II DÉDICACE
entraîner par quelques souvenirs de mon séjour à Château-Lavallière.
Perméttez-moi donc, madame, de placer ce livre sous votre patronage, et de vous l'offrir comme un témoignage du respectueux dévouement.
De votre très-humble et très-obéissant èerviteur,
Alfred de BRÉHAT.
UN
DMME A TROUVILLE
TrouYille, dans le Calvados, est un des plus jolis établissements de bains de mer que nous ayons en France. Naguère encore , c'était une bourgade habitée par une trentaine de pêcheurs. Quelques aniièes ont suffi pour en faire une ville dont la plage sablonneuse l'emporte de beaucoup sur le semis de galets de Dieppe et d'Étretat, et dont le séjour à Tépoque des bains offre aussi bien plus d'agréments et de gaieté.
Avoir cette ville, blottieaupiedd'uncoteau,surla rive droite de la Touque on dirait un nid de petites
4 UN DRAME A TROUYILLE ^
maisons blanches et vertes. Le long de la rivière s'étendent les vieux quartiers occupés pour la plupart par des pêcheurs et par des marchands. Sur la grève, depuis la place de la Cahote jusqu'à la maison de M. Vallée (au père duquel Trouville a dû en grande partie sa prospérité) , s'échelonnent une foule de jolies maisons nouvellement bâties et précédées pour la plupart de jardins dont la mer vient baigner les murs.
A partir de ces habitations commencent d'autres maisons qui remplissent la vallée et s'échelonnent, jusqu'à la côte , sur le flanc de la colline que domine le chalet de M. Cordier. Cette élégante et hospitalière habitation, que son propriétaire ouvres! gracieusement aux étrangers, semble planer audessus de Trouville , et déroule jusqu'à la mer ses riants jardins, d'où l'on aperçoit de superbes points de vue.
Le moment le plus brillant de Trouville est du 20 juillet au 2S août. Passé cette époque, l'invasion des collèges et des pensions prend des proportions désespérantes. Il devient alors impossible de circuler sur la terrasse sans être heurté par quelque bachelier en herbe. Tout étourdis de leur récente liberté, les lycéens s'élancent à toute vitesse comme des chevaux emportés , s'accrochent à vos habits,
renversent vos chaises ou donnent le mal de mer aux cœurs sensibles en se balançant avec frénésie sur l'escarpolette de la terrasse.
Depuis dix ans , le nombre des baigneurs augmente par une progression si rapide et si soutenue , que, chaque année, Ton est obligé de construire de nouvelles maisons , qui sont louées très-souvent avant d*étre complètement bâties.
Excepté 1856 et surtout 1857 (qui a été une année exceptionnelle) , nulle saison n'a laissé de plus T)rillants souvenirs aux habitants de Trouville que celle de 1855. Jamais une foule plus nombreuse, plus élégante et plus animée n'avait rempli le salon du Casino ou ne s'était promenée sur la grève aux heures des bains. On se disputait les maisons. Les plus beaux noms de France , aristocratiquement et financièrement parlant, comme dirait M. Prudhonmie, figuraient sur la liste des abonnés affichée à la porte du salon. Sur ce répertoire des étrangers s'étalaient des quartiers de noblesse à faire tressaillir un margrave allemand , et des millions qu'aurait salués M. de Rothschild lui-même. De somptueux équipages, des attelages à deux e* même à quatre chevaux, à grandes guides ou en Daumont, traversaient les rues, emportant en promenade et en partie de plaisir des femmes élé-
gantes, coiffées de ces channants chapeaux d'été qai remplacent agréablenmt aux bains de mer l'affreux petit bonnet, décoré da nom de chapeau^ qne ces dames plaquent sur leurs chignons pendant l'hiver. Des cayaliers et des amazones galopaient snr la grëye et sur les routes qui condaisent aux nombreux buts d'excursion que le touriste rencontre aux environs de TrouvîUe.
Le 15 août 1855, toute la populatioa se pressait sur la plage, entre Testacade et la terrasse du salon, pour assister aux divertissements donnés à Toccasion de la fête, de l'empereur. Trouville est un des rares endroits où ces divertissements méritent leur nom. La municipalité les a bien organisés, et les étrangers y assistent volontiers. Sur la place de la Cahote, à Tangle du quai et de la {dage, une petite tente avait la prétention de protéger contre le soleil des gradins destinés aux autorités, ainsi qu'aux gens disposés à sacrifier trois francs pour être bieB placés. De cet endroit, principalement occupé par le monde élégant des étrangers, on découvrait la grève depuis Testacade, à gauche, jusqu'au banc de rochers situé à droite , qu'on appelle les Roches* Noires.
Trois rangées de femmes en grande toilette gar* nissaient les premiei^ gradins ou déployaient leurs
UN PaAUE A T^OUVILLS; 7
vastes crinolines sur les chaises placées m avant de la tente sur le bord du quai. Parmi ces élégantes , celle qui attirait la premiëro^ tous les regards était une femme de cinquante ans au moins , qui étalait au premier rang une toilette étincelant de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel. {In l'examinant attentivement, on était tenté de croire que quelque Pygmalion moderne avait trouvé moyen d'animer une poupée de Nuremberg , et d'en faire une créature humaine buvant, mangeait, marchant et surtout grondant et médisant. Malheureusement, le modèle était mal choisi. La nouvelle Pandore ne ressemblait en rien à son aînée, et sa toilette prétentieuse faisait encore ressortir sa laideur. Une ferronniëre en velours noir, avec un diamant au milieu, maintenait sur le front jauni de la noble dame un tour de cheveux qui versait ses anglaises éplorées sur un corsage de soie noire garni de force colifichets. Son ne^: sec et pointu produisait sur sa longue et anguleuse personne TeSet d'un bec de corbin sur une canne. Il avait l'air de servir de défense à deux lèvres minces et pâles , toujours pincées comme si elles avaient eu peur de laisser échapper le râtelier qui avait remplacé les trente-deux perles, depuis longtemps absentes, dont la nature avait jadis gratiêé madame Hildegarde de Grinbavau.
8 UN DRAVE A TROUYXLLE
Jamais caractère plus acariâtre et plus égoïste ne se logea dans un corps plus roide et plus disgracieux. Quand elle se mettait en mouvement, on était tout surpris de ne pas entendre craquer ses ressorts.
Fille d'un notaire de Provins, elle était restée jusqu'à trente-trois ans sans trouver à se marier. En 1841 , un pauvre diable de lieutenant, séduit par les douze mille francs de rentes que possédait mademoiselle Hildegarde Meurand, laissa de côté ses épaule ttes pour la conduire à l'autel. Mal en prit à tous les deux. Leur ménage ne tarda pas à devenir un enfer. Monsieur était infidèle ; madame se montrait exigeante et jalouse. Avec de pareils éléments, la discorde avait beau jeu. Madame tenait les cordons de la bourse, mais son mari tenait, dit-on , ceux de la cravache.
Au bout de deux ans, àla suite d'une conversation, émaillée d'injures et même de coups, M. de Grinbavau , abandonnant sa tendre moitié, s'engagea dans l'infanterie de marine et s'en alla se faire tuer dans les colonies. Il périt dans un combat contre les Maures. Son trépas , qui fut vraiment noble et glorieux, fit oublier tous ses torts. Sa femme même, qui aurait volontiers déblatéré contre lui pendant cinq heures d'horloge , en fît un trésor , un ange
UN DRAME A TROUYILLE 9
â*amour et de bonté, dès qu'elle n'eut plus à craindre son retour. Malgré cette tendresse posthume, elle se remaria en janvier 1848 à un brave négociant nommé Babolein Grosdot. n est bon d'ajouter, pour expliquer cette mésalliance, que le dit Grosdot possédait une fort belle fortune. Malheureusement pour lui , la crise de 1848 le ruina presque entièrement. Il se remit courageusement à l'ouvrage. Deux ans après, il était en train de refaire une seconde fortune, lorsque sa femme hérita tout à coup de cinquante mille francs de rente. Un vieux cousin, qu'elle n'avait jamais vu et dont elle soupçonnait
à peine l'existence, lui avait légué toute sa fortune. Jusque-là Hildegarde s'était fait appeler madame Grosdot de Grinbavau. Quand on lui faisait des objections sur ce dernier nom , elle répondait qu'ayant payé 32,000 fr. de dettes pour défunt M. de Grinbavau, elle avait acheté le nom assez cher pour avoir le droit de le porter. Comme vous voyez , c'était une femme d'ordre. Â partir de son héritage, elle signa de Grinbavau tout court. Ainsi que le disait un mauvais plaisant , elle ne voulut plus faire gros dos. Elle força en outre son mari à renoncer au commerce. Grosdot était la meilleure pâte d'homme qui fût an monde. Pour obtenir la paix,
1 consentit à tout et ne se montra inflexible que
10 tR DHAXB ▲ TROUYIX.LE
sur deux points ; il ne voulut jamais avoir de li* vrée, ni renoncer à la pipe, au domino et aux cra-* vates blàndies. U eut aussi beaucoup de peine à consentir à ce que sa femme l'appelât Alphonse au lieu de Qabolein ; mais il n'en conserva pas moins dans son intérieur une prédilection particulière pour ce dernier prénom qui était celui de son par* rain,
M. Grosdot de Grinbavau n'allait dans le monde qu'à son corps défendant. Le whist , le piquet et surtout le domino r^iiplissaient tous ses loisirs, de concert avec trois promenades qu'il faisait régulièrement chaque jour aux m&nes heures. Si le digne homme s'entendait mal aux usages de salon, en revanche il savait si bien faire valoir la fortune de sa femme et les débris de la sienne, qu'en 1856, le couple Grosdot de Grinbavau possédait quatre-vingt mille francs de rentes en terres , et surtout en rentes sur l'État ou en obligations de chemins de fer. Malheureusement pour le digne négociant , Hildegarde avait profité de la ruine momentanée de Babolein et de l'héritage qu'elle avait fait, pour s'emparer du gouvernement absolu. Elle en avait si bien contracté l'habitude, qu'au bout de deux ans , rien au monde n'aurait pu lui arra-* cher le sceptre conjugal. Son mari n'y smgea
UK DRAME A TROUTILLE 11
méxae pas. Pourvu qu'on ne dérangeât ni Theure de ses repas, ni celle de ses promenades et de ses parties de domino, Ali^nse^Babolejin s'accomoii^ dait de tout. Quand sa chère moitié grondait et tempêtait (ce qui lui arrivait siMivent), il commençait par mettre les mains dans ses poches et Tëcoutait tranquillement sans l'interrompre. Si l'orage se prolongeait, il allait se promener ou s'endormait da sommeil calme et tranquille de Tinnocenoe.
Au moment où commence cette histoire, une cour nombreuse de jeunes gens élégants entourait mi^dame de Grinbavau. S'épanouissant d'aise demëre son éventail , Hild^arde rappelait un peu (qu'on me pardonne cette comparaison irrespectueuse) la fable de L'âne ekargé de reliques. Les hommages dont elle s'enorgueillissait s'adressaient bien moins à elle« en efbt , qu'aux denx nîëees de son mari ai* sises h ses câtés.
L'une de ces jeunes femme» , l'atnée, Hermance Holmes, avait épousé trois ans auparavant un riche Portugaîa nommé don Manoël Gohrizo. Sa beauié avait quelque chose de saisbsant qui attirait les yeux anseitdt qu'elle entrait dans un salon. Une admirable chevelure brune , dont les mains du coiffeur avaient peine h contenir les tresses opulent^, formait comme un soyeux diad^e au-*dej5>sus d'un
front d'albâtre. Ses sourcils presque noirs et bien arqués faisaient ressortir le bleu de ses yeux qui rappelait celui de la pervenche. Son teint, blanc et rose , avait cette admirable carnation à la fois chaude et transparente des vierges de Murillo.
Elle était d'une taille moyenne. De splendides épaules et des bras ravissants lui donnaient une élégance et une dignité qui lui faisaient aisément pardonner son sourire souvent ennuyé , et la nonchalance un peu affectée de sa démarche et de ses paroles.
On Taccusait d'être assez fantasque, un peu coquette, et surtout d'aimer à réunir autour d'elle un cercle d'adorateurs, parmi lesquels, du reste, on assurait généralement qu'il n'y avait aucun heureux.
La sœur d'Hermance, plus jeune de trois ans, s'appelait Laure. Un aimable vieillard, le comte de Martigles, qui l'avait prise en amitié, la comparait toujours à ces libellules au corsage d'azur et d'émeraude , qui effleurent les prairies de leurs ailes de gaze. Il ne l'appelait que sa belle demoiselle. Plus mince et un peu plus grande que sa sœur , Laure avait en effet dans la taille, dans la tournure, dans la démarche , dans les gestes et dans toute sa personne enfin , une sorte d'élégance qu'on eût volontiers appelée aérienne.
Hermance ne pouvait aller dans un salon sans y faire sensation par son opulente beauté ; Laure, au contraire , passait souvent inaperçue au premier abord. Ce n'était qu'au second coup d'œil qu'on s'apercevait des reflets charmants de ses beaux cheveux blonds, plus épais encore que ceux de sa sœur et d'une finesse inouïe. De petites taches orangées moiraient le gris bleu de ses grands yeux , et leur donnaient de loin une teinte vert de mer qui devenait plus ou moins foncée suivant les émotions qu'éprouvait la jeune fille , et doublait ainsi le charme et l'expression de son regard.
Pareilles aux feuilles de rose qui se referment aussitôt que cesse la brise qui les a entr' ouvertes, les lèvres de mademoiselle Holmes avaient un sourire fugitif, d'une grâce indicible. Un cygne eût été jaloux de la blancheur et des molles ondulations de son cou, un peu long peut-être, mais admirablement attaché. Un mot, un regard, une pensée suffisaient pour nuancer d'une teinte rose ses joues un peu pâles, au milieu desquelles souriait une petite fossette qui semblait s'épanouir comme une fleur chaque fois qu'on entendait le rire frais et argentin de la jeune fille. Elle paraissait du reste faire peu d'attention aux hommages de tous les jeunes gens qui l'entouraient. Loin de chercher à rivaliser avec Hermance
14 UN DBAKE A TROUYILLE
elle laissait cette dernière trôner en liberté att milieu de ses admirateurs.
En œ mommt, cinq ou ^ix de ces measietirs , te lorgnon dans l'œil et le sourire aux lëyres , compliquaient à madame de Gobrizo l'ordre des divertisse ments qui allaient avoir lieu*
•^ Que nous reste-t-il encore à voir ? demanda madame de Gobrizo en s'adressent à M. James Lindsay, beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, au teint transparent, aux cheveux châtain clair et aux favoris soigneusement frisés,
— Voici le programme , madame , dit avec empressement un autre jeune homme à favoris ébouriffés, qu'on appelait Ferdinand de Garlon , et dont la této sonblait divisée en deux compartiments par une raie qui partait du milieu du front pour aboutir à l'épine dorsale»
-«<-• Lisez, dit madame de Gobrizo.
Ferdinand se h&ta de laisser tomber le esrreao qu'il maintenait péniblement sops l'arcade sourei" li^, et commença & haute voix la leciaire du programme;
^^ Assez, assez, monsieur de Garion, inter^ rompit Laure Holmes. Vous croyez-vous donc obligé de lire depuis le titre jusqu'au nom de l'imprimeur ?
UK DE4XC A T&bUYIIiLE 15
Tandis que Garlon repliait le prograinme et se replantait le lorgnon dans Tœil » un autre jeune homme , nommé Charles de Baillëres , prit la parole :
•— Nous avons vu , dit-il , le mât horizontal , le classique mât de cocagne, la course à la nage et le steeple-chasse d'ânes...
— Avocat, passez au déluge, interrompit Laure en riant. Je vous demande ce que nous avons à voir et non ce que nous avons vu.
— J'y arrive, reprit-il du môme ton de gaieté. Il nous reste encore , en fait de divertissements , la course en sac qui va commencer, la course de haies pour gentlemen et enfin le prix réservé aux chevaux du pays.
•^ Quels sont décidânent les ooDCurrents de la course de haies ? demanda madame de Cobrizo. — MM. Lindsay,deVeillan,Favrier, deCfarlon...
— Et M. Spencer, ajouta Garloa.
— Et M. Sirettel, dit Lindsay .
— Cela fait six, reprit Laure*
— Et moi, sept^dit un gros joufflu qui répondait au nom de Martin Bènavant.
•— Alors nous sommes huit en me comptant , dit M. de BaiUéres*
— Vous aussi f s'écria madame de Cobrizo.
16 UN DRAME A TROUVILIE
— Voilà UB aussi très-humiliant, repartit le jeune homme en riant.
— Mon Dieu, c'est que je vous ai entendu dire que vous saviez à peine monter à cheval.
— En effet. Je n'en ai que plus démérite dans mon entreprise , et c'est pour cela que je compte sur votre sympathie. Honneur au courage malheureux f
— Alors, messieurs, nous serons neuf, dit M. de Cobrizo qui venait d'arriver par Tescalier de la grève.
— Comment, monsieur, vous montez? fit Hermance.
— Sans doute. . . . Est-il donc défendu aux gens mariés de disputer cette superbe guirlande de fleurs que vous avez tressée pour le vainqueur ?
— Et le bouquet qu'il aura le droit d'offrir à la dame de son choix? ajouta madame de Grinbavau en minaudant.
— D'Altorf les chemins sont ouverts. ... à tout le monde , repartit Laure en riant ; mais vous n'avez pas compris , monsieur de Cobrizo , ce qui inquiète ma sœur. Le gentleman qui remportera le prix ne doit-il pas gagner aussi une superbe cravache ? L'habitude que vous avez contractée de vous en servir dans vos pays à esclaves n'aurait qu'à vous revenir?
UN DBAME A TROUVILLE 17
On se mit à rire de cette plaisanterie , mais un nuage passa sur le front du Portugais dont les lèvres eurent une imperceptible contraction.
Don Manoël Cobrizo était un homme de quarante ans environ, d'une taille moyenne, dont les membres souples et nerveux annonçaient autant de force que d'agilité. Il avait d'assez beaux traits, mai§ son front peu développé et ses petits yeux noirs, profondément enfoncés sous d'épais sourcils, donnaient à sa physionomie quelque chose de faux et de sinistre qui était loin de prévenir en sa faveur. Le cercle de bistre qui entourait ses paupières était tellement foncé qu'il ressortait encore sur le teint olivâtre du Portugais.
Quoique d'une nature excessivement impérieuse et violente , Manoël semblait peser chacune de ses paroles. Il s'exprimait d'une manière prétentieuse et avec une recherche qu'on remarquait d'autant plus que sa personne, ses manières et son esprit manquaient de cette distinction naturelle dont l'usage même du monde ne saurait complètement dissimuler l'absence. Comme l'avait dit un jour M. de Baillëres, don Manoël Cobrizo n'était qu'un sauvage bien verni.
— A propos, dit madame de Cobrizo, et M. de Morieux ?
18 UN DRAMB A THOUVILLB
-- Son bra8 n'est pas encore assez bien remis pour qu'il puisse remonter achevai, répondit Garlon.
— Personne ne montera son cheval alors ! di^ mademoiselle Holmes .
•^ A moins d'avoir l'envie bien arrêtée de se faire tuer, personne ne s'y risquera, répondit M. de Veillan. Savez-vous que Morieux est la troisième personne que cet enragé Blue-Bwnet a estropiée en moins de quinze jours.
— C'est donc une béte féroce? dit Hermance.
— A peti près. Ce qui le rend surtout dangereux, c'est son habitude de se cabrer & pic et de se ren* verser sur sou cavalier.
— Pour qui nous laudra-t-il parier? demanda la baronne de Grénan, jeune et jolie Parisienne, aaiie de madame de Cobrizo.
— Pour M. Lindsay, repartit Garlon,
— Le cheval de M. Cobrizo est plus vite que le mien, fit observer l'Anglais.
— Le vôtre saute mieux, répliqua le Portugais. <— Voici l'ordre d'arrivée, dit Charles en riant :
i^ M. Lindsay ; 2% M. de Cobrizo ; 3% M. de Veillan ; V, M. Spencer.
— Et vous ? demanda Hermance.
— M. de Garlon et moi , nous nous disputerons énergiquement la place de dernier.
UH BRAXE Â TKOUYlLI,B 19
~ Et M. Boaayant? fit mademoiselle Holmes. — Il n'arrivera pas, répondit Charles; •^ Tiens, s'écria M. de Veillan en se levant, que sepasse-t-îl donc là-bas, du cdté du Gymnase?
Tout le mcmâe jeta les yeux dans cette dîrec-, tion.
On vit la foule réunie sur la place de la Cahote se séparer précipitamment devant un cavalier qui arrivait au galop par le quai. Le cavalier fit d'abord un mouvement pour prendre par la grève en passant devant la maison de la comtesse de Brabantane. Puis, voyant sans doute que, pour revenir vis-à-vis des gradins, il lui faudrait remonter jusqpi'au delà de la rue de Paris, il fit volte-face, traversa la place de la Cahote et sauta bravement sur la grève tout près de l'estacade, d'une hauteur dé sept à huit pieds au moins.
Un tonnerre d'applaudiss^nents accueillit cette prouesse.
— Je parie que c'est René de Gaveryf s'écria M* de Baillères.
— En effet, dit Garlon, qui venait de grimper sur une ohaise pour apercevoir le hardi cavalier au milieu de la foule dont il était entouré.
Ce nom, lancé à Timproviste, parut produire une certaine impression sur plusieurs personnes.
20 UN vDRAME A TROUYILLE
madame de Grinbavau pinça les lèvres d'un air mécontent, et se redressa comme un coq prêt à combattre. Hermance pâlit un peu, et l'agitation de son corsage trahit une certaine émotion. Quant à mademoiselle Holmes, elle fit un mouvement involontaire pour se lever et pour chercher des yeux, au milieu de la foule, la personne dont on parlait. Puis, se sentant pâlir et rougir tout à la fois, elle se couvrit la figure de son mouchoir sous prétexte d'enlever quelques grains de sable lancés par le vent.
Le nom de Gavery avait sans doute aussi quelque signification pour M. de Cobrizo; car, en Fentendant prononcer, il se retourna en souriant vers sa femme. Comme elle parlait en ce moment à voix basse à mademoiselle Holmes, il ne put voir sa figure. Il s'approcha nonchalamment de Garlon et se fit indiquer M. de Gavery, qui descendait de cheval en ce moment. Le Portugais, fit tout à coup un brusque mouvement de surprise. Il tressaillit, et ses yeux brillèrent d'un éclat farouche.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda Garlon.
Cobrizo le regarda un instant sans répondre. Puis, comme rappelé à lui-même par la question du jeune homme, il répondit avec un sourire contraint qu'il était mécontent qu'on ne lui eût pas encore amené son cheval .
UN DRAME A TROUVILLB 21
— Je Vais voir s'il est temps de le faire venir, ditil en sautant sur la plage.
Il se mêla au groupe qui s'était formé autour de M. Se Gavery, et se mit à examiner ce dernier avec une attention singulière.
tl
— Quel est donc ce M. de Garery? demanda M. de Veillan* Il me semble avoir vu ce nom quelque part.
-^Dans le Uoniteur^ peu^étre, répondit Charles. Gavery a été décoré pour une expéditioa sur les côtes d'Afrique, dont tous les journaux ont parlé dans le temps. Avec une chaloupe montée par une dizaine de marins, il s'est emparé, de vive force, d'un négrier dont Téquipage était deux fois plus nombreux* Puis il a attaqué et détruit rétablissement fondé sur la c<)te par un des grands marchands d'esclaves du pays, un mûrchand de bois tébène^ comme on appelle là-bas ces trafiquants de chair humaine.
— L'horrible commerce 1 s'écria madame de Grin-
bavau ; quels misérables que ces gens qui vendent ainsi comme du bétail des créatures de Dieu I
— Je suis bien de votre avis, répondit Charles ; mais cela n'empêche pas quelques-uns d'entre eux d'avoir gagné des millions à ce commerce.
— Ils n'en sont pas moins méprisables, dit Laure avec vivacité.
— D'accord, répondit Charles, mais ils en sont moins méprisés.
— Quel grade a maintenant ce M. de Gavery ? demanda madame de Grénan.
— Aucun. Voilà deux ans qu'il a donné sa démission.
— Pourquoi cela ?
— Je l'ignore. Aucun de ses amis n'en sait, du reste, plus que moi là-dessus.
— C'est votre ami? dit la jeune femme.
— Oui, madame : et un ami auquel Je suis sincèrement attaché.
— C'est une liaison dont je ne vous félicite pas, interrompit madame de Grinbavau d'un ton aigre : un mauvais sujet, buveur, joueur, débauché.
— Vous êtes trop sévère, madame, reprit Charles dvec vivacité. Gavery a été reçu le septième à l'École polytechnique : il en sortit le troisième, et, s'il a choisi la marine, c'a été par suite d'une vocation
toute particulière. Sa décoration et son avancement rapide prouvent sa bravoure et sa capacité.
— Ou ses protections, répliqua Hildegarde.
— Ses chefs en faisaient le plus grand éloge.
— C'est sa nlère qui le disait.
— J'ai vu de mes propres yeux des lettres trèsflatteuses sur son compte.
— Écrites par quelques camarades du même caractère.
— Par l'amiral Ferrier, madame, qui commandait la station dont René faisait partie.
— Vous êtes trop entêté pour que je discute avec vous, monsieur de Baillères, répliqua Hildegarde, que la moindre contradiction mettait de mauvaise humeur; mais laissons le passé. Parions un peu du présent, s'il vous plaît. Me soutiendrez-vous aussi que, depuis son retour du service, votre M. de Gavery est resté le modèle des jeunies gens?
— Non, madame ; mais ce changement est tellement inexplicable, tellement incompréhensible, qu'il doit y avoir là-dessous quelque grand chagrin.
— Allons donc f s'écria madame de Grinbavau qui apportait à cette discussion une acrimonie singulière ; je vais, moi, vous expliquer la cause de ce changement inexplicable^ comme vous l'appelez.
26 UN DBAHB ▲ TBOITTILLB
madame de Gaterj, morte il y a quatre aas, a laissé à son fils une petite fortune qu'il s'est hâté de msuager en arrivant. Une fois la bride sur le cou et la poche bien garnie, il a pu s'abandonner aux mauvais instincts que son hypocrisie avait dissimulés jusque-là. Avec l'éducation qu'il avait reçue, du reste, cela ne pouvait manquer, car sa mère....
— Ma tante t interrompit madame de GolH'izo d'un ton suppliant.
— Cm* sa mère, continua madame de Grinbavau, sa mère, avec tous ses airs de douceur et de piété, était bien la femme la plus incapable, la plus ridicule, la plus. ...
•— Je vous en prie, ma tante, n'en dites pas davantage, interrompit Laure avec vivacité. Madame de Gavery a eu pour ma sœur et pour moi tous les soins et toute la bonté d'une mère. Elle nous a recueillies et traitées comme ses filles, nous, pauvres orphelines, qui n'avions d'autre titre auprès d'elle que d'être les filles d'une de ses amies de pension. Vous nous feriez beaucoup de peine à ma soeur et à moi, en disant du mal de cette excellente femme.
— C'est bien, mademoiselle, répondit madame de Grinbavau, rouge de colère et les dents serrées. Puisque madame de Gavery vous est plus chère que votre propre famille, je ne me permettrai pas de
UN DRAXE A TROUVILLE S7
lui trouver le plus léger défaut. Seulement, je me souviendrai en temps et lieu de votre préférence.... Comptez-y.
Laure s'inclina sans répondre et di'un air respectueux.
Avec son humeur acariâtre , Hildegarde aurait probablement continué ses récriminations, si M. de Garlon n'était arrivé à cheval devant les , gradins.
— Je vous annonce du nouveau, mesdames, leur cria-t-il de la grève.
— Qu'est-ce donc?
— Nous avons un dixième gentleman.
— Qui?
— M. René de Gavery. Il va monter le cheval de Morieux.
— Ce cheval si méchant, qui a déjà blessé trois personnes ?
— Précisément ; le fameux Blue-Bonnet enfin. Il y a des gens qui ne doutent de rien. Je ne donnerais pas cinq sous de Gavery. . . . Nous allons rire tout & l'heure.
— Prenez garde de perdre vos bottes en route, Garlon, lui cria M. de Baillères.
Un éclat de rire général accueillit cette apostrophe, car les jambes longues et grêles du gentle-
\ • 'jj
28 VN DRAME A TROCVILLE
man-rider flottaient littéralement dans les tiges de ses bottes à revers.
Piqué de cette hilarité, Garlon chercha une répartie mordante ; mais, comme elle ne venait pas très-vite, force lui fut de s'éloigner sans avoir répondu à M. de^aillères. Dans sa mauvaise humeur, il attaqua si brusquement son cheval, qu'il faillit se faire jeter par terre.
— Dites donc, Garlon, lui cria Charles, il me semble qu'on rit déjà. Est-ce Gavery qui arrive ?
Le jeune homme à la raie n'en attendit pas davantage et partit au galop.
— Vous avez toujours quelque chose de désagréable à lancer à M. de Garlon, dit madame de Grinbavau d'un ton mécontent. Il est pourtant fort bien.
— A cheval ?
— De toutes les manières, monsieur.
— Je crois bien. On l'a découpé tout vivant dans une gravure de modes. . . .
— Il y a des gens qui ne feraient pas mal de l'imiter sous plus d'un rapport, dit Hildegarde d'une voix qigre-douce.
— J'en conviens, répondit le jeune homme en souriant : mais il ne faudrait pas pousser l'imitation trop loin.
— Parce que?...
— Parce qu'avec Télégance des gravures de modes, Garlonapris aussi leurplatitudeet leur nullité.
— Vous êtes bien méchant aujourd'hui, M. de Baillères, dit Hermance à demi voix.
— Mon Dieu, madame, je n*ai qu'un degré de férocité de plus que Téléphant de la ménagerie. Il se défendait quand on l'attaquait; moi je défends en outre mes amis quand on les attaque. Garlon est un niais méchant qui, tout en ayant l'air de rire, attaque tout ce qui Lui est supérieur, et cela, non en face, mais par derrière, et par des calomnies. Quand on fait tant que de viser à la méchanceté, il faut au moins y joindre deux qualités, l'esprit pour amuser, et le courage pour soutenir ce qu'on a dit. Garlon n'ayant ni l'un ni l'autre, je ne reconnais aucune circonstance atténuante en sa faveur.
— Vous êtes pire que le Desgenais des Filles de marbre^ répliqua madame de Grinbavau de plus en plus irritée. Désormais, quand il arrivera un étranger, nous n'oserons lui parler qu'après vous avoir
demandé si vous le saluez.
— Gavery n'est pas un étranger pour M. de Garlon ; ils se connaissent, et René lui a rendu plus d'un service. Cela n'a pas empêché ce monsieur à raie dans le dos de parler assez peu charitablement
de Gavery hier matin à table d'hôte.
dO UR DBAHE ▲ TIOUTILLE
Il remarqua enfin les signes que loi faisait mademoiselle Holmes, qui craignait que sa tante n'éclatât, et, cessant de répondre à madame deGrinbayan, il parut prêter une vive attention à ce qui se passait sur la plage.
Tandis qu'Hildegarde épanchait sa colère en récriminations contre M. de Gavery et contre son ami, mademoiselle Holmes disait à demi-voix à ce dernier :
— Vous m'avez demandé le cotillon pour ee soir, monsieur de Baillëres?
— Et vous me l'avez refusé sans hésitation, r& pondit-il en riant.
— C'est que....
— C'est que je valse mal, reprit-il : dites la vérité ; je ne m'en fâcherai pas.
-— Eh bien, oui 1 mais, malgré tout, si vous y tenez encore, je vous le donne.
— Auriez-vous donc découvert en moi depuis ce matin un talent de valseur ?
— Non, mais je viens de vous reconnaître une qualité que j'estime beaucoup plus.
— Laquelle ?
— Celle de défendre vos amis. C'est bien, monsieur Charles.
Il allait la remercier, mais elle l'arrêta en lui
CR DKAJIE A TBOUYILLB 31
montrant des yenx madoiae de ûrinbavan qui se penchait pour écoater leur conversation.
— Mademoiselle, dit-il en se levant, si tous voulez voir le fameux Blue-Bonnet, le voici qui arrive. Vous pouvez, dès à présent, vous faire une idée de son aimable caractère. Quant à moi, je vais monter à cheval et choisir la barrière à laquelle je tomberai.
— n fait bien de rejoindre son ami, dit madame de Grinbavau en suivant d'un œil courroucé le jeune homme qui s'éloignait. Ils font bien la paire; deux mange-tout, deux joueurs, etc.
Tandis que l'excellente créature continuait à dévider son écheveau d'épithètes peu flatteuses, ses deux nièces et madame de Grénan examinaient le cheval qu'on venait de leur montrer.
C'était un magniique animal de pur sang anglais et de haute taille. Sa robe alezan-brûlé était comme mouchetée de longues plaques plus foncées qui la faisaient paraître presque noire. Il avait le rein court et l'encolure puissaiite , le garrot très-élevé, la tête sèche et nerveuse. Comme personne n'avait osé le monter depuis Taccid^it arrivé à M. de Morieux, il se montrait plus diflScile et plus ombrageux encore que d'habitude. Il faisait de tels bonds qu'il entraînait à chaque instant avec lui les deux
grooms qui le tenaient. Ceux-ci n'avaient pas, il est vrai, la peine de crier garsy car chacun se rangeait précipitamment sur le passage du sauvage animal.
On le conduisit ainsi auprès du groupe des gentlemm^riders qui arrangeaient entre eux les conditions de la course. >
— Quel est donc ce monsieur ? demanda tout à coup René de Gavery en désignant M. de Cobrizo à Morieux qui était en train de lui expliquer l'élevage des chevaux irlandais.
— C'est don Manoël Cobrizo.
— Le mari de mademoiselle Holmes ? fit René avec une singulière vivacité.
— Oui.
— De Taînée ? de mademoiselle Hermance ?
— Précisément. Vous la connaissez ?
— Ah f c'est là son mari I répéta Gavery du même ton et sans quitter des yeux M. Cobrizo.
— C'est un Portugais. Il passe pour être énormément riche, reprit Morieux. Je vous disais donc, continua-t-il en reprenant son premier sujet de conversation, que, dans les pâturages irlandais, on laisse toujours une foule d'obstacles naturels, haies, talus, fossés, etc., de sorte que les jeunes chevaux....
UN DRAljIE A TRpCVILLE 33
Mais René ne Técoutait plus. Il avait aperçu Charles de Baillères qui venait à lui et dont il serYa la main avec une vive affection.
Tandis qu'à Tabri du cercle d'hommes formé autour d'eux, ils passaient, Charles une casaque verte etGavery une casaque rouge que lui prétait M. de Morieux, ils échangèrent quelques mots.
— A propos, dit M. de Morieux en intervenant, vous savez, Gavery, quelles récompenses on réserve au vainqueur ?
— Non.
— Nous sommes en pleine Arcadie, mon cher ; ces dames ont fabriqué de leurs blanches mains une superbe couronne de fleurs et un gigantesque bouquet. Le premier arrivé aura le droit d'offrir le susdit bouquet à la reine de son cœur, et de recevoir de ses mains la couronne....
£t pardonne.
Quand elle donne La couronne Du martyr.
chantonna Baillères.
— Le meilleur de l'affaire, c'est la cravache, reprit Morieux, qui ne se piquait pas de galanterie. C'est moi qui l'ai rapportée de Londres pour le
34 UN DRAVE A TROUTIILB
compte de la mairie; une yraie tresse anglaise, mon cher, tout baleine et boyaux. >
— Allons, messieurs, à cheral, s'écrièrent quelques personnes, le public s'impatiente.
— - C'est son métier, repartit Baillères en riant. D'ailleurs les haies ne sont pas encore placées.
— Pardon, monsieur, répondit l'un des commissaires, il n'en reste plus qu'une.
— Vous savez que la dernière doit être une barrière fixe, s'écria Lindsay.
— Ce sera bien dangereux, murmura Bonavant.
— Mais non, reprit Lindsay, MM. Baillères, Strettel, Veillan, Spencer et moi, nous ne montons d'ailleurs à cheval qu'à cette condition. Si les obstacles ne sont pas sérieux, autant vaut laisser M. de Cobrizo courir tout seul.
— Il y a de quoi se tuer, murmura M. Bonavant, qui semblait plongé dans de profondes réflexions.
— Bah ! dit Baillères, ne viens donc pas nous effrayer ; sois au moins Bon avant si tu ne veux pas l'être pendant.
De joyeuses acclamations accueillirent ce stupide calembour que Baillères •lançait du reste sans aucune prétention.
^— Bùn avant ou bon après^ comme vous voudrez, interrompit le gros jeune homme, les che-
UN BBAXB A TIOUTILLE 3&
Taax arriyeront fatigués sur la barrière fixe, qui a bien trois pieds et demi de hauteur. Ils croiront qu'ils peuvent brouter comme aux autres haies, et nous nous casserons le cou. Quant à moi, je me retire.
— Une proposition, messieurs, dit M. de Cobrizo tandis que Ton clouait les planches de la dernière barrière, qui fut placée en face des gradins ; si nous faisions une poule ?
— Bravo ! s'écria Baillères, une poule à deux louis ; le vainqueur offrira ce soir des glaces et du punch.
— Hetton^cinq louis, fit M. Lindsa]r.
— Dix plutôt, reprit M. Bonavant.
— Vingt I cria M. de Cobrizo.
— Mettons-en vingt-cinq, ajouta Gavery.
Il y eut un instant de silence. L'engagement commençait à mériter réflexion ; mais Tamour-propre des neuf jeunes gens était en jeu, et nul n'osa reculer.
— Soit, répondirent-ils tous, i l'exception de Baillères, qui se sentit rougir.
Bien que destiné à une certaine fortune, le pauvre garçon était tenu de fort près par ses parents et n'avait que très-peu d'argent. En ce moment, son porte-monnaie renfermait toute sa fortune qui se
composait de huit louis. Cédant à cette mauvaise honte que bien peu de gens ont le courage de braver, il hésitait cependant d'autant plus à refuser la poule qu'il se savait le moins riche de ses compagnons.
— Qui reçoit l'argent ? demanda M. deCobrizo. — Bonavant, parbleu, puisqu'il renonce à courir, répondit M. de Veillan.
Chacun remit ses vingt-cinq louis au gros joufflu, La sueur perlait sur le front de M. de Baillères. ?— Voici ma mise et celle de Baillères, dit en ce moment René deGavery, qui avait deviné la vérité, et qui jeta un billet de mille francs dans le chapeau de Bonavant.
Charles respira comme un homme qu'on vient de décharger d'un énorme poids. Il prit René par le bras et le tira un peu à l'écart.
— Mon cher ami, lui dit-il, je suis forcé de t'avouer...,
— Bah I interrompit René, rengaine donc ton aveu. Est-ce que nous n'avons pas tous passé par là ? Tu me rendras cet argent dans dix ans.... si tu veux.... et si je vis encore, ajouta-t-il avec un sourire si triste que Charles lui tendit la main par un mouvement involontaire plein d'une affectueuse sympathie.
UN DRAME A TROUVILLB 37
Une larme brilla dans les yeux de René, qui serra énergiquement la main de son. ami, et s'éloigna pour monter à cheval.
— Vous savez qu'on part des Roches-Noires, cria l'un des commissaires. Il est temps de vous y rendre. M. de Gharney vous accompagnera à cheval et donnera le signal.
— Votre cheval saute-t-il franchement, Morieux? demanda René en mettant le pied dans Tétrier.
— Il a ses jours, répondit le jeune homme. C'est l'animal le plus quinteux que je connaisse. Peutêtre passera-t-il les haies sans trop se faire prier; mais je crains'pourvousla barrière fixe. S'il refuse, ne vous entêtez pas, et surtout ne l'attaquez pas trop rudement, car il se cabrerait et se renverserait sur vous : c'est une de ses spécialités.
— Nous verrons bien, dit René qui se mit en selle malgré les défenses de Blue-Bonnet.
— Lâchez, dit-il aux deux grooms.
Le cheval resta un instant immobile. Puis, après
quelques bonds épouvantables, il se rua comme
un ouragan sur la foule qui se dispersa en criant.
René le ramena sur la piste et parvint à le mettre
en route en dépit de ses ruades et de ses bonds dé
sordonnés.
o8 UN DRAMB A TR^OU VILLE
Dix minnles plus tard, les neuf cavaliers réunis aux Roches-Noires se mettaient en ligne, tes jeux fixés sur le pavillon rouge que tenait le commissaire chargé de donner le départ.
Dans toutes les sociétés du mi)nâe, et plus encore aux eaux que , partout ailleurs, il se foime une foule de petites rivalités de castes^ de fortunes, de salons et d'amOurs-propres qui donnent de T importance aux choses les plus insignifiantes.
Cette année-là, Baîllères prétendait que la société de Trouville représentait une année composée de deux corps principaux comprenant ckacun plu* sieurs divisions et subdivisions. Il avait même fait un dénombrement régulier des forces, créé des régiments imaginaires, et décerné leurs commandements aux dames qu'il savait à la tête de chaque coterie,
< Tel ou tel régiment a eu les honneurs aujourd'hui » disait-il après chaque bal.
40 UN DRAME A TROUYILLE
D'aJDrès sa classification, le corps d'armée Grinbavau se composait des deux divisions Cobrizo etGrénan, comprenant chacune deux régiments : la première, les régiments Holmes et Gobrizo ; la deuxième, les régiments de Grénan et de Versannes (la comtesse de Versannes était une amie de madame de Grénan) .
Chaque régiment ayant fourni son contingent de coureurs ce jour-là, leurs rivalités donnaient à la lutte un intérêt tout particulier. La conquête du bouquet était devenue une affaire d'amour-propre, et Ton sait quelle est sur les femmes Tinfluence d'une question de ce genre.
Madame de Cobrizo avait deux champions : d'abord son mari,* qui l'adorait et qui s'en montrait jaloux comme un tigre, puis M. Lindsay, dont l'amour et les soupirs n'étaient un mystère pour personne. Mademoiselle Holmes avaitsous sa bannière MM. de Baillères et de Garlon. Au fond du cœur, ce dernier préférait peut-être la splendide beauté d'Hermance; mais la dot de Laure lui souriait beaucoup pour^ combler les trous faits à sa fortune par les dents des rats du corps de ballet, le lansquenet, les paris et la Bourse. Spencer aussi, malgré ses airs de glaçon et sa roideur, laissait percer une certaine prédilection pour mademoiselle Holmes. M. de Veillan et
UN DRAME A THOUVILLB 41
M. Favrier portaient les couleurs de mesdames de Grénan et de Versannes.
Sur les neuf concurrents, M. de Gavemy et TAméricain Strettel étaient les seuls qui n'eussent pas de bannière reconnue.
L'intrépidité, l'adresse et la bonne grâce de René lai avaient conquis les sympathies des indifférents. Il avait d'ailleurs une figure extrêmement sympaithique, avec son large front ombragé d'épais cheveux bruns naturellement bouclés, ses grands yeux d'un bleu foncé, presque de la couleur du bleu de Sèvres, V son regard fier et triste, ses petites moustaches retroussées et sa taille souple et bien prise.
« C'est un gaillard qui a du ccmî\ » disaient les marins en se servant d'une expression plus énergique que nous ne pouvons reproduire.
