‹ Les Amours du chevalier de FaublasChapitre 5 sur 7 · I . On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe · texte numérisé non relu

I . On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe

DU CHEVALIER DE FAUBLAS laS

je vous offense bien involontairement. — Mes premières aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez d'abord ; peutêtre êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop sévère. O mon ami ! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps : vous ne me connoissez pas encore. — Ah ! pardonnez vousmême une exclamation sans doute indiscrète. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime. Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent cœur on ne peut s'égarer longtemps. »

Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui demandai son nom. « Florval, me dit-il.

— Florval, j'aime votre noble franchise; êtesvous sincèrement disposé à m'honorer de votre amitié ? — Quelle question ! — Je vous reverrai donc dans un temps plus heureux ? — Quoi !... — Florval, il faut que je me cache, je ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit. — On vous poursuit ! Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage être confondue ! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peutêtre? Que n'en prenez-vous un autre ! — Lequel? — Tenez, dans ce coin, ces guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a Jallu toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre ;

mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous déguiser parfaitement bien ; cachez votre habit dessous, et par-dessus laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont encore assez poudrés. »

Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire à Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de répondre.

« Ainsi vous êtes avocat, Florval? — Hélas! oui, Monsieur. — J'avois toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête. — Ah ! Monsieur, quel métier ! Forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire assigner ! grossoyer pour un procureur des requêtes à deux sous la page! tous les matins mentir aux petites audiences pour un écu ! Ah ! Monsieur, quel métier ! quel métier ! — Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez être occupés tous? — On le croiroit; mais d'abord V ordre j V ordre fameux , est composé de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui lui sourioit, mais négh'geant la gloire qu'il pouvoit espérer, dans la même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations, brocher des factums, entasser des mémoires, plai-

der à toutes les chambres, et, par cette activité meurtrière, sucer le sang de cinquante cliens amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés ! Ah ! Monsieur, quel métier ! — Allons, Florval, tâchez de vous faire connoître, et... — Et le moyen. Monsieur? Si vous saviezque de dégoûts ils me donneront, par combien de remises ils fatigueront ma patience, avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque insurmontables ! — Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute; songez aux orateurs célèbres : ils eurent, comme vous, des obstacles à vaincre... — Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant: la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens si petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations usurpées? Au barreau, comme ailleurs. Monsieur, le mérite timide rougit et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se produit, sollicite, manœuvre, se prône, parvient, et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le cœur, je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrère E..., toujours enivré de succès pendant sa vie, mouroit-il d'une indigestion sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier ! quel métier! — N'en est-il donc aucun

parmi vous qui mérite sa réputation? — On peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités journalières et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne s'attachent à leurs pas pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah ! Monsieur, quel métier ! quel métier ! Je l'ai vu de trop près. Eh ! qui voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin quelque malheureux à défendre, au risque d'être rayé du tableau! — Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit. — Il est vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuisdeux jours... Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt... Je ne puis descendre dans la rue... Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture. — Mon ami, j'y cours. »

Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés étoit déchiré par en bas, j'eus soin de retrousser élégamm.ent chacun des côtés; comme si j'avois eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins l'autre sous mon bras. Un long et large accroc

laissoit ma poitrine à découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant au dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; ainsi tout alloit au mieux, le petit avocat venoit de disparoître, j'avois l'air d'un procureur-syndic. « Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne... — Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer au moindre péril I... Mais seraije longtemps sans vous revoir? — Je n'en sais rien, Florval. — Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout. — Florval, je n'oublierai pas mon amii. — Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur, adieu. »

Et, comme j'étois au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria : « Adieu, mon papa. »

Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur! et j'arrache à la mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces larmes qu'ils aient jamais versées! et mon cœur est plein d'un sentiment délicieux! O plaisir ineffable que l'on goûte à faire une bonne action! ô bonheur suprême, dont je n'avois qu'une foible idée! Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il le distribue?... Il faut aller soi-même... O ma Sophie! un jour nous monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons Vie du Chevalier de Faublas. III. i 7

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dans les réduits du pauvre; là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les douleurs par les consolations; là, ma charmante femme, vingt malheureux, nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton cœur. Oh ! que tu me paroîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, quand tu reviendras fière de leurs bénédictions! A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi ! ce sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange libérateur!... Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste une âme divine... O ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées... Les veuves! les filles!... Faublas, loin de vous cette horrible idée !... Respectez la beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des hommes.

Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rue, où les périls qui m'environnoient fixèrent mes idées sur des objets tout différens. Je quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un coup d'œil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé,

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reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter, et plusieurs fois aussi leur dire : « C'est lui! » Je vis le moment où j'étois pris. Persuadé que je ne pouvois échapper au danger qu'en payant d'audace, j'assurai piomptement mon maintien, et, ma mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute voix le nom que m'avoit dit M^ie Leblanc. « Griffart ! » m'écriai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétoit, c'étoit justement ce monsieur Grifîart! « Qu'est-ce que y a? me dit-il. — Comment! tu ne me reconnois pas? — Je ne sais pas encore. — Et vous, Messieurs? — Pis qui n sait pat, lui, répondit l'un d'eux, nous n savons pat itou. » Alors je pris noblement un air dédaigneux, par-dessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai tomber de ma bouche ces mots : « Quoi ! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le fils du commissaire Chénon? )> A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière, et me faire ainsi, avec de très humbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adres-

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santjà Griffait : « Eh bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau? — Pat encore, note maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits de mon scsque; mais cest zégal, je dis quoique ça quelle n gourera pas Griffart. — Et si elle se présente au bout de la rue ? — Ah ! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer Vallume ^ z'avec les cnfans perdus. — Et de ce côté-là? — Tout de même pour changer. Trouvé-tout bat l'antif avec les lurons. — Avec les lurons ! tenez, mes enfans, allez déjeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure là,... dans cette allée, au cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au cabaret le boire avec tes camarades. »

Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens plus grossiers qu'énergiques; et je trouvois leurs gestes aussi dégoûtans que ridicules, et leur joie m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même : d'un côté, Bras-de-fer avec les enfans perdus! de l'autre. Trouvé-tout et les lurons... Oserai-je y

I . En termes d'argot, allumer signifie guetter; battre l'antif veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre n'est pas instructif!

