‹ Les amours du beau GustaveChapitre 1 sur 3 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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Fernand Duperron, le héros de cette véridique histoire , avait un pea la tournure de ces aimables vauriens de bonne compagnie, élégants, braves, railleurs et spirituels, que nos grand'mèi^E35Î adhai-aient*, «^dftim V mais que nos contemporaines aotrsidèj^çiit fort peu:

Le mcindtô Lolliloimaire Ferait t>ien lûièul leur atlair e.

Une femme eût été jalouse de ses cheveux

blonds, fins, soyeux et coquettement bouclés. Ils contrastaient d'une façon assez heureuse avec ses grands yeux bruns, au regard vif, spirituel et quelque peu effronté. Au-dessous de fines moustaches hardiment retroussées, ses dents, d'une éblouissante blancheur, faisaient ressortir la couleur vermeille de ses lèvres, aussi fraîches que celles d'une jeune fille. Assez grand, mince et bien pris de sa personne, il avait dans tous ses mouvements cette souplesse, cette élasticité qui dénotent un homme leste et actif. Ajoutez à cela une grande séduction dans le regard et surtout dans la voix. Vous voyez que de cet ensemble devait résulter un fort beau cavalier.

Si le physique était exempt de reproche, je dois avouer que, pour des esprits sévères, la partie ÇAi^Ip laissait :gtîe*]4|âfipeu à désirer.

A vingt-cinq aps, Foroaudljaimait les chiens, les chevaux, le^^J^u.^tJe&'feftiimes. En fait de plaisirs, il V^V'rp4^:;dft: tdut exclusif. Au contraire. S*il courtisait volontiers la dame de trèfle ou de pique d'un jeu de baccarat.

cela ne lui faisait nullement négliger la dame de cœur. Les mauvaises langues lui reprochaient seulement d'oublier, quelquefois, au détriment des maris, la première partie du commandement :

< Bien (l'autrui tu do prendras...

« Ni retiendras aucunement . »

Quant à la seconde partie , comme il était fort inconstant, on prétendait qu'il s'y conformait beaucoup plus volontiers que ne Tauraient désiré quelques-uns des biens d'autrui en question.

Un jour, qu'une vieille amie de sa famille lui faisait quelques observations au sujet d'un ménage qu'il avait troublé, disait-elle, Fernand lui répondit en riant :

— C'est la faute de mon tuteur, M. Baumin : < Tu ne dois chercher le bonheur que dans le mariage, » répétait-il chaque fois qu'il me grondait au sujet de quelque grisette. Je me conforme à sa recommandation, voilà tout.

Là-dessus , il baisa les mains de sa vieille

é LB8 AMOURS SU BEAU aOSTAVX

amie par un geste si respectueux et si caressant en même temps , que son mentor désarmé se mit à rire en haussant les épaules.

Je suis tout honteux, pour Fernand, d'être obligé d'avouer que cette profession de foi ne l'empêchait nullement de faire la cour à toutes les jolies filles qu'il rencontrait sur son chemin. Il était brave et ne se faisait point tirer l'oreille pour répondre à une provocation. £n revanche , ses créanciers se plaignaient qu'il les faisait' attendre. En vain leur répondait-il avec assez de logique que la bonne volonté ne lui manquait pas plus pour les payer que pour se battre , mais qu'il lui était beaucoup plus facile de se procurer une épée ou un pistolet que des billets de banque. Tout en ne contestant pas la justesse de ce raisonnement, les créanciers n'en trouvaient pas moins la conclusion fort déplaisante. Ils en appelaient à M. Casimir Baumin, l'oncle de Fernand et de Gustave Duperron.

M. Baumin, l'un des plus riches négociants du Havre , avait deux choses en exécration :

LES AKOIÏB:» bu beau OUSTAVB 5

réUt militaire et les payements en souffrance. Tuteur de ses deux neveux, qui étaient ses seuls héritiers, il les avait fait élever avec l'espoir de donner à la France deux |;rands né* gociants de plus. Par inalliear, l'aîné, Fernand» ne rêvait que chevaux, armes, batailles^ dangers et gloire ; Gustave, lui r n'aimait que le repos et l'agriculture.

Au fond, Fernand était le favori du bonhomme. Un jour, son oncle l'ayant menacé de le déshériter, à propos de je ne sais quelle fredaine, maître Fernand avait couru chez le colonel du 8^^ de hussards (alors etk garnison à Paris) pour demander à s'engager dans son régiment.

L'oncle Baumin, ayant eu vent de la chose, était arrivé à Paris sur les talons de son neveu^ et l'avait supplié de renoncer à son projet. Insensible aux menaces , Fernand se laissait très-facilement attendrir par des paroles d'affection.

— Tu veux donc me quitter, lui disait M. Baumin en pleurant^ abandonner ton vieil oncle

LBS AMOURS DU BSÀU GUSTAVE

qui t'aime tant et qui t*a servi de père!... Fernand, tout ému, s'était jeté dans les bras de son oncle, qui l'avait bien vite ramené au Havre. Tout heureux de son succès, le digne homme combla Fernand de caresses jusqu'à Rouen ; mais le naturel reprit bientôt le dessus. Avant d'être arrivé à Yvetot, il avait recommencé à faire de la morale à Fernand, qui serait certainement reparti pour le régiment, si le voyage avait duré deux heures de plus.

Peut-être cela eût-il- mieux valu. Duperron serait devenu un excellent ofûcier; il fit un assez mauvais négociant. Cette surabondance de vie et d'action , ce besoin de lutte et de dangers, qu'il y avait en lui, le jetèrent dans un tourbillon de plaisirs et de folles parties qui scandalisèrent étrangement l'honnête ville du Havre. C'est alors que commencèrent les soupers, les duels, les dettes, etc.

M. Baumin sentit la nécessité de calmer ce caractère effervescent et mobile. Sous prétexte de lui faire étudier le commerce des divers

LBS ÀK0UR8 DU BEAU GUSTAVE 7

ports français, il renvoya chez M. Morandier, son correspondant de Marseille. Ce M. Morandier possédait une importance maison de commerce, un fils de vingt ans parfaitement décidé à ne jamais devenir négociant , et une fort jolie fille de dix-sept ans. Étant donnés la maison de commerce , la fille et Fernande on devine aisément qu'un mariage était le quatrième terme de l'équation, l'X poursuivi par M. Baumin.

Fernand se mit en route pour Marseille. Une fois à Paris , if se trompa probablement de chemin de fer , car , huit jours après , il se trouva à Bade. Tandis qu'il perdait son argent à la roulette , ; un gros Autrichien , son voisin de table, gagnait force billets de banque au trente-et-quarante.

Pour faire compensation et ne pas laisser l'Autriche humilier la France, Fernand enleya la femme de l'Allemand, laquelle était encore assez jolie. Il s'ensuivit un duel ; Fernand fut blessé légèrement. Pendant qu'il se rétablissait, la sensible Allemande, qui tenait décidé

8 LES AMOURS DU BSikU GUSTAVE

ment à se faire enlever, disparut avec un lieutenant de carabiniers. Pour s'en venger, Duperron fit la cour à une charmante Française, qui ne se montra pas, dit<on, trop cruelle aux soupirs du blessé. Mallieureusement , elle avait deux ou trois adorateurs. Tandis qu'ils avaient tous été malheureux de compagnie, ils s'étaient détestés mutuellement, mais ils n'avaient eu rien à se dire. Du moment où il y eut un heureux, tous se coalisèrent contre l'ennemi commun. Fernand fut obligé de se battre jiine seconde fois. Il était en plein dans son élément et se fût trouvé le plus heureux des hommes, si la roulette avait bien voulu l'honorer aussi de quelque faveur; mais celle-ci le traitait avec une rigueur désespérante.

Pour comble de malheur, M. Morandier apprit, par un de ces amis charitables qu'on rencontre partout, la singulière route que Fernand avait prise pour gagner Marseille, et la méthode plus singulière encore qu'il em-> ployait pour faire la cour à sa future. Il réprivit aussitôt à M. Baumin , en lui décla-

LSS AKOUBS iru BEAIT 6USTATB 9

rant nettement qu'il ne fallait plus songer au mariage de leurs deux maisons de commerce, je veux dire de leurs deux enfants.

On devine la fureur du brave négociant. U enjoignit à son neveu de revenir immédiatement au Havre. Fernand répondit qu'il ne demandait pas mieux, mais qu'il lui fallait de l'argent pour payer son voyage, son hôtels etc. Il reçut quinze cents francs, accompagnés d'une lettre foudroyante. U brûla la lettre, paya son bôtel et donna tout ce qui lui restait à une petite actrice des Variétés, à cause de laquelle il s'était brouillé avec madame Adrienne Varanges y la jolie Française dont nous avons parlé. Un ami lui prêta de quoi revenir au Havre.

Ceci se passait au mois de juillet.

Nous n'avons pas besoin de dire comment Duperron fut reçu par son oncle. Dans les temps anciens , on tuait le veau gras en pareille circonstance, mais cet usage a bien passé de mode.

^ Mon ami , lui dît le négociant , . tu vas

10 LXS AMOURS DU BSAU GUSTAVE

partir immédiatement pour Pierzac. Voici deux lettres que tu remettras à ton frère. L'une lui est destinée; l'autre est pour M. Morandier, qui vient de partir pour Biarritz avec sa fille. Puisque tes sottises t'ont fait manquer ce superbe mariage, Gustave te remplacera; il épousera mademoiselle Morandier. Toi, tu resteras à Pierzac jusqu'au retour de ton frère. Fernand fit la grimace. Pierzac était un vieux château situé tout près de Blois, autour duquel s'étendaient de vastes terrains que Gustave faisait défricher.

11 était difficile de rencontrer deux caractères plus opposés que ceux des deux frères, qui ne s'en aimaient pas moins pour cela. Autant Fernand était vif, turbulent, mondain et hardi, autant Gustave était doux, timide, craintif même , et surtout désireux de repos et de solitude.

Lorsqu'il vit arriver son frère et que ce dernier lui eut expliqué les intentions de son oncle, le pauvre Gustave jeta les hauts cris. Quitter ses champs, ses ouvriers, ses chevaux,

ses sabots et sa bonne veste de coutil pour s'en aller à Biarritz , au milieu du monde des baigneurs, faire la cour à mademoiselle Morandier! tout cela bouleversait le malheureux agriculteur. Ce n'était pas qu'il méprisât l'amour. Loin de là, le pauvre garçon ! Il raconta même à son frère qu'il aimait une jeune fille des environs. Il aurait bien voulu l'épouser, car Gustave, au rebours de son frère, ne songeait à l'amour qu'en mariage seulement ; mais elle était orpheline et pauvre. Gomment obtenir le consentement de Tonde? Gomment même oser le demander?

En attendant , Gustave se désespérait et pleurait à la seule pensée de quitter sa Jeanne bien-aimée.

— yoyons, voyons, dit Fernand, ne pleurons pas, et cherchons un moyen de nous arranger.

— Il n'y en a pas ! répondait Gustave.

— Il y en .a toujours, • reprenait Fernand, qui ne doutait de rien. Prête-moi ton fusil.

— Pour te tuer?...

~ Laisse-moi donc tranquille!.... Il y a des

12 LES AMOURS DU BBAU GU8TAVK

halbrans (jeunes canards sauvages), sur les étangs que je vois là-bas, n'est-ce pas?

— Oui, mais la chasse aux halbrans est fermée depuis avant-hier.

— Eh bien, je la rouvrirai ! Fais-moi donner un bateau, un batelier, un chien et un fusil. Ce soir, je te rapporterai des halbrans et une idée. Je ne puis rien trouver sans mouvement.

Fernand disait vrai. Il arriva, vers huit heures du soir, avec six halbrans et son idée.

— Écoute, dit-il à son frère, voici mon plan. Tu te plais à Pierzac et tu t'ennuierais à Biarritz, n'est-ce pas?

— Oh! oui.-

, — Moi , je m'ennuierais à Pierzac et je me plairais à Biarritz. Saisis-tu la conclusion ?

— Non.

— Eh bien, il faut que tu restes à Pierzac et que j'aille à Biarritz.

— Mais mon oncle ?

— Il n'en saura rien. Je serai à Biarritz sous le nom de Gustave. Tu resteras à Pierzac

SOUS celui de Fernand. Franchement, ii y gagnera, car je suis un triste agriculteur.

— Mais M. Morandier?

— M. Morandier ne nous connaît que de nom... et de réputation, hélas! ajouta-t-il en riant.

— Mon oncle verra bien, au timbre de nos lettres...

— Que tu es jeune ! Je t'enverrai mes lettres pour lui. Je serai censé les écrire d*ici et tu les mettras à la poste à.Pierzac; Toi, tu dateras tes lettres de Biarritz et tu me les expédieras.

— Je ne saurai que lui dire.

— Je t'enverrai des brouillons. D'ailleurs, je te laisserai François, mon domestique: c'est un vaurien fort intelligent et fort rusé que tu pourras consulter à Toccasion. En fait de mensonges et de ressources , il n'a pas son pareil.

— Tout cela me paraît bien difficile. •

— Je ne te dis pas le contraire ; mais enfin il faut essayer. Voyons, veux-tu épouser mademoiselle Morandier?

— Puisque j'en aime une autre !

— Veux-tu écrire à notre oncle que tu refuses ?

— Je n'oserai jamais.

— Alors, connais-tu quelque meilleur moyen que le mien?

— Non.

— - Eh bien, que diable ! essayons, puisqu'il n'y en a pas d'autre. Il me semble que mon raisonnement est logique.

— Tu as raison» reprit Gustave, qui était la timidité personnifiée.

Les de'ùx frères passèrent le reste de la journée à convenir de leurs faits. Le lendemain matin, Fernand se mit en route pour Bordeaux/ emportant la lettre destinée à M. Morandier.

Il avait contracté, durant ses voyages, l'habitude de faire une inspection générale des vsragons avant de monter en voiture. Gomme les touristes qui s'arrêtent de préférence devant les plus beaux points de vue, il se décidait toujours pour le compartiment où il

apercevait les plus jolies figures. Cette fois, il découvrit à la portière d'une diligence une tête de jeune fille si ravissante, que, sans chercher davantage, il s'élança dans la caisse qu'elle occupait avec une femme de quarante à cinquante ans.

Cette dernière était la tante de la jeune

fille, ainsi que Duperron ne tarda pas à l'apprendre par leur conversation.

Plus Fernand examinait sa jeune compagne de voyage, plus il admirait l'ovale charmant de sa figure, les boucles capricieuses de ses magnifiques cheveux noirs et Texiiression de ses grands yeux bruns, qui pétillaient d'esprit, quoique leur éclat fût adouci par de longs cils noirs. Son teint avait cette carnation chaude et, pour ainsi dire , Veloutée particulière aux femmes du Midi. Il y avait dans tous ses mouvements une grâce à la fois naïve, chaste et mutine qui souriait au cœur. Chaque fois qu'elle parlait et qu'un rire argentin entr'ouvrait ses lèvres roses, Fernand ne pouvait se lasser d^admirer de petites dents

16 LIS ÀUOUIIS DU BBÀV OUSTàVB

éblouissantes de blanclteur qui lui trottèrent dans la cervelle pendant toute la journée. Un petit chapeau de paille, simple et de bon goût, encadrait à merveille la fraîche et gracieuse figure é^ la jeune fille, dont la toilette annonçait une femme du monde.

Gomme, malgré son admiration, Fernand mettait à son examen la réserve d'un homme bien élevé, son attention ne paraissait pas trop déplaire à la jeune fille, qui feignit naturellement de ne pas la remarquer.

Tout occupée de s'installer dans le w^agon, de caser son sac de voyage, ses couvertures, ses parapluies, etc., la tante ne fit pas d'abord grande attention au jeune homme. Celui-ci ne manqua pas, bien entendu, de lui rendre tous les petits services que l'usage permet entre compagnons de route.

Peu à peu, la conversation s'engagea.

Quoique d'une nature moins distinguée que sa nièce, la tante ne manquait pas d'esprit La conversation vive et spirituelle de Duperroa

la stimula si bien* que Fent retien devint bientôt fort animé.

Malheureusement pour Fernand, la jeune fille était si jolie, qu'il s'oubliait parfois à la contempler avec un ravissement que la tante finit par remarquer. D'un autre côté, Léonie montrait aussi plus d'animation que de coutume. L'admiration de son élégant et spirituel voisin contribuait peut-être bien un peu à faire briller ses yeux et à colorer son joli visage. ^

La tante se refroidit peu à peu. En remontant en voiture, après une station à Tun dés buffets, Fernand comprit que l'on avait fait quelques observations à la jeune fille. Elle se tenait droite dans un coin, comme un voltigeur de faction, et serrait ses lèvres roses pour ne pas sourire aux saillies de son trop aimable voisin.

Peu à peu, cependant, la conversation recommença, mais il y avait fréquemment des temps d'arrêt. Évidemment, la tante ne cédait que malgré elle à Tentrain de Duperron, et

cherchait à le maintenir un peu à distance. La pauvre femme avait affaire à forte partie. Sans jamais s'écarter du ton de la bonne compagnie, et sans même se rendre importun, Fernand était toujours sur la brèche, se retirant discrètement dès que la conversation devenait confidentielle entre les deux femmes, et lançant ensuite quelques saillies, quelques remarques, qui faisaient rire sa voisine ou la forçait de répondre.

Il faut avouer aussi ^ue Léonie ne se montrait pas trop hostile à cette petite diploma. tie, et que sa tante avait en elle une alliée fort suspecte.

On arriva ainsi à Bordeaux. Il fallut se séparer. Duperron ne manqua pas de courir aux bagages et de profiter d'un moment d'inattention de la tante pour regarder l'adresse inscrite sur les colis des deux dames.

«— Maintenant, je les retrouverai, se dit-il en inscrivant sur son portefeuille :

c Madame Frémont, hôtel de France, rue £sprit-des-Lois, à Bordeaux, i

LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE i9

Il salua ses deux compagnes de voyage et prit une voiture qui le conduisit, lui et ses bagages, hôtel de France. Mais la tante avait de meilleurs yeux que ne le supposait maître Fernand. £lie avait fort bien deviné le projet du jeune homme, et Tavait malicieusèment laissé partir en avant. Dès qu'il eut disparu, elle ût demander à son tour une voi-, ture et donna Ordre de la conduire à Thôtel Richelieu.

— A l'hôtel Richelieu? dit Léonie surprise; je croyais que nous devions descendre .à l'hôtel de France...

— J'ai changé d'avis, répondit madame Frémont.

— Mon père ne saura plus où nous retrouver-

— Sois donc tranquille; je lui enverrai un mot à l'hôtel de France.

Léonie se renfonça dans son coin avec un mouvement involontaire de dépit. Gomme elle ne demanda pas à sa tante d'où provenait un changement de détermination si imprévu, il

20 LBS AUOURS DU BEAU 6U8TAVK

est probable qu'elle l'avait fort bien deviné.

Duperron eut beau monter la garde à la fenêtre de sa chambre et questionner tous les domestiques de l'hôtel, il ne put retrouver la trace de ses deux voisines. Il lui fallut s'avouer qu'il avait été joué. Il passa toute la journée du lendemain a battre le pavé de de Bordeaux, dans l'espoir que le hasard, ce dieu des amants, lui fournirait l'occasion de rencontrer madame Frémont et sa nièce.

En désespoir de cause, il dépassa même les limites de sa discrétion habituelle et fit une tournée générale des hôtels, sous prétexte de chercher une dame et une demoiselle Franger, qui n'avaient jamais existé que dans son imagination.

A l'hôtel Richelieu, on lui dit enfin qu'on n'y connaissait aucune dame Franger, mais qu'une dame Frémont et une jeune fille y étaient descendues la veille. C'était justement ce qu'il voulait savoir.

Tout en causant, Fernand apprit que ma*

dame Frémont était partie avec sa nièce par le tMiteaa à vapeur de Pauillac.

Têtu comme un Breton qu*il n'était pas, Doperron courut au bateau à vapeur; mais, cette fois, il ne put retrouver les traces de Léonie. Décidément, la tante l'avait bel et bien battu.

Il se reprocha amèrement sa maladresse, s'injuria énergiquement , s'arracha quelques cheveux et se cogna tant soit peu la tâte contre le bois d3 son lit. Puis, il songea qu'il était grand temps de partir pour Biarritz et se mit en route.

Le pauvre garçon était décidément amoureux y et amoureux comme il ne l'avait jamais été.

Il était si triste et si découragé, que, cette

fois, il monta dans le premier wagon venu, sans regarder sll contenait des hommes ou des femmes. Cette indifférence était un symptôme bien grave chez un garçon du caractère de Fernand. Il s'enfonça dans un coin et fit pendant en diagonale à un jeune Anglais,

son unique compagnon de voyage, qui s'était confortablement étendu sur l'autre banquette.

Cet Anglais, nommé Thomas Grenning, appartenait à la variété des Anglais gras. Ses bonnes joues rosées reluisaient de santé, de bière et de roast-beef, entre deux favoris ébouriffés, véritable taillis que le coififeur aurait bien dû soumettre à un système de coupe réglée.

Arrivés à Dax, les deux voisins ne s'étaient pas encore adressé la parole. L'Anglais fumait et rêvait au grand menu du dîner qu'il se commanderait à Rayonne. Fernand fumait et maugréait contre la Fortune et contre les ruses des tantes de jolies filles.

Au moment où le convoi allait se remettre en mouvement, après avoir laissé quelques voyageurs à la gare de Dax, le bruit d'une altercation s'éleva sur le trottoir du débarcadère. Un gros monsieur, d'honnête apparence, se querellait fort vivement avec le conducteur de la diligence de Pau, laquelle

i^ttendalt tout attelée à cinq ou six pas de la gare. Il s'agissait d'une caisse que le conducteur avait laissée tomber du baut en bas de la voiture, et qu'il rejetait à Tun de ses chargeurs, sans plus de cérémonie que si la caisse eût été une balle élastique.

Une jeune ûUe, qui tournait en ce moment le dos au convoi, s'efforçait de calmer le voyageur; celui-ci gesticulait et menaçait le conducteur . avec une violence toute méridionale. Gomme le train marchait déjà, Fernand s'était penché en dehors pour voir comment finirait Taltercation. Tout à coup, il poussa un cri de surprise : la jeune fille venait de se retourner et il avait reconnu Léonie.

Son premier mouvement fut d'ouvrir la portière et de se précipiter vers la jeune fille. Par bonheur, il fut obligé de soulever d'abord le loquet extérieur du wagon, ce qui donna le temps à son compagnon de le saisir à bras-le-corps et de l'empêcher de sauter sur la route.

— Laissez-moi donc , morbleu ! s'écria Fernand en se débattant.

— Non, dit le brave insulaire» ma conscience ne me permet pas que je consente à votre suicide.

— £h! monsieur, je ne veux pas me suicider, je veux la rejoindre.

*— Oh! cela..., je comprends; mais où estelle ?

— Là, dans la gare, avec un inconnu qui se querelle avec le conducteur.

^Ho! très-bien; mais, monsieur, si vous sortez maintenant, vous vous casserez le cou.

— Qu'importe, si je la vois !

— Si vous avez le cou cassé, vous ne la verrez pas, dit l'Anglais avec la même tranquillité.

— Bah! on ne se tue pas pour cela, dit Fernand, qui commençait pourtant à trouver que son compagnon avait assez raison.

— Mais si vous cassez le nez et les dents de vous, reprit l'insulaire, ce ne sera pas bien joli pour vous montrer...

— Au fait, c'est vrai, dit Fernand en se rasseyant dans son coin. Merci, monsieur; je vous demande pardon de vous avoir repoussé si brusquement tout à l'heure..., mais, vous comprenez, le premier mouvement...

— Et moi, je vous demande pardon d'avoir déchiré le battant de votre jaquette, dit l' Anglais en montrant la basque du vêtement de Fernand, qu'il avait presque arrachée dans son charitable empressement.

— Bah ! dit Duperron, j'en serai quitte pour ouvrir ma malle à la première station.

— Je croyais que vous alliez à Bayonne.

— Je n'y vais plus; je reviens à Dax.

— Vous voulez rejoindre le monsieur querelleur î

— Précisément.

— Savez-vous où ils vont ?

— Hélas I non.

— Gomment ferez-vous pour les retrouver ?

— Je n'en sais rien, mais je ^es retrouverai.

— Ho I très-bien ! très-bien ! répéta l'Anglais,

enchanté de cette ferme volonté. Moi, je vais vous dire cela.

— Vous les connaissez?

— Non; mais, au moment où je prenais mon ticket, mon billet, comme vous dîtes en

France, le vieux querelleur a demandé si le convoi arriverait à Dax assez tôt pour prendre la correspondance des Eaux-Bonnes.

Ouperron fôillit s'élancer au cou de l'Anglais. Dans sa reconnaissance,- il jeta sur les genoux de M. Grenning sept ou huit superbes régalias qui restaient encore dans son portecigares et qui lui avaient été donnés à Bade par un planteur de la Havane; puis, il lança une pièce de cinq franc3 à un petit pâtre qui gardait ses moutonâ à côté de la voie et qui demeura, la bouche béante et les yeux écarquillés, à considérer la pièce d'argent; il n'osait la ramasser, tant il hésitait à croire à une telle générosité.

L'Anglais avait deux ;ou ^ trois Guides du voyageur qu'il 'tira de son sac de voyage, et il les consulta successivement.

— Voulez-vous m'écouter ? dit-il à Ferrjand.

— Ah ! je crois bien ! s'écria l'autre, vous pariez d'or...

— Eh bien! il faut venir jusqu'à Bayonne. Là, vous dînerez et vous vous coucherez ; car, voyez-vous, Tamour ne nourrit pas. Puis, vous partirez de Bayonne demain matin, à cinq heures, et vous arriverez aux Eaux-Bonnes vers quatre heures et demie, juste à temps pour le dîner. ^

Us compulsèrent ensemble les Guides de l'Anglais, et Fernand finit par se rendre au sage avis de son compagnon de route.

Il poussa jusqu'à Bayonne, dîna convenablement, dormit à poings fermés, et s'embarqua à cinq heures du matin dans la diligence qui fait le service de Bayonne aux Eaux-Bonnes.

Dans son charmant et spirituel Voyçtge aux Pyrénées , M. Taine a si bien décrit le village des Eaux-Bonnes, que je n'essayerai pas de lui faire concurrence. J'aime mieux mériter la reconnaissance de mes lecteurs en les renvoyant à son volume. Disons seulement que ce village se compose d'une seule rue, qui est la grand'route, et vis-à-vis de laquelle se trouve le jardin anglais.

Vers quatre heures de Taprès-mldi, Fernand fit son entrée aux Eaux-Bonnes. Depuis Laruns, il n'avait cessé de tenir la tête à la portière. Chaque fois qu'il apercevait de loin une jeune fille, il se penchait en dehors de manière à épouvanter les dames qui partageaient avec lui l'intérieur de la voiture, et qui commen-

çaient à être fort inquiètes sur Télat de son' cerveau.

— Où diable vais-je me faire conduire ? se dit-il en mettant le pied en face du jardin anglais, autour duquel se groupent les hôtels.

Ainsi que cela a lieu dans toutes les villes d'eaux, un assez grand nombre de baigneurs assistaient à Tarrlvée de la diligence. Aux Eaux-Bonnes surtout, où les distractions ne sont pas trop abondantes, c*est un plaisir qu'on s'accorde volontiers.

Tout en donnant au diable sept ou huit garçons d'hôtel qui lui parlaient à la fois, Duperron reconnut dans la fouie un monsieur d'une quarantaine d'annéôs avec lequel il avait passé plusieurs soirées pendant son séjour à Bade.

