I . C'est elle qui le dit
amour; ma témérité me rendroit peut-être mon amant! Je n'examinai plus rien, j'exécutai l'entreprise la plus hardie que jamais femme ait tentée !... Hélas! je l'exécutai pour le bonheur de ma rivale, de ma rivale que sans doute le perfide a vue, pour qui l'ingrat m'a trahie!... Ah! pardon, Monsieur, ma douleur m'égare; ce ne sont pas là les expressions..., ce n'est pas ce que je voulois dire... Monsieur, vous m'avez quittée : une autre vous haïroit peut-être; moi, je vous demande votre estime et votre amitié. — Oh! mon amie... » Je me jetai à ses genoux, je voulus prendre sa main, qu'elle retira.
« Votre amitié. Monsieur, elle m'est bien nécessaire... Relevez-vous, de grâce, relevez-vous, daignez m'entendre jusqu'à la fin. Monsieur. Votre ancien travestissement a nécessité des travestissemens nouveaux, mille imprudences ont suivi la première. Quelques précautions nous ont sauvés jusqu'à présent, mais on ne sauroit tromper longtemps le public curieux et malin. Le hasard qui nous a servis pourra nous perdre; il ne faut qu'une indiscrétion de nos gens, qu'une rencontre imprévue , qu'un mot échappé. Voilà les réflexions que j'aurois dû faire plus tôt ; mais je n'ai pas été sage, parce que je me croyois heureuse. Tant qu'un doux espoir a pu m'abuser, je me suis étourdie sur le danger; mes yeux ne se sont ouverts que lorsque
i88 UNE ANNEE DE LA VIE
l'étonnante fuite de M^^ du Cange a pénétré mon cœur de cette affreuse vérité que je n'étois pas aimée... Ah! si mon erreur m'étoit restée, je serois encore au fond de l'abîme, sans l'avoir aperçu ! »
La marquise versoit un torrent de larmes; je me jetai encore à ses genoux : « O ma tendre amie, je vous aime! je vous aime!
— Non, non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire. Relevez-vous, Monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie de m'écouter. Tôt ou tard, je le prévois, notre liaison sera découverte, la multitude appellera mon amour 'une aventure galante; et cette aventure, si les détails en sont trouvés piquans, fera un éclat terrible! ce sera l'histoire du jour! Le marquis saura ses affronts, il les saura... Chevalier, je vous demande une grâce, une unique grâce. Songez dès à présent à vous dérober au ressentiment de M. de B... ; je l'attendrai courageusement quand j'y resterai seule exposée. Partez, Faublas, partez! emmenez ma rivale, soyez heureux autant que vous m'êtes cher, autant que je suis malheureuse!
— Qui ! moi? je ferois une double lâcheté ! je fuirois le marquis, je laisserois la plus généreuse des femmes en butte à sa fureur!... Mais, ma chère maman, pourquoi ces alarmes cruelles?...
— Elles sont trop bien fondées, Monsieur; ap-
prenez l'embarras où je suis. Un événement tout simple va bientôt éveiller les soupçons du marquis et l'engager à chercher des éclaircissemens dont le résultat me sera funeste. Monsieur, vous n'oublierez pas plus que moi cette fatale aventure de l'ottomane, cette scène bizarre qui dans le temps nous a tant chagrinés tous deux; vous paroissiez alors ne me voir qu'avec peine au pouvoir d'un autre, et moi-même je souffrois d'être obligée de partager un bien qui me sembloit n'être dû qu'à l'amant aimé. Je pris le parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisoit de fréquentes querelles, que je supportois à cause de vous. A cette époque, nos rendez-vous se sont multipliés, et je n'ai pas toujours conservé dans vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette présence d'esprit si nécessaire à une femme qui ne vit pas avec son mari. Enfin , Monsieur, il y a près de trois mois que le marquis n'a couché dans mon appartement, et cependant je suis... je suis enceinte.
— Enceinte! répétai-je avec un cri de joie; enceinte! je suis père! et je vous abandonnerois !... Maman, ma chère maman, je vous ai toujours aimée, vous me devenez plus chère que jamais.
— Je suis enceinte, répéta aussi la marquise, mais d'un ton si douloureux que mon cœur en fut déchiré. Malheureuse mère ! enfant plus malheu-
igo
reux ! » A ces mots elle s'étendit plutôt qu'elle ne se renversa sur le canapé où je m'étois assis près d'elle. Ses yeux se fermèrent, sa tête retomba mollement sur son sein; mais le mouvement égal de ce sein doucement agité, ses lèvres toujours vermeilles, les roses de son teint que me laissoit voir la toilette négligée du matin, et qui, loin de se flétrir, brilloient d'un éclat plus doux; tout m'annonça que! l'état de foiblesse dans lequel je la voyois n'auroit pas de suites fâcheuses. Mes baisers brûlans ne purent la rendre à la vie : je me précipitai dans ses bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement produites, la tirèrent enfin de sa léthargie. D'abord ses bras voulurent me repousser, bientôt ils m'attirèrent : mon amante partagea mes transports et me prodigua les noms les plus doux.
« Me voilà donc exposée à de nouvelles perfidies ! » me dit-elle, dès qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations réitérées d'un attachement toujours durable. Elle témoigna pourtant quelque défiance, quand je lui dis que M^^ du Cange s'étoit réfugiée chez le comte de Rosambert ; mais enfin elle |parut me croire. Elle m'apprit , en m''accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyoit au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'après avoir pris jour pour y revenir
Depuis deux heures, cependant, je me croyois un autre homme. Quelle nouvelle la marquise venoit de m'apprendre ! comme des idées de paternité flattent Tamour-propre d'un adolescent! Déjà Faublas n'est plus ce jeune étourdi faisant siffler dans ses mains une frêle baguette, fredonnant Tariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les femmes sous le nez, devançant à la course un char léger, passant comme un éclair au milieu de deux commères qui jasent au coin d'une rue, marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant comme un fou des burlesques accidens causés par sa vivacité! Non, la démarche du chevalier, maintenant grave et mesurée, annonce un homme raisonnable; la noble audace qui brille sur son visage est tempérée par la douce joie dont son front rayonne; son regard fier avertit les passans du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est répandu je ne sais quel air de dignité , qui semble leur dire : « Honorez un père de famille '. »
I, Honorez un père de famille! Jeune étourdi ! qu'osestu penser? que dis-tu? Faublas, mon cher Faublas, prends garde à toi. C'est surtout ici qu'ils te blâmeront amèrement, s'ils n'ont pas pitié de ton âge. C'est ici qu'ils t'accuseront d'avoir plus de gaieté que de délicatesse, plus de feu que de sensibilité, plus d'esprit que de jugement. D'abord ils te di-
J'espérois trouver chez moi Rosambert, à qui jebrûlois d'apprendre mon bonheur. Jasmin médit
ront que, de tous les sentimens, le plus impérieux, le plus exclusif, l'amour, le véritable amour, ne souffre ni direction ni partage; ils soutiendront que le volage amant de M™° de B... n'eut jamais un attachement bien sérieux pour M^^° de Pontis. Toi qui adoras toujours ta Sophie, lors même que tu ne cessois de lui donner des rivales, tu répondras, dans l'innocence de ton cœur, que l'amant heureux d'une belle dame peut être aussi l'amant tendre d'une jolie demoiselle. Ils contesteront : tu aimes à disputer, un combat polémique s'engagera; peut-être que, selon l'usage de tout temps pratiqué par les gens de lettres, ils te feront de beaux complimens le premier jour, pour te dire de grosses injures le lendemain. Si tu n'es pas plus modéré, plus poli, ou moins malin qu'eux, le peuple oisif des cafés s'amusera, et la question restera à juger. Mais un article plus délicat leur fournira contre toi des armes victorieuses. Ils te diront que cet engagement sacré, commandé par la religion, avoué par les lois, le mariage, est de tous les liens le plus respectable, quoique le moins respecté; que ceux-là seulement méritent d'être honorés, qui, dans une union paisible et chaste, embrassent des enfans dont la naissance ne donne aucun soupçon à l'heureux époux, ne coûte aucun remords à l'épouse vertueuse. Ils te diront que jamais le coupable père d'un enfant adultérin ne dut être appelé père de famille; que violer un serment fait au pied des autels , c'est transgresser les lois divines; que placer dans une famille abusée des héritiers illégitimes, c'est troubler de la manière la plus inexcusable l'ordre de la société. Jeune homme, ils te feront mille autres observations non moins pressantes, et, quand tu seras plus formé, tu conviendrai, oui, tu conviendras qu'ils avoient raison; mais tu n'admettras leurs principes que pour en tirer d'autres conséquences : tu soutiendras la nécessité du divorce.
que le comte éloit, en effet, venu, mais qu'il n'avoit pu m'attendie longtemps. Une maladie dangereuse tout à coup survenue à l'un de ses oncles, dont il étoit seul héritier, l'obligeoit d'aller s'enterrer surle-champ au fond de la Normandie, dans une terre dont cet oncle étoit le seigneur. Rosambert n'avoit pu dire à Jasmin si son retour seroit prompt; mais, au cas que son exil se prolongeât , il me prioit de venir passer quelques jours avec lui, si j'en avois le courage, et si mes amours me le permettoient.
O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journée, et , durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nébuleux m'annonça la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron ; ensuite, au lieu de remonter chez moi, je descendis sous la porte cochère. Le suisse, enfin gagné par mes libéralités , ne me vit pas sortir. Je me rendis derrière le couvent, dans une rue écartée, où Derneval, accompagné de deux fidèles domestiques, m'attendoit déjà. Les échelles de corde furent bientôt attachées, bientôt j'embrassai celle que j'adorois. Il faut avouer qu'elle eut cette nuit-là de grands combats à soutenir. Je n'osois aspirer encore à l'entière possession d'une amante aussi honorée que chérie; mais je voulois obtenir des faveurs plus précieuses que celles qui m'avoient été jusqu'alors accordées. Il fallut toute la vertu de Vie du Chevalier de Faublas. II. 2 5
Sophie pour arrêter mes entreprises à chaque instant renouvelées. A quatre heures du matin nous nous donnâmes le baiser d'adieu. Jasmin, muni d'une grosse clef, attendoit mon retour et m'ouvrit doucement les portes de l'hôtel dès qu'il entendit le signal convenu.
C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, quidormoit tranquille, tandis que Sophie, ayant à combattre sa propre foiblesse et mes désirs toujours renaissans, m'étonnoit par sa longue résistance, me forçoit d'admirer les efforts heureux de sa vertu sans cesse exercée , me renvoyoit chaque matin mécontent d'elle, me revoyoit chaque nuit plus amoureux, et redoubloit mon supplice en m'avouant que tant de privations ne luiparoîtroient guère moins douloureuses qu'à moi, si elle n'en trouvoit un dédommagement bien doux dans le témoignage de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.
C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la jalousie de M^^ de B..., à qui mes journées étoient consacrées. La marquise merecevoit souvent chez sa marchande de modes, quelquefois à sa maison de Saint-Cloud , quelquefois aussi chez elle. J'arrivois rarement le dernier aux rendez-vous. Ma belle maîtresse, charmée de mes empressemens, et peut-être étonnée de ma constance, sembloit craindre surtout d'épuiser mon amour. Son état,
qui exigeoit tant de ménagemens, fournissoit différens prétextes aux refus fréquens dont elle aiguilîonnoit mes désirs. C'étoient des foiblesses d'estomac, des migraines, des maux de cœur, mille autres indispositions, qui toutes, me rappelant qu'elle étoit mère, la rendoient plus intéressante à mes yeux. Etonné cependant de voir sa taille, toujours aussi belle, garder les mêmes proportions, j'attendois impatiemment cette nuance d'arrondissement qui devoit m'assurer la paternité. Aux questions pressantes que je lui faisois de temps en temps, la marquise répondoit qu'il étoit possible qu'elle se fût trompée d'un mois; que bien des femmes atteignoient le quatrième et le cinquième avant que leur taille arrondie eût décelé leur grossesse; enfin que le dérangement de sa santé et d'autres signes plus certains ne lui permettoient pas de douter de son état.
Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en mourant, l'avoit mis dans l'embarras des richesses; les Normands, naturellement plaideurs, l'avoient chicané ; les jolies filles du pays de Caux l'avoient consolé. A la nouvelle de la grossesse de M"ie de B..., le comte me félicita d'abord; mais, au récit des circonstances singulières qui avoient accompagné la tardive confidence qu'on m'en avoit faite, il sourit, et secoua la tête d'un air défiant.
« Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes de la marquise n'ont pas dû vous inquiéter beaucoup, et son état me paroît au moins problématique. D'abord, s'il est vrai qu'à l'époque de cette aventure de l'ottomane elle ait renoncé à M. de B..., et c'est un effort dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux premiers indices d'une fécondité traîtresse elle se sera arrangée de manière que son heureux époux puisse s'attribuer tout l'honneur du chefd'œuvre qui seroit mis en lumière huit mois après. Ainsi, vous concevez qu'elle n'a joué l'inquiétude que pour attendrir davantage votre cœur compatissant. Mais il y a plus : je crois, mon cher Faublas, que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'être père. Qu'est-ce, je vous prie, que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux mois? L'accident, heureux ou sinistre, ne vous intéressoit-il pas assez pour qu'on vous l'apprît dès la première lune? Falloit-il, pour vous avertir, attendre pendant trente jours que le second courrier manquât? Et puis, remarquez que trois mois se sont écoulés depuis la confidence : trois et deux font bien cinq. Cinq mois révolus, et rien ne paroît encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint ! Qiie diable ! mon ami, voilà de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper un amant. Mon cher Faublas, je vous assure que ce petit chevalier-
là est avorté... Mon ami, cette grossesse a été imaginée pour vous ramener, vous retenir et vous intéresser. Au reste, la ruse n'est pas mauvaise; je n'en veux d'autre preuve que le grand succès qu'elle a eu. ))
Les observations de Rosambert me paroissoient pressantes; mais il m'en coûtoit beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'étois bercé depuis plusieurs mois. Je me promis de ne rien négliger pour éclaircir les faits le soir même.