Ce qui contribuait aussi à valoir à René les sympathies de la foule, c'est qu'il était le seul Français qui parût avoir quelque chance de succès. Le bruit circulait que le prix serait probablement remporté par M. Lindsay, dont le cheval irlandais sautait parfaitement, ou par M. Cobrizo, qui avait un cheval pur sang très-vite. M. Spencer paraissait aussi avoir quelque chance, mais moins cependant que les deux premiers. Or, en Normandie comme en Bretagne, le sentiment patriotique est fort développé et la
UN DRAME A TROUYILLE
plaudissements enthousiastes. Le cheval de M. Lindsay,au contraire,s*étant ramflW5</poiir sauter, comme la plupart des chevaux irlandais, perdit de deux longueurs au moins. Spencer arriva le troisième, suivi de MM. de Veillan et Favrier, qui luttaient énergiquement pour la quatrième place, de même queBaillières etStrettel pour T avant-dernière. L'Américain aurait eu une bien meilleure place, si, à la deuxième haie, son cheval ne s'était abattu grâce à M. de Garlon qui était venu rouler entre ses jambes. Strettel s'était hâté de remonter h cheval ; mais, en dépit de tou^ ses efforts, il n'avait pu rejoindre que Baillères dont la monture ne valaitpas grand'chose. Quant à M. de Cobrizo,dont le cheval avait continué de refuser la barrière, il fut pris d'un tel accès de rage en mettant pied à terre, qu'il tira un couteau de sa poche et l'enfonça dans le poitrail du pauvre animal. Quelqu'un lui ayant heureusement retenu la main, le couteau ne pénétra pas fort avant et ne lit au cheval qu'une légère blessure.
Un mouvement d'indignation accueillit cet acte de sauvage brutalité.
Ivre de fureur, le Portugais darda des yeux de tigre sur la foule qui l'apostrophait en termes peu parleinentaires, et menaça de sa cravache les gens qui se trouvèrent le plus près de lui. La patience
UN DBAME A TRaÙTILLE 45
^n'étant pas la qualité dominante des mariiis normands, M/ de Cobrizo allait certainement s'attirer une mauraise affaire, lorsque quelques-uns de ses amis se jetèrent entre lui et ses adversaires. Ils lui retirèrent sa cravache et parvinrent à emmener le Portugais, qui écumait de colère et ressemblait en ce moment à une bête féroce plutôt qu'à une créature humaine.
Pendant ce temps les commissaires remettaient la couronne et le bouquet au vainqueur, en lui expliquant qu'il avait le droit de choisir une dame pour le couronner et lui décerner la cravache d'honneur qui formait le premier prix.
Après un moment d'hésitation, M. de Gavery monta sur le môle en face des gradins. Un vif mouvement de curiosité se produisit à son arrivée. Chacun était empressé de savoir à qui le vainqueur allait donner le bouquet et demander la consécration de sa victoire. Les femmes s'y intéressaient d'autant plus que M. de Gavery était vraiment un fort joli cavalier. Sans avoir ni la beauté aristocratique de Lindsay, ni les traits réguliers de Bailières, ni la figure spirituelle de Favrier, il avait ce je ne sais quoi qu'on ne peut définir, mais qui platt à tout le monde et surtout aux femmes.
En ce moment pourtant, le sourire sardonique
46 UN BHAKE A TROnfILI;E
qui crispait ses lèvres^ dénatorait ua peu Texpression trisie et fiëre de sa physionomie.
Lorsqu'il 8alaa,en passant madamede Grinbarao et ses nièces, on cmt qu'il allait s' arrêter ; mais il continua son cfaemin d'un air indifférent. Pais, écartant une diaise qui l«t barrait le passage, il monta sur les gradins et s'approdia d'une jeune femme assise au rang le plus élevé d^ baaquettes. L'isolement de œtte dame, non mdns que sa toilette tapageuse, faisaient assez deviner qu'elle appartenait aune famille peu nombreuse à Troaville, celle des Camellias. Il la salu^ arec une exqnise politesse, et lui offrit le boaqnet avec un petit compliment fort bien tounaé^ que n'^ût pas désavoué son grand-pèra, M. Guillaume de Gavery, capitaine aax gardes du roi.
A cet hommage inattendu, la jeune femme roi^it de plaisir.
Un murmure désapprobateur s'éleva en même temsps sur les autres gradins ; plusieurs personnes se WÊàTjmt à rire avec affectation.
Ace bruit, Gavery se redressa brusquement et parcourut l'assemblée des yeux en fixant son regard fier et railleur sur deux ou trois jeunes g^s qui se faisaient remarquer par leurs bruyantes exdamations. Il y a quelque chose de si imposant dans le
us DRAME A TROUVILLE 47
regard d'un homme de cœur que, cette hilarité intempestive s'arrêta tout à coup. Les feiiimes seules, fortes de leur faiblesse, continuèrent à chuchoter avec cette intrépidité féminine qu'une batterie de canons n'empêcherait pas de dire une méchan^ ceté.
Cette fois, du reste, il faut avouer que ces dames avaient raison d'être mécontentes. S'être donné la peine de composer un bouquet et une guirlande, elles, femmes honnêtes et femmes du monde, pour les voir offrir publiquement, devant elles, à une créature de ce genre, c'était pis que blessant, c'était humiliant, ce que les filles d'Eve pardonnent bien moins encore. Il n'y avait, en outre, aucun prétexte pour excuser cette inconvenance et ce manque d'égards. M. de Gavery appartenait évidemment au meilleur monde, et ne s'était nullement mépris sur le compte de la dame qu'il venait de choisir. Il avait, par conséquent, agi dans cette circonstance avec une impertin^ce calculée et un mépris complet des lois de la bonne sociéfté.
— Quand je vous disais que c'était un mauvais sujet, dit madame de Grinbavau en employant un mot plus énergique que nos grand'méres se permettaient volontiers, mais que leurs petites-filles ont rayé de leur dictionnaire habituel.
48 UN DRAME A TROUYILLE
Heiinance et Laure né répondirent rien.
Toutes deux avaient pâli. Un sourire de dédain plissait les belles lèvres de madame de Cobrizo. Laure, au contraire, baissait tristement la tête, comme si elle eût été complice de la faute de René.
Bientôt M. de Gavery descendit tranquillement et repassa la tête haute devant les dames assises au premier rang. Elles le foudroyèrent d'un regard hautain et d'un sourire moqueur. Il n'eut pas l'air de s'en apercevoir et s'approcha lentement d'un groupe de jeunes gens qui venait de se foncier autour de Charles de Baillères . Celui-ci s'évertuait à défendre son ami contre les autres coureurs. Piqués de leur défaite, et poussés par le sentiment instinctif de jalousie qu'éprouve la plupart des hommes en voyant arriver un jeune homme, hardi, bien tourné, de nature à plaire aux femmes, ces messieurs attaquaient en termes fort peu mesurés la conduite de M. de Gavery. Baillères le défendait de son mieux, bien qu'au fond du cœur il lui donnât tort. La discussion était tellement animée, que M. de Gavery arriva tout près du groupe sans qu'on remarquât sa présence.
— C'est une impertinence calculée de la part de ce monsieur, criaient deux ou trois jeunes gens ; nous ne devons pas la supporter.
UN-^DHÀME A TROUVItLE 49
— Voyons, dit Baillères, vous êtes dix contre moi et vous parlez toujours. Comment diable voulezvous que je puisse répondre ? Je connais Gavery , depuis longtemps, et je vous assure...
— Merci, Baillères, interrompit René en posant la main sur Tépaule de Charles, merci. Je reconnais là ton amitié. Maintenant laisse-moi le soin de m'expliquer avec ces messieurs. Quelques-uns d'entre vous, messieurs, continua-t-il en élevant sa voix ferme et accentuée, ont déclaré tout à Theure qu'ils ne pouvaient supporter l'impertinence que je venais de commettre. Je suis .tout prêt à leur en rendre raison, s'ils veulent se faire connaître.
Il y eut un moment de silence. Gavery promena \ sur ses auditeurs un regard hautain, en l'arrêtant : surtout sur ceux qu'il avait entendus crier le plus haut.
— J'attends, messieurs, reprit-il. Qui de vous a proféré le mot d'impertinence ?
— C'est moi , s'écria M. de Cobrizo , heureux sans doute de trouver une occasion d'épancher sa colère.
— Ah ! c'est vous, répéta Gavery dont l'œil étincelant fit baisser celui du Portugais.
— Moi, je n'ai pas employé le mot impertinence, ditLindsay; mais j'ai trouvé, monsieur, votre con-
50 UK O&ÀME A TBOUYILLE
duite fort incoQYe&aiite, et je comptais vouj» en faire l'observaticm.
M. de Veillan et M. Farrier ea dirent autant. Ces deux messieurs,, ainsi que Lindsay, s'étaient pourtant montrés les plus modérés. Mais, les individus qui avaient crié le plus haut ne disant plus rien, ainsi qu'il arrive toujours en pareille circonstance, les autres avaient craint qu'on ne les aecns&t euxmêmes de reculer. Par amour-propre, ils s'avancèrent beancoup plus qu'ils ne l'auraient fait sai^ cela.
—Très-bien, messieurs, dit René avec le sourire le plus calme et le plus naturel. Vous êtes quatre, je croîs?
-— Oui, monsieur, répondit de Veillan. M. de Gobrizo, M. Lindsaj, M. Favrier et moi.
— Alors, messieurs, reprit Gavery, il n'y a qu'une chose à faire, veuillez tirer au sort entre vous : je me mettrai d'abord à la disposition du n^ i, puis, du n^ 2, et ainsi de suite jusqu'à ce que je vous aie tons pass^ en revue, ou jusqu'à ce que l'un de vous m'ait mis hors de combat. . . ce qui est plus probable, ajouta-t-il en souriant.
Ils s'inclinèrent en faisant un signe affirmatif comme pour dire qu'ils acceptaient oet arrangement.
VIS DBAME À TROUVILLE ^ 51
. -^ Ttt lue serviras de témoin, n'est-ce pas. Baillières ? demanda René à son ami.
— Cartainement.
— Et vous, Garion, reprit-il en se tournant vers celui-ci, voulez-vous me rendre le même service ?
— Tiens, ce serait assez origmal, munaura Charles qui avait remarqué Garlon parmi ceux qui récrij&inaîeDt le plus haut contre Oavery.
— Mon Dieu^ mon cher, balhiitiâ, le dandy embarrassé, je ne danand^ais pas mieux ; mais je SUIS lié avec tms ces messieurs ; et je ne voudrais pas,., d'autant plus que... pais, vraim^at je trouve que vous auriez mieux fait de...
— N'en parlons plus, interrompit René avec un sourire moqueur.
Il jeta les yeux autour de lui, et aperçut, à quelques pas, un lieutenant de dragons en petite tenue, qui eontemplait cette scène les deux mains dans ses poches.
René prit son parti et s'approcha de Tofficier.
— Monsieur, lui dit-il, vous avez probablement ^Uendu. nol3*e eonversaticm. Je m'appelle Rend de Gaveory. J'ai porté l'épée, d'abord comme élève de l'École polytechnique, puis en qualité d'enseigne de vaisseau. Quoique je.n' aie pas l'honneurd'étreiconnu
i • -Il
de vous, je viens vous demander de vouloir bien être mon second témoin.
— Volontiers, monsieur, répondit l'officier sans hésiter un seul instant. Je me nomme Roger de Bauvron. Disposez de moi.
— Merci, dit René, en lui tendant la main que le lieutenant serra cordialement.
Il présenta alors ses deux témoins l'un à l'autre, et leur dit qu'il les laissait parfaitement libres de fixer à leur gré les conditions du combat.
— N'importe, dit M. de Bauvron, nous ferons bien de causer un peu de tout cela tous les trois avant notre entrevue avec les témoins de vos adversaires. Voulez-vous que nous allions faire un tour sur la terrasse? Je vous avoue que je meurs de
soif.
— Moi aussi, dit Baillères... et je crois que tout le monde est comme nous, grâce au soleil qui darde ses rayons sur nos têtes depuis trois heures.
— Je vous accompagne, dit René, qui avait déjà fait avant la course sept lieues à franc étrier et en plein soleil.
Gomme les principaux divertissements avaient fini avant six heures, beaucoup de personnes étaient déjà établies sur la terrasse du salon, lorsque René y arriva avec ses deux témoins.
A rinstant où GaveFy montait le petit escalier qui condait de la terrasse inférieure a la buvette établie au coin de la terrasse couverte v U se trouva à Timproviste face à face avec une vieille femme à la figure noble et bienveillante qui l'appela par son nom. Il reconnut la marquise de Vareilles, une ancienne amie de sa grand'mère et de sa mère. »
Depuis plusieurs années, cette dame habitait Trouville pendant Tété; spirituelle, bonne, pieuse et charitable, ayant un grand nom et une magnifique fortune, elle y jouissait d'une grande considération.
En reconnaissant une vieille amie de sa famille, René se sentit rougir. Ce fut avec une certaine émotion qu'il porta à ses lèvres la main que lui tendait amicalement la marquise.
— Vous voilà, mauvaise tète, dit-elle en le menaçant du doigt. Venez ici, que je commence par vous gronder. Mais, d'abord, donnez-moi votre bras pour que vous ne puissiez m'échapper. Voyons,- René, quelle est cette incartade que vous vene^ de commettre et qui fait le sujet de toutes les conversations?
— Permettez-moi d'abord, madame, de m'informer de votre santé.
M 17K DRAME A TROCYILLË
— Ma sauté va mieux que la v6tre, mou cher enfant, car TOUS me paraissez bien ct^angé et bien maigri. Maii^ revenons à uds moutons. Pounjuoi,tout à rbeure, lorsque vou^ aviez devant vous use foule de jolies femmes, étes-vons allé vous compromettre et vous salir, en vous faisant couronner par une de ces créatures qu'une honnête femme ne devrait jamais trouver sous ses pieds ? Vous la connaissiez ?
— Pas le moins du monde.
— Elle est donc bien jolie, aloi^ ?
— Frandiement, je ne Tai pas bien regardée.
— Votre passion pour elle me paraît des plus modérées. S'il en est ainsi, pourquoi Tavez-vous choisie ?
— Une idée qui m'a passé par la cervelle.
— Ah I mon pauvre ami, reprit la vieille marquise d'un air d'affectueuse compassion, depuis quelque temps on dit qu'il vous en vient beaucoup de ces malheureuses idées. Vous que j'ai connu si ^ aimable, si distingué, comment avez-^ous pu abandonner la bonne société que vous aimiez tant autnefois,pour vous dégrader auprès de pareilles femmes^ dignes tout au plus de cirer les bottes de votre cocher ? Voyons, René, répoadez-moi donc.
— Je m'en garderai bien, dit-il en souriant, ma
justification vous mettrait toat à fait en colère contre moi.
— Non. Je vous regarde comme nn échappé de Charenton, et je tous permets de tout dire.
— Eh bien, reprit €avery, ces pauvres filles valest mieux que leur réputation , car leur conduite a une excuse. Elles se vendent ou se laissent vendre pour une toilette ou pour un morceau de pain. Or. dans notre monde, combien de jeunes filles ne se tendent-elles pas pour avoir une riche corbeille, un titre ou une loge à TOpéra. Il n'y a de difiEèrence que dans le prix et dans la signature du maire, en plus ou en moins.
— Ce qui est déjà bien quelque chose, sans caapter celle du curé que vous oubliez, reprit madame de Vareilles en haussant les épaules. En vérité, mon cher ami, de telles raisons valent d'autant moins la peine d'être réftitées que vous n'y croyez pas vous-même. Vous me faites l'effet de parler des femmes du monde comme le renard de la fable parlait des raisins. Voyons, mon cher René, nn peu de franchise. Avouez qu'il retournait coeur, et que vous avez perdu.
— Peut-être bien, répondit Gavery avec un sourire forcé.
— Dieu a mis le remède à côté du mal. Aimez
une autre femme, mon ami, et vous aurez bien vite oublié vos griefs contre la première.
René soupira et ne répondit pas.
— Eh bien ! dit-il après un instant de silènce^puisque j'ai péché, permettez-moi d'expier ma faute. Je sais que vous connaissez tous les pauvres du pays. Voulez-vous me rendre le service de leur distribuer ces billets de banque que la course d'aujourd'hui m'a rapportés.
— Comment, s'écria madame de Vareilles, 3,500 fr.! Êtes-vous fou ?
— Nullement.. . c'est le seul acte de bon sens que j'aie fait depuis longtemps.
— C'est trop, mon ami ; je ne puis accepter.
— Aii^ez-vous mieux que cela passe aux infidèles.
— Quels infidèles ?
— Ces pauvres camellias que vous haïssez tant.
— Vous les /ttt donneriez ?
— A qui?
— A cette créature de la tente.
— A elle ou à une autre, peu m'importe.
— On dirait,en vérité,que vous les prenez au hasard de la fourchette? murmura la marquise.
— A peu près, répondit-il. Acceptez-vous, madame?
UN DRAME A TROUVILLH 57
— Il le faut bien. Mais pour vous récompeilser et vous convertir en môme temps, je vais vous présenter aux deux plus jolies femmes de Trouville, dit-elle en lui montrant madame de Gobrizo et sa sœur qui n'étaient plus qu'à deux pas de Gavery.
René fit un mouvement pourfuir,mdîsmaâaHLe de Yareilles s'y attendait et le retint en riant. De son côté, à la vue de René, madame de GrinbaYan se redressa et tendit le cou c(»nme une cigogne qui Va prendre son vol. La satisfaction de se voir accostée par la marquise de Yareilles, qui ne se prodiguait point, et qui était à la télé de T aristocratie de Trouville, remporta néanmoins sur toute autre eonsidération.
Tandis que, radieuse d'un tel honneur, elle assassinait la marquise de saluts et de révérences, Gavery échangeait quelques mots avec les deux sœuïs.
Au premier moment, les trms jeunes gens parurent presque aussi embarrassés Tua que Tautre.
60 UN DRAME Â TROUYILtE
René était très-pâle et si ému qu'il ne songea pas à ce qu'il y avait d'insolite dans sa position vis-à-vis de madame de Cobrizo, avec le mari de laquelle il allait se battre le lendemain, Hermance avait pâli comme lui, et ses beaux yeux restaient fixés à terre avec une sorte de confusion. Quant à Laure, bien que fort émue aussi, ce fut elle qui fit les premiers pas.
— Que nous sommes heureuses de vous revoir, monsieur René I dit-elle, en tendant sa jolie main au jeune homme; voilà si longtemps que nous ne vous avons rencontré !
Il y avait tant de franchise et d'expansion dans les paroles de Laure, que, malgré ses dispositions misanthropiques , René ne put s'empêcher de répondre gracieusement à la charmante jeune fille. Après un instant d'hésitation, madame de ColM-izo tendit aussi la main à M. de Gavery; il ne fit que l'effleurer du bout des doigts, et la laissa aussitôt retomber.
Il y eut un instant de silence assez embarrassant.
— Qu'êtes-vous devenu depuis si longtemps ? demanda mademoiselle Holmes pour faire cesser ce moment de malaise. Depuis trois ans, vous ne nous avez pas donné signe de vie ; vous n'avez pas même
UN DRAME A TROUYILLE 61
répondu aux lettres que nous avons' écrites. Les avez-vous reçues au moins ?
— Oui, mademoiselle, répondit-il. Je ne saurais Yous-dire combien j*ai été touché de celle que vous m'avez écrite au moment de la mort de ma pauvre mère.
Ce souvenir fit briller une larme dans les. beaux yeux de mademoiselle Holmes.
— Ah ! pour parler de madame de Gavery, je n'avais besoin que d'écouter mon cœur, reprit -elle avec élan. Elle était si bonne, si aimable, si bienveillante I Les années que j'ai passées auprès d'elle sont les plus heureuses de ma vie. Ma sœur et moi, nous n'oublierons jamais ce que nous devons i madame de Gaverv.
— Tout s'oublie, murmura René avec une profonde amertume.
— Pas la reconnaissance, répliqua vivement madame de Cobrizo.
— Quand on n'a pas de cœur, on oublie tout, répondit René d'une voix rude et mordante.
Hennance rougit. Elle prit un air de hauteur et se rapprocha de sa tante.
— Vous avez bien mauvaise opinion du monde !
monsieur René, reprit Laure d'un ton attristé.
Vos paroles me feraient beaucoup de peine, si
••kl
;jÂ
62 UN DRAXE A TKOÛVILLE
si je pouvais croire que tous parlez sérieuse* ment.
— Ce que j'ai dit ne s'appliquait pas à. vous, répondit René avec douceur. Je vous crois bonne et sincère, mademoiselle Laure.
— Bien vrai ?
— Je vous le jure f dit-il en lui tendant la main, dans laquelle la jeune tille laissa tomber la sienne en souriant.
Elle la retira, non sans rougir un peu.
— Ainsi la paix est signée ? reprit-elle en sonriant.... une paix générale, je Tespère.
— Ne vous rappelez-vous donc plus qu'autrefois nous étions toujours alliés ? dit-il en évitant une réponse directe.
' — Excepté contre Hermance.
— C'est vrai ; mais, lorsque vous aviez toutes les deux de petites querelles, je vous défendais toujours.
— Vous avez raison, monsieur René. Je me rappelle qu'un jour vous l'avez boudée pendant une demi-journée, parce qu'elle m'avait fait gronder par Suzette, la femme de chambre de madame de Gavery.
— Je m'en souviens : un jour que vous aviez donné votre beau mouchoir de baptiste brodée à un
UN 0aAH£ A TftOUYILLE 68
petit mendiaût qui avait reçu un coup de pierre au front, et qui était couvert de sang,
— Pauvre Suzetle ! comment ya-t-elle ?
— Bien, très-bien ; mais vous devez le savoir, car elle m'a dit que vous lui envoyiez tous les mois de Targent et des cadeaux.
— Je lui devais bien cela.... L'aide assez fait enrager I ma sœur lui en envoie aussi.
— Elle ne m'a parlé que de vous. C'est d'autant mieux de votre part, qu'autrefois vous n'étiez pas sa favorite.
— Je n'étais lu favorite de personne, murmura Laure avec un accent involontaire de tristesse.... excepté de madame votre mère, pourtant.
— En effet, dit René ; elle me l'a souvent avoué.
— Je Taimais tant ! murmura Laure.
Puis elle reprit avec vivacité :
— Vous rappelez-vous aussi nos parties à Tile des Cygnes, en face du parc ?
— Et les excursions a la ferme du père Mathurin 1
— Comme il doit être content d'avoir ses deux
filles mariées près de lui ?
— Qui vous a appris cela ?
— Mon démon familier.
— Votre démon familier c'est votre cœur, murmura René ; je vois qu'il n'a oublié personne.
G4 UN DRAHE A TROUVILLE
— C'eût été bien ingrat de ma part 1 réponditelle avec vivacité. '
II baissa . la tète, et reprît tout à coup son air triste et sombre. Elle le contempla quelque temps en silence. Madame de Cobrizo les observait de loin, tout en ayant Tair d'écouter la conversation de la marquise de Vareillcs et de madame de Grinbavau.
— Que devenez-vous? reprit-elle au bout de quelques instants.
— Je ne sais trop. Je vis un peu partout, à Paris, ù la campagne, aux eaux.
— Que faites-vous maintenant ?
— Des folies.
— Vous ne vous occupez plus à rien ?
— Si fait I à me ruiner,
— Et quand. . . ? (Elle s'arrêta) .
— Achevez.
— Je n'ose ; vous allez me trouver indiscrète.
— Non ; continuez.
— Eh bien ! quand vous aurez tout dévoré ?
— Bah, dit-il en riant, j'ai pris mes précautions. J'ai mis ma fortune dans le plateau d'une balance, ma santé dans l'autre, et je fais en sorte de maintenir l'équilibre entre les deux plateaux, afin qu'ils se trouvent vides en même temps.
— Si VOUS VOUS trompiez pourtant, et si le pla-teau de la santé se vidait plus lentement
— Je le renverserais, dit-il d'un ton insouciant, mais avec un accent qui annonçait une pensée bien arrêtée.
— Oh I monsieur René ! s'écria Laure avec un accent de reproche et les larmes aux yeux.
— Je plaisante, reprit-il en essayant de sourire ; une sotte plaisanterie, n'est-ce pas, mademoiselle Laure ?
— Plût à Dieu que ce fût véritablement une plaisanterie ! dit-elle tristement.
Comme elle achevait ces paroles, Charles de Bailleras et M. de Bauvron s'approchèrent de René et lui firent un signe. Gavery s'excusa près de mademoiselle Holmes, et les rejoignit; il s'assit avec ses deux amis dans l'encoignure que forme sur k terrasse supérieure le grand salon de danse.
— Eh bien ? demanda René.
— Tout marche : nous venons de nous consulter avec les témoins de tes adversaires, qui sontM. Strettel et le baron de Larolles. Le rendez-vous est pour demain, à huit heures du matin, auprès des ruines du château de Lassay. Maintenant, je te dirai qu'il" y aune discussion entre nous et les autres témoins.
— A quel propos ?
•'Vi'î
€6 UN BRAME A TROUYILLZ
r- Ces messieurs prétendent que leurs amis sont offensés et ont le choix des armes.
— Eh bien?
— M. de Bauvron etmoi, nous disons avec raison que cette offense est tout imaginaire. S'il me passe par la tête de trouver mauvais que tu mettes un chapeau gris au lieu d'un noir, auraî-je donc le droit de venir te demander raison et me poser en offensé parce que ton chapeau est noir ?
— Bahl dit René avec impatience, cela m'est bien égal. Au fond, je crois même qu'ils ont raison, car, entre nous, ma conduite était fort déplacée. Ainsi, accorde-leur tout ce qu'ils voudront sous ce rapport. Je te répète d'ailleurs que cela m'est ^gaK J'accepte toutes les armes, excepté le sabre.
-— Pourquoi cela ?
—Peu m'importe d'être tué, mais je ne veux pas qu'on me découpe tout vivant.
Ils échangèrent encore quelques paroles, pui? René les quitta pour aller prendre congé des dames avec lesquelles il causait auparavant. Il fut frappé de l'altération des traits de mademoiselle Holmes.
— Monsieur René, lui dit-elle avec une profonde [ émotion, j'ai entendu toute votre conversation. 1
— - D'ici ? demanda-t-il avec surprise.
— Non, dit-elle en rougissant, mais -sans tési-J
UN BRAM^ A TROUVJLIE 67
tatian. Je m'étais placée là, ajonta-t-elie en dési;gnant la croisée la plus voisine de l'encoigaure. ie me doutais de ce que vos amis avaient à vous dire. Ainsi, voas vous battez demain ?
— Il le faut bien, répondit-il en souriant. -! — Avec quatre adversaires ?
-— il n'y manque ^ue le caporal, n'est-ce pas '! conlinua-t-il en essayant de plaisanter.
— Ohl monsieur René, oommeat avez-vous le courage de rire en padant d'une cbose si affreuse ! Si votre pauvre mère vivait encore !
Il baissa la tête et ne répondit pas.
— Vous voulez donc vous faire tuer ?
Il haussa imperceptiblement tes épaules, comme pour dire que peu lui importait î
— Et vos amis? reprit-elle.
— • En ai-je ? murmura-t>-il.
— Et vos compagnes d'^fance ?
Un sourire amer crispa les lèvres de Gavery .
— Elles se marieront et m'oublieront, murmura* t4L
— Non ! reprit*elle avec vivacité ; non ! vous éles injuste, M. René f.... CWiî si j'avais qpielque influence SUT vous... Hermance, dit-elle en se levant avec vivacité pour prendre le bras de sa «œur et l'amener auprès d'elle, M. de Gavery doit avoir de-
68 UN DHAUE A TROUYILLE
main quatre duels f Viens joindre tes instances aux miennes et le supplier de renoncer à -ce cruel dessein. ' ♦ ,
Vraiment émue cette fois, Hermance fit un effort sur elle-même et essaya d'adresser quelques paroles à M. de Gavery ; mais les réponses mordantes et le sourire sardonique de René ne tardèrent pas à froisser la jeune femme. Elle se rapprocha de nouveau de sa tante. En dépit de Tattention qu'elle paraissait prêter à la conversation de madame de Grinbavau, elle s'arrangea néanmoins de façon à ne pas pcfrdre un mot de l'entretien de Laure avec M. de Gavery.
Touché malgré lui Ûe l'émotion et des instances de la charmante jeune fille, René lui prit la main et la serra avec effusion ; mais, tout en cherchant h calmer son inquiétude, il ne put naturellement lui faire aucune promesse positive.
La position de René devenait d'autant plus embarrassante qu'un de ses adversaires, M. de Cobrîzo, était le beau-frère de la jeune fille, et que l'arrivée du Portugais snr ces entrefaites pouvait amener quelque scène désagréable. Aussi Gavery se décida-t-il à prendre congé de madame de Vareilles et de madame de Grinbavau. Il salua madame de Gobrizo avec une politesse glaciale, et échangea une
UN DRAME A^TROUYILLe', 6Î)
dernière poignée de main avec mademoiselle Hol-, mes, en détournant les yeux pour ne pas rencontrer le regard suppliant de la jeune fille.
Le soir, René revint au Casino ; mais, au lieu d'entrer dans le grand salon où l'on dansait, il resta sur la terrasse et se contenta de regarder par la fenêtre.
Au bout de quelque temps, la vue de tout ce moijide qui dansait et causait avec une joyeuse animation redoubla la tristesse de Gavery. Il s'assit à l'une des encoignures. Là, les yeux collés contre les carreaux et les traits contractés, s' enivrant de l'amertume de ses chagrins, il fut pris d'un de ces accès de désespoir muet et de rage concentrée, dans lesquels le cœur semble se gonfler et se .tordre.
Au bout d'une heure, il se leva et se décida ù rentrer chez lui. Il se mit au lit, mais il était trop violemment surexcité pour qu'il lui fût possible de trouver le repos. Il ne^ s'endormit qu'à six hernies du matin, et fut obligé de se lever une heure après, afin d'être exact au rendez-vous.
Gavery avait l'air si défait et si fatigué en arrivant au château de Lassay, que ses témoins lui pi:oposèrent de remettre l'afl'aire au lendemain.
Il les remercia en souriant.
— Une fois les armes à la main, cela se passera,
70 U» DBAME A TROUVILLE
leur dit-il. Je vois là-bas* mes adversaires et leurs témoins. Allons les rejoindre.
Les antagonistes de Reiiè'avaicnt attendu son arrivée potir décider Tordre dans lequel ils se battraient contre lui. On mit quatre billets dans un chapeati. M.,de Veillan tira le n<> 3; M. de Cobrizo le n® 4 ; M. Lindsay le n® 1 et M. Favrier le n^ 2.
M. de Gavery ayant déclaré qu'il n'entendait nullement contester à ses adversaires le cboix des aimes, Lindsay demanda le pistolet, M. de A^eillan fépée. Quant à M. Favrier et à M. de Cobrizo, ils choisirent aussi le pistolet. Les témoins de René firent alors remarquer que leur ami aurait la main très-fatiguée s'il se battait au pistolet contre MM. Favrier et Cobrizo, après avoir tiré Tépée cinq minutes auparavant contre M. Veillan.
Les deux autres témoins, trouvant robservation juste, proposèrent d'intervertir l'ordre des duels: mais Gavery déclara que c'était inutile et qu'il désirait que chacun conservât le numéro que le sort lui avait attribué.
Après quelques pourparlers sur d'autres conditions moins importantes, Lindsay et Gavery furent placés à quarante-cinq pas de distance, avec faculté , d'avancer chacun de quinze pas, en marchant l'un »ur l'autre.
UN fiRAME A TRdUYIiLE ' 71
Tous deux étaient fort calmes et montraient, le premier beaucoup de sang-froid, le second une grande ingouciance. Lorsqu'ils eurent fait chacun huit ou dix pas, Lindsay déchargea son pistolet^ dont la balle effleura la poitrine de Gavery, qui ne s'était presqpie pas effacé. Gavery riposta aussitôt et atteignit M. de Lindsay sur le dessus de l'épaule. Par bwiheur, la balle n'entama que leschairs et B6 causa qu'une légère blessure.
Les deux adversaires se donnèrent alors une poignée de main. On appela M. Favrier qui se plaça devMÎt Gavery, tandis qu'on pansait Tégratignure de l'Anglais. Cette fois, lescombattants, qu'on avait fait tirer au commandement, échangèrent leur coup de feu sans résultat. Favrier parlait de recommencer; mais les témoins, qui n'assi^ient qu'à contrecœur à cette lutte d'un seul contre quatre, s'y refusèrent positivement.
On proposa à M. de Gavery de prendre un niioment de repos avant de se battre avec M, de Veillan. Il déclara qu'il aimait mieux en finir tout de
suite.
L^ deux jeunes gens étant à peu près de même fofce à l'escrime, la lutte dura cinq ou six minutes.
Le sang-froid i» René et le peu d*importanc«
74 UK DBAME A TBOUVILLE
suite sur le sol avec tant de violence qu'il en brisa le chien.
M. de Cobrizo exigeait qu'on reconunençât ; mais les quatre témoins furent unanimes pour s'y opposer.
Ils déclarèrent que tout était terminé, et que M. de Gavery ayant satisfait aux exigences de l'honneur, nul n'avait le droit de lui demander d'autre explication.
En présence de cette décision formelle des témoins, Cobrizo dut dévorer sa colère et renoncer, pour le moment du moins, à prendre sa revanche. Malgré l'invitation de ses deux témoins et l'exemple des autres jeunes gens, il refusa d'aller tendre la main à Gavery.
De son côté, René semblait se soucier médiocrement des témoignages de gratitude du Portugais, car il se contenta de saluer ce dernier avec une froide politesse que rendait plus frappante encore la cordiale franchise de sa réconciliation avec ses trois autres adversaires.
— Je vous avoue, mon cher monsieur, dit Roger dç Bauvron en s'éloignant avec Gavery et Baillières, je vous avoue qu'un moment je n'aurais pas donné vingt centimes de la vie de M- de Cobrizo. Vous, si calme jusque-là, vous le regardiez avec des
yeux de tigre. Aussi suis-je resté tout surpris de votre générosité.
— Comment I dit René avec un sourire forcé, ne comprenez-vous pas que si j'avais tué M. de Cobrizo, j'aurais mis en deuil les plus jolies femmes de Trouville et attristé toute la société.
— Vous avez, pardieu ! raison, fit l'officier. Mais, du diable, si je me serais douté d'un tel calcul en pareille circonstance I
L'amitié d'une vieille femme, bonne, aimable et spirituelle, est un des plus grands bonheurs qui puissent arriver à un jeune homme. Cette amitié prend tout de suite quelque chose de maternel. A un certain âge, on éprouve un tel besoin d'indépendance, qu'on se sent volontiers disposé à se révolter contre toute autorité, voire même celle d'un vieil ami. Mais le caractère le plus ombrageux, le cœur le plus ulcéré, cèdent sans s'en apercevoir à la main légère et affectueuse d'une femme.
Madame de Vareilles avait pris M. de Gavery en amitié. Outre le souvenir de sa mère, qui plaidait pour lui auprès de la marquise, René avait dans le caractère quelque chose de réellement sympathique qui ne pouvait manquer de séduire une femme de
78 UN DRAME A TROUYILLE
cœur et d'esprit comme l'était Madame de Vareilles. Avec sa grande expérience et ce talent d'observation que développe l'habitude du monde, elle avait bien vite deviné que la tristesse et les folies de René provenaient de quelque amour malheureux. Sachant qu'à cet âge rien n'est étemel, elle avait entrepris de guérir son protégé et de le ramener dans un monde qu'il n'aurait jamais dû quitter. Ce qu'elle redoutait par-dessus tout pour lui, c'était la société de certaines femmes près desquelles tant de jeunes gens dépensent leur fortune, ruinent leur santé et trop souvent dessèchent leur cœur et avilîsâeal leur nom. CkxouDfte ces anciens r^piûivs et menAisnts et de fcobéaiens fui extstaifliit aalrefois dans Paris, ce Bioide à part a ses lois et ses usages. Lorsqu'un malheureux s'est laissé engrener dans ses rouages avilissants, chaque jour épaissit sur ses yeux le bandeau qui lui fait voir la vie so«is les plus fausses couleurs. Il arrive à se faire gloire ie ce dont il eAt rougi autrefois, et à regarder tes plus nobles sentiments comme de ridicules préjugés.
Dans la disposition d'esprit de René, il étaU à craindre que, tout en reconnaissant la corroptmide ce mot&de, il ne s'y jetât k corps peFâv, non par l'attrait des plaisirs, mais pour braver^ pour insulter la société dans laq^uelte il avait reftcootré quel-
UN BRAME A THOTTYILLS 79
que cruelle déception. A son âge, d* ailleurs, le c(mr a encore trop de sève pour qu'un malheur, quelque grand qu'il soit, puisse Tanéantir complètement. Madame de Vareilles le saraét. Le tout était de trouver un nouveau soleil qui fît fondre les glaçons accumulés autour du cœur de René , et reparaître ces deux fleurs de la jeunesse , Tespoir et l'amour, que le Tent de l'adversité courbe souvent, mais qu'il n'arrache que dans de bien rares exceptions.
Le moment était alors excellent pour forcer Garery à rentrer dans le monde. Avec son nom, son esprit, sa tournure, la bonne grâce et l'élégance de ses manières, il avait déjà tout ce qu'il fallait pour réussir dans un salon ; son arrivée romanesque et ses duels le mettaient en outre sur un piédestal qui rélevait au-dessus des autres jeunes gens. Or, quelles que soient la situation d'esprit d'un homme et son indifférence pour tout ce qui Tentoure, il est rare qu'il parvienne à se dépouiller assez complètement de tout amour-propre pour être insensible aux succès qu'il obtient.
Comptant un peu sur ce sentiment, qui exerce une si grande influence sur presque toutes nos actions, madame de Vareilles s'empressa de donner une soirée, afin de présenter M. de Gavery à ses nombre«x amis. Elle poussa même l'affection pour René jus-
£0 UN DRAME A TROUYILLE
qu'à inviter les Grinbavau et les Gobrizo, qu'elle avait jusque-là constamment refusé d'admettre dans son salon.
René fut naturellement le lion de la soirée. C'était un écueil à redouter, car bien des gens auraient eu de la peine à se tirer convenablement de la position dans laquelle se trouvait le jeune homme; madame de Vareilles, qui l'observait en cachette, vit avec plaisir qu'elle n'avait pas eu tort de compter sur son esprit et sur son tact parfait. Il eut le bon goût de ne montrer ni un orgueil déplacé, ni une de ces fausses modesties qui ne sont que l'hypocrisie de la vanité. Quoique forcé de causer et de s'animer un peu, il parla le moins possible et fit tout ce qui dépendait de lui pour amoindrir l'importance qui s'attachait à lui ce jour-là.
Un des côtés les plus singuliers du duel, c'est qu'il fait souvent deux amis de gens qui seraient restés des ennemis irréconciliables s'ils n'avaient croisé le fer ensemble. Aussi tous les adversaires de René vinrent-ils lui tendre la main et le traitèrent-ils comme une ancienne connaissance. Cobrizo seul se tint à l'écart et conserva une contenance embarrassée. Sa femme aussi parut fort troublée lorsque René vint la saluer. Elle fit un
UN DRAUE A TROUVILLE 81
mouvement pour lui tendre la main, mais elle ne r acheva pas, et, de son côté, Gavery n'eut pas Tair de s'en apercevoir.
Laure, au contraire, avança franchement sa jolie main et serra celle de René avec une vive émotion. Il resta quelques instants à causer avec la jeune fille ; puis il alla saluer madame de Grénan. Celle-ci l'accapara si bien qu'il passa presque toute la soirée à côté d'elle. Nous sommes forcé d'avouer qu'il ne fit pas grand effort d'amabilité. En réalité, chacun d'eux se préoccupait beaucoup moins de son interlocuteur qu'on ne l'aurait supposé en les regardant. Madame de Grénan était enchantée de retenir auprès d'elle le lion de la soirée, et de l'enlever à madame de Cobrizo dont les yeux se portaient involontairement à chaque instant du côté de M. de Gavery. Quant à ce dernier, bien qu'il eût l'air de ne prêter aucune attention à madame de Cobrizo, il ne restait si longtemps auprès de madame de Grénan que parce qu'il lui semblait découvrir un peu de dépit sur la physionomie d'Hermance.
Ce petit manège, qu'un observateur a très-souvent occasion de remarquer dans le monde, n'échappa ni à madame de Yareilles, ni à mademoiselle Holmes. Lorsque René revint causer avec Laure, elle l'accueillit avec un sourire un peu triste. Comme il était
^ ISn DBAMB A TR«UTILLE
lui-mémê dans ces âispositions mëlaacoliqfiies qoi succèdent prescpie toujours aux élass d'une pieté factice, leur conversation roula sur des sujets sérieux et souvent laéine î&rt tristes.
M. de Gi»brizo^ qui les d^servàit de loin, s'appion cha des deux jeunes gens, en causant arec une autre personne, et se plaça de manière ai «nliendre une partie de leur conversation. Il parait qu'elle lui parut d'une nature fort rassurante, car il perdit Tair soucieux qu'il avait conservé ji&sqne-là et s'éloigna avec son interlocuteur. Il y avait cependant chez M. de Gavery quekiue chose qui éveillait la curiosité du Portugais. Au moment, en e&t, oi l'on sortait de l'hdtei de madame de Yareilles, il s'approcha d'un homme en blouse qui se tenait devant la porte, et lui montra dai doigt M. de Ga^erj qui s'éloignait avec M. de Baillères.
— C'est bien lui, n^ést-ce pas? lui dit-il... cel«i de droite?
— Oui , senor, répondit l'individu qui fit en sorte de passer deux fois auprès de Gavery dont la figure était éclairée en ce moment par les lanternes de la voiture.
Coàime il repassait une troisième fois, i) se heurta contre le domesticpie de Gavery qui était venu se planter mr son chemin. Le choc fut si rude que^
Uir DRAKE A <rRO0YI&I*fi 8B
rincomm, qui ne s'y attendait pas, faillit toniier à la renverse. Tout furieux de sa quasi-culbute,^ il montra le poing an domestique qui le regardait d'un air narquois.
— Tâche un peu de carguer ta langue, mal blanchi, dit enfin ce dernier avec le plus pur aecent ba»-breton; une watre fois, ne t'avise plus de venir regarder mon maître sous le nez, ou bien, foi de Mathurin Lequellec, je t'envoie une bordée comme tu n'en as jamais reçue, entends-tu bien, affreux macaque ?
L'individu recula de manière à se trouver dans l'ombre et s'éloigna lentement en faisant un geste de colère.
Mathurin Lequellec était un type assez singulier. Fils d'un cultivateur de Douamenez, il avait servi en qualité de matelot avec M. de Gavery. Gomme il avait été blessé deux fois auprès de René, ce deplûer l'avait pris en amitié et s'était beaucoup occupé de lui à bord de la frégate. Lequellec ayant obtenu sa libération du service à peu près au moment où Gavery donnait sa démission, René l'avait emmmé avec lui et avait fini par le garder comme domestique. Nous sommes forcé d'avouer cependant que Mathurin était loin de faire un Frontin modèle. Par sa bravï9«re et son attachement, il rachetait en re*-
Ytnche ce qui lai manquait sous les autres rapports.
Gomme la plupart des Bas-Bretons, il aimait les chevaux, qu'il soignait par conséquent fort bien. C'était, en outre, un cavalier, sinon fort gracieux, du moins très-solide. Il tirait admirablement le bâ* ton, maniait assez bien ]e sabre, et manœuvrait surtout avec beaucoup d'adresse les deux poings de fer que Dieu lui avait mis au bout de ses bras. Ses larges épaules, un peu voûtées, eussent fait envie à un fort de la halle et annonçaient une force prodigieuse. Le courage et la franchise se lisaient sur sa physionomie grave et caractérisée, qu'éclairait de temps en temps le demi-sourire un peu méfiant du paysan bas-breton.
— Monsieur, dit-il à son maître (auquel il n'avait jamais pu s'habituer à parler en emplpyant ]a troisième personne) , quel est donc ce monsieur brun qui est sorti en même temps que vous avec deux jeunes personnes et une vieille ?
— C'est M. de Cobrizo, répondit Gavery. Pourquoi me den^andes-tu cela ?
— C'est que, l'autre jour, conune je pansais votre cheval dans la cour du Bras-d'Or, ce monsieur est entré. Il s'est mis à me regarder..., puis sous prétexte de me parier du cheval, il m'a beaucoup qucs-
UN DRAME A TROUYILLE 85
tionnë sur vous et sur vos voyages; j'ai bien vu que cela l*intéressait plus qu'il ne voulait en avoir l'air.
Préoccupé de bien d'autres pensées, René ne répondit pas et congédia de la main Lequellec, qui éteignit la lanterne avec laquelle il était venu chercher son maître et regagna sa mansarde.