Il se précipita vers lui avec l'empressement d'un naufragé vers la terre.

— Monsieur Garan ! s'écria Fernand.

— Comment, c'est vous, monsieur Duperron ! répondit le baigneur en tendant la main au nouveaa débarqué ; qui diable vous amène ici?

30 LIS AMOURS DU 9EA;n GUSTAVE

— Je vous le raconterai plus tard ; mais^ d'abord, indiquez-moi donc le meilleur hôtel ?

— L'hôtel de France, chez Taverne.

— Où se trouve-t-il ?

— Là, tenez, à deux pas.

— Est-ce à cet hôtel que vous logez ? -OuL

— Du diable si je me serais attendu à vous

j rencontrer ici ! Avec une telle mine de prospérité, vous ne pouvez être malade...

— Moi ! non certainement, répondit M. Urj bain Garan avec une fugitive nuance d'embarras.. Je ne suis venu ici que pour la santé de ma femme.

— Comment, vous êtes marié?

— Mon Dieu, oui.

— Tout récemment, alors ?

— Il y a bien quatre ou cinq ans.

— Oh! oh!... Eh bien, franchement, je ne m'en serais pas douté.

— Pourquoi donc?

— Vous meniez si bien la vie de garçon à

I Ja

Bade. ..y avec cette petite Zoé.^. Vous en souvient-il ?

— Gbut! fit Urbain en regardant autour de loi... Qu'elle était gentille ! ajouta-t^il à demivoix avec un soupir de regret et d'admiration.

— Et cette Marseillaise , reprit Fernand , cette brûlante Marseillaise qui vous écrivait des lettres, si tendres dont vous nous lisiez quelquefois des passages, le soir, après le Champagne et le punch !... Vous rappelez-vous ? Pour mon compte, je me souviendrai toujours d'une de ses lettres, celle qui commençait ainsi: c Étoile de ma vie, toi dont l'amour est pour le cœur de ton Éléonore ce qu'est le ruisseau pour Iherbe altérée ; ce qu'est l'astre des nuits pour le voyageur perdu dans le désert... » Je ne sais pourquoi cette diable de phrase m'est toujours restée dans la tête I

— La peste soit de sa mémoire ! se dit Garau, qui paraissait au supplice. S'il venait à savoir... Gardez-vous bien de parler de tout cela! reprit-il à voix haute; et, surtout, ne

M LX8 A1I0UA8 Dt7 BEAU GUSTAVE .

prononcez Jamais le nom d'Éléonore devant ma femme... Ce seraient des scènes!...

— Madame Garan la connaît ?

— Mon Dieu» oui.

— Soyez tranquille, je ne dirai rien de vos escapades conjugales à madame Garan, à qui, j'espère, vous voudrez bien me présenter?

— Gomment donc !... avec le plus grand plaisir, répondit Garan, qui paraissait ^eaucoup moins charmé qu'il ne voulait bien le dire. N'allez pas lui faire la cour, aumotns! reprit-il d'un ton de plaisanterie un peu forcé.

— Âh!... la femme d'un ami.!

— G'est justement..., murmura M. Garan.

— Au fait, reprit Duperron en riant, si j'ailais, suivre vos principes de Bade, alors que vous faisiez une cour si assidue à cette jolie madame de Servières, et que vous disiez que les maris avaient été créés pour...

— Vous savez bien qu'il y a une foule de choses qui s^ disent comme cela dans là conversation...

— Dieu me pardonne ! je commence à croire

que vous parlez sérieusement, s'écria Duperron en riant. Ah çà ! décidément, me prenezvous pour un Lovelace, pour un don Juan?

— £h mais ! un enlèvement et deux duels en six semaines..., sans parler de ce qui s'est passé à mon insu... 11 me semble que cela constitue des états de service que n'eussent répudiés ni l'un ni l'autre de ces conquérants !

— Eh bien, mon cher Garan, je vous assure que ces états de service, comme vous les appelez, ne sont nullement prisés par les pères des jeunes filles à marier.

— Je le sais. Il paraît que le bruit de vos exploits a couru jusqu'à M. Morandier, et a fait manquer votre mariage.

— Qui diable vous a dit cela?

— M. Morandier est l'oncle de ma femme. A propos, vous savez qu'il est icf avec sa fille ?

— Et moi qui allais les chercher à Biarritz !

— Ils devaient s'y rendre, mais mon oncle a voulu consulter auparavant le docteur B..., qui passe tous les étés aux Eaux-Bonnes. Ah ça! est-ce que vous auriez l'intention de re-

LB8 AMOUaS DU BEAU GUSTAVE

nouer les négociations matrimoniales rompues par vos brillants succès ?

— Non pas !

— Eh ! mon cher, vous êtes bien difficile ! Savez-vous que ma cousine aura cinq cent mille francs de dot et qu*elle est jolie comme un ange ?

— Eh ! que m'importe ? Je suis sûr qu'elle n'approche pas de Ja ravissante jeune fille que j'ai rencontrée en route et dont je suis amoureux fou.

— A propos, il me semble que vous preniez une singulière route pour arriver à Biarritz...

— Tout chemin mène à Rome. Vous voyez que mes détours ont bien réussi.

— Je suis curieux de voir la mine que va faire ma cousine, lorsqu'on lui présentera son futur... passé.

— Vous ne verrez rien du tout, attendu que c'est M. Gustave Duperron et non Fernand que vous allez présenter à mademoiselle Morandier.

^ M, votre frère est donc ici ?

— Mon frère, c*est moi... Gustave est resté

à notre habitation de Pierzac et je le remplace ici !

— Vous plaisantez ?

— Nullement^ répondit Fernand, qui raconta à M. Garan le plan qu'il avait combiné avec son frère.

— Voyons, dit Garan, ce n'est pas sérieux ?

— Sérieux comme un joueur décavé ; je vous avoue même que je compte sur votre obligeance pour me seconder.

^ Dieu m'en garde! s'écria le courtier (car telle était la position de Garan dans la belle ville de Marseille ). Mon cher oncle me gronde bien assez en temps ordinaire , sans que j'aille encore lui fournir un nouveau texte à mercuriale...; à mercuriale, répéta-t-il en appuyant l'index sur le bout de son nez d'un air content de lui-même; c'est un mot du métier.

— Ah ! je le vois bien, répondit Fernand avec une Intention railleuse qui échappa au

Marseillais. Ainsi, vous refusez de me présenter ?

— Sous le nom de Fernande tant que vous voudrez; sous celui de Gustave, non, non et non !

— Allons, soit ! dit le jeune homme avec un soupir. Seulement, je vous préviens que ce mauvais sujet de Fernand, dont la connaissance est d'ailleurs fort compromettante , a une langue d'une intempérance déplorable. Gomme désormais il n'aura plus grand'chose à ménager, il racontera toutes ses impressions de voyage, ses souvenirs de Bade...

— Duperron !

— De charmantes excursions...

— Voyons, mon ami !

— A quatre... De délicieux soupers...

— Je vous en prie !

— A quatre... Il parlera de Zoé...

— Il me semble, monsieur...

— D'Éléonore..., et racontera...

— Grâce, grâce, je me rends ! s'écria Ur-

baiOy qui ne se sentait pas de force à lutter contre son perfide camarade.

— Ce cher Garan ! reprit Fernand en lui tendant la main, je le retrouve enfin... Toujours bon garçon !

— Hum ! murmura Qaran peu satisfait, ce n*est pas généreux de mettre le couteau sur la gorge.

— Mon cher ami» c'est une revanche. Rappelez-vous ce que vous m*avez fait à Bade, à propos de Zoé.

11 paraît que Garan n'avait pas la conscience bien nette à cet égard, car il baissa la tête d'un air embarrassé.

— Mais si vous alliez plaire à ma cousine, sous votre nom de Gustave ! reprit-il.

— Je m'arrangerai de manière à lui paraître tout au moins ridicule.

— Elle est s^ jolie^que vous n'en aurez pas le courage.

— Puisque j'en aime une autre.

^ Gela n'empêche pas^

' — C'est bien. Si jamais je connais Eléonore, je lui dirai cela.

— Voiià qu'on charge vos effets, dit Urbain avec un geste d'impatience.

— Ënfin^ pour vous prouver, mon cher amf, combien je tiens peu à plaire à votre cousine, je vous permets, je vous prie même de lui dire de moi tout le mal possible.

— Ah ! parbleu ! je n'ai qu'à lui révéler votre vrai nom...

— Elle a donc bien mauvaise opinion do moi ?

— Ah ! je crois bien. Si elle était témoin contre vous, votre condamnation serait certaine. Un soir, qu'on parlait de vous et de l'indulgence qu'il faut avoir pour les folies de jeunesse, elle s'est écriée qu'elle aimerait mieux entrer dans un couvent que d'épouser un duelliste et un mauvais sujet comme vous.

— Bah ! dit l^'ernand en riant ; je vous réponds qu'elle ne voudra pas non plus d'un garçon aussi niais que celui que vous allez lui présenter... Ainsi, c'est bien entendu, vous me jurez de ne pas trahir mon incognito?

LES AHOtRS DU BEAU GUSTAVE 39

— Je le jure... et, de votre côté vous me jarez de ne parler ni de Zoé ni d'Éléonore.

— Je vous le jure... sur la tète du malheureux époux d'Éléonore ! ajouta-t-il d'un ton solennel.

— ftue le diable l'emporte ! grommela Ur bain en frappant du pied.

— Qu*avéz-vous donc ? demanda Fernand.

— J'ai froid aux pieds.

— Par cette chaleur suffocante..., vous êtes bien heureux ! A propos, où demeure M. Morandier ?

— A l'hôtel de France. Vous allez, du reste, le voir à la table d'hôte tout à Theure.

— Non pas, morbleu ! Je n'ai pas encore préparé ma mise en scène. Il faut que je rase mes moustaches et que je m'arrange un costume de Colin, qui me rappelle continuellement à moi-même le personnage que je représente.

— Quelle folie ! dit Urbain en passant son bras sous celui de Fernand qu'il conduisit à l'hôtel de France.

— OÙ et quand vous retrouverai-je ? demanda Duperron en le quittant pour monter à sa chambre, dont madame Taverne jeune, la jolie nièce du maître d*hôtely venait de lui Indiquer le numéro. .

— Après dîner, soit au Jardin anglais, soit à la Promenade horizontale.

— Et M. Morandier ?

— Il y sera aussi.

— A bientôt, mon cher Garan.

— Adieu, dit gracieusement le courtier de commerce. Au diable ! ajouta-t-il plus bas en descendant à la salle à manger et en s'apostrophant lui-même, à la manière des Provençaux. Voilà, Garan, voilà ce que tu gagnes à te conduire en écervelé, à fréquenter de jeune; étourdis au lieu de te contenter de la société de gens graves et posés. Je conviens que le calme plat de ces scarabées cadre peu avec ton caractère méridional, avec tes passions, avec ta tête de feu, mais...

Son soliloque fut interrompu par la voix

frrtche et perlée d'une jeune fille qui lui disait gaiement :

— A qui en avez-vous donc, '^mon cousin ? Faites-vous le plan d'une tragédie ou d'un moulin à vent !

— Moqueuse! répondit Urbain en effleurant d'un baiser paternel le front die la petite espiègle.

— Bonjour, cber, soupira madame Garan en penebant langoureusement son front vers son mari.

— Bonjour, maudit flâneur, bonjour, dit l'oncle Morandier. Ah ! c'est comme cela que tu viens nous rejoindre au kiosque ! Du reste, je m'y, attendais... Le jour où tu tiendras tes promesses, toi!... Rappelle-toi donc une fois pour toutes, mon ami, qu'un homme d'affaires doit être exact dans les petites choses comme dans les grandes. J'ai remarqué...

— Mon cher oncle, interrompit vivement Garan, qui prévoyait un sermon, j'ai été retenu par quelqu'un de votre connaissance.

— Qui donc ?

4â LES AMOURS DU BXAU GtJSTAVE

— M. Duperron*

— Il est donc arrivé par une voiture particulière, car il n'y avait dans la diligence de Pau que des dames, des ecclésiastiques et un vieillard de soixante ans au moins.

— II est venu par la voiture de Bayonne.

— Ah ! le pauvre garçon ! je parie qu'il sera allé me chercher à Biarritz.

— C'est là qu'il comptait vous rencontrer en effet, répondit Garan qui côtoyait honnêtement la vérité du plus près qui lui était possible.

— Pavais pourtant écrit à son oncle que j'avais changé d'avis ; mais ma lettre sera arrivée trop tard.

— Probablement.

— Comment est-il ?

— Dame, mon oncle, vous le verrez et vous en jugerez

— Ah ! pour cela, il ne me faudra qu'un seul coup d*œil. Tu sais si je suis bon physionomiste. Quand je rencontre une nouvelle figure, je la regarde comme cela... fixe... du-

rant deux minutes...; c'est fini : je sais mon homme sur le bout du doigt. Tu m'as vu souvent à l'œuvre sous ce rapport, Garan, et tu sais si je réussis dans mes appréciations !

— Gei lainement, répondit Urbain en réprimant un sourire qui il'annonçait pas une confiance sans bornes dans l'infaillibilité de son oncle.

— J'espère au moins qu'il ne ressemble pas à son... frère?

M. Morandier-avait dit : à son polisson de frèrfe, mais nous n'osons le répéter.

— Oh ! les deux frères sont les deux extrêmes.

— A la bonne heure ! Entre nous, continua-t-il en se penchant vers Garan, entre nous, je l'avouerai que leur oncle. Baumin voudrait bien que j'acceptasse celui-ci pour gendre à la place de ce Fernand ( même épithète que ci-dessus ).

— Eh bien ?

t -- Mon Dieu, moi, je ne demande pas mieux.

Baumin a une grande^ fortune ; et , entre

deux maisons comme les nôtres, un mariage est toujours d'un bon effet. Puis, Baumin est mon vieil ami...; mais..., mais il y a ce diable de Darty... A propos, où est>îl donc ce soir?

— Il dîne à Thôtei d'Orient avec le baron de Sanvré... Est-ce que vous aviez des engagements avec Darty ?

— A peu près..., et maintenant je t'avoue que je le regrette. J'ai eu dernièrement sur son compte des renseignements... Je te raconterai cela plus tard.

— Je vous le disais bien, moi ! s'écria le courtier, dont Darty était la bête noire, parce qu'il le soupçonnait d'avoir été beaucoup trop bien avec madame Garan; je vous le disais bien, moi, que ce Darty ne valait pas grand'chose. Vous criez toujours contre cette pauvre humanité, et vous vous engouez du premier venu !

— Engoué ! engoué !... répéta avec humeur M. Morandier..., c'est-à-dire... D'ailleurs, c'est ta femme qui me l'a présenté... Ainsi, tu vois que tout cela est de ta faute.

— Saurais dû m'y attendre, dit Urbain en se levant de table, car le dîner venait de finir. C'est toujours mol qui suis cause de tout le mal.

— Je ne dis pas cela, reprit M. Morandier en prenant son chapeau et sa canne dans le salon; non..., mais enfin..., enfin je voudrais trouver un prétexte pour rompre avec M. Darty... honnêtement... sans le froisser. Ce diable d'homme a un caractère si raide et la tête si près du bonnet !

— Eh bien ! mon père, s'écria mademoiselle Morandier en nouant les brides de son chapeau, dites à M. Darty qu'il me déplaît, que je le trouve ridicule, insupportable... Ce sera bien la vérité, je vous assure.

— En tout cas, ce ne sera pas le moyen honnête que je cherche, repartit le négociant. Qu'est donc devenue Coralie ? continur.-t-il en s'adressant à Garan.

— > Ma femme est remontée dans sa chambre, répondit le courtier ; elle est de mauvaise humeur ce soir, je ne sais trop pourquoi.

— Tant pis pour elle, dit M. Morandier ; partons-nous ?

— Certainement, dit Garan en offrant le l>ras à sa cousine.

— Au fait , reprit M, Morandier en s'adressant à sa fille, si M. Duperron venait à te plaire, ce serait une excellente excuse...

— Il ne me plaira pas, interrompit vivement la jeune lîlie.

— Qu'en sais-tu?

— J'en suis sûre.

— Pourquoi ?

— Parce que...

— Parce que n'est pas une raison.

— Il doit avoir le môme caractère que son frère.

— Eh non ! c'est tout l'opposé.

— Les extrêmes se touchent. D'ailleurs, je ne veux pas vous quitter, mon père. Je suis si heureuse près de vous !

— Chère enfant !

— Tenez, voici M. Duperron, interrompit Urbain en montrant Fernand qui arrivait der-

* |LKS amours du BXÀU GUSTAVE 47

rière eux, et qu'il voyait depuis quelque temps déjà sans le reconnaître, tant Duperron avait modifié sa physionomie.

Mademoiselle Morand ier avait sans doute la vue plus perçante, car elle û^ un geste de surprise et rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Oui, mon bon père, reprît-elle avec vivacité, je suis bien heureuse près de vous, et, si je consens à me marier, ce ne sera que pour vous obéir..., pourvu, par exemple, que ce ne soit pas avec M. Darty.

— Quelle soumission, hein!... dit tout bas M. Morandier à son neveu avec un inimitable accent d'orgueil paternel.

-- Oui, oui, répondit Garan, je vois qu'elle est disposée à faire tout ce que vous voudrez..., pourvu que cela lui convienne, achevat-il entre ses dents.

Pendant ce temps, Duperron s'était approché des compagnons de Garan. 11 était réellement méconnaissable. Ses cheveux rejetés en arrière et sa petite cravate nouée à la Colin lui donnaient Tair d'un berger de Florian. Il tenait les yeux baissés , . marchait d'un air timide et semblait ne savoir que faire de ses mains, revêtues de gants blancs deux fois trop larges.

En apercevant mademoiselle Morandier, il fit un brusque mouvement. Sa physionomie changea tout à coup, mais il se contint et reprit sa figure de séminariste en vacances.

Mademoiselle Morandier le regardait à la dérobée d*un air tout surpris.

LBS AMOUB8 BU BBAU GVSTAVB 19

— C'est bien lui, se disait-^lle, et pourtant cette tournure» cet air gauche et timide. <• Il semblait si gai et si bardi, même dans la diligence.. .y il me regardait avec des yeux si brillants!... Maintenant,, on dirait qu'il n'ose plus lever les yeux sur moi...

Tandis que Léonie se creusait la cervelle pour s'expliquer le changement singulier de son ancien compagnon de voyage, Garan, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, s'était acquitté des présentations d'usage.

M. Morandier fit un accueil charmant au neveu de M. Baumin. •

— Monsieur Duperron, lui dit-il, vous voyez en moi le vieil ami et correspondant de votre pauvre père et de votre oncle. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous devez regarder ma maison comme la vôtre. Ma fille Léonie et moi, nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour vous rendre le séjour des Eaux-Bonnes aussi agréable que possible.

Duperron mourait d'envie de répondre sur le même ton de franchise et de cordialité ;

50 LKS All;0UR8 I>U BSAU GUSTAVE

mais il comprit que c'était Gustave, et non Fernand, qu'on accueillait ainsi, et qu'abdiquer son personnage en ce moment serait tout perdre.

Quoique excessivement contrarié de paraître gauche et ridicule aux yeux de celle qu'il aimait, il soutint héroïquement son rôle et répondit à M. Morandier en balbutiant comme un écolier devant ses examinateurs. Il lui remit, en môme temps, la lettre d'introduction de M. Baumin.

Tandis que M. Morandier *en prenait connaissance et que Fernand restait planté devant Léonie, tortillant son chapeau et les yeux baissés, Garan, fidèle au programme qu'on lui avait tracé, abîmait consciencieusement Duperron auprès de Léonie. il avait soin, bien entendu, d'élever la voix afin que Fernand pût voir avec quelle loyauté il se conformait à ses instructions.

^ Il est bien gauche, n'est-ce pas ? disait-il à Léonie ; une figure efféminée...

•^ Mais non, répondit la jeune fille.

— Une tournure provinciale, reprenait Garan, qui cherchait vainement à s'expliquer les regards foudroyants que Duperron lui lançait à la dérobée.

Mademoiselle Morandier fît un geste d'impatience et lui tourna le dos avec humeur... Il en profita pour dire vivement à l'oreille de Fernand :

— Mon cher ami, vous avez beau me faire les gros yeux, je ne puis pas dire plus que cela, enfin.

— Taisez-vous donc, bourreau 1 répondit Fernand du même ton; c'est la jeune fille du wagon, celle que j'aime et pour laquelle je suis venu aux Eaux-Bonnes.

— Ah ! bon ! ah ! boa ! s'écria Garan, Je comprends : vous l'aurez rencontrée avec sa tante, madame Frémont, chez laquelle Léonie a passé un mois à Paris, et qui Ta ^ramenée à Bordeaux, où mon oncle est venu les rejoindre.

— Madame Frémont..., c'est précisément le nom qu'il y avait sur leurs caisses.

«^ Très-bien, très-bien ! murmura Urbain en

se frottant les mains... Au fait, se disait-il, j'aime mieux qu'il s'occupe de Léonie que de ma femme.

En ce moment, M. Morandier l'appela par un signe de tête ; les deux jaunes gens se trouvèrent seuls et un peu en avant de leurs compagnons.

— C'est bien ce que je pensais, dit Moranrandier en montrant à Garan la lettre du négociant havrais. Baumin tient toujours au mariage de nos enfants. Ce qu'il me dit du caractère de son neveu Gustave me convient assez ; car, après tout, on le formerait, ce garçon.

— Certainement , certainement ! fit Urbain avec un accent profondément convaincu.

— Il y a seulement un passage qui me contrarie.

— Lequel?

— Tenez..., là... M. Eaumin me parle d'une amourette avec une petite paysanne de Pierzac.

— Âh oui!... Bah! reprit Garan, un enfan-

tillage qui passera. Léonie est si jolie, que Duperron n'aura pas de peine à oublier sa villageoise.

» Je le crois aussi , dit Morandier ; mais pourtant...

Tandis que les deux Marseillais se communiquaient leurs pensées , Léonie et Fernand cheminaient en avant; mais un peu écartés Tua de l'autre.

— Pourquoi a-t-il coupé ses jolies moustaches qui lui allaient si bien? se demandait mademoiselle Morandier. Quel changement singulier! Est-ce qu'il ne se décidera pas à me parler, enfin?

— Ah ! si je n'étais pas mon frère ! pensait Duperron. Hum ! Hum ! fit-il en se rapprochant un peu.

— Et ma tante qui lui reprochait d'être trop hardi! reprenait Léonie à part. Quelle injustice !

— Elle doit me trouver stupide, murmurait Duperron, se rapprochant encore et toussant pour s'éclaircir la voix. J'ai presque envie

5i LES AMOURS DU BEAU 6USTAVI

de tout lui avouer... Ouï, mais si elle allait le raconter à son père...

— Allons, se dit Léonie, il faut bien avoir pitié de son embarras... Monsieur, reprit-elle à voix haute, mais non sans un certain tremblement, d'après ce que j'ai entendu raconter à mon père, il paraît que vous aimez beaucoup la campagne?

— Beaucoup, mademoiselle.

— Vous habitez toujours votre château de Pierzac ?

— Oui, mademoiselle.

— M. votre oncle y va sans doute quelquefois ?

— Non, mademoiselle ; la goutte qu'il a continuellement l'empêche de voyager. Depuis six ans, il n'a pas une seule fois quitté te Havre ou Ingouville.

— Vos travaux vont souffrir de votre absence.

— Mon frère m'a remplacé à Pierzac, mademoiselle.

— Vous vous aimez beaueoup, M. Fernand et vous?

LIS AKOUaS DU BIAU GUSTAVE 55

— Oh ! mademoiselle , plus que vous ne sauriez croire.

— On dît cependant que vos caractères sont loin de se ressembler.

— Oh ! si y mademoiselle , beaucoup plus qu'on ne le suppose généralement.

— C'est très-généreux de votre part , de parler ainsi, dit-elle en souriant.

— On a bien exagéré quelques peccadilles de ce pauvre Fernande reprit vivement Duperron.

— Des peccadilles ! répéta Léonie, des peccadilles !... Faire la cour à deux femmes à la fois! et les enlever Tune après l'autre!.*, ajouta-t-elle à demi-voix.

— C'est qu'il n'en aimait aucune, répondit Fernand.

— Et vous appelez cela une excuse ! C'est très:mal, monsieur, reprit-elle d'un petit ton sévère qui lui seyait à ravir. On ne doit jamais faire la cour à une femme qu*on n'aime pas..., à deux surtout... Puis quatre ou cinq duels de suite!

— Deux seulement , mademoiselle , deux pauvres petits duels.

— C'est déjà bien honnête !

— On Tavait poussé à bout.

— N'importe. On ne doit jamais se battre.

— Jamais?

— Jamais. S'exposer à tuer son semblable!... J'espère bien, monsieur Gustave , que vous n'approuvez pas les duels, vous?

— Oh ! mademoiselle, je vous assure que mon frère et moi, nous n'avons pas la même façon de voir à cet égard.

— A la bonne heure !

Il y eut un moment de silence.

Fernand se trouvait dans une position fort embarrassante. S'il continuait à paraître timide et niais, il courait risque de se rendre ridicule aux yeux de Léonie et de lui déplaire tout à fait. Si, au contraire, il redevenait aimable, il s'exposait à laisser soupçonner sa ruse et à se trouver éconduit dès le jour même. Son amour-propre souffrait beaucoup, en outre, du personnage qu'il jouait vis-à-vis

de la jolie Marseillaise. Fernand mourait d'envie de lui exprimer combien il était heu* reux de l'avoir retrouvée, de la contempler et de lui parler.

Après un moment de réflexion, il se dit que le seul parti qu'il eût à prendre était de réhabiliter Fernand aux yeux de Léonie , pour pouvoir ensuite avouer sans danger son vrai nom.

— Vous avez donc une bien mauvaise opinion de mon pauvre frère? reprit-il en s'adressant à la jeune fille, qui commençait à s'étonner de son silence.

Léonie ne répondit que par un geste, mais ce geste en disait plus que toutes les paroles du monde.

— Voyons, mademoiselle, reprit Duperron, si ce pauvre Fernand, qu'on a d'ailleurs beaucoup calomnié, se repentait cependant... Si, pour vous plaire, il devenait sage et raisonnable; s'il se réconciliait avec M. votre père?

•— £h bien ! il va plaider pour que j'épouse

son frère, maintenant! pensa Léonie, tout attristée... Cela serait fort inutile, monsieur, dit-elle d'une voix dans laquelle perçait une nuance de dépit : rien ne me fera désormais revenir sur le compte de M. Fernand.

— Je vous assure, mademoiselle, qu'il est bien changé.

— Tant mieux pour loi, répliqua Léonie avec un dépit croissant. D'ailleurs, ajouta-telle, je sais que mon père a pour moi d'autres projets et qu'il a presque donné sa parole à M. Darty.

*- Mais il l'avait aussi donnée à mon oncle ! s'écria Fernand... Et vous^ mademoiselle, vous, est-ce que vous aimez M. Darty?

— Je ne pense pas, monsieur Duperron, que M. votre frère ait été assez indiscret pour vous charger de m'adresser une pareille question, répondit sèchement Léonie.

Mademoiselle Morandier était une charmante enfant, un peu gâtée, mais franche, naïve et d'un cœur excellent. Toutes ses impressions se ressentaient de sa vivacité méridionale.

Pendant le voyage, Duperron et elle avaient causé non-seulement des lèvres, mais aussi des yeux, et je dois avouer que ce dernier langage avait été, de beaucoup, le plus employé. Cela tenait peut-être à ce que la tante Frémont ne pouvait pas s'en mêler. En retrouvant aux Eaux-Bonnes son aimable compagnon de voyage, Léonie s'était sentie tout émue, tout heureuse. Quelque cbose lui disait au fond du cœur que c'était elle que Duperron avait suivie jusque-là.

