LE BARON DE FAUBLAS
AU COMTE LOVZINSKI.
Le 3 mai i 785.
E suis enchanté, mon ami, que votre roi, juste dans sa clémence, vous ait rappelé dans votre patrie et veuille vous y rendre, avec sa protection, vos emplois et vos biens. Dans quel moment vous m'avez quitté cependant! Si votre fille et la mienne ne m'étoient restées, je succombois à mon chagrin.
Je vous ai mandé qu'ils l'avoient retenu dix jours au château de Vincennes ; qu'à ma prière, ils l'avoient transféré de là dans une maison de Picpus où l'on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout à fait pitié du plus malheureux des pères : ils m'ont permis de reprendre mon fils et de le soigner chez moi. Je viens de l'aller chercher. En quel état je l'ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de chaînes, le corps meurtri, les mains déchirées, le
l'AUBLAS RECONNAIT SOPHIE ( Faublas 3° parue, 6 )
visige sanglant, l'œil furieux ! et ce n'cioit pas dci cris qu'il poussoit, c'éloit des hurlemens, des hurlemens épouvantables.
Il n'a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde, ni même votre Sophie! Sa démence est complète, elle est affreuse ; il n'a devant les yeux que d'horribles images, il ne parle que d'assassins et de tombeau.
Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse!
D'un moment à l'autre, j'attends de Londres un médecin fameux pour les maladies de ce genre. On dit que personne ne guérira mon fils, si le doctcurWillis ne le guérit pas. Qu'il arrive donc, qu'il me rende Faublas, et qu'il accepte tout ce que je possède!
Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai fait matelasser une chambre, où six hommes le garderont nuit et jour. Six hommes ne suffiront peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un accès de rage, briser entre ses dents, comme un verre fragile, le plat d'argent qui contenoit son dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible frénésie dure encore quelques jours, c'en est fait de mon fils et de moi.
Avant-hier seulement, vos aimables sœurs sont revenues de Briare prendre dans mon hôtel un appartement à côté de celui de leur nièce. Leur Vie du Chevalier de Faublas. V. 57
nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est égale à la mienne.
Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez vite.
LE MÊME AU MEME
4 mai 1785, à minuit.
Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé toute la matinée près de son malade avec les gardiens. A deux heures il m'est venu dire que mon fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui faire subir sa première épreuve, il falloit absolument l'enchaîner. Le malheureux a donc été de nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution dont l'événement a prouvé toute la sagesse, Willis a voulu que les gardiens du malade restassent dans sa chambre, à quelque distance de lui. Tout se trouvant prêt à six heures du soir, Sophie la première est entrée.
Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes, sans proférer une parole; mais son visage devenoit par degrés plus tranquille, et son œil de plus en plus s'adoucissoit. « Enfin, c'est vous ! a-t-il dit, je vous revois! vous m'êtes rendue! ma trop généreuse amie, approchez-vous, approchez donc!»
Sophie, transportée de joie, couroit h. lui les bras ouverts. « Gardez-vous-en bien! » a crié le docteur; cl mon fils aussitôt a répelé : «Gardezvous-en bien!... Oui, ma belle maman, gardezvous-en bien. Le cruel marquis n'attend que ce moment pour vous frapper. Vous voilà cependant! quel bonheur ! je vous croyois morte. La profonde blessure ètoit au sein gauche, près du cœur. »
Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue joindre sa bonne amie : elles se sont mutuellement soutenues.
« Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort doux. Tu viens me voir avec la maîtresse?... Parle, Justine; parle-moi : toi que j'ai toujours vue si gaie, pourquoi me parois-tu si triste?... Mais c'est M'ie de Brumont, je crois?... Oui, c'est une ombre qui vient m'épouvanter ! » Aussitôt Willis a dit à ma fille : « Retirez-vous. » Le malade, attentif, a répété: « Sans doute, retirez-vous,... et vous aussi, Madame la marquise... L'heure fatale approche. La baronne sait que vous clés ici; votre ciuel mari... Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner ! Ma trop généreuse amie, retirez- vous... Mais un instant ! commence par me rendre mon Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! sinon je vais le déchirer de mes propres mains. »
Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroîirc. Dès qu'il me vit, il cria d'une voix effroyable :
« Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour m'arracher ta sœur et l'égorger! attends! » A ces mots il prit un si terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je ne m'étois aussitôt soustrait à sa rage, si ses gardiens ne l'avoient empêché de me poursuivre, l'infortuné tuoit son père !
Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté dans la pièce voisine. Il a paru reprendre quelque tranquillité, mais à la fin du jour il a donné les signes d'une violente agitation, qui s'est toujours augmentée à mesure que la nuit est devenue plus sombre. Enfin, d'un ton qui nous a fait frémir de crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé ces mots : « Les vents sont déchaînés ! le ciel paroît en feu! l'onde mugit! quel tonnerre!... Neuf heures !... elle est là !.,. »
Comme il a voulu se précipiter dehors, ses gardiens l'ont retenu. «Pourquoi m'arrêter? Ne la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?... Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant périssent! Et vous aussi, mon père, ma sœur, Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir! Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se réunit contre elle. Eh bien ! je la sauverai malgré tout le monde. »
Sept hommes suffîsoient à peine pour le retenir; il s'est débattu dans leurs mains pendant un grand quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui donnoit
ces forces prodigieuses l'ayant quitté fout h coup, il est tombé presque sans mouvement. Maintenant il dort ; mais de quel sommeil! on voit trop bien que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! mon cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'cst-il pas trop puni !
Je viens d'avoir avec Willis un long entretien, je suis infiniment content du traitement qu'il prépare h Faublas. Attendez le salut du malade de l'habileté du médecin; c'est en elle que nous avons tous mis nos espérances. Adieu, mon ami.
LE MEME AU MÊME
Le 6 mai 1785, dix heures du soir.
J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du Bourget, à trois lieues de Paris, une maison qui m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse une rivière assez large, mais peu profonde, et dont les eaux coulent toujours paisibles. Ses bords sont plantes de peupliers, de saules pleureurs et de cyprès. Dans ce séjour des regrets, tout semble d'abord fait pour appeler les tristes souvenirs; mais pourtant la beauté du lieu, son aspect
tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent promptement écarter les passions violentes et disposer l'âme à la mélancolie tendre : c'est là que nous sommes venus ce matin nous établir tous.
Le soir, comme de coutume, au coucher du soleil, mon fils a cru voir l'épouvantable orage et entendre sonner l'horloge fatale. Comme de coutume, il a répété ces mots terribles : Neuf heures! elle est là! Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné nous imputoit la mort de cette femme que nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie, cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux ordres du docteur, a crié de toutes ses forces : « Pourquoi l'arrêter ? qu'on ouvre toutes les portes ! qu'il soit libre! »
Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu plus prompt que l'éclair, et tout d'un coup, ayant aperçu la rivière, il a couru s'y précipiter. Nous le suivions à quelque distance, et moi-même je me tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur devoit nous menacer. Il a nagé pendant près de vingt minutes, toujours aux environs du pont du haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur la rive en gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet le plus sombre, il y a gardé longtemps un morne silence; puis tout à coup : «Si tu n'en reviens pas, a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser une tombe.» Ensuite il a paru prêter l'oreille, et,
comme s'il n'eût fait que répéter ce que quelqu'un auroit osé lui dire : « Elle est morte ! s'est-il écrié; ah! pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il s'est évanoui; nous l'avons reporté dans sa chambre.
Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand revenez-vous nous aidera supporter nos maux?
P.-S. J'oubliois une nouvelle : avant de quitter Paris, j'ai su que M^c de Montdésir venoit d'être conduite à Saint-Martin ; c'est l'cfTct du juste ressentiment de M. de B
LE MEME AU MÊME
Ce 7 mai lySS, à minuit.
Il y a eu dans la journée moins d'agitation, on ne l'a pas entendu parler si souvent du marquis et du capitaine; mais ce soir, à Theure fatale, l'horrible songe est revenu. Sophie alors, comme la veille, a crié : « Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes! qu'il soit libre! » Comme la veille, il s'est précipité dans la rivière ; mais, revenu sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre une pierre de marbre noir que Willis y avoit fait
i^e LA FIN DES AMOURS
porter. Il a d'abord frémi ; nous l'avons vu peu à peu s'approcher en tremblant. Enfin, à la lueur d'une lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement cette inscription : Ci-gît la comtesse de Lignolle. Aussitôt il s'est jeté sur la tombe ; des pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé de longs gémissemens; mais il ne s'est point évanoui. On avoit placé près de la pierre plusieurs matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance, il est venu s'étendre et s'assoupir. Alors on lui a mis doucement plusieurs couvertures sur le corps. Son sommeil ne paroît pas aussi pénible qu'à l'ordinaire.