Justine étoit venue me dire qu'à l'entrée de la nuit je pourrois me rendre chez sa maîtresse; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de frapper aux portes de l'hôtel, elles étoient ouvertes ; mais le suisse me vit, je nommai Justine, et, me coulant derrière une voiture qui venoit apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier dérobé. Arrivé au boudoir, j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris d'entendre M. de B..., qui parloit très haut dans la chambre à coucher de la marquise. A l'instant même, Justine, sans doute effrayée du bruit que j'avois fait en ouvrant la porte, se précipita de la chambre à coucher dans le boudoir.
« Il rentre dans le moment », me dit-elle en me poussant dehors. J'eus bientôt descendu quelques degrés. « Mais voyez donc cette sotte qui s'enfuit quand je lui parle », s'écria M. de B.,., qui poursuivit Justine. Il entra dans le boudoir à l'instant
OÙ elle tenoit d'une main le flambeau dont elle m'éclairoit et de l'autre la porte entr'ouverte. La rusée suivante, sans répondre un seul mot, acheva de tirer la porte, qu'elle ferma à double tour, et puis elle me fît signe de l'attendre. « N'ayez pas peur, me dit-elle dès qu'elle fut près de moi, il ne peut plus nous joindre; mais. Monsieur, ce boudoir vous est funeste ! »
Ici Justine laissa échapper des éclats de rire que le marquis entendit. « L'impertinente! s'écria-t-il, elle rit de sa sottise, et elle me ferme la porte au nez. » Je n'entendis pas le reste : car Justine, qui faisoit d'inutiles efforts pour modérer sa gaieté, recommença à rire plus haut qu'auparavant.
Je la pris dans mes bras : « Friponne, tu vas payer pour ta maîtresse 1 » A ces mots je soufflai la bougie, je donnai un baiser à la rieuse, et je l'assis doucement sur les marches. « Eh mais. Monsieur,
que faites-vous donc? Quoi! sur un escalier? »
Au lieu de répondre, je préparois le moment fortuné ; mais Justine, un peu trop vive, fit un mouvement brusque et si malheureux que le flambeau, qui se trouvoit à côté d'elle, roula du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. « Qu'est-ce que cela? cria le marquis à travers la porte. Justine, vous avez fait un faux pas? — Oh ! ce ne sera rien, rien du tout, lui répondit-elle d'une voix tremblante. — Oui! rien! répliqua-t-il, et elle ne peut pas
parler! » Pendant ce court dialogue, Justine s'efforçoit de me chasser du poste que j'occupois et que je m'obstinois à garder. Quoiqu'il me parût fort dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remporté la victoire, il fallut m'y décider pourtant. Le marquis venoit de sonner ses gens, et nous l'entendîmes leur ordonner d'aller relever Justine qui venoit de faire un faux pas dans l'escalier dérobé. Je n'avois pas un moment à perdre. Au risque de me rompre vingt fois le col, je descendis l'escalier dans un désordre extrême. J'aperçus près de là une remise, où je courus, non sans peine, me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me disposois à sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouroient avec des lumières; je n'eus que le temps d'ouvrir la portière d'un carrosse dans lequel je me précipitai.
De là je vis que Justine épargnoit la moitié du chemin à ceux qui la venoient secourir. Elle fut ramenée comme en triomphe par les laquais, charmés de l'avoir trouvée saine et sauve après une aussi terrible chute. Déjà ces messieurs remontoient le grand escalier en faisant mille exclamations joyeuses. Déjà je me préparois à profiter du moment pour m'échapper; mais mon destin bizarre m'avoit réservé, pour cette soirée, les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe se détacha tout à
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coup un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la remise, commença par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse où je restois dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture remisée près de la mienne (c'étoit apparemment celle qui venoit de ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise, et, revenant enfin s'asseoir sur le commode marchepied , après avoir ôté sa chandelle, qu'il souffla : « Elle ne peut tarder à venir, dit-il, attendons-la. » Dès que cette lumière, qui me gênoit cruellement, fut éteinte, je me sentis plus tranquille. La nuit étoit si sombre, il faisoit un brouillard si épais, qu'on ne distinguoit rien à quatre pas de distance. Cependant un grand quart d'heure s'étoit écoulé, la personne désirée n'arrivoit pas : je m'impatientois dans ma prison autant que mon geôlier, qui juroit tout bas sur son marchepied.
Enfin, j'entendis un léger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit aussi, car il se leva en toussant doucement; on lui répondit sur le même ton, on s'avança, on lui parla tout bas. «C'est bon, répéta-t-il assez haut pour que je l'entendisse; dans celui-là », ajouta-t-il, et il frappa sur mon carrosse. A ces mots , on quitta l'intelligent domestique, qui, resté seul, vint à ma portière, la ferma à clef, passa de l'autre côté, en fit autant, et ferma de même l'autre voiture remisée près de la mienne.
« Maintenant, se dit-il à lui-même, je puis allumer ce réverbère » ; et, comme s'il y avoit eu un parti pris de me désoler, il alla précisément en face de la remise allumer un très gros fanal, qui, dans le fond de cette cour, moins large queprofonde, jetoit, malgré le brouillard, un assez grand jour pour qu'on pût aisément distinguer tout ce qui s'y passoit. Après cette belle opération, il s'éloigna en sifflant.
Vous qui lisez cette funeste aventure, si vous aimez Faublas , plaignez-le. On le chasse d'un boudoir, on le dérange sur un escalier, on le poursuit sous une remise, on l'emprisonne dans un carrosse; il est inquiet, ilest morfondu, et, pour comble de malheur, il n'a pas soupe.
L'odeur des mets qu'on préparoit dans les cuisines venoit jusqu'à moi, et je n'en ressentois que plus vivement combien il est douloureux quelquefois d'avoir bon appétit. Ma situation cependant me paroissoit si triste que ce n'étoit pas la faim qui me tourmentoit le plus. Ces mots, dans celuilà, me faisoient faire de terribles réflexions. Avoisje été découvert? le marquis, enfin bien instruit, préparoit-il sa vengeance?
O mon ange tutélaire! ô ma Sophie! ce fut toi que j'invoquai dans ce moment critique ! Il est vrai que, toujours séduit par l'objet présent, je t'avois oubliée pendant quelques heures; il est vrai que
j'étois dans l'infortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on moins dans son cœur le Dieu dont on néglige quelquefois le culte, et n'est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent la Divinité?
J'eus tout le temps de songer à ma jolie cousine. J'aurois pu m'évader peut-être, mais je n'osois le tenter, parce que les domestiques alloient et venoient sans cesse dans la cour, parce que le fatal réverbère eût éclairé tous mes mouvemens, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne m'eût découvert et qu'on ne me guettât au passage, j'aimois mieux attendre l'ennemi que de l'aller chercher.
L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.
Le bruit de la porte cochère qui crioit sur ses gonds me réveilla sur le minuit. Le suisse, un trousseau de clefs à la main, fermoit toutes les serrures et barricadoit toutes les portes. C'étoit l'instant que je redoutois, c'étoit sans doute celui qu'on avoit attendu pour me venir assiéger! J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement dans sa loge; un domestique éteignit les réverbères; chacun s'alla coucher.
Le silence profond qui régna bientôt dans l'hôtel me rassura totalement. Il étoit clair qu'on ne songeoit pas à moi, et que ces mots dans celui-là, qui m'avoient tant inquiété, indiquoient seulement une
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aventure nocturne, dont j'allois être le témoin. Cependant je sortois d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paroissoit devoir être le lieu de la scène qui se préparoit. Dans un espace aussi étroit, un tiers ne pouvoit qu'incommoder les acteurs, et j'étois d'ailleurs très intéressé à ce que ceux-ci, quels qu'ils fussent, ne me découvrissent pas. Je ne pouvois donc sortir trop tôt du carrosse. Je voyois encore de la lumière dans les appartemens; mais il n'y en avoit plus dans la cour, mais le brouillard étoit toujours fort épais. Je pouvois, sans craindre d'être aperçu, tenter enfin la descente : je l'exécutai fort heureusement. Quel plaisir j'éprouvai, quand je sentis le pavé de la cour! un jeune Parisien, engagé pour la première fois de sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en rentrant dans le port.
Un léger retour sur moi-même calma l'ivresse de ce premier transport. Puisque tout étoit fermé, je m'étois procuré seulement une prison moins incom.mode ; j'avois faim, j'avois froid; et, pour comble d'ennuis, une horloge éternelle, sonnant des quarts quand je croyois compter des heures, me fatiguoit de son bruit monotone, et me promettoit la plus longue des nuits. Les bougies s'éteignoient peu à peu dans les appartemens, une profonde obscurité régnoit partout; cependant
personne ne paroissoit encore! mon impatience étoit égale à ma curiosité.
Il est enfin trois heures du matin. J'entends quelque mouvement dans la cour. Un homme dont je ne puis distinguer les traits s'avance doucement; je recule avec précaution; il ouvre la portière et monte dans le carrosse au moment où, pressé d'un désir curieux, je m'assieds modestement derrière.
Après un quart d'heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et tout d'un coup, apostrophant à la fois la nuit, le froid, le brouillard, et une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse, se promène sous la remise, et, pour se distraire apparemment, il vient à deux pas de moi satisfaire un besoin très malhonnête. Ce monsieur, dès qu'il a fini, donne de nouveaux signes d'impatience.
«La chienne! » s'écrie-t-il à tout moment; et il accompagne cette exclamation de quelques autres expressions plus énergiques. Enfin il ajoute : « Que c'est bête de me donner rendez-vous ici, de ne pas vouloir que j'aille dans sa chambre comme les autres fois ! elle vient me conter que, la nuit dernière, madame a entendu du bruit, et que ça tache son honneur. Son honneur! je dis, ça se peut bien; mais faut-il pour cela qu'elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume? la chienne de femelle ne sait donc pas que, quand un homme est gelé... »
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 2o5
La complainte de l'amoureux (on devine que c'en étoit un) fut interrompue par un léger bruit, qui attira son attention et la mienne. Il se leva, alla au-devant de la personne aimée, la joignit à peu de distance, et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser bien appuyé. Cette façon de répondre plut apparemment beaucoup à l'amant; il répliqua de la même manière, et la conversation s'anima au point que le choc égal et soutenu de leurs lèvres amoureusement pressées forma bientôt un concert dont un tiers observateur devoit peu goûter l'harmonie.
A la crainte que j'avois d'être découvert se joignoit alors un désir inquiet de savoir quelle étoit la beauté facile dont le langage avoit à la fois tant de douceur et d'énergie; mais les ténèbres épaisses qui m'avoient protégé contre l'amant déroboient l'amante à mes regards curieux. L'heureux couple qui s'entendoit si bien sans parler monta dans le carrosse. Il en partit aussitôt des soupirs étouffés, des gémissemens tendres, et la caisse, violemment poussée, fit en une minute vingt soubresauts, qui m'apprirent assez à quelle espèce d'exercice se livroient ceux qui étoient dedans. Etrangement cahoté derrière, je songeois à quitter ma place, quand la voiture, remise par degrés dans son parfait équilibre, m'annonça que les athlètes reprenoient haleine. « Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix
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dont je reconnois les accens si doux... hélas ! et si trompeurs, . . . mon cher La Jeunesse ! . . . — Ma chère Justine! » répond aussitôt le butor; et je sens la caisse reprendre son balancement perfide.
J'essaye de me glisser en bas, un grain de sable se rencontre sous mes pieds, et s'écrase en cfiant. « Mon Dieu! dit Justine, qu'est-ce? j'entends du bruit!... Vois dans la cour... Nous sommes surpris ! »
La Jeunesse étonné descend, passe près; de moi sans me voir, marche au hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que vive, est restée immobile dans le carrosse. Je me montre à la portière. «C'est moi, charmante enfant, j'ai tout entendu; renvoie La Jeunesse tout à l'heure ; songe surtout qu'il me faut un gîte, et que je n'ai pas soupe. — Quoi! Monsieur de Faublas, vous étiez là? — Oui, j'étois là; mais renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne- moi à souper. Je te dirai après ce qui m'est arrivé, ce que j'ai entendu, ce que tu as fait. »
A ces mots je regagn-e mon poste en tâtonnant. La Jeunesse revient, il assure à Justine qu'elle s'est trompée, qu'il n'y a personne. Justine soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est levé dans l'hôtel. Elle a la cruauté de renvoyer son triste amant, qui ne la quitte qu'après l'avoir embrassée plusieurs fois, et sur la parole qu'on lui donne que,
dès le lendemain même, on lui offrira sa revanche à une heure et dans un lieu plus commodes.
Dès qu'il se fut éloigné, Justine me déclara qu'elle ne savoit où me conduire. « Monsieur, me dit-elle, passe la nuit chez madame. — Quoi! le marquis?... — Il l'a voulu absolument. — Ahl ah! mais tu as une chambre, toi, Justine.? — Oui, Monsieur, tout près de l'appartement de madame. — Eh bien, mon enfant, conduis-moi dans ta chambre. Il y a sept mortelles heures que je m'enrhume et que je jeûne ici; voudrois-tu m'y laisser mourir de faim et de froid? — Oh! non. Monsieur de Faublas, oh! sûrement non; mais c'est que... si ma maîtresse entend du bruit? — Bon! je n'en ferai pas autant que La Jeunesse en a fait la nuit dernière. »
Justine me prit par la main, et tous deux, marchant sur la pointe du pied, allongeant le cou et prêtant l'oreille, nous gagnâmes à tâtons la petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hâta de faire du feu. Elle n'osoit me fixer; mais son regard timide et détourné sembloit me demander grâce, et je voyois sur le minois chiffonné de la friponne un petit air boudeur et confus qui le rendoit plus piquant qu'à l'ordinaire. Oh! que j'étois tenté de lui pardonner ! oh ! qu'un jeune homme de dix-sept ans a peine à garder sa colère dans la chambre d'une jolie fille de son âge!