Comme elle ne pouvait comprendre le vrai motif qui poussait Duperron à prendre si chaleureusement les intérêts de Fcrnand, elle crut un moment qu'elle s'était trompée auparavant sur les sentiments du jeune homme. Cette déception lui alla au cœur ; elle en eût volontiers pleuré.

Duperron s'aperçut enfin du dépit de la jeune fille et du motif qui le causait. S'il s'était trouvé seul avec elle en ce moment, il n'aurait certainement pas eu le courage de résister à sa joie. Il serait tombé aux ge-

noux de Léonie pour la remercier et la prier de lui pardonner. Au moment où il ouvrait la bouche pour dire que la jalousie avait seul arraché de son cœur une indiscrète ques« tion au sujet de M. Darty, Morandier et Garan rejoignirent les deux jeunes gens.

— N'oublions pas qu'il y a bal ce soir à l'hôtel, dit le négociant, tandis que Léonie s'éloignait de Duperron avec un petit mouve* ment d'humeur. J'espère, monsieur Gustave, que vous savez danser?

— Oui, répondit assez vivement Duperron, qui ajouta ensuite de son ton endormi : •— J'ai appris à danser, mais je n'aime pas la danse.

— A votre âge ! ût M. Morandier en levant les épaules, tandis que Garan causait avec Léonie... Ah ! je vous vois venir, mon gaillard, vous aimez mieux les promenades..., hein! à la campagne, comme à Pierzac?

— Oh ! oui, monsieur ; une promenade dans la montagne, avec une petite bêche et une boîte de fer-blanc pour cueillir des simples.

Impatienté de cette niaise réponse, le négo-

ciant planta là te malheureux Fernand et rejoignît son neveu. Ce dernier, qui semblait avoir pour mission de consoler les affliges, se remit à marcher à côté de Fernand.

— Eh. bien, mon ami, comment vont les affaires ? lui demanda-t-il d*un air compatissant.

— Aussi mal que possible, répondit Duperron. Je suis dans une position diabolique... Si j'avoue que je suis F^rnand, on va me donner immédiatement mon congé. Si je continue encore à représenter Gustave, on va me détester... Mon pauvre ami, je suis bien malheureux I A propos, qu'est-ce que vous a dit de moi votre charmante cousine?

-- Rien, rien , répondit Garan de ce ton qui signifie qu'on n'a que des nouvelles désagréables à annoncer.

— Mais si... Voyons, je vous en conjure, dites-moi la vérité.

LES AHOUaS DU BEA.U onsTAvs 63

— Ëh bien, elle a dit qu3 vous étiez par trop... par trop..., niais.

C'était exactement, en effet, ce que Léonie répondait en ce moment à son père. Celui-ci s'efforçait vainement de relever Duperron dans Tesprit de sa fille.

— Il n*est que timide, lui disait-il. Songe donc qu'il a toujours vécu à là campagne...

— Eh bien, qu'il y reste! répondait Léonie encore sous l'influence du dépit que lui avait causé la maladresse de Duperron. Ce n'est certes pas moi qui me chargerai de son éducation.

Sur ces entrefaites, on était arrivé à l'hôtel. On se sépara pour aller faire sa toilette.

Tout en s'avouant que la timidité du prétendu Gustave était poussée trop loin, M. Morandier songeait aussi que ce défaut offrait ses bons côtés.

— C'est une pâte molle dont je ferai ce que je voudrai et que je pétrirai à ma guise, se disait le négociant. Il demeurera avec moi. Je conserverai ma fille, et je n'aurai

pas à crnJndre auprès d'ello une autorité plus puissante que la mienne. Il ne s'agit que (Je le déj^ourdir un peu.

Comme il entrait au bal, il aperçut Duperron assis sur une banquette tout près de la porte.

— Je suis sûr, dit-il à Garan, que le malheureux eft* arrivé le premier et qu'il se tient là depuis une heure... Gomment diable faire pour le former avant que ma fille Tait pris tout à fait en grippe?

— Ah! il se formera bien tout seul, répondit Garan, que cette circonstance inquiétait naturellement fort peu.

Pendapt ce temps, Fernand saluait mademoiselle Morandier. Le cœur d'une jeune fille est tellement disposé à l*indulgcnce, que Léonie avait déjà oublié ses petits griefs contre Duperron. Elle répondit fort gracieusement à son saluty et ses jolis yeux se fixèrent furtivement sur la physionomie du jeune homme comme pour tâcher d*y retrouver quelque reflet de Texpression si vive et

si passionnée qui animait les traits de son compagnon de voyage.

L'examen fut assez satisfaisant. Sous l'empire d'une certaine préoccupation, F^nand oubliait en ce moment de veiller sur lui.

Madame Garan, qui venait d'entrer avec son mari et M. Morandier, était, allée s'assooir à côté du piano. Elle feuilletait un album de quadrilles tout en causant avec un grand bellâtre de trente-sept à trente-huit ans. Ce dernier ne quittait pas des yeux Duperron et mademoiselle Morandier.

Madame Garan avait dû être fort jolie dans sa première jeunesse; mais elle se défigurait à force de minauderies et de petits air^ penchés et naïfs. Us pouvaient avoir leur prix cliez une jeune fille de dix-huit ou dix-neuf ans, mais ils seyaient mal désormais à la figure fatiguée de Coralie. Elle portait de grands bandeaux, dont la longueur et le désordre apparent révélaient une certaine prétention. Ses yeux, vraiment fort beaux, perdaient tout leur mérite par suite de la manie

qu'avait madame Garan d'agiter ses^paupîères en parlant ou de perdre son regard dans le plafond d'un air rêveur» La douceur un peu affectée de sa voix faisait encore ressortir un léger accent provençal, charmant chez Léonie, mais qui| chez madame Garan, rappelait beaucoup trop la Gannebière.

Goralie était la fille d'un frère de M. Morandier. Malgré sa fortune, elle était restée longtemps sans se marier. Elle se montrait fort difficile et réclamait de ses prétendants des perfections d'autant plus difficiles à réunir, qu'elle eût voulu qu'ils y joignissent un titre et de la fortune. En désaspoir de cause, elle finit par s'amoumcher de Garan et l'épousa presque malgré sa famille. Gela avait Jeté d'abord un peu de froid entre l'oncle et le neveu ; mais Urbain était un excellent garçon, d'un caractère gai et serviable, qui ne tarda pas à se réconcilier avec H. Morandier. En revanche, il eut à supporter plus d'un orage dans son intérieur conjugal. Goralie était d'une exigence incroyable. 11 aurait fallu

LES AMÔUnS DU BEAU GUSTAVE 67

que le pauvre Garan passât sa vie à l'adorer et à lui répéter £ur tous les tons ces riens cbarmants qui font partie du cortège de la lune de miel, comme les marrons glacés de celui du jour de Tan. Tour à* tour adoré et grondé, caressé et tourmenté, Urbain avait fini par prendre en grippe un intérieur si orageux. Aussi cherchait-il avec empressement tous l'es moyens de se donner un peu de vacances. Aussitôt délivré de sa trop tendre moitié, il usait (et nous sommes forcé d'en convenir à sa honte) il abusait même de sa liberté.

Ce qu'il . y avait eu de pis dans les absences de Garan, qui était censé retenu à Paris par des affaires importantes, c'est qu'en revenant à Marseille, il avait trouvé M. Darty installé dans son ménage d'une manière assez familière. Il y était même si bien accueilli, que le pauvre Urbain put craindre, non sans raison, que sa femme n'eût pas dépensé tous ses loisirs et toute sa tendresse dans les épîtres quotidiennes qu'elle lui envoyait. La chroni^

que scandaleuse de Marseille en racontait beaucoup à ce sujet. Plus d'une fois, Garan avait été sur le point de se brouiller avec Darty;mai8 ce dernier lui inspirait une certaine frayeur par ses allures de matamore et sa réputation d*habileté à manier les armes. Il portait le chapeau sur l'oreille, espadonnait volontiers avec sa canne contre les arbres des promenades, cassait assez joliment les poupées et ne se faisait pas trop prier pour raconter quelques duels dans lesquels il avait naturellement tué ou blessé ses adversaires.

Gomme, depuis l'arrivée de M. Darty, Coralie tourmentait un peu moins son mari, celui-ci avait fini par renoncer à approfondir la chose et par se consoler des propos de quelques railleurs, en savourant les loisirs que lui faisaient les nouvelles préoccupations de sa moitié. Dans un jour de gaieté, il avait appelé M. Darty le < déversoir à sentiment b de sa femme, et il avait eu la sottise de répéter ce mot, qui>vait naturellement obtenu un grand succès.

Depuis quelque temps, cependant, un peu de froid régnait entre Goralie et M. Darty. Tous deux commençaient à être ennuyés l'un de l'autre. Darty avait probablement épuisé tout son répertoire, qui ne devait pas être très-variéy car l'esprit n'était pas son fort. De son côté, madame Garan semblait fort disposée à se débarrasser d'un adorateur dont les qualités étaient loin de répondre à l'idéal que rêvait son cœur mélancolique. Fort positif de sa nature, le banquier avait du sentiment par-dessus la tête et prenait en grippe les étoiles, le soleil et la lune, ainsi que le murmure des ruisseaux et le souffle de la brise, qu'on lui avait fait admirer à doses trop multipliées.

Grâce à ce refroidissement sympathique, la bonne harmonie n'avait pas cessé de régner entre Goralie et Darty. Leurs cœurs, se maintenant toujours à la même température l'un que l'autre, restaient dans la meilleure in tel. ligence. Darty s'occupait ouvertement de mademoiselle Morandier^ et madame Garan^ loin

de s*en montrer jalouse, semblait favoriser les vues de son ancien adorateur.

Ce dernier était un de ces gaillards à larges épaules que le peuple, dans son langage énergique et trivial , appelle de « beaux mâles B. Des cheveux très-noirs et encore fort épais se bouclaient prétentieusement autour de son front, que le rasoir du coiffeur était obligé d'agrandir chaque matin. Il avait les dents fort belles, de petits yeux assez brillants, des traits réguliers, quoique un peu empâtés, une superbe barbe noire et une physionomie sans autre expression qu'un grand contentement de lui-même.

De grosses mains et de grands pieds mis à la torture par des chaussures et des gants trop étroits, une toilette riche et voyante, une démarche de tambour-major et un port de tête assez impertinent, tel était M. Victorien Darty, qui s'était établi comme banquier à Marseille depuis bientôt trois ans.

— Savez-vous , lui disait madame Garan , savez-vous, mon cher ami, que votre rival est

fort joli garçon, malgré son air timide et emprunté? Il pourrait bien vous enlever le cœur de Léonie.

— J'ai trop bonne opinion de mademoiselle Morandier pour croire qu'elle se laisse charmer par ce petit séminariste. Quelque faible que soit mon mérite, ajouta-t-il avec une feinte modestie, que démentait son sourire plein de suffisance, il me semble que je puis encore lutter avec ce Tircis havrais.

— Qui peut pénétrer les mystères du cœur des jeunes filles? soupira Goralie. Léonie m'a Tair fort Occupée de M. Duperron : prenez garde !

— Bah ! dit le banquier ; le jour où ce petit bonhomme me généra, je n'aurai que deux mots à lui dire pour qu'il batte en retraite.

— Vraiment?... et quels mots?

Darty passa la main sur ses moustaches et secoua la tête d'un petit air menaçant trèsfacile à interpréter.

-*- Il n'a pas l'air bien belliqueux, en effet,

reprit madame Garan, habituée aux manières de Darty, qui, manquant de vivacité dans Téiocution comme dans Tesprit , remplaçait volontiers la parole par la pantomime. Si, cependant, il allait se trouver doué des mêmes talents que son frère ! On dit que M. Fernand Duperron est d'une adresse extraordinaire à toutes les armes.

— Tant mieux, répondit le banquier :

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire I

— Oui, mais on triomphe plus sûrement, pensa madame Garan, qui regardait toujours M. Duperron.

— On va jouer une valse, reprit Darty; je vous réponds qu'il ne la dansera pas avec mademoiselle Morandier.

— Comment ferez-vous pour l'en empêcher?

— Vous allez voir, répondit le banquier, qui se dirigea vers mademoiselle Morandier d'un pas lent et retentissant qu'il croyait fort majestueux.

Madame Garan avait eu raison de faire remarquer que l'entretien de Léonie et du prétendu Gustave était fort animé. Leur conversation avait pourtant commencé d'une façon assez singulière.

Choqué de la persistance de Darty à le regarder, Duperron avait demandé à la jeune fille quel était ce monsieur qui prenait tant de plaisir à Texaminer.

— C'est M. Darty, avait répondu Léonie.

A ce nom 9 les yeux de Fer nand avaient laissé échapper un éclair auquel mademoiselle Morandier avait reconnu son ancien compagnon de voyage, et qui avait réchauffe,

comme un rayon de soleil, le cœur attristé de la jeune fille.

— Ah! c'est là M. Darty, répéta Duperron, oubliant son personnage. 11 a une singulière manière de regarder les gens, ce monsieur. J'ai envie d'aller lui demander s'il est myope ou presbyte...

— Y pensez-vous? s'écria Léonie. Une querelle?

-— Une querelle ! répéta M. Morandier d'un air consterné. Ah ! monsieur Gustave !

— Le ciel m'en préserve ! reprit bien vite Fernand. Je les déteste trop !... Je lui aurais demandé cela comme autre chose.

— Et il vous aurait bien reçu, mon pauvre garçon ! dit M. Morandier d'un air de compassion. Ce diable de Darty est si chatouilleux!

— Je mettrai des gants ! murmura Duperron.

— Ne vous frottez pas à des gaillards de cette trempe-là, reprit le négociant.

-^ On ne peut pourtant pas se laisser dévi-

LKS AXOURS DU BEAU 6USTAVB 75

sager ainsi sans rien dire, reprenait Duperron, qui rongeait déjà son frein.

— Je ne suppose pas que vous ayez envie de le provoquer? demanda M. Morandier.

— Moi ! oh l grand Dieu ! non ! ût Duperron, qui en mourait d'envieN-

— A la bonne heure. Les duels, voyez-vous, mon jeune ami, les duels sont une aberration de la raison humaine. Je ne comprends pas que deux créatures raisonnables...

Et M. Morandier commença une diatribe contre les duels, que Fernand écouta religieusement, mais dont il n'entendit pas un mot, attendu qu'il était trop occupé à regarder tour à tour Léonie et M. Darty.

Mademoiselle Morandier s'aperçut du mécontentement de Duperron, et fit son possible pour l'en distraire en causant avec lui.

Ils ne tardèrent pas à reprendre la conversation au point où ils l'avaient laissée sur la Promenade horizontale.

*- Mon pauvre frère a déjà bien assez de choses sur le dos sans que je le charge

76 LBS AVOURS J>U BEAU aOSTAVB

encore de mes propres torts, dit Fernaod. Ce n'est pas lui qui m'a prié de vous faire, relativement à M. Darty, cette question dont vous m'avez si spirituellement fait compren* dre rindiscrétion. L'inquiétude seule Ta arrachée de mon cœur... Si je Vous ai parlé de mon frère, ce n'a été, croyez*le bien, que pour accomplir une promesse; je n'aurais pas eu le courage de la faire, si j'avais su, à cette époque, que mademoiselle Morandier était cette charmante jeune ûlle que je devais rencontrer en chemin de fer, et qui deviendrait ma seule pensée.

— Je croyais que vous ne me reconnaissiez pas, dit Léonie avec un sourire, en détournant la têtd pour cacher la rougeur de ses joues.

— Ah ! mademoiselle, s'écria Fernand, nous n'avons passé ensemble que quelques heures, mais je ne les oublierai jamais... Que de recherches j'ai faites pour vous découvrir I J'avais entendu dire à madame votre tante que ViQUS descendiez à l'hôtel de France*

LIS ABCOVRS irV BEAU GUSTÀTS 77

*- Nofus somnves allés à riiôtel de Richelieu.

— Pourquoi ce changement?

La jeune fille baissa les jeux.

— Vous n'y étiez peut-être pas tout à fait étranger, dit enfin Léonie en rougidsant un peu, car elle se rappelait les motifs qui avaient dicté la résolution de sa tante.

— Gomment cela?

Léonie ne répondit pas.

— J'ai parcouru Bordeaux dans tous les sens pour vous retrouver, reprit Duperron.

— Ma tante m'avait emmçnée chez elle , auprès de Pauillac, où mon père est venu me chercher.

— Si vous saviez quelle a été ma joie lorsque je vous ai aperçue à la gare de Dax !

— Gomment ! monsieur, vous m'avez vue ?

— Oui, mademoiselle, M. votre père avait à ce moment une discussion avec le conducteur de la voiture. Je voulais descendre pour vous rejoindre, quoique le train fût en marche. Mais mon compagnon de voyage, un brave Anglais, m'a retenu de force. G'est lui

qui m'a appris où vous alliez. Il avait entendu M. votre père demander des renseignements sur les correspondances de Pau à Bonnes. Aussitôt à Bayonne, j'ai pris la voiture qui devait me ramener près de ; vous.

— Ainsi, vous ignoriez qui J'étais ?

— Sans doute... Quand je pense que je résistais à la volonté de mon oncle, et que je venais à Biarritz avec l'intention bien arrêtée de faire mon possible pour déplaire à M. Morandier et à vous !

— Est-ce bien vrai?

— Je vous le jure !... Pouvais-je songer à en épouser une autre après vous avoir vue ? Nul pouvoir au monde ne m'aurait fait oublier l'ange de grâce et de beauté que le ciel avait mis sur ma route.

Léonie secoua la tête en souriant.

— Vous ne me croyez pas? s'écria Fernand.

— Je ne dis pas cela, interrompit vivement mademoiselle Morandier. Seulement, je vous avoue, monsieur Gustave, qu'il y a en vous quelque chose que je ne puis m'expliquer.

Dans le wagon, vous n'aviez pas Tair timide..., pas assez même, car c'est ce qui a fâché ma tante. Puis, ici, je vous vois arriver comme... £iie s'arrêta avec un peu d'embarras.

— Eh bien ? demanda Fernand.

— Cela ne vous fâchera pas ?

— De vous, rien ne saurait me fâcher.

— Eh bien, je vous vois arriver comme un giand écolier, timide, gauche et embarrassé de sa personne. Ensuite, voilà maintenant que, tout d'un coup, vous redevenez... comme autrefois, enfin.

— Plus mal encore ?

— Non..., au contraire ! dit-elle si vivement qu'elle en rougit. Je veux dire, ajouta-t-ellc précipitamment, que vous n'avez plus l'air gauche du tout... Enfin, je vous avoue, monsieur Duperron, que tout cela ne me semble pas naturel.

— Bon ! se dit le pauvre garçon, je me suis encore oublié, et voilà ce que j'y gagne.

Il s'aperçut en même temps qu^ M. Morandier l'observait depuis quelques minutes. Bien qu'il ne pût entendre la conversation des^

LES AMOUaS DU BEAU GUSTAVE

deux jeunes gens, le négociant remarquait avec plaisir que la figure de Duperron commençait à s'animer.

C'est à ce moment que Darty s'approcha de mademoiselle Morandier.

— J'entends le prélude harmonieux de la valse, lui dit-îl d'un ton aussi prétentieux que ses paroles ; vous me combleriez de joie en me l'accordant.

— Le prélude? demanda la moqueuse jeune fille, qui avait pour Darty l'aversion la plus complète.

— Charmant !... La valse, mademoiselle ?

— Je l'ai promise à M. Duperron, monsieur, répondit mademoiselle Morandier.

— En effet, dit Fernand avec empressement,

— Monsieur Duperron voudra-t-il m'octroyer deux minutes d'entretien ? dit le banquier en fixant un regard impertinent sur le jeune Jiomme.

— Volontiers, monsieur, répondit Fernand. Après la valse, je serai à votre disposition.

— Je n'ai que deux mots à vous dire, reprit M. Darty. Vous voyez, d'ailleurs, que

la valse ne commence pas encore.

Duperron se leva pour suivre M. Darty.

— Messieurs, messieurs ! s'écria M. Morandier, j'espère que cette explication...

— Soyez tranquille, soyez tranquille, répondit M. Darty d'un ton protecteur; c'est une explication tout amicale, un simple renseignement que je veux demander à M. Duperron.

Les deux rivaux s'éloignèrent de quelques pas. Alors Darty s'arrêta et se campa devant Duperron, le torse en arrière, la main dans le gilet et le regard fixé sur la figure impassible du jeune Havrais, qui se tenait à quatre pour ne pas envoyer au diable et l'explication et celui qui la réclamait.

•— Monsieur, demanda enlin Darty après un silence imposant, vous êtes bien M. Gustave Duperron ?

— Oui, monsieur, répondit Fernand, un peu inquiet de ce début.

•— Neveu de M. Baumin , négociant au Havre ?

— Oui, monsieur.

— C'est vous qui habitez le cbâteau de PierzaCy non loin de Blois?

— Oui, monsieur... Décidément, c'est un juge d'instruction, se dit Fernand. Où diable veut-il en venir?

— C'est bien mon homme, se disait de son côté M. Darty, qui reprit ensuite à haute voix :

— Il paraît que M. votre oncle désire que vous épousiez mademoiselle Morandi»r?

— Oui, monsieur.

— £t vous comptez lui obéir ? •

— Oui, monsieur.

Il y eut encore un silence. Darty fixait sur Duperron un regard rempli d'orage.

— Et l'infortunée que vous avez séduite, monsieur? reprit-il enfin en secouant la tête avec un majestueux mouvement d'indignation.

— Laquelle» monsieur ? demanda Duperron, qui regardait Léonie et pensait beaucoup plus à elle qu'à l'interrogatoire de Darty.

— Comment, laquelle? s*écria Darty un peu interloqué... Jeanne, monsieur, la malheureuse Jeanne !

— La mal...heu...reuse Jeanne ? répéta Fernand... Ce nom-là n'est pas sur mes tablettes, se disait-il en même temps... Excepté le roman de ce nom par George Sand, reprit-il à haute voix, je ne eonnais pas...

•— Trêve aux plaisanteries I interrompit Darty avec indignation. Demain, nous aurons à causer sérieusement, monsieur !

— Soit, répondit Fernand. Si nous dansions en attendant ?

— Dansez si vous voulez, jeune homme; mais rappelez-vous que c*est à moi qu*appartient la première valse avec mademoiselle Morandier.

•— Elle vous a dit elle-même qu'elle me l'avait promise.

— Vous lui direz le contraire.

— Noû certes !

— Vous le direz !

— Jamais, morbleu !

— Vous le direz reprit Darty en élevant encore la voix; sinon, je raconterai à M. Morandier vos amours avec mademoiselle Jeanne Seillan de Pierzac.

— Miséricorde ! pensa Fernand : la voisine de Gustave 1 Et c'est sur moi qu'elle va retomber...! Monsieur, reprit-il à haute voix, qui vous a dit...?

— Je vous apprendrai ceUi plus tard, interrompit le banquier d'un air dédaigneux.

Duperron fit un geste de colère, mais il n'osa pas éclater avant d'avoir réfléchi à loisir au meilleur parti à prendre pour sortir de la situation singulière dans iaquelle il se trouvait.

Il suivit piteusement M. Darty, qui s'avançait vers mademoiselle Morandier avec la feinte humilité d'un vainqueur modeste et généreux.

— J'ai fait comprendre à M. Duperron qu'il était dans Terreur, dit le banquier. La valse est bien à moi.

— Vraiment ! dit Léonie, qui rougit de honte pour Duperron et de dépit pour son propre compte. Je me serai trompée» alors. 11 est vraiment fort heureux que vous vous soyez trouvé là» monsieur Darty, vous [qui valsez si biea !

Elle n*en pensait pas un mot, mais elle espérait faire enrager ainsi le pauvre Gustave.

Ce dernier n'avait cependant pas besoin de ce petit supplément d*irritation. Il eût donné deux ans de sa vie pour pouvoir souffleter, immédiatement, l'Impertinent banquier qui

lui faisait jouer un personnage si ridicule aux yeux de Léonie.

Pendant que la jeune fille s'éloignait avec Darty, Fernand se laissa tomber d'un air consterné sur la première chaise qui se trouva à sa portée, et se creusa la cervelle pour trouver un moyen de sortir de sa diabolique situation.

M. Morandier et Garan, assis à côté de lui, avaient assisté à cette scène avec des senti* ments bien différents. Très-contrarié de la

manière dont on avait traité son futur gendre, le premier lui en voulait de sa faiblesse. Quant à Garan, il riait sous cape et se réjouissait de voir son intime ennemi, M. Darty, se préparer une querelle avec un duelliste aussi redoutable que Fernand.

— Il est bien jeune, dit enfin M. Morandier à son neveu, en lui montrant Duperron du coin de l'œil.

— Ça lui passera, répondit Garan, qui ne pouvait s'empêcher de rijre de la figure consternée de Fernand.

— Que trop vite ! reprit le négociant ; mais

c'est de son caractère que je voulais parler... Âh! s'il avait un peu plus de ce que son frère a de trop !

— Ou bien, dit Garan, si son frère avait un peu de moins de ce que celui-ci a de trop peu !

M. Morandier n'était pas en train de rire. Il haussa les épaules et se tourna vers Duperron.

— Que devient donc M. votre frère ? lui demanda-t-il.

— Il est ù Pierzac, monsieur, répondit Pernand, qui tressaillit comme un homme qu'on réveille en sursaut.

— Ah ! ah ! dit le négociant ; Baumin l'aura mis en pénitence pour le punir de toutes ses fredaines : c'est, parbleu ! bien fait.

— Je parie, mon oncle, que Duperron n'est pas de votre avis» dit Garan.

— Je vous assure, monsieur, qu'on a bien calomnié ce pauvre Fernand, repartit Duperron, qui semblait avoir cette phrase stéréotypée sur les lèvres.

— Calomnié, lui!... un Faublas, un duelliste I fit M. Morandier avec indignation. Monsieur, j'avais chez moi un commis qui apprenait à faire des armes... Quand je l'ai su, monsieur, j'ai congédié mon individu... Ah! mais net!... Aussi, quand je songea votre spadassin de frère ..

— Je suis sûr, mon oncle, interrompit Garan, que tout ce que vous dites là de Fernand fait beaucoup de peine à Duperron.

— Tu as raison, fit le négociant. Laissons^

de côté ce mauvais sujet... Il y est, ajouta-til en riant aux éclats.

— Quoi ? demanda Garan... Ah ! oui, le mot.. . mauvais sujet... ah ! oui, très-joli !

— Il n'a pas compris, lui ! murmura M. Morandier en regardant d'un air de compassion méprisante Duperron, qui soiigeait toujours à Darty... Ah çà ! mon jeune ami, reprit-il en s'adressant à Gustave, savez-vous que , vous n'êtes pas galant ?

— Moi, monsieur ! fit Duperron.

— Sans doute... Ne fût*ce que par politesse, il fallait, tout à l'heure, dire comme Léonie.

— Je vous assure, monsieur, que mademoiselle Léonie ne m'avait pas promis cette valse.

— N'importe, il y a des circonstances où l'on doit...

— Je croyais qu'il n'était jamais permis de mentir, dit Fernand d'un air si naïf, que Garan ne put retenir un éclat de rire.

— Je n'ai point parlé de mentir , reprit M. Morandier un peu embarrassé ; j'ai dit seulement... Qu'est-ce que tu as donc, toi ! con-

tinua-t-il en se tournant vers son neveu... Avec tes éclats de rire, tu me fais perdre le £11 de mes idées.

— Vous disiez qu'il y avait des circonstances où..., reprit Duperron avec empressement.