La vie des eaux a cela de charmant que les personnes qui se plaisent peuvent se rencontrer presque à chaque instant de la journée. Le matin, avant déjeuner, on va faire un tour de promenade sur la grève, ou se baigner, suivant l'heure des marées. De trois heures à six heures, on se tient sous la tente de la plage et surtout sur la terrasse. On revient au Casino le soir après dîner; suivant la température, on reste à causer sur la terrasse, ou bien l'on entre dans les salons. On y danse fréquemment dans la semaine, sans compter les bals réguliers du dimanche et du jeudi.
Comme les environs de Trouville offrent de charmants buts d'excursion, on organise très-souvent des parties de cheval, de voiture ou de bateau , qui réunissent pour toute une journée les membres de la même société.
Pour bien des gens, cette vie, libre et pleine d'imprévu, a d'autant plus de charme, qu'elle leur offre
g6 VJX nKXTUE A TR4nTYlIrIrfi
tous les agrément» da nonde, «i lear permettMt de se dispenser de la majeure partie de ses eani») c'est-à-dire de la toilette et des visites.
Aassi^ teut en se disant qu'il partirait le lendemain, M. de Gavery prolongeaii-ii son séjonr à Tn»rille de semaine en semaine*
Bien qu'il eonUnnât à se montrer aussi froid ^ aussi dur auprès de maibme de Gobrizo, à laquelle il ne parlait presque jamais, il ne pouvait se décider à s'éloigner d'elle. Il cherchait tous les prétextes possibles pour se trouver & ses côtés, sans avoir l'air de le désirer. Bien souvent, après avoir sournoisement travaillé pendant une journée à conqu^ir une place à côté d'Hermance, il n'avait rien de plus pressé que de quitter cette place, aussitôt qu'il l'avait obtenue, en ayant l'air de maudire intérieuren^nt le prétendu hasard qui la lui avait donnée.
Afin d'avoir un prétexte envers lui-même et envers les autres pour accompagner partout madame de Gobrizo, René s'occupait asssidttment de la baronne de Grénan, et quelquefois de mademoiselle Hohnes. Soit que l'amour-propre empêchât la baronne de deviner ce petit manège , soit qu'il lui fût imlifférent, elle aocueiUait très-gradeuBsement le» boamages de René.
mi SmAMB A TKOITTIJLLE jf7
Fan sage en réalité, en dépk de sa coquetterie et de ses aiis d'étofarderie, elle semblait se conteoter parfaitement d'aroir Gayery à ses ordres pour monter à cfae?al, pour valser ou pour lui dottaer le bras à la promenade.
Quant à Laure, elle voyait fort clairement le man^e de Gaverj. Quoiqu'elle s'en attristât quelque* fois^ elle n'en laksait rien paraître et recevait tou* |ours le jeune komme avec la même cordialité ^ le même plaisir. Gomme elle était aussi instruite que bonne et spirituelle, Gaverj s'habitua bientôt à sa société! De toutes les jeunes femmes, c'était cdle avec laqudle il causait avec le plus de plaisir et de laisser aller. Près d'elle, il lui arrivait quelquefois d'oublier sa sombre tristesse, et de se sur-^ prendre causant, sinon avec gaieté, du moins avec intérêt et vivacité. Malheuresement, un regard, un mot de madame de Gobrizo, suffisaient pour le rejeter dans ses humeurs noires et pour rem^plir ses paroles d'aigreur et d'amertume.
Un jour, on avait organtôé une partie pour visiter le château d'Hébertot, situé au fond d'une vallée, à trois lieues et demie de Trouville. Mesdames ée Grénan, de Yersannes et de Cotoizo étai^t àxheveI, ainsi qne mademoiselle Holmes. Elles avaient pour cavaliers le» jeunes ^as de leur société
86 UN DRAME A TIOUTILLE
tuelle. Madame de Gobrizo marchait en avant avec M. Lindsay; à quelques pas derrière eux, venaient Laure et M. de Gavery. Leur conversation était tombée sur des souvenirs d*enfance et se poursuivait avec une certaine animation. La figure de René avait perdu pour un moment son expression sardonique. Quant à Laure, elle rayonnait, et ses jolis yeux pétillaient d'esprit et de tendresse. Malheureusement, soit que madame de Gobrizo fût contrariée de les voir causer ainsi, soit qu'elle voulût s'isoler avec M. Lindsay, elle pressa son cheval et disparut avec le jeune Anglais au tournant d'un sentier.
Par un mouvement instinctif, René activa son cheval, mais celui de Laure conserva la même allure qu'auparavant.
— Si nous trottions un peu plus vite, dit Gavery avec une impatience mal dissimulée.
— Soit, dit Mademoiselle Holmes en soupirant. Gomme elle ne pressait cependant que fort peu
son cheval, madamme de Gobrizo et l'Anglais restaient toujours hors de vue. Laure essaya de continuer la conversation, mais René n'y était plus et répondait à tort et à travers.
— Marchons un peu plus vite, dit-il encore un instant après, au lieu de répondre à une question que lui adressait mademoiselle Holmes.
Les larmes Tinrent aux yeux de la jeune fille. Elle donna un tel coup de crayache à sa jument, que celle-ci, béte vive et ardente, fit un bond épouvantable et partit ventre à terre. René poussa un cri et s'élança après mademoiselle Holmes, qu'il rattrapa au moment où elle arrivait à côté de sa sœur.
— Que vous m'avez fait peur! lui dit-il.
— Vraiment ! répondit-elle avec un peu d'amertume.
— Gomme vous êtes imprudente ! reprit-il. Pourquoi frapper ainsi cette pauvre Brunette, qui est déjà si vive.
— Bah ! murmura-t-elle avec un imperceptible mouvement d'épaules, la pauvre béte est comme bien d'autres; elle pâtit des fautes d' autrui.
Puis elle remit son cheval au pas. Gavery essaya de reprendre la conversation au point où il l'avait laissée; mais, cette fois, Laure ne fit aucun frais et se contenta de répondre d'un air distrait. En arrivant à Hébertot, elle prit le bras de M. de Baillères et resta presque tout le temps avec ce dernier.
Quant à René, il s'occupa quelque temps de madame de Grénan, mais d'un air si distrait etsi ennuyé, que la jeune femme se moqua de lui. Elle le pria, en riant, de dormir un peu et de revenir avec une physionomie plus.gaie. Dans sa mauvaise hu-
90 UN DHAME A TROUVILIE
meiir, il prit au mot madame de Grëna& el se jelasur la mousse pour essayer de dormir. Une demi-heure après, il avait encore les yeux ouverts et maudissait le sommeil qui refusait de venir le délivrer de ses ennuis. En désespoir de cause, furieux contre luimême et contre les autres, sans trop savoir pourquoi, il prétexta une violente migraine et revint teut seul à Trouvillede toute la vitesse de son cheval. Malheureusement, en changeant de place, il ne pouvait changer en même temps d« dispositions. Il rentra dans sa chambre, et se mit à lire; mais il ne put jamais parvenir à fixer son attenti(A sur le livre qu'il tenait. Il alla passer quelques minutes au salon, et le quitta bien vite parce qu'il avait envie de dire des choses désagréables à tous les gens qui lui adressaient la parole. Il se réfugia enfin sur la plage et s'assit sur un rocher auprès éb la maison de M. Vallée.
Perdu dans une de ces immenses tristesses que U vue de la mer inspire aux cœurs disposés à la mélancolie, il était là depuis plus d'une heure, lors^ qu'en levant les yeux, il aperçut la marquise de Vareilles, qui venait de s'arrêter vis-à-vis de lui.
— Cher comte, dit^elle à M. de Martigks qui hà donnait le bras, je v<ms reids votre liberté. Vous pouvez rejoindre vos maudits fumeurs et vous wnr
UN DRAME A TROUTILLE 91
pester tous les quatre à loisir. Ayez soin seulement de vous maintenir à une demi-lieue de moi, ajouta-t-elle en riant et en serrant la main du comte, qui rejoignit trois de ses amis.
— Eh bien ! mon pauvre René, vous voici donc encore dans vos idées noires ? dit Texcellente marquise en s' asseyant à côté de Gavery.
— Je conviens que, sous le rapport de la gaieté, je laisse beaucoup à désirer, répondit-il en s'efforçant de sourire.
— Oh ! oui, beaucoup I dit madame de Vareilles; trop même pour votre âge, mon ami... Voyons, René, reprit-elle après un moment de silence, vous connaissez assez mon affection pour être certain qu'une vaine curiosité n'entre pour rien dans mes questions. Pouvez-vous, voulez-vous me dire franchement ce qui s'est passé entre Mademoiselle Hermance Holmes et vous, avant son mariage avec M. de Cobrizo ?
— La blessure n'est pas encore bien cicatrisée, répondit-il, et les souvenirs qu'il faudra réveiller pour vous répondre me sont toujours amers ; mais nul autre motif ne s'oppose à la confidence que réclame votre amitié. Je suis trop heureux de pouvoir vous donner cette marque de confiance en échange de votre affectueuse bonté.
— Mme Holmes, commença René , la mère de madame de Gobrizo et de mademoiselle Laure, était Française et sœur de M. Grosdot, ce brave négociant que sa femme a gratifié du nom de Grînbavau. Mamoiselle Grosdot avait été élevée dans le même couvent que ma mère, dont elle était la meilleure amie, malgré la différence qui existait entre la position de leurs familles. M. Holmes emmena sa femme à Québec. C'était un cerveau brûlé, un de ces hardis aventuriers qui font quelquefois d'énormes fortunes, et, plus souvent encore, finissent par des catastrophes. M. Holmes finit de cette dernière façon. Un jour, il s'aperçut qu'il allait être obligé de suspendre ses payements. Comme, au fond, c'était un honnête homme, il ne voulut pas aller plus avant
et résolut de tout liquider pendant qu'il pouvait encore désintéresser ses créanciers. Sous prétexte de pourvoir à l'éducation de ses deux filles, il les envoya en France avec leur mère. Comme celle-ci, et surtout son mari, étaient brouillés avec M. Grosdot, ce fut chez ma mère que descendit madame Holmes. Il y avait à peine un mois que la pauvre femme était en France avec ses filles, lorsqu'elle reçut une lettre de son mari. Il lui avouait leur ruine complète, la suppliait de vivre pour leurs enfants, et lui annonçait qu'il allait partir pour les Montagnes-Rocheuses afin d'y faire le commerce des fourrures et d'y recommencer sa fortune. Depuis ce moment, on n'a plus entendu parler de lui. D'aprte le p^u de renseignements qu'on a pu recueillir sur son compte, il aurait été massacré par les sauvages des Montagnes-Rocheuses.
» Vous comprenez, madame, le coup que dut éprouver cette pauvre madame Holmes. Comme un malheur n'arrive jamais seul, elle apprit presque en même temps la faillite du banquier chez lequel elle avait placé tout ce qui lui restait de sa fortune, c'est-à-dire l'argent que son mari lui avait remis au moment du départ.
» Huit jours après, en enterrait la malheureuse femme. A son lit de mort, elle confia ses deux filles
U» JDBAHE A TROUVII.LE 9§
à ma mère ; Jlermaace enilrait alors daas sa dou^zième année,; Laore venait d'arotr dix ans.
» Yftiis qm avez connu ma pauvre mère, madame de Yar eiUes, vous savez combien elle était bonne et généreuse. Les filles de son amie devinrent ses enîants. Elle les fit élever au couvent où elle-même avait passé sa jeunesse avec madame Holmes.
> Chaque année, les deux j^ones filles venaient passar leurs vacances à notre ch&teau de Gavery. Mes deux mois de congé s'écoulerait ainsi, pendant trois ans, entre ma mère et les deux demoisdles Holmes. JTétais & va âge où le cœur ne demande qu'à aimer.... Je devins tellement épris d'Hermance que, pour rester auprès d'elle, je voulais renoncer à ma carrière et tout aband(mner. Ma mère s'y of^sa.
9 Écoute, René, me dit-elle, malgré mon affection pour Hermance, je crains qu'elle ne réunisse pas tontes les qualités que j'aurais désirées pour ton bonheur, le ne met^ai pas, néanmoins, d'q>position à votre mariage, mais vous êtes bien jeunes tous les deux. Avant de conduire une femme, des enfants, un ménage, il faut que tu aies appris à te (»)ikduire toi-même et que te connaisses un pm. la vie. Je ne te demande qu'une chose. Fats ua voyage d'un an ou deux. Si, à ton retour, tu per-
sistes dans ton intention d'épouser Hermance, je te promets de te donner mon consentement.
9 Malgré ma folle passion, je sentis que ma mère avait raison, et j'eus le courage de lui obéir ; je puis dire le courage, madame ; car Tidèe seule de quitter Hermance me brisait le cœur ! . . . Elle aussi pleurait et se désolait... Elle m'aimait alors... Elle le disait du moins... et moi, pauvre fou, je la croyais!... Nous échangeâmes les plus tendres serments, des cheveux... Enfin, nous suivîmes le programme de tous les amoureux qui vont être séparés. Le 21 juillet 1849, je partis sur la Néréide pour une croisière sur les côtes d'Afrique. J'avais alors vingt-un ans.
» Par suite d'événements qu'il serait trop long de vous raconter, notre voyage dura trois ans et demi. Malgré le charme qu'avaient pour moi la vie de bord et les expéditions que nous faisions de temps en temps, je n'aspirais qu'au retour. Mon cœur était resté en France. Ma seule consolation était les lettres que je recevais de ma mère.
» Un jour, en m'écrivant pour me féliciter de la décoration que je venais d'obtenir, ma mère m'annonça que M. Grosdot de Grinbavau avait repris ses deux nièces.
» Le cœur m'a saigné en me séparant d'elles, me
un DIAME A TROUYILLE 87
disait ma mère. Je les regardais comme mes filles; mais leur oncle est riche et sans enfants. Je n'ai pas le droit de sacrifier leur fortune à mon affection.
» Cette nouvelle me fit peur. Tant que je savais mademoiselle Holmes à Gavery, il me semblait que mam^re veillait sur mon bonheur comme je l'aurais fait moi-même. J'étais triste, mais tranquille. . . Malgré la nouvelle position d'Hermance, je ne croyais pas cependant qu'elle pût trahir les serments que nous avions échangés; mais des inquiétudes sans nom, des pressentiments sans doute, me tourmentaient jour et nuit.
» Tout se réunit pour prolonger mon supplice. La Néréide fit naufrage dans le golfe de Guinée. On ne put la renflouer. Il fallut attendre pendant quatre mois un autre navire, qui relâcha encore h Saint- Louis avant de nous ramener en France. Je débarquai à Toulon le 28 juin 1853. Je courus à Gavery. . .
— Pauvre enfant ! murmura la vieille marquise émue du désespoir qui se peignait sur les traits de René.
— Ma mère était morte depuis un an, reprit Gavery en contenant sa profonde émotion, morte sans
que je fusse là pour lui fermer les yeux...
S6 UN PtAME A TKOUVILLE
U passa la main sur BOtx front et reprit après un îttstant de sileace.
— c J'appris en même temps qa'Hermance était mariée. Deux mois avant mon arrivée, elle avait bponsé don Manoël Cobrizo, nn Portugais, riehe à millions que ce maris^e avait fixé à Paris.
9 J'étais arrivé le cœur plein de joie et d'ivresse, les bras étendus pour embrasser ma mère et celle que je regardais comme ma fiancée.... Tout me manquait à la fois. Je crus un moment que j'en deviendrais fou. Je faillis succomber à une fièvre tjpMfde. Maintenant, ne me demandez pas ce que j'ai fait depuis ; je n'en sais rien moi-même, et d'ailleurs, je n'oserais vous dire le peu dont je me souviens. Je rougis maintenant de toutes les folies que j'ai commises et de toutes les orgies auxquelles j'ai pris part. Si je ne me suis pas tué vingt fais» c'est que qiielque mauvais génie. ...
— ingr«^, interrompit madame de Vareilles, c'était votre bon génie, au contraire ; c'était votre piauvre mère qui veillait sur vous du haut des eieux.
— Pardon, madame, dit-il avec émotion en tendant la main à madame de Vareilles. . . . mais j'ai tant souffert!... Quand je parle de ces mauvais jours, l'amertume revient aussitôt sur mes lèvres. Il a fallu tout mon désir de vous prouver ma reconnaissance
un DRAME A TROUVILtE 99
de TOire bianveiilant intérêt pour me décider à ces tristes confidences.
— Je k fiais, mon ami^ et je ?o«s remercie de votre e<»i£anice. Je vons plains de tout mon cœur, mon pauvre René; mais pent-étre étes^vons injnste envers madame de Gobrizo? Qai vous dit qu'elle n'a pas été coftlrainte à ce mariage, tnnnpée peut-être par quelque fausse nouvelle de votre mort.
— Hélas ! madame, j'ai commencé par me dire tout cela; mais j'ai bie» vile appris la cruelle vérité.... En épousant M. de Cobrizo, Hermance n'a cédé à aucune contrainte.... Madame de Gnateivau poussait, il est vrai, sa nièce à ce mariage ; mais M. de Grinbavau, au contraire, afaittousses efforts pour la dissuader de ce qu'il regardait comme une iugratitude envers ma mère et envers moi. Il n'a pas caché son opposition à M. de Cobrizo, et n'a cédé qu'aux instances de sa f^zime et de sa nièce. Aussi M. de Cobrizo, que vous voyez si jaloux de M. Lindsay, n'a-t-il aucune inquiétude à mon égard. «
Gomme il achevait ces mots, le comte de Martigles rievint avec deux de ses amis. Après avoir échangé quelques paroles de politesse avec les nouveaux venus, René s'éloigna. Madame de Yareilles lui serra affectueusement la main et ne le laissa
100 UN DRAME A TROUYILLE
partir que sur sa promesse formelle de venir pas^ ser la soirée chez elle.
Pendant ce temps, mademoiselle Holmes, qui se repentait déjà de son mouvement d'impatience, se reprochait de n'avoir pas montré plus d'indulgence pour le cœur ulcéré de son ami d'enfance.
Lorsqu'il vint la saluer le lendemain, elle lui tendit la main avec une affectueuse vivacité. Ses grands yeux se fixèrent d'un air presque suppliant sur ceux du jeune homme et semblèrent lui demander pardon. •
Gomme René, de son côté, s'était fait les mêmes reproches, la paix fut bien vite signée. Gavery s'installa sur la terrasse et fit plus de frais que d'habitude pour soutenir l'entretien. Quelques personnes s'approchèrent des deux jeunes gens et la conversation devint générale. René fit un mouvement pour se retirer ; mais, en levant les yeux, il rencontra le regard inquiet et attristé de mademoiselle Holmes. Il se rassit. Elle le repiercia par un doux sourire et lui adressa sur ses voyages quelques questions qui le forcèrent de répondre avec certains développements, et de garder quelque temps le dé de la conversation. Gonune il racontait bien et sans prétention, il eut un certain succès. Un cercle assez nombreux se forma insensiblement autour de lui.
UN DRAME A TROUYILLE 101
Hermance elle-même, après avoir longtemps faitsem blant de ne pas écouter, finit par suivre l'exemple général et par se rapprocher peu à peu avec sa petite cour. En la voyant arriver, René fut encore sur le point de se lever et de partir : le regard de Laure l'arrêta de nouveau. Il continua son récit. Surexcité par la présence d'Hermance, par laquelle il se sentait écouté avec un intérêt croissant, il eut un véritable succès, qui lui fit immédiatement une réputation d'homme spirituel et instruit.
Cobrizo, qui avait aussi beaucoup voyagé, voulut essayer de contre-balancer le triomphe de René. Il commença à son tour le récit de quelques épisodes de ses excursions. Mais, outre sa difficulté à s'exprimer en français, il était loin d'avoir la verve et l'esprit naturel de M. de Gavery.
Malgré la politesse avec laquelle on écoute toujours le mari d'une jolie femme, surtout lorsqu'il est millionnaire, Hermance s'aperçut bien vite du mauvais effet que produisait son mari. Elle l'interrompit avec une impatience mal déguisée, et l'emmena dans une autre pièce pour l'empêcher de continuer.
A partir de ce moment, une sorte de lutte s'établit peu à peu entre René de Gavery, M. de Cobrizo et M. Lindsay.
10^ UH DBAMK A TBOUTILLE
Les grandes fortunes dont joaissaient ces. deOK dernieis leur donnaient un îminense avantage sur M. de GMf&rjy auquel il ne restait désormais opie fort peu de ckœe. En reranche^ Gavery rachetait cette infëriofilë par tum esprit plus vif et plus se* duisant^ et surtout par son caractère plus S3^pathique que celui de M. Lindsaj. Il avait aussi phts de mi)^ sentûnrats et de tact que M. de Cobrizo, qui, malgré sa politesse outrée, eût passé pour un homme mal élevé, si ses millions et la beauté de sa femme ne Tavaient entouré d'un prisme favorable, à travers lequel ses nombreuses imperfections pas» saient quelquefois pour des qualités. Mais ce prisine qui pouvait tromper la foule n'abusait ni les observateurs, ni surtout madame de Cobrizo et sa sœur.
Toutes deux souffraient souvent des maladresses du Portugais et faisaient tous leurs efforts pour les réparer,, ce qui leur valait tantôt des scènes d'une violence incroyable,, tantôt des témoignages de reconnaissance tout aussi exagérés.
C'était surtout devant René que madame de C»hmoi souffrait des bévues de son mari. M. àè Gaverj était de trop bonne compagnie pour les faire remarqua; mais son sourire et le regard qu'il fixait dihm sur madame de Cobrizo, n'en disaknl qae trop pour r amour-propre de la jeune fesme.
UN I>RAMS A TROlfVILXE 103
Quoi qu'elle fit pour le dissimuler, elle ne pouvait s'empêcher dé comparer de temps en temps René à soa mari et de sentir toute la différence qu'il y avait entre eux. Elle se rejetait alcnrs du cdtè de Lindsay, que ce» éclairs de faveur rendaient plus amoureux^ sans pourtant Taèuser complètement
Cinq ou six jours ai»is la partie d'Hébertot, on en proposa une autre qui se présentait avec les plus grandes proportions. Il s'agissait de se rendre & Étretat, où se réuniraient le même jour les baigneurs du Havre et de Sainte-Adresse appartenant à la même société que les Grésan, Co}»rizo, etc. D'autres amies de ces dames, qui se trouvaient eit ce moment dans quelques châteaux voisins du Havre, avaient aussi promis de se rendre à Étretat le même jour. La proposition fut accueillie a/vec enthousiasme. B fut convenu qu'on irait au Havre par le bateau à vapeur, et que, de là, on se rendrait en voiture à Étreti^. Dès qu'on eut fixé le jour, on se h&ta d'en prévaûr les amis d'Élretat, du Havre, ete. ; puis chacun prit ses dispositicms povr le départ.
Par suite de ces petites rivalités dont nous avons parlé, chacun attachait de Fimportance aux choses les plus futiles. Le trajet par le bateau à vapeur
étant le même pour tous, on réserva l'amour-^ propre pour le voyage du Havre à Étretat.
On savait que mesdames deLansac et de Schwerin avaient amené au Havre un équipage à quatre chevaux, et qu'elles s'en serviraient pour se rendre à Étretat. Il était probable aussi que les jolies châtelaines de Preuilly et de Carville feraient atteler quatre chevaux à leurs breaks et à leurs calèches pour conduire les amis qu'elles avaient chez elles en ce moment.
Il n'en fallut pas davantage pour exciter l'émulation des baigneurs de Trouville. Les dames commencèrent à méditer leurs toilettes. Les hommes se concertèrent pour organiser des équipages, de façon à 60 que toute la société trouvillaise arrivât à Étretat avec des attelages à quatre chevaux, capables de rivaliser avec ceux du Havre et des châteaux voisins.
L'avant-veille du départ, on se rassembla au salon pour récapituler les moyens de transport. M. de Cobrizo et M. Lindsay se réunissaient pour mettre chacun deux chevaux sur la calèche du Portugais, que Lindsay se chargeait de conduire à grandes guides. M. de Veillan offrait un break, sur lequel il attelait ses deux chevaux, et deux autres appartenant à M. Bonavant. Un troisième four-in-hands devait se composer des chevaux de MM. de Mo-
UN DRAME A TROUTILLE 105
rieox, Strettel et Spencer. Aucun de ces chevaux n'ayant fait partie d'un attelage à quatre, toutes les dames déclarèrent que, pour rien au monde, elles n'oseraient monter dans le break de Morieux qu'on laissa en toute propriété aux jeunes gens. Gomme il restait encore plusieurs personnes à caser, Gavery dit qu'il se chargeait de former un quatrième équipage.
— Avec quelle voiture et quels chevaux, s'il vous plait ? demanda madame de Grénan. Il me semble que tout est pris.
— Il y a des loueurs de voiture au Havre, répondit-il en souriant.
Elle fit une petite moue dédaigneuse.
— Ils n'auront pas d'attelage à quatre chevaux, dit-elle.
— Pardon ; je vous réponds que Bouju trouvera moyen d'en organiser.
— En tous cas, ce ne sera pas brillant, repritelle.
— C'est probable, mais je ne crois pas qu'on trouve mieux.
Après avoir bien cherché, on fut obligé de convenir qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement.
Restait encore à décider comment on composerait le personnel de chaque voiture. Avec les pe-
106 Ulf DRAME A TROUVILLE
tites ri?alités {éminines et famour-propre d'e&fontt que mettaient ces dames à faire une entrée triomphante à Étretat, la chose était difficile. Gbaeane d'elles prétendait d'ailleurs n'y attacher aucune importance, et offrait gracieusement le choix aux autres; mais, au fond du cœur, elle eût été fort contrariée qu'on acceptât sa proposition.
Âpres maints pourparlers et maintes cérémonies de part et d'autre, madame de Grinbavau, qui arait tenu à faire partie de l'expédition, au grand chagrin de tout le monde, décida qu'elle irait daifô la calèi^e ayec sa nièce Hermance. Fort mécontente de voir Hildegarde disposer ainsi des meilleures places, suivant sa cmistante habitude, madame de Grénan prit un air boudeur et refusa de choisir à son tour, en disant qu'elle irait dans la voiture dont les autres ne voudraient pas. La comtesse de Yersannes et madame de Boucart acceptèrent les deux places que leur offraient M. Bœiavant et M. de Veiltan, proche parent de madame de Boucart. Quant à Laure qui, dans tontes les circonstances, montrait beaucoup de réserve et d'abnégation, en dépit des efforts de sa tante pour la pousser en avant, elle se trouva naturellement à faire partie de la troisième voiture avec madame de Grénan. Gomme cette voiture était celle de M. de Gavery, il est permis de croire que-
UN DRAME A TROUTItLE i6t7
la rë^rre de Laure fat un peu moins méritoii^ ce jour-là que d'habitude.
Cette grave affaire ainsi décidée, on ^e mit h danser et la soirée se termina gaiement pour totft le miMiâe, eixefié pour madame de Grënan, qui persistait dass sa bouderie et ne souriait que du bout des lèvi^s. /
René le fit remarquer à mademoiselle Holmes.
— Je ercôs, dit-il, à la jeune fille, que l'idée de m&A altelage d'occasion sourit médiocrement & BHtdame de Grénan.
— Bah, dit Laure, elle a été piquée de voir ma tante disposer des deux places de la calèche; mais c'est une aimable personne ; demain, elle n'y pensera plus.
— Et vous, mademoiselle? demanda René, cela ne vous contrarie-t-il pas d'être si mal partagée?
— Pas le moins du monde, répondit-elle en riant. Pourvu que nous ne versions pas, voilà tout ce que je vous demande. Je suis persuadée d'ailleurs que nous serons parfaitement bien avec vous, ajouta-t-elle avec une inflexion de voix involontairement si douce, que René l'en remercia par un regard reconnaissant.
Le bateau à vapeur ne faisant en ce moment
108 UN DRAME A TROUYILLE '
qu'un voyage par jour, Gavery fut obligé de prendre f Alcyon, le petit bateau du -père Toutain, pour se rendre au Havre, afin de retenir son équipage.
— Eh bien ! lui demanda madame de Grénan, lorsqu'il arriva le soir, qu'avez-vous trouvé? ^ — Nous aurons une calèche passable, lui dit-il, et quatre chevaux assez présentables.
Madame de Grénan fit encore sa petite moue; mais, comme elle avait un charmant caractère, elle finit par se mettre à rire et parla gaiement de sa future charrette.
La bande joyeuse partit le lendemain par le bateau à vapeur. Les voitures et les chevaux qu'on avait expédiés la veille par le chemin de fer attendaient leurs maîtres au Havre devant Frascati. Cest là qu'on avait fixé le point de réunion pour le départ général, à cause des baigneurs du Havre qui devaient faire partie de Texpédition et qui demeuraient à cet établissement.
En arrivant à Thôtel, les voyageurs aperçurent sept équipages sur la pelouse. En tête se trouvait la calèche de M. de Gobrizo, puis le break de M. de Yeillan, celui de M. de Morieux et. deux calèches appartenant au marquis de Ghauvrières et à madame de Lansac qui habitaient Frascati. Un
omnibus de campagne fort élégant et fort bien attelé
110 ON DRAME A TROUYILLE
attelidaitsa propriétaire, madame de Schwerin, qu'il avait amenée de Graville avec quelques-uns* de ses amis. Enfin, un peu en arrière, le regard inquiet de madame de Grénan découvrit une espèce de breakchar-à-bancs attelé de quatre chevaux d'assez piètre mine.
Quoique fort présentables pour des locatis^ les pauvres animaux faisaient triste figure à côté des chevaux de sang et des autres voitures.
— Est-ce là votre équipage ? demanda madame de Grénan d'un air mélancolique.
— Je n'en vois pas d'autre, répondit M. de Ga-
Elle étouffa un gros soupir.
-— I) n'est pas trop mal, dit-elle, en dissimulant par politesse sa contrariété. C'est mieux encore que je n'espérais.
— Bah I dit mademoiselle Holmes avec gaieté, il sera toujours assez bon pour nous transporter jusqu'à Étretat. Nous n'aurons pas à craindre que nos chevaux prennent le mors aux dents.
— - Certes non, murmura madame de Grénan.
Laure et René échangèrent un sourire d'intelligence, en se montrant de l'œil la figure consternée de la baronne, véritable enfant gâtée s'il en fut jamais.
A ce moment ^ une magnifique calèche bleue i
UN DRAME A TtOUYILLE 111
rechampis paille arriva mr la pelouse aa grand trot de quatre chevaux anglais de toute beauté, que conduisaient deux petits postillons portant une casaque bleu foncé, une toque de même couleur et la culotte de daim blanc.
— Oh i quelle jolie daumont l s'écrièrent 1^ jeûnes gens. «
— Ce sont les chevaux du duc de Maran, dit M. deMorieux.
— Ce n*est pas sa livrée, rèpcwidit Baillères. A qui diable cela appartient-il ?
— A quelque baigneur de l'hôtel Frascati, probablement, dit Veillan. Yojci M. de Chauvières qui va nous ajq)rendre cela.
Malheureusement ni M. de Chauvières ni madame de Lansac n'en savaient plus long que les Trouviilais auxquels ils allaient eux-mêmes demander des renseignements sur l'équipage en question.
— £h bien, demanda madame de Grénan à M. de Gavery, qui venait de parler au postillon de la calèche, dont l'élégance et la bonne tenue faisaient l'admiration de tout le monde, à qui appartient cette daumont?
— ^11 paraît quec'est à moi,madame,réponditRené en offrant sa main à madame de Grénan pour l'aider à monter dans la calèche. Je ne pouvais Tétrenner
.ji^^
112 UN DRAME A TROUTILLE
d'une maniëi:e plus agréable qu'en ayant Vhonneur d'y recevoir mademoiselle Holmes et vous.
— Quelle plaisanterie! fit la jeune femme en | reculant. \
— Sur l'honneur, je parle sérieusement; veuillez monter, à moins pourtant que vous ne préfériez le char-à-bancs, que je n'avais commandé que dans i le cas de malheur imprévu.
— Franchement, j'aime mieux la calèche, s'écria gaiement madame de Grénan, qui sauta dans la voiture en riant comme une enfant.
Mademoiselle Holmes s'assit auprès d'elle; mais, loin de partager la satisfaction de sa compagne, elle était devenue toute triste. Durant le trajet, elle ne parla presque pas et laissa madame de Grénan faire tous les frais de la conversation.
— Depuis quand as-tu cet équipage? demanda M. de Baillères à René qui s'était assis vts-à-vis des deux jeunes femmes.
— Depuis hier matin, répondit Gavery en souriant.
— Comment avez-vous fait pour former si promptement ce bel attelage ? dit madame de Grénan.
— Je n'aurais jamais eu le temps de tout rassembler en vingt-quatre heures, repartit Gavery. Je
UN DBAHE A TBOUYILLE 113
savais que le duc de Maran, qui part pour lltalie, avait le dessein de vendre ses équipages, et .qu'il était en ce moment à^ sa terre de Varenville, tout près de Rouen. Je suis allé le trouver, et j'ai acheté voiture, chevaux, harnais, etc., à condition qu'il me cédât aussi les postillons fouet en main, Seulement, pour ne pas leur laisser porter la même livrée que celle du duc, j'ai commandé des casaques et des toques d'une autre couleur à deux tailleurs qui ont passé la nuit à les faire.
— En vérité c'est admirable, s'écria madame de Grénan. Un grand seigneur du dix-huitième siècle n'aurait pas mieux fait.
Baillères et mademoiselle Holmes échangèrent un regard attristé. Tous deux savaient que René n'avait que fort peu de fortune et, que dans sa position, l'acquisition de ce nouvel équipage était une folie sans nom. Peut-être Laure se disait-elle aussi que cette folie était encore une preuve de l'amour de Gavery pour Hermance, car il n'avait acheté cette voiture que pour écraser celle de Cobrizc^
Taquiné par madame de Grénan que la surprise de René avait mise en belle humeur, Baillères finit cependant par oublier sa contrariété passagère et par répondre gaiement à l'aimable babil de la jolie baronne. Laure, au contraire, resta silencieuse, el
114 UN DRAKE ▲ TRÔUVILIiE
'; durant tout le trajet, les plaisanteries de ses compagnons de voyage obtinrent à peine on sourire distrait de la jeune fille.
— • SoujSrez-yous, mademoiselle Laiire? lui demanda deux ou trois fois Gavery arec un profond intérêt.
— • Non, répondit-elle en s'efforçant de sourire.
Au moment où les voitures arrivaient à Étretat, tous les baigneurs se trouvaient sur la plage, occupés les uns à prendre leur bain, les autres à examiner deux poissons curieux que venait d'apporter une barque de pèche. L'hôtel Blanquet étant à deox pas du rivage, les nouveaux arrivés n'eurent rien de plus pressé que de courir sur la; grève.
Gavery, que la tristesse de Laure paraissait inquiéter, resta è, côté d'elle et lui demanda d'une voix affectueuse pourquoi elle était si pensive et si taciturne. /
— Je ne puis vous le dire, répondit-elle. Les observations que je vous ferais seraient déplacées dans ma bouche et vous m'en voudriez peut-être de ma franchise.
— Pour cela, nonl s'écria-t-il. Je sais que vous ne me les adresserez que par un sentiment d'inté^ rét, et loin de vous en vouloir, je vous en serais sincèrement reconnaissant.
UN DRAME ▲ TROTJVILIfE ' 115
«-— Eh bien!. reprit-elle après un moment d'bésîtation, je suis tout attristée de la folie que tous avez faite en achetant l'équipage dans leq(uel vous nous ayez conduits ce matin.
-— Pourquoi donc ?
— Il a dû vous coûter horriblement cher. Est-ce une indiscrétion d'en demander. . . ?
— Le prix? Cette daumont, fouet en main, me revient à vingt-huit mille francs.
Laure joignit les mains avec tristesse.
— Vingt-huit mille francs! reprit la jeune fille... et vous m'avez dit Tautre jour qu'il ne vous restait presque plus de fortune.
-— C'est malheureusement vrai, répondit-il en riant; si je conserve longtemps cette daumont, je finirai par être obligé de manger mes chevaux pour vivre ; mais j'aurai soin de faire descendre les postillons auparavant.
— Comment pouvez-vous parler ainsi, monsieur René, dit la jeune fille d'un ton de reproche affectueux ! Si votre pauvre mère vous entendait ? j
Il baissa la tête et sa gaieté factice s'éteignit tout à coup.
— Tenez, reprit-elle, laissez-moi vous parler franchement. De si graves sujets ne sont guère dans les attributions d'une jeune fille; mais il me semble
116 UN DRAME A TROUYILLE J
que, du haut du ciel, madame de Gavery me pousse à TOUS parler comme je le fa^. On dirait que vous n'avez d'autre but que de venir le plus tôt possible à bout de votre fortune et de votre santé. C'est un véritable suicide que vous commettez là. Si cette pensée ne suffit pas pour vous arrêter, songez à ce que doit souffrir votre pauvre mère qui, de là-haut voit votre conduite. Songez à la profonde affliction que votre ruine et votre mort causeraient à vos amis.
A ce mot d'amis, René haussa doucement les épaules d'un air incrédule.
Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.
— Ah I monsieur René I continua-t-elle avec une pénible émotion et d'un ton de reproche.
Le regard et l'accent de mademoiselle Holmes pé- , nétrèrent jusqu'au fond du cœur de M. de Gavery, qui se repentait déjà de son mouvement.
— Pardon, mademoiselle Laure, s'écria-t-il en saisissant la main de la jeune fille, pardon ! je suis iin fou, un ingrat, de parler ainsi devant une amie aussi bonne et aussi sincère que vous.
— M. deBaillères, aussi, a pour vous une.graude amitié, reprit-elle en détournant la tête pour cacher sa rougeur et ses larmes.
— C'est vrai. Il m'est sincèrement dévoué.
UN DKAME A TROUVILLE 117
— Eh bien 1 si vous croyez à notre affection à tous'deux, pourquoi nous affliger à plaisir? Si vous ne faisiez encore que vous ruiner.... c'est déjà bien
mal mais ce qui nous désole, c'est que nous
voyons que toutes vos actions se ressentent de cette idée fixe de ne pa^ rester en ce monde. Chaque folie que vous commettez nous peine jprofondément^ parce que c'est un pas de plus que vous faites vers votre tombe. Il faut se roidir contre le chagrin, monsieur René ; Dieu nous a mis en ce monde pour regarder le ciel et non pas la terre.
— Quelle bonne et noble créature vous faites f murmura René avec une reconnaissance attendrie.
— Il ne s'agit pas de moi, mais de vous, pécheur endurci , reprit-elle vivement en essayant de sourire au milieu des larmes qui la gagnaient peu à peu. Voyons, puisque vous croyez à mon amitié et à celle de M. de Baillières, ajouta-t-elle avec vivacité, faites quelque chose pour vos deux amis. Promettez-moi de ne plus commettre de folies.
— Diable I repartit Gavery en souriant, vous me demàndez-Ià un engagement. ....
— Vous me refusez?
,— Non, non I mais vous comprenez que maintenant j'ai tellement l'habitude de faire des sottises^
118 ON DRAME A T&OUVILLB
que je pourrais bien recommencer sans m'en apercevoir.
— n y a des circonstances où vous avez le temps de réfléchir. Le plus souvent, il en est ainsi. Promettez*moi de penser à vos deux amis et à votre pauvre mère chaque fois que vous serez sur le point de faire quelcpie folle dépense ou de braver un danger inutile. Voyons, me le promettez-vous? ^
— Eh bien, oui, je vous le promets, dit-il, en serrant avec émotion la main que lui tendait la jeune fille.
Elle détourna la tête pour cacher une larme qui roulait sur sa joue rosée.
— Voifs pleurez? s'écria-t-il.
— Je pense à votre mère, répondit-elle, et je la remercie d'avoir béni mes efforts pour acquitter la dette de reconnaissance que j'avais contractée envers elle.
Comme elle achevait de parler, quelques personnes s'approchèrent des deux jeunes gens qui se hâtèrent de dissimuler leur émotion et furent obligés de parler de choses indifférentes •
Il faisait un temps magnifique ; quelques petite nuages blancs mouchetaient seuls l'azur du cieL La brise était si faible, qu'elle imprimait à peine quelques plis à la masse immense de cristal qui s'é-
UN DRAJCB A TROUVILLE il9
leadait du pied de la falaise à rhorizon, et que des mouettes et des goélands effleuraient de leurs ailes rapides. Quelques bateaux de pèche, dispersés dans le lointain, dormaient paresseusement sur /les flots.
Afinde jouir de cet admirable spectacle, la petite société, composée de baigneurs de Trouville^ du Havre et de Sainte-Adresse, avait fait porter le dîner au sommet de Tune de ces falaises escarpées dans lesquelles sembte découpée la plage d'Étretat, et qui s'élèvent à pic au-dessus de la mer comme de gigantesques remparts. Ainsi qu'on devait s'y attendre, la gaieté la plus vive anima le repas.
Les nouveaux venus témoignaient une certaine curiosité au sujet de M. de Gavery. Le bruit de ses excentricités et de ses quatre duels avait naturellement circulé d'un établissement de bains à l'autre. Obligé, bien malgré lui, de rester en évidence et de répondre aux frais qu'on faisait envers lui, puis animé par ses propres paroles et par les saillies des autres, René fut un moment étourdissant de verve et d'entrain. Aussi obtînt-il un trèa-grand «uccès parmi les baign[eurs étrangers à Trouville. Vers la fin du repas, sa gaieté s'éteignit peu à peu^ et bientât, profitant de l'animation générale, il resl^ fiileocieux dans son coin. Au dessert, il se leva et
120 UN DRAME A TROUYILÏ.E
quitta la table, sans que personne remarquât son départ, excepté peut-être Hermance et sa sœur,
La première, assise près de M. Lindsay, à deux pas de René, n'avait pu s'empêcher d'être frappée du succès de M. de Gavery.
Comme Ta si bien dit Alphonse Karr, la plupart des femmes aiment leurs amants, moins pour les qualités qu'ils ont que pour celles que les autres femmes découvrent en eux. Hermance était unpeude ce caractère. En voyant madame de Lansac, le marquis de Chauvière et madame de Schwerin apporter tant d'animation et d'intérêt à leur conversation avec Gavery, madame de Cobrizo s'étonnait de n'avoir pas encore apprécié à sa juste valeur l'esprit et la distinction de son compagnon 11' enfance.
Elle lui adressa plusieurs fois la parole. Sans qu'elle se l'avouât, elle aurait voulu que chacun devinât combien elle avait été adorée par ce jeune homme qui plaisait à tout le monde, et que tant d'autres femmes eussent été si flattées de voir à leurs pieds. Peut-être même, au fond du cœur, un peu d'amour naissant, ou, pour être plas exact, renaissant^ se mêlait-il à ce sentiment de vanité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle se préoccupait beaucoup dé Gavery, et qu'elle éprouvait un mouvement d'huineur contre toutes les
femmes avec lesquelles il paraissait causer d'un ton animé.
A la fin du dîner, lorsque tout le monde se leva, elle mourait d* envie de savoir ce qu'était devenu M. de Gavery ; mais, en dépit de toute sa diplomatie pour obtenir, sans les demander, quelques renseignements à cet égard, elle ^e put rien découvrir.
Dans la crainte d'éveiller la jalousie de Lindsay et de son mari, elle n'osa se diriger du côté par lequel avaife disparu M. de Gavery. Aussi ce fut avec fln véritable dépit qu'elle vit sa sœur Laure s'éloigner dans cette direction.
Il était arrivé à M. de Gavery ce qui arrive souvent aux gens nerveux qui cachent au fond du cœur quelque grande douleur ou des dispositions à la mélancolie. Chaque fois que ces natures impressionnables éprouvent un moment de gaieté, il se produit aussitôt chez elles une sorte de réaction qui leur donne des accès de tristesse inouie. Souvent aussi, et sans qu'il s'y mêle aucun sentiment d'envie, la vue de la gaieté des autres suffit pour développer cette disposition à la tristesse.