J'ai reçu pour lui deux billets : l'un du vicomte
de Lignolle, et l'autre du marquis de B Ah!
quand mon fils sera-t-il en état de répondre à ses ennemis? Adieu, mon ami.
LE MÊME AU MEME
9 mai 1785, six heures du soir.
Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens heureux. Le matin, à la pointe du jour, il est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi quelques heures dans la journée. Le soir, au cou-
cher (lu soleil, il n'a pas vu d'orage; mau av< c un commencement d'agitation il a dit : < O Divinité compatissante! m'oublierois-tu donc aujourd'hui? Le moment approche, viens h mon secours, délivremoi de mes ennemis. » Sa femme aussitôt a crié : «Qu'il soit libre!» Il a donné quelques signes de joie, il est descendu sans beaucoup de précipitation, il a pris le chemin de la rivière, mais au milieu du pont il s'est arrêté, promenant sur les eaux un triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit avec un profond soupir! Hélas! »
En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs fois gémi, plusieurs fois baisé la tombe; puis nous l'avons vu se relever et chercher quelque chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et sur le sable, autour de la pierre, il a gravé ces mots : Ci-gît aussi la marquise de B
Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme s'il fuyoit la lumière, il est rentré dans sa chambre h. la pointe du jour.
LE MEME AU MEME
I 5 mai 1785.
Willis paroît avoir tout h fait réussi dans ce qui pressoit davantage : les plus dangereux souvenirs
açS LA FIN DES AMOURS
sont écartés; depuis six jours le songe affreux n'est pas revenu. La démence est toujours complète; mais la frénésie est absolument passée, et, si je ne dois pas me flatter que mon fils recouvre jamais la raison, du moins je suis déjà sûr que nous n'aurons pas sa mort à pleurer.
Le souvenir du marquis et du capitaine rarement le tourmente, et, quand il parle d'eux, ce n'est plus avec la même fureur. Il ne menace plus Willis, il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur naturelle de son caractère. Sa mémoire aussi commence à revenir, mais seulement pour tout ce qui a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient jamais ni de son père ni de sa sœur; quelquefois, pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres. Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; etWillis dit qu'il n'est pas encore temps que nous paroissiens devant l'infortuné.
Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir dans le bosquet; mais il ne peut pleurer; mais, toujours plongé dans une tristesse profonde, il est encore loin delatendre mélancolie. La nuit dernière cependant, il a plusieurs fois quitté la tombe pour se promener dans les allées d'alentour; nous n'avons pas remarqué sans un vif chagrin qu'il choisissoit les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et que, chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge
de la paroisse, agile d'un prompt frémissement, il couroit au bord de la rivière et sembloit regarder avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se monlroit ù la surface de l'eau.
Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade quand il n'y trouve pas trop de danger, Willis avoit fait mettre à côté du tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi, leur malheureux amant n'a pas voulu souffrir deux monumens dans le même bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé; toujours à côté de celui de M"^^ de Lignolle il a gravé sur le sable : Ci-gît aussi la marquise de B
Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien long. Willis me rassure ; il me dit que tout va pour le mieux, qu'il ne faut rien précipiter. A la bonne heure; mais votre fille et la mienne ont, comme moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon ami.
P. 'S. M. de Rosambert guérira de sa blessure; mais il faut qu'à la mort de Mf"^ de B... de graves accusations se soient élevées contre son premier amant. Il vient de perdre ses emplois à la cour, et l'on assure que les officiers de son corps doivent lui faire écrire qu'ils ne veulent plus servir avec lui.
3oo LA FIN DES AMOURS
LE MEME AU MÊME
16 mai 1785, neuf heures du soir.
O mon ami! félicitez-moi, félicitez- vous! votre fille, votre adorable fille, nous a sauvés tous.