2o8 UNE ANNÉE DE LA VIE
Je ne pouvois douter que La Jeunesse ne fût heureux; mais je l'étois aussi; il ne s'agissoit donc plus que de savoir lequel des deux on aimoit davantage. Oui; mais avoir un rival dans les écuries de l'hôtel! partager mes plaisirs avec un valet! il ne falloit en vérité rien moins qu'une idée aussi repoussante pour m'empêcher de faire, en ce moment, une infidélité de plus à la marquise, une injure nouvelle à ma Sophie.
Aussitôt que les réflexions délicates eurent étouffé les désirs naissans, je sentis ma faim davantage : « Donne-moi donc à souper, Justine. — Je n'ai rien, Monsieur de Faublas. — Quoi ! rien du tout ? — Ah ! si fait, dans ma commode deux pots de confitures. — Que deux, Justine? — Oui, les voilà; je n'en donne qu'à mes bons amis, au moins! — En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entamé celui-là. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas étrillé ton La Jeunesse, le jour qu'il galopoit après moi au pont de Sèvres. — Ah! vous luiavezdonnéuncoupde fouet! ilavoit le bras tout noir! — Je ne m'étonne plus de l'intérêt que tu pris dans le temps à cette rencontre... Mon enfant, donne-moi du pain. — Je n'en ai point. — Pas une bouchée? — Pas une miette. — Et à boire? — Oh ! de l'eau plein ce pot à l'eau. »
Deux pots de confitures! c'est le souper d'une
religieuse. Il est sain , mais il est léger j. mais mon estomac n'étoit pas content, et, pour le réconforter, il fallut avaler un malheureux verre d'eau, qui me gela le palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paroissoit souffrir de ma détresse. Le feu nalloii pas assez bien; elle tisonnoit et souffloit sans cesse. Je devais geler; elle boutonnoit mon habit. Ce chapeau ne suffisait pas pour me garantir du froid; il fallut me laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. On sentoit des vents coulis partout; elle alloit , pour me les épargner, fourrer du papier sous la porte. Justine, infatigable , prévenoit les besoins que j'avois, et ceux même que je n'avois pas; Justine enfin me prodiguoit les attentions fines et recherchées, les petits soins délicats, toutes ces caresses empressées dont vous accable toujours une femme qui vous trompe ou qui va vous tromper.
ce Monsieur, me dit enfin la rusée suivante, curieuse de savoir comment jem'étois trouvé l'espionnant à trois heures du matin, je croyois que vous aviez eu le temps de regagner la porte cochère, je vous connois si prompt, si leste ! je n'avois pas songé que, dans le désordre où vous étiez, il vous falloit quelques minutes... » Je l'interrompis pour lui conter de point en point ce qui m'étoit arrivé dans l'hôtel depuis que j'y étois entré. Elle se contraignit pour ne pas rire, quand je lui parlai du Vie du Chevalier de Faublas. II. 27
boudoir; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque rougir; un faux air de commisération parut sur sa maligne figure quand je lui racontai mon emprisonnement dans le carrosse; mais, lorsque j'en vins à la dernière partie de mon récit, que je comptois égayer par quelques épigrammes, il se fit dans tout son maintien la plus prompte des révolutions. La pauvre fille baissa les yeux , pencha la tête, pâlit un peu, et, de sa niiin droite, comptant les uns après les autres les cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda liip.idement quelques mots d'une justification fort difficile.
« Monsieur de Faublas, ne me dites pas ce qui s'est passé dans le carrosse, je le sais, j'y étois. — Tu veux donc bien en convenir? — Oui; mais je ne vous ai pas fait une infidé iié. — Comment! es-tu bien sûre de ce que tu d's là, mon enfant? — Certainement, je ne vous ai pas quitté pour La Jeunesse, c'est, au contraire, La Jeunesse que j'ai trompé pour vous. — Ah ! ah ! — Oui, Monsieur de Faublas, vous ne m'aimez que depuis quelques mois, vous! — Et La Jeunesse? — Il y a plus de deux ans. Je vous ai préféré dès que je vous ai vu, mais je n'ai pas voulu rompre tout à fait avec lui, parce que je le ménage pour le mariage. — Tu t'y prends bi n ! — Vous riez, mais soyez sûr qu'il m'épousai a. ■— Sans doute, Justine, il t'épousoit il y a une demi-heure ! — Que
je suis malheureuse! je vois que vous êtes fâché contre moi, et peut-être que demain ma maîtresse me chassera. — Quoi ! tu penses que je lui dirai...? — Non, Monsieur, ce n'est pas cela ; mais madame la marquise n^est pas contente de ma chute sur l'escalier; elle n'en a pas été la dupe. Quand je suis rentrée, monsieur le marquis est venu à moi, il avoit l'air de me plaindre; mais madame m'a regardée de travers. « Elle mérite cela, a-t-elle dit « sèchement, elle n'avoit qu'à descendre tout de (( suite, au lieu de s'amuser sur l'escalier. » Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas quittée; mais elle a reçu mes services avec beaucoup d'humeur, et je crains bien que demain... — Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'à venir me le dire chez moi, je te chercherai une place, à une condition cependant. Depuis cinq mois la marquise prétend qu'elle est enceinte... — Ah! Monsieur, je vous assure... — Oui, ce que tu m'as assuré plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hâte pas de répondre : je saurai tôt ou tard la vérité, et, si tu ne me l'as pas dite, je t'abandonne. — Mais, Monsieur, si je vous la dis... — Alors, ne crains rien, je ne te compromettrai pas. Ainsi, Justine, il est donc vrai que ta maîtresse n'est pas enceinte? — Monsieur, elle vous a conté cela dans le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous faire tant de plaisir que depuis elle n'a jamais
pu se décider... Vous auriez tort de lui en vouloir. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour vous plaire. — Oui, oui,... Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une place, et, en attendant, tiens. »
Je la forçai d'accepter les dix écus que je lui présentai. «Vous feriez bien, me dit-elle, de vous jeter sur mon lit. — Mon enfant, je ne suis pas mal sur cette chaise. » Justine insista; mais mon malheureux sort me poursuivoit. Je refusai, en lui observant qu'elle devoit être plus fatiguée que moi ; que son lit lui étoit nécessaire; qu'un simple matelas me sufRroit, si elle vouloit bien m'en faire le sacrifice pendant quelques heures.
Justine, docile à regret, étendit par terre, près de h cheminée, sa paillasse, sur laquelle elle mit un matelas; ensuite elle se jeta tout habillée sur son lit, beaucoup diminué par le partage; puis, me souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgré moi; mon imagination, toujours vive, égaroit ma faible raison; j'allois succomber, quand tout à coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au lieu d'aller au lit de Justine, je me précipitai sur celui qu'elle venoit de me faire. Je posai ma tête sur mon bras devenu mon oreiller, je m'endormis profondément, et je laisse au lecteur à décider si ce
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 2i3
fut le dégoût qui étouffa le désir, ou si, pour cette fois, l'amour tendre triompha de l'amour libertin.
Il y avoit un peu plus de deux heures que je goûtois les douceurs d'un repos bien nécessaire, quand je fus réveillé par cet horrible cri : Au feu!
Je me lève, je me frotte les yeux; c'étoit moi qui brûlois, c'étoit Justine qui crioit de toutes ses forces. Lui ordonner de se taire, étouffer dans mes mains cruellement chauffées le feu qui a déjà consumé la moitié du pan gauche de mon habit; rejeter dans la cheminée le tison enflammé, qui, ayant roulé jusqu'à la paillasse, y avoit mis le feu aussi bien qu'au matelas; saisir près de la toilette de Justine un grand seau de faïence, qui, heureusement, se trouva plein d'eau; imbiber du fluide presque glacé la paillasse et le matelas; d'un coup de main arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume d'un côté, le second matelas de l'autre ; renverser le bois de lit d'un coup de pied, ce fut l'affaire d'un moment : je fis tout cela plus vite qu'on ne le lira.
Cependant plusieurs personnes, attirées par les cris de Justine, accouroient à sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut que je ne perde la tête en reconnoissant la voix de ma belle maîtresse et celle de son sot époux. Où me cacher? il n'y a point de lit, il n'y a point d'armoire! je ne
vois que la cheminée, je m'y fourre : Justine approche une chaise pour m'aider à y monter.
« Mais ouvrez donc, Justine », s'écrie le marquis. Justine, en tenant la chaise, répond que le feu est éteint. « N'importe, ouvrez, réplique la marquise, ou je vais faire jeter la porte en dedans! — Encore faut-il que je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise. — Vous vous habillerez demain », répond son maître furieux.
Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte. A l'instant même je m'élance et je me cramponne. Justine retire la chaise, elle court à la porte, elle ouvre, on entre. La chambre se remplit de gens, qui tous à la fois interrogent, répondent, commentent, s'effrayent, se rassurent, se félicitent et ne s'entendent pas. Parmi tant de voix confondues je distingue aisément la voix grêle du marquis. « Cette impertinente! qui met le feu à mon hôtel! qui nous fait de ces peurs-là! qui trouble mon sommeil et celui de sa maîtresse!» La marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fenêtre la paillasse et le matelas qui avoient fait tout le mal; elle visite la chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. « Que chacun se retire ! » dit-elle. Les hommes obéissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses peut-être que zélées, offrent leurs services à ma belle maîtresse, qui leur ordonne une seconde fois de se retirer.
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 2i5
«Comment avez-vous mis le feu ici? crie le marquis toujours en colère. — Un moment, cîonc ! lui dit la marquise ; attendez donc qu'ils soient tous partis. — Eh! parbleu, Madame, quand ils entendroient! Le beau mystère ! — Eh! mais, Monsieur, ne voyez-vous pas que cette enfant est encore tremblante? Croyez-vous d'ailleurs qu'on se brûle exprès? — Madame, vous voilà avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh bien ! moi, je soutiens que c'est une sotte, une étourdie, qui finira mal, je vous en avertis! Tenez, j'ai toujours remarqué dans sa physionomie qu'elle étoit un peu folle. Voyez cette figure, n^y a-t-il pas quelque chose d'égaré? n'aperçoit-on pas...? — Allons, Justine, interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident... — Madame, je lisois. — Une belle heure pour lire ! s'écria le marquis : là ! ne fautil pas avoir perdu la tête? — Madame, reprit Justine, je me suis endormie; la lumière, que je n'avois pas éteinte, et qui étoit trop près du matelas... — Y a mis le feu, interrompit encore le marquis; le grand miracle ! Et que lisiez-vous donc de si beau la nuit, Mademoiselle? — Monsieur, répliqua la maligne suivante, c'est un livre qui s'appelle... le Physionomiste complet. » Le marquis s'apaisa tout à coup et se mit à rire. « C'est le Physionomiste parfait qu'elle veut dire. — Oui, Monsieur, oui, le Physionomiste parfait. — Eh bien! Justine,
2i6 UNE ANNEE DE LA VIE
n'est-il pas vrai que ce livre-là est amusant? — Oui, Monsieur, bien amusant... C'est pour cela...
— Et ce livre, où est-il?» demanda la marquise. Après quelques instans de silence, Justine répondit : « Je ne le trouve pas, il est apparemment brûlé. — Comment, brûlé! s'écria le marquis, mon livre est brûlé! vous avez brûlé mon livre?
— Monsieur... — Et pourquoi prenez-vous mes livres, Mademoiselle? qui vous a permis de prendre mon livre et de le brûler? — Eh! Monsieur, lui dit la marquise, vous criez à me rompre la tête. — Comment! Madame, l'impertinente brûle mon livre! — Eh bien! Monsieur, vous en achèterez un autre. — Oui, vous en achèterez! vous en achèterez! vous cro^yez donc. Madame, que cela se trouve comme un roman ! il n'y avoit peut-être que cet exemplaire dans le monde ! et cette sotte le brûle! — Eh bien! Monsieur, répliqua vivement la marquise, si ce livre est brûlé, s'il ne s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez, je ne vois pas grand mal à cela. — En vérité, Madame, l'ignorance... Tenez, je m'en vais, car je vous dirois... Et vous, Mademoiselle, je vous le répète, vous êtes une sotte, une étourdie, une folle; et il y a longtemps que je l'ai vu dans votre physionomie.» Il s'en alla.
Posé en travers dans une cheminée étroite et sale, forcé d'appuyer la tête et les épaules d'un
côté, de roidir les jambes de l'autre, et, pour plus grande sûreté, de tenir les bras écartés, je me trouvois dans la plus incommode des situations. Je commençois à me fatiguer beaucoup. Cependant il falloit prendre patience, il falloit savoir comment tout cela finiroit; je recueillis mes forces et je prê-: tai l'oreille.
La marquise commença. «Le voilà parti! c'est ce que je voulois. Nous sommes seules; j'espère. Mademoiselle, que vous voudrez bien m' expliquer votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas à cette petite histoire du livre brûlé, je me flatte que vous daignerez m'apprendre aussi par quel accident le feu vient de prendre ici. — Madame... — Répondez, Mademoiselle, vous n'étiez pas seule chez vous? — Madame, je vous assure... — Justine, vous allez mentir!... — Madame, je lisois... comme je vous l'ai dit... — Vous mentez. Mademoiselle; le livre dont vous parliez tout à l'heure est dans mon cabinet. — Eh bien ! Madame, je travaillois,... je cousois... Mais vous toussez, Madame, vous vous enrhumez. — Oui, je m'enrhume, cela est vrai. Je vois que je ne pourrai pas savoir la vérité ce soir. Je vous laisse. Mademoiselle, demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien... (Elle revint sur ses pas.) Il faut, de peur d'un nouvel
2i8 UNE ANNEE DE LA VIE
accident, éteindre cela tout à fait », dit-elle.
Elle prit en même temps le pot à l'eau, qui se trouva sous sa main, et le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumoient dans les coins de la cheminée. Aussitôt s'éleva une épaisse fumée qui, entrant à la fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit m'étouffer. Mes forces m'abandonnèrent, je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi. Je sortis promptement de la cheminée; la terreur fit place à l'étonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.