— C'est biert, c'est bien, interrompit M. Morandier, qui ne tenait nullement à poursuivre son raisonnement, dont il sentait le danger. Dites-moi» monsieur Duperron, est-ce que, par hasard, Darty vous aurait défendu de danser avec ma fille ?

— A peu près, monsieur, répondit Fernand d'un tonjpiteux.

— Ah ! c'est trop fort ! Et que lui avez-vous répondu ?

— Moi, monsieur?... rien.

— Rien !

— Dame, monsieur, il avait Tair si méchant...

— Tant pis, corbleu ! s'écria M. Morandier. Il fallait l'envoyer...

Il s'arrêta court en voyant un sourire se dessiner sur les lèvres de Garan...

— L'envoyer inviter une autre danseuse

tKfr AKOUBS DU BEAU GUSTAVE 91

continua-Ml en changeant de ton. Mais que diable as-tu donc à rire ? reprît-il en épanchant sa mauvaise humeur sur le pauvre courtier, son pâtira habituel.

— Rien du tout, s'empressa de répondre Garan. Je riais de la naïveté de Duperron, voilà tout.

— II est par trop naïf, en effet ! reprit M. Morandîer avec un soupir. Tu devrais bien te charger de le former un peu^ mon ami.

— Le former, moi! s'écria Urbain.

^ Au fait, tu le formerais peut-être si bien qu'il deviendrait pis que son frère. Il faudrait... Pardieu ! voilà mon affaire, dit-il en voyant approcher madame Garan. Je m'en vais le recommander à ta femme.

— Du tout, mon oncle ! du tout ! s'écria Garan, peu charmé de cet arrangement. J'aime mieux m'en charger.

— Les hommes n'y entendent rien.

— Mais, mon oncle...

— Ta femme s'en acquittera bien mieux que toi.

92 LE6 AMOUaS DU BEAU GUSTAVil

~ Je vous assure...

— Il n'y a rien de tel queues femmes^ vois-tu, pour former un jeune homme. G'esl souvent dangereux pour le mari, par exem* pie, ajouta«-t-il en riant.

— Parbleu! murmura Urbain.

— Mais, avec ce pauvre Gustave...

— Tant que vous voudrez, mon oncle; mais je ne me soucie pas...

— Aurais-tu peur, par hasard?

— Pas du tout, mais enfin...

— Voj'ons, regarde-le donc! Je suis physionomiste, moi, tu le sais. £h bien, je te garantis que si jamais ce pauvre garçon fait des conquêtes!...

Il s'interrompit pour tendre la main à sa nièce.

— Ma chère Coralie, lui dit-il, je te présente M. Gustave Duperron, le neveu de mon vieil ami Baumin.

— .Et mon ami particulier, à moi, ajouta Garan avec empressement ; un cœur franc et dévoué..., incapable de trahir un ami, conti-

LES ÀltOUBS DU BKÀQ G17STAV9 ^3

Hua-tril en serrant la main du jeune homme avec ane intention que ce dernier comprit

aisément.

— J*ai si souvent entendu parler de votre famille, que nous sommes presque d'anciennes connaissances, dit gracieusement Coralie au jeune Duperron. Vos relations avec M. Garan me font espérer, monsieur, que nous aurons le plaisir de vous voir quelquefois.

~ Certainement, madame, répondit Fernand avec toute la timidité que lui imposait le personnage de Gustave... J'aurais maintenant un double motif de... Je... je... vous remercie, madan^e.

~ Le voilà déjà embarrassé ! s'écria Morandier en riant de tout son cœur. Je dois te prévenir, ma chère amie, que M. Gustave a un grand défaut..., un défaut que n'ont pas d'habitude les jeunes gens de notre époque, qui e;i ont t^nt cependant!

— Que) est donc ce défaut si terrible? demanda Coralie en minaudant.

— Trop de modestie et de timidité, répondit M. Morandiep. ^

— Vraiment ! dit madame Garan en souriant avec indulgence au jeune homme.

— Je crainsy monsieur, que vous ne vous abusiez beaucoup sur mon compte, dit Fernand d'un air modeste.

— Oli ! oui, grommela Urbain.

— Nullement, nullement, repartit le négociant. Oh! je suis physionomiste, moi... J'ai tant observé!... Aussi, maintenant on ne me trompera plus.

— Bah ! mon oncle, lit Garan, voilà bien longtemps que je vous entends dire cela, et pourtant...

— Eh bien ?

— Et pourtant je vous ai vu subir plus d'une cruelle déception.

— Ah! tu crois cela, toi?

— Dame ! ce courtier de Bordeaux qui vous a fait perdre quarante-deux mille francs sur les indigos, vous lui trouviez une figure si honnête...

— Je ne l'avais pas suffisamment étudiée ; maintenant, il me m*y prendrait plus.

— Et ce négociant de Trieste, dont la faillite...

— Oui, je sais. Le jour où je l'ai vu, j'avais la fièvre ; je n'étais pas dans mon état normal.

— Et le...

— Que diable ! je ne suis pas infaillible, interrompit M. Morandier avec humeur. D'ailleurs, l'exception confirme la règle. Laîssenioi donc poursuivre mon idée, car tu m'agaces, à la fin. Je te disais donc, ma chère amie, reprit-il en s'adressant à Coralie, que notre pauvre société humaine est si vile, si pervertie, si... Enfin la modestie, la franchise et la naïveté, ces précieuses qualités d'un jeune homme, sont considérées maintenant comme de grands défauts, et bien pis, comme des crimes.

— La foule peut penser ainsi, mon oncle, répondit madame Garan avec un regard à l'adresse de Fernand; mais il y a pourtant

des ftmes d'élite qui savent apprécier à sa valeur une touchante modestie.

-— Sans doute, reprit M. Morandier ; mais elles sont si rares ! Au reste, M. Gustave ne se corrigera malheureusement que trop tôt de ce défaut-là. Il trouvera bien quelque femme charitable qui consentira à lui donner de bons conseils.

— Sacrebleu ! sacrebleu ! que mon oncle est agaçant! murmura le pauvre Garan, qui commençait à perdre patience.

— Sans doute, dit Coralie , d laquelle la naïveté du prétendu Gustave ne paraissait

pas trop déplaire ; M. Duperron a Tair si doux,

si bon !

— Comment I mon oncle, dit encore le courtier, exaspéré de la manière dont sa femme regardait Duperron ; comment, vous qui vous dites observateur, pouvez-vous vous laisser prendre ainsi aux apparences?

— Gomment ! aux apparences? reprit M. Morandier avec humeur. Il me semble que, cette fois, tu choisis bien mal ton moment pour

m'attaquer ; car icî, les apparences «ont assez jastjfiées par ce que tu m'as dit toi-même du caractère de M. Gustave.

— Éléonope et Zoé ! murmura Fernand à Toreille du courtier, que ces deux noms firent tressaillir.

— Impossible de m'en dépêtrer maintenant ! se dit le malheureux Urbain avec désespoir... Duperron, reprit-il après un instant de silence, voulez-vous que nous allions faire une partie d'écarté?

— Je m'y oppose, moi ! s'écria M. Morandier. Allez-vous déjà me le pervertir, mauvais sujet que vous êtes?... Ne Técoutez pas, monsieur Gustave... Écoutez plutôt sa femme, croyezmoi. Tenez, on va jouer un quadrille... Offrez votre bras à madame Garan et dansez comme un jeune homme que vous êtes, au lieu de vous asseoir à une table de jeu... Venez avec moi, Garan; j'ai quelque chose à vous raconter.

— Volontiers, mon oncle, fit le pauvre couitier... Je vous suis tout à l'heure... Je vous

9)t LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE

recommande Duperron, dit-il à sa femme. C'est un ami sûr, dévoué, incapable...

— Allons, viens donc, bavard, dit M. Morandier en lui prenant le bras.

Urbain le suivait à regret, les yeux fixés sur sa femme, qui s'éloignait avec Duperron au moment où M^ Darty ramenait Léonie à côté d'une des amies de la jeune ûlle.

— Ah çà î voyons, est-ce que tu serais jaloux, par hasard ? dit M. Morandier en riant,

— Moi ? s'écria Garan, ah ! certes non.

— Et jaloux de ce pauvre garçon encore ! reprit le négociant. Ah ! si c'était Fernand, je comprendrais...

Il reprit le bras d'Urbain, qui lui avait échappé, l'entraîna vers la salle de jeu, où il le fît asseoir à une table de whist. Dieu sait quelles écoles fit le malheureux courtier, qui perdit partie sur partie, et finit par être envoyé au diable par les autres joueurs, exaspérés de ses distractions. On lui donna un remplaçant, et il s'empressa de revenir dans la salle de danse.

Pendant que Garan se faisait maudire par ses partenaires, Coralie et Fernand prenaient place à un quadrille.

l'ne fois le quadrille installé, il y eut un moment de silence pendant lequel madame Garan examina du coin de l'œil son danseur, qui avait pris un air candide et modeste des plus touchants.

-r- Vous devez bien regretter votre campagne de Pierzac, monsieur? demanda enfin avec une profonde mélancolie madame Garan, qui débutait, à son insu, de la môme façon que Léonie,

— Oh ! oui, madame, répondit Fernand en soupirant,

Nouveau moment de silence.

. — D'autant plus, reprit madame Garan, qui aimait à savoir tout de suite à quoi s'en tenir'; d'autant plus que, malgré ce qu'en dit mon cher oncle, vous y avez peut-être laissé quelque objet dont la pensée vous préo6<:upe..

— Oh ! oui, madame. Si vous saviez quels beaux pêchers, quels magniiiques dahlias j'ai à Pierzac!... Et mes roses, madame! Ah! si vous voyiez mes roses !

— A vous, monsieur, dit Goralie, en faisant la chaîne anglaise. Ah! que je voudrais que mon mari eût les mêmes goûts que vous ! reprit-elle lorsqu'on eut terminé la ûgure. J'aime tant la campagne !

— Oh! la campagne, la campagne! dit Fernand , que les mines sentimentales de Coralie amusaient beaucoup.

— Le printemps y est si vert! reprit-elle.

— L'automne si jaune! répondit Fernand.

— J'aime tant les prés fleuris !

— Qu'arrose la Seine, murmura Duperron, qui ajouta^tout haut : — ^Les ruisseaux limpides !

— La voûte ombreuse des bois , riposta Goralie.

— Les feux expirants du soleil!

— Le ciel étoile !

— Ah! ah! fit avec admiration Fernand, qui commençait à se trouver à bout.

— Puis, il est si doux d'aller ensemble dans la ferme voisine goûter le laitage!

— Aigre ou doux.

— Le pain bis.

— Le beurre frais.

— Les fraises.

— Les radis ! fit avec distraction Fernand ; je veux dire les fruits dorés des jardins, reprit-il en voyant le geste de surprise de Goralie.

— Puis, on revient ensemble...

— Elle tient à Tensemble, pensa Fernand... Le long du sentier d'aubépine, dit-il .à haute voix.

— Échangeant ses pensées.

— Ses regards... «*

— Ah ! fit Goralie avec sentiment.

-- Ah !.., répondit Técho de Fernand.

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i02 LBS AMOURS DU BEAU GUSTAVE

Puis il ajouta en reprenant un air niais :

— Pour vous, madama, c'est très-facile à réaliser.

— Hélas! soupira Goralie.

— Avec M. votre mari.

— Mon mari!... Ah! oui, au fait, répondit madame Garan, dont Taccent surpris révélait assez que, dans ses rêves champêtres, ce n'était pas le pauvre Urbain qui faisait partie de l'ensemble auquel elle tenait tant.

— Quelle naïveté, mon Dieu ! dit-elle à part. C'est un excellent homme que M. Garan, reprit-elle à haute voix.

— Excellent! répondit Duperron. Elle va

l'abtmer, pensa-t-il.

— Mais je ,puis bien vous l'avouer, à vous qui êtes son ami, reprit Goralie : il n'a aucune poésie, aucune élévation dans les idées.

— Vraiment ? fit Duperron.

— C'est à vous, monsieur Gustave, dit Goralie... — Cotons, cafés, sucres, indigos.

— Change, etc., reprit-elle lorsqu'ils eurent

LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE i03

fait leur part de la finale, voilà la seule préoccupation, le seul entretien de M. Garan !

— Hélas ! soupira Fernand d'un ton compatissant.

— Sans pesse occupé de ses spéculations, il me laisse seule, toujours seule, avec mes rêveries !

— La rêverie a des charmes bien doux, dit Fernand.

— Oui, pour vous, messieurs, qui pouvez égarer vos pensées dans l'avenir, tout désirer et tout rêver ! Mais pour nous autres, pauvres femmes, esclaves du devoir et des lois du monde...

Elle continua ainsi sur ce ton pendant tout le reste du quadrille. Fernand n'avait garde de l'interrompre. Toute son attention était concentrée sur Léonie, qui causait d'une manière fort animée avec un beau jeune homme, et vis-à-vis de laquelle Darty se tenait comme un point d'admiration.

Lorsqu'on eut fini le dernier balancé, Duperron reconduisit sa danseuse à sa place et

iM LES AMOURS DU I^EAU GUSTAVE

se perdit dans la foule. Quelques minutes après, Garan profita de la fin d'un rob de whist pour venir causer avec sa femme.

— Eh bien, ma charmante, lui demanda-t-lL de son ton le plus câlin, comment trouves-tu M. Duperron?

Madame Garan, plongée dans ses rêveries, ne répondit pas.

— Bien gauche, n'est-ce pas ? reprit Urbain alarmt de ce symptônie. Hein? continua-t-il en élevant la voix; bien gauche, n'est-ce pas?

— Ah î fit madame Garan, arrachée enfin à sa -préoccupation par le crescendo de son époux, pardon !... M. Duperron? Mais non, pas trop gauche...

— Bien naïf?

— Cette naïveté ne manque pas d'un certain charme.

— Quand je dis naïveté, je devrais appeler cela d'un autre nom. Entre nous soit dit, il manque complètement d'usage.

— Il en acquerra peut-être.

— Et. même, d'esprit.

— Je ne le connais pas assez pour pouvoir, en juger. Peut-être concentre-t-il ses sentiments.

— Très-peu intelligent?

— La timidité lui nuit probablement.

— Diable ! diable ! diable ! diable I fit Garan à part, la voilà déjà entichée de ce maudit Duperron. Si je lui disais la vérité... Bah! ce serait bien pis. Puis, je la connais, elle est incapable de garder un secret durant cinq minutes. Après tout, je puis bien au moins dire à Coralie qu'il est amoureux de notre cousine. Il ne m'a pas défendu de parler de cela.

— Que marmottez-vous donclà? lui demanda sa femme, qui faisait payer cher au pauvre courtier la fortune qu'elle lui avait apportée,

— Si j'étais bien certain de votre discrétion...

— Il me semble que je ne vous ai jamais donné le droit d'en douter, interrompit avec vivacité la sentimentale Marseillaise.

— Non certainement, ma charmante !

. — Alors, parlez ! Voyons, parlez donc !

1Q6 LBS AMonas du seau Gustave

— Eh bien^. Duperron est amoareuit.

— Âh! fit Coralie. Et de qui ?

— De Léonie.

— De Léonie !

— Amoureux fou ! C'est tout un roman, ma chère. Il a voyagé avec Léonie. Il se trouve que celle qu'il adorait sans la connaître est précisément la femme qu'on lui destinait.

— C'est un vaudeville que vous me contez là ?

— C'est la vérité.

, — Il me semblait que mon oncle était engagé avec M. Darty.

— Pas tout à fait. Je crois même que, dernièrement encore, il a reçu des renseignements assez défavorables sur le compte de M. Darty.

— Par votre entremise , sans doute ? fit Coralie avec aigreur.

— Par exemple !

— Oh ! ne vous récriez pas tant. Je connais tout votre mauvais vouloir à l'égard de ce pauvre Darty. Il suffit, du re$te, que je lui

LES AltOURS Dt BEAU GCSTAVE 107

porte quelque intérêt pour que vous le preniez en grippe.

— En vérité, Coralie, on ôroirait que ce que je viens de te dire relativement à M. Duperron te contrarie.

— D'abord, je vous prie de ne pas me tu- ^toyer. Dieu, que vous êtes donc bourgeois!...

Ah!... Quant à M. Duperron, que voulez-vous* que cela me fasse, à moi, qu'il aime Léonie ou toute autre personne? £n vérité, vous avez parfois des idées...

— Mais, chère amie...

— Quel intérêt voulez-vous que je prenne à un étranger ?... Car c'est la première fois que je vois ce monsieur... Il ne nous a môme pas fait visite, ce qui n*esl pas fort poli, par parenthèse.

— Il n'est arrivé que cette après-midi.

— Il est vrai que vos amis, à vous!... Tenez, on vous appelle pour le w^hist. Allez jeter vos petits carrés de papier sur le tapis vert... Âmusez-vous bien...

— Ce M. Duperron m'intrigue, se dit Coralie, lorsque son mari l'eut quittée... 11 y a

en lui quelque chose... Je suis sûre qu'il est beaucoup moins naïf qu'lF n'en a Tair... Par moments, ses yeux..., ils sont fort beaux, ses yeux..., ont des regards ! Tout ce roman qu'Urbain vient de me raconter me semble bien suspect. Au reste, je saurai ce qu'il en est. Madame Preuilly, q\x\ est en ce moment aux Eaux-Chaudes y m'a parlé d'un M. Fernand Duperron qu'elle a connu autrefois en Suisse. Ce doit être le frère de celui-ci. Elle saura peut-être quelque chose relativement à M. Gustave. Il faut que j'aille la voir une de ces aprèsmidi.

Un danseur qui vint l'inviter pour la valse coupa court à ses conjectures. Cinq minutes après, elle tourbillonnait dans le salon, la tête dans le gilet de son valseur, ,qui avait un pied au moins de plus qu'elle.

Pendant ce temps, Duperron se voyait condamné au supplice de Tantale. Il avait .vainement essayé d'obtenir une valse ou un quadrille de mademoiselle Morandîer. Celle-ci était furieuse contre lui. Elle eût été pour-

tant fort embarrassée de définir le principal motif de sa colère contre Duparron. Elle lui en voulait pour bien des choses : d'abord, à cause du démenti qu'il lui avait si maladroitement donné relativement à la valse; puis, pour s'être montré si faible et si poltron devait M. Darty. Enfin, au fond du cœur, peut-être lui gardait-elle aussi quelque ran« cane de sa conversation trop animée avec madame Garan.

Grâce à la mauvaise humeur provoquée par toutes ces circonstances, Léonie se montra impitoyable.

Quoiqu'elle ne fût aux Eaux-Bonnes que depuis deux jours seulement, on savait déjà que son père était fort riche et qu'elle aurait une très-belle dot. Chacun admirait en outre sa jolie figure, ses beaux yeux et la grâce de tous ses mouvements. Il n'en fallait pas tant pour lui faire un succès d'autant plus complet, que le nombre des jolies femmes était assez restreint. Dès lo premier quadrille, il lui arriva un régiment de danseurs qui lui

110 LES ÀMODaS DU BEAU GUSTAVE

demandèrent tant de quadrilles, valses, polkas, etc., que, pour dansef seulement une fois avec chacun d'eux, Léonie aurait été obligée de veiller jusqu'à cinq ou six heures du matin. Or, ces excès-là ne sont point tolérés aux Eaux-Bonnes. En temps ordinaire, on se retire à neuf heures.' Les mauvais sujets, les gens dérangés se permettent de veiller jusqu'à onze heures; mais ils sont bien mal notés à leur hôtel.

Les jours de bal, on se couche à minuit, une heure tout au plus, et je vous prie de croire que les bals ne sont pas fréquents.

Vers minuit, à l'instant où Fernand, profitant d'une place vide, allait se glisser à côté de mademoiselle Morandier, Léonie dit au docteur B... avec lequel elle causait en ce moment :

— Docteur, je commence à être fatiguée.

— Cela m'étonne, répondit le docteur en fixant son regard fin et railleur sur la jeune fille qui baissa les yeux. Voilà plusieurs jours que vous êtes en voyage ; arrivée depuis

LBS AMOURS DU BEAU 6USTAVS 111

hier, vous vous promenez toute raprès>midi et vous dansez toute la soirée... £h bien, en pareille circonstance, il est fort rare qu'une jeune fille convienne qu'elle est fatiguée... à moins que...

— Â moins que ? répéta Léonie qui se sentit rougir.

— A moins qu'elle ne soit fatiguée par les émotions du bal, murmura le docteur dont le spirituel sourire compléta la pensée.

— Donnez-moi le bras, méchant docteur, dit la jeune fille en riant pour cacher son petit mouvement d'embarras. Aidez-moi à rejoindre mon père et à l'enlever à son maudît whist.

Elle passa dans le petit salon sans honorer Fernand d'un regard. Lorsqu'elle reparut avec son père, Duperron vint dire adieu à M. Morandier, mais son salut et son regard sup* pliant n'obtinrent de Léonie qu'une révérence roide et glacé.

On se ligure bien à tort que la population des Eaux-Bonnes ne se compose que de gens dangereusement malades, passant leur journée à tousser et pouvant à peine se traîner de leur hôtel à l'établissement.

La plupart des malades se permettent de nombreuses excursions, et leurs parents valides sont naturellement tout disposés à les accompagner dans leurs promenades.

Comme il faut presque toujours monter, on a généralement recours aux ânes et aux chevaux dès que Ton veut faire quelque excursion en dehors du village. Outre le major polonais Kuncewiez, dont les chevaux sont surtout destinés aux promenades sur la grande

LIS AMOURS DU BEAU GUSTAVE ilS

route, plusieurs guides louent aux voyageurs d'excellents petits chevaux de montagne, peu brillants, mais ayant beaucoup de fond, doux d'allure et d'une sûreté de pied à toute épreuve.

Parmi ces diverses écuries, la mieux montée est sans contredit celle de Lanusse, qui est maintenant le guide le plus employé des Eaux-Bonnes, et qui le mérite du reste par sa prudence, son intelligence et sa politesse.

Léonie ayant témoigné le désir de visiter tous les environs des Eaux-Bonnes, ce fut ce Lanusse qu'on chargea de diriger les promenades et de fournir les chevaux pour toute la petite société. 11 fut décidé qu*6n commencerait par la Montagne-Verte. On appelle'ainsi une montagne, en partie cultivée, Çui s'élève de l'autre côté du torrent du Valentin, à cinq ou sil portées de fusil des Eaux-Bonnes. Pour arriver au large plateau qui en forme le sommet, il faut sortir des Eaux-Boimes par la rue des Cascades, passer le pont du Valentin, et traverser le village d'Ââs composé d'une douzaine de misérables

ili LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE

maisons. Oa suit après cela le sentier sinueux et souvent fort étroit qui contourne le flanc de la montagne et conduit au sommet après force zig-zags destinés à diminuer la pente.

Au moment où Ton arrivait auprès du village d'AftSy deux ouvriers qui travaillaient en ce moment sur la route qui va du pont à ce village, accoururent au-devant de la petite caravane. Ils annoncèrent qu'on allait faire partir une mine, et prièrent les promeneurs d'attendre quelques minutes avant d'aller plus loin. On s'arrêta.

Quoiqu'il n'y eût aucun danger, Duperron conseilla aux femmes de passer à l'arrièregarde à cause de leurs chevaux, qui seraient ainsi moins exposés à s'effrayer de l'explosion.

 l'instant même où l'on mettait le feu à la mèche, un malheureux enfant de cinq à six ans, qui jouait sur le seuil d'une maison voisine, arriva en courant pour voir la caravane. Les ouvriers poussèrent un cri d'effroi et lui iireht signe ^de s'éloigner. Épouvanté

de ces cris et de ces gestes, le pauvre petit perdit la tôle et se mit à pleurer sans changer de place*. Duperron s'élança à bas de son cheval et courut à Tenfant. Au moment où il l'enlevait dans ses bras, la mine fit explosion. Un cri d'angoisse partit de. toutes les poitrines. Par un mouvement instinctif, Duperron se courba sur l'enfant dont le frôle petit corps se trouvait ainsi comme enveloppé par celui de son protecteur. Par bonheur, la mine avait été modérément chargée, et ses débris ne furent pas lancés trèsloin. Quelques-uns, cependant vinrent tomber à cinq ou six pas de Duperron.

Dès que le danger fut passé, les ouvriers se précipitèrent vers le jeune homme. Il se redressa en élevant l'enfant au-dessus de sa tôte, afin de rassurer les spectateurs qui tremblaient pour la pauvre petite créature.

Tout effrayé du danger qu'il sentait avoir couru, l'enfant avait jeté ses deux petits bras autour du cou de son protecteur, et collait

ses joues roses contre celles du jeune honsme qui le rassurait avec douceur.

 ce moment, une femme éperdue, écbevelée et les yeux égarés, s'élança vers Duperron. Elle saisit Tenfant, le contempla un instant sans rien dire et le couvrit ensuite de baisers et de larmes avec un délire de joie et de tendresse.

— Maman ! maman ! criait l'enfant qui se blottit dans le sein maternel tout en cofitinuant à regarder furtivement Duperron.

— Oh! merci, monsieur, -merci! dit enfin la pauvre mère en s'adressant à Fernand qui sentait des larmes rouler dans ses yeux; que Dieu vous récompense!... Mon Dieu, que j'ai eu peur! j'ai cru mon fils mort... Mon pauvre petit François! Ah! monsieur, je vous ai vu le couvrir de votre corps... le pauvre petit!... je lui apprendrai à prier Dieu pour vous, monsieur... Oh! mon Dieu! mon Dieu! que j'ai eu peur !

Tout cela était entrecoupé de sanglots et

de baisers donnés à Tenfant^ qui souriait déjà avec rinsouciance de son âge.

Tout le monde avait les larmes aux yeux, excepté peut-être M. Darty, qui venait d'être la victime d'un accident que nous raconterons tout à l'heure.

— Comment diable aussi ne veillez-vonspas sur vos enfants? dit M. Morandier qui cachait son attendrissement sous un ton de brusquerie.

— Hélas .' Monsieur , répondit la pauvre femme en pleurant^ son père est malade et je nourris son petit frère. François s'est échappé pendant que j'aidais son père 'k se soulever dans son lit.

Elle prit l'enfant dans ses bras; mais Pémotion Tavait tellement brisée qu'elle fut obligée de le mettre à terre.

— Laissez-le marcher, lui dit Fernand avec bonté.

— Oh! non, dit-elle, il n'aurait qu'à s'échapper encore.

r- Ëh bien, je vais le porter, moi, reprit

Duperron. Veux-tu venir avec moi > petit étourdi? ajoula-t-il en s'adressant à Tenfant qui le regardait toujours, la tête à demicachée dans le tablier de sa mère... Viens, et je te donnerai de quoi acheter des gâteaux. Le bambin se laissa prendre sans trop de résistance, en se contentant de tenir toujours le coin du tablier de sa mère. Celle-ci se confondait en excuses.

— Voulez-vous que je porte le petit, monsieur? demanda Lanusse en s'avançant vers Duperron.

— Merci, répondit Fernand, qui avait remarqué Pair de dénûment de la pauvre femme et qui tenait à ramener Tenfant jusqu'à sa demeure.

11 s'éloigna, suivi de la mère qui ne savait comment le remercier de sa bonté.

— Je suis sûre que cette femme est trèspauvre, dit Léonie en essuyant furtivement les larmes qui roulaient sur ses joues, comme des perles sur une feuille' de rose. Si nous faisions une petite collecte pour elle?

LES AMOURS DU BKAU GU^TAYS it9

— Bravo ! s'écria Garan, j'en suis. Voilà vingt francs pour ma part.