Ce soir elle crie : « Qu'il soit libre ! » et soudain elle s'échappe, elle se précipite, elle arrive avec son époux au bosquet dont elle lui défend l'entrée. «Que venez-vous chercher?» lui dit-elle. Sans la regarder, il répond : «Je cherche un tombeau. » Et votre fille, du ton le plus tendre , d'un ton dont l'âme la plus insensible se fût émue, votre charmante fille lui réplique : « Pourquoi chercher un tombeau , mon bien-aimé ? ta Sophie n'est pas morte! » Il s'écrie : « C'est la voix secourable!» Et, levant les yeux sur elle: «Sophie!... dieux! ma Sophie! » Il tombe dans ses bras sans connoissance ; elle le soutient : nous voulons l'emporter. Willis accourt : « Non. L'amour, heureusement téméraire, a commencé la guérison; que l'amour l'accomplisse et qu'il j soit aidé par la nature. Frappons de tous les coups à la fois ce jeune homme déjà puissamment ému. Vous, son père, restez là; vous, sa sœur, approchez; qu'à son réveil il trouve autour de lui les objets les plus chers à son cœur. »
DU CHEVALItR DE FAUBLAS 3oi
Faiihias ouvre les yeux. « Ma Sophie! s'écrJet-il,... mon père !... mon Adélaïde ! Eh ! d'où venezvous donc ?... Où sommes-nous ?. .. J'ai fait un rèvc alfrcux qui m'a paru durer plusieurs siècles!... Un rêve? Ah! mon Éiéonore! ah! Madame de B...! »
Son épouse le presse sur son sein, le couvre de baisers, et répèle: «Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte. — Sophie, dit-il, Sophie me rendra plus que je n'ai perdu ! Sophie! ah! que je suis coupable! et vous tous aussi, pardonnez-moi mon ingratitude et les chagrins que je vous ai donnes. »
Il tombe à nos genoux ; il veut parler, il ne le peut. Ses larmes enfin s'ouvrent un passage, ses sanglots étoutlent sa voix. Willis fait un cri de joie : « C'en est fait ! le voilà sauvé. Il est à nous, je vous réponds qu'il est à nous. »
Cependant il vient de se relever, il se sent très foible. Appuyé sur les bras de sa femme et de sa sœur, il regagne lentement la maison. Il passe sur le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant il tourne la tète, il jette un coup d'œil sur le bosquet dont nous l'éloignons. «Tenez, nous dit-il , prenez pitié d'un reste de foiblesse , ne détruisez pas ce tombeau. »
Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout de suite endormi d'un profond sommeil. Votre adorable fille nous a sauvés tous.
3o2 LA FIN DES AMOURS
LE MÊME AU MEME
i8 mai 1785, onze heures du soir.
Il a dormi trente-huit heures sans interruption, et, depuis qu'il veille, il ne dit, il ne fait rien qui ne soit plein de raison et de sensibilité. Il est vrai que de temps en temps nous le voyons se livrer à de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une caresse de sa sœur, un regard de sa femme, chassent ses regrets. Au reste, Willis veut bien qu'on s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend qu'on l'importune ; il ordonne même qu'on l'abandonne quelquefois à ses rêveries mélancoliques, et surtout qu'on ne le trouble jamais dans ses promenades nocturnes. L'entrée du bosquet n'est permise qu'à Sophie.
Ce soir, au moment critique, il est descendu dans le jardin, et, sans regarder la rivière, il s'est promené lentement partout où le hasard a pu le conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; Sophie l'y attendoit. «Viens, mon bienaimé , nous allons pleurer ensemble. — Il est vrai que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; mais il y faut une inscription. — Faisons-la, mon ami : j'ai mon crayon, dicte, je vais l'écrire, nous la ferons graver ensuite.
DU CHEVALIER DK EAUBLA^i }o3
Ci-gît la comtesse de Lignolle.
Ci-glt aussi la marquise de B....
Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune homme. Toutes deux, le même jour el presque à la même heure, périrent d'une mort également tragique. Victimes d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans la même tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.
La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand éclat de sa beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à peine de commencer quand elle a fini. Elle avoit seize ans, cinq mois et neuf jours. Mon enfmt est mort avec elle. Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux cette innocente créature?