« Mademoiselle, dit enfin la marquise à Justine, en la fixant d'un œil courroucé , il n'y avoit personne chez vous ! » Et puis m'adressant un doux reproche: « Faublas 1 Faublas!» Justine se jeta aux genoux de sa maîtresse : « Ah ! Madame, je vous assure... — Quoi! Mademoiselle, vous osez encore!...» Pendant que la pauvre Justine tâchoit de fléchir et de persuader la marquise, je considérois avec attention la simple parure de celle-ci. Un seul jupon, mal attaché, couvroit négligemment des charmes que mon imagination auroit devinés, que mes yeux avoient vus, que ma mémoire me rappeloit. De longs cheveux noirs épars couvroient ses épaules d'albâtre, et retomboient mollement sur sa gorge entièrement découverte... Que ma maîtresse étoit belle!... j'oubliai la supposition de grossesse, et, saisissant une
main que je baisai : « Ma chère maman, les apparences sont souvent trompeuses. — Ah ! Faublas, à qui m'avez-vous sacrifiée? — A personne; un mot d'explication, et ma justification ne sera pas difficile. )) Justine voulut m' appuyer de son témoignage. «Vous êtes bien audacieuse, lui dit sa maîtresse... — Oui, vous avez raison, bien audacieuse », s'écria le marquis de B..., qui, lassé d'attendre sa femme, la venoit chercher.
La marquise souffle la lumière, me donne un baiser sur le front, et me dit tout bas : « Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un instant.» Elle élève la voix et s'adresse à Justine : «Mademoiselle, sortez, venez avec moi. Justine, qui connoît les êtres, ne fait qu'un saut; la marquise sort, repousse son mari qui alloit entrer, tire la porte, la ferme à double tour, retire la clef, et me voilà encore une fois en prison !
Pour cette fois, mon esclavage me parut supportable; un doux espoir au moins m'étoit permis. Mes comiques tribulations, si étrangement variées, prolongées si cruellement pendant la nuit entière, . alloient sans doute finir, et la marquise, bientôt revenue, ne pourroit me refuser le juste dédommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante idée ranima mon courage, je pris une chaise que j'adossai contre la porte, et, comme un chasseur à l'affût, j'attendis ma proie.
Bientôt j'entendis du bruit dans l'appartement des époux; on parloit vite, on parloit haut ; on disputoit avec aigreur. Je jugeai que la marquise, ne pouvant se débarrasser de son mari, avoit pris le parti de le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne réussît bientôt à l'impatienter assez pour l'obliger à quitter la place : il en arriva tout autrement. Après d'assez longs débats, la marquise accourut de sa chambre vers la mienne. «Voilà bien, disoitelle avec feu, la scène la plus scandaleuse! ne me suivez pas! Monsieur, gardez-vous de me suivre!»
Elle étoit déjà au bout du corridor, tout près de ma prison. Je ne sais si elle s'accrocha quelque part; mais le pied lui manqua, et elle tomba si rudement que la clef de ma chambre, s'étant échappée de sa main, vint rebondir contre ma porte. Mon amante infortunée jeta un cri terrible. Son mari, qui la suivoit de près, la releva; plusieurs femmes accoururent, on la ramena chez elle. Un moment après le marquis s'écria : « Elle est blessée! que mes gens se lèvent ! que le suisse ouvre les portes ! qu'on amène le premier chirurgien ! »
Oh! comme mon cœur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la marquise me causa d'inquiétude! qu'alors ilme parut douloureux d'être ainsi renfermé, de ne pouvoir apprendre si sa blessure étoit dangereuse, si ses jours n'étoient pas menacés! Mon impatience s'accrut par mes ré-
flexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident alloit causer, dans ces momens de trouble et d'agitation, Justine pourroit-elle quitter sa maîtresse ? songeroit-elle à me délivrer? Le temps étoit précieux, le jour commençoit à paroître. Si je parvenois à m'échapper, si je pouvois rentrer chez moi. Jasmin, le premier venu que j'enverrois à l'hôtel du marquis, me rapporteroit des nouvelles de sa femme. Il falloit donc tenter tous les moyens possibles de me procurer ma liberté. Le bruit de la porte cochère qu'on ouvrit avec fracas, m'annonçant qu'un des plus grands obstacles était levé, me donna l'espérance de pouvoir surmonter ceux qui me restoient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de tirer à moi, par-dessous la porte, la clef restée dans le corridor. Je voulus ensuite démonter la serrure en détachant les vis qui la fîxoient; mais elles étoient rivées en dehors.
J'examinois la serrure avec attention, je tâchois de l'ouvrir avec mon couteau, quand La Jeunesse, dont je reconnus la voix, me dit tout bas : « C'est toi, Justine ? je te croyois chez ta maîtresse. Ouvremoi donc. » L'occasion étoit trop belle pour la laisser échapper; je prends mon parti sur-le-champ, et, résolu de donner quelque chose au hasard, je déguise ma voix en la diminuant. Je contrefais de mon mieux celle de Justine, et, glissant, pour ainsi dire, les mots à travers la serrure, je réponds :
« C'est toi, La Jeunesse? dis-moi donc comment va ma maîtresse? — Ta maîtresse va bien, la peau est à peine écorchée : monsieur vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'étoit rien; mais comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc. — Je ne puis pas, mon bon ami; Madame m'a enfermée. — Bah! — Oui, tiens, la clef est par terre dans le corridor : cherche. »
La Jeunesse regarde et trouve la clef, il ouvre la porte et me regarde : «Ah! mon Dieu, c'est le diable! » dit-il. Je tente le passage, il m'adresse un grand coup de poing : je pare et je riposte. Le coup est si prompt, si heureux, que le coquin tombe à la renverse avec une balafre sur l'œil. Je saute par-dessus lui, je me précipite sur l'escalier; mon ennemi se relève et me poursuit. Plus agile que lui, parce que je ne suis pas éclopé, parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse rapidement la cour, et déjà j'ai franchi le seuil de la porte cochère, quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il désespère de m'atteindre, s'avise de crier de toutes ses forces : « Arrête ! au voleur ! »
J'avois enfilé une rue de traverse : la peur me donnoil des ailes. La Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, crioit encore ; mais tous étoient loin derrière moi. Je me croyois sauvé, lorsqu'au détour d'une rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent m'arrêta sur ma mine.
En effet, il étoit impossible d'en présenter une plus étrange. Tant de soins m'avoient occupé sur la fin de cette nuit qu'alors seulement je m'aperçus du grotesque équipage dans lequel je courois les rues. Une partie de mon habit brûlée, l'autre bariolée de suie, toute ma personne barbouillée de fumée, et enfin ma tête enterrée dans un bonnet de nuit de Justine : je ne m'étonnai plus qu'en me voyant La Jeunesse eût dit : « C'est le diable ! »
Malgré la surprise que me causoit à moi-même ce costume rembruni, j'assurai au sergent que j'étois un honnête homme. Il paroissoit peu disposé à m'en croire sur ma parole; et d'ailleurs La Jeunesse arriva sur ces entrefaites, avec sa séquelle essoufflée. Tous les valets m'environnèrent, et crièrent à tue-tête aux soldats qui me serroient : «Arrêtezle, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le à l'hôtel. » Je demandai qu'on me conduisît chez le commissaire du quartier : ma requête fut trouvée si juste qu'on y satisfit sur-le-champ.
Le commissaire attendoit un scellé; quand il sut qu'il ne s'agissoit que de recevoir une plainte, il parut mécontent d'avoir été réveillé si matin. « Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous? — Monsieur, je suis le chevalier de Faublas, votre très respectueux serviteur. — Ah! pardon. Monsieur. Où logez-vous? — Chez mon père, le baron de Faublas, rue de l'Université. — Que faites vous? —
Pas grand'chose, comme tant de jeunes gens de famille. — D'où sortez-vous? — Dispensez-moi de répondre à cette question-là. — Je ne le puis. D'où sortez-vous? — D'une cheminée. — Monsieur, voilà de mauvaises plaisanteries que vous pourriez payer cher. — Non, Monsieur, ce sont des vérités que mon habit prouve : regardez. — Où alliez-vous? — Me coucher. — Belles réponses! où est le plaignant?»
La Jeunesse se montra. « Mon ami, comment vous nommez-vous?» Je répondis pour lui : «La Jeunesse. — Monsieur,... de grâce, me ditl'homme de loi, je parle à ce garçon. {A La Jeunesse.) Où logez-vous, mon ami? — ^ Dans le cœur d'une des femmes de madame la marquise , répliquai-je aussitôt. — Monsieur, ce n'est pas vous que j'interroge. [A La Jeunesse.) Que faites-vous, mon ami? ■ — Il caresse les demoiselles dans les carrosses. »
Le commissaire frappa du pied; La Jeunesse me regarda d'un air interdit. Le pauvre garçon, troublé, ne savoit plus que répondre aux questions dont Paccabloit notre juge bourgeois. Il déposa cependant qu'il m'avoit trouvé enfermé chez Mlle Justine, dans une chambre de l'hôtel du marquis de B...; que je forçois une serrure, qu'en sortant je Vavois apostrophé, lui plaignant, d'un coup de poignet sur Vœil.
L'homme de loi, qui voyoit dans tout cela des
choses très graves, me pria de m'asseoir un moment; il parla bas à son clerc; quelques minutes après, je vis arriver le marquis de B...
[Il élève la voix en entrant.) On vient de m'avertir qu'un voleur... Ah! ah! c'est M. Duportail !
Le Commissaire.
Monsieur Duportail ! Ce n'est pas là le nom que monsieur nous a fait écrire.
Le Marquis, riant.
Pardon, Monsieur Duportail; mais je vous vois dans un état!... Comment?... Pourquoi?... Faublas, se penchant à l'oreille du marquis. Il m'est arrivé l'aventure la plus plaisante!... Je vous conterai cela,... mais ce n^est pas là le moment.
Le Marquis, le regardant beaucoup.
Oui,... oui,... mais comment diable arrive-t-il que vous vous trouviez chez moi dans cet équipage?
Le Commissaire.
Monsieur le marquis, je vais vous lire la déposition.
Faublas.
Inutile... [Bas au marquis.) Je vous conterai tout cela.
Le Marquis, le fixant d'un air incertain. Oui, oui; mais voyons la déposition.
Vie du Chevalier de Faublas. II. 29
Le commissaire alloit la lire; je tirai le marquis dans un coin de l'étude, et, affectant de lui parier bas : « Tirez-moi d'ici promptement, lui dis-je. Vous savez comme mon père me gêne; s'il apprenoit jamais!... si le commissaire s'avisoit de l'envoyer chercher ! »
Le Marquis, haut.
Il est donc enfin revenu de Russie, monsieur votre père?
Faublas.
Oui.
Le Marquis.
Parbleu! c'est un homme bien singulier; il est introuvable, et vous aussi. J'ai été vingt fois à l'Arsenal!...
Le Commissaire.
Mais monsieur ne demeure pas à l'Arsenal.
Le Marquis.
M. Duportail ne demeure pas à l'Arsenal?
Le Commissaire.
Monsieur ne se nomme pas Duportail.
Le Marquis.
Ne se nomme pas Duportail?... En voilà bien d'une autre !
Le Commissaire.
PJez, Monsieur, riez tant qu'il vous plaira; mais monsieur nous a déclaré demeurer rue de l'Université, et s'appeler Faublas.
Le Marc^uis, reculant tout étonné.
Hein?... quoi?... comment?... qui parle de Faublas ?
Faublas, à l'oreille du marquis.
Chut! chut ! j'ai donné ce nom-là, parce qu'il est fort désagréable de décliner le sien chez un commissaire.
Le MAftQUis.
Je comprends!... Comment se porte mademoiselle votre sœur, Monsieur?
Faublas, d'un ton triste.
Assez bien.
Le Marq^uis.
Un jour que je vous rencontrai à l'Opéra, vous me dites que vous ne connoissiez pas ce M. de Faublas.
Faublas.
Ah! c'est que vous me parliez du fils!... .qui est un mauvais sujet... Mais le père!... brave gentilhomme !
Le Marquis.
Ah çà ! dites -moi' donc par quel hasard mes gens vous ont poursuivi...
Le Commissaire.
Monsieur le marquis, écoutez la déposition, elle est sérieuse.
Le Marquis.
Eh bien! voyons : lisez, j'écoute.
Faublas, au marquis.
Monsieur, le temps se passe.
Le Marquis. Cela ne sera pas bien long.
Faublas.
Mais je vous raconterai tout cela.
Le Marquis.
Sans doute; mais voyons ce que mes gens ont déposé... Vous pouvez être tranquille; je sais bien que vous n'êtes pas un voleur.
Le commissaire lut la déposition tout entière; le marquis fit rentrer La Jeunesse, resté dans la cour avec les autres domestiques. La Jeunesse confirma tout ce qu'il avoit dit, et entra dans de nouveaux détails, bien propres à éclaircir les faits que je ne pouvois nier.
Le Marquis.
Monsieur étoit enfermé dans la chambre de Justine!... Mais comment, diable! J'y suis entré, et je ne l'y ai pas vu !
Faublas.
Preuve que je n'y étois pas. Monsieur le marquis.
Le Marquis.
Mais ma femme y est entrée aussi, elle y est même restée assez longtemps. Monsieur, elle ne vous a pas vu non plus, ma femme.
Faublas.
Autre preuve que je n'y étois pas!... [Au commissaire.] Monsieur, vous voyez combien est vague l'accusation dont on me charge; trouvez bon que je me retire.
Le Commissaire.
Non pas, Monsieur, non pas. Sentinelle, barrez la porte.
Faublas.
Quoi ! Monsieur, vous pourriez...
Le Commissaire.
J'en suis bien fâché, Monsieur; mais vous entrez dans un hôtel, on ne sait comment ni par où; on vous trouve enfermé dans la chambre d'une demoiselle... Cela n'est pas clair... Moi, je vois qu'on pourroit rendre plainte en séduction.