Chacun suivit son exemple. Le chapeau du courtier, transformé en sac de quêteuse, renferma bientôt quatre ou cinq louis. On chargea Lanusse de les porter à la mère du petit François.

Le guide se croisa avec Duperron qui venait rejoindre ses compagnons et qu'on félicita chaleureusement.

Un instant après Lanusse rallia aus^i la petite caravane.

— La Castella est joliment contente , dit-il en se frottant les mains. Je les ai trouvés, son mari et elle, en train de compter l'argent que M. Duperron leur a donné. Le petit m'a dit : c Le monsieur a donné de belles

' pièces jaunes, afin dé m'acheter des habits neufs. » Il y a de quoi les rendre heureux toute Tannée avec cela ; et c'est tant mieux. Castella est un brave homme qui gagnerait honnêtement sa vie, sans la maladie qui l'empêche de bouger depuis deux mois.

120 LBS Avouas DU BEAU GUSTAVE

— Si nous nous remettions en marche, maintenant, dit M. Morandler ?

— Et M. Dartyî fit madame Garan.

— Où est-il donc? demanda Duperron.

— Il est allé changer de vêtements, répondit Urbain.

— Changer, pourquoi ?

— Dame ! mon cher ami, vous êtes la cause innocente de sa mésaventure. Pour courir à l'enfant, vous avez lâché votre cheval qui, naturellement, a voulu retourner à son écurie. Au lieu d'écouter Lanusse qui lui criait de barrer le passage à l'animal, M. Darty sest rangé contre la mohtagne. Il a sans doute mal pris ses mesures, car son cheval s*L'St mis en travers, juste au moment où arrivait le vôtre, qui a renversé le cheval et le cavalier du même coup.

— M. Darty a-t-il été blessé?

— Pas le moins du monde. Seulement il est tombé dans un endroit mouillé, et ses vêtements en ont gardé des traces. Il avait l'air d'un porteur de mortiei' à la fin de sa jour-

née de travail. Nous l'avoas envoyé se changer.

— Marchons toujours , dit M. Morandier , nous n'irons qu'au pas, et M. Darty nous rejoindra tacilement.

— Et mon cheval ? demanda Fernand,

— Le voilà, dit Lanusse, qui avait profité (la temps d'arrêt causé par Tabordage des deux coursiers pour ressaisir le cheval de Fernand.

La petite expédition traversa le chétif village d*Aâs duquel dépendent les Eaux-Bonnes, et prit le petit sentier qui conduit au sommet de la Montagne-Verte.

En dépit de la froideur avec laquelle mademoiselle Morandier traitait M. Duptrron, elle ne pouvait s'empêcher de songer à lui beaucoup plus qu'elle n'osait se l'avouer. Le souvenir de son aimable compagnon de voyage luttait toujours dans sa pensée contre les gaucheries de son prétendant. Peut-être même n'en aurait-elle pas voulu autant à ce dernier de toutes ses maladreases, si elle n'avait pas

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m LB8 AVOUES DC BKAU 6U8TAVS

conservé au fond du cœur un secret penchant pour lui.

Désireuse de trouver un prétexte pour se justifier envers elle-même de sa secrète in-

dulgence, liéonie fut vivement touchée du courage et de la générosité que venait de montrer M. Duperron. Elle eût voulu être homme pour avoir le droit de lui serrer la main, comme venaient de le faire M. Morandier et M. Garan.

Quand il s'approcha d'elle avec Tair inquiet et suppliant d'une personne qui craint de se voir mal accueillie, elle lui sourit gracieusement et fit appuyer son cheval sur la gauche pour laisser de la place à celui du jeune homme.

— Prenez garde, monsieur Duperron, dit à ce dernier madame Garan, un peu mortifiée de se voir si promptement abandonnée par son taciturne compagnon, le chemin est à

peine assez large pour deux cavaliers. Quand M. Darty reviendra, vous ne pourrez jamais marcher trois de fron(.

Elle lai lança deux ou trois autres railleries aigres-douces et ne l'abandonna que lorsque le sentier ne lui permit plus de eheminer à côté des deux jeunes gens.

— Qu*a donc ma cousine contre vous ce matin? demanda Léonie à Duperron.

— En vérité, je n'en sais rien, mademoiselle.

— Vous lui aurez dit quelque chose de désagréable ?

— Moi ! répondit Fernand de Tair le plus naïf, je n'ai pas ouvert la bouche. C'est tout au plus si je répondais à ses questions ; la moitié du temps je ne les entendais môme

pas.

— Pourquoi icelaî

— Ma pensée était ailleurs.

— Â Pierzac, sans doute ?

— Oh ! non, plus près.

— Ma cousine ne vous aura pas trouvé fort poli.

— Je le crains.

-^ Puisque vous paraissez tenir si vivement

<t4 LES ÀH0VR8 DU BIÀU GUSTÀVB

& voQs mettre bien avec mon père, vous devriez cependant ménager madame Garan.

-^ Je suis si timide, reprit Fernand ; je ne trouve rien à lui dire.

— Vous n'avez qu!à lui faire un peu la cour et vous serez tout de suite bien dans ses papiers.

— Vous me disiez hier cependant... à propos de mon frère.... que, sous aucun prétexte, on ne devait faire la cour à une femme qu'on n'aimait pas.

•— Nous parlions de votre frère qui est un mauvais sujet, lui... Mais vous, c'est bien différent... Puis ii y a cour et cour... Je ne vous dis pas de lui faire une déclaration; mais vous pourriez vous montrer pius aimable.

— Hélas ! lit Duperron,

— Oui, je sais bien que ce n'est pas votre tovU reprit Léonie en souriant, quoique, durant notre voyage, cependant...

— Eh bien ?

— Rien ; je voulais dire que vous n'aves^

pas du tout le caractère que je vous supposais, lorsque je vous ai vu pour la première fois.

— Je suis sûr que maiiitenant vous me trouvez sot et ridicule?

— Oh ! non, monsieur Duperron !

— Depuis quelques jours cependant vous me traitez si mal !

— Mais non.

— Oh! si.

— Faut-il vous dire la vérité ?... Eh ! bien, l'autre jour, je vous en ai un peu voulu pour cette valse, vous savez?...

— Mon Dieu, mademoiselle, que devais-je faire ?

— D'abord, il ne fallait pas me donner un démenti, dit-elle en riant. Puis il ne fallait pas céder aux menaces de M. Darty, comme vous l'avez fait.

— Il se serait fâché tout à fait.

— Qu'importe !

— Cela aurait fait une querelle sérieuse.

— Tant pis-

— Je ^venais de vous entendre dire que vous ne pardonneriez jamais à mon frère à cause de ses daels.

— Et je le dis encore... un querelleur... qui se bat pour des riens.

— C'est vrai.

— Tandis que vous... Enfin, il ne faut pas vous laisser mener comme un petit garçon par M. Darly.

— Sans doute, mademoiselle.

— Je parie qu'il vous a défendu de danser avec moi ?

— Oui, mademoiselle.

— Quelle impertinence !

— N'est-ce pas?

— Puis ceux qui ne vous connaissent pas. pourraient croire...

— Que c'est Iftchetô de ma part, n'est-ii pas vrai?... Je suis sûr que vous l'avez cru.

— Oh ! je ne le crois plus maintenant ; c'est pour cela que j'ai été si heureuse tout à l'heure du courage que vous avez montré quand vous avez sauvé ce pauvre enfant.

LKS AMOURS DU BEAU GUSTAVK if!

— N'importe, reprit Fernand, tout le inonde peut ne pas être revenu sur mon compte. Comme vous Tavez fort bien dit» je ne dois pas me laisser insulter par ce M. Darty... Le voici justement qui arrive... et je vais...

— Oh ! non, n*allez pas le provoquer, s'é* cria Léonie qui, très-brave en imagination, comme beaucoup de femmes, sentait faiblir son courage au moment de mettre ses théo-ries en pratiqué.

— Vous ne voudriez pas cependant qu'on me prft pour un lâche, qu'on me méprisât?

— Oh! non, non!... mais, cependant... monsieur Gustave, promettez-moi de ne vous lâcher qu*à la dernière extrémité.

— Je vous le promets, dit Fernand... Tenez, pour vous prouver ma modération , j'irai même jusqu*à lui faire des avances...-

— Pas trop non plus.

— Soyez sans crainte à cet égard ; mais, s'il continue, malgré mes bonnes dispositions, à me traiter par trop cavalièrement, vous me pardonnerez de lui montrer un peu les dents,

L'occasion que Duper ron se promettait bien \ de faire naître faillit se présenter dès les premiers mots qu'il échangea avec M. Darty. En homme habitué à ce que tout cédât devant lui, le banquier poussa son cheval de manière à passer entre Léonie et Fernand. Celui-ci se hâta de lui barrer le passage en appuyant un peu du côté de mademoiselle Morandier. Darty tint bon : alors Fernand éperonna vigoureusement son cheval, tout en le retenant d'une main ferme. Le pauvre animal riposta à son attaque par la défense habituelle de ses pareils en semblable circonstance , c'est-à-dire par une ruade ))ui faillit envoyer M. Darty et son coursier au bas de la montagne.

Le banquier poussa un cri de frayeur.

— Prenez donc garde à votre cheval, dit-il

à Fernand d'un ton mécontent. 4

— Dame ! répondit Dupcrron , la pauvre béte n'aime pas sâns doute qu'on lui marche sur les talons...

— Laissez-moi passer alors, reprit l'antre.

LES AUQVUS DU BBAU Çfi^TJL\B i89

— Passez, répliqua Fernand sur le même ton que son interlocuteur.

— Il arrêta son cheval et fit place à Darty qui ne manqua pas de s'arrêter à côté de Léonie. Celle-ci retint son cheval, de sorte qu*elle se retrouva presque aussitôt de front avec Fernand, qui manœuvra de manière à forcer le banquier de marcher en avant.

Depuis l'aventure de la mine, l'opinion de Darty sur la poltronnerie de Duperron s'était beaucoup modifiée. Il n'avait plus la même certitude à cet égard et sa conduite s'en ressentait un peu. Au lieu de brusquer Duperron comme il n'eût pas manqué de le faire la veille, il rongea son frein et marcha tout seul en avant jusqu'au sommet de la montagne.

La petite caravane fit halte en cet endroit. On attacha les chevaux aux pierres' amoncelées d'un talus et l'on se répandit par groupes sur la pelouse de gazon rabougri et desséché qui couvre le plateau de la Montagne- Verte.

Fernand offrit son bras à 'mademoiselle Morandier ; Darty les suivit en cherchant quelque chose de désagréable à lancer à son rivaL Ce dernier se livrait do son côté à la même recherche.

Darty engagea Taction en parlant d'une petite soirée dansante qui devait avoir lieu le soir môme chez une amie de madame Garan.

— J'espère que vous me réserverez la première valse, dit-il à mademoiselle Morandier.

— Mademoiselle me Ta promise, répondit Fernand avec une vivacité dont Léonie ne pût s'empêcher de sourire.

— Bah ! vous serez bien assez aimable pour me la céder? reprit Darty d'un ton cavalier.

— Oh ! non, monsieur. Je me reprocherais toute ma vie de compromettre votre précieuse santé en abusant de votre obligeance.

— Je ne vois pas ce que ma santé peut

i32 LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE

avoir à faire dans tout cela, répliqua le banquier.

— La danse doit beaucoup vous fatiguer.

— Pas plus que vous, je suppose.

— Ah! quelle différence!... C'est là un des iiombreux mérites par lesquels vous l'emportez sur moi... Nous autres, jeunes gens, nous dansons par plaisir, sans fatigue... aussi personne ne nous en sait gré... tandis que pour les hommes d'un certain âge.«. et d'une certaine corpulence... comme vous, continuat-il sans avoir Tàir de remarquer le hautcorps de Darty... c'est un rude travail. Aussi, comme vos dairseuses vous sont reconnaissantes des pénibles efforts que vous vous imposez pour leur plaire !

Toute cette tirade avait été débitée avec une telle apparence de naturel et de naïveté, que Darty, soutenu d'ailleurs par la bonne opinion qu'il avait de lui-même et par son erreur 'sur le compte de Duperron, en était ^ encore à se demander si Fernand parlait sérieusement ou se moquait de lui.

— Monsieur; dit-il d'un . air hautain, si je croyais..*

— Ne trouvez'VOtts pas, monsieur Darty, interrompit mademoiselle Morandier qui commençait à avoir peur, ne trouvez-vous pas que ma cousine a joué hier d'une façon ravissante les deux sonates de Beethoven?

— Quelles admirables compositions I exclama Darty.

— Je parie qu'il ne sait pas un mot de musique, se dit Duperron.

Il mit la conversation sur ce chapitre ei il amena bientôt Darty à débiter tant d'absurdités que Léonie avait mille peines à s'empêcher de rire.

Le banquier unit par s'apercevoir qu'on se moquait de lui et rougit de colère.

— Ce nigaud-là commence par m'échauffer les oreilles, se dit-il* Heureusement que j'ai un moyen de le mettre h la raison.

Il lança son cheval au trot. Dès qu'il eut gagné un peu d'avance, il tira une lettre de 8oa portefeuille et la plaça dans la poche

iS4 LKS AHDUna »tJ BlAO &««tAVta

de sa redingote, de manière à l'avoir promptement sous la main. Gela fait, il • rifltietilit l^aliure de son cheval et attendit ses compagnons.

— Vous voyez comme il reçoit mes prévenances, disait Duperron à mademoiselle Morandier pendant ce temps-là.

— Il les aura mal interprétées, répondit Léonie qui trouvait que les prévenance^ ûé Duperron ressemblaient singulièrement à des railleries.

— Comment ! fit Duperron d'un ton surpris... il aurait cru que je me moquais de lut?

-— Ou dirait que cela vous étonne, répartit Léonie.

- — Si j'avais pu prévoir... reprit Fernand d'un ton désolé

Léonie se mit à rire; mais, en apercevant, à deu3L pas d'elle, Darty qu'un coude du sentier lui avait masqué jusque-là, elle redevint sérieuse.

— Il me semble avoir eniéndu prononcer mon nom» dit M. Darty; vous pariiez de moi?

LIS A.iIOnaS I>U BEÀCr 0U6TAV1 18(

-— En effet, moDsieuTy balbutia Léonie un peu embarrassée.

— Je disais, que vous ressembliez beaucoup à un député de mon département, ajouta Fer< nand, un homme fort distingué.

— Ah! vraiment?

— Ouï, monsieur, vous lui ressemblez beaucoup... physiquement. Il est à peu près du même âge que vous... gros et très-coloré... comme vous... grand amateur de mu&ique... comme vous.

— Si nous pressions un peu nos chevaux, dît mademoiselle Morandier inquiète de la tournure que prenait Tentretien.

— Volontiers, répondit le banquier, que Tair à la fois naïf et sérieux de Duperron jetait dans de cruelles perplexités.

Mais Duperron n'entendait nullement lâcher son homme, et comptait le pousser sournoi* sèment à quelque imper: inence. S'il en ré* sultait une querelle, il pouvait alors la soutenir sans que mademoiselle Morandier eût aucun reproche à lui faire, surtout après ce

qu'elle venait de lui dire quelques minutes auparavant. Malheureusement , Darty , dont répiderme était un peu dur, n'avait pas compris des railleries qui eussent suffi pour blesser un homme habitué à la conversation à demi mot des salons.

Forcé d'employer un éperon en rapport avec la sensibilité de l'animal qu'il voulait aiguillonner, Fernand continua sa comparaison entre Darty et le prétendu député.

— Je vous assure que la Ressemblance est frappante, dit-il. C'est tout à fait la même tête que M. Dorvillers, qui était un des meilleurs orateurs de la chambre; une tête remplie d'intelligence..', excepté le front pourtant, car celui de monsieur est plus bas et plus étroit... et les yeux... qui sont très* petits, chez monsieur... Mais il y a quelque chose dans la bouche... surtout lorsqu'elle est fermée...

— En vérité, dit M. Darty à mademoiselle Morandier qui faisait inutilement signe à Duperron de se taire, sans que ce dernier parût

LKS AXOUIiS DU 9JBAU «9STAVR iZI

s'en apercevoir; en vérité, si la naïveté de ce pauvre jeune homme n'était gravée sur sa physionomie, il y a des moments où je croirais qu'il veut se moquer de moi.

— Oh ! je vous assure bien que non, répondit vivement Léonie. Il fait ce qu'il peut pour vous être agréable; mais vous ne le secondez nullement.

-^ De quoi voulez-vous que je parle à un individu si borné ? fit Darty en haussant les épaules. Enfin, puisque cela vous fait plaisir, mademoiselle , je vais essayer de trouver quelque sujet de conversation à sa portée.

Il mit alors l'entretien sur Tagriculture et sur Piérzac. Fernand essaya de détourner ce siget périlleux; mais Darty tint bon à son tour, avec plus de persévérance que de taci et de bon goût, car il oubliais un peu trop qu'il parlait devant une jeune fille.

— Les femmes des environs de Pierzac sont ravissantes I reprit-il avec un regard moqueur ; n'est-ce pas, monsieur Duperron ? De beaux yeux, des tailles élégances, de la gr&ce...

— Oui, monsieur, répondit Fernand; en revanche les hommes y sont assez communs... Est-ce que vous seriez de Pierzac, monsieur? ajouta-t-il de son air naïf.

— Moi, non ; mais j'ai entendu parler de ce pays et de ses jolies femmes... d'une surtout qui demeure, je crois, tout près de votre château, mademoiselle Jeanne Seillan.

— Je ne la connais pas, monsieur, reprit Fernand, qui commençait à se trouver fort mal à Taise... Voulez-vous que nous fassions un temps de trot, mademoiselle? continuat-il en s'adressant à Léonie, qui regardait les deux jeunes gens d*un air un peu intrigué.

— Oui, toutàrheure, répondit-elle; le chemin est encore trop mauvais*.. Elle est donc bien belle, cette demoiselle Seillan dont vous parlez, monsieur Darty? ^ '

— Charmante , mademoiselle... Du reste , monsieur Duperron, qui fait si bien les portraits, pourrait vous tracer celui de mademoiselle Jeanne. Quoi qu'il en dise, il la connaft parfaitement.

— Il me semblait vous avoir déjà dit que non, repartit Fernand d*un ton sec.

— On assure pourtant que c'était à cause de ses beaux yeux que vous restiez à Pierzac.

— Ah ! je comprends; dit Léonie» dont les sourcils avaient eu un froncement involontaire.

— Mais non! mademoiselle, s'écria Fernand désolé... Je trouve fort étrange que monsieur se permette...

— £t moi, monsieur» interrompit Darty en élevant aussi la voix, je trouve fort extraordinaire que vous preniez un pareil ton visà-vis de moi... et si ce n'était la présence de mademoiselle...

— Monsieur Darty! monsieur Duperron!...

s'écria la pauvre Léonie fort effrayée... Mon père ! mon père ! venez vite.

— Qu'y a-t-il donc? demanda M. JHorandier en arrivant de toute la vitesse de ses petites jambes.

— Rien, monsieur, répondit Duperron en se contenant, rien; M. Darty et moi nous causions.

140 LE» AKOU&S DU BBAU eVSTAVK

— Mon Dieu» oui» dit le banquier d'un ton railleur; nous causions de mademoiselle Jeanne Seillan.

— Gomment ! tit Morandier surpris, vous savez...

— Mais c'est donc vrai, mon père? dît Léonie dont la voix émue démentait le ton de plaisanterie. Voilà donc les goûts cham* poires qui retenaient M. Duperron à Pierzac ?

— Tu vois bien que non, puisqu'il est ici, répondit M. Morandier que cette révélation à brûle-pourpoint devant sa fille avait un peu démoralisé.

Léonie fit un geste d'impatience.

^ £h bien ! oui» là, dit le négociant ; son oncle m'en a dit deux mois dans sa lettre... Un enfantillage...

— De l'histoire ancienne, répéta Fernand.

— Vraiment? dit Darty d'un air provoquant.

— Si ancienne, que je ne reconnaîtrais seulement pas mademoiselle Seillan, si on me là montrait.

— Comme il s'est déjà formé, le malbeiit-

LKS AMOUBS DD BEAU GUSTAVE 141

reux! murmura M. Morandier en regardant son futur gendre.

— Ainsi, il y a longtemps que vous n'avez vu mademoiselle Seillan? demanda le banquier. * — Plus longtemps que vous ne le croyez, monsieur.

— Plusieurs années, par conséquent ?

— Oui, monsieur.

— Que vous ne lui avez ni parlé» ni écrit ?

— Oui, monsieur.

— Hum ! fit Léonie en secouant la tête d'un air peu convaincu.

— Je vous jure, mademoiselle.

Monsieur Darty mit la main à sa poche,

prit la lettre que nous Tavons vu tirer de son portefeuille et la déploya tranquillement.

— c Ma Jeanne bien-aimée, i lut-il à haute voix... Regardez, monsieur, dit-il à M. Morandier en lui montrant le papier.

— Une vieille lettre ! s'écria Duperron.

— Du mois d'avril de cette année.

— Du 1" avril, sans doute, répondit Fernand ; une mystification.

ut LIS AVOUBS DU BEAU GD8TAVK

— Ah! monsieur! fit Darty.

— Ah ! répéta Léonie.

— D'ailleurs, cette lettre n'est pas de moi! s'écria Fernand.

— c Gustave Duperron, » lut M. Darty en^ montrant du doigt la signature. ^ .

#— Ah ! lit Duperron en serrant les poiags. Au surplus, monsieur, reprit«il, comment cette lettre se trouve-t*elie entre vos mains, et de quel droit ?...

Darty lui posa la main sur le bras et remmena à deux ou trois pas.

— Je vous le dirai demain, jeune imprudent, murmura-t-il d'un ton sombre et mystérieux.

— Je l'espère , fit Duperron avec rudesse ; j'aurai l'honneur de me présenter chez vous demain, monsieur.

Pendant cette courte explication^ M. Morandier, un peu remis de sa première surprise, avait fait comprendre à sa fille que sa présence n'était pas fort convenable en pareille circonstance. La jeune fiUe n'y avait pas soogé

LKS AAÔOHS B9 BBAB «IffttAVB 143

jusque-là, tant elle avait été* entraînée par la macité de l'entretien et surtout par le vif intérêt qu'elle y apportait. Aux premiers mots de son père, elle rougit, et se sentit si confuse que les larmes lui en vinrent aux yeux.

Elle rejoignit précipitamment sa cousine qui observait de loin cette petite scène d'un air aussi intrigue que satisfait, car elle en devinait le sens à la physionomie des acteurs.

Malheureusement pour Darty, M. Morandier avait reçu le matin même des renseignements assez peu satisfaisants sur son compte. L'opposition que le banquier faisait à Duperron et la manière dont il prenait à tâche de le ridiculiser aux yeux de Léonie, déplurent au négociant, dont Darty traversait ainsi les projets. M. Morandier était d'ailleurs fort mécontent, et cela, non sans raison, que Darty ^ fût permis d'entamer un tel sujet de conversation devant une jeune fille comme Léonie.

Dans sa mauvaise humeur, il accueillit fort niai le banquier et lui dit trôs-vertement tout ^ qu'il avait sur le cœur. Humilié U'étre

144 LBS AMOUAS DU BIAU GUSTAVB

ainsi traité devant son rival et de. s'entendre déclarer aussi nettement qu'il devait renoncer à toute prétention sur la main de LéoniCi Darty essaya de l'intimidation. Il prit ses grands airs et finit par dire à M. Morandier.

— Vos paroles me surprennent et me blessent d'autant plus, monsieur, que vous m'avez promis la main de votre fille.

— Jamais ! s*écria le négociant, qui avait bien cependant quelque petite chose à se reprooher sous ce rapport, non pas une promesse, il est vrai, mais tout au moins une espérance.

— Je vous demande pardon, monsieur, reprit Darty encouragé par l'attitude silencieuse de Duperron qui n'était pas fâché de faire sentir à M. Morandier la nécessité d'un appui vigoureux; je vous demande pardon; mais laissons cela pour aujourd'hui. Vous êtes en colère et vous vous emporteriez; or, une querelle entre vous et moi...

-r- Croyez-vous, par hasard, que je me battrais avec vous? s'écria impétueusement Ho-

LES AMOUBS BU BftAU GUSTAVE 445

randier; à mon âge... avec mon gros ventre... avec mes principes... jamais, monsieur... jamais, jamais!... Plutôt mourir sur l'échaufaud!

— Calmez-vous, monsieur, reprit Darty dont cette profession de foi redoublait le courage. Dieu me préserve de jamais croiser le fer avec un homme aussi respectable que vous!... Si, ce qu'à Dieu ne plaise, un refus humiliant me mettait dans la nécessité de venger mon honneur les armes à la main, c*est h monsieur votre fils que je m adresserais d'abord...

Il salua M. Morandier, s'éloigna majestueusement et rejoignit monsieur - et madame Garan. Celle-ci resta un peu en arrière avec le banquier. Il lui raconta, avec force amplifications, la scène qui venait de se passer.

— Que le diable emporte ce féroce spaâassin! s'écriait M. Morandier pendant ce tempslà. Me voilà dans une jolie situation !... Il veut tuer mon pauvre Henri... Âh ! mais non!... Et Henri qui est si vif... Encore si ce nigaud de Gustave avait l'adresse et l'in-

trépidité de son mauvais sujet de frère! Au fond, je crois qu'il n'est pas poltron... il i*a bien prouvé aujourd'hui. Mais il n'entend rien aux armes, et Darty est un pilier de tir au pistolet et de salles d'escrime. Mon Dieu, mon Dieu ! comment donc sortir de là ?

La promenade s'acheva fort tristement.

Léonie boudait M. Duperron et lui tournait le dos dès qu'il cherchait à lui adresser la parole. M. Morandier se creusait la cervelle pour trouver un moyen de soustraire son fils et lui-même au ressentiment du terrible Darty. Enfin , malgré ses allures de matdmore, ce dernier ne songeait qu'avec une certaine inquiétude à la visite que Duperron lui avait annoncée pour le lendemain.

Toute la soirée se ressentit de ces diverses préoccupations.

Léonie et son père remontèrent dans leur chambre après dfner, et ne reparurent plus. Quant aux deux rivaux, M. Darty passa la soirée chez les Garan, et Duperron resta à lire les journaux dans le salon de ThAtel.

L£g AMOURS DU BEAU GUSTAVE U7

Aux Eaux-Bonnes on se lève généralement de très-bonne heure. Le premier verre d'eau se prenant à huit heures ou huit heures et demie, chacun est sur pied peu de temps après le lever du soleil.

Vers neuf heures du matin» Duperron rencontra M. Darty à la buvette.

— J'allais me rendre chez vous, monsieur, lui dit-il. Vous savez que J'^i quelques explications à vous demander.

Darty le ' regarda d'un air sombre, digne d'un des sombres héros des sombres romans de la sombre Anne Radcliffe.

— Veuillez me suivre , dit-il au jeune homme d'une voix en harmonie avec l'expression de sa figure.

Gomme la plupart des gens réellement braves et sûrs d'eux-mêmes, Fernand savait attendre et montrer autant de calme que de modération jusqu'au moment décisif. Il s'inclina poliment et suivit M. Darty. Celui-ci le conduisit au tir au pistolet du père Labeille, qui se trouve à une centaine de pas de l'établissement.

— Est-ce qu'il se figure que nous allons nous battre comme cela sans témoins ! se dit Fernand, qui crut d'abord que son rival cherchait des pistolets pour vider immédiatement Taffaire.

— Chargez-moi six balles, commanda le banquier au maître du tir.

— Pardon, monsieur, dit Fernand , est-ce que...

— . Attendez, interrompit Darty.

II prit le pistolet que lui tendait le père Labeille et visa longuement le point mobile de la plaque qui fait résonner une sonnette quand il est touché par la balle. Il le manqua.

