes généreux, au moment même où elle avait le plus grand besoin de talent et d'intégrité.
l86 MÉLODIES
Amers et tristes sont les pleurs de celui qui gémit sur des espérances évanouies, sur des joies pei1dues pour jamais ; mais les larmes qui coulent sur la tombe du héros , sont brillantes de gloire et d'immortalité !
Tous nos phares sont éteints. Tu es tombé, Héros des cent combats (i)! Et Toi aussi, Toi dont les accens brûlans rendaient au monde la Vérité , la Paix , la Liberté (2)! Ils ne sont plus ! mais tant que la Valeur brillera, tant que la douce Miséricorde repoussera la guerre, Erin redira, avec orgueil, comment ils ont vécu, et comment ils moururent !
(1) Ce titre qui a souvent été donné par d'autres que moi à lord Nelson , est celui d'un héros irlandais , célébré dans un poëme d'O'gnive , Barde d'O'nial , qui est cité dans une Description philosophique du sud de l'Irlande , page 433. « Connor , des cent combats , dors dans ta tombe couverte de gazon , et n'insulte pas à nos défaites par tes victoires !. »
(2) Fox , et Ultimus Romanorum. »
MELODIE LUI
Chant tiré du Prophète voilé de Khorassan. ( Traduction libre.)
Il est un Esprit , dont les soupirs embaumés brûlent dans l'air, et pénètrent jusque dans les profondeurs de la terre -, quand un doux coloris brille sur les visages , quand un tendre sentiment fait palpiter les cœurs , l'Esprit est proche : quand les lèvres se rencontrent , l'Esprit est là!
Son souffle est pur comme le parfum de ces fleurs, et ses yeux humides — oh , ils ressemblent aux lis bleus , quand la brise agite l'onde azurée autour de leurs tiges !
Salut! ô salut, puissant Dieu, Esprit d'Amour et de Bonheur! l'heure qui t'est consacrée s'avance : jamais la lune ne répandit une lueur plus douce et plus mystérieuse , hâte-toi !
Au nom de la vierge et du guerrier, qui s'unissent,
I Qb MELODIES
en rougissant, comme les vagues et le soleil du soir se confondent à l'horizon!
Par les pleurs que la Passion fait répandre, semblables aux gouttes de pluie qui tombent du ciel embrasé !
Par la première palpitation d'amour qui fait battre le cœur du jeune amant ! par le bonheur de se revoir $ par la douleur de se quitter!
Par toutes les joies que tu as données aux mortels, et qui , si elles devaient toujours durer, feraient de cette terre un Paradis!
Nous t'invoquons , Pouvoir suprême! Esprit d'amour et de bonheur ! L'heure qui t'est consacrée s'approche, et jamais plus douce lueur n'éclaira un ciel plus serein. Hâte-toi !
MELODIE LIV
Quand je vois ces yeux souri ans, pleins d'espérance, de joie, et de lumière , comme si aucun nuage ne pouvait obscurcir un ciel si brillant et si pur, je soupire en pensant avec quelle vitesse la douleur peut ternir tous ces rayons , et faire presque oublier à ce cœur si gai , si heureux maintenant , qu'il ait jamais connu la joie.
Le Temps s'avance avec tous ses désenchantemens, les espérances trompées, les amis ingrats, et l'Amour , qui laisse par to vit sur son passage, un coeur ou glacé, ou brûlant!
La jeunesse , pure comme la neige que la pluie des tempêtes n'a point encore souillée , une fois qu'elle a versé les pleurs des passions , ne reprend plus son éclat printanier !
igO MÉLODIES
Souvent, pendant le calme de la nuit, avant que le Sommeil ait enchaîné mes sens , la Mémoire ramène autour de moi la lumière des jours passés j les sourires , les pleurs de l'adolescence , les mots d'amour , si chers alors -, les yeux qui brillaient , maintenant ternis ou fermés , les cœurs joyeux qui ne palpitent plus !
Ainsi , pendant la nuit paisible , avant que le Sommeil ait enchaîné mes sens, le triste Souvenir ramène la lumière des jours passés.
Quand je me rappelle tous les amis que j'ai vus tomber autour de moi , comme les feuilles dans le brouillard d'automne-, il me semble parcourir seul la salle déserte des banquets. Les flambeaux sont éteints , les guirlandes sont flétries , tous les convives ont disparu, tous, excepté moi seul !
Ainsi, pendant la nuit paisible, avant que le Sommeil se soit appesanti sur moi , le triste Souvenir ramène les pâles lueurs des jours qui ne sont plus !
MELODIE LVI