Plaignez la marquise de B
Donnez des pleurs à M'"° de Lignolle.
Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.
« Mon bien-aimé, ta Sopliie n'est pas morte! — Insensé que je suis! s'esl-il écrié ; raye, raye cette dernière ligne. »
Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant Faubias est aussi profondément endormi que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon ami : revenez donc, revenez partager notre joie.
P. -S. La baronne de Fonrose est, dit-on , tout à fait méconnoissable. On assure que, ne pouvant se consoler de la difformité de sa figure, elle va pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du Vivarais. Cette femme-là m'a fait bien du mal.
3o4 LA FIN DES AMOURS
LE MEME AU MÊME
i8 juin 1785, dix heures du matin.
Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au monument du bosquet.
Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain que le fâcheux accident n'aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon fils nous adonné, l'un des jours de la semaine dernière, une terrible alarme : il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil il y eut un orage. Faublas , dès qu'il entendit le bruit des vents, parut très agité : il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de tonnerre, il s'alla précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n'eussiez jamais cru qu'il avoit eu la veille une attaque aussi violente.
Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré que, de sa vie peut-être, Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris, parce qu'il seroit possible
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 3oS
qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans le ciuel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer.
Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer? Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me fixer avec mes enfans ! Je vous demande le temps d'y songer. En attendant que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous sont à la fois rendus. Boleslas et vos sœurs nagent dans la joie; ils ne parlent que d'aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils : car jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de Lodoïska. Je sens bien qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la beauté, mon Adélaïde trouvera partout h s'établir avantageusement. Mais laisser en France un ancien nom ! m'éloigner du tombeau de mes pères ! Je vous demande le temps d'y songer.
Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que Jasmin nous a remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de Vie du Chevalier de Faublas. V. 3^
3o6 LA FIN DES AMOURS
la terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n'a jamais voulu me dire d'où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai montrés à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. Cetécrin, c'étoit celui de son Eléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l'avoir pas deviné! Il a baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit coffre; puis, avec beaucoup d'exaltation : « Jasmin, s'est-il écrié, reporte cela tout à l'heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé pour moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma part que le capitaine est un lâche, s'il ne vient pas me redemander l'anneau de mariage de sa prétendue belle-sœur. «Peutêtre étoit-ce le moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte ; mais j'ai craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune homme dont je connois la redoutable impétuosité.
Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour étoit tombée dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le méritoit. Je me garderai bien d'annoncer à Faublas les dangers de la tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce.
Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin d'une occupation, et
DU CHEVALIER DE F AU B LA S ^o^
qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de le fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseille d'écrire l'histoire de sa vie. Votre fille y consent, j'y consens aussi , pourvu que le manuscrit ne soit jamais rendu public'.
Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter : je l'ai forcé de me confier son portefeuille, où j'ai mis en billets de caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l'on regrette de n'clre pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les bénédictions d'un peuple entier^.
Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense : son amant et son époux lui ont été rendus cette nuit. Nos heureux enfans sont encore au lit. Adieu, mon ami.
I . Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue ? Tout le monde ne voit-il pas que M. J.-B de Louvet n'est qu'un secrétaire infidèle?
3. C'est apparemment le même docteur Willis qui vient de sauver Georges III.
{Note de l'Éditeur.)
3o8 LA FIN DES AMOURS
LE MEME AU MEME
26 juin 1785, quatre heures du soir.
J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis presque forcé. Aujourd'hui, de très bonne heure, on est venu remettre à mon fils une lettre de cachet qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre heures, ses voyages dans l'étranger. J'arrive de Versailles ; j'ai vu mes amis, j'ai vu les ministres : il paroît que l'exil de Faublas doit être longtemps indéfini. Quel dommage ! Si l'amour paternel ne m'aveugle pas, ce jeune homme étoit fait pour aller à tout dans son pays.
J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs nécessaires à notre départ; ils ne m'ont été donnés qu'à cette expresse condition que, pendant ce temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison de Dugny.
Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous partons tous ensemble, et nous sommes à vous le plus tôt possible, et nous sommes à vous pour toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience de votre fille : Dorliska vous écrit tous les courriers.