— C'est étonnant, murmura-t-il ; je ne suis pas en train ce matin. Habituellement je ne le manque jamais, n'est-ce pas, père Labeille ?

— Certainement , monsieur , répondit ce dernier qui n'eut garde de contrarier l'amourpropre de son client.

Duperron commençait à comprendre et trouvait la chose fort originale,

Dariy prit l'autre pistolet et tira gravement Içs cinq balles qui restaient. Sans être de première ni même de seconde force, il tirait passablement.

— Vous voyez, dit-il du même ton solennel en montrant à Duperron toujours silencieux les marques des balles sur la plaque. Maintenant seriez-vous assez bon pour m'accompagner jusque chez moi ?

Fernand s'inclina comme la première fois et suivit de nouveau son dramatique rival. En entrant dans l'appartement du banquier, qui s'était donné le luxe assez rare

aux Pyrénées d'un logement de trois pièces,

Fernand reconnut dans le domestique de

150 LEft AMOURS BU BEAU GUSTAVE

Darty un garçon, noDuné Justin» qu'il avait vu jadis au service de madame Preuilly.

— Si ce garçon me reconnaît et parle de moi tout est' perdu, se dit Fernand.

Tandis que M. Darty ouvrait la porte de son salon, Duperron mit un doigt sur sa bouche et fit signe au domestique de garder le silence. Justin resta impassible.

— MVt-il compris ? se demanda Fernand. Après lui avoir fait les honneurs de son

salon, Darty, toujours grave comme un augure, détacha d'une sorte de panoplie, pour les présenter à Fernand, deux fleurets dont les fusées étaient recouvertes de maroquin rouge et enjolivées d'arabesques en fil de laiton.

— Ils sont très-jolis, répondit Fernand après avoir attentivement examiné les deux armes.

Dfirty haussa les épaules et sourit avec une condescendance un peu dédaigneuse.

— Veuillez en choisir un, dit-il à Duperron. Vous avez vu cçmment je tire le pistolet,

je tiens à vous prouver quelle est ma supériorité à Tescrime.

— Je n'ai pas • besoin d'essayer, monsieur, répondit Fernand que tout cela commençait à ennuyer. Je l'admets parfaitement, si cela peut vous faire plaisir : mais je prendrai la liberté do vous faire remarquer que je ne suis pas venu ici pour faire des compositions de tir au pistolet ou d'escrime. Veuillez m'expliquer comment la lettre que vous nous avez montrée hier se trouve en votre possession.

— Je vais vous le dire, monsieur; mais je tiens à vous prouver en passant que, dans le cas d'un duel entre nous deux... ce qu'à Dieu ne plaise... vous seriez un homme mort.

— Je vous suis très-reconnaissant , monsieur, de cette gracieuse attention, dit Duperron en s'inclinant.

— Je puis, du reste, reprit Darty, vous donner un renseignement qui vous éclairera suffisamment sur ma supériorité à l'escrime.

LB8 AHOURS DU BKAU GUSTAVE

Votre, frère Fernand passe pour un tireur hors ligne. Eh bien, je le touche dix fois sur quinze.j

— Ah ! vous avez fait des armes avec mon frère Fernand, monsieur? dit le prétendu Gustave en réprimant un sourire.

— Oui, monsieur.

— Tiens, tiens, tiens ! Gomme cela se trouve !

— Ne raillez pas, monsieur; il s'agit ici d'intérêts fort sérieux. Je vais vous révéler

un secret... important;... mais, songez-y bien, monsieur, ce secret vous tuera si vous le trahissez.

— Voyons ce secret homicide, dit Fernand qui n'avait pas sourcillé.

— Monsieur... je suis l'oncle de mademoiselle Jeanne Seiilan... le frère de sa mère... Gomprenez-vous ?

— Cela s'éclaircit, répondit Fernanâ.

— C'est au nom de ma parente, monsieur, que je viens vous sommer de réparer vos torts envers ma nièce infortunée.

— Je vous jure que je n'ai jamais eu un

seul tort à me reprocher à son égard ! s'écria Duperron.

— Oh! monsieur! monsieur! monsieur!...

faut-il donc que j'ajoute que je suis le coniVdent de Jeanne ? Pauvre orpheline, sans appui, sans famille...

— Ah! pardon, monsieur, puisque vous êtes son oncle...

— Sans parents auprès d'elle, veux-je dire, reprit Darty un peu démonté par le sang* froid de Fernand... elle a senti le besoin d'épancher ses peines dans...

— Dans un cœur ami, acheva Duperron qui vit que Darty cherchait péniblement son expression.

— Oui, monsieur... £lle m'a tout dit* Elle m'a même envoyé quelques-unes de vos lettrès. En un mot, monsieur, je sais [tout ce qui s'est passé entre vous.

5r. — lEh bien, il est plus avancé que moi, se dit Fernand.

— Âh ! M. Gustave, continua Darty, ne rougissez-vous pas de votre conduite?

i5i LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE

— - Ma foi non, répondit Duperron.

— Comment, monsieur, volis qui avez de bops sentiments... car vous en avez...

— Vous croyez, monsieur?

— Oh! oui, vous en avez! Gomment avezvous pu concevoir;; ridée de tromper une pauvre créature qui s'était confiée à vous? Dites-moi, M. Gustave, dites-moi que vous ne trahirez pas la foi jurée à ma pauvre nièce.

— Oh ! pour cela, je vous en donne ma parole, s'écria Fernand.

— £t cependant il]{>st question de votre mariage avec mademoiselle Morandier ?

— C'est mon oncle qui le désire.

— Mais vous ?...

— Dame ! je n'ose pas désobéir à mon oncle.

— Et Jeanne, monsieur?

— Mais mon oncle, monsieur ? fit Duperron d'un air désespéré.

— Écoutez-moi bien, reprit Darty de son ton le plus dramatique. Cette triste affaire se résume pour moi à ceci : M. Gustave

DuperroQ a juré d'épouser mademoiselle Jeanne Seillan...

— C'est possible, dit Fernand.

— C'est possible! répéta Darty d'un air indigné... Maintenant! reprit-il, ce même Gustave Duperron fait la cour à mademoiselle Morandier.

— Je vous jure que vous êtes dans Terreur, monsieur, dit Duperron.

— Vous le jurez?

— Des deux mains!

— Étrange!... fit le banquier en laissant re* tomber sa têt§ sur sa poitrine; eh bien, monsieur Gustave , je reçois votre serment ; je veux, je dois y croire. Je vais écrire à ma pauvre pièce pour calmer les inquiétudes que ma lettre a dû lui inspirer.

— Vous lui avez écrit? s'écria Fernand qui entrevit un nouveau danger.

— Hier, au retour de notre promenade.

— Nous sommes arrivés une heure après le départ du courrier. Votre lettre doit être encore à la poste. Gourez la reprendre.

— On ne me la rendrait plus. D'ailleurs elle est partie par le courrier de ce matin.

— Maudit contre-temps ! murmura Duperron.

— Mais je vais lui écrire immédiatement pour la consoler, la pauvre enfant.

Fernand ne répondit pas. Il songeait aux moyens de parer le coup qui le menaçait.

— Ainsi vous me promettez de ne plus faire la cour à mademoiselle Morandier?

-- Dame, monsieur, je ne puis pas vous promettre cela tout à fait. Comprenez donc ma position. Mon oncle m'envoie ici pour épouser mademoiselle Léonie. Si je n'ai pas Tair de m'en occuper un peu» M. Morandier l'écrira à mon oncle qui me déshéritera Je suis certain que votre nièce elle-même en serait désolée.

— Je le crois bien, se dit le banquier qui reprit à haute voix :

— Vous avez raison; mais comment faire?

— Il faudrait que le refus vînt de mademoiselle Léonie.

— C'est une idée, fit Darty en se regardant du coin de VœH dans la glace. On tâchera de l'y décider.

— De mon côté, je vais faire mon possible pour lui déplaire à elle et à M. Morandier.

— Bravo ! A votre place j'afficherais quelques-uns des défauts qui leur sont le plus antipathiques.

— Si je me donnais ceux à cause desquels on a congédié mon frère Fernand?

— Très-bien, très-bien, mon jeune ami... Il faut jouer.

— Aimer.

— Vous enivrer.

— Me battre.

— Diable, fit Darty, ce serait peut-être pousser l'imitation bien loin.

— Je veux dire me quereller , reprit Fernand avec vivacité ; car, pour me battre...

Un geste négatif compléta sa pensée.

. — C'est charmant , d'honneur ! c'est charmant, dit le banquier en se frottant joyeuse-

158 LSS AMOURS DU BSAU 6U8TÀVS

ment les mains. Oh! nous allons bien nous amuser.

— Je l'espère^ repartit Ouperron en saluant son futur oncle >qui le reconduisit ayec force révérences.

— Gomment diable vais-je faire ? se disait Duperron en descendant l'escalier... Cette maudite lettre dérange tous mes plans... Impossible de rintercepter. Si je l'avais su plus tôt j'aurais bien vite écrit à mon valet de chambre, à François, que j'ai laissé auprès de mon frère. C'est un garçon intelligent ; il aurait trouvé moyen de confisquer la missive; puis, il aurait peut-être pu m'obtenir aussi quelques renseignements sur les parents de made' moiselle Jeanne Seillan. J'ai un souvenir confus d'avoir entendu raconter je ne sais quelle histoire sur le compte de celte famille, Mademoiselle Jeanne est évidemment une petite intrigante qui profite de la naïveté de mon pauvre frère pour lui passer au cou la corde de quelque mariage. François me découvrira tout cel^. Mais comment l'avertir

à temps? l\ n'y a que le télégraphe... Voyons:

on compte environ douze lieues d'ici à Pau ; je prendrai un cheval chez le major, et je le laisserai à Louvîe où Toa m'en .donnera un autre. £n trois he^ures, trois heures et demie au pluSy je puis aisément faire le trajet.

Au moment où Fernand se dirigeait vers l'écurie du major, située vis-à-vis de la buvette, il aperçut le domestique de M. Darty qui le suivait à quelques pas de distance.

Il s'arrêta et lui fit signe de venir -lui parler.

— Vous m*avez reconnu 1 djt-il à Justin, qUi avait tout l'air d'un drôle effronté et rusé.

— Oh ! oui, monsieur.

— Je désire que vous ne parliez pas de moi à votre mattre et que vous ne lui disiez pas que vous me connaissez.

— IMonsieur sera obéi. Monsieur veut-il me permettre une question ?

•— Parlez.

— Faut-il appeler monsieur, M. Gustave ou H. Fernand?

— Gustave, diable ! Gustave ! C'est là le point important... Je ne veux être ici que Çrustave Duperron, comprenez-vous bien?

— Monsieur est si généreux qu'on le comprend toujours, répondit le valet,^qui avait pu, en effet, se convaincre autrefois de la libéralité de Fernand.

Celui-ci se mit à rire et glissa cinq louis dans la main du domestique, qui les empocha sans sourciller.

— Pourquoi avez-vous quitté madame Preuilly?

— Madame m'a donné mon congé parce que je m'étais chargé des billets de monsieur pour elle avant que madame ne me l'eût permis. Cette réflexion est venue à madame depuis qu'elle a fait la connaissance de M. du Barrier qui l'a accompagnée aux Eaux-Chaudes.

— Madame Preuiilyest aux Eaux-Chaudes?

— Ouï, monsieur; elle vient d'arriver.

— Autre tuile ! dit Fernand. Et comment vous trouvez-vous chez M. Darty, votre nouveau maître?

— Bien mal, monsieur; c'est rien du tout, ce monsieur-là.

— Vraiment?

— Pour en donner un idée à monsieur, mon maître fume des cigares à cinq sous dehors, et, chez lui, il fume des cigares à deux sous. Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant une douzaine de cigares à M. Duperron; et, encore, c'est tous les meilleurs que j'ai choisis.

— Naturellement, dit Fernand.

— Ensuite , reprît le domestique , croiriezvous que monsieur, qui hoit à son dîner du vin à six francs la bouteille a « chipoté » pendant deux heures avec le n?aftre d'hôtel pour ma pension? U voulait qu'on ne me t donnasse > pas de vin pour que ça lui c coûtasse » moins cher. Ah ! monsieur , cela m'a bien humilié pour luii je vous assure !

— Ainsi, vous le quitteriez volontiers ?

— Oh! oui, monsieur! ma fierté souffre d'être au service d'un homme de rien comme cela. Si monsieur, qui a de si belles connaissances, pouvait me placer à Paris...

— Nous verrons, dit Fernande je trouverai bien quelque ennemi chez qui vous faire entrer. Pour le moment, parlons d*autre chose. Voulez-vous gagner vingt-cinq louis?

— Si c'est pour vous servir, monsieur. •• -- Précisément, dit Fernand.

Il expliqua au domestique ce qu'il attendait de lui. Il s'agissait de conûsquer les lettres qui arriveraient à M. Darty, revêtues du timbre de Pierzac.

— - Faudra-t-il vous les remettre, monsieur? demanda Justin, toujours impassible.

— Non, non, répondit Fernand qui se sentit pris d'un scrupule. Il s'agit seulement de faire en sorte <ïu'ii ne les reçoive que dans sept ou huit jours, Je tiens même à ce qu'elles lui parviennent sans avoir été ouvertes.

— Très-bien, monsieur.

— S'il écrivait à Pierzac, il faut aussi que les lettres subissent le même retard.

— Monsieur sera obéi, dit Justin, qui s'éloigna du pas roide et compassé particulier au domestique de bonne maison.

En quittant ce Frontin moderne, Fernand courut chez le major. II se fit seller un cheval et gagna Louvie sans avoir quitté le trot ou le galop. Trois heures tout au plus après son départ, il arrivait à Pau. Il courut au bureau du télégraphe électrique et fit partir la dépêche suivante pour $on valet de chambre :

c Mademoiselle Jeanne Seillan ne doit recevoir aucune lettre des Pyrénées avant trois jours ; il faut avoir le temps de la préparer à une mauvaise nouvelle. Agissez en conséquence, sans regarder à l'argent. >

Cette dépêche n'était pas fort claire, mais

Fernand comptait sur l'intelligence de son domestique pour suppléer à ce qu'il ne pouvait dire dans une correspondance qui devait être lue par les employés du télégraphe.

En revenant du bureau téléigraphique, Duperron écrivit deux lettres : Tune à François, pour compléter ses instructions, le charger de recueillir les renseignements les iilus minutieux sur mademoiselle Jeanne Seillan, et

lui recommander de faire en sorte qu'aucune lettre de mademoiselle Seillan ne pût arriver aux £aux-Bonnes; l'autre, à Gustave qu*il priait aussi de lui fournir quelques détails sur la famille de mademoiselle Seillan. Connaissant le caractère faible et créduld de Gustave, il n'eut garde de lui révéler le véritable motif de sa curiosité et lui donna pour prétexte une lettre de leur oncle questionnant Fernand à cet égard.

Cela fait, et les deux lettres jetées à la poste, Fernand reprit bravement son coursier et s'en retourna à Louvie où il enfourcha le cheval du major qu'il avait eu soin de X faire bourrer d'avoine. Grâce à ce système de relais et aux molettes en étoiles de ses éperons, il était de retour aux £aux-Bonnes avant la lin du dîner de la table d*hôte. Il joua de la fourchette comme un homme qui vient de faire ses vingt-trois lieues à franc étrier, et ne répondit que par des plaisanteries à ceux qui lui demandaient le motif de son retard. Quant à Darty, il ne lui vint

LKS ÀM0UR3 DU BSÀU GUSTAVE 165

pas même à Hdée que son rival eût fait une pareille expédition.

Pendant Tabsence de Fernand, le banquier avait profité de la terreur secrète que ses airs de matamore inspiraient à M. Morandier, pour se réconcilier avec le père de Léonie. La jeune fille aussi, poussée par sa colère contre Fernand, accueillait le banquier avec une bienveillance inaccoutumée. Duperron n'eut pas Tair de remarquer ces diverses nuaiYces. Tout en galopant, il s'était tracé un plan de conduite assez sage. Prévoyant que, tôt ou tardy il faudrait révéler son vrai nom, il 8*était promis de ne rien négliger pour se mettre au mieux avec M. Morandier avant le terrible av^u. £n tout cas, il était fort important d'éviter toute explication décisive, jusqu'à ce qu'il eût en main de quoi répondre à Darty, et contre -balancer ou peut-êlre

même arrêter ses révélations.

Dès le soir même, et malgré la fatigue de ses vingt-trois lieues, Duperron commença ses manœuvres diplomatiques. Il afficba une

i66 ' LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE

passion désordonnée pour le whist et témoigna un vif désir d'apprendre les échecs qu'il savait déjà un peu. Il poussa le courage Jusqu'à écouter, sanâ fermer les yeux, une dissertation de trois quarts d'heure sur les savons mousseux et non mousseux, et sur l'huile qui convenait le riiieux à leur fabrication.

Grâce à cette habile tactique, il commença à reconquérir un peu de terrain auprès de

M. Morandier. 11 fut moins heureux avec Léonie, qui mettait à le fuir une persévérance que madame Garan secondait avec une charité toute chrétienne.

Au fond du cœur, et malgré ses déceptions. Léonie avait toujours conservé un secret penchant pour Duperron. Au moment même où elle commençait à s'avouer cet amour que le courage de Fernand venait de justifier en quelque sorte à ses yeux, les révélations de Darty avaient cruellement froissé le cœur de la jeune fille. Blessée de la perfidie et du mensonge de Fernand, elle était persuadée

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en ce moment qu'elle haïssait mortellement le jeune homme. Elle cherchait à expliquer, par ce sentiment d'aversion, la persistance avec laquelle elle pensait toujours au prétendu Gustave. Elle passait ses matinées à faire des projets pour éviter de voir Duperron ; puis, quand Theure à laquelle Léonie le rencontrait d'habitude commençait à s'écouler, elle ^e tourmentait de ce retard. En revanche, dès que la présence de Duperron avait calmé des inquiétudes qu'elle ne voulait pas s'avouer» cependant, elle faisait tout ce qui dépendait d'elle pour que Fernand ne pût lui adresser^ la parole, ni monde solliciter sa grâce par des regards suppliants dont elle redoutait instinctivement le pouvoir^

C'était le lundi que Fernand avait écrit à Pierzac. Le jeudi suivant » il reçut deux lettres. Tune de son frère, l'autre de son valet de chambre.

f Mon cher ami, disait Gustave, Jeanne, ma bien-aimée Jeanne, appartient à une excellente famille. Son père était capitaine dans l'armée d'Afrique. Malheureusement il est mort avant la naissance de sa fille; tous les papiers qu'il portait sur lui ont été déchirés par les Bédouins, sous les coups desquels il avait succombé.

» Quant à la mère de Jeanne, c'était une élève de Saint-Denis, &IIe d'un major de la grande armée. Ce major, le brave entre les braves, avait de magnifiques états de services. Ils ont été perdus pendant la guerre d'Ëspagne; mais Jeanne m'a raconté bien souvent les traits héroïques de son grand-père. Le

reste de la famille est très-bien posé. Quant au frère de sa œère, c'est un riche propriétaire, déjér d'un certain âge et sans enfants, qui veut beaucoup de bien à sa nièce pour laquelle il a une vive affection. 11 a gagné une grande fortune à la Bourse, et demeure maintenant auprès de Nice, à cause de sa santé un peu chancelante.

> Oh! mon ami, que ne connais-tu ma Jeanne adorée ! Quel ange ! quel cœur ! quelle bonté ! quelle douceur ! quel esprit ! quelle naïveté! quelle affection pour moi! Oh! si tu savais comme elle m'aime !

» L'autre jour, une guêpe m'a piqué au doigt; eh bien, le petit cri que j'ai poussé involontairement a tellement bouleversé ma belle Jeanr.e qu'elle a failli perdre connaissance. Toute la journée elle en a été malade. Pour dissiper cet état d'agitation et la distraire un peu, je n'ai trouvé d'autre moyen que de lui faire cadeau de mon joli petit cheval arabe. Mais que de ruses il m'a fallu employer pour lui faire accepter ce présent!

Je me suis jeté à ses pieds ; encore ne Tat-elle accepté que parce que je lui ai dit qu'il ne coûtait que quatre cents francs, tandis que je l'ai bel et bien payé dix-huit cents francs.

> Heureusement Jeanne a près d'elle une excellente femme» veuve d'un capitaine de vaisseau, ruinée par des malheurs, qui lui sert de mère. Cette bonne créature m'a pris en amitié depuis quelques faibles services que j'ai eu l'occasion de lui rendre, et me seconde dans mes petites ruses pour aller au devant des désirs de ma bien-aimée !

9 Oh ! mon ami, qu'un amour pur et désintéressé comme celui-là vaut mieux que toutes ces Jolies intrigues auxquelles tu te laisses entraîner et qui te coûtent si cher ! Â propos de cela, donne-moi donc l'adresse de ce banquier qui t'a prêté de l'argent à ton retour de Bade. Je continue à dire qu'il t'a pris des intérêts trop forts ; mais cela a moins d'importance pour moi, parce que je n'aurai besoin de ses fonds que pour quelques mois.

1 Que je voudrais te trouver une femme pareille à Jeanne, mon ami ! »

— Merci ! murmura Fernand.

€ Figure-toi que, l'autre jour, j'ai vu briller des larmes dans ses yeux tandis que je lui montrais le beau collier de perles qui a appartenu. à notre pauvre mère.

1 — Ce sera pour votre femme, n'est-ce pas ? a-t-elle dit en soupirant.

» — Oui, ai-je répondu pour l'éprouver,

> Elle s*est sauvée sans rien dire. Je Tai trouvée qui pleurait dans une allée du jardin. Elle était tellement absorbée dans son chagrin qu'elle ne m^a pas entendu approcher. Je suis arrivé tout doucement, et je lui ai passé le collier au cou sans qu'elle s'en aperçût.

i — Le voilà rendu à destination, lui ai-je dit, tout tremblant de me voir mal accueilli, car elle est si susceptible, si délicate et s'effaroucbe si facilement I

>Ah! si tu avais vu sa joie !.^. non pas qu'elle songeât à la valeur du collier, la pau-

yre enfant I... mais parce^que ce collier avait appartenu & ma mère.

» Comment peux-tu concevoir des soupçons contre une si admirable nature ? Tiens, je ne répondrai même pas à cette partie de ta lettre. J'en rougis pour loi. Voilà, mon pauvre frère, ce qu'on gagne à fréquenter les salons et les femmes du monde. On doute de tout... Ah! que la vie des champs est différente ! Jeranne et moi nous le disions encore l'autre jour : le monde est la mort du cœur; il n'y a qu'aux champs qu'on trouve l'amour vrai et désintéressé. >

— En voilà assez pour un jour» se dit Fernand en repliant la lettre qui continuait sur ce |ton durant trois grandes pages. Allons, mon cher frère a bel et bien mordu à l'hameçon, et s'y cramponne vigoureusement. Si je ne casse la ligne de mademoiselle Seilian, je crains pour lui bien des chagrins; mais je ne le laisserai pas confier son nom et le bonheur de sa vie à une intrigante dont le jeu me paraît désormais fort clair. Voyons

maintenant ce que m'annonce mattre François.

c Monsieur, écrivait le valet de chambre» je dirai à monsieur que la lettre de monsieur m'honore infiniment, parce qu'il abonne opinion de mes faibles talents que Je mets à ses ordres avec empressement, vu que j'avais été au-devant des désirs de monsieur et que je dirai à monsieur que la petite Zoé, la bonne de mademoiselle Seillan , a des bontés pour moi, et qu'il n'y a pas de fatuité de ma part, si je le raconte à monsieur; car il n'y a pas de concurrents, ex-

cepté des rustres en sabots qui ne peuvent pas compter. »

— Le maraud ! fit Duperron en riant ; Justin et lui.feraieQ) un attelage joliment bien appareillé.

c Je dirai à monsieur, pour continuer, que cette petite est vraiment folle de moi, sans compter que je lui ai fait quelques cadeaux, ainsi que la générosité de monsieur me l'ofdonnait, mais ce n'est pas pour les cadeaux ; mais enfin je dirai à monsieur que mainte-

n4t LR8 AMO^DRS DU BfAU GUSTAVB

liant je sais toiïs les secrets de la maison.

» D'abord » je dirai à monsieur qu'on a arrêté la lettre des Eaux-Bonnes et qu'on veille sur les autres, et puis je dirai à monsieur, pour commencer, que j'ai appris bien des choses par Zoé qui écoute naturellement ce qu'on dit entre mademoiselle Seillan et madame Saint-Ernesti, qui est la dame de compagnie de mademoiselle Seillan; ce qui fait que je dirai à monsieur que M. Seillan le père était comme employé dans un théâtre où il y avait des chevaux, un cirque que je pense que ça doit être; mais c'est comme cela que m'a dit Zoé, qui n'es^ jamais sortie de son village, que c'est fort heureux pour cette petite que je me suis occupé d'elle, car elle a beaucoup gagné depuis; ce qui fait donc que M. Seillan remplissait les rôles de militaire et d'officier à son théâtre.

» Quant à madame Seillan, je dirai à monsieur que Zoé m'a dit qu'elle croit qu'elle avait entendu dire que c'était la fille d'un sergent-major de quelque chose comme du

LES AMOUBft BU BBAU 6USTAVK 175

train ou des soldats qui font les ponts, qui avait gagné de l'argent à la cantine ; avec duquel argent il avait monté un café à Grenoble, où ce qu'allaient tous les messieurs du régiment. C'est lui qui a fait élever ma* demoiselle Jeanne dans une pension après que madame Seii^an s'est laissée enlever pour le bon motif; mais mademoiselle Jeanne était née auparavant son mariage, qui a été

contracté à la mort du bonhomme Dartichaut, le père de madame Seillan.

' Et je dirai à monsieur que madame Saint-Ernesti, comme elle se fait appeler, je ne sais rien de son histoire, et qu'elle parle très-mal français, et qu'elle boit beaucoup d'élixir de Garus, ce qui n*est pas une liqueur pour les dames du grand genre, et qu'elle est très-sottisière avec les domestiques, sans qu'elle leur donne des gratifications suffisantes pour avaler ses propos inconvenants, et même qu'elle m'a tutoyé fautre jour, au point que j'ai été obligé de

176 LES AMOUaS DU BEAU GUSTAVE

lui faire sentir son offense par un regard imposant et même offusqué et digne.

» Si monsieur me permet d'émettre bien

modestement mon petit jugement, cela prouve

que ce M. Darty étant le frère de madame

Seillan^ née Dartichaut (puisque madame Saint-

Ërnesti plaisante souvent sur ce nom-là), il

s'appelle aussi Dartichaut, ce qui fait que

c'est un drôle de nom tout de même. Puis

je dirai à monsieur, pour continuer, que ce

M. Darly ou Dartichaut a été acteur en pro-

vince, puis marchand de ' choses du midi,

comme qui dirait des figues et des raisins secs, des olives, oignons brûlés, et autres

douceurs, et qu'il a gagné beaucoup d'argent, au moins soixante mille francs, en vendant des huiles à manger qu'il devait fournir parce qu'il ne les avait pas, ce qu'il fait qu'il a gagné soixante mille francs, à cause qu'il ne les avait pas et qu'elles ont baissé, car c'est comme cela que Zoé m'a expliquera chose, vu que cette petite n'est pas bien forte à la Bourse, comme monsieur doit bien le penser.