Faublas.
Juge de paix, recevez les dépositions, écoutez les témoins, attendez les preuves, et, toujours fidèle au vœu de la loi, rejetez surtout les perfides probabilités. Ce que vous appelez une conjecture n'est jamais qu'une incertitude, surtout quand il y va de l'honneur, je ne dis pas d'un noble, mais d'un citoyen, d'un homme, quel qu'il soit. Le Marquis.
Permettez... Monsieur, où avez-vous connu Justine?
23o UNE ANNEE DE LA VIE
Faublas.
Monsieur, je pourrois me dispenser de répondre à cela; cependant je veux bien vous donner une preuve de ma complais.ance. J'ai connu Justine en même temps qu'une certaine femme Dutour, dont elle étoit l'amie, et qui servoit ma sœur. Le Marquis, d\in air satisfait.
Oui, qui servoit Mlle Duportail.
Faublas.
Oui, Monsieur.
Le Commissaire, avec humeur.
Si mademoiselle votre sœur se nomme Duportail, vous vous nommez Duportail aussi. Pourquoi faites-vous de fausses déclarations?
Le Marquis.
Il n'y a pas grand mal à cela; je sais pourquoi, moi, je sais pourquoi. Laissez, Monsieur, laissez sur votre procès-verbal ce nom de Faublas... (// vint à moi.) Je ne veux pas vous compromettre; mais dites-moi amiablement ce que vous êtes venu faire chez moi.
Faublas.
Quoi! uous ne devinez pas? J*ai connu Justine à cause de ma sœur; on m'a trouvé dans la chambre de Justine : cette petite est si jolie... Le Marquis.
Ah ! petit libertin, vous avez passé la nuit avec elle! La marquise seroit bien contente, si elle sa-
voit que le frère d'une de ses bonnes amies vient débaucher ses femmes!... Ah çà ! mais, quand le feu a pris chez Justine...
Faublas, Nous étions fatigués, nous dormions.
Le Marquis, en riant.
Vous avez dû avoir une belle peur, quand j'ai frappé à votre porte.
Faublas.
Vous n'en avez pas d'idée.
Le Marquis.
Mais nous ne vous avons pas vu, où diable vous étiez-vous caché?
Faublas.
Dans la cheminée.
Le Marquis.
Mais ma femme retournoit dans la chambre de Justine... Alors elle vous auroit vu, Faublas.
Point du tout, je l'entendois \ emr, ]e regrimpois dans la cheminée.
Le Marquis.
Et vous faisiez bien. Oh! ma femme ne peut soutîrir chez elle le plus petit désordre. Ce n'est pas qu'elle soit moins indulgente qu'une autre; mais écoutez donc, une femme honnête ne veut pas être compromise. Qu'on fasse tout ce qu'on voudra, pourvu que ce ne soit pas chez elle; elle
n'y trouve pas à redire. Et même, sur cet article, elle pousse quelquefois l'indifférence trop loin; quelquefois elle excuse dans ses amies des foiblesses... Monsieur, mademoiselle votre sœur estelle encore à Soissons?
Faublas, paraissant hésiter.
Oui, Monsieur.
Le Marquis.
Quoi! vraiment! toujours dans ce couvent?
Faublas, jouant Vemharras.
Oui, Monsieur,... oui... Pourquoi non?
Le Marquis.
Je vous demande cela parce que quelqu'un m'a dit l'avoir rencontrée dans les environs de Paris.
Faublas.
Dans les environs de Paris!... Ce quelqu'un-là s'est trompé, Monsieur, ce n'étoit sûrement pas ma sœur... Mais, Monsieur le marquis, tout est fini, je pense; allons-nous-en.
Le Commissaire.
Monsieur, tout n'est pas fini, j'attends quelqu'un.
Ce quelqu'un entra au moment même : c'étoit mon père. L'homme de loi lui dit : « A qui ai-je l'honneur de parler, Monsieur? »
Le Baron de Faublas.
Monsieur, je suis le baron de Faublas.
Le Commissaire.
En ce cas, Monsieur, j'ai mille excuses à vous faire. Je vous avois fait avertir, parce que ce jeune homme, chargé d'une accusation assez grave, avoit pris votre nom et se disoit votre fils; mais sa déclaration étoit fausse. Je suis fâché qu'on vous ait dérangé.
Le Marquis, au commissaire.
Comment! sa déclaration étoit fausse? Mais ne vous ai-je pas prié, Monsieur, de laisser ce nom de Faublas sur votre procès-verbal? [Tout bas au chevalier.) Vous ne sentez donc pas les conséquences de cela, vous? Si une fois ce commissaire écrit votre véritable nom , il enverra chercher votre véritable père, et cela fera une scène... Priez ce monsieur de Faublas de vous laisser son nom, cela finira tout.
Le Chevalier de Faublas, au marquis.
Je n'ose.
Le Marquis.
Je vais lui dire, moi!... (Au baron.) Dites qu'il est votre fils.
Cependant le baron, stupéfait de tout ce qu'il voyoit,regardoit tour à tour le commissaire, le marquis et moi. « Monsieur, répondit-il enfin au juge
attentif, vos soins ne sont pas perdus, ma peine n'est pas inutile. Dans l'état où je vois ce jeune homme, je devrois peut-être le méconnoître; mais le lieu même où je le trouve sollicite mon indulgence pour lui. Je le connois sensible et fier; s'il a fait quelque sottise, un interrogatoire ici l'en a sans doute assez puni... Monsieur, ce jeune homme vous a dit son véritable nom, il est mon fils. » Le Marquis, au baron.
Bien! très bien !
Le Commissaire.
Mais je n'entends plus rien à cela; je vais envoyer chercher ce M. Duportail.
Le Marquis, au chevalier.
Il n'entend plus rien à cela? je crois bien. Le Baron, avec fierté au commissaire.
Monsieur, quand je dis qu'il est mon fils. Le Marquis, au baron, le tirant par son habit. A merveille. {Au chevalier.) Il joue son rôle à merveille.
Le Chevalier, au marquis.
Oh ! le baron est un homme d'esprit; et puis il a de grands torts à réparer envers nous. Le Commissaire, au baron.
Monsieur, tout cela est fort bon; mais il j a une plainte.
Le Marquis crie de toutes ses forces.
Je m'en désiste.
Le Commissaire, au marquis.
Cela ne suffit pas, Monsieur, l'affaire est d'une nature... Le ministère public est intéressé. Le Baron, avec violence.
Le ministère public intéressé!... De quoi s'agitil donc?
Le Marquis.
Bah! d'une misère,... d'une intrigue d'amoureux.
Le Commissaire.
Une intrigue d'amoureux !
Le Marquis, au commissaire. Eh! oui. Monsieur! une aventure galante.
[Au baron.) Ce n'est pas autre chose qu'une aventure galante, je vous le certifie, moi!
Le Commissaire, au marquis.
Monsieur, il y a fausse déclaration, effraction, sévices, séduction.
Le Baron, avec le plus grand emportement. Cela n'est pas possible; qui dit cela? qui ose attaquer ainsi l'honneur de mon fils et de ma maison?
Le Marquis, au chevalier.
Ah! mais comme il joue donc son rôle! cela n'est pas concevable... (Au père.) Allez, Monsieur, Iranquillisez-vous, il ne s'agit que d'un rendezvous galant. Monsieur votre fils a couché avec
une des femmes de ma maison, et pour se sauver il a rossé un de mes laquais, voilà tout. Le Baron, au commissaire.
Monsieur, vous savez mon nom, ma demeure; vous trouverez bon que j'emmène mon fils, en vous répondant de lui.
Le Marquis.
Oui, et moi aussi j'en réponds. {Au chevalier.) Ah! c'est qu'il ne faut pas perdre la tête ! Le Commissaire.
Messieurs, vous serez tenus de le représenter en temps et lieu, même par corps.
Le Baron.
Ah ! même par corps ?
Le Marquis.
Oui, par corps, par corps; allons-nous-en.
Nous sortîmes tous trois. « Ah! Monsieur, dit alors le marquis à mon père; ah! Monsieur, comme vous jouez la comédie ! Que de naturel! que de vérité! vous donneriez des leçons à ceux qui s'en mêlent! (// s'adressa à moi.) L'avez-vous entendu, quand il s'est écrié : « Qui ose ainsi « attaquer l'honneur de mon fils?... » De son fils! il me l'auroit persuadé à moi-même, qui sais si bien ce qui en est. »
Tandis que le marquis parloit, le baron le regardoit d'un air qui m'auroit beaucoup amusé, si
je n'avois pas connu l'extrême vivacité de mon père. Je tremblois que les bizarres complimens dont M. de B... l'accabloit n'échauffassent sa bile; il se contint. Sa voiture l'attendoit à la porte. « Point de façons, me dit-il, montez le premier. » Le marquis voulut me retenir. « Eh bien ! continua le baron, allez-vous causer dans la rue, fait comme vous êtes? » Je m'élançai dans le carrosse; le baron s'y plaça près de moi : nous saluâmes poliment le marquis ; mais nous le laissâmes retourner chez lui à pied.
Mon père dit alors : « Pourquoi voulez-vous absolument passer des nuits hors de l'hôtel? Les journées ne sont-elles pas assez longues? Voyez à quels dangers vous expose votre indocilité! w Je m'excusai de mon mieux. « Votre santé que vous détruisez] poursuivit le baron. — Ah! mon père, jamais reproche ne fut moins mérité; si vous saviez comme j'ai été sage cette nuit! — Mon fils, croyez-vous parler encore au marquis de B...? — Assurément non, mon père; mais je vous assure que je pourrois passer dans l'année trois cent soixante-cinq nuits comme la dernière, sans que ma santé en souiîrît la moindre altération; et si vous me permettiez de vous faire le détail... — Non, mon ami, gardez cela pour M. de Rosambert. » Le baron ajouta : « Adélaïde, M. Duportail, vous et moi, nous sommes invités pour demain
à dîner chez M. le duc de***, à l'entrée du boulevard Saint-Honoré. Si le temps change, s'il fait beau, nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de promenade dans les Tuileries; moi, je monterai un instant au château : j'ai à parler à M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela, je vous prie, et soyez prêt de bonne heure. »
Justine étoit chez moi quand j'y arrivai. La marquise avoit ressenti de mortelles inquiétudes en apprenant qu'un voleur, caché dans la chambre de Justine , avoit été arrêté et conduit chez un commissaire, où M. de B... s'étoit aussitôt transporté. Elle avoit chargé sa femme de chambre, non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de me prier de l'instruire exactement d'une rencontre dont les suites pouvoient être sérieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avois sacrifiée pour sauver sa maîtresse. « Je sens bien, me dit-elle, que cela ne pouvoit se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me chasse; et madame, déjà fâchée contre moi, saisira peut-être avec plaisir cette occasion de me renvoyer. » Je consolai la pauvre fille en l'assurant que je lui trouverois une place, et que, dans tous les cas, je ne l'abandonnerois pas.
Dès que Justine fut partie je changeai d'habits, je me débarbouillai, et je courus chez Rosambert,
à qui je racontai les joyeux accidens de la nuit passée. Je lui dis ensuite que, s'il vouloit voir Adélaïde, il se trouvât le lendemain aux Tuileries, dans l'allée qu'on appelle Vallée du Printemps. Le comte me promit qu'il y seroit avant midi.
ANS l'après-dîner je reçus une visite de Derneval , qui m'annonça que la nuit du lendemain nous verroit au couvent, quelque temps qu'il fît. « Mon cher Faublas, ajouta-t-il, nous allons nous séparer! — Comment? — Les affaires qui me retenoient ici sont terminées ; tout est préparé pour la grande entreprise que je médite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de demain j'enlève Dorothée. — Ah ! Derneval, et comment verrai-je ma Sophie quand vous nous aurez, abandonnés ? — N'avez-vous pas votre pavillon? — Mais la grille du jardin? — Vraiment vous avez raison, je n'y songeois pas. — Derneval, pourriez-vous livrer au désespoir votre ami et l'ami de votre amante? — Non, Chevalier, non, je parlerai à Dorothée, nous ne partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le faut, je différerai d'un jour l'exécution de mes projets. »
Derneval me laissa livré à des réflexions cruelles, qui m'agitèrent toute la soirée et toute la nuit suivante. « Il part, me disois-je, il part avec ce qu'il
RECONNAISSANCE DE DORLISKA ( FaublraG, T;^ partie, 6 )
aime! et moi je reste, et peut-être ne verrai-je plus ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir cette grille? osera-t-elle venir seule au jardin? Et puis renlèvement de Dorothée ne fera-t-il pas dans ce couvent un éclat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages précautions pour empêcher qu'à l'avenir un pareil attentat ne se renouvelle ? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gardé qu'auparavant? Ah! ma jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois à travers les jalousies de mon pavillon. Ah! Derneval! ah! Dorothée! vous nous abandonnez! est-ce là ce que vous nous aviez promis?... » C'est ainsi que, ne prévoyant pas les grands événemens qui se préparoient, je reprochois à Derneval son départ précipité, que bientôt j'allois désirer plus ardemment que lui.