Une fois sous l'empire de ces idées mélancoliques, René s'était éloigné de la bande joyeuse. II était allé s'asseoir au bord de la falaise, à deux oa
122 CK DRAIEE A TEOUVILLB
trois pas dé ses amis que lui masquait une petite ëminence de terre. Là, il s'était pris à contempk^ la mer immense qui s'étendait à perte de vue et se confondait à Thorizon avec le ciel.
Si, dans certaines situaticms du cœur, presque tous les grands spectacles de la nature nous portent à la mélancolie, il n'en est aucun qui- exerce autant cette influence que l'aspect de la pleine mer. Il semble que l'&me se dilate ayec cet horizon sans limite dont l'immensité passe dans vos sentiments. Trop faible pour ces enivrantes sensations, la créature terrestre, écrasée par son inféricH^ité^ éprouve au moral, ce que ressent physiquement, sur le sommet d'u«e haute montagne, le voyageur dont les poumons souffrent d'un air trop raréfié.
Sous l'empire de toutes ces circonstances, que chacun de nous a ressenties, mais qu'il est difficile de décrire, une profonde tristesse avait bientôt gonflé le cœur de René. Lorsque mademoiselle Holmes arriva tout doucement auprès de lui, elle s'aperçut que les larmes ruisselaient sur les joues du jeune homme. En voyant mademoiselle Holmes, il se leva brusquennentet se couvrit la figure de son mouchoir.
«— Pauvre René I murmura-t-elle en lui tendant la main, comme vous l'aimez !
DK DBAME A TROUVULE 123
Il resta un moment silencieux, perdu dans le tumulte de ses pensées.
— Eh bieni non, dit-il en relevant la tête; vous vous trompez, Laure; je ne sais quel changement s'est opéré dans mon cœur, mais je n'y trouve plus cet amour qui était autrefois mon unique pensée.
— Vous n'aimez plus Hermance! s*écriaLaure dont le coeur battait avec violence.
— En vérité, j'ai peine à lire dans mes propres pensées. Tout ce que je puis dire, c'est qu'autrefois, en songeant que j'avais perdu son amour et qu'elle était la femme d'un autre; je sentais mon cœur déchiré, ma vie perdue, mon âme sans espoir et même sans désirs, je versais des larmes de rage et de douleur qu'elle seule faisait couler. Eh bien, aujourd'hui ce n'est plus la même chose. Je souffre de la voir dans les bras d'un autre, j'en suis jaloux encore, mais il me semble que je n'éprouve plus cette douleur morne qui, jusqu'à présent, torturait mes nuits et mes jours. Je pleure du mal qu'elle m'a fait, des illusions qu'elle a brisées dans mon cœur, je pleure de jalousie, de rage peut-être, mais je ne verse plus ces larmes dans lesquelles mon ftme semblait épancher autrefois s<m amour et saTÎe.
.124 UN PRAITE A TROUVILLE
— Et pourtant vous êtes jaloux? murmura là jeune fille, dont le corsage palpitant trahissait la vive émotion.
— Je l'avoue; je hais son mari, je hais cet Anglais qui Tentoure de ses hommages et qu'elle aime peut-être, ou plutôt je les haïssais, car. toutes mes impressions à son sujet se sont amoindries. Enfin, tenez, si quelque fée venait aujourd'hui me dire : « Tu as été le jouet d'un songe; cette > femme t'aime; elle t'a toujours aimé; elle est à » toi. » Eh bien, je sens que je n'éprouverais plus le bonheur céleste dont cette seule pensée m'aurait autrefois enivré.
Mademoiselle Holmes ne connaissait pas encore assez lecœur humain etle caractère des hommes pour se rendre bien exactement comptedu changement que lui expliquait M. de Gavery. Un vague pressentiment lui disait néanmoins que René avait déjà cessé d'aimer madame de Cobrizo. Peut-être une autre voix, plus mystérieuse encore, murmurait à l'oreille de la jeune fille, qu'elle-même n'était pas tout à fait étrangère à ce changement.
Émue et rougissante, les larmes dans les yeux et le sourire au cœur, elle restait debout devant M. de Gavery qui contemplait avec une admiration rêveuse sa ravissante physionomie, à laquelle Té-
motion donnait en ce m(iment , un charme indicible.
Comme ^Ue allait lui répondre, elle entendit dans le lointain madame de Grinbavau qui criait : t Laure ! Laurel > de sa voix aigre et nasillaMe,
— Je me sauve, dit la jeune fille : on viendrait me chercher jusqu'ici, et cela vous contrarierait sans doute de voir tout ce monde autour de vous en ce moment. A bientôt, monsieur René. Voyez comme le ciel est beau, comme la mer est calme! Ni l'un ni l'autre n'ont gardé de traces de la tempête des jours derniers. Il en sera de même pour votre cœur : Dieu vous enverra de beaux jours pour vous dédommager des mauvais.
En achevant ces paroles qu'elle accompagna de son plus doux sourire et de son regard le plus affectueux, elle serra la main de Gavery et s'éloigna en courant.
A peine avait-elle disparu, qu'un homme qui se tenait caché à plat-ventre à une trentaine de pas de Gavery, leva la tête avec précaution pour voir ce qu'il devenait. René suivit quelque temps des yeux la jeune fille, puis il s'assit de nouveau au bord de la falaise et laissa retomber sa tête entre ses mains.
Dès que l'individu qui épiait M. de Gavery se fut.
126 UN DRAME A TROUTILI.E
assuré que ce dernier s'était replongé dans ses préoccupations, il se rapprocha du jeune homme en se traînant sur les genoux et sur les mains ayec l'adresse et la patience d'un Indien.
Une heure s' étant écoulée sans qu'on vit reparaître M. de Gavery, on commença à s'étonner de .son absente. Baillères et Bauvron furent dépêchés à sa recherche. Ils revinrent sans l'avoir rencontré.
— Tout à l'heure, en me promenant avec madame de Grénan, dit mademoiselle Holmes, j'ai aperça M. de Gavery, assis à quelques pas du petit tertre que vous voyez là.
Baillères courut de ce côté. Il ne tarda pas à revenir en faisant signe qu'il n'avait rien aperça.
— L'avez-vous appelé? demandaM.Favrier.il fait déjà presque nuit et vous avez fort bien pu passer tout près de lui sans le voir.
— J'ai crié de toutes mes forces, dit Charles, et personne n'a répondu.
128 UN DRAME A TROUYILLE
— Tiens, s'écria tout à coup M. de Veillan qui s'était avancé à l'angle d'une falaise et regardait le rivage, qu'est-ce que je vois là-bas sur le sable? Est-ce un homme couché, un rocher ou du varech î
— Cela m'a tout l'air d'un homme, dit Lindsay; mais il ne bouge pas.
— Serait-ce M. de Gavery ? reprit M. de Veillan, frappé d'un sinistre pressentiment. Baillères, venez donc voir. .
— Il faut l'appeler, dit Bauvron, dont la voix émue se ressentait de l'inquiétude qui commençait à serrer le cœur des amis de René.
Tous leurs appels restèrent sans réponse. L'homme couché sur le sable ne bougeait pas.
En proie à de nouvelles angoisses, Laure courut à l'endroit où elle avait laissé M. de Gavery. Presque aussitôt, elle poussa un cri perçant et tomba ^ sans connaissance.
On accourut auprès d'elle. Tandis que les femmes se pressaient autour de Laure, un des jeunes gens remarqua qu'à cet endroit, quelques fragments de terre semblaient avoir été tout récenmient détachés du bord de la falaise. A la place même où mademoiselle Holmes avait laissé M. de Gavery, Lindsay découvrit quelques taches de sang.
Au même instant, on entendit des cris qui par-
UN DRAME A TROUYILLK 129
laient de la^grève. On aperçut alors BaillèFes et Bauvron, qui étaient descendus en courant par un petit sentier, agenouillés sur le sable à côté de rhômme qu'on avait vu du haut de la falaise. Ils faisaient des signes de détresse et appelaient leurs amis.
Les autres jeunes gens se précipitèrent dans le sentier.
En arrivant sur la grève, ils reconnurent Gavery, dont la tétè pâle et inerte reposait sur les genoux de Baillières.
— Est-il mort ? demanda-t-on avec une profonde anxiété.
— Je n'en sais rien encore, répondit Bauvron. J'espère que non, cependant. Aidez-moi à lui enlever sa redingote et son gilet. Que deux personnes courent à Étretat chercher un médecin et un bFancard avec des matelas. Il doit y avoir une boite pour les noyés; prenez tout ce qui pourra nous servir.
De Veillan, Morieux et Strettel partirent en courant. Favrier, Cobrizo et Lindsay se mirent à seconder M. de Bauvron. Quant à Garlon, lé lorgnon dans Tœil et le pouce dans le gilet, il regardait bêtement le groupe placé devant lui et se montrait plus prodigue de conseils que de services. Bonavant
190 D> DRAHE A. T&OCyiLI.B
s'était laissé choir sut un rocher, p&le comme w linge et à demi évanoui. Spencer le fit revenir en lui jetant à la fignre toute Teau qu'il put puiser dans son^ chapeau de feutre. .
— M. -de Gavery a reçu un coup de couteau ou de poignard, s'écria Bauvron en montrant la redingote, entamée du côté gauche, précisément à la hauteur du cœur. Tenez, son portefeuille a été traversé.
Il Jeta la redingote sur le sable et déchira la chemise à l'endroit de la blessure. Du premier coup d'œil, il vit que cette blessure avait tout au plus deux ou trois lignes de profondeur et qu'elle devait être peu dangereuse. Le portefeuille que René portait dans sa poche avait arrêté le poignard, qui, sans cela, lui aurait probablement traversé le cœur.
Pendant que Bauvron examinait la blessure, Baillères et Lindsay employaient tous les moyens en leur pouvoir pour rappeler à la vie M. de Gavery. Un d'eux courut demander un flacon aux daîoids qui étaient restées sur la falaise et n'osai^t descendre à cause de l'obscurité croissante et des dangers que présentait le sentier.
Laure avait repris connaissance. Par un sublime effort de courage, elle était parvenue à contenir ses
Ulf D11A.IIS A TBOUVILIB ].31
larmes et sa douleur. En voyant Baillëres gravir péniblement la falaise, elle devina ce qu'il venait chercher. Elle enveloppa son flacon dans son mouchoir et dans la petite cravate de soie qu'elle portait au cou et le jeta sur la grève, mesdames de Grénan et de Versannes en firent autant*
Madame de Cobrizo avait aussi passé son flacon à mad^noiselle Holmes, pour qu'elle le jetât avec le sien, mais la jeune fille le lui rendit. Se rappelant Tétatde tristesse dans lequel elle aVait trouvé M. de Gavery, Laure se figurait qu'il n'avait pas eu le courage de résister plus longtemps à son chagrin et qu'il s'était jeté volontairement du haut de la falaise. En ce moment suprême, sa honte naturelle et son affection pour sa sœur n'avaient pu Fempécher de repousser le secours de celle qu'elle regardait conune coupable de la mort de Gavery.
Voyant que rien ne leur apprenait le résultat des efforts des jeunes gens pour ramener M. de Gavery à la vie, mesdames de Grénan, de Yersannes et de Boucart déclarèrent qu'il leur était impossible de supporter plus longtemps oette incertitude, et qu'elles voulaient descendre près du blessé. On eut beau faire pour les retenir» les courageuses jeunes femmes s'engagèrent dans le sentier escarpé et descendirent avec cette bravoure que les femmes
132 UN DBAME A TROUYÏLLE
puisent dans leur coeur chaque fois qu'il s'agit d'en malheur à secourir. Mademoiselle Holmesf et sa sœur suivirent les autres, en dépit des remontrances et des cris de leur tante, qu'elles feignirent de ne pas
entendre.
Au moment où les cinq jeunes femmes arrivaient auprès de René, celui-ci fit un mouvement, mais si faible, qu'on craignit un instant de s'être trompé. Bauvron lui posa la main sur le cœur, tandis que Baillières plaçait devant la bouche de René un petit miroir que venait de lui donner madame de Grénan.
— Il respire ! s'écrièrent en même temps les deux Jeunes gens.
Toutes les poitrines se soulevèrent avec effort. Une lueur d'espoir brilla dans les yeux inquiets qui se fixaient sur le blessé. Laure avait saisi Tune des mains de Gavery et la serrait dans les siennes, comme si elle eût voulu faire passer dans le sang du jeune homme toute la chaleur, toute l'énergique tendresse de son propre cœur.
Lorsque le médecin arriva, suivi d'un brancard et d'un matelas, Gavery était enfin sorti de son évanouissement. Mais son regard fixe et terne n'^annonçait que trop que la connaissance ne lui étaitt pas encore revenue.
— Que pensez-vous de son état ? demand a Baillé-
UN DRAME A TBOUYILLG 133
res au médecin, sur lequel tous les yeux étaient fixés avec anxiété.
Il secoua la tête en allongeant la lèvre inférieure.
« Il y a tout à craindre, » disait assez clairement ce geste désespérant.
— Trouvez-vous quelque fracture, quelque lésion grave ? reprit Bau vron .
— Pas à l'extérieur; je ne le crois pas, du moins, répondit le médecin; mais c'est l'intérieur que je redoute. Une chute de cent pieds f
— Il est tombé sur le sable, murmura timidement madame de Grénan .
— S'il était tombé sur le galet, nous n'aurions relevé qu'une masse informe, repartit le médecin ; et même, en tombant sur le sable, je ne puis m' expliquerque ce pauvre jeune homme n'ait pas eu quelque membre brisé. . . . Voyez de quelle effrayante hauteur il a été précipité.
— Sa chute aura été amortie par ceci, ditBaillères en montrant une sorte de contre-fort naturel en terre plaqué au pied de la falaise et s'élevant a une vingtaine de pieds de la grève. Il sera d'abord tombé là-dessus.
— Qu'y a-t-il donc là-haut? s'écrièrent deux ou trois personnes qui avaient levé les yeux vers l'endroit que désignait Baillières.
134 un DRAMB A TIOUTIILB
-^ Où donc ? demanda Lindsay.
— A Tendroit où la partie supérieure de ce conr tre-fort se joint à la falaise.... quelque chose de brun...
— On dirait un lambeau de drap accroché à un rocher. '
— Je parie que c'est un morceau de la redingote de Gayery 1 s'écria Baillières. Voyez plntdt, ajoutât-il en montrant le vêtement» qa*on arait jeté de
côté et auquel manquait une basque presque tout entière.
— Voilà l'explication trouvée, docteur, reprit Lindsay. Dans la chute de M. de Gavery, sa redingote se sera accrochée à T angle de ce rocher^ ce qui aura amorti la rapidité de la descente.
— Eh bien, s'écria l'un des baigneurs d'Étretat, si ce pauvre jeune homme en réchappe, il aura eu^de la chance, car c'est peut-être le seul endroit où la falaise ne soit pas coupée à pic.
Pendant ce temps, le docteur, aidé de Baillères et de Bauvron, avait placé Gavery sur un brancard. Un peu avant d'arriver à l'hôtel, René reprit connaissance. Il reconnut Baillères qui marchait à côté de lui et serra faiblement la main de son ami qui tenait celle du blessé dans lasienne. Puis il promena autour de lui un regard encore vague et flottant.
^ - U» DRAME A TROUYILLE 135
Soit qu'il eût reconnu Laure et Hermance aa milieu du groupe de femnies qui entoaraient le brancard, soit que' son geste s'adressât au groupe tout entier, il fit un mouvepient de tête, et un faible sourire entr' ouvrit ses lèvres. On le transpoha dans une des chambres de ThOtel Blanquet, tout près de la plage.
Dès qu'on eut refermé la porte de sa cl^ambre, dans laquelle on ne laissa pénétrer que MM. de Baillères et de Bauvron, chacun commença à former des conjectures au sujet de l'accident, dont le jeune homme venait d'être victime.
Excepté Laure et sa sœur, qui croyaient que René avait voulu se donner la mort, on supposait généralement ,que Gavery avait été frappé par un assassin et précipité du haut de la falaise. Seulement, on cherchait en vain quel avait été le mobile du crime, car on avait trouvé sur René sa montre et son portemonnaie. Chacun attendait avec une impatience facile à comprendre que le blessé pût parler et donner quelques renseignements au commissaire de police, qui était arrivé à l'hôtel, afin de commencer une enquête.
Au bout de deux heures environ, Baillères vint dire au commissaire qu'il pouvait monter dans la chambre de M. de Gavery. Ce dernier, qui avait
136 UJC DRAMB A TROUVILLE
tout à fait repris Tusagede ses facultés et qui parlait avec clarté, quoique d'une voix faible et lente, fit la déclaration suivante :
€ A demi-couché, à un pied tout au plus du bord de la falaise et le coude droit appuyé à terre, il regardait les barques dispersées à l'horizon, lorsqu'il avait senti tout à coup une vive commotion au côté gauche. Au même moment, sans qu'il eût le temps de se retourner, un homme qu'il n'avait pu voir, et dont la figure lui avait semblé couverte d'une sorte de mouchoir ou de voile, l'avait poussé brusquement et précipité du haut de la falaise.
— Soupçonnez-vous quelqu'un? demanda le commissaire.
— Non, monsieur.
— Vous connaissez-vous quelque ennemi, quelque rival ?
— Non, monsieur. A supposer que je sois en mauvais termes avec quelques individus, aucun d'eux n'est capable d'un crime et ne m'en veut asse;z pour m' assassiner.
— Ainsi vous n'avez aucune idée du motif qui a pu guider le bras du meurtrier ? . .
— Aucune.
— D n'a rien dit en vous frappant?
— Non. C'est-à-dire, attendez.... il me vient un
UN DRAME A THOUVILLE 137
souvenir. . . . mais si confus !. ... Je ne suis même pas bien certain si j'ai réellement entendu ou si c'est
nn effet de mon imagination Au moment où je
recevais le coup qui m*a étourdi, il me semble avoir entendu ces mots: Souviens-toi d'un àmih,. Je ne pourrais pas garantir si c'est d'un ami ou un mo* analogue.... D'autant plus que le sens.... Attendez. . . . celame revient. . . . C'est Souviens-toi d'Anamy que j'ai entendu, ou que je me suis figuré avoir entendu.
— Quelle serait la signification de ce mot, anamy.
— C'est le nom d'une factorerie de négrier que j'ai détruite sur la côte d'Afrique, à l'époque où j'étais enseigne de vaisseau.
Le médecin, qui assistait à l'entretien, fit signe au commissaire que M. de Gavery commençait à se fatiguer et qu'il serait imprudent de continuer.
— • Que pensez-vous de l'état de votre malade? demanda le commissaire au docteur, lorsqu'ils se trouvèrent tous deux sur le palier de l'escalier.
— Jusqu'à présent, je n'ai découvert aucun désordre de nature à causer la mort ; mais nous ne pouvons lire à l'intérieur. Dans trois ou quatre jours seulement, nous saurons à quoi nous en
tenir.
138 13N DBAMB A TROUYILLE
— Pourra-t-on bientôt le transporter à Trouville? sdemanda Baillëres.
— Je crains les secousses et les changements de Toiture. Il faudrait te porter de sa chambre à la voiture, de là voiture au bateau, du bateau à son hôtel.
— Il y aurait un moyen, dit le commissaire- Le vent est bon pour retourner à Trouville, la brise fraîchit, la mer est belle. Si on mettait M. de Gaverj à bord d'une barque de pêche avec des matelas et des oreillers?
— En effet, répondit le médecin.
— Vous raccompagnerez, n'est-ce pas, monsieur? demanda Baillères au docteur.
— Certainement, monsieur; et vous aussi?
— Sans doute: je vais m' occuper de trouver une barque.
— Adressez-vous au maître de Thôtel, lui dit le docteur. Il vous indiquera à qui parler. La mer baisse encore; vous aurez le flot pour vous; et, comme elle va remonter dans une heure ou deux, vous l'aurez encore pour entrer à Trouville.
Après mûre réflexion, il fut cependant décidé que
René ne partirait que le lendemain à la marée du
matin, afin qu'il n'arrivât pas de nuit à Trouville.
Vn DBAHE A TftOUTILLE 139
Excepté les deux amis de Gayery, les autres baigneurs de Trouville s'en allèrent coucher au Havre, afin de r^rendre le lendemaia le bateau à ya^ peur.
Le retour fut loin d'être aussi gai que le premier yoyage. Gavery avait inspiré un y if intérêt à tout le monde é Les baigneurs du Havre et de Sainte-Adresse firent promettre à leurs amis de Trouville de les tenir au courant de la santé du blessé.
René arriva le lendemain à Trouville, accompagné de Bail 1ères, de Bauvron, et du médecin d'Ëtretaf . On le transporta à Thôtel du Bras-d'Or^ où il logeait; et l'on envoya chercher le docteur 0..., l'un desméde^ cins en renom de Trouville. Il vint se consulter avec son confrère d'Étretat, qui repartait le soir même pour sa résidence. Tous deux examinèrent ensemble le blessé, et leur examen dura fort longtemps.
Ils tombèrent d'accord pour déclarer qlie jusqu'alors M. de Gavery paraissait n'avoir éprouvé aucun désordre mortel, et que, s'il ne survenait pas de complication imprévue, il reviendrait promptement à la santé. En attendant, il dut suivre un traitement sévère, dont la première prescription fut de garder le lit durant quelques jours et la chambre encore plus longtemps.
Ses .deux amis s'instituèrent ses gardes-malades.
La convalescence de René marcha si rapidement, qn'au bout de' cinq jours il était sur pied et ne gardait plus la chambre que par excès de précaution.
Pendant tout ce temps, il avait reçu de nombreuses visites, trop nombreuses même, car le médecin fut obligé de les interdire, dans la crainte qu'elles ne fatiguassent son malade.
Le juge d'instruction de Pont-rÉvêque vint aussi interroger M. de Gavery et tâcher d'obtenir de lui quelques renseignements de nature à mettre sur la voie du meurtrier, qui restait toujours inconnu et sur lequel on ne pouvait même obtenir aucun indice. Sur l'invitation du magistrat, René lui raconta/dans tous ses détails l'affaire de la factorerie d'Anamy.
if.
— J'étais enseigne à bord de la frégate la Nàréide^ qui croisait du côté du Gabon pour capturer les négriers, très-nombreux dans ces parages, commença M. deGavery. Un matin, au lever du soleil, nous aperçûmes à quelques lieues sous le vent une goélette qui ne tarda pas à changer de direction et à s'éloigner de nous.
» Ses allures nous parurent suspectes, et le commandant ordonna de lui donner la chasse. Nous la pomrsuivîmes toute la journée. Quand la nuit vint nous en dérober la vue, elle n'était plus qu'à deux ou trois milles.
> A la faveur de l'obscurité, elle força de voiles, gagna la côte et se réfugia dans une petite crique. Elle s'y croyait en sûreté, car la frégate tirait trop
d'eau pour pénétrer plus avant, mais notre commandant n'abandonnait pas si facilement la partie. Il mit à Teau une chaloupe montée de vingt-cinq hommes, y compris le lieutenant et moi. Au moment où nous arrivions à côtfr du négrier, une tempête s'éleva, et la frégate fut obligée de prendre le large.
» Un de nos matelots, qui connaissait particulièrement cette côte, nous apprit que nous étions tout près d'Anamy, le principal comptoir du senor Peralda, Tun des plus riches marchands de nègres du pays. La goélette appartenait sans doute à cet homme, qui possédait trois ou quatre bâtimenis consacrés à cet ignoble trafic.
» Comme il est fort rare que les négriers aient l'audace de résister ouvertement aux bâtiments de guerre, nous approchâmes sans défiance de la goélette.
» Tout à coup, une décharge partit de ce bâtiment, nous tua trois hommes, dont le lieutenant, et mit quatre matelots hors de combat. Furieux de ce guet-apens, je pris le commandement. J^ordonnai de laisser arriver sur la goélette sans tirer un seul coup de fusil, et de l'enlever à l'abordage. La partie était rude, car nos adversaires étaient plus nombreux que nous, et nous avions affaire à
UN DBAME A TROUYII.L£ i4â
de solides gaillards. Noos apercevions en outre une embarcation remplie d'hommes armés qui se détachait du riyage évidemment pour amener du renfort à nos ennemis. Par bonheur, j'avais un excellent équipage, des matelots presque tous norwmands ou bretons. Nous sautâmes sur le pont de la goélette, et, pendant une |)onne demi-heure, les coups de sabre, de hache, de pique et de crosse de fusil ne cessèrent pas une seconde. La supériorité de nos armes et surtout notre discipline nous valurent enfin la victoire, en dépit du renfort qu'avaient reçu nos adversaires. Le pavillon de la goélette fut amené, et son équipage fut mis aux fers. Pendant ce temps, la tempête avait éclaté avec la violence qui caractérise les orages de ce pays. Notre chaloupe avait coulé quelques moments après notre abordage. Quant à la goélette, ses ancres ne tardèrent paâ à chasser^ et malgré tous nos efforts, nous échouâines bientôt à la côte.
» A peine la goélette eut-elle touché le rivage, que nous fûmes assaillis par une bande de nègres à la tête desquels marchaient quelques blancs ou métis. Malgré notre triste situation, nous eûmes bientôt mis tous ces coquins en déroute. Nous les poursuivîmes jusqu'à leur comptoir, que défendait une sorte de petit fort assez bien construit. Gomme nous
n'avions ni vivres, ni munitions, ni vêtements, je pensai que le seul moyen de nous procurer tout cela, c'était de nous OTiparer de rétablissement de nos ennemis. Mes hommes ne demandaient pas mieux ; mais on nous opposa une énergique résistance.
> Nos adversaires avaient à leur tête un homme, que j'ai su plus tard être le gérant de la factorerie, qui se battit comme un tigre jusqu'au dernier moment. Il nous fallut deux heures pour nous emparer du fort et de l'habitation. La plupart des hommes qui défendaient l'établissement nous échappèrent à la faveur de la nuit, ainsi que ^ois de nos prisonniers. J'espérais que nos adversaires en auraient assez et qu'ils nous laisseraient tranquilles ; mais je comptais sans le gérant. Au moment où mes hommes, affamés par un jeûne de douze heures au moins, allaient profiter de quelques provisions que nous avions trouvées dans la cuisine en compagnie d'un gallon de rhum, un nëgré blessé, que nous découvrîmes caché dans un coffre, me révéla que le gérant avait fait empoisonner le rhum et les aliments. J'en fis goûter à un chien et à deux singes. Ces trois animaux moururent presque aussitôt. Il nous fallut passer la nuit sans manger. Le lendemain, à la pointe du jour, la
UN DRAME A TROUTILLE 145
Néréide n'avait pas encore reparu. Quant à la goélette, la mer Tarait littéralement mise en pièces, ei ses débris courraient la plage.
» Craignant que nos ennemis ne fussent cachés dans les bois qui entouraient l'habitation, je poussai des reconnaissances dans toutes les directions et j'établis des sentinelles autour de la maison. Bien m'en prit de ces mesures de prudence. Le marchand d'esclaves et son gérant revinrent nous attaquer à la tète de quelques brigands ramassés sur une habitation voisine, dont le comptoir que nous occupions n'était que la succursale. Cette fois encore, ils furent repoussés. Nous les poursuivîmes l'épée dans les reins jusqu'à l'autre habitation, que je fis livrer aux flammes, après avoir délivré trois cents malheureux nègres qu'on y avait enfermés.
» La frégate, qui avait été obligée de fuir devant le vent et de s'en aller au diable, revint le lendemain et nous envoya le grand canot. Quelques heu^ res après, je m'embarquai avec le reste de mon équipage, après avoir mis le feu au comptoir, dont nous vîmes les flammes durant presque toute la nuit.
» Quant au fortin, qui contenait une certaine quantité de munitions, je fis creuser sous ses fonda-
146 UN BRAKB A TBO0TILLE
tione plusieurs trous qu'on chargea de poudre à laquelle on mit le feu au moyen de longues më* ches. Nous eûmes le plaisir de le voir sauter au moment où noiES arrivions à bord de la frégate.
» Le commandant envoya le lendemain d'autres hommes sous imes ordres pour achever l'œuvire de destruction que j'avais comme»eôe.
» Le marchand de nègres a reçu là«une sévère leçon. La perte de sa goélette, la destruction de ses deux établissements et la mise en liberté de ses nègres, a dû lui causer un dommage de 'quatre à cinq cent mille francs au moins.
— Reeonnaîtriez-vous ce négrier»et son gérant, si vous veniez à les rencontrer? demanda le jngd d'instruction.
— Non, monsieur. Ils avaient :1a figure noircie et portaient des chapeaux de feutre à larges bords. D'après ce que nous ont dit les prisonniers, le gérant, qui s'appelait Carlo Straniero, était un misérable capable de tous les crimes, mais brave, irésoln et tPèS'dévoué à son maître.
— A quelle nation appartenaient ces deuxinôivi-
dus?
— Peralda était Portugais ou Brésilien. Quanta Straniero, on n'était pas d'accord sur sa nationalité. On le croyait pourtant ^Brésilien,
tu DRAME A TROUVILLK 147
Le juge d'instruction s'aperçut que Gaveiy commençait à se fatiguer, et prit congé de lui. Avec cette sagacité que T habitude de certaines fonctiom développe chez les hommes déjà naturellement intdligents^ ce magistrat écrivit aussitôt au parquet du Havre. En communiquant au procureur impérial une partie des renseignements qu'il venait de recueillir, il le pria de faire quelques recherches^ pour savoir si, paimi les étrangers en résidence ou de passa|[e au Havre, on trouverait un individu qu'une analogie quelconque permît de soupçonner d'être José Peralda, Carlo Straniero, ou l'une de leurs créatures.
Tandis que l'information allait son train, saù^ antre point d'appui que les vagues renseignements donnés par Gavery, ce dernier voyait approcher-, avec une joie facile à comprendre, le terme auquel le docteur avait limité son emprisonnement dans sa chambre.
Bien que Baillères se montrât fort complaisant et lui offrît souvent de rester avec lui, René ne voulait pas abuser de l'obligeante prévenance de son ami, qui, malgré toutes ses protestations, ne quittait le Casino qu'avec un très vif regret. Lorsque Charles venait tenir compagnie à René, il lui racontait les nouvelles de leur petite société, et lui répé-
148 UN DRAME A TROUVILLB
tait toutes les paroles d'intérêt et de sympathie dont chacun le chargeait pour le blessé. Sans que les deux jeunes gens s'en aperçussent, les noms de madame de Cobrizo et de sa sœur revenaient bien souvent dans leurs entretiens. On commençait presque toujours par causer quelques instants d'Hermance, puis la conversation tombait sur Laure, et la plupart du temps ne s'en écartait plus. C'était la danseuse de prédilection de Baillères , qui était devenu son cavalier habituel dans les promenades. Il parlait d'elle avec un véritable enthousiasme. Quoique René en fût quelquefois contrarié, sans trop savoir pourquoi, il aurait volontiers laissé son ami parler sur ce sujet durant des heures entières.
— Une des choses qui me fait trouver le plus de charme à causer avec mademoiselle Holmes, disait souvent Baillères à Gavery, c'est l'amitié qu'elle a pour toi. La première question qu'elle m'adresse est toujours pour demander de tes nouvelles. Elle y revient plusieurs fois. Elle a tant de cœur ! Si tu savais avec quelle reconnaissance elle parle de ta mèrel... Ah! quelle aimable et excellente jeune fiUel... Hier soir encore, elle me disait...
Alors il racontait à Gavery quelque mot aimable ou spirituel de mademoiselle Holmes, et finissait par mettre son ami au courant de tout ce qui s'était dit
entre lui et la jeune fille. Souvent René fronçait le sourcil et s'impatientait sans motif contre le bavardage de son ami ; mais il revenait bientôt de lui-même à ce sujet de conversation, que Baillères reprenait aussi sans y songer.
Depuis la partie d'Étretat, il s'était opéré un grand changement dans l'esprit de René. Bien qu'il en voulût toujours à madame de Cobrizo de sa perfidie, il n'était plus, comme autrefois, constamment occupé à méditer le moyen de se venger d'elle et de la punir de son inconstance. Cette vengeance, jusqu'alors le rêve de sa vie, commençait à passer au second plan. En même temps, le désir de plaire à Laure et de reconnaître le bienveillant intérêt de la charmante jeune fille prenait un développement d'autant plus rapide que René n'y songeait pas.
Lorsqu'il obtint la permission de se rendre au Casino, la première pensée de Gavery fut : c Enfin je vais revoir Mlle Holmes et la remercier!... Quelle impression ma présence va-t-elle produire sur Laure I ajoutait tout bas une autre voix... Avec qui, de Baillères ou de moi , aimera-t-elle le mieux causer?
Il songea bien aussi au plaisir de blesser madame deCobrizoparsafroideurméprisanteet ses railleries;
150 UN DRAME A TROUYILLE
mais cette pensée, qui T aurait uniquement préoccupé quelques mois plus t6t, n'était plus maintenant que secondaire.
Avant d'aller au salon, René se fit conduire chez madame de Vareilles, qui l'avait comblé de marques d'intérêt pendant toute sa maladie.
Elle l'accueillit avec tant d'affection et de bonté que Gavery en fut touché jusqu'aux larmes. Plus sensible que tout autre à ces marques d'affection, dont il était privé depuis si longtemps, René remercia la marquise avec effusion.
— Pauvre enfant, dit madame de Vareilles en le regardant d'un air attendri, que d'inquiétude vous nous avez causé f... Tout le monde s'intéressait à vous. Décidément, ajouta-t*elle en souriant, les mauvais sujets ont un attrait tout particulier pour les femmes. J'ai des neveux que j'aime beaucoup et qui méritent toute mon amitié ; eh bien ! aucun d'eux ne m'inspire plus d'affection que vous, méchant enfant, qui faites mourir vos amis d'inquiétude et d'impatience.
Après avoir causé quelque temps avec le jeune homme sur ce ton d'enjouement affectueux , elle lui demanda s'il n'avait pas quelques soupçons au sujet de son assassin. Il ne put que lui répéter ce qu'il avait déjà répondu au juge d'instruction.
XrSS BHAHE A TBOUVILLE 151
— Écoutez, René, dit la marquise après un instant d'hésitation^ nous sommes seuls et nous pouvons parler à cœur ouvert. Pour mon compte, j'ai pmne à croire que ce négrier d'Anamy ait fait le voyage de France ou même y ait envoyé Tun de ses séides exprès pour vou5 assassiner.
— Mon Dieu! je pense comme vous : cela me semble impossible. Et pourtant comment expliquer autrement ce mot à'Anamy^ que maintenant je suis parfaitement certain d'avoir entendu?
— Le jour où nous sommes allés tous ensemble faire une promenade en mer sur le yacht de M. Lîndsay, vous avez raconté cette histoire de négrier. Il est fort possible que quelqu'un ayant à se venger de vous ait prononcé ce mot A'Anamy pour mieux dérouter la justice.
— A quoi bon, puisqu'il croyait m' avoir tué?
— On pouvait vous manquer. Ces gens-là prévoient tout.
— " D'ailleurs, reprit René, parmi toutes les personnes qui se trouvaient à bord du Trilby^ il n'y en avait aucune qui pût m'en vouloir.
— Qui sait 1 dit encore madame de Vareilles.
— Et qui donc, mon Dieu ?
— Mon cher ami , reprit madame de Vareilles, quand on est jeune et joli garçon, brave et^^e-
prenant, quand on obtient des succès aussi brillants que ceux que vous avez obtenus en débutant à Trouville, on a toujours des ennemis.
— • C'est possible... mais leur haine ne va pas jusqu'à l'assassinat.
— En France, c'est rare, j'en conviens ! mais il y avait des étrangers à bord du Trilby.
— M. Lindsay et moi nous nous sommes trouvés rivaux, dit René avec vivacité ; mais, quoique je ne le connaisse que fort peu, je répondrais de lui comme de moi.
— Ne répondez jamais que de vous, mon pauvre enfant, reprit la vieille marquise avec son fin sourire. Quant à M. Lindsay, je crois que vous avez raison mais il n'était pas le seul qui pût avoir à se
plaindre de votre amour pour madame de Cobrizo.
— Voulez-vous parler de son mari ?
— Peut-être!...
— Comment f vous croiriez M* de Cobrizo capable d'un pareil crime.
— Il ne faut pas juger les étrangers à notre point de vue exclusif. Tel coup de couteau qui passerait pour un assassinat en France, est regardé comme une chose toute simple dans certains pays. L'amiral Daillé nous le disait encore l'autre jour en parlant des Gauchos de Buénos-Ayres. Les passions de ces
hommes semblent germer sous le soleil ardent de leur climat, comme les instincts féroces des animaux de leurs forêts. Je n'aime pas la figure de M. de C^obrizo. Il a du sang dans le regard.
— Sa physionomie ne m'est pas plus sympathique qu'à vous, répondit Gavery ; mais, en le supposant capable d'un assassinat (ce que je ne crois pas) ^ quel motif aurait pu l'y pousser?
— La jalousie peut-être.
— Non. Je vous l'ai déjà dit, il me déteste; je ne sais trop pourquoi, par exemple ; peut-être parce ju'îl devine mon aversion pour lui ; mais je ne le crois pas jaloux. D'ailleurs, je ne parle presque jamais à sa femme.
— Excepté pour lui dire le plus poliment du monde les choses les plus désagréables, interrompit madame de Vareilles en souriant.
— Plus maintenant. Raison de plus d'ailleurs pour qu'il ne soit pas jaloux de moi.
— Il y a des circonstances où une injure est une preuve d'amour plus certaine qu'un compliment.
— Oui, mais ce n'est pas le cas ici. Enfin je vous dirai qu'au moment où l'on m'a précipité du haut de la falaise, M. de Gobrizo était avec Baillëres et M. de Veillan et qu'il ne les a pas quittés.
154 UN DRAME A THOUVILIB
— Il peut avoir chargé quelqu'un de faire le coup.
— Décidément vous le croyez coupable.
— Mon Dieu ! non. . . Malgré ce que je viens de vous dire, j'avoue que je ne le crois pas moi-même. Seulement, comme il faut bien qu'il y ait un coupable, je crois que M. de Cobrizo est celui que je serais le plus disposée à soupçonner.
En quittant madame de Vareilles, René se rendit au Casino... Gomme il était assez bonne heura, il se mit à lire les journaux, et attendit avec une impatience d'enfant le moment où Ton se réunissait d'habitude sur la terrasse dans l'après-midi.
Malheureusement pour lui, mademoiselle Holmes ne parut point au Casino. Sa tante l'avait emmenée faire une longue promenade qui se prolongea jusqu'au dîner. II ne la revit que le soir au bal.
Lorsque mademoiselle Holmes aperçut M. de Gavery, pâle encore, mais désormais complètement hors de danger, une joie si profonde se peignit sur sa figure et dans ses grands yeux humides, que René en fut touché jusqu'au cœur. Laure avait aussi pâli. René lui en fit la remarque.
— J'ai été un peu souffrante, lui dit^elle ; aussi je ne compte pas danser aujourd'hui.
— Tant mieux,, pensa-t-il', nous pouprons causer.
Mais il n'osa le dire, et se contenta de le laisser paraître dans ses yeux.
Ehehs^tëe de roir reparaître un de ses oounîsam, madame deGrénan accueillit M. de Gavery de la^façon la pluB cordiale. Sa gracieuse réception fut kdii. et-
pendant de causer à René la même émotion que lui avaient causé le serrement de main et le regard de mademoiselle Holmes. La sémillante baronne s'occupa quelque temps du jeune homme ; mais, une fois le bal commencé, la valse, la polka, etc., s'emparèrent bientôt de toutes ses pensées.
Pendant ce temps, René causait avec Laure, qui profitait de sa fatigue réelle ou supposée, pour refuser tous les danseurs.
A la fin de la soirée, les deux jeunes gens auraient été fort embarrassés de dire sur quoi avait roulé leur conversation, et pourtant le temps s'était écoulé bien vite pour tous les deux.
Il arrivait souvent du reste qu'au sortir d'une soirée, madame de Grinbavau grondait sa nièce parce qu'elle avait causé trop longtemps avec M. de Ga-
very. Mais, sans qu'ils s'en aperçussent, les deux jeunes gens furent protégés à partir de ce jour-là par madame de Vareilles, qui avait cru découvrir chez René un penchant naissant pour mademoiselle Holmes et le favorisait de tout son pouvoir.
Connaissant le faible de madame de Grinbavau , qui, suivant l'expression du comte de Martigles, craquait de vanité, et cherchait à user son Grosdot en le frottant contre les fauteuils des gens du faubourg Saint-Germain, la marquise déployait toute son ama-
UN DRAME A TROUYILLE 157
bilité pour occuper Hildegarde. Elle poussa le dévouement pour René jusqu'à présenter madame de Grinbavau à plusieurs de ses amis, assez étonnés de cette sympathie subite entre deux femmes si peu faites pour s'entendre. Lorsque madame de Vareilles s'apercevait que madame de Grinbavau commençait à s'impatienter d'un trop long entretien entre Laure et Gavery, elle recourait aux grands moyens et détachait à Hildegarde un des vieux amis que l'esprit et la bonté de la marquise lui avait conservés.
Tout heureuse de voir des gens si haut placés s'occuper d'elle et ne se doutant guère qu'ils n'agissaient ainsi que pour obéir à la marquise, madame de Grinbavau ne tardait point à oublier ses nièces, son mari et le reste. Elle réservait toutes ses facultés pour arrondir ses phrases et varier les minauderies dont elle assaisonnaitses moindres paroles lorsqu'elle causait avec des gens dont le suffrage lui semblait précieux.
Malgré toute sa bienveillance , madame de Vareilles ne pou vaitmalheureusement éloigner des deux jeunes gens les importuns qui venaient à chaque instant se mêler à leur conversation. Mademoiselle Holmes avait plus d'un admirateur, et ses anciens danseurs ne semblaient nullement disposés à permettre à M. de Gavery de confisquer ainsi à son profit la
1^ U» DE<i»MB ▲ TROC'TILLE
charmante jeima ûlle. Baillères surtout venaitlièssouYent tenir compagnie à ses deux amis. An fond du cœnr, René tronvait même qu'il venait trop soqyent ; malgré sa sincère amitié pour lui, il ne poch vait quelquefois réprimer un mou^ment d'impatience en voyant arriver Charles, que mademoiselle Holmes accueillait toujours avec son plus doux sourire et ses paroles les plus gracieuses.
Un matin que Gavery était allé se promener sur la plage à l'heure des bains, il rencontra mademoiselle Holmes, Il fut frappé de sa pâleur et de son air attristé. Elle avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré. Au moment où il l'avait aperçue en débouchant sur la plage,^ elle causait avec Ms deBaillèr®, qu'elle quitta pour rejoindre sa sœur qui entrait dans le quartier des femmes. Gavery pressa le pas pour rejoindre Baillères ; mais ce dernier, qui paraissait aussi fort soucieux, prit par la rue dju Chancelier, et s'éloigna rapidement sans avoir vu son ami.
« Que se passe-t-il donc ? r se demanda René, prompt à s'inquiéter comme tous les g^ns sincèrement amoureux.
Il s'assit à côté des cabanes et attendit avec impatience que madame de Gobrizo et sa sœur sortisnent du quartier réservé.
Mi de Vmllan^M.^ def€Sarlon, qui avaieoEt m h
UN BBAXE ▲ TAOUVILLE 159
même intention, accostèrent les deux jeunes femmes en même temps que lui. Laure répondit d'un air distrait aux profonds saluts de M. de Garlon, et se rapprocha de René, qui la regardait d'un air inquiet.
— Seriez-yous souffrante, mademoiselle Laure? lui demanda-t-il.
— Non, répondit-elle, c'est le froid, l'effet du bain«
— C'est que, tout à l'heure, je tous ai vue au moment où vous causiez avec M. de Baillères avant d'entrer dans le quartier réservé, et il m'avait déjà semblé...
— J'ai mal dormi, reprit-elle en rougissant un peu; puis... puis... je suis contrariée...
— Qu'avez-vous donc ?
— Ma tante a reçu ce matin une lettre qui nous oblige à partir pour sa campagne du Nivernais.
— Et pour quand ce départ? demanda Gaverj^ dont le cœur se serra.