LSS Allouas BU BKAU GUSTATS 177

> Et je dirai à monsieiir qae je finis ma lettre, parce qae l'heure da coorrier est passée/et qae j*ai été obligé de louer an cheval pour porter la lettre au bureau qui est à deux lieues, de sorte que je Tai vue partir moi-même; ce qui fait» avec les soixante francs que j'ai donnés à Zoé, soixante-dix francs, en plus cent deux francs soixantequinze centimes de menus frais pour les lettres, car monsieur sait bien que l'argent fait tout pour réussir; moi je ne demande pas de récompense à monsieur qui est généreux, que d'être satisfait de son très-humble et très-obéissant serviteur et valet de chambre.

» François Tabrslaiit,

• Valet de chambre. »

— Le drôle est impayable, dit Duperron en fermant la lettre. C'est bien le domestique le plus intelligent que j'aie jamais rencontré. Aussi, comme je le changerai bien vite si je me marie !

Snr cette réflexion philosophique, il courut i la Imvette où il rencontra M. et mademoi-

selle Morandier. Comme il faut séparer par un intervalle de trois quarts d'heure au n\oins les verres d'eau du matin et faire un peu d'exercice entre les deux, on se mit en route pour la promenade accoutumée.

Soutenu par son propre aplomb d'abord, ensuite par la bienveillance de Goralie, la faiblesse de Garan et la terreur qu'il inspirait à M. Morandier, Darty se joignit aux promenejirs. Le temps était magnifique. M. Morandier, ranimé par Tair pur et vivifiant des montagnes, se sentait joyeux et dispos. Fernand voulut profiter de ses bonnes dispositions pour lui reparler de mariage.

— Mon cher ami, dit M. Morandier avec ce claquement de langue contre les gencives

qui annonce des objections, vous me plaisez beaucoup, je ne vous le cache pas; mais vous êtes aussi par trop... comment dirai-je, pour ne pas vous blesser?... par trop jeune... D'abord, je ne sais trop si vous seriez capable de diriger une femme et un ménage. Pour cela, il faut du caractère et de la déci-

sion; il faut enfin savoir se faire respecter et faire respecter au besoin sa femme et ses parents. Or...

— Je me formerai , monsieur , avec vos conseils.

— Je ne doute pas de vos bonnes dispositions, mais tout cela c'est dans l'avenir. En attendant, voilà mon iils qui nous arrive... car il sera ici dans cinq ou six jours... et je ne veux pas que ce spadassin de Darty lui fasse payer les frais de votre mariage avec Léonie. Je vous avoue d'ailleurs, mon pauvre garçon, que ma fille vous déteste.

Fernand poussa un gros soupir.

— Je {tâcherai de la ramener à force de soins et de tendresse, dit-il.

— Ah! mon ami, reprit le négociant, je vous crois un excellent cœur, mais je crains

que vous ne connaissiez pas beaucoup les femmes... D'ailleurs, je vous le répète, je ne puh exposer la vie de mon fils.

— Mais, monsieur, c'est avec moi que M. Darty aura affaire ; et, dès à présent...

180 LS8 ÀM'OUaS DU BIAU €^USTATS

— Ta, ta, ta ; je ne doute nullement de votre courage, seulement cela ne suffit pas ; il faut encore l'habitude des armes. Darty commencera par vous tuer, puis il passera à mon pauvre Henri... Non, non, mille fois non ; pas de mariage pour le moment...

-— Voyons, M. Morandier, faisons un arrangement.

— Lequel?

— Si je parviens : 1* à me réconcilier avec mademoiselle Léonie et à la décider à m*aocepter pour mari?...

— Ah ! mon pauvre Gustave !

— Laissez-moi achever... ,2o à vous débarrasser de M. Darty.

— Mais comment?

— C'est mon secret. Me promettez-vous que, ces deux conditions accomplies, vous m'accorderez votre consentement?

-— Hum... Mais comment pourrez- vous... ?

— Promettez-vous ? interrompit vivement . Duperron.

— £h bien, oui !

LES ÀMatRS>U BEAU GUSTAVK iSl

— Quoi qu'il arrive par ailleurs?

— Comment, par ailleurs !

— Dame, il ne faut pas que vous puissiez ] trouver quelque prétexte pour reculer Taccomplissement de votre promesse.

Ce doute injurieux soueva une tempête chez le négociant, qui attachait une impor*tance excessive à sa réputation de. fidélité à ses engagements.

— Moi, chercher un prétexte pour ne pas tenir ma parole ! s'écria^t-il ; moi, Théodore- Saturnin Morandier! moi qui suis connu de tout Marseille pour mon irréprochable loyauté!

Duperron eut mille peines à l'apaiser ; mais, dans sa colère, le bonhomme prit TengageiQ6nt que lui demandait Fernand.

Une fois certain de ce premier point, Duperron avait encore à fléchir mademoiselle Morandier. Comme la promenade touchait à SA fin, il ne jugea pas à propos d'entamer, avec si peu de temps devant lui, ce sujet important. H affecta, au contraire, de ne pas

s*occuper de Léonie et causa, tout le reste de la promenade, avec madame Garan.

— Est-ce une ruse [ de sa part ? se -disait madame Garan en Tobservant à la dérobée, on bien commence-t-il k renoncer à Léonie. Nous verrons bien. •

En attendant, elle se laissait aller au plaisir de causer avec Duperron, qui lui parut avoir beaucoup gagné depuis leur première conversation au bai de Tbôtel de France.

Pendant le déjeuner, madame Garan proposa de faire , le lendemain , une excursion à Gabas* Ce village, qui se trouve à seize kilomètres^ des Ëaux-Bonnes, n'a rien de curieux par lui-même, mais la route qui y conduit est fort pittoresque.

La sentimentale Marseillaise avait un projet que Duperron ne devina que trop bien. Pour aller à Gabas, il faut traverser les Eaux- Chaudes qui sont à peu près moitié chemin. Or, madame Garan n'était pas fftchée de mettre en présence M. Duperron et madame j Preuilly. La transformation un peu trop

rapide de Fernand avait éveillé les soupçons de Coraiie. Ne pouvant faire venir aux Eaux- Bonnes madame Preuilly, assez souffrante en ce moment y elle tenait à confronter M. Duperron avec elle.

Ce dernier lit tout ce qu'il put pour empêcher la promenade, mais niadame Garan n'en soutint que plus vivement sa proposition. Gomme elle avait beaucoup d'empire sur son onclo, et gouvernait haut la main son volage et pacifique époux , elle eut bientôt une majorité d'autant plus imposante que l'excursion de Gabas est peut-être la plus jolie que Ton puisse faire aux Eaux-Bonnes. Quant à Léonie, il avait suffi de l'opposition de Duperron pour qu'elle appuyât de tout son pouvoir la motion de sa cousine. Voyant qu'il serait honteusement battu , Fernand comprit quune plus longue résistance éveillerait les soupçons, et se résigna à braver an péril qu'il ne pouvait plus éviter. Il ne lui restait d'autre espoir que quelque opposition de la part des docteurs B... et M...,

fort rigides tous les deux sur le régime qu'ils ordonnaient à leurs malades.

De ce côté encore, il ne trouva pas d'appui. Aucun .des compagnons de Fernand n'étant sérieusement malade, la distraction, ainsi que l'exercice, ne pouvaient que leur faire du bien. En présence de ces consulations des deux premiers médecins de Bonnes, il n'y avait plus rien à dire.

On prévint seulement les voyageurs quiis couraient grand risque de mal déjeuner à Gabas, où les provisions faisaient souvent défaut.

— Voilà une occasion toute trouvée d'essayer de la cuisine de Dorothée, dit Garan, qui avait un certain penchant à la gastronomie. Il faut lui demander si elle veut nous accompagner, ou plutôt partir en avant-garde pour préparer le déjeuner.

— Allons chez Dorothée , dirent MM. de Vatinel et de Gordouan, deux jeunes gens de bonne famille et d'excellente façon, qui avaient lié connaissance avec M. Morandier,

LES AM0UK6 DU BEAU 6U8TAVK. 185

à côté duquel ils se trouvaient placés à table d Qôte.

Dorothée est une des illustrations des Gaux- Bonnes. Elle tient le seul café du pays, et jouit d*une certaine réputation comme cordon bleu.

Son café n'est qu'une petite baraque adossée à la montagne, et séparée par le jardin anglais de la rue des Eaux-Bonnes. Mais presque tous les clients se font servir en plein air» sous les arbres du jardin anglais. Les consommations consistent principalement en café et en bouillon. Souvent aussi, quelques gourmets viennent chez Dorothée déjeuner oi; dtner, en plein air, sur une table dressée au pied d'un arbre magnifique.

Quoique le voyage effrayât un peu Dorothée, elle consentit à se charger du déjeuner, pourvu qu*on lui garantit une réception cordiale de rhôtesse de Gabas, dont Tamourpropre pouvait se trouver offensé de cette méfiance «à l'endroit de ses talents culinaires.

— Moi, je n'aime p^s à me disputer, disait

Dorothée de sa voix traînante, et je veux la

tranquilitô partout.

Pour calmer ses soupçons et ses craintes, et en môme temps pour retenir une ou deux chambres, on expédia, séance tenante, un exprès à Gabas. Rassurée de ce côté, Doro* thée se mit à discuter le menu avec M. Morandier et M. Garan. Ceux-ci traitaient sérieusement cette question importante, en dépit des jeunes gens qui s'amusaient à faire causer Dorothée.

Durant cette conversation, ^uperron avait fait deux ou trois tentatives pour s'esquiver; mais Coralie, qui veillait sur lui comme un chat sur un souris, n'eut garde de le laisser s'éloigner.

— Si c'est Fernand et non Gustave Duperron, se disait-eile, il est capable de courir aux Eaux-Chaudes et de décider madame Treuilly à ne pas le reconnaître. Je la crois mal disposée à son égard; mais nous autres femmes, nous sommes si bonnes !

Madame Garan raisonnait assez juste; car

telle était en effet la pensée de FernancK Ce dernier avait encore, il est vrai, la ressource d'écrire, mais ce parti offrait bien des inconvénients, et la lettre pouvait devenir une preuve accablante contre lui. Voyant que son prisonnier allait lui échapper, madame Garan comprit que Léonie seule était capable de mettre obstacle aux projets d'évasion du conpable.

— Ma chère, lui dit-elle à demi-voix, si tu veux que nous ayons demain la clef d'un mystère fort curieux et qui t'intéresse particulièrement, fais en sorte que M. Duperron ne nous quitte pas de toute la journée.

— Que veux-tu dire?

— Je t'expliquerai cela demain. Pour le moment, veille sur M. Duperroii; car je crois qu'il brûle de partir* pour les Eaux-Chaudes.

— Je n'ai aucun pouvoir sur lui.

— Menteuse !

— D'ailleurs si ce mystère le concerne...

— Précisément.

— Il m'est fort indifférent de le connaître.

— N'eu parlons plus alors» dit tranquilleméat Coralie qui connaissait le cœur féminin : nous en serons quittes pour ne rieo savoir.

£t sans paraître y attacher plus d'importance, elle se mit à causer avec N« de Vatinel, tout en surveillant du coin de l'œil sa jolie cousine.

Celle-ci s'était bien juré de continuer à éviter Duperron, mais ce que venait de lui dire madame Garan excitait vivement sa curiosité. Qui sait d'ailleurs si, au fond de râme^ elle n^était pas enchantée d'avoir un prétexte envers les autres et envers ellemême pour s'entretenir avec le prétendu Gustave? Au bout de quelques minutes, et sans trop savoir comment, elle se trouva à côté de lui. Insensiblement, la conversation s'eagagea* Fernand se montra d'abord aussi froid que Léonie elle-même. Cette réserve piqua la jeune fille. Elle voulait bien avoir le droit de bouder; mais elle le permettait l^'autai^t moins à M. D^perron, que c'était

lui qui avait tous les torts à se reprocher. S'il avait eu la maladresse de parler de son amour en ce moment, il est probable qu'elle lui aurait promptement imposé silence ; mais, quand elle vit qu'il marchait à côté d'elle en causant froidement de choses insignifiantes, cette iiidifférence piqua son amourpropre et sa curiosité.

A deux ou trois reprises, Fernand, qui songeait toujours à son voyage des Eauxdhaudes, prit en quelque sorte congé de mademoiselle Morandier. Elle lui disait alors adieu d'un ton calme et froid; aims, sans avoir Tair d'y penser, elle lui adressait en même temps quelque question qui le forçait de renouer la conversation.

Préoccupés de leurs secrètes pensées et entraînés par leur entretien qui s'animait peu à peu, les deux jeunes gens se trouvèrent bientôt assez loin en avant de leurs compagnons. Dès que Fernand vit qu'il pouvait parler durant quelques minutes sans craindre d'être entendu ou interrompu, il se

IiX8 AMOURS DU BEAU GUSTAVE 191

hâta d'entamer une lustification que, cette fois, Léonie ne put éviter d'écouter... Quand je dis justification, c'est faute d'un meilleur mot; car il se contenta de parler de son amour, et de jurer, sans citer pourtant aucune preuve à l'appui de son serment, qu'il n'avait jamais aimé mademoiselle Seillan.

— Mais la lettre, la lettre ? répondait toujours Léonie, dont le cœur ne parlait que trop en faveur du coupable.

— Tenez, mademoiselle, repartit Fernand, si je vous prouve clairement et de votre propre aveu que je n'ai jamais aimé mademoiselle Seillan, me promettez-vous de me pardonner tous mes torts?

— Vous ne pourrez jamais prouver cela, reprit Léonie avec impatience. Comment expliquer alors?...

— Je n'explique rien du tout, mademoiselle, le moment n'en est pas encore ar* rivé. Seulement, je vous demande une promesse, promesse qui ne vous engage^ pas beaucoup, puisqu'elle est entièrement subor-

donnée à ia preuve de mon Innoceace. Voyons» soyez bonne, et, alin de me prouver que ce n'est pas un prétexte que vous prenez pour me refuser et me désespérer, promettez-moi mon pardon si je prouve que je n'ai jamais aimé mademoiselle Seiilan.

— Mais si vous avez d'autres torts de ce genre, monsieur ? reprit Léonie en le regardant cependant d'un œil moins sévère.

— A rela je n'ai rien à répondre maintenant, répliqua Fernand. Il ne faut pas tout exiger en même temps. Vous m'en voulez à cause du mensonge dont vous me croyez coupable. Si je prouve mon innocence à cet égard, me jardonnerez-vous?

— Eh bien... oui! murmura Léonie, mais...

— OU! pas de mais... Soyez bonne et généreuse tout à fait.

— Cependant, cependant..., reprit Léonie. Dupcrron se hâta de l'interrompre. Il ne

lui donna pas d'autres explications, mais il parla si bien de son amour, il lui dépeignit si adroitement ses efforts pour plaire à M. Mo«

randier, le chagrin que lui avait causé la bouderie de Léonie et la jalousie que lui inspirait Darty» bref, il parla avec tant de chaleur et de passion, que mademoiselle Morandier n*eut pas le courage de lui garder rancune. Je crois même que le cœur de la jeune fille n'attendit pas la justification complète pour pardonner, .et qu'il n'y avait plus aucune trace de ressentiment dans la poignée de main qu'elle échangea avec Duperron, au moment où ils allaient être rejoints par les autres promeneurs. Malheureusement, tandis que Fernand gagnait son procès auprès de Léonie, il laissait passer le temps de courir aux Eaux-Chaudes. La demie de huit heures, qui sonnait à l'horloge du bourg, fit tressaillir Duperron et lui rappela que le moment était désormais passé de voir madame Preuilly, qui devait se coucher à neuf heures comme la plupart des malades des Ëaux-Chaudes. — Â la grâce de Dieu! se dit-il.

Une fois son parti pris, il s'abandonna à la joie que lui causait sa réconciliation avec

Léonie, et fut d'une gaieté charmante tout le reste de la soirée. Madame Garan commençait à n'y plus rien comprendre.

Comme on partait à neuf heures du matin le lendemain» il n'y avait pas non plus moyen de songer à voir madame Preuilly auparavanty et d'être en même temps de retour à Bonnes pour le dépar^ de la caravane. Tout ce que put faire Duperron, en désespoir de cause, ce fut de glisser deux mots de son embarras & Justin. II aurait voulu s'en expliquer avec lui plus longuement, mais Darty étant là, il ne pouvait guère causer avec le valet sans risquer de donner l'éveil au ma!« tre. L'intelligent Frontîn ne put même répondre que par un signe de tête aux paroles rapides de Fernand.

De Bonnes aux Eaux-Chaudes, la route est magnifique. :£lle serpente sur une chaussée parfaitement entretenue, qui monte en tournoyant entre deux énormes murailles de rochers taillés à pic et de l'effet le plus pittoresque. Â droite, et parallèlement à la

LES AMOUBfi DU BEAU GUSTAVS 195

route, un torrent précipite par cascades, sur un lit de rochers, son eau limpide qui bondit, écume et scintille au soleil, et dont le murmure semble sortir du fond d'un gouffre.

La petite caravane se composait de quatre amazones, de six cavaliers et de quatre personnes d'un âge respectable, confortablement installées dans une calèche attelée de trois cbevaux de poste.

Poussé par la curiosité et probablement même par un sentiment moins louable, madame Garan aurait bien voulu qu'on s'arrêtât . aux Eaux-Chaudes, en y passant le matin. Mais l'air frais de la montagne agissait déjà sur les estomacs; avant d'être à moitié chemin, chacun criait famine. La proposition de s'arrêter aux Eaux-Ghaudes au lieu de gagner immédiatement Gabas où l'on devait déjeuner, fut accueillie par un murmure expressif. Seule de son avis, car Darty lui-même l'avait abandonnée (par gourmandise, nous sommes honteux de l'avouer), madame Garan dut retirer sa motion. Il fut convenu que le

196 LBS AMOUmS DU BEAU GUSTAVE

soir, au retour, on ferait une halte d'une heure aux Eaux-Chaudes.

On arriva à onze heures et demie à Gabas.

C'est un petit village moitié espagnol, moitié français, situé au pied du pic du Midi. II est très-cale et se compose de huit ou dix masures, dont trois hôtels... mais quels hô* tels, grand Dieu ! Après le déjeuner, sur lequel on se précipita comme si l'on était à jeun depuis huit jours, on fit quelques excursions dans les environs. Puis on se remit en route, afin d'arriver à Bonnes pour le verre d*eau du soir, c'est-à-dire vers cinq heures.

Duperron fit son possible pour qu'on passât aux Eaux-Chaudes sans y faire halte, mais ce fut à son tour d'être vaincu.

— 0 Vénus! ô Cupidon! se disait Fernand, venez à mon secours. Inspirez-moi quelque bonne ruse pour écarter l'orage qui s'amasse sur ma pauvre tête !

Mais Cupidon^ qui a beaucoup de besogne sur la terre, était sans doute occupé ailleurs^

car il n'eavoya pa$ la moindre -inspiration à son fervent adorateur. Faute de mieux, et peut-être aussi pour épan^tL^^r un peu sa mauvaise humeur, Fernand malmena M. Darty qui se permettait de lui lancer quelques épigrammes sur sa répugnance à visiter les Ëaux-Chaudes.

Le banquier, de son côté, en voulait beaucoup à Duperron. Ce dernier avait accaparé Léo&ie pendant tout le voyage. Quand Darty s'approchait des deux jeunes gens, ceux-ci gardaiert le silence ou continuaient à causer entre eux, exactement comme si M. Darty

n'avait jamais existé.

Enchanté de trouver un prétexte pour se venger de l'impertinence de son rival, Darty revint sur le chapitre de mademoiselle Seillan et des fameuses lettres. Il tombait d'autant plus mal, que Fernand venait de songer qa*une querelle avec Darty serait un excellent prétexte pour fausser compagnie à la cavalcade et pour éviter la confrontation qui ratteoddit aux Eaux-Chaudes.

Après avoir d'abord reculé devant M. Darty,

' afin de laisser ce dernier se bien engager et

mettre les torts de son côté, il prit à son

tour l'offensive avec une brutalité en dehors

de ses habitudes.

— Que ^ous êtes vif, monsieur ! dit-il à son rival! Vous deviez certainement jouer autrefois le capitaine Fracasse , monsieur Dartichaut !

Déconcerté par cette attaque si imprévue, Darty balbutia qu'il ne comprenait pas ce que voulait lui dire Duperron.

-— Allons, allons, reprit Fernand, ne prenez pas votre air moitié figue et moitié raisin. Nous savons que vous jouez fort bien la comédie; ainsi ce n*est pas la peine de dissimuler plus longtemps.

C'était briser les vitres. Dans toute autre circonstance, Duperron eût employé des railleries moins dures et moins brutales; mais il avait fort peu de temps devant lui et il fallait bien, d'ailleurs, proportionner la force de rétrille à Tépiderme qu'il se proposait

d'entamer. La discussion devint bientôt si vive que M. Morandier fit arrêter la calèche pour savoir ce qui se passait. Duperron prit la parole et raconta toute riiistoire des Dartichaut d'une manière si originale et si mordante, que tout le monde se mit à rire, excepté, bien entendu, madame Garan et le patient.

Gomme nous l'avons dit plus haut, M. Darty n'avait que de l'aplomb et de la faconde. Il manquait du véritable esprit, et surtout do cette assurance calme et fière de l'homme de cœur prêt à soutenir ses paroles de toutes les manières possibles, assurance qui est à l'effronterie ce que la fierté est à la vanité. Personne, d'ailleurs, ne l'aimait, à cause de ses airs suffisants, de sa servilité envers les gens hauts placés et de son insolence envers les autres. Tout le monde se mit à rire du récit de Fernand et de la pantomime désespérée de Darty qui levait les yeux au ciel et poussait dès exclamations dramatiques, à l'instar de toutes les innocences calomniées du boulevard*

âOO LES AMOURS DU BEAU 6USTA\E

Abandonné de tous, Darty tenta un dernier effort pour se raccrocher à M, Morandier; mais ce dernier, furieux d'apprendre qu'il avait été joué, envoya promener le banquier < dëmillionnarisé > d'une façon plus commerciale que parlementaire.

Ainsi qu'il arrive en pareille circonstance aux individus de l'espèce de Darty, ce dernier perdit complètement la carte.

Il appela la malédiction céleste sur M. Morandier et sur Duperron, et quitta la caravane en disant que le soleil du lendemain ne descendrait pas à l'horizon avant qu'il n'eût lavé dans le sang les insultes de Duperron et le manque de parole qu'il persistait à reprocher à M. Morandier.

Cette menace fut pour ce dernier le trait que les Parthes décochaient en fuyant. Le digne négociant commença à réfléchir que sa mauvaise humeur l'avait poussé bien loin. Le duel qu*il entrevoyait à l'horizon, soit pour lui, soit pour son £ls, lui semblait une épée de Damoclès des plus désagréables.

i^'lL

LÈâ AMOURS DU ËEAti GUSTAVE iOi

Fernande qui voulait le rassurer, fut reçu, suivant Texpression consacrée , comme un chien dans un jeu de quilles. Il prît ce prétexte pour se retirer à son tour et quitta la petite caravane dont le retour fut moins gai que le départ.

Furieux des épigrammes que madame Garan lui avait lancées au moment où il partait, et désolé du regard plein de tristesse et de reproches que lui avait jeté mademoiselle Morandier, Fernand épancha sa colère sur

son pauvre cheval. Il traversa comme une flèche Tunique rue des Eaux-Chaudes. Mais il était écrit que toute sa diplomatie ne le sauverait pas de la rencontre qu'il voulait éviter. Au moment où il passait devant Thôtel de France (il y a une maison de ce nom dans tous les établissements d*eaut des Pyrénées), il leva machinalement les yeux et aperçut à une croisée de Thôtel une jolie tête brune qu'il n'eut pas de peine à reconnaître. Quelques mois auparavant, ce charmant point de vue lui aurait fait pousser

une exclamation Se Joie* Cette fois, au contraire, nous avouons à sa honte que ce fut un mot d'impatience qui lui échappa. Il éperonna son cheval de plus belle» et fila comme un trait, sans avoir môme aperçu Justin qui, debout sur la porte de Thôtel, remuait les bras comme un télégraphe pour lui faire signe de s'arrêter.

Jeune encore, fort jolie et surtout trèscoquette, madame PreuîUy changeait quelquefois d'inclination ; mais elle ne pouvait admettre qu'on en fît autapt à son égard, et que le cœur qui lui avait appartenu se donnât si promptement à une a^itre femme. Ce n'était pas une Pénélope, tant s'en fallait. Elle avait un peu fait parler d'elle. Néanmoins, comme elle jouissait d'une grande fortune et appartenait à une famille de fonctionnaires très-haut placés, on la recevait partout.

Fernand regrettait maintenant de n'être pas allé la voir aux Eaux-Chaudes le jour même, bien qu'il ignorât pourtant comment sa visite

p ^ût été reçue par madame Preuilly. D'après ce qu'avait dit Justin^^elle était accompagnée

. d*un nouveau Sigisbé, qui aurait bien pu n'être pas satisfait de la rentrée 4'un prédécesseur si récemment détrôné.

Tout en se justifiant à ses propres yeux par cette dernière considération, Fernand n'en comprenait pas moins que madame Preuilly devait être mal disposée à son égard. Cela le tourmentait beaucoup.

Il était fort malheureux pour Fernand qu'il n'eût pas remarqué le signe télégraphique de Justin.

Aussitôt après le départ de la caravane pour Gabas, Justin s'était rendu aux Ëaux- Chaudes, et s'était présenté chez son ancienne maîtresse, madame Preuilly, sous prétexte de lui demander un certificat.

Le drôle avait son plan. Tout en répondant à madame Preuilly, qui le questionnait sur les baigneurs des Eaux-Bonnes , il trouva moyen de glisser dans la conversation le nom de Duperron. La veuve ne manqua pas

LES AMOURS DU fiEAU GUSTAVE

de questionner le rusé domestique au sujet de son ancien adorateur.

— Ah ! madame, j'ai appris de drôles de choses sur son compte, répondit Justin après s'être fait un peu prier.

— Quoi donc?

— Eh bien, madame, il s'appelle Gustave et non pas Fernand.

— C'est son frère, qui s'appelle Gustave.

— • Non, madame. Voici la chose : je la tiens d'Antoine Cholage, un valet de chambre de mes amis, qui est du même pays que ces messieurs Duperron, et qui les connaît depuis leur enfance.

Il y a M. Fernand et M. Gustave. Ce dernier, le plus jeune, est celui que madame a rencontré en Suisse, et qui est maintenant aux Eaux-Bonnes.

— Gomment se fait-il alors qu'en Suisse il portât le nom de Fernand?

— Parce qu'il avait pris celui de son frère. Il paraît, sauf le respect que je dois à madame, que M. Gustave est un petit hypo*

crite, qui fait le sage et le raisonnable au près de son oncle, mais qui n'en vaut pas mieux. Tandis qu'on le croit à son château de PierzaCy il court les aventures. Afin que son oncle ignore ses escapades, il prend alors le nom de son frère, et se fait appeler Fernand. Toutes les fredaines que commet M. Gustave y tombent ainsi sur le dos de M. Fernand. Madame comprend-elle ?

— Parfaitement, répondit la jeune femme,

qui donna d'autant plus facilement dans le

panneau qu'elle ne voyait aucun motif pour

« que Justin cherchât à la tromper.

Vers cinq heures et demie, Duperron, qui allait et ' venait dans le jardin anglais comme un loup dans sa cage, vit enfin paraître la petite caravane. Le cœur inquiet et palpitant, il courut au devant de ses amis. Comme Havel dans le Caporal et la Payse, il aurait bien voulu n'être pas dans sa position.

M. Morandier et sa fille lui firent un accueil glacial. La malignité satisfaite rayonnait sur

la physionomie hypocritement compatissante de Coralie.

— Monsieur Duperron, j*ai à causer avec vous, dit M. Morandier de son ton le plus grave. Voulez-vous bien m'accompagner à rhôtel.