Il y eut encore cette nuit un brouillard épais, qui tomba au lever du soleil. Le baron, plus tôt éveillé qu'à l'ordinaire, trouva que le temps étoit humide et froid. Il ne savoit s'il iroit chercher Adélaïde, il craignoit que sa chère fille ne s'enrhumât. J'observai à mon père que le soleil alloit échauffer l'air, et qu'aucune journée de l'automne ne seroit plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de mon avis : nous allâmes tous trois chercher ma sœur à son couvent, et bientôt nous descendîmes aux Tuileries. Le baron ordonna à ses gens d'aller nous attendre au Pont-Tournant. Vie du Chevalier de Faublas. If. 3i
« Je monte, nous dit-il, chez M. de Saint-Luc, promenez-vous — Dans l'allée du Printemps, mon
père ? — Oui. Je suis à vous tout à l'heure. »
Nous fîmes plusieurs tours d'allée : Rosambert parut enfin; il remercia le hasard qui lui procuroit une aussi heureuse rencontre. Il fit à Adélaïde tous les complimens qu'elle méritoit, et pendant jun quart d'heure il s'occupa tellement de la sœur que le frère étoit oublié. Cependant je faisois mille efforts pour m'attirer son attention. Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaçoient mes amours, je le pris par le bras, et le priai de m'accorder un moment. Il daigna enfin m'entendre : nous doublâmes le pas sans nous en apercevoir. Ma sœur, qui ne pouvoit régler sa marche sur la nôtre, resta derrière, accompagnée seulement de M. Duportail. Nous ne songeâmes à revenir sur nos pas que quand nous fûmes au bout de l'allée. En nous retournant, nous vîmes Adélaïde fort loin de nous, au milieu de trois hommes : nous nous hâtâmes d'approcher. A quelque distance nous reconnûmes dans les deux nouveaux venus mon père et M. de B...; ils se parloient avec chaleur. « Courons vite, me dit Rosambert, il se fait là-bas quelque quiproquo. » Au moment où nous arrivâmes, le marquis disoit à mon père :
« De quoi vous mêlez-vous, Monsieur? »
Le Baron de Faublas.
De quoi je me mêle! Connoissez-vous celle que vous insultez?
Le Marquis.
Si je connois M^e Duportail !
Le Baron, avec emportement.
Ce n'est pas M^'e Duportail, Monsieur, c'est ma fille. M. Duportail n'a pas d'enfans.
Le Marquis, très vivement.
M. Duportail n'a pas d'enfans! et qui est-ce donc qui a couché avec ma femme?
Le Baron.
Que m'importe?
Le Marquis.
Il m'importe à moi, et je sais bien que c'est Mlle Duportail que voilà... [en montrant ma sœur). Elle est un peu changée, par la raison que je disois tout à l'heure.
Le Baron, furieux.
Par la raison que vous disiez tout à l'heure ! Vous osez répéter I... Morbleu! Monsieur, mettez un habit d'amazone à cet étourdi [en montrant le chevalier de Faublas), et la demoiselle Duportail que vous avez vue, vous la verrez encore.
Le Marquis , regardant le chevalier d'un air stupéfait.
Se pourroit-il?
Cependant M. Duportail et Rosambert partageoient leur attention entre Adélaïde, qui paroissoit prête à pleurer, et le baron, dont leurs représentations ne pouvoient modérer la fureur.
Le Chevalier de Faublas s'approche du baron.
De grâce, mon père!
Le Marquis, regardant toujours le chevalier.
Son pè
re
Le Baron lance un regard terrible à son fils.
Taisez-vous, Monsieur; savez-vous ce qu'on dit à votre sœur? J'arrive au moment où on la félicite de ce qu'elle est accouchée avant terme et de ce qu'il n'y paroît guère. Morbleu ! déguisez-vous en femme, attrapez des sots, mais ne compromettez pas votre sœur.
Le Marquis regarde le chevalier avec la plus grande attention.
Plus je l'examine... (// lui fait un geste menaçant, et court à M. Duportail.) Si tu n'es pas un lâche, réponds-moi. [En montrant Adélaïde.) Cette demoiselle est-elle ta fille? [En montrant le chevalier.) Est-ce ce jeune homme que j'ai vu chez toi en habit d'amazone ?
M. Duportail, avec le plus grand sang-froid.
Monsieur, vous ne savez pas que ma naissance est au moins égale à la vôtre; mais je suis trop heureux de pouvoir conserver sur vous quelque
avantage. Je me souviendrai des égards que se doivent encore des gentilshommes quand ils deviennent ennemis, Monsieur : je ne vous tutoierai pas; quant à vos questions, je voudrois bien n'être pas obligé d'y répondre... Marquis, cette demoiselle n'est pas ma fille; c'est ce jeune homme que vous avez vu chez moi en habit d'amazone.
M. de B... garda quelque temps un morne silence; il vint à moi, il prit ma main, qu'il serra fortement :• d'un coup d'œil je lui fis comprendre que je l'entendois. Mon père aperçut ces signes meurtriers, car je l'entendis qui se disoit tout bas : « Ne pourrai-je jamais maîtriser mes premiers transports ? Colère aveugle ! funeste emportement ! si tu allois me coijter mon fils! — Tu m'as indignement joué, me dit le marquis en baissant la voix. Demain, à cinq heures du matin, trouve-toi à h Porte Maillot. Je n'ai pas à me plaindre de ton père; mais Duportail et Rosambert sont tes complices : dis-leur que j'emmènerai deux de mes parens pour les punir. Adieu. Tu verras si je sais me venger. »
A ces mots il s'éloigna. Nous étions environnés d'une foule de gens que le bruit de notre querelle avoit attirés. Adélaïde, étonnée et tremblante, se soutenoit à peine; nous gagnâmes, aussi vite que sa foiblesse put nous le permettre, le Pont-Tournant où deux voitures nous attendoient. Le baron
monta dans la nôtre avec ma sœur; Rosambert nous reçut, M. Duportail et moi, dans la sienne; et, pour échapper à la foule qui nous suivoit, les cochers eurent ordre de nous mener ventre à terre, et de ne regagner l'hôtel du baron qu'après avoir fait de longs détours.
M. Duportail nous dit alors : « Messieurs, pourquoi faut-il que vous nous ayez quittés? vous étiez à peine à trente pas, quand M. de B... nous a abordés. Il m'a accablé de politesses, et a fait mille questions à mademoiselle votre sœur, qui ne savoit que répondre. Je vous assure que moimême je comprenois peu de chose aux discours qu'il lui tenoit. J'espérois que vous alliez revenir et m'aider à sortir de l'embarras dans lequel je me trouvois. M. de B..., qui déjà m'avoit félicité vingt fois du retour de ma fille et de la bonne santé dont elle paroissoit jouir, M. de B... s'est adressé à mademoiselle votre sœur : « D'honneur, Mademoiselle, vous vous portez fort bien; je vous trouve peu changée. » Ici le marquis a baissé la voix; mais, comme je n'étois pas sans inquiétude, j'ai prêté l'oreille. « Cela est étonnant, a-t-il dit, car, si je calcule bien, vous êtes accouchée avant terme. » M^^e de Faublas a fait un cri; je me suis écrié avec indignation : «Accouchée avant terme! Monsieur, vous osez!... » Malheureusement le baron étoit déjà derrière nous; tout à coup il s'est
jeté entre sa fille et le marquis, et d'un ton furieux il a dit à celui-ci : « Qu'appelez-vous accouchée « avant terme? vous me ferez raison de cet inso- « lent propos. »
« Messieurs, vous savez à peu près le reste, et cette cruelle scène, ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites fâcheuses. — Oui, Monsieur, oui sans doute, elle en aura. Demain, à cincj heures du matin, M. de B..., accompagné de deux de ses parens, nous attendra tous trois à la Porte Maillot. — Encore un duel ! encore du sang! s'écria Rosambert. — Voyez, Faublas, me dit M. Duportail; voyez quels sont les fruits d'une passion criminelle ! Demain six braves hommes vont s'égorger à cause de la marquise de B...! Demain, quel que soit l'événement du combat, monsieur le comte et moi, nous serons punis d'avoir participé à vos égaremens; nous en serons punis, car, tout guerrier que je suis, je l'ai cent fois éprouvé, il est bien cruel de ne sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M. de Rosambert et moi, nous allons bientôt verser le sang de deux hommes que nous ne connoissons peut-être pas, qui jamais ne nous ont fait le moindre mal... — Ah! Monsieur, je suis plus à plaindre que vous; je me bats avec le marquis, avec le marquis, à qui j'ai fait tout le mal possible!... — Il est fort singulier, interrompit Ro-
sambert, que, dans cette affaire-ci, je soutienne votre querelle! il est fort singulier que je me batte pour vous parce que vous m'avez soufflé ma maîtresse... Mais, Messieurs, trêve de réflexions, s'il vous plaît, nous n'avons pas de temps à perdre. Demain, à six heures du matin, si nous ne sommes pas morts, il faudra que nous sortions du royaume.
— François, s'écria M. Duportail, vous qui m'avez donné l'hospitalité, je ne vous quitterai donc qu'après avoir transgressé la plus sage de vos lois!
— Messieurs, poursuivit Rosambert, où nous retirerons-nous? » Je répondis vivement : « En Allemagne. — Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous dit M, Duportail. — En Allemagne, soit », répliqua le comte.
Nous arrivâmes à l'hôtel. Adélaïde et le baron montoient déjà le grand escalier : M. Duportail courut à eux, croyant que j'allois le suivre. Je dis adieu à Rosambert. « Comment ! où allez-vous donc? — Chez Derneval. Mon ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige, songez à assurer notre fuite. — Mais ne vous verra-t-on pas dans la soirée?... — Je ne puis répondre de rien; peut-être ne serai-je ici que demain à quatre heures du matin. » Je m'éloignai au moment où M. Duportail revenoit sur ses pas pour me chercher.
J'entrai chez Derneval d'un air si effaré que d'abord il me demanda quel malheur m'étoit arrivé.
(c Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur; demain je meurs, ou Sophie quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle vous devez enlever Dorothée emporte aussi M'^^ de Pontis. y) Derneval ne fut pas médiocrement surpris; nous nous occupâmes le reste de la journée des préparatifs de toute espèce que nécessitoit notre grande entreprise. J'aurois pu, dans la soirée, passer un moment à l'hôtel; mais je craignis que le baron ne m'y retînt. Un peu avant minuit je cachai mon épée sous un ample manteau; Derneval prit la même précaution. Nous sortîmes accompagnés de trois domestiques dont mon ami me garantissoit la bravoure et la fidélité. Arrivés sous les murs du couvent, nous jetâmes dans le jardin un gros paquet qui contenoit tout ce qu'il faut pour habiller deux hommes de la tête aux pieds ; et, dès que notre échelle de corde fut attachée, nous ordonnâmes à deux de nos domestiques de faire sentinelle à quelque distance, et au troisième, de s'en aller pour nous amener notre chaise de poste à quatre heures précises.
Nous descendîmes au jardin : Derneval et Dorothée me laissèrent sous l'allée couverte avec ma jolie cousine. Nous allâmes nous asseoir au pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardois Sophie sans lui rien dire , et j'arrosois ses mains de mes larmes.
25o UNE ANNEE DE LA VIE
« Que signifie donc ce silence ? me dit-elle. Que veulent dire ces pleurs? — Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs affreux. Ne sais-tu pas que Dorothée nous quitte? — Oui, mais son départ est différé d'un jour, à cause de nous. — Non, ma Sophie, non, son départ n'est pas différé, Derneval l'emmène cette nuit. — Cette nuit! — Oui, je ne puis te voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin : nous voilà séparés pour jamais. Ma Sophie, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble. — La dernière ! s'écria-t-elle d'un ton douloureux. — Oui, la dernière : Dorothée nous quitte, Dorothée t'abandonne; elle sacrifie tout à sa tendresse pour Derneval 1 Derneval est plus heureux que moi ! — Ah! mon ami, pouvez-vous désirer un bonheur qui me coûteroit le mien? — Sophie! voici la dernière nuit que nous ayons à passer ensemble ! — Mon ami, passons-la de manière que nous n'ayons aucun reproche à nous faire demain. — Demain ! demain nous gémirons séparés ! et cependant Derneval et Dorothée seront sur la route de l'Allemagne. — De l'Allemagne!... Ils vont en Allemagne ? — Oui, ma bien-aimée. — Ils vont en Allemagne!... Eh bien, mon cher Faublas, nous irons bientôt les rejoindre; M"ie Munich m'assure que le baron de Gorlitz ne tardera pas à me venir chercher. — Le baron de Gorlitz arrivera trop
DU CHEVALIER DE FAUBLAS aSi
tard. — Pourquoi trop tard ? — Il arrivera trop tard, ma bien-aimée ! — De grâce, expliquezvous. — Sophie, le départ de Dorothée est le moindre malheur dont nos amours soient menacés. — Mais apprenez-moi donc... Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu'à l'arrivée du comte de Gorlitz vous iriez vous jeter à ses pieds pour lui demander sa fille? — En vain le baron de Gorlitz me l'accorderoit-il, si mon père ne veut pas consentir à cet hymen. — Mais votre père l'approuvera dès que le mien... — Sophie, je ne dois pas vous abuser; mon père me destine une autre femme. — Une autre femme ! et c'est vous qui me l'annoncez! cruel! je vous entends trop bien!... je suis sacrifiée! je suis sacrifiée! — Non, ma Sophie, non, rassure-toi. Je te renouvelle ici mes sermens mille fois répétés; jamais une autre ne portera le nom de mon épouse; mais, si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que toi. — Moi ! — Oui, cet hymen si désiré, tu n'as pas voulu le rendre nécessaire. — Je ne vous entends pas. — Ah ! si depuis trois mois, moins rebelle aux vœux de ton amant... — Mon cher Faublas, que me dites-vous ? — J'aurois présenté ma Sophie au baron de Faublas, je lui aurois dit : « Elle a reçu « ma foi; nos sermens sont écrits dans le ciel : j'ai « séduit sa foible jeunesse, il ne lui manque que le « titre de mon épouse... » — Qili ? moi!... Fau-
blas ! j'aurois acheté par mon déshonneur... — Par ton déshonneur ! tu ne m'aimes donc guère, puisque tu te croiras déshonorée de m'appartenir !... Cruelle! qu'attends-tu donc pour couronner l'amour le plus tendre? Nous allons être séparés! bientôt on te conduira dans une terre étrangère, loin de ton amant désolé ! Sophie, ouvre les jeux sur les dangers qui nous menacent : tu peux les prévenir, tu peux t'unir à moi par des liens indissolubles et sacrés ; daigne , ma tendre amie , daigne... — Non, non, jamais je n'y consentirai ; jamais. »
Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Désespéré d'une résistance opiniâtre qui ne me laissoit aucun espoir, je me livrai à toute ma douleur. « Vos sanglots me déchirent le cœur, me dit Sophie, mais qu'exigez-vous de moi? — Je n'exige plus rien. — Dans quel accablement je vous vois plongé, mon ami, mon bon ami! (Elle serra mes mains dans les siennes.) — Sophie ! jamais douleur ne fut plus profonde et plus juste. Sophie, les heures s'écoulent, le jour paroîtra trop tôt, et, je vous le répète, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble. — O ciel ! de quel ton il me parle ! quel sombre désespoir respire dans toute sa personne !... O mon ami! que vos larmes paroissent douloureuses ! (Elle les essuyoit avec son mouchoir.) — Elles sont cruelles...