— Dans trois ou quatre jours.
René laissa tomber sa tète sur sa poitrine, et ne répondit rien . Comme tous les gens qui ont été teagtemps malheureux, il était disposé à tout voû* en noir. Cette nouvelle le frappait conmie un coup de foudre.
leO UN DRAME A TROUVILLE
Au moment où il allait adresser quelques questions à Laure, qui marchait toute pensive, madame de Cobrizo s' arrêta pour les attendre, et resta à côté d'eux. Soit que madame de Cobrizo commençât à sentir quelque penchant pour son ancien adorateur, soitqu'elle obéit seulement à ce sentimentde jalousie par suite duquel une femme supporte difficilement qu'un soupirant, même rebuté par elle, s'occupe d'une autre femme, toujours est-il qu'Hermance troublait fort souvent les entretiens de sa sœur et de M. de Gavery. Elle confirma la nouvelle que Laure venait d'apprendre à René, au sujet de leur départ, et ajouta que, pour son compte, elle regrettait beaucoup de quitter Trouville si précipitamment. Cela fut accompagné d'un regard à l'adresse de Gavery, auquel le jeune homme ne fit pas attention, mais qui ne put échapper à mademoiselle Holmes. Laure eut un petit mouvement de dépit et s'éloigna de René, fort innocent pourtant du regard de madame de Cobrizo.
Lorsque Gavery rentra à l'hôtel, on lui dit que M. de Bailléres l'attendait dans sa chambre. Il monta précipitamment.
— - Je viens te demander un service important, lui dit Bailliëres.
— Parle, mon ami .
— C'est assez difficile à te dire... Au rebours de Petit-Jean, c'est mon conunencement qui m'embarrasse... Baht au diable les précautions oratoires I René, je suis amoureux, amoureux fou I
— Ah ! fit Gavery, avec un tressaillement involontaire.
— J'aime mademoiselle Laure Holmes.
— Et elle? fit Gavery.
— Elle... Écoute, je puis te dire cela à toi, mon vieil ami, sans que tu m'accuses de fatuité... Eh bien, je crois que je ne lui suis pas indifférent.
— Ah ! répéta Gavery, avec une inflexion de voix qui eût révélé bien des choses à un homme plus observateur et moins préoccupé que Baillères. Ainsi, tu en es sûr ?
— Sûr non On n'est jamais sûr de ces
choses-là avant de les' avoir entendues et encore mais tout me porte à le croire.
— Tout, quoi ?
— Damet une foule de petites choses qu'il est plus facile de sentir que de raconter. D'abord, elle parait trouver beaucoup de plaisir dans ma compagnie. Tu n'as pas pu voir cela dimanche dernier, parce qu'elle était fatiguée et n'a presque pas dansé; mais, aux autres bals, pendant tout le temps que tu étais malade , elle dansait quatre ou
162 UN 0RAME A TftOirTII.LB
cinq fois avec moi.... au paiatqu'on en plaisantait. -— En effet; murmura Garerj, qui se eapj^la avoir entendu quelques propos de ce genre.
— Tu VOIS bien Dès qu'il y avait une* place
à côté d'elle et que j'arrivaie , elle me forçait
presque de la prendre puis sa conversation, sa
manière d'être... Elle s'informait de tout ce qui me touche, de mes amis, de toi tout le premier. . . que sais-je, enfin?... Quand je lui parlais,. elle me regardait avec des yeux t... Ce matin encore, quand elle m'a annoncé son départ,, elle était si émue qu'elle pouvait à peine parler... et j'ai vu des larmes...
— Allons, soit, interrompit René avec impoutience; mettons qu'elle t'aime... qu'est-ce que cela me fait à moi ?
— Gomme tu me dis cela I
— Dame t voilà un quart d'heure que tu me tiens là pour me raconter un tas de balivernes I
-— U fallait bien répondre à tes questions. Dieu f que tu as le caractère mal fait ce matin^ I
— Tu as raison, répondit Gravery a^recun sKmrive forcé... j'ai les nerfs surexcités, je me sais penn^ quoi... Mais voyons, où veux-tu en venir?
-^ Je voudrais épouser mademoiselle Hofanes^, pardieu t
UN DRAMB A TftOUVILLE 163
— Eh f demande-la à sa tante, pardîeu f
— Ah I je serais bien reçu I mademoiselle Holmes est beaucoup plus riche que moi, et d'ailleurs madame de Grinbavau me déteste.
— Que diable puîs-jey faire?
— Le voici. Mademoiselle Laure a pour toi une affection toute fraternelle. Je voudrais que tu tâches de savoirquels sont au juste ses sentiments pour moi.
— Es-tu fou?
— Nullement. . . et que tu lui demandes si elle m'autorise à faire une démarche auprès de sa tante.
— Demandes-le lui toi-même.
— D'abord ce ne serait pas convenable, puis.., puis je n'ose pas, puisqu'il faut te dire la vérité.
— Je ne te croyais pas si timide.
— Ce n'est pas habituellement mon défaut, j'en conviens. Bien des fois j'ai été sur ce point de dire à mademoiselle Holmes ce que j'avais dans le cœur. . . Mais , dès qu'elle lève sur moi ses grands yeux bleus, je reste tout interdit... Puis, avec toi, qu'elle connaît depuis son enfance, elle sera plus franche.
— Tu es fou, te dis-je ; une pareille commission à un jeune homme t . . .
— Tu refuses?
— Positivement.
— Moi qui comptais sur ton obligeance ! repi'it tristement Baillëres.
L'accent résigné de Charles émut le cœur de Gavery... Il se rappela tous les soins que Baillères lui avait prodigués durant sa maladie, et se reprocha la dureté de sa réponse.
— Parce que je suis malheureux, se dit-il, est-ce une raison pour refuser d*étre utile à mes amis? Contribuons à leur bonheur autant que je le pourrai; j'irai ensuite me faire tuer quelque part. Ils seront au moins forcés de penser quelquefois à moi... Charles, reprit-il après un instant de silence, ne te désole pas, puisque tu y tiens tant, j'essayerai... je verrai...
Baillères s'élança vers lui et le remercia avec effusion.
— Quand lui parleras-tu? demanda-t-il avec l'impatience d'un amoureux.
— Demain... après-demain.
— Eh I mon ami , il sera trop tard ! s'écria Charles. Tâche donc d'aborder la qyestion aujourd'hui.
— Comme tu voudras, reprit tristement René. Dans l'après-midi, il rencontra mademoiselle
Holmes qui partait avec plusieurs autres personnes pour faire une promenade sur la plage. On devait
UN DRAME A TROUVILLB 165
revenir par la hauteur, en passant devant la cabane des douaniers.
Madame de Grénan lui demanda s*il voulait les accompagner. Il se hâta d* accepter.
Au bout de quelques moments , mademoiselle Holmes et lui se trouvèrent un peu en arrière des autres promeneurs.
— Comme vous avez Tair préoccupé ! lui dit Laure en souriant.
— C'est vrai, répondit René... Je me suis chargé d'une ambassade dont je ne sais trop comment m'acquitter.
— Peut-on vous demander qui concerne votre mission ?
— VoUs-méme, mademoiselle Laure.
— Moi?
— Mon Dieu, oui... Tenez, puisque j* ai fait le premier pas, autant vaut vous dire la chose tout de suite. Que pensez-vous de mon ami Charles de Baillères?
— C'est un excellent cœur, répondit avec vivacité mademoiselle Holmes, qui aimait Baillères, surtout à cause l'affection que ce dernier témoignait à Gavery.
— Il a de l'esprit, de l'entrain, et il est très-bien de sa personne, ce qui ne gâte rien.
— Sans doute, reprit-elle en riant, sans compter qu'il joue admirablement les valses.
166 UN DRAME A TROUVILI.B
— C'est encore une qualité, reprit René eu se forçant à sourire... Eh bien, mademoiselle Laure, ne croyez-vous pas qu'une femme serait heureuse avec lui ?
— Certainement... mais pourquoi me demandez-vous cela?
— Le pourquoi,,, le voici, dit René, qui ne pouvait se décider à aborder la question. £n ce moment, Baillères songe à se marier.
— A se marier, murmura d'une voix émue Laure, qui conunençait à deviner l'intention de Gavery et qui se sentit frappée au cœur.
D'après ce que lui avait dit M. de Baillères, René interpréta autrement l'émotion de la jeune fille et la regarda iXHiuiie une preuve de ses sentiments pour Baillères.
— Oui, chère petite sœur, reprit-il en faisant un effort sur lui-même et en donnant à Laure un nom qui lui rappelait leur amitié d'enfance, oui... Baillènes est amoureux ; mais^, comme tous les gens sincèrement épris, il est timide et ne peut se décider À en faire l'aveu à celle qu'il aime. Avant de s'adresser à la famille, près de laquelle, d'ailleurs, il n'est pas en odeur de sainteté, il voudrait cependant savoir s'il lui est permis d'espérer. . .
Ulf DUAtfE A TIM>.UVILXB Wf
— 3iai&, Humsiear René, je ne oomprends ^as pourquoi....
— Laissez-moi achever, interrompit fiayery qui n'osait lever les yeux sur mademoiselle Holmes de peur de faiblir, et d'ouUierlaiproiuesse qu'ifl avait faiie à son ami. C'est vous que Baillères aime. . . et. . .
— Et c!e»t vous qui vous êtes chargé de me le dire I s'éonia mademoiseUe Holmes, dont la figure se couvrit d'une rougeur brûlante, en mâme teiftps que ses yeux se remplissaient de larmes.
— JNe m'en veuillez pas, ma chère petite sœur, reprit Gavery qui se méprit encore sur la cause de cefUe émotion soudaine. Je sais bien que ma démarche eist assez extraordinaire, déplacée même, si vous le voulez ; mais ce pauvre Charles n'ayant pas le courage de vous parler, il fallait bien que quelqu'un se chargeât de sa cause, puisque vous partez ces jours-ci. Vous savee quelle est l'aatipaihie de madame votre tante contre lui ; il ne pouvait donc pas suiiffe la marche ordinaire, et commencer par demander votre main à vos parents. Alors il a songé II moi^dont il connaît l'amitié. Il sait que nous dmm» été élevés ensemble et que vous me re^rdez oomme un frère... et que...
Le pauvre farçon s'arrêta, sieS^qué par l'émotion qu'il contenait avec tant de peine.
168 UR DBAXE A TAOUYILLB
— • Gomme un frère, répéta presque machinalement mademoiselle Holmes, qui eût éclaté en sanglots si la pudeur et la fierté ne lui avaient donné le courage de se contenir.
— Ai-je eu tort de me servir de ce mot ? reprit Gavery, dont le cœur eut une faible lueur d'espoir.
— Non, répliqua vivement mademoiselle Holmes, qui craignit d'avoir laissé pénétrer son secret ; non, monsieur René. Vous êtes bien un frère pour moi... Mais, ajouta la jeune fille, cédant malgré elle à son irritation, toute fraternelle qu'elle soit, cette amitié ne justifie pas suffisamment une pareille démarche.
— Pai*donnez-moi, Laure, reprit-il avec douceur. J'ai peut-être eu tort, mais puisque le mal est fait, je. . . . Enfin que dois-je répondre de votre part à M. de Baillères ?
— Rien, dit-elle avec impatience.
— Est-ce que Baillères vous déplaît ? demanda René d'une voix un peu tremblante.
— Non, non..., se h&ta de dire mademoiselle Holmes. Je n'ai pas dit cela... mais... je ne puis répondre... à vous... à un jeune homme... Tenez, s'écria-t-elle en éclatant, je ne comprends pas que vous ne saisissiez pas cela, vous qui avez si bien le sentiment de toutes les délicatesses.... Dites à votre ami...
UN DRAME A TROUYILLE 169
Elle s'aiTêta.
— Eh bien ? demanda René dont la pâleur eût effrayé mademoiselle Holmes, si elle-même n'avait détourné la tête de peur qu'on ne remarquât sa propre émotion.
— Eh bien ! reprit-elle avec une irritation contenue, dites-lui qu'il est un sot, qu'on ne charge pas un autre, et surtout un jeune homme, de ces communications-là... Dites-lui enfin qu'il fasse tout ce qu'il voudra.
— Peut-il s'adresser à madame votre tante ?
— Oui. . . c'est-à-dire non. . . pas encore du moins, reprit vivement mademoiselle Holmes, qui commençait à ne plus trop savoir ce qu'elle répondait, tant était violent l'effort qu'elle faisait pour se contenir. Nous en reparlerons auparavant. . . je verrai. . . mais, en ce moment je ne puis...
Sentant que les forces allaient lui manquer pour continuer cette cruelle conversation, Laure s'était rapprochée peu à peu des autres promeneurs. Elle adressa précipitamment la parole à la première personne qu'elle rencontra et ne tourna plus la tête vers Gavery, dont elle ne vit pas même le salut d'adieu.
Par un de ces malentendus si fréquents en amour, surtoat ehez les gens habitués au malheur, Gaverv avait interprété de la manière la plus favorable à Baillères les paroles de la jeune fille et Témotion qu'elle n'avait pu dissimuler.
€ Quel mouvement elle a fait quand j'ai dit que Charles songeait à se marier ! pensait René en regagnant l'hOtel. Avec quel feu elle parle de ses bonnes qualités I... Elle était si émue qu'elle pouvait à peine parler. ... Il avait raison. . . Elle l'aime. . . Allons, ils seront heureux I... Je l'aimais tarit !... ohl je le sens bien maintenant.... N'y pensons, plus. . . . Est-ce que je suis faitpour être aimé, moi?. . . Occupons-nous du bonheur des autres.... C est la seule consolation qui me soit laissée. . . . Remplissons
jusqu'à la fin la mission dont je me suis charge... et puis, à la grâce de Dieu t >
Il alla trouver Baillères, qui se promenait de long en large sur la terrasse comme un loup dans sa cage, et lui raconta sa conversation avec mademoiselle Holmes, ainsi que les conclusions qu'il en tirait.
Baillères faillit lui sauter au cou.
— Ne me fais pas repentir de ma démarche, lui dit René avec un sourire mélancolique ; songe que je regarde Laure comme ma sœur, et rends-la heureuse.
— Je te le jure I s'écria Baillères, mais ce n'est pas le tout que d'avoir son consentement. .. . il faut maintenant celui de sa tante.
— Pour celui-là, je ne puis t'étre utile, répondit Gavery, non sans une certaine satisfaction intérieure.
— Ce sera dilTicile.... plus difficile pour moi que pour tout autre.
— Pourquoi cela ?
— Parce que.... Je ne sais trop comment te dire cela.,., c'est si ridicule.... tu vas me rire au nez.
— Non, répondit Gavery qui ne songeait certes pas à rire en ce moment.
— Eh bien ! figure-toi.... tu me promets de ne pas te moquer de moi ?
— Bonsoir ! (it R^né qui mourait d'envie d'être seul.
— Attends donc... Figure-toi qu'avec sa figure anguleuse, ses cinquante printemps et son caractère désagréable, madame de Grinbavau aime beaucoup à discourir sur Tamour et à se perdre dans les nuages du sentiment. J*ai remarqué cela dès le premier jour.... Comme je tenais beaucoup à me mettre bien avec elle, à cause de Laure... de mademoiselle Laure, ajouta-t-il en voyant que, par un mouvement involontaire, René avait froncé le sourcil à cette appellation familière , j'ai entamé avec la tante des conversations qui eussent fait le bonheur des héros de Scudéri.
— Alors vous devriez être bien ensemble, dit René, qui Técoutait machinalement, de même qu'un homme à moitié endormi compte à son insu les coups d'une horloge.
— Oui, si cela avait duré.... mais voilà le malheur.... figure-toi que cette folâtre quinquagénaire avait pris au particulier ce que je disais au général... . Elle n'avait vu, dans mes dissertations, qu'un moyen détourné de laisser percer une flamme discrète. Un beau jour, je m'aperçus que ses deux petits yeux de couleuvre me bombardaient d'une étrange façon.... L'idée me parut si bouffonne, que
je ne pus d'abord y croire sérieusement.... mais il fallut bientôt me rendre h l'évidence. Le bombardement continuait. C'était pis qu'à Sébastopol
Tu comprends que j'ai battu en retraite.... trop
précipitamment même, car j'ai été maladroit
impoli.... Que diable veux-tu? je craignais le ridicule.... Si quelqu'un avait pu se douter de cela, on se serait tant moqué de moi !
En toute autre circonstance, René aurait ri de bon cœur du récit que Baillères lui faisait d'un air si piteux; mais, en ce moment, rien au monde n'aurait pu faire sourire le jeune homme. A peine comprenait-il Baillères, auquel il répondait machinalement et pour que Charles ne remarquât pas une tristesse dont il n'aurait pu lui révéler le vrai motif. Il prétexta une affaire et quitta M. de Baillères, qui l'aurait volontiers tenu deux heures à lui raconter les détails de son amour pour mademoiselle Holmes.
Dès sept heures du soir, le même jour, Charles courait de la grève à la terrasse et de la terrasse à la grève, en attendant avec une impatience facile à concevoir l'arrivée de mademoiselle Holmes. Le pauvre garçon éprouva une cruelle déception en voyant madame de Grinbavau et madame de Cobriîo faire leur entrée au salon sans être accompagnées deLaurc.
— Ma sœur est un peu fatiguée ; elle ne viendra pas ce soir, répondit Hermance aux questions du jeune homme.
Baillères courut à René de Gavery, et lui raconta l'incident.
— Que penses-tu décela? lui dcmanda-t-il.
— Je n'en sais rien, répondit avec impatience Gavery dont tout le système nerveux était violemment surexcité.
— Mais enfin...?
— Eh bien f dit René avec une héroïque résignation, je crois que la mission dont tu m'avais chargé lui aura causé une certaine émotion.... Peut-être aussi un sentiment de pudeur, une sorte de confusion rempj6chent-ils de paraître ce soir devant nous, après ce qui s'est dit à ton sujet.
-^ Tu as raison. C'est aussi ce que je pensai?». Mais dis-moi, René. . . .
— Oh ! je t'en prie, laisse-moi tranquille, s'écria Gavery qui se contenait avec peine.
— Ne penses-tu pas que la première fois que je verrai mademoiselle Holmes. . . .
•— Tu me diras cela un autre jour. Ce soir, je n'ai pas le temps.
— Que fais-tu donc ?
— Je joue h l'écarté, répondit Gavery, qui venait
d'entendre le tintement des pièces d'or dans la salle de jeu et qui saisit avec empressement cette occasion d'échapper à des confidences qui lui déchiraient le cœur.
Il s'approcha de la table du jeu et se mit à l'écarté.... Perdu dans de sombres pensées, il jouait u tort et à travers et engageait son argent de la manière la plus maladroite. Il perdit deux mille francs en quelques heures. Il resta au jeu jusqu'à trois heures du matin, trop heureux de trouver un moyen de s'étourdir et de ne pas rester dans sa chambre à attendre inutilement le sommeil.
Lorsque les amoureux ont une fois entamé le chapitre des confidences, ils ne savent plus s'arrêter. Ils traquent leurs malheureux Pylades de porte en porte, de coin en coin, et les assassinent de variations interminables sur ces deux motifs : t Je l'aime, elle m'aime, » variations aussi intéressantes pour ceux qui les chantent qu'elles le sont peu pour ceux qui les écoutent.
Aussi , dès neuf heures du matin ^ Baillères se disposait-il à se rendre chez son ami pour lui reparler de mademoiselle Holmes. M. de Veillan qu'il rencontra lui apprit que Gavery ne s'était couché qu'à trois heures du matin et l'engagea à le laisser reposer quelque temps de plus. Après avoir erré
UN DRAME A TROUYILLE 177
pendant une heure sur la plage comme une âme en peine, Baillères retourna à T hôtel du Bras-d'Or. On lui dit que Gavery venait de partir et qu'il avait laissé une lettre pour lui.
— Où est-il allé? demanda Baillères.
— Au Havre, lui répondit M. Levasseur.
Le pli qu'on avait remis à M. de Baillères contenait deux lettres, Tune à son adresse, l'autre à l'adresse de madame de Vareilles.
Charles se hâta de décacheter la sienne.
< Mon ami, lui écrivait René, tu sais que je suis l'homme des résolutions imprévues. Depuis longtemps, j'avais envie de faire un voyage en Amérique. Je vois aujourd'hui l'annonce du départ d'un navire dont je connais le capitaine. Je profite de l'occasion. Ce navire part aujourd'hui même par la marée du soir, et, demain, je serai déjà bien loin des côtes de France. Explique mon brusque départ ii nos amis communs et excuse-moi auprès d'eux. Quel que soit mon désir de leur dire adieu, je ne puis les aller réveiller à cinq heures du matin.
» Maintenant, mon ami, Dieu sait quand nous nous reverrons; peut-être jamais. Une sorte de pressentiment me dit que je vois pour la dernière fois les côtes de France. Tu sais combien
178 tN BRAME A TROtJYlLLE
peu je tiens à la vie, ainsi ne te désole pas et prie Dieu, au contraire, que mon pressentiment se réalise.
» Si je te dis cela, c'est pour que tu ne me refuses pas deux grûces que je vais te faire connaître, et qui sont probablement les dernières que je demanderai à ton amitié.
» J'écris aujourd'hui même à mon notaire, en le priant de régler diverses affaires que je ne puis terminer si promptement. Il te remettra, d'ici à quelques jours, une somme de vingt mille francs.... Je te demande en grâce de ne pas les refuser et de \e$ considérer comme le dernier souvenir d'un ami d'enfance qui connaît ton affection et te la rend dp tout son cœur. D'après ce que tu m'as dit toi-même, je crois que ta bourse n'est pas bien garnie. Au moment de ton mariage, tu auras plusieurs notes à régler, sans compter la corbeille qu'il te faudra acheter: Ta mère ne te donnera guère que le quart de ce qui te sera indispensable. Avec ces vingt mille francs, tu pourras faire convenablement les choses. Tout cela vous forcera, ta femme et toi, de penser de temps en temps h votre vieil ami.
» Maintenant, voici l'autre demande que j'ai à t' adresser.... Tu connais l'équipage à quatre che-
UN DRAHE A TROUYILLE 179
f^uxque j'ai acheté au duc de Maran. Tu com-* prends que je ne puis remmener. Fais-moi le plaisir de Taccepter. Si ta fortune ne te permet pas de conserver la Daumont complète, tu te déferas des chevaux dont tu n'auras pas besoin, mais ta pourras toujours te servir de la calèche pour ton mariage.
* Adieu, mon ami, puisses-tu être heureux. Que Dieu reporte sur ta femme et sur toi la part de bonheur qu'il m'a refusée ici-bas. »
Quoiqu'il s'attendit toujours à quelque coup de tête de la part de son ami, Baillères fut extrêmen^ent surpris de cette lettre. Sans pénétrer complément la vérité, il comprit que René lui cachait quelque mystère douloureux, et que son cceur sai-gnait en écrivant cette lettre si froide et si calme. Avec plus de plainte et d'su]iertume, elle l'eût moins inquiété. Gavery partait évidemment avec l'intention bien arrêtée de ne plus revenir. S'il ne le disait pas plus clairem^it, c'était pour ne pas ^ayer son ami par cette triste nouvelle.
Le cœur plein d'inquiétudes et de tristesse , CSiaiies courut chez madame de Vareilles pour lui remettre la lettre de M. de Gavery. Par malheur, la marquise était sortie.
Il attendit avec impatience le moment de causer
183 UN DRAME A TROUYILLE
de tout cela avec mademoiselle Holmes ; mais, de ce côté encore, son espoir fut déçu. Laure vint bien sur la terrasse ; mais , loin de seconder Baillères, qui cherchait à rester seul avec elle, la jeune fille fit au contraire tout ce qui dépendait d*elle pour éviter le téte-à-tôte.
En désespoir de cause , Baillères annonça le départ de M. Gavery. Laure devint excessivement pâle, mais elle ne dit pas un mot. Charles remarqua seulement qu'elle étreignait fortement le dossier d'une chaise sur laquelle sa main se trouvait posée. Au bout de quelques instants, elle se remit à causer; elle parlait plus lentement que d'habitude, et ses lèvres tremblaient. A partir de ce moment, elle chercha à son tour à rester seule avec M. de Baillères ; mais sa sœur, madame de Gobrizo, ne la quitta plus un seul instant. Toutes deux rentrérent, et Gharles fut obligé de s'éloigner sans avoir pu dire un mot en particulier à mademoiselle Holmes.
II eut un moment l'idée de partir pour le Havre, afin de rejoindre son ami, mais il n'y avait déjà plus assez d'eau pour qu'une barque pût sortir. Il alla néanmoins chez Pinel et lui demanda où était son bateau.
— La Louise est partie ce matin pour le Havre, répondit Pinel, avec le monsieur qui a gagné la course l'autre jour.
' — M. de Gavery ?
— Précisément.
— Et votre autre bateau?
X — Parti une heure après le premier.
— Avec qui ?
— Avec un individu que je ne connais pas ; un étranger très-certainement, car il avait la peau couleur de safran et des yeux qui brillaient comme des tisons. Une mauvaise figure, voyez-vous. Je crois pourtant qu'il connaissaitM. de Gavery, car il avait grande envie de le rejoindre.
— Il vous Ta dit ?
— Non ; mais ce n'était pas difficile à deviner. Il est arrivé dix minutes après le départ de l'autre. Je crois bien qu'il l'avait vu passer de dessus l'estacade ; sans en avoir l'air, il nous a demandé où allait ce monsieur qui venait de s'embarquer. Je lui ai répondu qu'il partait pour le Havre. Alors, il a dit qu'il voulait aussi se rendre au Havre, et il a fait p||parer l'autre bateau. Il parait qu'il tenait beaucoup à arriver de bonne heure, car il a promis âO fr. aux deux matelots si le Djalma était paré lestement.
— A quelle heure pourra-t-on partir désormais? demanda Baillères saisi d'une vague inquiétude.
— Vers quatre heures et demie, cinq heures.
182 UR DRAME A TROUYILLE
— Où trouverai-je un autre bateau ?
— Chez le père Toutain, à côté du bureau de la douane,- vis-à-vis la calé de 'construction.
Baillères avait perdu beaucoup de temps pour trouver Pinel qui demeure à Textrémité de la ville et qu'il n'avait pas rencontré chez lui. Il était déjà près de trois heures. Avant de prendre un parti, Charles courut chez madame de Tareilles pour lui faire part des renseignements qu'il venait de recueillir. On lui répondît que madame de Vareilles n'était pas rentrée; mais il avait à peine fait dix pas dans la rue qu'un domestique courut après lui et le pria de revenir.
— Madame la marquise est occupée en ce moment, lui dit le domestique, mais elle désirerait? parler à monsieur. Midame le prié de vouloirbien Fattendre durant quelques minutes au salon.
Voici ce qui s'est passé de midi à trois heures, c'est-à-dire depuis le moment où Charles avait rc« mis chez madame de Vareilles la lettre de i^ ami.
En rentrant chez elle, la marquise avait ouvert cette lettre que nous reproduisons ici :
t Chère madame, disait cette lettre, vous avez été si bonne pour moi et vous m^avez témoigné une affection si maternelle, que je vous écris aujourd'hui comme j'écrirais à ma pauvre mère si elle vivait
CIC DRiErKE A TROQ^ILLE 188
encore. PardDnn6:^*moi le chagrin que je vais tous causer, et. que tes stmffrances de mon cobqt fassent ottl>liec lea folies de ma tête.
y Je pais dans quelques heures pour la Nouvelle-Orléans. Une fois^là, de quel côté dirigerairje mes pas ? Je n'en sais rien encore, mais il faut que * je parte;
> J'aime^madiemoiselle Laure Holmes, je Tairae comme un fou... Je sens qpae je' n'aimerai jamais qu'elle. Ne souriez pas, chère madame ; bette fois, je ne me fais pas illusion; Fàm^our que j'ai pour Laure ne^ ressemble en rien à celui que m'inspirait Hermsaice. La. douleur que je viens d'éprouvé en apprenant qu'elle en aimait un autre, n'^est plus Ta même que^ celle que m'avait causée le mariage d'Hennanee. Je sens maintenant que l'amour-propre froissé et le dépii entraient, à mon insu, pour . beaucoup dans mon désespoir et dans mqn ressentiment contre madame de Gobrizo. Ici rien de pareil. Celui qu'aisQ^e mademoiselle Laure est mon meilleur ami, Charles de Baillëres. Quoiquej'aielé cœur brisé, je n'enreux ni à l'un ni à l'autre. Je suis presque calioie; mais je sens que c'est fini pour moi... mon cœur est mort. . . Jadis je songeais encore à me venga*.... Je n'y songe plus. Maintenant, c'est le vide que je vois at^tour de moi. Je ne dfsire ni
184 ^ UN DRAME A TROUTILLE
n'espère plus rien. Vous rappelez-vous cet homme
des contes d'Hoffmann qui ayait perdu son ombre ? Moi, j'ai perdu mon cœur. Aussi je pars ; à défaut de la vie du cœur qui m'échappe désormais, il me faut la vie physique, l'existence remplie de ces fa- * tigues et de ces périls qui vous forcent à sortir de vos tristes pensées et qui anéantissent l'âme par la lassitude du corps. J'ai tant souffert que, chez moi, le moral est aussi fatigué que si j'avais vécu cent ans : au tour du physique maintenant.
» Tenez, chère madame, je cherche à faire de l'esprit et à dépeindre ce que j'éprouve... J'ai tort... La vérité est que je souffre et que je suis bien malheureux. Si je pars, c'est que je sens que mon énergie est épuisée, que mon courage s'en va, et que je n'aurais pas la force d'assister au bonheur de Charles et de Laure. Tous deux s'aiment d'une sincère amitié : ma douleur les affligerait. Ce serait de l'égoîsme de ma part d'attrister leur bonheur pour obtenir quelques paroles de consolation, et de troubler par mes larmes le brillant miroir dans lequel leurs yeux voient en ce moment l'avenir. Vous seule , chère madame , savez la vérité et je . <;ompte sur votre discrétion . , ^ » La confiance que je vous témoigne et l'amer plaisir que je trouve à épancher ma douleur près
UN DRAME A TROUYILLE 185
de vous^ doivent vous prouver quelle e^t ma respectueuse affection, et combien je compte sur votre amitié pour ce pauvre cerveau brûlé qu'on nomme René de Gavery. Tenez, permettez-moi de vous demander encore un service. '
» Laure n*a plus de mère. Sa tante ne s'est jamais occupée et ne s'occupera jamais d'elle. Charles est bien jeune et ne connaît guère la vie. Eh bien ^ chère marquise, reportez sur Laure un peu de l'af- - fection que vous aviez pour moi. Aimez-la comme une fille ; je vous jure qu'elle en est digne, et que son cœur a des trésors de tendresse et de bonté dignes du vôtre. Veillez sur elle ; donnez-lui, ainsi qu'à son mari, les conseils si précieux de votre expérience et de votre esprit. Vous le ferez, n'est-ce pas, chère madame ? Vous me laisserez la satisfaction de penser que, même loin d'eux, je puis eneore leur être utile. J'ai prié Baillères de vous charger de l'achat de la corbeille pour laquelle mon notaire lui remettra vingt mille francs. Mon pajuvre ami, que sa mère tient fort serré, sera peut-être obligé d'employer une partie de cet argent à payer quelque arriéré de garçon. Si cela est, mon notaire, M. Dupuis, que vous connaissez du reste, tiendra à votre disposition une autre somme de dix mille francs pour le même emploi. Pardonnez-moi de
186 UB ^tmWE A TROCVILIrB
VOUS charger de tous ces soins et d'aboser peutêtre de votre obligeante amitié ; mais, si vous saviez combien il m'est doux de m'occuper de Laure 1 II me semble que ce que j'ajoute à. son bonheur allège d'autant mes chagrins... Puis, c'est si bon de parler de ce qu'on aime.
» Un vient m' annoncer que le bateau est prêt et qu'il^ est temps départir... Adieu, madame, adieu... J'aurais bien voulu vous embrasser avant de quitter la France ; mais vous auriez voulu me retenir, et nous aurions souffert tous deux, vous de me voir partir, moi de résister à vos prières. Adieu donc. Veillez sur Laure , en souvenir de ma mère et de moi. »
Au moment où madame de Yareilles achevait la lecture de cette lettre, on lui annonça la visite de mademoiselle Holmes.
Depuis qu'elle avait appris le départ de M. de Gavery, la jeune fille était dans un état d'agitation incroyable. Elle souffrait d'autant plus qu'il lui fallait le dissimuler devant satanteet devant Hermance surtout qui ne la perdait ipas de vue. Ne pouvant résister davantage à son inquiétude, Laure profita d'un moment où madame de Cobrizo s'occupait avec son mari de quelques préparatifs de voyage , et se fit conduire chez madame de Vareilles, sous prétexte d'apprendre à faire un ouvrage de broderie que la marquise avait en effet promis de lui montrer.
— Mon Dieu, madame, qu'avez-vous? s'écria la jeune fille encourant à la marquise, dont la figure était baignée de larmes.
TJIadame deTareîIles, s" essuya précipitammentles
188 UN DRAME A TROUYILLB
yeux. En dépit de la touchante recommandation de M. de Gavery, elle reçut mademoiselle Holmes ass^z froidement. C'était principalement sur cette jeune fille qu'avait compté la bonne marquise pour guérir la mélancolie de son protégé. Un instant même, elle avait espéré que ses vœux étaient exaucés et que les deux jeunes gens commençaient à s'aimer. La lettre de René était venue détruire tous ses châteaux en Espagne, et l'excellente femme ne pouvait s'empêcher d'en vouloir un peu à mademoiselle Holmes.
Craignant que son émotion ne lui fît trahir le secret de René, madame de Vareilles évitait d'amener la conversation sur le jeune homme. Laure n'osait pas en parler non plus par un motif facile à comprendre. Toutes deux causaient de tout, excepté du seul sujet qui les intéressât en ce moment. Enfin mademoiselle Holmes, craignant d'ailleurs qu'il n'arrivât quelqu'un, ne put résister plus longtemps à son inquiétude.
— Est-il vrai que M. de Gavery soit parti ? demanda-t-elle sans oser lever les yeux de dessus son ouvrage, auquel elle travaillait avec plus d'activité que d'adresse.
— Oui, répondit madame de Vareilles.
— Il est parti I répéta Laure, dont la voix tremblait... Et quand?
UN DRAAIE A TROUVILLE 189
— i Ce mâtin.
Il y eut un moment de silence.
Laure avait espéré obtenir quelques détails. La réserve de madame de Yareilles lui causait autant àe contrariété que d'inquiétude.
' — Il retourne chez lui, sans doute? reprit-elle.
— Il part pour T Amérique.
— Pour l'Amérique ! s'écria Laure avec un tel accent, que madame de Vareilles, frappée d'une idée subite, la regarda fixement.
La jeune fille fit un violent effort sur elle-même, et se remit au travail ; mais ses yeux remplis de larmes secondaient bien mal son activité fébrile.
— Il m'a écrit ce matin avant de partir, dit madame de Yareilles qui, tout en ayant l'air de travailler, ne perdait de vue aucun des mouvements de la physionomie de mademoiselle Holmes.
— Ah 1 fit Laure, dont le regard vint se fixer comme une flèche sur la lettre de René qui était restée sur la table devant la marquise.
*— En me prévenant de son départ, ce pauvre René m'annonçait aussi une nouvelle à laquelle je ne m'attendais pas. lime dit, ma chère enfant, que vous allez épouser M. de Baillères.
— Il vous a écrit cela? s'écria Laure avec vivacité.
— Il ne faut pas lui en vouloir de son indiscré-
190 UH DftAXE A TftOUyiLLE
tion, mon enfant ; René sait qu'avec loaei votre secret sera bien gardé. Il me dit. qu'il vong regarde (Kgnme sa sœur et qu^il vous recomiaa&d^ à moi.
— U ne reviendra donc pas ? idemanda Laore d'une voix étouffée.
Toute son âme semblait «voir passé dans ses yeux qu'elle tenait fixés sur madame de VareiUes.
Sans oess^ de l'observer, la marquise iij; signe que non.
— Jamais, dit-elle.
— Mon Dieu J mon Dieu I... Iuiis6rait41 arrivé quelque malheur ? reprit .mademoiselle Holmes.
— Non, répondit la maïquise qui se rappela sa promesse. U a 'des affaires l&-^bas:; mais laissons oela, mon enfant, et parlons de vous... Ainsi vous épousQz.M. de fiaillèces?
— Moi, madame? non.
— Vous vaus .aime^ cependant?
Elle fit un .isi^ i^gaftif.
— M. Reném'a dit que M. de Baillèares m'aimait, et qu'il l'avait chargé de me demander l'autopisatioiuide s'adresser Aima tante. .. .fe ne isais <pas ce qxkB j'ai répondu, ^cnntiniia la jrane fille, qé commençait à ne plus ponvnir ^contenir seslarmeé et wa yémotioA« Cette dâmarcbe était tsi singulière.
UH DRA«E A TROUTILXB ' 191
— En effeft , Sit madame de TareitleB . . . mais peiitétre... Voyons, Lanre, parlas-moi franchement. Je suis une vieille amie pour tous, fiouvenez-vong que, lorsque j'allais passer quelques mois chez cette pauvre madame de Gavery, vous étiez ma favorite eft que vous me racontiez tous vos petits chagrins. Tons savez aussi que, si je vous questionne aujourd'hui, c'est pour contribuer de tout mon pouvoir à votre bonheur. Eh bien I là, franchement, vous aimezitf . de Baillères, n'estrce pas ?
— - Hais non, madame, je ne l'aime pas , je ne l'aimerai jamais 1 reprit la jeune fille, qui ne pift résifiFter davantage et qui se laissa tomber tout en larmes dans les bras de madame de Yareilles.
Celle-ci la contempla quelque temps sans rien dire ; puis, tout à coup, saisissant la lettre de René, elle la jeta tout ouverte sur les genoux de la jeune fille.
«— Liiez, lui 'dit*e)le*
Laure recMmnut l'écrîtinre de Gavery et ne se fit pas ^répéter deux fois rinvttalion.
Tenant la lettred'une main, et, de l'autre, es^ sayant bob yeuiL mouillés de larmes, la pauvre en-* faut avait oublié le monde entier. Tout à coup, elle p&lit et faiHit lomib^lt la renverse ; puis elle devint rouge comme une cerise, et porta la iimn à son
102 UN DBAME A TROlfVILLE
cœur pour en comprimer les battements désordonnés, tandis qu elle relisait un passage auquel sa raison n'osait croire encore.
— Il m'aime! mumiura-t-elle enfin avec un tel accent que madame de Vareilles n'eut pas besoin
d'autre aveu.
— Oui, ma chère enfant, répondit la marquise en réunissant les deux mains de Laure dans les siennes, René vous aime... et vous?...
— Moi I... S'il était parti, je serais morte! mur mura Laure en appuyant sa jolie tête sur l'épaule de madame de Vareilles, qui Tembrassa avec effusion.
Ce fut à ce moment que Baillères se présenta chez madame de Vareilles. Comme elle avait fait défendre sa porte en voyant arriver mademoiselle Holmes , il dut se retirer. Nous avons vu comment la marquise se hâta de le faire rappeler, aussitôt que le domestique lui eut remis la carte de Baillères.
— Voyons, ma chère enfant, dit madame de Vareilles à la jeune fille, qui pleurait silencieusement, ne vous désolez pas ainsi, René vous aime ; Dieu merci, c'est le point le plus important. Quant à son départ, nous trouverons bien moyen de l'empêcher.
— Il est trop tard maintenant, murmura Laure avec tristesse.
UN DRAME A TROUVILLE 19j
-^ Qui sait ! ... un navire ne part pas toujours au moment fixé... Il y a tant de choses qui peuvent le retarder : le vent, les passagers, la marée, que saisje enfin?... Voyons, séchez vos beaux yeux, et causons tranquillement. . . si c'est possible, ajouta-t-elle avec son bienveillant sourire. Tenez, M. deBail- 1ères est là. Peut-être sait-il quelque chose sur le . compte de notre ami, car voilà la seconde fois qu'il se présente pour me voir. Voulez-vous que je le fasse entrer ?
— Oh ! oui, madame.
— Il faut alors que vous nous laissiez seuls, mon enfant.
— Mon Dieu, c'est que...
— Eh bien ?... Ah ! oui, je devine... vous voudriez bien entendre ce qu'il va dire, n'est-ce pas? reprit madame de Vareilles, touchée de l'accent suppliant de la jeune fille.
— Oui, madame, répondit-elle en rougissant.
— Alors, passez dans ce boudoir : vous laisserez la porte en tr' ouverte, et vous pourrez écouter. Allez, chère petite, et surtout ayez confiance en votre vieille amie. Vous devez bien penser que, si je me prête à tout ceci, c'est que j'ai l'intention bien arrêtée de vous marier, bon gré mal gré, avec mon pauvre René. Embrassez-moi... Puis, mon enfant,
194 UN DIU.1IE A TROU^TiLLE
si VOUS VOUS seatoè le c(Bur4Fop gros, leirez les yeux vers le ciel et priej^..^ Ceja fait toujours du lûen.
Laure se jeta dans les bras.de l'exceUente feoine, et se retira dans le petit salon.
M, de Baillëres entra presque aussitôt.
^^ Vous avez lu la lettre de Beuè^madasne ? demandia-t-il à la marquise.
— Oui, monsieur.
— Il vous annonce sans doute son départ?
— Précisément. Il me dit vous avoir écrit en même temps qu'à moi.
— En effet. Je désirais vous parler de cette let&pe. et c'est pour cela que j'ai eu rhoaneur desae présenter ce matin à votre porte; mds,. depuis cette visite, j'ai appris ^quelque chose qui me dûone jiiift certaine impiiëtude^
— Qu'est-ce donc?
Charles raconta œ qu'il venait td 'apprendre diez le batelier au siiy^ ^^ Tindividu parti poior re^ndreGavery. Il A*mX pas de peûie à laire partager «es .inquiétudes à jnadame tde Yaxeilles«
-^ U faut à tout prix xe^oinAre Hené jet le pcève^ nir 1 s'écria*treUe. Pai^tee au plus vite, maasiew^ Baillerez
'— J'ai ordonné de me tenir Ji&f harqae piiH^
madame ; mais elle ne sera ^ flcrt ^ue dans «ne heiïre nu plus tôt^ à^cause de la marée,
— Polirvn que vous arriviez à temps, reprit la marquise avec anxiété. Pauvre René 1* s'il allait périr au moment!...
Elle s'arrêta tout à coup et fixa les yeux sur Baillères comme pour étudier sa physionomie et pénétrer jusqu'au fond de son cœur.
Celui-ci la regarda d'un air surpris.
— Monsieur de Bàillères, dit enfin la marquise, rassui'ée par F air de franchise et de loyauté du jeune homme... vous avez une grande iimitié pour René de Gavery ?
— Certes oui, madame, rôpondît-îl avec élan; c'estmen meilleur amî, et je me ferais tuer -pour
lui.
— Je puis vous assurer qu'il est digne de votre affection et qu'il vous la rend. En voici la preuve : lisez cedi, monsieur, ajouta-t«elle «nlui tendant la lettre de Gavery.
A mesure que Charles avançaitdadQs saileotufe, la marquise, qui l'observait, voyait ses yeux se remplir de larmes.
— *i jPauvve, pauvre Aené ! âit^il mUn en rendant la lettreà madame de Vareilles, qu'il est bon et.gé» néreux !
196 UK DRAME A TROUVILLE
— Vous voyez le sacrifice qu'il fait pour vous» reprit madame de Vareiiles ; si l'occasion s'en présentait, vous sentiriez-vous le courage d'en faire autant?
— Je le crois, madame, répondit simplement le jeune homme.
— Eh bien, mon cher monsieur, cette occasion est entre vos mains. J'ai à vous annoncer une nouvelle qui va vous causer une cruelle déception... Puisse la satisfaction de rendre à votre ami le bon-" heur auquel il renonçait pour vous, adoucir le chagrin que vous allez éprouver 1
— Qu'est-ce donc? demanda Baillières avec anxiété, mademoiselle Holmes?...