Fernand sinclina et suivît le négociant.

Madame Garan et Léonie rentrèrent avec eux, mais elles restèrent toutes deux dans la chambre de Léonie, qu'une simple porte séparait de celle de son père.

Toujours grave et majestueux comme la statue du Silence, M. Morandier fit signe à Duperron de prendre un siège, puis il s'assit lui-môme devant son bureau.

— - Monsieur, commença Fernand, je vous...;

— Pas un mot maintenant , interrompit Morandier d'un ton solennel. Quand j'aurai achevé cette lettre je suis tout à vous...

Et il se mit à^ écrire, écrasant le papier sous sa plume et lançant des jambages effervescents qui annonçaient des pensées bien

énergiques. Jamais Fernand n'avait eu tant de peur de sa vie.

— Â qui diable écrit-il ? se demandait le pauvre garçon. Pourquoi ce mystère, ce délai, ce ton solennel? Que va-t-il me dire;?

Lorsque la lettre fut terminée, Morandier se leva avec la môme vigueur et la môme solennité qu'il avait mise à récrire, et sonna. Un domestique de Thôtel ouvrit la porte.^

— Cette lettre à la poste immédiatement ! dit Morandier, qui aurait fait envie à la statue du commandeur par son impassible gravité.

~ Je crains qu'il ne soit trop tard, monsieur, fit observer le domestique.

— Voici cinq francs pour vous si elle part. Attendez...

11 reprit la lettre des mains du domestique et en montra l'adresse à Fernand.

— c M. Camille Baumin, quai d'Orléans, au Havre, > lut le pauvre Dupérron de plus en plus intrigué.

— Allez ! dit le négociant au domestique

qui partit avec une vitesse de cinq francs la course.

' — Monsieur, je vous en conjure... reprit Duperron.

— Encore cinq minutes de patience, interrompit le solennel Morandier.

Il prit un morceau de papier et se mit à le rouler entre ses doigts en regardant le plafond afin d'éviter le regard suppliant de sa pauvre victime.

Le domestique reparut haletant, mais rayonnant.

— La lettre est en route, monsieur, s'écriat-il. Je suis arrivé comme la voiture partait.

— Voilà vos cinq francs, dit le négociant. Allez.

— A nous deux maintenant,, reprit-il en se retournant vers Duperron.

LK8 AMOURS DU BBAU GUSTAVS , 311

— Oui, monsieur ; . ma nièce Goralie m'a appris ce que madame Preuilly n'avait pu me

dire.

— Comment, vous croyez que j'ai voulu séduire madame Garan, moi? s'écria Fernand. Elle vous Ta dit, elle, tandis qu'au contraire...

— Monsieur ! s'écria Goralie, qui s'élança dans Tappartement, oubliant dans sa colère qu'elle révélait ainsi son indiscrète curiosité et celle de sa complice.

La pauvre Léonie, toute rouge et toute confuse, restait on effet sur le seuil, mourant d'envie de suivre sa cousine et craignant d'être renvoyée par son père. Heureusement pour elle, M. Morandier était tellement absorbé par la discussion de Fernand et de Goralie, qu'il ne remarqua pas la présence de sa fille.

— Que signifie t cet au contraire », monsieur? demanda Goralie en s'avançant vers Daperron assez embarrassé.

— Il signifie, madame, que loin d'avoir eu

Slf LK8 AMOURS DU BEAU GUSTAVE

aucun projet de séduction à votre égard, j'éprouvais pour vous un tel sentiment de respect et de vénération...

— On dirait à vous entendre que j'ai soixante ans, murmura Goralie avec aigreur,

— Voyons, voyons, ne nous querellons pas, interrompit M. Morandier qui prévit un orage. Monsieur Gustave, vous m'avez mal compris. Je voulais dire que Goralie m'a expliqué, relativement à votre liaison avec madame Preuilly, ce que cette jeune femme elle-même ne pouvaitdécemment m'avouer. Du reste, mon jeune ami, désormais la feinte est inutile. Nous savons que vous nous avez joués avec vos airs de rosière et de garçon timide. Ge n'est pas généreux de compromettre ainsi votre pauvre frère, qui a déjà bien assez de peccadilles sui* son compte sans que vous le chargiez encore des vôtres.

— Gustave! des peccadilles?...

— Eh non ! votre frère Fernand. Ne faites donc pas l'étonné. Madame Preuilly nous a tout expliqué. Lorsqu'elle vous a connu en

— Je sais tout, monsieur Gustave... tout, monsieur Gustave j dit M. IVTorandier en appuyant sur le pom.

— Pourquoi contînue-t-il à m'appeler Gustave alorsj se demanda Fernand.

— Une des amies de ma nièce, madame Preuilly, que nous sommes allés visiter aux Ëaux-Chaudeâ, nous a dit qu'elle vous avait connu en Suisse. Vous comprenez, monsieur Gustave, en Suisse!

— Je vous en prie, monsieur Morandier, ne me condamnez pas sans^ m'en tendre. Depuis que j*ai vu votre, charmante fille...

— Ta, ta, ta, ta, interrompit le négociant laissons ma fille de côté, s'il vous piatt,

mon jeune àmi. Il ne s'agît pas d'elle, mais de vous. Je comprends maintenant vos efforts pour éviter qu'on s'arrêtât aux Eaux-Chaudes. Vous sentiez bien que votre fourberie allait se découvrir. Ah! monsieur Duperron! mon* sieur Duperron !... C'est très-mal ce que vous avez fait là, monsieur. Prendre le nom de votre frère!

. — Ah ! monsieur, je vous jure que c'était dans les intentions les plus loyales!

— Les plus loyales! s'écria Morandier en bondissant dans son fauteuil dont les gémissements douloureux firent un accompagnement aux cris d'indignation du négociant... les plus loyales ! Ah ! monsieur Gustave !

— Encore Gustave ! se dit Duperron tout à fait dérouté.

— Des intentions loyales lorsque vous vous proposiez de séduire une femme mariée ! reprit Morandier qui faisait allusion à madame Preuilly.

' — Moi^ monsieur ! fit Duperron qui se figura qu'on voulait parler de madame Garan.

Suisse, vous portiez le nom de Fernand ; ce nom, celui de votre frère atné, est celui que vous prenez lorsque vous voulez faire quelque escapade hors de Pierzac. Tandis que votre pauvre oncle vous croit à votre château et plongé dans l'agriculture, vous faites vos petites fredaines qui retombent naturellement sur ce pauvre Fernand.

— Gomment, monsieur, on vous a dit tout cela? s'écria Fernand qui ne savait encore s'il devait se réjopir ou se désoler de ce nouvel incident, dans lequel il devinait la main de Justin.

— Oui, monsieur. Quant à la femme que vous avez cherché à séduire lors de votre voyage en Suisse, madame Preuilly en a parlé comme d'une de ses amies intimes, mais sa rougeur la trahissait, et Goralie nous a complété l'histoire. Évidemment cette pauvre jeune femme voulait parler d'elle-même. Oh ! monsieur Gustave !

— Oh ! monsieur Gustave ! répéta madame Garan.

îiÀ LES AMOURS DU BEAU GUSTAVE

— Oh ! monsieur Gustave ! dirent les yeux attristés de Léonie.

— Ainsi, reprit Duperron, vous êtes persuadé maintenant que ce pauvre Fernand est beaucoup moins coupable qu'on ne le croyait?

— Parbleu !... Mon Dieu, moi je ne suis pas un père plus exigeant qu*un autre, je sais ce que sont la plupart des jeunes gens... mais vous comprenez bien que vos propres escapades, réunies à celles de Fernand sur la tôte de ce dernier, formaient un total par trop considérable.

— Sans doutCy sans doute ! fit vivement Duperron emporté par son idée.

— On dirait que cela vous fait plaisir, remarqua M. Morandier... Tant mieux, tant mieux, mon jeune ami. Je vois que vous prendrez plus gaiement que je ne Tespérais la nouvelle que j'ai à vous annoncer.

— Laquelle, monsieur?

— Mon Dieu, monsieur Gustave, j*en suis vraiment désolé ; mais vous devez comprendre

que désormais tout projet d'union entre ma fille et vous devient impossible.

— Je comprends, monsieur, répartit Fernand d'un ton offensé. Soyez persuadé que mon oncle interprétera comme moi votre refus. Après avoir repoussé Taîné de ses neveux sous le premier prétexte venu, vous avez réussi à trouver une autre excuse pour refuser le second. En définitive, l'union projetée entre nos deux familles vous déplaît, et vous êtes enchanté d'y renoncer tout en ayant l'air d'avoir la main forcée. Mon oncle vous dira ce qu'il en pense, car je vais lui écrire dès ce soir.

^ Et moi, monsieur, je viens de lui écrire pour lui annoncer mon consentement au mariage de Léonie avec votre frère Fernand. Je vais vous montrer la minute de cette lettre, afin de vou$ prouver que ma détermination est irrévocable.

— Mais, mon père, s'écria Léonie en courant à lui, je ne connais pas M. Fernand, moi, et Je ne veux pas que...

fl6 LES AMOURS D0 BXAU GUSTAVE

— De grâce, mademoiselle, ne contrariez pas M. votre père , interrompit vivement Duperron à voix basse.

— Soit, monsieur, répondit Léonie avec dépit. Puis<iue cela vous fait plaisir que j'épouse monsieur votre frère...

— Quoi, mademoiselle, dit Fernand, ravi de cette émotion, malgré tout ce qu'on vous a dit de moi, vous pourriez me pardonner ?

— Non, monsieur, s'écria la jeune fille, pas maintenant... plus tard... peut-être... auraisje pu.... si vous vous étiez corrigé, mais tout à fait corrigé...

— Voilà, mon cher monsieur, ce que j'ai écrit à votre oncle , dit M. iMorandier en montrant à Fernand le brouillon de sa missive, qu'il lut à haute voix en scandant chaque parole:

c Mon cher Baumin, depuis votre lettre en date du 18 courant, il est survenu des circonstances dont je vous informerai ultérieurement dans une lettre plus détaillée, qui rendent impossible le mariage projeté entre

LES AMOURS DU BBAU GUSTAVE il?

ma fille et votre neveu Gustave. J'ai appris, en même temps, que Fernand, voire autre neveu, était beaucoup moins répréhensible que nous ne l'avions supposé tous les deux. En conséquence, et pour vous prouver que je tiens toujours à former Talliance ëe nos fafflilles, j'accorde par la présente la main de Léonie à votre neveu Fernand et je vous engage ma parole à cet effet. Vous savez que Saturnin Morandier n'y a jamais failli, et qu'elle a toujours valu contrat entre noas.

1 Fixez vous-même le jour de la noce et tâchez de nous faire expédition de votre

propre personne pour ledit jour, afin d'embrasser votre vieil associé et fidèle ami. >

> Saturnin Morandier. »

— Voilà ce que j'ai écrit à votre oncle, reprit Morandier après avoir achevé la lecture du brouillon qu'il remit à Fernand. Ne m'en veuillez pas de cette précipitation , monsieur Gustave. J'ai voulu nous épargner à tous deux, à vous des instances inutiles, à moi des refus très^pènibles, car, au fond, je

^ Si8 LX8 AMOURS DU BEAU GUSTAVE

me sens, malgré tout, une certaine affection pour vous.

— Ainsi, monsieur, tout espoir est perdu pour moi ? dit Fernand du ton le plus lugubre.

"- Ma parole est engagée, monsieur Duperron, c*est tout dire... Nous resterons amis; mais... Qu'as-tu donc, toi ? s'écria-t-il en se tournant vers sa fille qui, à bout de forces, venait de se laisser tomber sur une chaise, et couvrait sa figure de son mouchoir pour cacher les larmes qui commençaient à ruisseler sur ses joues.

— Léonie , mon ange bien-aimée I... vous pleurez!... s'écria Duperron en se jetant aux genoux de mademoiselle Mor^ndier dont il couvrait les mains de baisers.

— Laissez-moi, monsieur, répondit la pauvre enfant dont la fierté luttait en vain contre la douleur. C'est vous qui l'avez voulu.

— Ah çà ! voyons est-ce que ;le chagrin vous fait perdre la tête ? s'écria le négociant en prenant Duperron par le bras pour Téloi-

gner de Léonie, dont il continuait à baiser les mains et qui se laissait faille, sans doute par distraction.

— Mon cher monsieur Morandier, mon excellent beau-père! reprit Fernand en sautant au cou du négociant abasourdi.

— Quelle est cette nouvelle comédie î demanda M. Morandier, qui se débarrassa assez rudement des étreintes de ce gendre obstiné,

— C'est moi qui suis Fernand, dit , Duperron.

— A d'autres, fit Morandier, moitié riant, moitié fâché. Vos ruses sont trop connues maintenant, mon cher ami.

— Vous jouez parfaitement la comédie , monsieur, fit observer madame Garan avec un sourire aigre-doux ; mais, cette fois, nous savons trop bien à quoi nous en tenir.

— Je vous jure!... reprit Fernand.

— Encore ! dit Morandier...

Et de trois Quand nous serons â dix nous ferons une croix.

9f0 LKS ÀVO0B« BU BEAU GUSTAVE

— Je vais vous prouver...

•— Et la lettre de présentation de monsieur votre oncle?

— Il l'avait envoyée à Gustave. Mon frère ne voulait pas quitter Pierzac, parce qu'il était amoureux de cette Jeanne . Seillan dont nous parlions tout à Theure. Nous avons changé de nom, et il m'a remis la lettre que je vous ai portée.

— £t madame Preuilly, monsieur? demanda madame Garan.

— Diable ! se dit Fernand... C'est Gustave qu'elle a vu en Suisse, répondit-il^ effrontément à haute voix. Elle m'aura pris pour lui ce matin. J'ai passé très-vite. Nous nous ressemblons beaucoup. , '

— Et mon neveu Urbain, monsieur Duperron? II vous a bien reconnu pour Gustave, lui, cependant!

— Vous m'y faites songer , s'écria Duperron! Je cours le chercher.

— Vous n'irez pas bien loin, dit Morandier... le voici; je reconnais son pas.

IiKS ABiOUBS DU BEAU GUSTAVE 891

A ce moment même, en effet, Garan frappait à la porte. Duperron courut à lui, le prit par le bras et l'amena au milieu du salon.

— Voyons, mon cher ami, lui dit*i], quel est mon vrai nom ?

— Duperron, parbleu ! répondit Urbain en examinant d'un œil initiuiet les figures agitées qui Tentouraient.

-^ Ce n'est pas cela que je vous demande. Mon prénom?

— Gustave, répondit Garan, fidèle à sa consipe.

— Vous voyez bien ! . s'écrièrent à la fois M. Morandier, Léonie et madame Garan.

-^ Attendez donc , attendez donc , reprit Fernand, qui continua en s'adressant à Urbain. Tout est éclairci maintenant, mon cher ami; j'ai avoué notre ruse... C'est mon véritable prénom qu'on vous demande... Comprenez-vous ? mon véritable prénom.

— Oui, je comprends bien, murmura Garan fort embarrassé, car son oncle et sa femme le regardaient avec des physionomies cour-

ttf LES AMOUaS DU BEAU GUSTAVE

roucëes qui le meuaçaient d'un oragq procbain.

Vous nous avez donc trompés ? lui dirent en môme temps Morandier et Goralie.

•— Ils vont être furieux, songeait le pauvre courtier. Ce sera des scènes... des... Ah! ma foi tant pis! dit-il à demi-voix à Duperron; c'est vous qui l'avez voulu ; après tout, je ne puis pas me brouiller avec toute ma famille à cause de vous.

— Eh bien? demandèrent Morandier et Gorali^ d'un ton de ^lus en plus menaçant.

— Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, répondit Garan rouge d'émotion.

— Ainsi, c'est M. Gustave Duperron?

Garan s'inclina par un geste qui pouvait

passer pour affirmatif.

— Est-ce clair? dirent M. Morandier et Goralie, en se tournant vers Duperron qui frap* pait du pied avec impatience.

— G'est à en perdre la tête! s'écria le pauvre garçon... Ah! mes lettres!... Je suis sauvé ! reprit-il joyeusement. Je vais vous

LS6 AUOUaS DT7 BBàU GUSTAVE

donner d'autres preuves., contiuua-t-il en ouvrant son portefeuille.

— Voyons, dit M* Morandier en tendant la main.

Fernand prit la première lettre venue. En ia dépliant pour la remettre tout ouverte à M. Morandier , après lui en avoir montré l'adresse, ses yeux tombèrent sur les mots suivants qui commençaient Tépître : c Si Je ne reçois pas pour la fin de ce mois les quatre mille francs que vous me redevex sur ma facture d'il y a deux ans, je vous préviens... »

— Un créancier en souffranoA ! se dit Fernand, qui replia la lettre précipitamment.

— Eh bien? fit M. Morandier qui tendait toujours la main.

— A l'instant, monsieur, répondit Fernand ouvrant une autre lettre et lisant à part : « Mon petit Fernand chéri. »

Il paraît que ce préambule était encore plus compromettant que le premier, car répître

en question fat promptement réintégrée dans le portefeuille.

-^ Ces lettres ne sont pas assez concluantes, voyez-vous, dit Duperron à M. Morandier, qui commençait à simpatienter de ce manège. J'en veux une qui... Ah! enfin!... récriture de mon oncle!...

— Donnez» fit M. Morandier en tendant la main.

La lettre que Fernand parcourait des yeux commençait ainsi : c Vos dettes et vos scandaleuses amours... >

Il n'est pas besoin de demander si cette troisième éptii^e subit le sort des deux premières.

— Voyons , vous moquez-vous , à la fin î s'écria M. Morandier.

— L'adresse n'y était pas, fit Duperron qui poussa un soupir de soulagement en ouvrant une quatrième lettre dont l'écriture était de son frère. Lisez, iMonsieur, conlinua-t-il en tendant la lettre à M. Morandier.

Celui-ci se précipita dessus comme un fau- '

I con sur sa proie, et s'assit pour lire plus à ' son aise ce précieui document. Sans faire / semblant cle rien, Léonie appuya la main sur le dossier du fauteuil par un geste caressant, et lut par-dessus Fépaule de son père.

Pendant tout ce temps, Duperron, encore tout exaspéré du mauvais tour que venait de F lui jouer Urbain Garan, disait d'un air. né- , gligent et tout en s*essuyant le front :

i — Chaque fois que je reçois une lettre de

! mon frère, le garçon le plus sentimental que j *

je connaisse, je pense à Tépître d'une certaine dame qu'on m'a^montrée un jour. Cette dame était vraiment née pour comprendre Tiustave , continua-t-il en se tournant vers Goralic, afin de ne pas voir les gestes désespérés du malheureux Car an.

— Duperron ! murmura ce dernier d'un ton suppliant.

— Cette lettre commençait ainsi , reprit ^impitoyable Fernand : c Étoile de ma vie, ô toi dont l'aniour est pour le cœur de ton ËléoQore ce qu'est la rosée pour l'herbe

326 LfiS AMOURS DU BEAU GUSTAVE

altérée, ce qu'est Tastre des nuits pour... >

— Monsieur, au nom du ciel ! pas un mot de plus devant mon mari, dit madame Garan ^ à demi-voix, en saisissant le bras de Fernand par un geste suppliant.

— Taisez-vous donc, malheureux ! murmurait de l'autre côté Garan dont le front ruisselait de sueur.

— Tiens, tiens, tiens ! pensa Duperron aurais-je donc fait coup double?

— M. Darty est un misérable, murmura madame Garan à Toreille gauche de Duperron. Voilà donc pourquoi il refusait de me rendre mes lettres... Soyez généreux, monsieur, et je vous jure de vous appuyer de tout mon , pouvoir auprès de mon oncle.

-— Ce diable de Fernand est impayable avec ses liistoires, disait M. Garan à l'oreille droite de Duperron en riant d'un rire forcé ;... car c'est bien Fernand, ma chère amie, il faut même que j'aille détromper mon oncle... Allons, venez, mon cousin.

— Pardon , dit Coralie en retenant Fer-

nand... Un mot, monsieur Duperron... Promettez-moi , monsieur , murmura-t-elle , que mon mari ignorera toujours...

— Je vous le jure, répondit Fernand.

~ Tenez, mon cher ami, disait Garan en entraînant Duperron vers M. Morandier, il faut que je vous avoue la vérité... Dans les premiers temps de nos amours, ma femme avait désiré que je lui donnasse un petit nom connu de nous seuls... vous comprenez... une idée de femme! A Bade, pour faire comme les autres, pour plaisanter, j*ai eu la sottise de vous lire quelques passages de ces maudites lettres, déjà fort anciennes, comme si elles m'avaient été adressées tout récemment par quelque maîtresse. Eh, eh, vous coipprenez cela, vous?... Une simple plaisanterie. Mais si, par malheur, ma femme savait cela!...

— C'était une édition à plusieurs exemplaires, pensa Duperron , l'une à l'amant , l'autre au mari... Économie de rédaction. Je n'en soufflerai mot, reprit-il à haute voix.

228 LES AKOtRS DO BKAO GUSTAVE

Tandis que Garan confirmait les assertions de Duperron à M. Morandier, qui ne savait trop comment prendre la chose, on frappa à la porte de la chambre.

Le domestique courut ouvrir. Alors, suivant la méthode employée par tout romaofeuilleton bien appris pour rendre compte des événements dramatiques:

Darty parut sur le seuil.

Il lit son entrée d'un pas solennel.

Boutonné jusqu'au menton,

Les bras croisés,

L*air sombre,

Les sourcils froncés,

Il réalisait Tidéal du duelliste.

11 s'avança vers M. Morandier,

Et lui dit :

— Monsieur! avant de recourir aux mesures pénibles, mais impérieuses, que m'impose le devoir de mon honneur ; avant d'arriver à des extrémités qujs je déplorerais, je viens vous demander, pour la dernière fois.

LES AMOUliS DU BEAU GUSTAVE 299

monsieur, si vous comptez, oui ou non, tenir la promesse que vous m'avez faite.

— Je ne vous ai fait aucune promesse, monsieur, interrompit M. Morandîer avec vivacité.

— Enfin, monsieur, quelles sont vos intentions relativement à mademoiselle votre fille ?

— Vous êtes bien curieux, monsieur, répondit Morandier, qui puisait une singulière assurance dans la présence de Fernand, :dont la réputation de duelliste ne lui paraissait plus si déplaisante en ce moment.

— Monsieur ! fit Darty avec l'expression du Jupiter Tonnant.

— Eh bien, monsieur, répondit le négociant, prenant enfin son parti, mes intentions sont de marier Léonie le plus tôt possible avec M. Fernand Duperron, que j*ai Tbonneur de vous présenter.

— Vous voulez dire M. Gustave?

— Non pas, non pas ; tout s'est éclairci. Mon gendre est bien Fernand Duperron que

voici et qui pourra vous eonlirmer mes paroles.

Puis M. Morandier se retira un peu à l'écart, laissant les deux rivaux en face l'un de l'autre et s'applaudissant intérieurement de s'être personnellement tiré d'affaire.

Un peu abasourdi, Darty se retourna vers ' madame Garan et lui dit tout bas :

— Que signifie?...

-* Vous êtes un misérable! répondit d'une voix basse, mais vibrante, la belle Marseillaise.

— Gomment ? s'écria Darty, qui marchait de surprise en surprise.

•— Je suis heureux de renouveler connaissance avec vous, monsieur, dit Fernand, en prenant la parole d'un ton à la fois ferme et railleur qui contrastait singulièrement avec celui qu'il avait conservé jusque-là ; car, d'après ce que vous m'avez dit l'autre jour, nous nous sommes déjà rencontrés le fleuret à la main.

LES AMOURS DU BSÀU GUSTAVE 2Si

— Je me suis trompé, balbutia Darty ; c'était avec M. votre frère.

^— Quand je vous disais, à propos de madame Preuilly, que Gustave et moi nous nous ressemblions beaucoup! s*écrla Fernand en se tournant vers son Aitur beau-père. Monsieur, reprit-il en s'adressant cette fois à Darty, tout à l'heure vous demandiez une explication à M. Morandier ; vous comprenez que c'est moi, son gendre, que cela regarde désormais. Je me mets entièrement à votre disposition.

Darty s'inclina d*un air assez embarrassé. Sa mine belliqueuse avait complètement disparu.

— Mon Dieu, monsieur, reprit-il, du moment que vous êtes M. Fernand Duperron, je sens bien que des engagements antérieurs... (>cela change toute la question... Je n'ai jamais eu l'intention... seulement je regrette...

Il n'y a rien de plus pénible pour les gens de cœur que le spectacle de la lâcheté, même de la lâcheté d'un ennemi.* Quel que *

232 LBS AMOUaS DU BEAU GUSTAVE

fût le ridicule, pour ne pas dire plus, de la position dans laquelle se trouvait M. Darty, il pouvait encore, avec du courage et de ki fermeté, quitter le champ de bataille, non pas avec les honneurs de la guerre» mais au moins sans encourir le mépris de ses adversaires* Malheureusement le courage lui faisait complètement défaut. Ainsi que tous les fanfarons mis au pied du mur, il s*y aplatissait comme un ballon crevé. En voyant sa platitude, Fernand cessa de le railler et lui tourna le dos. Tous les autres en firent autant. '

Darty commença une tirade que personne n'écouta, et sortit enfin en murmurant des menaces qu'il ne prononça bien distinctement qu'une fois dans le vestibule et hors de la portée des oreilles de Fernand.

Lorsqu'il eut disparu, Morandier se retourna vers Garan et lui dit en secouant la tête :

— Voilà les hommes!... Quel poltron!...

Pour moi, je m'étais toujours défié de la bravoure de cet individu-là.

— Comment ! mon oncle, répondit Urbain, l'autre jour encore, vous disiez...

— Que je ne comprenais pas ton engoûment pour lui... G*est vrai... 11 te prend comme cela des amitiés subites!...

— Allons, boni c'est moi maintenant.

— Dame, c'est comme cela. A propos, monsieur Fernand, et la nièce de ce Dartichaut ?

— Soyez tranquille, répondit Duperron, je vous donne ma parole qu'elle ne deviendra pas la belle-sœur de mademoiselle votre fille. Je connais Gustave, et j'en sais assez ' maintenant sur sa belle pour être certain de le guérir de sa folie.

— Ah ! les hommes, les hommes ! fit le négociant en levant les yeux au ciel.

Il allait entamer une diatribe contre l'humanité , mais Coralie l'interrompit en lui montrant M. Duperron et Léonie qui causaient ensemble.

— Quel joli couple ! dit-elle en élevant la voix de manière à être entendue de Fernand.

234 LES ÀKOUaS DU BEAU GUSTAVE

Je suis sûre qa'ils feront un charmant ménage.

— Gomme ton mari et toi, ma chère amie, répondit gracieusement M. Morandier.

— - Merci bien l pensa Fernand, peu flatté de la comparaison;

— C'est moi pourtant qui ai fait ce mariagelày dit Morandier, passant son bras sous celui de Fernand, en lui montrant M. et madame •Garan. J'ai la main heureuse» n'est-ce pas?

•^ Certainement , certainement ! murmura Duperron.

— II y a bien encore quelques points obscurs dans tout ceci, monsieur Fernand, dit tout bas Léonie à Duperron...

— Qu'importe ? répondit tendrement le jeune homme, pourvu que vous ne doutiez ni de mon amour ni de ma résolution de consacrer tous mes soins, toutes mes pensées à votre bonheur.

— Tu vois, ma chère Léonie, dit madame Garan qui tenait, et pour cause, à se mettre

au mieux avec Duperron, tu vois qu'il te reste la plus belle part : Tavenir.

— Et à nous le passé, soupira Urbain en regardant tristement sa femme qui lui tourna le dos.

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