Elles annoncent la mort. — Dans quel funeste égarement!... — Ma bien-aimée, mon âme est dévorée d'un noir chagrin ; mais ne croyez pas que ma raison s'altère. Sophie, je pleure maintenant, bientôt vous pleurerez aussi, bientôt une affreuse nouvelle, répandue dans toute la ville, pénétrera jusque dans cette enceinte, et vos tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant. — Cruel! vous pourriez attenter à votre vie? — Non, ce ne sera pas de ma main que partira le coup mortel... Sophie ! si ma vie vous étoit chère,
je la défendrois contre le marquis de B —
Grand Dieu ! vous allez vous battre ! »
Elle tomba en foiblesse , je lui prodiguai les soins que sa situation exigeoit; mais, dès qu'elle commença à reprendre ses esprits, je profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientôt m'assura la victoire.
Dernier combat de la pudeur vaincue, premier triomphe de l'amour récompensé, moment de la possession, moment de volupté suprême! le plus éloquent des écrivains a consacré vos délices dans un ouvrage immortel' : il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi bien.
Quatre heures et les matines venoient de son-
I . Tout le monde sent qu'il est ici question de la NoU' velle Héloïse.
ner, quand Derneval s'avança sous l'allée couverte. Je courus au-devant de lui: il me dit que la chaise de poste étoit arrivée ; que Dorothée, obligée de le quitter pour une demi-heure, rentreroit bientôt au jardin, et ne mettroit pas beaucoup de temps à changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de s'éloigner. « Ma Sophie est à moi, lui dis-je, il faut maintenant que je la détermine à partir. » Je retournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'homme que j'avois apportés pour elle, je la conjurai de s'en vêtir et de laisser les siens. « Comment ? pourquoi ? — Derneval et Dorothée partent pour l'Allemagne, ton cœur ne te dit-il pas que nous partons avec eux? — Moi ! je donnerois à mon père l'affreux chagrin... Hélas! ne suis-je donc assez coupable? — Écoute-moi, ma Sophie. — Non, je ne veux pas vous écouter; non, cruel, vous m'avez perdue! Mon déshonneur étoit préparé... (Elle se jeta dans mes bras.) Faublas, maintenant tu peux tout sur ton épouse; mais prends pitié d'elle ! ah ! n'abuse point de tes droits ! ah ! ne rends pas son déshonneur public ! — O ma chère Sophie! je voudrois t'épargner des alarmes cruelles; mais tu me forces à te rappeler que le marquis... — Hélas! — Ne tremble plus pour des jours auxquels les tiens sont attachés; ton époux sera victorieux, ton époux... La famille entière du marquis, il la défieroit maintenant !
Mais tu ne connois pas les lois du royaume, Sophie : si après avoir vaincu mon ennemi je reste ici, je suis exposé à perdre la tête sur un échafaud. — Ah! malheureuse! où suis-je? qu'ai-je fait? — Sophie, il faut partir : nous irons en Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser à ton amant, et mon père confirmera mon bonheur... Ma chère Sophie, souffre que ton époux t'habille. »
Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entièrement travestie. Dorothée vient nous joindre; Derneval, impatient, me représente qu'il ne faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire à la Porte Maillot.
« Quoi ! nous ne partons pas tous quatre ensemble ? s'écrie Sophie. — Ma bien-aimée, l'honneur m'appelle ; je te laisse avec Dorothée, je te remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera guère qu'une poste sur moi; il doit m'attendre à Meaux : dans deux heures je vous rejoins. » Sophie se jette dans mes bras. « Je ne vous quitte pas! je ne vous quitte pas! » Derneval frappe du pied, a Le brouillard nous favorise encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici. » Je m'arrache des bras de Sophie, et Faublas ! si vous me quittez, je ne partirai pas. — Eh bien, Sophie, je ne te quitterai pas, hâtons-nous de sortir d'ici. »
a56 UNE ANNEE DE LA VIE
Derneval avoit prévu que nos deux amies auroient trop de peine à escalader le mur avec des échelles de cordes, il s'étoit pourvu de deux courtes échelles de bois. Dorothée, depuis longtemps préparée à son enlèvement, fut bientôt dans la rue ; mais Sophie seroit tombée vingt fois si je ne l'avois suivie de près. Arrivée à la chaise de poste, elle voulut m'y voir monter le premier. « Mais, Sophie, l'honneur m'appelle! — L'honneur! eh ! ne vous ai-je pas sacrifié le mien? Ingrat que vous êtes ! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas ! je ne veux pas que vous vous battiez ! »
Voilà ce qu'elle me disoit, quand j'entendis sonner cinq heures. Jamais situation ne fut plus cruelle que la mienne ! Dans mon désespoir, je tire mon épée pour m'en frapper. Derneval m'arrête. Sophie, tremblante, s'écrie : « Eh bien ! je vous obéis, je pars ! » Tandis qu'on la place près de Dorothée, je dis à Derneval : « Il est cinq heures: s'il faut que je m'en aille à pied, j'arrive trop tard, je suis déshonoré. Je vais démonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il pourra à l'hôtel, où je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le cheval que sans doute on a préparé pour moi.» Sophie, presque mourante, se penche à la portière. « Mon ami, me ditelle; ah! du moins, menez-moi sur le champ de bataille. — Mes chers amis ! ma Sophie ! dans
deux heures je vous rejoins. — Barbare ! cher amant, cher époux, songe à toi, défends ma vie! »
Je vis partir la chaise de poste, et je gagnai au grand galop la rue de l'Université. Jasmin m'attendait à la porte de l'hôtel : « Hàtez-vous, mon cher maître, hâtez-vous. Monsieur le baron vous a fait chercher de tous les côtés; désespéré de votre absence, il s'est fait seller un cheval, il a pris son épée; je crains bien qu'il ne soit allé se battre pour vous. — Ah ! mon Dieu ! »
Je partis ventre à terre; Jasmin galopoit sur mes pas : « Monsieur, vous ne prenez donc pas votre bon coureur.-* — Va-t'en au diable,... retourne à l'hôtel, un homme va venir te demander un cheval, donne-lui le mien. »
Je poussai si vigoureusement celui que je montois qu'en peu de temps je découvris la Porte Maillot. Bientôt j'aperçus le baron environné de plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il défîoit le marquis. Il me parut que M. Duportail, Rosambert et les deux parens de M. de B... s'opposoient à ce combat.
Dès qu'on me vit, on se sépara. « J'en étois sûr, s'écria Rosambert. — Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard! — Trop tard, mon père, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos jours. » M. de B... m'interrompit : « S'il n'avoit été question que de faire la jolie Vie du Chevalier de Faublas. II. 3 3
femme, tu te serois levé plus matin. Viens 'donc, femmelette lâche et perfide, ta mort va tout à l'heure venger mes affronts. »
Nos épées se croisèrent. La grande supériorité que j'avois acquise dans l'art de l'escrime et le sang-froid que j^opposois à la fureur du marquis balançoient en ma faveur l'immense avantage que donnoit à celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi, je m'étois rappelé mes torts envers lui, et, quoique excusable à bien des égards, je sentois que j'avois plus d'un reproche à me faire. Je ne pouvois me déterminer à menacer la vie d'un homme dont j'avois affligé l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le laissois se consumer en efforts inutiles, et, me fiant absolument sur mon adresse, je me flattois que, bientôt épuisé de fatigue, il seroit trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon espérance fut trompée. Mon père, demeuré spectateur d'un combat si affreux pour lui, se tenoit à dix pas de là; je pouvois le voir suivre d'un œil inquiet le mouvement rapide de nos épées. Plus d'une fois je crus qu'emporté par son impatience, il alloit s'élancer dans la lice; bientôt il courut à un arbre prochain, et, l'embrassant avec force, il s'y tint péniblement cramponné. M. de B..., la menace et l'injure à la bouche, ne cessoit de provoquer ma colère, et me pressoit toujours avec une
vigueur dont j'étois étonné. Il n'avoit pu cependant me faire perdre un pouce de terrain, et jusqu'alors ma tranquille résistance n'avoit fait qu'augmenter sa fureur. Tout à coup , maîtrisant les transports de sa rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard à la parade, le fer ennemi, trop légèrement écarté, glissa le long de ma poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon père jeta un cri d'effroi et tira son épée; mais aussitôt il s'arrêta et la brisa comme indigné; puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains, et se jetant à genoux : « O Ciel! ô Ciel! s'écria-t-il, mon Dieu! ayez pitié de moi! Dieu tout-puissant, conservez-moi mon fils! »
Je ne pus soutenir le spectacle déchirant du désespoir de mon père. Le marquis, à son tour, vivement pressé, se défendit vaillamment, mais ne retarda que de quelques instans le coup fatal. Sa chute devoit finir les mortelles anxiétés du baron. Cependant je vis mon père tomber sur le gazon presque en même temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me croyoit grièvement blessé; je courus à lui, et, découvrant ma poitrine : « Rassurez-vous, ce n'est qu'une légère meurtrissure. » Mon père, sans dire un seul mot, se releva, regarda ma blessure et la baisa. Je voulus me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.
zCo UNE ANNEE DE LA VIE
Je promenai mes regards autour de moi; je vis que l'un des parens du marquis étoit étendu sans mouvement, et que l'autre faisoit bander la plaie qu'il avoit dans le flanc. Un chirurgien pansoit Rosambert, que soutenoient M. Duportail et plusieurs domestiques. « Nous avons fait coup pour coup, me dit le comte, dès que je fus près de lui : mon adversaire ne me paroît pas trop blessé, j'en suis bien aise; mais il m'a jeté par terre, 'en suis fâché. » Le baron ne tarda pas à nous oindre; il entendit le chirurgien nous assurer que e comte n'étoit pas mortellement blessé, mais qu'il ne pouvoit sans danger s'exposer aux fatigues d'un long voyage. « J'aurai soin de lui, s'écria le baron, sauvez-vous. — Oui, sauvez-vous, répéta Rosambert; allons, Faublas, embrassonsnous et va-t'en. » Mon père me tint longtemps pressé contre son sein. « Voilà une malheureuse affaire qui dérange nos projets, dit-il à M. Duportail : Lovzinski, sers-lui de père jusqu'à ce que je puisse vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez : voici d'excellens coureurs qui vous porteront en moins d'une heure à Bondy, où vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'à Claye, vous ne prendrez des chevaux de poste qu'à Meaux; faites la plus grande diligence jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté ; ne vous arrêtez qu'à Luxembourg. »
Enfin nous partons, nous trouvons à Bondy la chaise de poste, le postillon de mon père, et mon fidèle Jasmin. Les relais se succèdent rapidement jusqu'à Meaux; c'étoit à Meaux aussi que Derneval devoit prendre des chevaux de poste; c'étoit là qu'il avoit promis de m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes gens suivis de trois domestiques. On me répond qu'ils sont partis depuis une demi-heure. Mêmes questions, mêmes réponses à Saint-Jean les Deux-Jumeaux, à la Ferté-sous-Jouarre, à Montreuil-aux- Lions. Derneval avoit toujours une demi-heure sur moi, il craignoit apparemment qu'on ne le poursuivît, il se hâtoit ; avoit-il tort? Mais quelle devoit être l'inquiétude de Sophie !
M. Duportail, étonné de m'entendre multiplier les questions et de me voir prodiguer l'argent, me demande quel intérêt si vif je prends à ces jeunes gens. « Monsieur, ce sont trois frères qui ce matin ont eu, comme nous, une affaire d'honneur; il faut absolument que je les joigne. Ah! je vous en prie, courons à franc étrier. — Mais, mon ami, si nous laissons notre chaise, il faudra peut-être faire le reste de la route à cheval. — Ah! je ne crains pas la fatigue. — Et moi, Faublas, j'y suis accoutumé. »
A Vivray, nous laissons notre chaise et Jasmin, nous montons à cheval. Derneval étoit bien servi;
nous ne le joignons qu'à une demi-lieue au-dessus de Dormans. Sophie pousse un cri de joie dès qu'elle m'aperçoit; elle se jette à la portière, elle me tend les bras. « Chère épouse, chère amie, modère l'excès de ta tendresse, elle te trahiroit : M. Duportail me suit, songe que tu es le frère de Derneval. »
A Port-à-Binson, Derneval descendit, salua M. Duportail, le pria d'excuser ses frères qui ne se montroient pas, et nous dit : « Comme il est intéressant qu'on perde nos traces, si par hasard on nous poursuit sur cette route, j'ai pris des précautions que sans doute vous approuverez, A deux milles au-dessous d'Épernay, nous renverrons les chevaux qu'on nous aura fournis à la poste prochaine, pour en prendre de meilleurs qu'un de mes amis, prévenu depuis plusieurs jours, a sûrement fait préparer. Un chemin de traverse nous conduira à Jalons , par un détour qui n'est pas très long. Des relais en nombre suffisant doivent être posés sur la route jusqu'à Sainte-Menehould, où nous reprendrons la poste. Mais, Messieurs, quand j'ai pris ces mesures pour assurer ma fuite, je ne comptois pas sur vous. Démonter mes gens pour vous donner leurs chevaux , ce seroit fort inconsidérément affoiblir notre escorte. Heureusement ma chaise est grande et commode , vous voudrez bien y monter tous deux, et moi je
me charge de la mener, je serai votre postillon. » M. Duportail se fit presser, et finit par accepter. Je dis tout bas à Derneval que j'allois me trouver dans un étrange embarras. « Mon ami, vos prétendus frères sont si jolis! je crains surtout leurs voix douces et les tendres distractions de Sophie : M. Duportail ne pourra longtemps s'y méprendre. Derneval, recommandez à nos deux amies de dormir bien profondément, quand M. Duportail et moi nous prendrons place dans la voiture. Il n'y a que ce moyen-là; une imprudence seroit si dangereuse que c'est le cas de se sauver par une impolitesse. »
Tout se passa comme Derneval nous l'avoit fait espérer. Nous trouvâmes un relais à quelque distance d'Epernay. Quelle émotion j'éprouvai, quand je me vis placé dans la chaise de poste, vis-à-vis de ma Sophie! Sophie paroissoit dormir, mais de mes genoux je pressois les siens^ qui répondoient à ce doux appel, et quelques soupirs à peine étouffés m'annonçoient encore que ma jolie cousine veilloit pour son amant.