— Gavery et vous, vous étiez dans Terreur à son égard. Celui qu'elle aime, c'est René. Elle n'a pour vous que de l'estime et une profonde amitié.
— Elle vous l'a dit? murmura Baillères qui tressaillit, et dont la voix émue trahit le cruel désappointement.
— A l'instant même, mon pauvre ami. ^
— Elle était là?
Madame de Yareilles fit un signe affirmatif .
— Allons, fit le pauvre garçon en poussant un gros soupir, adieu mon beau rêve t... Gela me punit de ma sotte fatuité... Gomme elle a dû se moquer
UN DRAME A TROUYÏLLE 197
de moi... Elle vous a dit bien clairement, n'est-ce pas, qu'elle* aimait Gavery?
— Aussi clairement que possible.
— Et moi qui étais assez stupidel... Tenez, madame , pardonnez-moi ; mais je vous avoue qu'en ce moment ma pauvre tête est un peu sens dessus dessous... Je m'étais si bien fait à l'idée d'épouser mademoiselle Holmes... et je l'aime tant, voyezvous, que cette nouvelle m'a bouleversé.
Ilfit cinq ou six pas dans le salon ; puis, appuyant le front contre les vitres de la croisée, il resta quelque temps silencieux et immobile, les yeux fixés sur le jardin qu'en ce moment pourtant il ne songeait guère à admirer.
Tout à coup, deux petites mains s'emparèrent de la sienne et la pressèrent doucement. Il se retourna et se trouva en face de Laure qui le regardait d'un air suppliant, comme pour lui demander pardon du chagrin qu'elle lui causait.
Le pauvre garçon fit un effort pour sourire et pour répondre à ce muet témoignage de sympathie : mais la voix lui manqua. Il détourna précipitamment la tête en passant la main sur ses yeux.
Madame de Vareilles vint à lui et prit l'autre main de Charles.
— Allons, mon ami, lui dit-elle avec une affeo-
K8 U:n BRAIIE A Tlti)UyjLLE
tuea&e fermeté, ne rougissez pas^ de Yotre émotion. Les larmes d'un homme de cœur n'<Mit jamais dea de ridicule. Une femme ne peut qu'en être toudiée et honorée.
Lanre prit son mouchoir et le posa doucement sur les yeux du jeune bonmie^.dont elle tenait tou-* jours la main.
—Vous m'en Toulez? lui dit-elle de saToixdtmce et caressante.
— Non, Dieu m'en est tèaioinl s'écria4-il...fieul€SQjent, vous comprenez qu'un oaup comme celui que je viens de recevoir étourdij un peo.... Mais c'est fini, ajouta-^t-il en faisant un caurageux effort sur lui-même et en raffermissant sa iroix. Laissons de côté mes folles idées et parlons dc'Gâ^ery.
Par un mouvement plein d'une respectueuse reconnaissance, il porta à ses lèvres les mains des deux femmes et les laissa ensuite retomber.
— Pauvre garçon, dit madame de Vareilles lout émue, vous souffrez ?
— Non, répottdit-t-il en se forçant à sourire ; le premier moment a été rude ; mais c'est fini. Causons de René ; cela me remettra tout à fait
Une demi-heure après, Baillères partait jpour le Havre dans le bateau du père Toutain. A moitié chemin, ils rencontrèrent la I^um et leDialioa, que
Xm OmAMS A TROUTIILB 199
Tontain recmmut de inn, et sur 1bs(|Q£Is fiaillèxes le pria de gouT^mer.
** - Que sQBft devenus vos passagers? demauda Charles au patron du premier bateau.
— Nous les avons d^acfiiéfi.au Havre, r^ondit le capitaine Rioult.
— ÊleBrTous arrivés on même temps que M. Ae Gavery?
— Oh 1 non ; la Louise a^v^iit un bcm quart d'heure d'avance.
-— .Gcmnaîs8ez--vous rhonuae que vous aviez à ^ bord ? dit Charles au patron du Djalma.
— Non, monsieur.
— - Est-ce un Français ou un étranger î
— Un étranger^ monsieur... Un Espagnol, je pense, ou quelque chose comme ça... Il a un drôle d'accent, et il est jaune comme une orange ; puis il a le blanc des yeux un peu Jbleuàtre , comme les nègres.
— Quel âge, quelle taille ?
— Trente*cinq à quarante ans. Pour la taille, dame ! il n'est pas grand ; peut-être bien deux pouces de moins que moi, mais il doit être très-vigoureuxi
— Vous a-t-il dit ce qu'il allait faire au Havre?
— Non. Nous ne nous serions jamais pennis de
200 UN DRAME A TROUYILLE
questionner un passager, et un passager qui payait si bien surtout... Il a une mauvaise figure, c'est vrai, mais son argent en a une bonne. Puis il n'a point Tair causeur.
— Savez-vous son nom, au moins ?
— Non, monsieur 1
— Monsieur de Baillëres, dit le patron de la Louise, je pense que ce monsieur voulait rejoindre M. de Gavery qui était avec nous, car la première chose qu*il a dite en accostant à la jetée, c'a été pour demander où était passé le monsieur que nous avions conduit.
— Qu'avez- vous répondu?
— Qu'il avait pris par la rue de Paris, en ordonnant de porter ses bagages à l'hôtel de l'Amirauté.
Malgré l'importance que Baillières attachait à se procurer des renseignements sur l'individu qui suivait Gavery, son temps était trop précieux pour qu'il prolongeât davantage l'interrogatoire des bateliers. Il les remercia de leurs indications, et Y Alcyon reprit sa course vers le Havre.
Charles courut à rhôtetde l'Amirauté. On lui apprit que les malles de M. de Gavery y avaient bien été déposées , mais que lui-même était revenu les prendre avec une voiture, et les avait emportées on ne savait où.
Charles se douta que René avait transporté tous ses colis à bord du navire sur lequel il devait s'embarquer. Restait à savoir quel était ce navire, sur lequel Gavery n'avait donné aucune indication dans sa lettre. Baillères courut de tous côtés pour se procurer des renseignements sur les navires en partance pour l'Amérique ; mais le nombre en était grand. Le pauvre garçon dut entrer dans bien des bureaux et questionner bien des gens. Il apprit enfin, chez MM. Barbey et G®, que Gavery venait de retc-
202 UN DRAME A TROUYILLE
nir une cabine à bord du navire le Saint-Pierre, qui devait partir le soir môme pour la Nouvelle- Orléans, mais dont le départ avait été remis au lendemain à la pointe du jour. Baillères se fit conduire au Saint-Pierre. Les colis de Gavery venaient d'y être embarqués. Leur propriétaire,- après avoir fait une visite à bord pour choisir sa cabine, était retourné à terre.
Le moyen le moins fatigant et le plus sûr de retrouver Gavery eût été de l'attendre à bord du bâtiment; mais Baillères songeait toujours avec inquiétude à l'individu qui suivait Gavery dans un but incoAiui et probablement coufable.
' U 36 fit reccuidiiire; à terme et ae mit à parcourir les rues da Havre, regardait partant, en^traot dans
chaque café et visitant chaque établisseoieDit publie. Il iretouma encare à bord d» Saini-Pierre et à l'hôtel de L'Amirauté. Ni M. de Gavery^ ni son domestique n'avaient reparu. Malgré le peu de succès de ses recherches, Baillères prit à peine le temps de dîner et continua ses péitégriaati^ns. U se creusait inutilement la cervelle pour di&viaer ce quepQUvVajt être devenu M. de i^av^ery et commentait à éf rouvor de sérieuses inquiétudes.
Vers neuf â dix heures du soir, brisé de fatigue, tris4;e et découragé^ Baillères s'aseit sur xm bane à
tJlf 0RAME A TROUTlIiLE 2Q3
VextTémitè de l'a jetée. Il y res^ quelqae temps^ les yeus machiimleinent fixés sur Idê feax épacs de quelques name» mouiltésr en rade qui étiuceiaient aw loin dians robscuritë dé la nuit.
le temps étant assest mauvais, la jetée se trouvait coMpfétement déserte à cette heure avancée* Bientôt la tête de Baillères>s?incIinaprogressivenientsur s&main; H tomba peu à:peu dans cet état indéfinis*sable qui tient le milieu entre la. veille et le som^ meiL Sans cesser tout à £ait de voir et d'entendre, il n'avait plus que des notions confuses de ce qui se passait autour dé lui*.
Au bout de quelques instants, il lui sembla ea<tendre le bruit des pas d'une personne qui s'approchait en courant. Bientôt, en effet, il distingua confusément un homme arrêté à sept ou huit pas de lui. Autant que Baillëres pouvait en juger, le nouveau venu regardait du côté opposé à la mer^ comme s'il attendait quelqu'un. Un instant apcës, cet homme passa auprès de Charles. Évidemment préoccupé de la^ personne qu'il attendait et dont il entendait le& pas dam le lointain, cet individu ne vit pas Bail^ lëras, qui se trouvait d'ailleurs dans l'ombre d!ua des cabestans de remorque étabtis de distance en ^stance sur la jetée*
Arrivé au delà de Charles, il s'arrêta et se cacha
204 Vn DRAHE A TROOYItLE
derrière an autre cabestan^ de manière à disparaître complètement. A rinstant où ii se baissait, Baillères crut apercevoir entre ses mains un objet qui étincelait comme une lame d'acier. Assez intrigué des allures mystérieuses de cet homme, Charles suivit son exemple et s'accroupit derrière son cabestan.
Bientôt une autre personne, qui marchait lentement et d'un pas inégal, passa devant Baillères. Celui-ci tressaillit et fut sur le point de se lever. Il lui avait semblé reconnaître M. de Gavery. Son premier mouvement avait été de courir à lui ; mai^ , au même instant, son attention fut attirée par un autre personnage dont il ne pouvait qu'entrevoir la forme, perdue dans l'obscurité, et qui arrivait du côté de la ville.
— Serait-ce un guet-apens contre René? se dit-il...
Il se leva et se mit à suivre Gavery, en se courbant jusqu'à terre pour que son corps restât dans l'ombre. Il n'était plus qu'à cinq ou six p^ de son ami, lorsque le premier individu s'élança sur René un poignard à la main. Baillères poussa un cri qui mit René sur ses gardes, et se précipita sur l'inconnu. D'une main, il le saisit à la gorge; de l'autre, il arrêta sa main déjà levée pour frapper Gavery. Ce dernier, réveillé comme en sursaut de sa profonde
UN &RAHE A TROUYILLE 205
préoccupation 9 resta un instant tout étourdi, sans prêter aucun secours à son ami. Malgré la force de Charles, l'assassin parvint à dégager son bras de l'étreinte du jeune homme. Il lui effleura Tépaule d'un coup de poignard, et prit la fuite à toutes; jambes dans la direction de la ville.
— Es-tu blessé, Charles ? s'écria Gavery, qui venait de reconnaître la voix de son ami.
— Non, répondit ce dernier, une égratignure... Occupons-nous de ce coquin.
Us s'élancèrent après lui; mais l'inconnu avait - ^
déjà une cinquantaine de pas d'avance. Il leur sembla bientôt qu'au lieu d'une forme courant devant eux, il y en avait deux à peu de distance l'une de l'autre. Ces deux personnes parurent se rapprocher. On entendit le bruit d'une courte lutte, auquel succéda le bruit sourd d'un corps tombant à l'eau de toute la hauteur de la jetée. Le même bruit se reproduisit presque aussitôt.
Les deux amis se penchèrent sur le parapet ; mais l'obscurité était trop profonde pour qu'il leur fût possible de rien distinguer.
— Les misérables nous échappent ! s'écria Charles avec colère.
— Peut-être vont-ils se noyer, répondit Gavery.
fi,
éoe UN DRAILE At TROUTILIB
— Il font tâcher de nous procurer ane embarcatioB, reprit Baillières.
— Noas n'en trouverons que vis-à-vis le SAisée.
— Couronfr-y bien vite alors;...
A cette heure de la nuit et de mer basse, ils ne trouvèrent pas un seul batelier sur le quai.
— Malédiction f s'écria BailFèrer, nous ne pourrons plus les rejoindre désormais. . . Ah f voici un douanier ; peut-être nous indiquera-t-il où trouver un bateau.
Le douanier était de faction et ne put quitter son poste ; maïs , grâce à ses renseignements, les doux amis parvinrent à se procurer une embarcation. Mfeilheureusement, la mer était encore trop basse, et ce ne fut qu^au bout d'une banne heure que les efforts réunis de Gàvery, de Baillères et de trois douaniers complaisants réussirent à mettre le canot à flot, n fallut ensuite se procurer des avirons et un falot. Les deux jeunes gens se^'dîrigèrent à force de rames vers l'endroit où les^ hommes qu'ils poursuivaient avaient dû tomber. Ken que secondés par les douaniers, ils regardèrent vainement de tous côtés sans trouver aucun indice de ce qu'ilscherchaient.
Après deux heures de recherches inutiles, ils revinrent à bord, et l'embarcation fut rehissée à son poste.
DU DlLà9f£ A TROITYILLE 307
— -Dès qu'il fera jour, uous irons faire notre déclaration à la police, dit Baillëres. Je suis sûr que ce coquin dont j'ai arrêté le bras si à prc^pos est le même que celui qui a déjà voulu f assassiner à Étretat.
-^ C'est probable, répandit Bené avec une sorte d'inâifférance. Jtfaintenant que sons ne pouvons plus 'Songer à lesrejoînâreetque nous n'avons rien de mieux à faire que d'attendre le jour, me diras-tu comment tu t'es Irouvé là si faeureusemeat?
-— tta foi, mon ami, ce n'a pas été sans peine ; car, sans reproche, voilà six heures d'horloge que je cours après toi.
— Pauvre ami, dit René en lui tendant la main.; je devine ce que tu viens faire.
-— Je te réponds bien que non, par exemple.
— Tu as reçu ma lettre?
— Oui, je l'ai reçue... et j'ai lu aussi «elle de madame de Yareilles.
— Ah f fit René avec contrariété, je lui avais pourtant recommandé de ne la montrer à personne.
— Ainsi, tu te sacrifiais pour moi et tu te dépouillais du peu de fortune qui te reste pour assurer mon mariage avec celle que tu aimais ?
— Tu en aurais fait autant à ma place.
208 UK BRAME A TROUYILLE
— Peut-être bien ! Mais, toi, aurais-tu accepté mon sacrifice ?
— Certainement.
— Ta parole?
— Je te le jure.
— Tiens, j'ai peine à le croire. Voyons : si les rôles se trouvaient renversés... si c'était à toi que mademoiselle Holmes eût donné son cœur... tu 1-épouserais. . . bien que sachant mon amour pour elle ?
— Oui... Simon sacrifice pouvait changer les dispositions de mademoiselle Holmes, et te faire aimer, peut-être hésiterais-je..., mais tu sais bien qu'en pareille circonstance cela n'arrive jamais. Quelle que soit mon amitié pour toi,jecroisque je reculerais devant un sacrifice qui ferait deux malheureux au lieu d'un sans consoler le troisième.
— Eh bien! mon ami, tu viens de prononcer ta condamnation. Nous nous étions trompés tous deux. Ce n'est pas moi qu'aime mademoiselle Holmes ; c'est toi.
— Moi ! s' écria René, qui sentit sesjambes fléchir.
— Oui, toi... Allons, René, ne tremble pas ainsi
et appuie-toi sur mon bras... Là... Je te donne ma parole d'honneur que je t'ai dit la vérité.
— Comment le sais-tu ? demanda Gavery d'une voix si émue qu'on l'entendait à peine.
UN DRAME A TROUVILLË 20^
— Mademoiselle Holmes me Ta dit, parbleu I Ah ! c'est une vaillante jeune fille ! Quel cœur t quelle franchise!... Et comme elle t'aime! murmura Charles en étouffant un soupir. Écoute , je vais te raconter tout ce qui s'est passé depuis t«n départ. Veux-tu d'abord que nous rentrions à l'hôtel ?
— Gomme tu voudras ; mais, avant tout, répèteifioi mot à mot ce qu'elle t'a dit.
Bien que le cœur du pauvre Charles saignât plus d'une fois de ce qu'il avait à raconter, il mit courageusement René au courant des détails les plus minutieux ; je ne dis pas les plus insignifiants, car il n'y en a pas d' insignifiants pour un amoureux, quand on lui parle de celle qu'il aime.
— Si tu n'es pas fatigué, nous allons repartir ce soir pour Trouville, lui dit Gavery.
— Je ne suis pas fatigué, mon ami, mais tu dois l'être, toi. D'ailleurs, tu sais bien que toutes les embarcations sont à sec.
— La mer monte ; on pourra les mettre à flot d'ici à une demi-heure.
— Et des bateliers ?
— On en trouvera.
— Nous arriverions à trois heures du matin. A quoi cela nous avancerait-il ? Tu ne peux pas espérer que Mlle Holmes te reçoive à cette heure-là.
210 UH OBAIfE A TiroirviiJLB
— Je serai près fl'elle ; tfBStdéjà^e^tqae d^sse. -— f u 38 raison, répondit BaiUères qm Bjoutartoot
bas: an fait, j'en aurais bienfait autant œ matm.
— - Commençons par ûbeicher les bateliers, ib^ prit Gavery.
— Non pas ; nonsToid tontprtS'de-rhôtJil ; yçfjxsas d'abord si ton domestique lest Tenftré. Ifcws Teaverrons à la découverte. 'En*sa quatitë d'aaoien'matelot, il nous trouvera barque et ^batelière... A propos, et tes bagages ? Il faudra les faire preiMke.
— C'est vrai ; je n'y pensais plus*
A l'hôtel, on apprit queMttthurinn'étaitpa&reBil^pé.
— Peut-être sera-t-il allé coucher à jbord du Saint-Pierre, dit Baillères;
Malgré rheure avancée de lanuit, tm expédiadeux domestiques de Thôtel, l'un pourdemanfler Mathnrin à bord du Saint-^PierrjB ^ pour remettre an-capitaine tme lettrede 'Gavery, Taulre peur chercher des bateliers. Celui-ci revint le premer. Il annonça qu'une embarcation serait prête à partir dams une heure, et qu'on la trouverait ù l'escalier vis-à-vis an Musée.
Quant au second messager, m?onis lieureox dans sa mission, il n'avait pu que^remieitro aru ^capitaine la lettre de M. de Gavery, sans rencontrer Maitburin qui n'avait point reparu sur le bftflmént.
UN DRAME A TROUYILLE 2ll
— Que diable sera-t-il devenu ? dit Gavery avec un peu d'inquiétude. Je serais désolé qu'il fût arrivé malheur à ce brave garçon. Il m'est si dévoué !
— Il aura profité de la dernière nuit qu'il avait à rester à terre, ditBaillères. L'attendons-nous?
— Non. Je vais lui laisser un mot à l'hôtel et en faire porter un autre sur le bâtiment. Il faut d'ailleurs qu'il veille au débarquement de mes bagages.
Une demi-heure après, les deux jeunes gens voguaient vers Trouville ; mais, ayant contre eux le vent et la marée, ils n'y arrivèrent que vers sept heures du matin. Faute de mieux, René s'en alla errer autour de la maison qu'habitait mademoiselle Holmes. Malheureusement pour lui, la chambre de Laure donnait sur une cour, de sorte qu'il n'avait aucun espoir d'apercevoir la jeune fille.
Dès qu'il entendit sonner dix heures, il courut chez madame de Vareilles qui se levait d'habitude à cette heure-là.
Quoique à peine habillée, la marquise prit pitié du pauvre amoureux et descendit au salon. René se jeta dans ses bras et Tembrassa comme il eût embrassé sa mère.
Elle voulut le gronder; mais elle s'aperçut bien vite qu'en ce moment ce serait peine perdue, et que Gavery était incapable de parler d'autre chose que de son amour.
— Écoutez, dit-il en portant à ses lèvres la main de la vieille marquise, il faut être indulgente pour moi aujourd'hui plus encore que d'habitude. En vérité, je suis comme un homme ivre. Même avec
s 214 UN DRAHE A TRODYILLE
ce pauvre Baillères, je ne pouvais parler que. de Laure... C'était mal, c'était cruel ; je m'en voulais et je me promettais de ne plus revenir sur ce sujet si pénible pour mon pauvre ami... Eh bien t cinq minutes après , je recommençais. J'étais armé pour le malheur; je ne le suis pas pour le bonheur. Vous êtes bien sûre que Laure m'aime, au moins? Tenez, je n'ose y croire encore, je voudrais...
— Qu'elle vous le dît elle-même, n'est-ce pas ? interrompit madame de Yareilles en souriant.
— Qui.
— Eh bien I tous la verrez sans d0irte cette aprèsmidi, sur la terrasse.
— Elle y sera au milieu de dix autres personnes, et je ne pourrai lui parler. . . Chère madame de Yareilles, vous qui êtes si bonne... f
— Oui, je vous vois venir... Vous voudriez bien que Laure vînt ici, n'est-ce pas ? En Térité, je joue un singulier rôle! continua-t-elle en riant. .. Empêcher une jeune fille de suivre Ip volonté de ses parents. Je ne sais vraiment où je me suis laisse entraîner.
— Vous vous êtes laissé eirtraîner par Tutre excellent cœur, dît René, par votre bienveillance pour moi et par le souvenir de ïvotre amitié pour manière.
imr DBJLME A TBQQYIUfi 215
— * Inirigant, répoadit-elle ea mmo^&sai'i^ doigt le jeune homme, qui attachait sur elle des yeux suppliants... Alfains, on yous otbëirav monsieur; je chercherai un prëttsxta; mais,, en attendant, cauisons un peu raîsen et parlons fraochament.. (Somme il £audffs bteni, t&t aoîtardvqpie vous riaquiet la dft* mande officialle^ il est important qua }m GimBaism yotre position: exacte de fortune.
— Hélas 1
— - Oh, oui,, hélas!... je m'en doute biea..^N'iiiir porte. . . A la mort de votre pauvre mâm, ¥Qua avez dû. vous trouTor à ki tête da quatorze à cpînza mille francs de renJte..
— Quinze mille francs* — U: vous en reste ?
-*- Je n'ose vous le direv
— Eh^ mon Dien^ mon pauvre enfant, la mal est fait ; ainsi à quoi bon vous gronder là-de9WU6? Voyons,, il vous, reste hienr encore six mille, francs déroute?
— Hélajstnon.
— Quatre mille !
— Trois mille tout au plus I et encore. . .
Aladame de Yareilles poussa un gros, sonpip..
— Ceci compliquera encore la difficulté , ceprit-elle. ' Les parents de mademoiselle HoiineB nous
916 UM DRAME A TROUTILLE
objecteront votre peu de fortune et vous reprocheront vos dissipations.
— Ils n'auront que trop raison... et |K>urtant vous savez ce qui les a causées ?
— Votre amour malheureux pour madame de Cobrizo, je le sais bien ! mais cette considération , qui peut être fort valable à mes yeux, n'aura pas grand poids auprès de M. et madame de Grinbavau.
Comme elle achevait ces paroles , un domestique vint annoncer que mademoiselle Holmes demandait si madame de Yareilles était visible.
— Faites entrer, répondit la marquise en arrêtant René qui allait s'élancer vers la porte.
— Allons, dit madame de Vareilles, il y a décidément un dieu pour les amoureux!... Voyons, restez donc là, mon ami ; en conscience, vous ne pouvez pas lui sauter au cou devant mes domestiques. Soyez raisonnable.
Laure avait passé toute la matinée à chercher un prétexte pour se présenter chez madame de Vareilles afin d'avoir des nouvelles de René. Elle ignorait encore qu'on l'eût rejoint à temps et qu'il fût déjà de retour.
Dans le premier moment de surprise et de joie, elle fut sur le point de s'élancer dans les bras du jeune homme.
UN DRAME A TROUYILLE 217
Elle se retint, mais juste à temps. La pensée de ce qu'elle avait été sur le point de faire la rendit si confuse qu'elle se couvrit la figure d'une main, en tendant à Gavery Tautre main qu'il couvrit de baisers.
€ Est-ce bien moi que vous aimez? demanda-t-il tout bas à la jeune fille qui s'était laissée tomber dans un fauteuil et dont la joie s'épanchait en larmes de bonheur.
— Vous le voyez bien, répondit-elle en lui serrant doucement la main ; mais vous ?... Cette lettre qu'on m'a montrée est-elle bien l'expression de votre pensée? M' aimez-vous autant que vous l'avez écrit à madame de Vareilles ?
— Oh non 1 reprit René avec élan, je vous aime mille fois davantage ! »
Tout en parlant à mademoiselle Holmes, Gavery adressait de temps en temps un regard suppliant à madame de Vareilles.
La marquise comprenait fort bien qu'il eût désiré rester quelques instants seul avec Laure , mais elle ne voulait pas y consentir. Aussi répondait-elle en souriant par un signe de tête négatif, et se tenaitelle auprès des deux jeunes gens qui causaient à voix basse avec ce magnifique égoïsme de tous les
amoureux.
âl9 UN DRAJIE ▲ TBOUTILLB
Lorsqu'elle supposa qu'ils étaient cstfin âcumus un peu plus calmes, elle s'assit à eôiè d'eox.
— Et iu)i ? leur dit-elle zito un doux et malicieux simrire.
Laure se retourna brusquement et cacha son front dans le sein de la marquise , en la remerciant avec effusion. Quant à René, il s'ètaii agenouillé devant madame de Yareilles et lui baisait les mains.
— Allons t mes enfants, allons t disait Texeellente femme profondément touchée de ces témoignais de reconnaissance; ne m'attendrissez pas ainsi... II faut qu'un de nous trois au moins conserre sa raison pour veiller sur les autres. . . Vous , mademoisene Laure, essuyez-moi ces beaux yeux ; et vous, René, asseyez-vous là près de moi... Maintenant, parlons raison, si c'est possible. . . et arrangeons notre petite coalition.
Mademoiselle Holmes aurait bien voulu savoir ce qui s'était passé ail Havre, mais elle n^osa pas le demander et s'assit à côté de madame de Yareilles.
— Voyons, reprit celle-ci, votre oncle, M, de Grinbavau, est votre tuteur?
— Oui, madame.
— Alors, c'est son consentement qu'il s'agît d'obtenir.
UK BRâX^E A TKentILLE 219
-— Oui % BiâÂs BiOB: oacie ne rép^dira pa» sans consulter sa? imma^ et c'est elle qui déddera.
— Elle est dooe la maitcesse daûs le ménage ?
— Complètement.
— Et vous croyea qu'elle sera défevorable à SL de Ga¥«ry?.
— J'ai suis sûre^
— Mais TC^are oaeta?
— Lui, au contraire, il coiiserre beâffieou.p de reeoimaissaBee et de r^pect pour madame de Ga- T€ry. Je suis sa préférée, et, s'il était sjsul, on obtiendrait facilement son consenlament.
— Il faut que j'aie un entretien aT«c M. de Grinbarau, dit madame de Yareilles après^ un instant de réflexicm. . . l^us l'engagerons bon gré mal gré dans le complot. D'abord , cela me rendra plus entreprenante, car ma conscience n'auira plus de reproche à se faire, du moment où j'agirai avec Fassentiment de votre protecteur naturel. Où pourrai-je bien trouver votre tuteur, ma chère enfant?
— Je ne sais trop... il passe sa vie au salon ou sur la plage.
— Seul?
— Oh! non, avec des amis...
Après mûre délibération, il fut convenu que
220 UN DBAME A TROUVILLK
mademoiselle Holmes tâcherait de prendre son oncle & part, et de Tenyoyer chez madame de Yareilles.
— Il le racontera tout de suite à ma tante, reprît Laure avec inquiétude.
— Dites-lui que j'ai un service à lui demander, et que je le prie de me garder le secret... Il va se croire en bonne fortune, ajouta la marquise en riant... Ce n'est pas un Lovelace, au moins?... Il ne me compromettra pas ?
— Oh! non, s'écria Laure qui ne put s'empêcher de sourire en pensant à la tournure peu conquérante de son pauvre oncle. Il n'est pas brillant, mais c'est un excellent homme.
— Eh bien I ne perdez pas de temps , envoyezle-moi bien vite... A propos, connaissez-vous quelqu'un qui possède un peu d'influence sur madame de Grinbavau?
— Ma sœur; mais bien peu.
— Il ne faut pas y songer. . . et M. de Cobrizo?
— M. de Cobrizo est peut-être celui qui aurait le plus d'influence.
— Comment sera-t-il pour René?
— Aussi mal que possible... Je ne sais pourquoi, mais il le hait de toute son âme.
— Par jalousie, probablement.
•^— Je ne crois pas^. ou, du moins, si c'est ce^ motif, il lé dissimule bien.
— Enfin, nous verrons, reprit la marquise ; maintenant, mes enfants, séparez-vous. Ne vous tourmentez pas trop et comptez sur la Providence. Adieu, mademoiselle Laure ; et vous, René, restez ici. Vous partirez plus tard... A propos, mademoiselle Laure, comment avez-vous fait pour sortir ce matin ?
— J'ai dit que vous aviez à me parler au sujet d'une quête, répondit Laure en baissant les yeux.
— Hum f hum f fit madame de Vareilles qui finit par hausser les épaules et par ajouter en riant :
— Allons , petite pécheresse , embrassez-moi et partez bien vite.
Une demi-heure après, M. Grosdot de Grinbavau se faisait annoncer chez la marquise de Vareilles.
L'beareuK époux d'Hildegarde èlait «n gros bon* liommo dont la figore, assez insignifiante du reste, exprimait le calme et la bonté. Son signalement eût étéiaeile à tracer; il aurait suffi da mot ordinmre d'oin boat à l'autre. On aurait pu y ajouter s^lssâ le mot ammii^ car le front, le n€z, les yeux, etc., tout était rond chez M. de Grinbavau.
Du 1*^ janvier an âl décembre, il portait des souli^^ de castor et des bas blancs, un gilet de
satin noir et une redingote de même couleur. Le pantalon seul et le chapeau subissaient quelque variation^ suiyanl Vi^t de la température. De sa ^, il n'avait endossé un pardessus, et l'on pouvait compta sur plusieurs degrés aunlessous de zéro chaque fais qu'on le voyait mettre son man-
224 UH DRAME A TROUTILLE
teau, qui datait bien de sept ou huit ans et qu'il portait tout au plus cinq fois par année.
An demeurant, M. Grosdot était l'homme da monde le plus facile à vivre. Bien que dépensant fort peu pour lui-même, il n'était pas avare; s'il ne songeait pas souvent à faire un cadeau à ses nièces, il ne leur refusait jaçiais ce qu'elles lui demandaient. Il préférait la cadette, et, plus d'une fois, il avait soutenu Laure, même contre madame de Grinbavau.
Le digne homme entra chez madame de Yareilles, d'un air assez embarrassé. Ce n'était pas qu'il fût timide habituellement. Il avait assez vécu pour connaître l'influence de l'argent et aurait fort bien su se camper sur ses quatre-vingt mille francs de rente pour répondre aux gentilshommes qui eussent paru mépriser sa roture. Vis-à-vis d'une personne hautaine et surtout impertinente, il eût été fort à l'aise; mais, près d'une femme aussi haut placée par son nom, sa fortune, sa position et son esprit, que l'était madame de Yareilles, il sentait malgré lui une supériorité à laquelle tous les millions du monde ne lui permettraient pas d'atteindre. La politesse même de madame de Yareilles l'embarrassait, car il craignaitde paraître sous un mauvaisjour devant la marquise qu'il savait aimée et respectéede tout lemonde.
UN DRAMB A TROUYILLE 225
Cet instant d'embarras ne dura qu'une minute, madame de Yareilles possédait mieux que personne ce tact et cette bienveillance qui savent mettre chacun à l'aise. Au bout de cinq minutes, M. Grosdot causait tranquillement avec la marquise ,' et les fréquents changements de position de son chapeau auraient pu seuls trahir quelque reste d'embarras.
Du premier coup d'œil, madame de Yareilles avait jugé le digne homme. Elle comprit qu'avec lui la franchise était le meilleur moyen, et lui raconta simplement tout ce qui s'était passé entre sa nièce et M. de Gavery.
M. de Grinbavau écouta silencieusement, les yeux fixés sur la pointe de ses souliers.
— Maintenant que vous savez tout, dit la marquise en terminant, répondez-moi franchement : Vous n'avez pas oublié, je le sais, tout ce que cette pauvre madame de Gavery a fait pour vos deux nièces.... eh bien, n'étes-vous pas disposé à accorder la main de mademoiselle Laure à son fils ?
M. de Grinbavau resta quelque temps sans répondre.
— Mon Dieu, dit-il enfin, si cela ne dépendait que de moi, je vous jure que le mariage de ces deux pauvres enfants se ferait bien vite. Je conserve une
^ profonde reconnaissance pour madame de Gavery,
S96 un DBAKE A ftOUTILlE
et je me sentais même «ne certaine asiitié poar son fils. LMTsqse ma nièce Hennance a yonln épouser M. de Gobrizo, je m'y svîs oj^posé de tout mon paa* voir, parce f ne je savais qu'elle arait presqne un engagerait atee M. R^oé. Maliieiireasement...
— Ehhten?
— - C'est assez embarrassant à tous dire. . . . rons allez TOUS moqoer de moi : enfin n'importe, j'aime mieux vous paralU^e un peu ridicule que de passer à TDS yeux pour manquer de cœur et de reconnaissance. Seulement, gardézHSioi le secret, je vous en prie.
— Je vous le promets.
— Eh bien, quoique tuteur de Laure, je ne suis pas le maître absolu de son sort.... Pour intéresser ma femme à ces deux pauvres orphelines, et Varmener & les regarder comme ses filles, j'ai laissé Hildegarde prendre la haute main sur tout ce qui ks concernait.... Puis, il faut bien Tavoum*, ma femme est un peu la maîtresse.... Ce n'est pas tout à fait de ma faute.... Autrefois, il n'en était pas ainsi.... Quand nous nous sommes mariés, j'apportais une certaine fortune qui surpassait et au delà les avantages de ma femme sous d'autres rapports. Malheureusement, en 1848, j'ai presque tout, perdu..,. A partir de ce moment, pour calmer tes '
plainlesH^ les pèernuBttMiisde na lènime, jehil «î jjkniwBé pei à peu les itees da mèiage. Un peu plus tard, elle ahéritô€telmfortaBede6oa«o»- «m AtosdL... Ekiin» àm BomeiU domié, elle pou- Taitâkeftte tMtee opit soi» arioiis id loi appartefiûL dria m'humiliait et me r^uUtit timide.... Je TOUS demande pardon de vous raconter tout cela« iftaîs il faut bion que je tous expliqve comment je sais arrh^ë tasensiblement à me laisser 4omiaer parfiSifegard»*
> liaÎBtefiftat ie pli est pris, iet je mt me sens pas la force de braver les luttes interminables qu'il faudraitâNdteair psiur changer oet étot de choses.
» ¥mx eu orennir à votre prol^, ma femme Ta pris en grippe, je ne sais trop pourquoi* Etle dit (et malheureusement, en cela, elle a mi peu raison) •qoe c'est un Cssipslevr, un 'Cerveam brûlé, et qu'il ji'iDfipe aucune des gsranttes qu'-ofi demande à un
mari leino«s a?iKie>que cela m'mquiète aussi^
moi.... J'aime beauœup ma petite Laure, eft je serais désolé de la voir malbeupeuse.
Hwi cela Ait'dst d'utt Ion areaf)U de franchise et Ad iHmhemie ifoi se laissait aucun doute snr les humes di^iMiitieBs de IL de GrinMVau en faveur ée Gaviay. Ânasi madame de Yareilles parvint-^lle assez iacilaxeùt à justifier son protégé. Elle fit va-
S86 UN DRAMB A Tl^OUTItLË
loir ses brillantes études, le caractère graye et laborieipL qu'il avait montré jusqu'à vingt-cinq ans, sa conduite envers sa mère.
-— C'est le manque de parole de votre nièce Hermance qui a causé toutes ses folies, dit-elle enfin.... Votre famille lui doit bien un dédommagement.
— Pauvre garçon! murmura M. de Grinbavan tout attendri.... Et vous dites que ma nièce l'aime?
— Je vous en réponds. Je crois assez la connaître pour vous assurer que rien au monde ne la fera changer.
— Pourquoi ne m'a-t-elle pas parlé de tout cela, la petite dissimulée ? reprit-il avec une nuance de mécontentement*
— Le pouvai^Ue encore ? Ce n'est pas d'ailleurs à un homme qu'une jeune fille fait de pareilles confidences. Quant à madame de Grinbavau, je vous demande à vous-même comment elle eût reçu les confidences de votre nièce?
— C'est vrai, dit le bonhonune.
Au bout d'une heure de conversation, M. deGrinbavau retourna chez lui passablement convaûicu que Laure ne pouvait être heureuse avec un autre que M. de Gavery. La jeune fille, qui guettait son arrivée, accourut au devant de lui, et l'entraîna
UN BRAME A TROUYILLE ' 2S9
dans un com sous le préteic^te de lui montrer une bourse qu'elle avait brodée à son intention.
— Je viens de chez madame de Yareilles, lui dit le bonhomme. Elle m'a tout raconté. Âh çài tu r aimes donc bien ce M. de Gavery.
On devine la réponse. N'eût-il pas été déjà convaincu par les discours de madame deVareilles, M. de Grinbavau n'aurait pu résister aux càlineries de Laure qui lui racontait ses craintes et ses espérances avec tant de gentillesse et de naïveté. Au bout de cinq minutes, on aurait pu lire toutes les paroles de la jeune fille sur la physionomie de M. de Grinbavau.
—Tu fais de moi tout ce que tu veux, dit-il enfin. . . . Ma femme est-elle dans sa chambre ?
— Oui, mon bon oncle. /
— Allons, embrasse-moi pour me donner du courage. ... là. . . ! Maintenant, à l'assaut i ... Tu ris, mauvaise!... Eh bien I je te réponds que, tout pacifique que je suis, j'aimerais mieux attaquer une redoute que d'engager une discussion avec ta tante.
En achevant ces paroles, il monta au premier étageetentra résolument chez madame de Grinbavau .
Dh premier coop d'œil, celle-ci comprit qu'elle allait avoir une lutte à soutenir. Gonmie un coq qui s'apprête au combat, elle se replia sur elle-même, puis, hérissant pour ainsi dire ses traits ai^leux, elle attendit Tattaque.
Elle laissa parler son mari sans l'interrompre; Inais, à mesure qu'il avançait dans son récit, la physionomie d'Hildegarde devenait si menaçante, que }è digne homme se sentait de plus en plus mal à l'aise. Il n'eut pas assez de sang-froid pour continuer jusqu'au bout. Prenant îml courage à deuK mains comme un poltron piessé d'mi finir, il termina par les mots suivants, qu'il prononça malheureusement d'un ton fort peu en harmonie avec ses paroles :
5232 UN DRAME A TROUTILLE
— - Ainsi, ma chère amie, mon intention est que Laure épouse M. deGavery.
— Ahi c'est votre intention! ditmàdame de Grinbavau, qui commença piano mais dont Tirritation éclata bientôt en xinrinforzando formidable.... Très-bien, monsieur. ... Du moment où vous avez décidé cela tout seul, ce n'était pas même la peine de m'en parler.
Vous êtes bien le maître de disposer de votre nièce
Elle ne m'est rien à moi .... Ce n'est pas moi qui vous ai engagé à la prendre chez vous, n'est-ce pas?
— Mais, Hildegarde, je comptais te demander
T- Ce n'est pas moi qui leur ai donné leurs premières toilettes, qui ai payé tous leurs maîtres?....
— Mais, Hildegarde....
— Ce n'est pas moi qui me sacrifie pour elles, qui passe mes nuits au bal et dans le monde pour les produire.... Ah ! c'est votre intention? Eh bien, moi aussi, j'ai une intention.
— Hildegarde, je te prie. . . .
— ^Etje vous la ferai connaître. . . . Puisque je ne suis plus rien dans la maison, puisqu'on ne reconnaît mes bienfaits et mon dévouement que par l'ingratitude et de mauvais procédés. . . .
— Voyons, Hildegarde, laisse-moi t' expliquer. ...
Mais on aurait plutôt arrêté les flots de la marée montante que l'éloquence impétueuse de madame de
UN DRAME A TROUTILLB 283
Grinbayau. Pendant une heure entière, elle foudroya le malheureux Babolein, dont les objections de plus en plus timides furent pulvérisées par les fougueux arguments de sa terrible moitié. Deux ou trois fois, il voulut battre en retraite et se dirigea dans ce but du côté de la porte. Mais Hildegarde se jeta au devant de lui et lui barra résolument le passage.
€ Non, lui dit-elle, vous m'écouterez jusqu'au bout. . ., Toute ma vie j'ai été trop bonne, trop indulgente; je me fatigue à la fin.
Et l'aimable créature recommença une nouvelle litanie de choses désagréables à l'adresse de son mari, de sa nièce, de René et même de madame de Vareilles.
Battu, tenjwsé, écrasé par cette philippique, le pauvre Grosdot s'assit dans un coin, croisa ses deux mains sur son gros ventre, et attendit la fin de l'orage avec la résolution d'un martyr.
Ainsi qu'il arrivait presque toujours dans ces grandes circonstances, les larmes finirent par succéder à l'emportement d'Hildegarde. Elle tomba tout en pleurs dans les bras de son époux en l'accusant de vouloir sa mort et de la pousser au tombeau. Grinbavau fit son possible pour l'apaiser et finit par lui déclarer qu'il renonçait à son malencontreux
334 VK DaAH£ A TIUIUVILLS
projet II s'ensttivit ce <|iie les «tarins afpeUent une mnMliêj dont Grinbaraa profita pour se muver.
À pekie Uki-il iaas sa chambre, ^u'il regr^ta sa faiblesse et ae resj^&QÉit d'srair cédé aux empattelaents de sa fenme; Bkais il était tg^p tard pour re~ Tenir. Le païunpe honiBie sentait d'ailienrB qu'une nouvelle tentative n'aurait pas un meilleur rèsultaL Tout en ^'indi^iaat de m iaibtesse, il se recoanaissait incapable de ia siumoBter.
Il sortit furtivement pour Ae pas renccmtrer L«ire, doâQtilaaipait les larmes, et se rendit <iiez madame de Vareilles, & laquelle il raconta frandiement la vérité.
— Raillez-moi, blâmez-moi, lui dit-il : vous aarez raison; mais c'est plus fort foe moi. Jamais je ne pourrai désormais imposer ma volante à madame de firinba^rau.... Le pli est pris,£OBuae je vous le di> sais l'autre jour.,.. J'^en rougis, et je me battrais de bonccenr; j^iaisje n'ase vous prom^ettre d'être plus barâUime autre fois. £t pourtant. Die» ^kit ccmobr Mea )e donaerais pour que ma petite Laui?e fût lieureusel
JMadame de Vareilles, qui était la bonté mèzoïe et qui avait trop d'écrit pour na pas comprendre toutes les sottisitô des autres, se fit ancan reproche à
M. Grosdot de sa faiblesse ; elle sentait que ceaeràit mutile^ et que^ suJgrë sa boutée le digne homme pounait élre froisse va fsoA du cœur des railleries auxquelles il s'exposait. Mieux valait au contraire s'en faire un ami par son indulgenoe, et attendre que quelque bonne occasion lai penntt de racheter par un bon mouvement une faiblesse dont il rougirait 4'autantplus qu'on la lui reprocherait moins. — Écoutezo lui di^elle, je comprends votre positiva vis-à-vis de madame de Grinbavau et je ne vous eonseillerai mène pas de tenter nue autre démarche, ^out ee que je désire^ c'est votre assentimeni; à ce. mariage, et la certitude que vous le désirez.
— Oh f pour cela, je vous le jure J
— Ainsi Yom md donnez carte blanche?
—De toatmion cœur; et je vous remercie d'avance de «e que vous fereiL
— Alors, adieu ; laissez-moi travailler à n^tre fraude entreprise. «.» Ahi âonnez*moi donc aupa- TÈOfBxA quelques renseigneinents sur votre neveu
Gûbrizo.
— En vérité, répondit M. de fit inbavau, je serais fort embarrassé. pour cela. €obiizo est l'homme le plus i>enf€smé qœ jle connaisse.*.. Il est fort riche et très-fîerde saiortuae.... jaloux comme un tigre
296 UN DRAME A TROUVILLB
et fort mauyjaLis coucheur. ... Sa marotte est de poser en grand seigneur. ... A ces certains moments, il jette de l'argent par les fenêtres; puis, à d'autres, il tondrait un œuf.
— Que faisait-il avant son mariage?
— Rien. Il habitait au Brésil.
— Pourquoi l'a-t-il quitté?
— Il s'ennuyait. Comme beaucoup d'étrangers, il avait l'idée de voir Paris et de se faire recevoir dans la haute société parisienne. Pour une invitation dans lé faubourg Saint-Germain, il vendrait son droit d'aînesse. Je vous le dis entre nous, Cobrizo a un mauvais caractère et des allures qui ne me vont pas du tout. Aussi ne causons-nous presque jamais ensemble.
Ainsi que M. Grosdot en avait prévenu la marquise, ces renseignements n'étaient pas de nature à beaucoup éclairer madame de Vareilles sur le compte de M. de Cobrizo. *
Elle résolut néanmoins 4* avoir une entrevue avec lui. Elle vint sur la terrasse où on lui avait appris . que se trouvait le Portugais, et le fit demander par le comte de Martigles.
— De deux choses l'une, se disait-elle, ou M. de Cobrizo m'accordera son appui pour mon protégé ou il me le refusera. Dans le premier cas^ j'aurai
bien fait de ménager cet allié. Dans le second, je connaîtrai au moins mes ennemis. Je trouverai bien moyen d'ailleurs, dans la conversation, de pénétrer un peu le caractère de ce mystérieux Portugais.
Cobrizo arriva bientôt, Tair épanoui et le sourire aux lèvres. Il accabla la marquise de ces politesses et de ces complimenta exagérés qui révèlent une telle envie de plaire aux gens, qu'ils les disposent à se tenir sur leurs gardes.
Après l'avoir fait causer durant quelque temps, madame de Yareilles aborda la question. Elle commença par s'appesantir sur le nom et sur les brillantes relations de Gavery. Sans rien lancer de trop direct, elle arrangea les choses de manière à faire comprendre à M. de Cobrizo, que le beau-frère de Gavery se trouverait admis de droit dans les premiers salons de Paris.'
En dépit de toute sa diplomatie, elle s'aperçut bien vite que Cobrizo ne l'écoutait pas d'une oreille favorable et que M. de Gavery était fort peu sympatique au Portugais. Trop engagée néanmoins pour pouvoir reculer, elle se décida enfin à parler du mariage. Cette ouverture fut mal reçue. Cobrizose contint pendant quelque temps ; mais il ne tarda pas à se laisser emporter par sa violence naturelle
SSB UN DUAME A TAOOYILLE
et par sa hBine eontre Gavery. U hû reprocha soa peu et fertune, ses folies, ses dissipations. Il finit mfime par montrer tant d'animoslté, que madame de Yareilles Tinterrompit pour loi rafler qu'elle était Tamie de M. de Gavery.
Coima»» il continuait, en ménageant les: termes de moins en moins, elle lui lança deux ou trois mots trës*mo?dants sur lesquels un Français se serait immédiatement arrêté, mais que, dans sa colère, M. de Cobrizo parut à peine comprendre. Sans ayoir peut»étre T intention de blesser madame de Yareilles, il laissa échs^pper quelque phrases si malenéontreuses qu'elles froissèrent tout à fait la marquise.
— Je YimS' d^uande pardon de vous interrompre, monsieur, lui dit-elle, mais je m'aperçois que, dans rénumération des bonnes qualités de M. de Gavery, j'en ai oublié une fort importante. C'est ua vrai gentilhomme, poli, de bonnes façons, et sachant parler aux femmes avec les ^ards que leur doit tout homme bien élevé. C'est une qualité que nous apprécions beaucoup en France, monsieur.
En achevant ces mots, prononcés avec cette impertinence polie dont la Parisienne du faubourg Saint-Germain semble avoir le secret, madame de Yareilles fit uae profonde révérence au Portugais un peu décontenancé, et accosta deux, personnes de
UN DRAME A TROUVIIEE 239
sa coBiKnssaiice qui passaient & côté d'elle en ce moment.
— Il me semble, madame, que vous n'avez pas réussi près de M. de Gobrizo? dit Baillères qui avait remarqué l'air ceiirroucé de la marquise.
— Que vonlez-voiïs qu'on fass& avee de pareils malotrus? répondit madame de Yareilles, d'autant plus froissée de Timpotitèsse du Portugais qu'elle était habituée i plus d'yards et de prévenances. Le comte de Martigles avait bien raison quand il nous disait l'autre jour, qu'au lieu de mettre des gants pour parler aux trois quarts des étrangers qui nous pleuvent en France, c'est unef étrille qu'il faudrait prendre... Et tout cela est reçu dans le monde, pourtant!... Si le premier drôle venu, Papavoine ou Jfeannot, Fualdës ou Polichinelle, nous arrivaient de l'étranger avec trois ou quatre millions, tous les salons se disputeraient l'honneur de les recevoir.
— Est-ce que M. de Cobrîzo vous aurait manqué de respect ? demanda Baillères avec vivacité.
— Non ; il n'a pas été jusque-là, s'empres&a de répondre madame deYareilles, qui comprit l'intraf ion du jeune homme. Il n'a été que sot et grossier: . . mais ne nous occupons plus de lui... revenons à notre ami Gavery. Il faut que ce mariage se fasse
340 UN I^RAHE A TROUVILLB
en dépit de madame de Grinbavau et dé son neveu. Maintenant que ma conscience est en repos, grâce à l'assentiment de M. Grosdot, je suis comme Guzman, je ne connais pltis d'obstacle... Faisons une conspiration... Voyons, cher comte, dit-elle à M. de Martigles, son ami depuis quarante ans, qu'elle avait mis dans la confidence, donnez^nous un conseil; trouvez-nous un moyen.
— J'en connais bien un, répondit le vieux gentilhomme, mais vous allez me dire que c'est un moyen de comédie.
— Hum ! fit la marquise.
— Voyez-vous ! ... Eh bien, marquise, tout vieux, tout usés qu'ils sont, ces moyens réussissent pres-
. queconstammjent... H y a longtemps qu'on emploie des hameçons et pourtant le poisson y mord toujours.
— Quel est ce moyen ?. . .
— Tout dépend de M. de Baillères.
— De moi ?
— Mon Dieu, oui... Jusqu'à présentvous ne vous êtes adressé qu'aux bons sentiments... C'était mai connaître la nature humaine... Aussi avez-vous ëôhoué... Il faut maintenant agir autrement. La fin justifiera les moyens.
— Mais de quoi s'agit-il?
UN DRAME A TROUTILLE 241
— i- Il faut que vous fassiez la cour à madame de Grinbavau.
— Moi} s'écria Chartes avec terreur.
— Vous... Je sais qu'un moment elle s'est méprise sur la cause de votre assiduité dans sa maison.
— Qui vous a dit cela ?
— Madame de Vareilles.
— Je le tenais de votre ami René, dit la marquise en riant.
— En vérité, reprit Charles, je n'oserais jamais. Tout le monde se moquerait de moi.
— Cela ne durera pas longtemps. Pourvu que vous soyez tendre et passionné...
— Passionné?
— Sans doute... une déclaration brûlante.
— Une déclaration ! Madame de Grinbavau ellemême me rirait au nez.
— Allons donc f Vous savez bien comment elle vous accueillait avant d'avoir découvert que vous préfériez sa nièce.
— Comment voulez-vous que je lui persuade maintenant le contraire?... Quelles raisons lui donnerais-je pour expliquer. . .
— Ne vous en préoccupez pas ; avec les femmes du caractère de madame de Grimbavau , il suffit de
24â 17K DBAKE A TUOUTILLB
donner la première raison Tenue ; bonne on mauvaise, peu importe. Chez ces femmes-là, et chez bien d'autres malhenreuseméat, le cœar, ou pour mieux dire la vanité ressemble aux boites à musique; il suffit de le monter par quelque déclaration pour qu'il chante tout seul.
— Et vous croyez qu'il suffira que je fasse la cour à cette...
— Qiutl monsieur de Baillères... On peut se moquer d'une vieille coquette haineuse etméchante; mais^ comme elle est femme, il ne faut jamais employer les gros mots.
— Il suffira donc que je fasse la cour à cette aimable personne, reprit Charles, pour qu'elle accorde la main de sa nièce à mon ami ?
— Non pas ; vous y arriveriez peut-être ainsi, mais il faudrait beaucoup de patience, et je ne vous vois pas disposé à y consacrer les deux ou trois ans nécessaires.
— Deux ou trois ansi Miséricorde!...
— Le siège de Troie a duré bien davantage ; mais nous ne vous mettrons pas à cette épreuve. Il y a un autre moyen plus expéditif.
— Lequel?
— Je ne l'ai pas encore suffisamment mûri. . . Puis madame de Vareilles me le défendrait peut-être.
UN DRAME A TROUYILLE 243
— Pourquoi cela ? demanda la marquise.
— Vous êtes trop bonne. Vêtiez dîner avec moi, monsieur de Baillëres, nous causerons de cela et nous préparerons nos batteries.
Située au fond d'un immense fer à cheval dont les branches la protègent de trois côtés, Trouville est beaucoup moins exposée au vent que la plupart des autres ports de la Normandie. Aussi les soirées y sont-elles magnifiques et permettent-elles de prolonger la promenade ou de rester sur la terrasse fort avant dans la nuit.
En sortant de table, M. de Martigles se rendit sur la terrasse avec Charles de Baillères.
— Voilà votre Dulcinée, dit le vieux gentilhomme en montrant de loin à son compagnon madame de Grinbavau qui trônait dans un coin. Que diable raconte-t-elle donc à son auditoire ?
Pour retenir autour d'elle le petit cercle qui flattait son amour-propre, madame de Grinbavau em-
246 UN DRAME A TROtJVILLE
ployait un moyen qui ne réussit que trop souyent. Elle racèntait sur le compte d'une pauvre jeune femme de sa société une aventure scandaleuse, plus ou moins vraie, mais, en tous cas, considérablement augmentée.
— Quelle langue de vipère f murmura M. de Martigles. Malgré le motif qui nous guide, j'avais quelque scrupule de faire jouer un rôle ridicule à une femme de son âge, mais actuellement ma conscience est tranquille. Notre complot sera la juste punition de sa méchanceté. Voyons, M. de Baillères, voici le grand moment. . . je vais tout à l'heure vous préparer un téte-à-tête. , . pas de faiblesse, mw- Weu f
— Oh ! ne craignez rien, s'écria CSiarles en riaût. Si je m'écoutais, Joseph serait un Don Juan à côté de moi
— Oh! je m'en doute bien; nwiis quand je parle de faiblesse, c'est comme Topposé de courage. Au Heu d'être Joseph, soyez madame Putiphar.
— Diable f fit Charles, si madam^î Joseph allait ite -psk^ tâcher scm manteau !
— S^ez tranquille, j'arriverai à tfeaqis pour vous sauver. Seulement, soyez t^dare et pressant
— Voitô en parlez bien à r^tte aise, reprit Cbai'le» qui ne pouvait s'empécber de rire.
un DRAVE Â TROUTILEE iéH
— Aliâns, Montjoîe-Saiat-Deais , en avant! s'éeria M. de Ibrtîgles qui prit le bras de Charles et Tentraloa vers le petit groupe an centre dnf ^1 pérorait niaâame de Grik^raB.
Après quekpies minutes âe co&tersatîon, M. de Martigles parla du magnifique peint de vue qu'on âéconTre des hauteurs d'HernieqiïeYiile.
€ Le soir surtout, dit-il, au clair de la lune, c'est splendide.
— Si nous y allions, dit quelqu'un.
— (Ml oui) s'écria madame de Grinhavau avec un accent sentimentaL. . L'azur de la mer et la verdure des coteaux^ cela doit être si beau sous les rayons argentés de l'astre des nuits. A cette heure tout est mystère et poésie.
— C'est une idée, dit M. de Martigles. Il est huit heures ; nous pouvons être de retour à dix heures, ott dix heures et demie au plus tard. Partons nous ?
— Partons 1 s'écrièrent plusieurs autres personnes.
•-- Monsieur de Veillan, auriea-vous l'obligeance de prévenir M. de Grinbavau ? dit Hildegarde en se levant.
Ci'Aq ou six autres personnes de la même société se joàgnireqt au petit groupe, et Ton se mit en route pour Hennequetiile*
24S UN DRAME A TAOUVILLB
— Madame, dit M. de Yeillan à Hildegarde, M. de Grinbavau termine en ce moment une partie de do- minos ; il viendra vous rejoindre tout & l'heure.
— Allons, Baillëres, murmura le comte de Martigles en montrant à Charles le chapeau à plumes de madame de Grinbavau, suivez ce panache vert, et songez que, du haut de cç monument, cinquante printemps vous contemplent. Songez à votre ami, ajouta-t-il d'un ton plus sérieux.
Charles prit son courage à deux mains et se précipita vers madame de Grinbavau , à laquelle il offrit son bras, qu'elle accepta avec empressement.
Elle disait volontiers pis que pendre de Baillères, à^qui elle ne pouvait pardonner sa propre erreur, mais elle n'en était pas moins flattée d'avoir pour cavalier un jeune homme, beau garçon, bien né, très-gai, très-amusant, et surtout fort à la mode. Cette dernière qualité, principalement, séduisait madame de Grinbavau : chez elle, le cœur était muet, et la vanité parlait seule. Aussi fit-elle beaucoup de frais pour son cavalier, au bras duquel elle s'appuyait avec une nonchalance dont il l'eût volontiers dispensée.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui ? lui dit-elle enfin. Vous avez l'air triste et préoccupé; vous serait-il survenu quelque contariété?
UN DRAME A TRQUVILLE 249
— Je suis souvent ainsi, répondit-il d'un ton élègiaque.
— Et pourquoi ?
— Des idées.
— Vous, l'enfant gâté de toutes ces dames.
— J'aimerais mieux Tétre d'une seule.
— Fi! repartit Mme de Grinbavau d'un petit air grondeur. Je suppose, du reste, qu'il doit en être ainsi, reprit-elle après un instant de silence.
— Hélas I non, répondit Charles en levant les yeux au ciel.
— Comment donc f vous n'êtes pas heureux dans vos amours?
— Non, reprit Charles d'un ton plus sombre encore.
— On vous a déclaré qu'on ne vous aimait pas?
— Non, madame ; mais je ne l'ai que trop vu.
— On a donc mal accueilli vos tendres propos?
— Hélas t madame, le respect m'a toujours fermé la bouche.
— ^Vous plaisantez I fit Hildegarde. . . vous, timide?
— Pas d'habitude, madame ; mais l'effet d'une grande passion.
— Quoi! vraiment, monsieur de Baillères, vous seriez capable d'aimer ainsi? Ahl que c'est bienl... ah I vous ne savez pas combien vous venez de gagner
Î50 Vn DRAME A TROUTILLB
dans mon estime!... Vous allez dire qae je suis bien curieuse, mais, nous autres femmes. . . VoyMs, est-ce que je connais l'objet de votre culte ?
— Oh I oui, madame.
— Serait-ce encore ma nièce ? demanda Hildegarde d'un ton plus sévère.
— Votre nièce! fit Chartes d'un air surpris.
— Laurc ?
— Nullement.
— Nullement, nullement, répéta madame de Grinbavau d'un air incrédule; vous en avez été fort épris pendant un certain temps...
— Jamais, madame.
— Oh!
— Je vous assure. Vous êtes dans l'erreur.
— Et ces promenades sentimentales sous mes fenêtres... les nierez-vous?
— Non, madame.
— Était-ce simplement par hasard que nous vous rencontrions partout sur nos pas?
— Non, madame.
— Vous voyez bien...
— Quoi ?
— Que vous aimiez ma i^ce.
*- Vous vous tixwnpez, madame ; j'aimais, j'aime ettcore... mais ce h'est pas maâemmseHe Holmes.
UN DRÀUB A TROUTILIB 251
— Madame de Cobrizo ?
— Non, madame. v
— • Mais alors... je cherche en Tain, dit madame de Grinbavau en baissant les jeux.
-— Ne cherchez pas, madame, reprit-il vivement, car^ si vous trouviez, je n'oserais plus me présenter devant vous.
— Je ne vous comprends pas, murmura Hildegarde qui commençait à penser qu'elle avait bien pu se méprendre la seconde fois, et non la première, au sujet de Tamour du jeune homme. Voyons... la personne que vous aimez est-elle de ma société habituelle ?
— Oui, madame.
— De ma famille ?
— De votre famille.
— Et ce n'est ni Laure ni Hermance ?
— Non, fit de la tête M. de Baillères, qui ne pouvait se décider à lancer le terrible aveu.
— Qui peut-elle être alors? reprit madame de Grinbavau, avec d'adorables petites mines de pudeur et de naïveté... Il faut que vous me le disiez.
— Oh I madame ! . . . vous allez vous fâcher contre moi!...
— Non, je vous le promets.
— Eh bien!...
252 UNDBAUE A TROUYILLE
— Achevez.
— Eh bien ! c'est vous ! s'écria enfin Baillères, se lançant avec toute l'impétuosité d'un cheval peureux qui se décide enfin à franchir un obstacle.
-—Moi! grand Dieu i exclama Hildegarde en se voilant pudiquement la figure de ses deux mains pour cacher une rougeur absente... Une vieille femme.
— Une femme n'a que l'âge qu'elle paraît avoir.
— Qui n'a rien de séduisant.
— Que dites-vous!... l'esprit, la grâce, l'élégance...
— Ohl oh! oh!... Flatteur!... Mais je vous le répète, je ne crois pas un mot de ce que vous me dites-là. »
Baillères «jeta un rapide regard autour de lui. Tout en causant, on était arrivé sur les hauteurs qui dominent Hennequeville et sur le flanc d'un petit vallon.
Les autres personnes, masquées d'ailleurs par une élévation du terrain, devaient se trouver assez loin en avant.
Le moment était venu.
Par un geste pathétique que n'eût pas désavoué Laferrière, Charles arrêta la tremblante Hildegarde, et se jeta à genoux devant elle.
— Vous ne me croyez pas, s'écria-t-il. Écoutez-
UN DRÂUE A TROUYILLE 253
moi, madame; il y a trop longtemps que je cache le secret de mon cœur, et que le respect enchaîne ma langue I
A ce début classique succéda une déclaration qu'on aurait pu appeler éclectique, car Baillères en empruntait les phrases aux souvenirs de toutes ses lectures: tragédie, drame, roman, comédie, il pillait effrontément chaque genre de littérature. Dans la chaleur de son débit, il lui arrivait souvent de ne plus trop savoir ce qu'il disait, mais il allait toujours, et cousait une nouvelle phrase à sa pièce d'éloquence.
De temps en temps cependant, Charles regardait autour de lui d'un air inquiet. . . M. de Martigles, qui ' lui avait promis de troubler Tentretien, ne paraissait point. D'un autre côté, madame de Grinbavau, qui ne s'était jamais vue à pareille fête, n'avait garde d'interrompre cette musique si douce à son oreille.
La position commençait à devenir embarrassante.
En dépit de sa mémoire et de son imagination, Baillères en était réduit à se répéter. Cela passait tout de même ; mais il sentait que madame de Grinbavau finirait par s'étonner de le voir ainsi marcher à reculons.
En se voyant ainsi abandonné par son allié, il eût donné bien des choses pour que la forteresse qu'il
354 VU DRAME A THOUYIliLE
assiégeait fit uae résistance plus héroïque... Uae seule parole un peu sévère eût suffi pour le faire battre en retraite, pénétré d'un respect si profond que, de la soirée, il n'eût osé reparler de son amour.
Au moment où il allait tirer une troisiëm^e édition de sa déclaration, il distingua le bruit des pas d'un homme qui s'approchait avec précaution. Ranimé par l'arrivée du secours promis, Charles se lança à corps perdu dans les phrases les plus incendiaires.
Bouleversée par cette impétueuse tendresse, Bildegarde, éperdue, balbutia quelques phrases qnc
l'homme le moins infatué de lui-même pouvait re-
garder comme un aveu. Tout à coup, un homme se précipita entre les deux tourtereaux.
— Mon mari! s'écria Hildegarde.
— Âh t sacrebleu t murmura Baillères, stupéfait de voir apparaître M. de Grinbavau au lieu de M. de jtfartigles qu'il attendait.
— En vérité , je ne pais encore en croire mes oreilles, murmura M. de Grinbavau en regardant tour à tour Baillères qui , malgré son dépit , avait presqpie envie de rire, et Hildegarde qui s'était décidée à s'évanouir, après avoir eu soin de choisir l'endroit le plus moelleux... Comment, vous, monsieur de Baillères, vous, un jeune homme de vingtscinq ans, je vous trouve aux pieds de ma femme qui en a cinquante bien sonnés.
-— Ce n'est pas vrai t s'écria Hildegarde, sur l'évanouissement de laquelle cette phrase produisit l'efict du classique verre d'eau jeté à la figure.
— Taisez -vous, madame, répliqua durement M. dç Grinbavau.
256 Uir DRAUE A TROUTILLE
— Mais, monsieur, reprit Hildegarde dont les instincts dominateurs se réveillaient. . .
— Je vous ai prié de vous taire , interrompit Grosdot d'un ton d'autorité qui ferma la bouche à son orgueilleuse moitié... Ne me poussez pas à bout, croyez-moi... J'ai déjà assez de peine à me contenir... Si ce n'était la crainte du ridicule qu'une pareille affaire jetterait sur deux personnes de notre âge...
— De notre âge! murmura Hildegarde.
— Mais, en vérité , tout le monde nous rirait au nez, reprit le pauvre homme dont la colère avait quelque chose de comique... On dirait que nous sommes tombés en enfance.
— Monsieur, s'écria Hildegarde, ces expressions...
, — Ces expressions sont méritées, madame, reprit Babolein, et je vous trouve bien hardie d'oser élever la voix après la scène dont je viens d'être témoin. Vous comptez sur ma faiblesse,, n'est-ce pas ? vous avez tort, madame. Pour obtenir la paix dans mon ménage, j'ai pu faire bien des sacrifices; mais, quand il s'agit de mon honneur attaqué, de mon affection méprisée, alors je sais être le maître. Puisque telle est la récompense que vous me réserviez pour tant d'égard et de faiblesse, tout va changer.
UN DRAME A TROUYILLE 257
J'entends que désormais, tout marche à ma guise ; et vous la première. Nous allons rejoindre les autres personnes avec lesquelles vous êtes partie... Pas un mot de ce qui vient de se passer... Quant à vous, monsieur de Baillères...
Il le chercha des yeux, mais ce fut en vain. Charles s'était esquivé et causait en ce moment avec le comte de Martigles qui venait d'arriver. M. de Grinbavau n'acheva pas sa phrase et suivit lentement Hildegarde qui avait profité du moment d'inattention de son époux pour rejoindre ses amis.
ri^^
— Eh bien ! vous voyez ce que m* ont valu vos conseils, disait pendant ce temps Charles de Baillères au comte de Martigles» qui n'avait entendu que Tés derniers mots de la conversation. Je suis sûr que <î'est vous qui m'avez envoyé M. de Grinbavau*
-—Non, je vous jure; je ne me le serais pas pernùs. Franchement, d'ailleurs, je n'y avais pas songé, Je comptais seulement vous :surprendre tous deux, afin d'avoir barre sur madame de Grinbavau. Me sa- <^hant maîtresse de son secret, elle n'aurait eu garde de me résister, lorsque j'aurais appuyé la demande de votre ami <}avery.
— Pourquoi n'étes-vous pas venu comme vous me l'aviez promis?
^— Parce que je n'ai pu me débarrasser de ce mau-
260 UN DRAME A TBOUVILLE
dît Garlon, qui a, je croîs, envîe d'obtenir une permission de chasse dans mes bois de Verailly, et qui me suit comme mon ombre.
' — Me voilà dans une agréable position 1 Si le bruit de cette bonne fortune vient à circuler, je n'ai plus qu'à faire mes malles et à quitter Trouville au plus vite.
— Voyons! voyons! ne nous désolons pas si promptement, dit M. de Martigles qui, tout en comprenant parfaitement la contrariété du jeune homme, avait mille peines à s'empêcher de rire... Ce n'est ni M. ni madame de Grinbavau qui en parleront, je suppose... Vous non plus... reste moi, et je pense que ma parole d'honneur doit vous rassurer.
Comme il n'y avait pas moyen de faire autrement, il fallut bien que Baillères se résignât... En dépit de toutes les consolations du comte , il rentra fort tristemeht au Casino. Nous avouerons même à sa honte qu'il ne fit pas le moindre effort pour révoir la pauvre Hildegarde.
Celle-ci prétexta une migraine pour ne pas paraître au salon et rentra avec son mari.
M. de Grinbavau la quitta aussitôt et se rendit chez madame de Vareilles, qui fut tout étonnée de le voir arriver à pareille heure.
— Madame la marquise , lui dit-il , je vous de-
UN DRAME A TROCVILLE < 261
mande pardon de me présenter chez vous si tard, mais je sais combien vous tenez au mariage de vt>tre protégé, M. de Gavery, avec ma nièce. Je me re- , proche d'ailleurs d'avoir, par ma sotte faiblessç, différé le bonheur de cette enfant et de votre ami. Je viens vous dire aujourd'hui que jç consens à tout et que le mariage se fera quand vous le désirerez.
Stupéfaite d'un revirement si inattendu, nïadame de Yareilles remercia le digne homme avec effusion. Elle avait trop d'esprit et de tact pour ne pas. remarquer l'état de surexcitation de M. de Grinbavau, qui parlait et gesticulait avec une animation inusitée. Elle le questionna avec tant d'intérêt et d'affectueuse délicatesse, que le pauvre homme ne put y résister plus longtemps. Il se mit à pleurer comme un enfant, et raconta à la marquise tout ce qui s'était passé entre sa femme et M. de Baillères.
— Tenez, lui dit-il, cela m'a brisé le cœur. Je suis loin d'avoir rencontré chez Hildegarde l'affection que j'avais pour elle dans le principe, et que j'aurais désiré trouver chez ma femme. Mais enfin, je comptais sur elle, je l'estimais. ... je. ... A son âge! avec sa figure I... En qui donc aurai-je confiance, désormais?
Madame de Yareilles n'eut pas de peine à deviner
â82 UN DRAMB A TIOUYILLE
la yéri té . Sans la sincère affliction du pauvre Grinba* Tan, elle eût ri de bon ctBur en songeant à la figure que devait faire le malheureux Baillëres, surpris en criminal conversation avec un tendron de cinquante printemps. Avec son tact exquis et sa bonté ordinaire, elle s'empressa de calmer et de consoler H. de Grinbavau. Elle avait justement dans sa bibliothèque le volume d'Octave Feuillet contenant la charmante petite pièce de la Crise. Elle en lut quelques passages à M. de Grinbavau et lui prouva qu'Hildegarde n'avait fait que céder à ce mouvement d'entratnement auquel presque toutes les femmes vertueuses sont exposées à un certain âge. Elle aurdt bien pu justifier complét^nent M. de Baillères, en expliquant le but qu'il poursuivait, mais elle craignit que cette confidence, tout en rassurant le bonhomme, ne compromit le mariage de Laure et de M. de Gaverj. En conséquence, elle se contenta de calmer M. de Grinbavau, et le renvoya presque tout à fait consolé. Elle envoya aussitôt chercher M « de Gavery, ^tlui raconta l'heureux incident qui venait de renverser la barrière élevée entre lui et celle qu'il aimait*
— C'est à M. de Baillères que vous devez ce consentement, lui dit-elle, et vous devez lui en avoir une grande reconnaissance, car ce pauvre garçon a
fait poar vous ce qu'il n'eût certes jamais fait poui' toute auti'e considération. »
Gavery s'ooapressa de courir chez Baillères pour lui annoncer le bonheur dont il lui était rederable. Ses r^nerciements calmèrent un peu le dépit de son ami, tjui finit peu à peu par prendre son aventure du côté plaisant, tout en gardant néanmoins un peu de rancune à M. de Martigles.
Le lendemain matin, vers dix heures, les deux amis déjeunaient ensemble dans le petit salon du BraS'd'or^ lorsqu'ils virent entrer M. de Cobrizo.
Le Portugais paraissait furieux.
— Monsieur, dit-il à Gavery, je viens d'apprendre que, dupe de je ne sais quelle comédie, et persécuté sans doute par vos nombreux amis, mon oncle, M. de Grinbavau, a consenti à vous accorder la main de ma belle-sœur. . . . Puisque M. de Grinbavau a été assez faible pour se laisser entraîner à cette sottise, moi, je saurai l'empêcher. Je vous déclare que vous n'épouserez pas mademoiselle Holmes !
Depuis qu'il avait obtenu le consentement de M. de Grinbavau, René était si heureur qu'il aurait voulu se mettre bien avec tout le monde, et surtout Tiaturellement avec tous les parents et les amis de Laure.
Au lieu de répondre à M. de Cobrizo, comme il
Tcût fait probablement en toute autre circonstance, il fut aussi calme, aussi conciliant que possible ; mais Tautre, qui semblait exaspéré, montra d'autant plus d'exigence et de grossièreté que René témoignait de modération. Comme Gavery lui demandait les motifs de cette opposition si violente, le Portugais lui reprocha ses folies, ses dissipations et l'accusa de chercher à refaire sa fortune par son mariage ayec mademoiselle Holmes. S' animant par ses propres paroles, il arriva enfin à un tel degré d'impertinence, que Gavery se vit obligé de changer de ton. Au moment où tous deux en étaient arrivés à parler d'une rencontre, trois coups vigoureux firent trembler la porte du petit salon.
— Entrez 1 cria M. de Gavery en reprenant son sangfroid.
Ce fut Mathurin Lequellec qui parut.
— Me voilà, moi ! dit-il en s' avançant vers son maître d'un air tout rayonnant.
— D'où viens-tu donc, mon pauvre garçon?
— Du Havre, monsieur.
— Où étais- tu passé alors? Je commençais à être fort inquiet sur ton compte.
— Vous avez cru que j'avais déserté peut-être? — Non, Mathurin, je te crois incapable de m'a-
bandonner.
— Eh bien 1 vous avez raison ; oui, foi de Brel;on, vous avez raison!... et voyez-vous bien, si j'avais jamais pensé à vous quitter, ce que vous venez de dire là m'en aurait empêché de toute ma vie; mais je n'y ai jamais soBigé.... vrai d'honneur.... au contraire, je travaillais pour vous.
— Tu me raconteras celatouf à l'heure.... J'ai à causer avec monsieur. Attends-moi dans le jardin. Dis à la cuisine qu'on te donne un verre de vin; cela t'éclaircira' les idées.
Aprèà cet échange de paroles, René reprit sa conversation avec M. de Cobrizo.
— Monsieur, lui dit-il, au point où nous en sommes arrivés, nous ne pouvons continuer plus longtemps cet entretien. C'est à nos témoins qu'il appartient désormais d'y donner suite.
Furieux du sangfroid de son adviersaire, le Portugais voulut encore répliquer; mais René ne lui répondit que par un regard froid et hautain et se leva, ainsi que Baillères.
— Viens-tu ? dit-il à ce dernier.
Charles lui prit le bras, et tous deux s'éloignèrent, laissant dans le salon M. de Cobrizo, qui fut obligé de se retirer.
En traversant le jardin, Gavery appela Mathurin et l'emmena dans sa chambre.
UK DftAltS A T&OUTILLE
«— Maintenant, lui dit-il, raconterons ceqni f est arrivé.
— - Ponr lors, dit Lequellec, qni n'avait jamais pa s'habituer à employer la troisième personne pour parler à son maître, pour lore je trouvais que vous aviez Tair si triste et si sombre que ça me donnait de rinquiétude. Je ne pouvais pas vous demander ce que vous aviez, parce que je sais bien que vous n'aimez pas cela et que vous m'auriez envoyé promener, c II n'a qu'à lui passer une mauvaise idée Y par la tète ! » que je me disais à moi dans mon petit intérieur. . . . Vous comprenez, monsieur de Baillëres? ajouta^t-il en se tournant vers Charles, qui traitait le brave marin avec la même familiarité pe M. de Gavery.... Ça m'inquiétait, moi; pour lors je me suis mis à suivre le sillage du lieutenant.... de loin, bien entendu.... Au reste, il était si absorbé, et il allait si bien le nez à terre, que j'aurais passé à deux pieds de lui sans qu'il me vit. Aussi vrai que voilà une table là, monsieur, le lieutenant m'a fait bourlinguer depuis dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir, au point que les jambes m'en rentraient dans le corps. Je me disais toujours*... « Allons bon, c'est fini désormais : le lieutenant
> n'a pas les bétes d'idées que je lui supposais....
> je puis m'en aller.... > Mais, tout en disant cela,
UN DIBIAKE A TROUVILIE 2S1
je restais tout de même.... Enfin, vers neuf ou dix heures du soir, j'ai cru m' apercevoir que je n'étais pas tout seul dans le sillage du lieutenant. Il y avait nn autre bâtiment qui ne voulait pas accoster non plus, mais qui naviguait toujours de conserve. Ça m'a paru suspect.... J'ai résolu d'observer le particulier. En arrivant de l'autre côté de la porte, sur la jetée, voilà mon homme qui prend sa course et qui disparaît.
3 —Bon, quejemedis, je me serai trompé... C'est jt un autre qu'il suivait. » Pas du tout ; le coquin vou* lait dépasser le lieutenant pour l'attendre sur la jetée.
» Dix minutes après, j'ai entendu un cri. J'ai cru qu'on avait assassiné mon lieutenant. . . . J'en suis derenu tout je ne sais comment.... j'ai pris ma course.... Aussi vrai que je m'appelle Mathurin Lequellec, voyez-vous, si le lieutenant avait été tué et si je n'avais pas eu d'armes^ j'aurais mangé l'assassîn. liais vous aviez déjà sauté dessus, vous, monsieur de Baillères. ... Oh I je n'oublierai jamais cela, et si un jour vous avez besoin de la peau d'un vieux matelot, vous pouvez vous adresser à Mathurin Lequellec. Tant qu'il y aura une goutte de sang tlans ce bras-là, voyez-vous, elle sera à votre service.
368 UN DRAME A TROUYILLE
• Pour lors, quand j'ai vu le brigand qui arrivait da mon côté, et que je Tai entendu se jeter à l'eau, j'ai sauté après lui. Il nageait bien, le coquin, oh! pour ça, faut lui rendre justice; il nageait comme un vrai marsouin.... Moi aussi, je ne file pas mal de nœuds.... Tout de même, il allait encore plus vite que moi.
» Il a gagné au large.... J'ai bien vu qu'il avait quelque part une embarcation à l'attendre, car il l'a hélée deux ou trois fois. A la fin, on a répondu^ Alors, il a nagé de ce côté; moi, je suivais toujours. Je l'ai entendu monter à bord de la barque que j'étais encore à cinquante ou soixante brasses de lui. J'ai crié : « Arrêtez le brigand ! le voleur ! l'assassin! » Mais, je t'en souhaite!... D'abord, je crois bien qu'ils ne m'ont pas entendu ; et puis ça ne les aurait pas empêchés de faire route.
» Par bonheur^ il y avait tout près de moi une petite barque qui louvoyait pour attendre la marée. Les hommes m'ont entendu et m'ont répondu. Alors j'ai mis le cap sur eux et j'ai grimpé à bord. Je leur ai conté ce qui était arrivé et je leur ai promis une bonne somme s'ils m'aidaient à rejoindre mon coquin.
ï — Il n'y a pas assez d'eau pour que son emiarca- » tion puisse rentrer, m'a dit le patron. Il faut qu'il
UN DRAHiS A TROUYILLB 269
» aille au large ou qu'il rejoigne quelque bâtiment » en rade. S'il est dans le canot q^i a passé tout à 9 l'heure, il doit être juste à l'avant de nous. »
> Gomme il disait cela, le canot de mon brigand a hissé une voile.... Nous l'avons suivi, mais il était plus fin voilier que nous. Un mille de plus et nous le perdions de vue. Heureusement il a accosté un gros navire, tandis que nous le distinguions encore.
> Cinq minutes après, son embarcation nous a croisés; nous avons hélé le patron, mais il n'a pas répondu. Alors nous avons continué jusqu'au navire. ... un beau trois-mâts carré, ma foi , qui partait an lever du soleil pour Rio-Janeiro. Je suis monté à bord avec le patron de la barque et j'ai dit que je voulais parler au capitaine.
» Je lui ai demandé si un homme ne venait pas de monter à bord. Il m'a dit que oui : alors je lui ai largué ma petite histoire. Il a fait venir le monsieur.... Le coquin avait raconté qu'il était tombé à Teau en s'embarquant, pour expliquer comme quoi il arrivait mouillé comme un canard.
9 Entre nous deux, le capitaine était fort embarrassé.-J'avais bien l'air de dire la vérité, mais l'autre était mis comme un prince, et il avait de l'argent plein ses poches et un passe-port en règle. Il avait
270 tu DRAME A TROU'VILtE
retenu son passage dans raprës-midi, et il déclarait que si le capitaine le renvoyait à terre, il le rendait responsable de tous les dommages. Il se démenait comme un requin sur le pont, quoi 1
» Pendantce temps la brise fraîchissait. Pour pro* fiter du vent, le capitaine a fait lever l'ancre, et le navire est parti. On m'a offert de me renvoyer sur la barque de poche, j'ai refusé. ... Je me serais battu contre l'équipage tout entier, voyez-vous, plutôt que de Iftcher mon homme....
> Je ne sais pas trop ce que cela serait devenu, lorsque, par bonheur, à une vingtaine de milles en mer, nous avons rencontré le cutter de l'État, le Bésolu^ qui rentrait au Havre. Le capitaine a fait gouverner dessus. . . . Arrivé bord à bord avec le Résolu, il a été conter mon histoire au lieutenant de vais^ seau qui le commandait.
» Le lieutenant estvenu m'interroger. Quand j'ai prononcé votre nom, il m'a dit qu'il vous connaissait.
— Gomment s'appelle-t-il ?
— M. Targer.
-^ En effet, nous nous sommes trouvés ensemble au cap de Bonne-Espérance.
— « J'ai bien vu que ça faisait déjà bon effet. Puis j'ai eu l'idée de lui demander le nom des hommes
UN DRAVB A TR0UYIL4E 271
de son èqpiipagev pour voir s'il n'y en aurait pas aussi quelqu'un qui ait navigué avec moi; Juste-* ment, Leraille, qui était gabier sur le Neptune en même temps que moi, se trouvait maître à bord du Résolu. On l'a fait venir.,. H m'a reconnu, c Tiens^ > qu'il m'a dit, comme tu es engraissé, mon fiston, » il paraît... >
— C'est bon, c'est bon, interrompit René en souriant, laisse là ton diatogue. Qu'a décidé le lieutenant?
— Dame I lorsqu'il a vu cela, et que LeraiHe a répondu de moi corps à corps^ il a dit qu'il allait emmener le particulier et moi et nous conduire au Havre. L'autre a voulu recommencer ses réclamations; alçrs le lieutenant lui a dit de se taire. Gomme il ne voulait pas venir de bon gré, on l'a ficelé comme un saucisson, et on l'a jeté à bord.
» Le lieutenant m'a fait donner un boujaron d'eau^ de-vie qui ne valait point celle de M. Levasseur, faut bien le dii:e, mais dont j'ai été reconnaissant tout de môme, et il m'a prié de vous faire ses amitiés. En débarquant au Havre, on nous a conduits tous deux, le monsieur et moi, chez le procureur impérial, qui a fait venir aussi le maître de l'hôtel de l'amirauté. Il a vu bien vite que c'était l'autre qtii était fautif, et l'on m'a donné ma feuille de
272 UN DRAME A TROUYILLE
route en me faisant des compliments. L'autre a été fourré à fond de cale, c'est-à-dire au violon, en prison, quoi I moi, j'ai pris un bateau et me voilà. Le procureur a dit comme cela, monsieur, qu'il allait vous écrire et vous prier de venir au Havre... Voilà l'histoire, mon lieutenant.
Il avala là-dessus un plein verre de cognac que Bail 1ères venait de lui verser, s'essuya la bouche du revers de sa main et attendit la réponse de son maître avec la physionomie d'un homme certain d'avoir rempli son devoir,
Gavery le félicita de son intelligence et de son courage et le remercia de son attachement.
— Oh I pour ce qui est de ça, oui, je vous suis at taché, reprit le matelot, plus ému qu'il ne voulait le paraître ; mais il n'y a pas de mérite à cela. Seulement, je crois qu'on ne s'est pas mal tiré de l'affaire à bord du trois-màts, et qu'on a joliment gouverné devant le commandant du cutter. Ce n'est pas pour me vanter, mais, foi de gabier , j'ai aplati le Brésilien.
— Cet homme était Brésilien ? demanda René.
— Censément^ puisqu'il partait pour Rio- Janeiro.
— Ce n'est pas une preuve.
— Puis il parlait portugais... Devant le lieutenant, il a voulu le nier, je ne sais pas trop poijfquoi,
UN DRAME A TROUVILLB 273
mais le capitaine du trois-mâts lui a bien dit qu'il mentait. Puis, voyez-vous, il avait une figure de ce pays-là 1 un charbon qui aurait déteint, quoi ! ^
Baillères et Gavery se regardèrent. Tous deux avaient eu la môme idée.
D'après la haine inexplicable de Cobrizo contre M. de Gavery, on pouvait à bon droit remarquer cette coïncidence de nation. Le portrait que Matl^urin faisait du meurtrier s* accordait en outre parfaitement avec les renseignements fournis parle batelier du Djalma sur Thomme qui était parti de Trouville h la poursuite de Gavery.
Ce dernier recommanda à son domestique le secret le plus absolu et resta seul avec Baillères. Après un entretien de quelques minutes, Gavery se rendit chez madame de Vareilles , à laquelle il raconta la provocation de Cobrizo et le cruel embarras dans lequel le mettait cette rencontre avec son futur beau-frère.
— Je n'ai pas besoin de voue dire que je ne redoute pas un duel, ajouta-t-il; mais je crains que cela ne fasse renaître tous les obstacles qui s'opposaient à mon mariage avec mademoiselle Holmes. En admettant même qu'il ne l'empêche pas complètement, il le retarderait et peut-être pour longtemps.
— Voulez- vous me laisser faire une tentative au-
.LLja
274 UN DRAME A TÉOBYILLE
près de M. de Grinbayaa? dit la marquise. Quelque riche qu'il soit, M. de Gobrizo doit tenir à l'héritage des parents de sa femme. La crainte de se brouiller avec eux l'arrêtera peut-être.
— On va croire que j*ai peur, murmura René.
— Quel enfantillage! Lorsqu'on a eu, comme vous, quatre duels le même jour, comment ne se met-on pas au-dessus de pareilles craintes? D'ailleurs, mon ami^ songez qu'il s'agit de votre mariage avec Laure. Elle vaut bien quelque petit sacri&ce d'aiîiour-propre.
— Vous avez raison, répondit Gavery; je m'abandonne à vous.
Tandis que la marquise, infatigable comme le sont les femmes de ce caractère lorsqu'il s'agit de rendre service à un ami, courait chez M. de Grinbayau, les témoins de René s'abouchaient avec ceux de M» de Cobrizo,
Forcés d'obéir aux exigences de leur ami , ces derniers demandaient un duel à mort et dans des conditions tout à fait insolites. Ils voulaient qu'on plaçât les adversaires à cinq pas, après avoir fait décider par le sort lequel des deux tirerait le premier.
Baillôres et M. de Bauvron se récrièrent, en disant avec raison que, dans la circonstance, ils ne voyaient point d'insulte suffisante pour justifier de telles conditions.
.UÂ
276 Uif DRAME A TROUYILLB
— Nous ne servirons jamais de témoins pour un pareil duel I s'écria M. de Bauvron. :
-— Dans notre pays, on se bat de toutes les ma- J nières, 4it un des témoins de Gobrizo, qui était Portugais comme le mari d'Hermance. Mon ami est l'offensé, il a le droit de choisir la mode de son pays.