« Ces deux jeunes gens sont les frères de M. Derneval? me dit Lovzinski très étonné. — Il l'assure au moins. » M. Duportail ne me fit pas alors d'autres questions : je remarquai seulement qu'il ne regarda plus Dorothée, et qu'il ne cessa de considérer ma Sophie, qui, plus tranquille
depuis que j'étois près d'elle, s'endormit réellement en feignant de dormir.
Après une demi-heure de silence, M. Duportail me dit qu^il ne croyoit pas être avec les frères Derneval. Je répondis tranquillement : « Ni moi non plus. — Comment ! vous me disiez. .. — Oui, parce qu'il me l'avoit dit; je ne connois pas ses frères, moi! — Eh bien, Faublas, il j a du louche dans cette aventure. — Ma foi! je le crois. — Faublas,... ce sont des femmes déguisées. — D'honneur, Monsieur, je le parierois comme vous. »
M. Duportail se tut, et pendant un quart d'heure encore regarda ma Sophie avec une attention toujours plus marquée. Enfin, il me montra Dorothée et me dit : « Celle-ci est jolie; mais celle-là... (il me montroit ma jolie cousine, et ses yeux s'animoient) est mieux, n'est-il pas vrai? — Beaucoup mieux... — Et puis sa figure... (la voix de M. Duportail s'altéroit) est charmante, qu'en dites-vous? oh ! oui... charmante! sa figure...» (Il poussa un long soupir, et n'acheva pas.)
Les yeux toujours attachés sur mon amante, M. Duportail resta plongé dans une profonde rêverie jusqu'au moment de notre arrivée à Sainte- Menehould. Là, tandis que le maître de poste faisoit atteler et tâchoit de persuader à nos gens que ses rosses étoient d'excellens chevaux, M. Du-
portail aborda Derneval, et, d'un ton préoccupé, lui demanda si les deux dames qui dormoient encore dans la chaise étoient ses parentes. « Puisque leur déguisement n'a pu vous tromper, répondit Derneval, étonné comme moi de cette question au moins indiscrète, il faut vous dire, Monsieur, que l'une est ma femme, et l'autre... ma sœur, ajoutat-il en me regardant. — Votre sœur? Laquelle des deux, Monsieur? reprit M. Duportail. — Celle qui est de ce côté-ci. (Derneval montroit ma Sophie.) — Monsieur, vous avez une sœur bien intéressante; sa figure... Monsieur, je vous félicite d'avoir une telle sœur... »
Ma surprise augmentoit à chaque mot que disoit M. Duportail. Je ne sais s'il s'en aperçut, mais il me tira un moment à l'écart; il médit : « Faublas, admirez le pouvoir prodigieux d'une grande passion qui survit à son objet. L'aimable sœur de Derneval m'intéresse singulièrement, et savez-vous pourquoi? c'est qu'en la voyant j'ai cru revoir l'épouse que je pleure tous les jours. Oui, mon cher Faublas, au premier coup d'œil je me suis dit : « Voilà Lodoïska! » Je me le suis dit encore lorsque j'ai détaillé avec plus d'attention tous les traits de cette figure à la fois belle et jolie. Oui, mon ami, telle vous auroit paru la fille de Pulauski, lorsque, sous des habits d'homme, elle fuyoit avec son père et son époux les Russes
persécuteurs. Un peu moins jeune, mais non moins belle, étoit alors Lodoïska ; Lodoïska tout entière respire dans cette charmante personne ! »
J'écoutois M. Duportail avec un plaisir secret. Persuadé qu'il cherchoit àse tromper lui-même sur la nature des sentimens qu'il éprouvoit, je ne pouvois m'empêcher de plaindre intérieurement un homme sensible, que son âge et son expérience défendoient mal contre les charmes dangereux d'un amour naissant, et pourtant je m'applaudissois de l'excès de mon bonheur, qui sans doute me susciteroit mille rivaux.
Cependant on n'attendoit plus que nous; le jour baissoit, nous courûmes toute la nuit; le lendemain, à huit heures du matin, nous entrâmes dans Luxembourg : nous descendîmes à la première auberge. Pendant la courte collation que nous y fîmes, M. Duportail prodigua à ma jolie cousine les complimens les plus flatteurs. Il ne sentit qu'il avoit besoin de repos qu'au moment où nos amies, fatiguées d'un voyage si long pour elles, témoignèrent le désir de se retirer. Derneval s'étoit occupé avec l'hôte du soin de nous faire préparer quatre chambres, une pour les deux dames, les deux nôtres contiguës à la leur, celle de M. Duportail tout au fond du corridor.
Derneval prit la main de Dorothée; Lovzinski, plus prompt que moi, s'empara de celle de Sophie :
il conduisit mon amante jusqu'à la porte de la chambre préparée pour elle, et soupira en se retirant dans celle qu'on avoit réservée pour lui. Dès que nous le crûmes endormi, Derneval et moi nous entrâmes dans la chambre de nos épouses. Dorothée venoit de se mettre au lit; Sophie, encore habillée, écoutoit en pleurant quelques mots de consolation que lui adressoit son amie. Derneval me dit tout bas de l'emmener. « Viens, ma Sophie, viens, laissons ces amans ensemble; ils ont, comme nous, mille choses à se dire. » Je la pris dans mes bras et la portai dans ma chambre : quel doux fardeau pour un amant !
« Il est donc vrai, me dit-elle en sanglotant, qu'une première faute entraîne toujours une faute plus grave ! Il est donc vrai qu'une fille malheureuse, trahie par son cœur, abusée d'un fol espoir, quand elle a commencé par hasard quelques démarches inconsidérées, peut finir par violer ses devoirs les plus sacrés ! Pourquoi suis-je venue si souvent à ce fatal parloir? Pourquoi vous ai-je reçu dans ce jardin plus fatal encore? Ah! je n'aimois pas la vertu, puisque je lui ai préféré mon amant! Ah! j'ai mérité mon opprobre, puisque je m*y suis si légèrement exposée 1 — Sophie, que dis-tu? quelles horribles réflexions empoisonnent ton bonheur!... — Mon bonheur !... Est-ce donc au sein des remords que je puis le goûter? — So-
phie! dès ce soir, quelle que soit l'intention de M. Duportail, je pars avec toi pour Gorlitz : nous irons nous jeter aux pieds de ton père... — Jamais, jamais je n'oserai me présenter devant lui. — Tu ne m'aimes donc pas? — Je ne t'aime pas! moi! Faublas, mon ami ! Sophie, maintenant avilie à ses propres yeux, bientôt déshonorée aux yeux de sa famille entière, ta Sophie pourroit-elle supporter la vie, si son amour ne lui restoit pas?... Cher amant! cher époux! mon repentir t'offense? mes remords t'outragent ? eh bien ! pardonne-moi mes remords et mon repentir : va, dans ce moment même où ma conscience alarmée gémit, ah! je le sens bien, ma raison égarée, ma foible raison, cède encore à ma passion fatale ! »
Sophie se jeta dans mes bras : un même lit nous reçut tous deux. Il étoit plus de midi quand nous nous endormîmes ; un bruit affreux nous réveilla quelques heures après.
« Ne vous en avisez pas, crioit Derneval, je brûle la cervelle à quiconque ose entrer ici ! » Au moment même on m'ordonne d'ouvrir ma porte; j'entends, avec autant de surprise que d'effroi, la voix de mon père. Sophie, tremblante, se cache sous la couverture ; je m'habille à la hâte et très négligemment, j'ouvre ma porte. M. Duportail entre avec le baron de Faublas. « Vos indignes projets sont donc remplis ! me dit celui-ci : vous
avez donc osé... » A l'instant même ceux qui frappoient à la porte de Derneval entrent dans ma chambre. Je reconnois M^^ Munich. « Le voilà! c'est lui ! » dit-elle à un vieillard qui la suit. L'inconnu m'appelle infâme ravisseur, et met l'épée à la main. Je saute sur la mienne, je m'écrie : « Quel est cet insolent étranger ? » Le baron m'arrête, il me dit: « Malheureux! c'est un père qui vient chercher sa fille à Paris le jour même que vous l'enlevez ! — Quoi ! Monsieur seroit... » Le vieillard m'interrompt : « Je suis le baron de Gorlitz. » A ce nom, Sophie jette un cri terrible; elle écarte la couverture et les rideaux, se soulève avec effort, étend les bras vers son père, et s'évanouit. « Ainsi le crime est consommé! » s'écrie M. de Gorlitz à la vue de Sophie presque nue. M. Duportail a peine à retenir mon père qui m'accable de reproches. Le baron de Gorlitz me crie de me mettre en garde. « Tu as déshonoré ma vieillesse, vil séducteur, je veux me venger ou mourir. » Il dirige vers moi la pointe de son épée; je jette la mienne à ses pieds. «Frappez, je ne me défendrai pas contre le père de Sophie ; mais plaignez votre fille, écoutez-moi, écoutez sa justification. Sophie se meurt, secourons-la. — La secourir ? répond M. de Gorlitz; que cent coups mortels me vengent et la punissent. » Il court à sa fille l'épée haute; je me précipite sur lui, je le saisis au corps.
« Barbare! prends ma vie; mais garde-toi d'approcher de Sophie, je la défendrois même contre son père! Monsieur, daignez m'entendre, votre fille est innocente, c'est moi qui l'ai perdue, je suis seul coupable. »
Tandis que je m'efforce de fléchir M. de Gorlitz, tandis que M. Duportail essaye de calmer les fureurs de mon père, M^^e Munich prodigue à ma Sophie des secours inutiles. Sophie vient de pousser un long soupir et d'ouvrir les yeux; mais, en voyant ceux qui l'environnent, elle est retombée dans un évanouissement plus profond.
C'est alors que Derneval, suivi de trois hommes armés, se précipite dans ma chambre ; il demande fièrement de quel droit on vient troubler le repos des voyageurs. « Et quel intérêt prenez-vous à nos querelles ? » lui répond mon père sur le même ton. Je ne sais quelle réplique Derneval lui prépare; mais, forcé de partager mon attention entre plusieurs objets également chers, je crie à Derneval: « Mon ami, modérez-vous, voilà mon père, et voilà le père de Sophie. » Derneval et ses gens se retirent, mais ils s'arrêtent dans le corridor.
Cependant M. de Gorlitz s'est assis; aux emportemens de sa colère a succédé tout à coup un calme apparent. Il garde un effrayant silence; d'un œil sec il contemple tour à tour mon père, sa fille et moi. Je le crois livré au plus affreux déses-
poir, car je sais que les grandes douleurs sont muettes et n'ont pas de larmes.
Mon père s'approche et tâche de le consoler. Je vole à Sophie, que M^ie Munich veut rappeler à la vie. M. Duportail est au chevet de son lit, il n'a pas l'air moins ému, moins agité, moins tremblant que moi. En un instant je répète cent fois le nom de mon amante; à ma voix, elle ouvre un œil mourant: « Hélas! tu m'as perdue! » me ditelle; et ce reproche trop mérité augmente pour moi l'horreur de cet affreux moment.
Mon père continue de dire à M. de Gorlitz ce qu'il croit le plus propre à calmer sa douleur. Celui-ci l'interrompt sans cesse par cette exclamation si cruelle : « Elle n'est point ma fille ! « M. Duportail unit ses prières à celles de mon père; il dit à M. de Gorlitz : « Du moins, écoutez sa justification ! il ne se peut guère que votre fille soit tout à fait innocente, mais peut-être est-elle excusable. Sous des dehors aussi intéressans cachet-on un cœur corrompu ? Ecoutez sa justification. » Le Baron de Gorlitz.
Messieurs, je vous répète à tous deux qu'elle n'est point ma fille.
M. Duportail.
Mais...
Le Baron de Gorlitz.
Elle n'est pas ma fille, sa gouvernante le sait
bien. M"^e Munich vous dira que j'avois adopté cette enfant pour lui donner une partie de mes biens. Elle avoit à peine sept ans quand mes collatéraux avides et jaloux tentèrent de l'empoisonner; c'est pour cela que je l'ai fait élever en France. M. DuPORTAiL, ému.
Elle n'est pas votre fille ? Connoissez-vous ses parens ?
Le Baron de Gorlitz.
J'aurois pu les découvrir sans doute, je ne les ai point cherchés; c'est un crime dont le Ciel ne permet pas que je recueille le fruit.
M. DupoRTAiL, vivement.
Monsieur!...
Le Baron de Gorlitz, avec humeur.
Monsieur, daignez me donner un moment d'attention.
Qu'on se figure l'inquiétude que j'éprouve pendant cette étrange explication. Sophie voudroit parler, sa foiblesse ne le lui permet pas ; mais elle écoute péniblement. Son visage se couvre d'une pâleur mortelle; une sueur froide coule sur son front décoloré.
« Messieurs, continue le baron de Gorlitz, j'ai passé ma vie au milieu des armes. En i 77 1 , je servois dans les armées russes, nous faisions la guerre à des Polonois révoltés.