— Laissez-moi donc tranquille, s'écria M. de Bauvron qui se contenait avec peine depuis quelque temps. Si un Japonais vient me chercher une querelle d'Allemands, faudra-t-il pour lui plaire, et parce que c'est la méthode de sa nation, que je m'ouvre le venti:e devant lui tandis qu'il en fera autant de son côté?
La discussion s'échauffa si bien que les témoins, oubliant leur rôle, faillirent se quereller sérieusement. L'un des amis de Cobrizo se montrait fort convenable ; mais l'autre homme, d'un esprit étroit et obstiné, ne voulait pas comprendre que Cobrizo n'avait pas le droit de se poser en offensé et d'imposer des conditions en dehors de toutes les règles ordinaires du duel. D'un autre côté Bauvron, assez querelleur de sa nature et d'ailleurs exaspéré par l'entêtement et l'exigence du Portugais, mourait d'envie de l'envoyer au diable et de lui donner une leçon pratique et personnelle du duel tel qu'il a lieu
UN DRAME A TROUYILLE 277
généralement en Europe. Baillëres et l'autre témoin parvinrent heureusement à calmer les deux mauvaises têtes , et les emmenèrent chacun ie leur côté. On se sépara naturellement sans avoir rien conclu. Les témoins de Gobrizo allèrent chez ce dernier lui rendre compte de cette entrevue inutile. Comm^ il rentrait chez lui, il rencontra sur la plage Gavery qui se promenait avec Bai Hères et Bauvron. Surexcité sans doute par tout ce qu'on venait de lui raconter ou désirant peut-être rendre un combat inévitable, Gobrizo s'approcha de Gavery et le regarda très-insolemment. René se contint ; mais, emporté par sa violence et par sa haine inexplicable contre Gavery, le Portugais proféra une injure grossière et leva la main sur son ennemi. Bauvron lui saisit le bras et l'envoya rouler sur le sable. Gavery était devenu très-pâle, et ses yeux étincelaient comme ceux d'un lion enchaîné.
— Mon cher, dit-il à Baillères, ma patience est à bout. Arrive que pourra. Il faut que ce duel ait lieu. Acceptez toutes les conditions qu'on voudra.
Pendant ce temps, Gobrizo s'était relevé. 11 revint sur Bauvron dans tel état de fureur que les yeux lui sortaient de la tête et qu'il écumait comme un sauglier aux abois.
— Tout doux, monsieur 1 lui dit l'officier; si c'est
SnS VV DEAMB A TllOVtILIË
un dael que tous yôulez, je sais votre hcn^me. Si c'est un combat de crocheteurs, jeToaseoYeirai mon domestique qui est an coprant de ce genre de lutte. Seulement, ne me touchez pas, ou je vous mets dans un tel état, que d'ici & deux mois je tous d^fie de toucher une èpëe ou un pistolet. »
Les deux amis de Gobrizo le saisirent à bras le corps et Fempéchërent & se livrer à des violences indignes de lui.
— Quelle béte féroce! ditBaillôres.
— - Voilà lès témoins de M. Cobrizo qui reviennent, dit Bauvron. Évidemment ils nous cherchent.
— Allez au devant d'eux , dit Gavery, et tâchez de tout arranger pour demain. Maintenant qu'an duel est devenu inévitable, je vous avoue que je désire en être débarrassé le plus tôt possible. Vous me retrouverez à l'hôtel.
La conduite inqualifiable de Gobrizo ayant mis tous les torts de son côté, ses amis ne pouvaient avoir désormais la prétention de le poser en offensé: ils déclarèrent cependant que Gobrizo n'ayant jamais tiré l'épée, ilsne le laisseraient pas se battre & cette arme contre un adversaire aussi fort que M. de Gavery.
— Tant pis pour M. de Cobrizo, dit Baillères.
Qua^d eu veut étr© insolent , il feut se résigner à subir l66 eonséqn^ices. de sa brutalité.
Une discussion fut encore sur le point de s'élever. On y eoupa court en décidant qu'on se rencontrerait le Irademain à neuf heures du matin, au pied du château de Lassay, et qu'on apporterait des épéçs et des pistolets.
— Si M, de Gavery persiste à ériger l'épée, dirent les témoins du Porti^ais, M. de Gobrizo se battra à Tépée ; mais nous espérons que votre ami consen* tira à prendre le pistolet.
On se sépara là-dessas.
Baillères et Bauvron rejoignirent Gavery et lui racontèrent les détails de cette entrevue. Ils le trouvèrent fort attristé de ce duel, mais parfaitement décidé à le menier jusqu'au bout. En quittant ses amis^ il sa rendit chez madame de Vareilles et la mit au courant du nouvel incident qui coupait court désormais à toute tentative de conciliation. La marquise lui apprit qu'elle sortait elle-même de chez M. de Grinbavau. €e dernier aurait fait appeler M. de Gobrizo et lui avait signifié qu'il le déshérite* rait complètement, s'il persistait dans son inqpaalifiable p?ovo(ealion. Gobrizo s'était emporté et avait répondu que nulle considération au monde ne Tempteberait de tuer M. de Gavery.
280 UN DRAME A TROUTILLE
t Mais enfin, que vous a-t-il fait pour que vous le haïssiez tant? avait demandé M. de Grinbavau.
Le Portugais avait mâchonné une réponse évasive, et il était parti en déclarant qu'il allait ordonner à sa femme de faire tous ses préparatifs pour quitter Trouville dés le surlendemain.
Un instant après, madame de Gobrizo était arrivée tout en pleurs chez son oncle. Son mari sortait de chez elle et lui avait déclaré qu'elle eût à faire ses préparatifs pour se séparer de sa famille et pour partir pour TAmérique.
M. de Grinbavau était accouru raconter tout cela à madame de Vareilles , qu'il venait de quitter au moment où René se présentait chez elle.
Le lendemain, à neuf heures du matin, Gavery et ses deux témoins arrivèrent au pied du château de Lassay. C'était à cet endroit même que René avait eu ses quatre duels. Que de changements depuis ce temps t
A cette époque, il appelait la mort de tous ses vœux et il allait presque gaiement à une rencontré qu'il avait en quelque sorte provoquée. Aujourd'hui, ranimé par un nouvel amour et voyant devant lui tout un avenir de tendresse et de bonheur, il ne se battait qu'à son corps défendant.
— Je ne crois pas qu'on puisse jamais m' accuser
UN DRAME A TBOUYILLS 281
de lâcheté, disait-il à Baillëres, mais je t'avoue qu'en ce moment j'ai un poids sur le cœur et qu'il me serait cruel d'être tué aujourd'hui.
Une demi-heure s'écoula. Cobrizo ne paraissait pas. Vers dix heures, on aperçut une voiture qui arrivait par le pont de Touque ; elle s'arrêta à l'endroit où le sentier qui conduit à^la chapelle Saint- Arnoult rejoint la route de Touque à Cabourg.Deux hommes en descendirent : c'étaient les deux témoins de l'adversaire de Gavery.
— Qu'est-ce que cela signifie ? dit Bauvron étonné de ne pas voir Cobrizo.
— Où donc est votre ami, messieurs ? demanda Bauvron aux deux témoins.
— Est-ce qu'il n'est pas ici? dit l'un d'eux avec surprise.
— Non, messieurs.
l — Alors nous ne savons ce qu'il est devenu. Il
devait venir nous prendre avec sa voiture à huit
heures et demie. Nous avons envoyé chez lui pour
savoir d'où provenait son retard. On a répondu
qu'il était parti avant neuf heures, comme un
homme très-pressé et sans dire où il allait. Après
. avoir attendu jusqu'à dix heures, nous avons envoyé
de nouveau demander s'il était rentré. On nous a
répondu que non. Nous avons pensé qu'il y avait
3(B mr BHAXE A TBOUtlILE
en on malente^dn et qn^ll croy&it pen^Atre nous trouver ici. Alore nens avens pris nue voiture, et nous sommes partis ea laissant un loat cbez M. êe Cobnio pour le prévenir, dans le cas oô il rentrerait, n faut qu'il lui sott arrivé quelque aecideiit.
— n est dix heures et demie maintenant, dit Bailfères. Si vous .voulez, nous pouvons encore a^ tendre jusqu'à onze heures.
Une heure s'écoula sans qu'on vît arriver MF. cfe Cobrizo.
— Messieurs, dit enfin M. de Bauvron, voici onze heures et demie : nous avons attendu plus de deux heures. Je crois que c'est assez et peut-être mtéme trop longtemps. Si vous le voulez bien, nous alleas rentrer en ville.
Les témoins de Cobrizo s'inclinèrent en hommes qui n'ont rien à* répondre, et les cinq jeune? gens revinrent ensemble à Trouvîlle.
Ainsi q\ie l'avaient dit les témoins de H. de Cobrizo, il avait été convenu que ce démîer viendrait avec la voiture chercher ses amis & huit heures et demie.
Au moment où le Portugais oomsmiçait à s^habiller, un individu s'était présenté à sa porte et avait demandé à lui parier immédialement. Lts
tnr oiuHc A Ti04rriLL£ S83
émaestkpies lui aTaieatdkl de revoiirdans raprèsmîdi ; mais il s'était obstiaè à Toir tout de nîtD M. deCabrizo.Gelai-cî avait doooië ordre de le hÀ^ ser entrer.
Cinq minules à. pdboe s^éiaient éeoxàéts depuis refitrte de cet homme dansla diambredoM.deColHrizo, lorsque celui-ci descendit avec rincoonn. Il n^arait pas même pris le temps ée laire sa barbe.
Tons deux coonirent à la place de la QûioHe^ descendirent sur la grève, et s'^oibarqnèrent dans un bateau q[iii les attendait à quelque distance des estacadès.
— Eh bien I il était temps, leur dit le patron exL pottssant vigoureusement avec son aviron pour s'é- Idgaer de terre f cinq minutes de plus^, et nous allkns tmichar. Cette satanée marée descend avec une vitesse incroyable. Ifeuieusesneat, nous voilà
Us hissèrent leurs voiles, et le patron mit le cap sur k Havre;
L'individu qui avait été* arrêté la veille à bord dn trois-m&lis brésilien a:vait déclaré se nonmer Antonio Coïmbo.
C'était du>^te le non porté sur son passe-port, qui le désigm^t comme sufet brésilien.
284 UN DRAME A TROUTILLB
Comme il avait soutenu le contraire devant le commandant du cotre français, cette contradiction était une mauvaise note contre lui. Il avait bien cherché à l'expliquer en prétendant que, né au Brésil, il avait quitté le pays fort jeune, et qu'il en avait complètement oublié la langue. Mais, outre TafiGlrmation du capitaine du trois-mftts brésilien, qui avait certifié au commandant du Résolu que Goïmbo lui avait parlé en portugais, Taccentdu prisonnier suffisait pour démentir ses paroles.
Voyant du reste que son affaire s'engageait fort mal, Coîmbo avait fini par se renfermer dans un silence absolu.
Quoiqu'il eût été fouillé comme tous les prisonniers au moment de son entrée à' la maison d*arrét, il était parvenu à soustraire aux recherches deux billets de banque de mille francs et cinq pièces d'or de quarante francs. Il demanda une cellule particalière.
— Nous n'avons de libre en ce moment qu'une chambre à deux lits, répondit le concierge, et Tua de ces lits est déjà occupé.
— Je voudrais une cellule où je sois seul, répondit Coîmbo, je payerai ce qu'il faudra.
— Prenez celle-ci, monsieur, Iti dit le gardien; le prisonnier qui l'habite va être mis en liberté
UN DHAHE A THOUVILLE 385
aajourd'hai ou demain matin et je ferai en sorte de TOUS laisser senl.
Le compagnon de chambre du Brésilien était nn petit homme à figure sonmoise et rusée.
Il avait été compromis dans une querelle qi eu lieu entre des matelots et dans laquelle un américain avait reçu an coup de couteau.
Cet homme, qui s'appelait Jean Mandler menait une existence assez problématique, ai trouvé caché dans l'auberge où avait été cou meurtre. Ses réponsesn'ayantpasétésatisfai on l'avait arrêté et conduit à la maison de d^
A la suite de l'interrogatoire de ce Maudit l'enquête faite à son sujet, on l'avait reconn un contrebandier fort adroit.
It était vena à l'auberge pour oi^aniser blement quelque affaire de son métier, puis, par le tapage et plus tard par l'invasion police , il avait été arrêté avec les vrai pables.
Ceux-ci ayant été découverts sur ces entr Maudier n'attendait plus que son bulletin di pour retourner au grand air.
Bien que tont le monde le connût pour u trebandier, capable au besoin de quelques n coups , il n'y avait contre lui que des soi
388 UI DHAHE A TKOU^TXLB
saDs aucun fait a^z évident pour motivsr une arrestation sous ce rapport.
Maudier et Coimbo restèrent aseet longtemps éloignés l'un de l'autre et s'olsaranl réciproquement.
Enfin Coïmbo fit quelques avances h sen confrère d'infortune et la conversation s'engagea.
— Écoutez, lui dit entin le Brésilien, Toulez-veus gngner raille francs?
— C'est selon , monsieur, reprît Maudier qui n'était pas Normand pour rien.
— Voici de quoi il s'agit, reprit CoTmbo. D'après ce que m'a dit le geôlier, vous allez être mis en lit>erté ce soir ou demain matin.
— On me l'a fait espérer.
— Eh bien, voulez-vous vous chai^r de porter une lettre à quelqu'un de ma part?
— Oîi?
— A Trouville.
— A qui ?
— Vous verrez le nom sur l'adresse. C'est un homme immensément riche et qui vous payera génîTeusement.
■ Vous avez ditnsille francs?
- Je le dis encore.
S^ — Quand seraî-je payé?
^ UH BHÀME A.^TRa0TlLL^ 987
— EûFemeitant la lettre.
— Htant fille Normand d'un ton peu satisfait, ft
— Je puis vous donner deux cents francs d'avance.
— Dcmnez toujours, — ■ Alors je puis faire ma lettre?
— Certainement.
-— Comment ferez-vous pour qu'on ne la trouve
pas sur vous ?
— Ne vous en inquiétez pas , reprit Maudier en riant. La contrebande est mon métier. Je vous promets que votre lettre arrivera à destination.
— Je n'ai ni encre, ni papier, dit le Brésilien ; comment faire?
Maudier haussa les épaules.
— Voyons les deux cents francs, dit-il. L'autre les montra.
— Très-bien, fit le Normand ; maintenant je vais vous fournir de quoi écrire.
Il lui donna un crayon et une feuille de papier ; mais, toujours méfiant, il ne voulut jamais lui dire comment il était parvenu à se les procurer.
— Faites le billet le plus petit possible, dit le contrebandier, et surtout hâtez-vous. Voici l'heure où 1-on vient d'habitude chercher ceux qui vont être mis en liberté.
288 DN DRAXB A TROUTILLE
Voici ce que contenait la lettre de Coïmbo.
< Je suis détenu dans la prison du Hayre ; avisez à me sauver. L'homme qui vous remettra ce billet vous donnera tous les renseignements. »
Pour plus de sûreté, Coïmbo n'écrivit pas l'adresse, mais il l'indiqua clairement à Maudier.
— Vous demanderez M. deCobrizo, lui dit-il, et vous ferez en sorte de ne remettre ce billet qu'à lui-même. Vous irez le chercher partout où il sera.
Maudier ne fut mis en liberté que le soir. Il loua un bateau et partit dans la nuit pour Trouville. Nous avons vu comment il s'était acquitté de sa commission.
En arrivant au Havre, et malgré les avis prudents de Maudier, M. de Cobrizo courut à la prison. Gomme la plupart des gens habitués aux mœurs américaines, il se figurait que rien ne résistait au pouvoir de l'argent. Il demanda à voir Coïmbo.
Le geôlier réclama naturellement l'autorisation du parquet.
Le Portugais essaya d'y suppléer par l'offre de quelques pièces d'or ; le gardien refusa.
— Vous avez donc un grand intérêt à voir le prisonnier ? dit ce dernier en fixant un regard inquisi-
tftur sur le Portugais.
— C'est mon compatriote, répondit Cobrizo , qui comprit qu'il risquait d'éveiller les soupçons et devint moins pressant.
— Eh bien alors, il faut remplir les formalités, reprit le gardien, qui lui donna tous les détails nécessaires, avec la politesse qu'inspire presque toujours la vue de l'or.
— C'est bien, dit M. de Cobrizo ; je vais de ce pas chez le magistrat.
— Voulez-vous que je vous fasse conduire ? demanda le concierge.
— Merci, je trouverai bien tout seul.
En réalité, M. de Cobrizo se souciait fort peu d'une entrevue avec la justice. Il craignait à bon droit le regard scrutateur des magistrats et commençait à se dire qu'il marchait sur un terrain brûlant.
En revenant au café où l'attendait Maudier, il crut remarquer qu'on le suivait.
Il trouva le contrebandier en train de boire avec deux marins anglais à figures patibulaires.
Cobrizo le prit à part et lui raconta l'insuccès de sa tentative.
— Je vous l'avais bien dit, fit Maudier, qui avait évidemment sur la conscieîice d'autres méfaits que ceux de la contrebande, à en juger par son expé-
293 UN DàAMB A TROUVILIB
rience des prisons et de leurs usages. On fait beaucoup de choses avec de l'argent, voyez-vous, monsieur ; mais alors il faut du temps pour se retourner et pour dresser ses batteries.
— Je crains que Ton ne m'ait suivi, reprit Cobrizo.
Maudier se leva , écarta un coin du rideau et re- ^garda dans la* rue.
— Parbleu I dit-il ;jevous avais prévenu. Croyezmoi, monsieur, si vous avez quelque peccadille à vous reprocher, ne restez pas davantage en France.
— Où irais-je ?
— En Angleterre.
— Et ma femme... mes parents?
— Mieux vaut leur écrire d'Angleterre que de prison. Avez-vous un passe-port?
— Non.
— C'est une faute. . . Après cela, il ne serait peutêtre plus possible déjà de le faire viser. Le diable est qu'on ne vous recevra pas à bord des paquebote sans cela. Avez-vous de l'argent sur vous, au moins ?
— J'ai quarante mille francs.
Un éclair traversa les yeux louches de Maudier ; les oreilles lui tintèrent.
UN DBAMB A TBOUTILLE 291
— Eh bicnl reprit-il, je ne vois qu'on moyen de TOUS sanyer.
— Lequel?
— Vous allez couper vos moustaches et vos favoris. Le maître du café, qui est un de mes amis, vous prêtera des vêtements de matelot ; moi , de mon côté , je m'arrangerai de manière à ne pas être reconnu. Nous partirons avec les deux marins que TOUS voyez là. Je vous conduirai dans une autre maison que je connais du cêté des quais. Nous y attendrons que la mer soit haute. Â la nuit, nous sortirons et nous gagnerons la yole de ces Anglais qui est mouillée à côté des barques de pêche ; ils BOUS conduiront à leur lougre, le Good-Fellow^ dont je connais le patron. Vous ferez votre prix; si vous payez suffisamment, il vous embarquera et trouvera bien moyen de vous déposer quelque part sur lai côtes d'Angleterre.
Le conseil du contrebandier était assez bon, mais M. de Cobrizo ne pouvait se décider à laisser derrière lui Goïmbo dont il craignait évidemment quelques révélations.
— Non, dit-il , je ne puis partir ainsi. Je vous propose un marché. Vous devez avoir des amis dans la prison ou connaître des gens qui y ont conservé ^elques intelligences.
292 UN DllAME A TBODVILLE
— Eh bien?
— Voici deux mille francs I Trouvez moyen de faire évader Goïmbo. Si, d'ici à demain, il est libre, je vous donne vingt mille francs.
— Vingt mille francs ? répéta Maudier avec un accent inexprimable de cupidité.
— Vingt mille francs.
— Et quand me les remettrez-vous?
— Obtenez que vos Anglais restent à nous attendre. Au moment où Goïmbo mettra le pied dans la barque , je vous donne dix mille francs, et les dix mille autres vous seront délivrés aussitôt qu'il aura débarqué en Angleterre.
— Vous me demandez l'impossible, dit Maudier, Vous ne savez pas, vous autres étrangers, combien tout cela est diflScile en France. Chez vous, avec de f argent, on achèterait tous les gardiens de la ville. En France, ils sont tellement tenus que, même avec de la bonne volonté, ils ne peuvent vous servir sans se perdre. N'importe, vingt mille francs valent la peine qu'on s'ingénie. . . Je vous réponds que si votre ami ne s'échappe pas , ce ne sera pas ma faute/
— Comment allez-vous vous y prendre?
— Je n'en sais rien encore. Je vais aller voir quelques amis. Je connais un café où je suis certain de rencontrer quelques habitués de la prison.
UM DRAME A TROUYILLB 293
Laissez-moi faire, et surtout ne vous mêlez de rien ; vous gâteriez tout.
— Où vous attendrai-je?
— Je vais vous conduire chez un ami à moi ; vous y coucherez. C'est tout près de Tendroit où se trouve la yole de mes Apglais. Je ferai en sorte qu'ils nous attendent et qu'ils se tiennent toujours prêts à partir. De votre côté , tenez-vous sur vos gardes et ne sortez pas avant de m* avoir revu.
Cobrizo se laissa conduire chez Tami de Maudier. Resté seul, il écrivit à sa femme et à ses deux témoins, pour leur expliquer qu'une affaire impor- . tante, de laquelle dépendait une grande partie de sa fortune, le forçait de partir immédiatement pour Londres.
Il leur annonçait son retour pour la fin de la semaine, et priait ses témoins de l'excuser auprès de M. de Gavery.
« Le lendemain de mon arrivée, leur écrivait-il, nous reprendrons les choses au point où elles en sont restées. J'espère que M. de Gavery voudra bien attendre jusque-là. »
Pendant ce temps , Maudier commençait sa campagne.
Stimulé par la promesse des vingt mille francs, il mit en œuvre toutes les ressources de son esprit entreprenant et rusé.
Nous aurions ici une belle occasion d'imiter les feuilletons à la mode, et de consacrer une douzaine de numéros au récit des plans , des entretiens et des ruses du contrebandier.
Nous pourrions promener nos lecteurs de bouge en bouge, et leur faire lire de charmantes conversations émaillées de mots d'argot et de plaisanteries de haut goût.
Malheureusement ce genre de littérature nous sourit médiocrement.
Ce n'est qu'à regret même, et parce que notre
sujet nous y force, que nous mettons en scène des
/ j créatures telles que Maudier et ses acolytes.
^^ Au lieu de donner le bulletin détaillé de ses opé-
; rations, nous en indiquerons donc simplement le
résultat.
A force de ruse, d'audace, et surtout à force d'argent, il réussit à faire passer à Goïmbo une lime, un poignard et une corde à nœuds.
Il le fit prévenir, en même temps, qu'on l'atten- ^ dait au pied des murs de la prison, pour le guider dans sa fuite.
Dans le cas où il ne trouverait personne, on lui
indiquait Tendrait où i] devrait se rendre pour s'embarquer.
Un accident qu'il serait trop long de rapporter ici 9 mais qui ne dépendait que du hasard , et que toutes les précautions n'auraient pu ni prévoir ni empêcher, faillit faire réussir les projets d'évasion de Coïmbo.
A la faveur du tumulte et de la confusion, il parvint à se sauver de sa chambre.
Au moment où il arrivait dans la me, le factionnaire l'arrêta en croisant la baïonnette.
Se voyant sur le point d'être repris, Coïmbo se jeta à plat- ventre; puis, bondissant comme un chat-*tigre, il s'élança sur le soldat et le frappa d'un coup de poignard.
Malheureusement pour lui, il avait affaire à un ancien soldat d'Afrique , un gaillard solide et résolu, qui, malgré sa blessure, ne lâcha pas le prisonnier.
Maudier vint au secours de son complice.
Se voyant attaqué par deux hommes , le soldat riposta au coup de poignard de Coïmbo par un coup baïonnette qui cloua le Portugais contre le mur.
Comme on accourait de la prison aux cris de la sentinelle, Maudier prit la fuite à toutes jambes. Un le poursuivit.
Atf moment où il arrivait tout essoufflé sur le quai, à deux pas de Tendroit où l'attendait H. de Gobrizo, un soldat béarnais, qui le talonnait depuis la prison, le saisit par la basque de sa redingote et le renversa.
Gobrizo s'élança à son secours.
Au même instant, débouchèrent cinq ou six autres soldats que guidaient les cris de leur camarade.
Gobrizo comprit que la lutte était désormais impossible, et prit sa course du côté de la yole.
Gomme elle se tenait à deux ou trois mètres du bord, il se jeta à Teau tout habillé pour la rejoindre. . . Il nageait assez bien ; mais, comme ses vêtements le gênaient beaucoup, il eut quelque peine à gagner la yole dans laquelle on le hissa à moitié évanoui.
— Et les autres ? demandèrent les matelots.
— Pris par les soldats, dit le Portugais, il ne faut pas les attendre. Vite à bord de votre lougre.
Gomme il achevait ces paroles , on entendit la voix de Maudier qui appelait au secours.
Le contrebandier était parvenu à échapper aux mains de ses adversaires et s'était jeté à Teau.
Les deux matelots gouvernèrent dans la direction d'où partaient les cris et tendirent un aviron à Maudier qui grimpa dans la yole.
UN DRAME A THOUTILLE 399
— Au lat^içe, dit-il aux matelots, et f^rme sur les avirons ; car nous serons poursuivis.
Les Anglais appuyèrent sur leurs rames de toute ia vigueur de leurs bras d'Hercules et la joie fila comme une flèche sur les vagues qui commençaient à s'élever à mesure qu'on s'éloignait du port.
Pendant ce temps, Maudier racontait à Gobrizo le mauvais résultat de sou expédition. Il lui reprocha de l'avoir abandonné entre les mains des soldats. Gobrizo lui renvoya le même reproche à l'égard de Goïmbo. La discassion ne tarda pas à s'envenimer, Maudier réclama le prix des dangers qu'il avait courus. Le Portugais répondit avec assez de raison, qu'il avait promis vingt mille francs pour la liberté de Goïmbo, et que, ce dernier étant toujours prisonnier, il ne devait rien du tout.
Aigris par l'insnccès, tous deux se querellèrent assez vivement.
A la un, Gobrizo, exaspéré, saisit le normand à ' lagoi^eetle serra si vigoureusement, qu'il faillit l'étouffer.
Les matelots le lui arrachèrent des mains.
Maudier, furieux, mais ne se sentant pas de force à lutter avec le Portugais, alla s se mit à causer en anglais avec li
Au bout de quelques minutes,
300 un DEAMB A TEOUYILLE
plus calme, comprit qu'il avait commis une grande imprudence en se brouillant avec oet homme, à la merci dnqnel il se trouvait en ce moment
Tout en continuant h ramer et à causer avec Maudier, les matelots jetaient sur Gobrizo des r^ards qui n'avaient rien de rassurant.
n essaya d'engager la conversation avec eux, mais ils ne répondirent pas.
Quoiqu'il ne pût saisir les paroles qu'ils échangeaient avec Maudier, il en entendit assez pour comprendre qu'il s'agissait de sa personne et de l'argent qu'il avait sur lui.
Quarante mille francs étaient une somme bi^ tentante pour des gens qui ne se piquaient guère de moralité et qui risquaient chaque jour leur vie pour de maigres bénéfices.
Gobrizo commençait à songer avec effroi que sa mort ne les exposerait même à aucun châtiment, et qu'ils pouvaient le tuer sans rien craindre de la justice, à supposer d'ailleurs que cette crainte fût de quelque poids pour des gens hors la loi comme l'étaient ses compagnons de route.
Tout en observant du coin de l'œil les matelots et Maudier, Gobrizo défaisait ses vêtements afin d'être prêt à se jeter à la mer au premier mouvement de ses ennemis.
UN DRAHB A TROUVILLE â&l
Au moment où il se baissait pour dénouer ses chaussures, un coup d'aviron, donné à, dessein, mit la yole en travers devant une énorme lame. Il s'ensuivit une épouvantable sepousse qui renversa M. de Gobrizo. Avant qu'il pût faire un mouvement pour se relever, un des matelots lui jeta sur la tête une vareuse, que Maudier noua solidement autour du cou de Gobrizo, dont les deux matelots avaient saisi les bras.
— Tenez-le bien, dit Maudier; le portefeuille doit être dans la poche de sa redingote.
La chose était difficile, car l'instinct de la conservation doublait les forces du robuste Portugais. Mais il avait affaire à deux de ces Hercules, comme on en rencontre tant dans la marine anglaise, qui le maintinrent en dépit de ses efforts désespérés. On lui enleva son portefeuille et sa bourse.
— A l'eau maintenant, dit un des matelots auquel Maudjer venait de montrer les billets de banque.
— Non pas, s'écria le contrebandier. ... Il faut lui laisser quelque chose dans les poches, pour qu'on n'ait pas l'air de l'avoir dévalisé. On croira tout simplement qu'il s'est jeté à l'eau pour échapper aux soldats, et qu'il s'est noyé.
En entendant ces paroles sinistres, Gobrizo fit un tel effort, qu'il faillit faire chavirer la yole.
902 DH DEAHB A TROUVILLE
— Dèpdchez-Yoas donc, Maudier, dit on des matelots en jurant. Ce gredin-là est fort conune un bœuf, et finirait par nous échapper; puis le bateau s'en Ta en dérive.
Maudier fourra précipitamment deux billets de banque et quelques pièces d'or dans la poche du Portugais, et resserra de nouveau la corde qui maintenait la vareuse autour de la tête de Gobrizo.
— Envoyez t dit-il ensuite aux matelots.
Ils saisirent M. de Gobrizo par les jambes, et le jetèrent à Teau sans écouter ses cris et ses promesses.
— Où est la corde ? demanda Maudier.
Un des matelots lui remit le bout d'une corde qu'on avait attachée autour du corps de Gobrizo.
— En route maintenant , dit le contrebandier. Nous allons le traîner à la remorque pendant quelque temps. Puis, quand il aura son affaire^ nous enlèverons la corde et nous le laisserons aller.
Et la yole prit le large, entraînant à la remorque le malheureux Gobrizo, dont les cris étaient étouffés par les plis de la vareuse et par le bruit des vagues et du vent.
Le lendemain des événements que nous venons de raconter, M. de Gavery reçut deux lettres du Havre et une autre de Pont-rÉvéque.
La première, signée d'un prêtre dont le nom étranger indiquait un Espagnol ou un Portugais, priait René de venir immédiatement au Havre, où un mourant avait des révélations importantes à lui faire et un pardon à solliciter.
Les deux autres lettres venaient des parquets du Havre et de Pont-rÉvôque. Elles réclamaient quelques renseignements, et annonçaient à Gavery qu'on croyait avoir découvert Thomme qui avait tenté de l'assassiner.
Gavery partit aussitôt pour le Havre et se rendit chez l'ecclésiastique qui lui avait écrit. Ce der-
nier le condnisit à T infirmerie de la prison auprès d'un homme dont l'état paraissait en effet désespéré.
— Me reconnaissez-vous , monsieur ? demanda cet homme en essayant de se soulever sur le coude pour regarder M. de Gavery .
— Non, monsieur, répondit René après l'avoir examiné quelques instants.
— C'est moi qui ai essayé deux fois de vous assassiner, reprit le mourant ; à Étretat d'abord, puis sur la jetée du Havre.
— Que vous avais-je fait, et pourquoi vouliezvous ma mort? demanda le jeune homme.
— Rappelez-vous le comptoir d'Anamy, monsieur; mon vrai nom est Carlo Straniero.
— Le gérant du senor Peralda?
— Oui, monsieur.
— Celui qui opposa une si vive résistance à mes hommes et qui a tenté de nous empoisonner?
— Hélas I oui, monsieur! Ma vie a été celle d'an misérable. J'ai été élevé au milieu de bandits sans foi ni loi. Je me repens maintenant de tous les crimes que j'ai commis. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard, comme me le fait espérer le digne prêtre que vous voyez à mes cdtés. C'est lui qui m'a ra-
UK DRAME A TROUVILLE 305
mené à Dieu et qui m'a conseillé de vous faire Taveu de mes crimes. ^
» Il serait à souhaiter que les gens qui nient Tinfluence consolante de la religion pussent assister à la mort de quelques-uns de ces bandits comme en a rencontré tout individu qui a parcouru TAmérique et les diverses contrées où la force et la ruse passent avant la loi.
» Parmi ces misérables, ceux qui refusent les secours de la religion, meurent le blasphème et récume à la bouche, maudissant la terre et le ciel, insultant aux ombreè de leurs victimes et cherchant à faire le mal jusqu'après leur trépas.
» Une mort de ce genre est un affreux spectacle qui soulève le cœur des gens les plus aguerris et laisse une profonde impression de dégoût et d'effroi.
» Quelques-uns, au contraire, au seuil de l'éternité qui se dresse devant eux, reconnaissent enfin la puissance et la miséricorde de ce Dieu qu'ils ont trop longtemps méprisé.
» Quelques paroles d'un ministre du Seigneur suffisent pour dompter ces caractères indomptables et pour attendrir ces cœurs orgueilleux et féroces.
» Ils confessent leurs crimes et font tout ce qui
906 UN DRAME A TROUYILLE
dépend d'eux pour réparer le mal qu'ils ont commis.
» Ils meurent en chrétiens, et le signe du salut que leur présente la main du prêtre en leur rappelant les souffrances du Christ, adoucit leurs propres douleurs, et répand dans leurs âmes, à travers leurs yeux éteints, le baume divin de la foi et de l'espérance.
» Les natures les plus violentes sont souvent celles que la voix du prêtre ramène le plus complètement, car elles apportent à leur repentir la passion et l'énergie qu'elles employaient au crime quelques jours encore auparavant.
Blessé à mort par le factionnaire qu'il avait voulu tuer, Carlo Straniero avait commencé par se livrer à des transports de colère tellement violents que, malgré sa blessure, on avait été obligé de lui mettre la camisole de force.
Par bonheur pour le coupable, un prêtre, du même pays que lui, avait appris qu'un de ses compatriotes se mourait en prison.
Il était accouru aussitôt lui apporter le secours de son divin ministère.
Reçu d'abord par des railleries, des insultes et des blasphèmes, il était courageusement resté à son
UN DRAIÉE A TROUVÎLLB 307
poste, ne répondant aux injures que par des paroles de douceur et d'indulgence.
Nous avons vu quels avaient été les résultats de cette sainte persévérance.
Après avoir raconté à M. de Gavery comment il l'avait suivi et manqué à Étretat ainsi qu'au Havre, Straniero prévint le jeune homme qu'il n'avait été que l'instrument de la vengeance d'un autre.
— Du senor Peralda, n'est-ce pas? dit René.
— Oui, monsieur, mais le senor Peralda avait comme moi changé de nom. Il s'appelle maintenant don Manoël Cobrizo.
Gavery s'attendait à cette révélation qui ne lui causa aucune surprise.
— Est-ce que don Cobrizo n'avait d'autre motif dé haine contre moi que l'incendie de son comptoir? demanda Gavery.
— N'était-ce pas assez, monsieur? Vous lui avez enlevé d'un seul coup le tiers au moins de sa fortune, ej vous awz surtout froissé son orgueil. Le senor Peralda avait toujours joui jusqu'à cette époque d'un bonheur extraordinaire. Toutes ses entreprises réussissaient. Jamais il n'avait éprouvé d'échec important. A partir de la destruction de ses deux comptoirs, il a marché de catastrophe en catastrophe. Puis, dans l'incendie de l'habitation,
306 UN DRAME A TRCfUVILLE
Juana, une métisse qu'il aimait passionnément, a péri en voulant sauver leur enfant.
i Lesenor Peralda avaitcontre vous, monsieur, une haine que votre mort seule pouvait éteindre, et qui ne vous eût jamais pardonné.
— Qu'est-il devenu? demanda René qui songeait avec inquiétude au scandale que causerait l'arrestation de Gobrizo et à la honte qui en rejaillirait sur la famille de sa femme.
— Je crois qu'il est mort, monsieur, dit le prêtre, en prenant la parole. Ce matin, on a trouvé sur la plage de Sainte-Adresse le cadavre d'un noyé. Il avait encore tous ses vêtements ; outre deux billets de banque de mille francs, son portefeuille renfermait divers papiers à l'adresse de M. de Gobrizo. Il avait aussi sa bourse ; elle ne contenait que quelques pièces d'or. On n'a découvert sur le cadavre la trace d'aucune blessure. Les médecins croient cependant que sa mort est le résultat d'un crime, mais ils n'ont pas une certitude bien complète à cet égard. D'un autre côté, divers indices ayant fait supposer que cet homme était le même qui s'était présenté hier à la prison pour visiter Goïmbo, on a fait venir à Sainte-Adresse le gardien de la maison d'arrêt. Celui-ci a en effet reconnu M. de Gobrizo pour l'homme qui était venu la veille lui offrir
de Targent afin d'obtenir la permission de voir le prisonnier sans autorisation du parquet.
» Une tentative ayant eu lieu la nuit dernière pour délivrer M. Coïmbo, et les soldats ayant poursuivi deux individus qyi se sont jetés à la mer, on suppose que M. de Cobrizo était un de ces deux hommes, et. qu'il se sera noyé en essayant de gagner quelque bateau.
— Je vais aller savoir ce qui en est, dit René, et tâcher de reconnaître le corps, afin d'écrire à sa famille et d'obtenir qu'on étouffe cette malheureuse affaire.
~ Me pardonnez-vous, monsieur? demanda Straniero, dont les forces diminuaient rapidement, et qui ne se soutenait plus qu'à l'aide de cordiaux trèsviolents.
De tout mon cœur, répondit Gavery avec émo- ^
tien. Puisse la justice humaine et la justice divine vous pardonner comme moi, si vous en réchappez.
Il fit signe qu'il avait perdu tout espoir.
— Il ne faut jamais désespérer, reprit Gavery. Si vous en réchappez, je ferai tout ce qui dépendra de moi poyr qu'on ne vous .poursuive pas. Si vous devez succomber, dites-moi ce que je puis faire pour
' •• ^Si\>^., »(rf"'> ^
310 UN DRAME A TROUVILLB
adoucir vos dernier^ moments, et je vous promets d'exécuter vos intentions.
— Merci, merci, monsieur, balbutia ie^ mourant profondément touché de cette générosité ; puisque vous êtes si bon, tout ce que je réclame de vous, c'est de faire dire quelques messes pour le salut de mon âme.
— Je vous le promets, dit Gavery. En attendant, je vais remettre quelque argent au directeur afin que vous puissiez obtenir toutes les douceurs que les règlements de la maison permettent d'accorder aux prisonniers.
Il resta quelques minutes encore à causer sur le seuil de la porte avec le digne ecclésiastique et partit aussitôt pour Sainte-Adresse.
En y arrivant, M. de Gavery y rencontra M. de Grinbavau, qui était venu au Havre par le second voyage du bateau à vapeur.
Malgré le grand changement qu'avait apporté à la physionomie de M. de Cobrizo, la suppression de ses favoris et de ses moustaches, M. de Grinbavau et René reconnurent aisément le Portugais.
Ils allèrent ensemble au parquet afin d'obtenir qu'on donnât le moins de publicité possible à cette triste affaire qui, du reste, s'arrêtait d'elle-même par la mort des deux coupables.
UN DRAME A TBOUVILLE 311
Straniero avait en effet succombé quelques heures après le départ de Gavery. ,
On prit les mesures nécessaires pour faire inhumer d'une manière convenable M. de Cobrizo, qui fut enterré et inscrit sur le registre mortuaire, sous son vrai nom de Peralda.
Grâce à cette circonstance, on put cacher sa mort à tout le monde.
On répandit le bruit qu'il était toujours en Angleterre.
Pour éviter les propos et les conjectures relatifs aa duel manqué, Gavery fut censé partir pour Londres, afin d*y rejoindre son adversaire qui Ty appelait pour terminer leur querelle.
Pendant ce temps, M. et madame de Grinbavau et leurs nièces quittèrent Trouville pour retourner à leur maison de campagne. Gomme ce départ était annoncé depuis quelques jours, il ne surprit personne.
Une fois que toute la famille fut rassemblée au château que M. de Grinbavau possédait dans le Nivernais, on apprit à madame de Cobrizo la triste vérité relativement à son mari. Elle faillit en devenir folle.
En deux mois, elle vieillit de dix ans. Elle ne pouvait surtout se consoler d'avoir été la femme
d'un misérable tel que le prétendu Gobrizo. On croit aussi qu'elle avait commencé à aimer M. de Gavery, dont l'union avec sa sœur était oflSciellement annoncée à tous les amis de la famille.
Un jour de désespoir, madame de Gobrizo entrât au couvent; mais elle n'était pas faite pour cette vie de prière et de recueillement. Après un mois de noviciat, elle rentra dans le monde ; puis elle se brouilla avec son oncle et sa tante et partit pour l'Italie.
Elle habite maintenant Florence.
Quant à Laure, elle a épousé M. de Gavery. On me les a montrés l'autre jour aux Ghamps-Élysées. Ils passaient dans une jolie calèche, attelée de deux beaux chevaux alezan-brûlé. Vis-à-vis d'eux, était assise une domestique, tenant dans ses bras un enfant dont madame de Gavery surveillait tous les mouvements avec la sollicitude d'une mère.
Madame de Grinbavau s'était réconciliée avec son neveu, et passait presque toutes ses journées chez madame de Gavery.
Malheureusement pour elle , son caractère acariâtre et brouillon ne tarda pas à reprendre le dessus.
Faute de mieux, elle fit son possible pour brouil-
D».DRAHB A TKOUVILLE 313
1er son Beveu etsa nièce et pour persuader à Laare que René aimait toujours madame de Gobrizo.
Gavery comprit que la charitable Hiidegarde ferait bientôt un enfer de sa maison, s'il lui lais~ sait le champ libre, et s'arraBgéa de rendre moins fréquentes les visites de s( tante.
Getle-ci sef^ba et s'en prit à sa nièce, elle ferma la porte de sa maison.
M. de Grinbavau se mit sérieusement < cette occasion, et reprit encore une fois qa'Hildegarde avait reconquise morceau ceau, à force de ruse et de patience.
Pour le moment, madame de Grinbavi sédée de la manie des constructions; i neuf mois sur douze son chAteau du Nivei le jardin duquel elle fait construire i nouveau toutes les six semaines.
fiaillëres est sur le point d'épouser n: de Gavery. Celle-ci est fort éprise de i auquel elle apportera une magnifiqui Charles commence aussi à la regarder d' tendre, et ne devient plus triste et soucie autrefois lorsqu'il voit passer madame i appuyée au bras de son mari.
Morieu a^eu la jambe cassée par an i
UR DHAHB A THOUVIILE
li est naturellement devenu son favori, et ipte bien monter de préférence à tout antre es médecins lui accorderont l'autorisation lettre en selle.
e témoin de Gaverj, M. de Bauvron, a été lapitaine an 15 août dernier, le beau Garlon a épousé une jeune venve le de quarante-trois ans, qui l'emttrasse journée et le force & disserter avec elle sur ivres des philosophes allemands qu'il s'est é de lire du temps ofi il faisait la cour à sa taie future.
.s ces gens-là le plus heareux sans contreis Laure et René, c'est M. de Grinbavan. lu et sa nièce l'aiment sincèrement, et leurs ïges d'afTectioQ sont d'autant plus sensibles
homme, que, jusqu'à présent, il n'avait &té sous ce rapport. Il fait régulièrement
promenades quotidiennes, vient regarder I par jonr si son petit-neveu agrandi, et les soirs sa partie de tric-trac chez la mar- Vareilles dont il est devenu le grand admit qui s'est attachée de son côté àce vieillard ictère si bon et si égal.
Gavery et sa femme n'ont pas oublié ce valent & l'aimable et spirituelle protectrice
de leurs jeunes amours. II est bien rare que Laure passe un jour sans venir visiter madame de Vareilles qui la guide dans le monde et lui témoigne uue affection toute maternelle.