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aller?... m'exposerai-je à un second examen?... J'ai peur... Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent a, disent-ils, pris des habits d'homme... Si je pouvois me déguiser en femme !... Je ne sais, mais Bras-de-fer et Trouvé-tout m'épouvantent !... Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de la fenêtre du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent?... Allons-y... Peut-être qu'avec de l'argent... Allons-y,... nous verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout de la rue présenter aux lurons le fils du commissaire... Allons, montons... C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! sauve qui peut.

J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avoit laissé sa porte entre-bâillée. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me souciois point de me mettre sur les bras la foule des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai, pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se dissipa dès qu'elle m'entendit protester que je n'étois pas monsieur le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma bourse un double louis : le plus doux espoir brilla sur sa figure maintenant rassérénée.

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« Mademoiselle, ces deux louis sont à toi. . . — Je le veux bien », interrompit-elle; et, plus prompte que l'éclair, elle courut à sa porte qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile vermoulue , que des gens moins difficiles appelleroient un rideau ; à son alcôve... « Venez, venez donc, fille trop complaisante et trop vive; si vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous vous seriez épargné d'inutiles démonstrations qui doivent coûter à votre amour-propre autant qu'à votre pudeur... En vérité, mon enfant, tu as mal interprété mes intentions. Pour les deux louis que je t'offre, je demande seulement que tu me fournisses des vêtemens de femme et que tu m'aides à m'habiller. — Je le veux bien, répondit-elle. — Cela est charmant! Tu veux tout ce qu'on veut, toi ! — Dame ! il faut bien faire son état. — Que me donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein de crotte du haut en bas! — C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicolet par un mauvais temps. — Et ce caraco tout déchiré? — Je l'ai arrangé comme ça lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne vouloit pas me payer. — Et ce fichu tout sale? — C'est un vieux moine qui me l'a chiffonné. — Et cette baigneuse toute roussie? — C'est que mon amoureux, dans un accès de jalousie, l'avoit jetée au feu. — Allons, Mademoiselle, reprenez vos guenilles, je n'en veux

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pas... Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux louis sont pour le secret. — Voilà qui est parler! foi d'honnête fille, Fanchette va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix coûtant : quatre louis. Et par-dessus le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son panache, et puis les preuves de mon amitié, si vous voulez, parce que vous êtes bien gentil. — Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien obligé du reste. «

Il me manquoit encore une chemise. Fanchette eut beaucoup de peine à me la fournir médiocrement bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit ensuite m'alloit aussi bien que si on l'eût faite pour moi. « Comme cet habit vous sied! disoit Fanchette. En vérité^ reprit-elle après un moment de réflexion , je ne demande pas mieux, car tu es bien le plus joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux. )) Et, si je ne m'étois hâté d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très indécemment. « Non, Mademoiselle, non, vous dis-je...

« Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Fais-moi le plaisir d'aller chercher un fiacre et de me Tamener; tu m'accompagneras dedans

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jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là, je te donnerai encore quelques petits écus pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et garde-toi bien de dire un mot à personne. — Je vous le promets. Je vous aime, parce que... — Va, Fanchette, va vite. «

Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie, quand j'entendis la clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon elîroi lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non moins familier que s'il eût été chez lui, me dit bonjour sans me regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il faisoit fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochoit les meubles et battoit les murs. Sa bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit à peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté; puis, en se relevant, il se fît à lui-même, après quelque jurement préparatoire, cette judicieuse remarque : « Je me suis trompé. » Il ajouta : « Fanchette, je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas revenu c'te nuit avant ce matin,... t'a enragé de ça comme d' juste... Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!... Que plaisir dans cet endroit-là I... y a des personnes qui s'y ruinent... avec z'un agrément!... c'est charmant d' les voir... Mais

c'est qu'i sont contens!... Enfin, n'y a pat u z'une querelle, juge!... excepté z'un qui en a tué z'un autre, mais v'ià tout... •

A ces mots il se leva pour venir droit à moi; mais sans le vouloir il prit à gauche, et se jeta sur la croisée, dont il brisa quelques vitres. Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et pendant quelques secondes il me regarda sous le nez d'un air qui m'auroit beaucoup amusé si j'avois eu moins d'inquiétude. « C'est moi, reprit-il enfin, c'est toi... Voilà ben ta chambre z'et ta belle robe... Mais j' suis gris... Oh çà, je suis gris! t'as les yeux noirs, et j' les vois bleus!... t'es blonde, et tu me semblés brune!... t'es petite, et j' te trouve grande !... Ah çà ! j' suis dedans, c'est clair... Mais, quoique ça, j' te veux persuader que t'es gentille et que j' suis ton z'amoureux. «

Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; il me retint, je fis un geste menaçant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis deux; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute entraîna la mienne. Le chevalier de Faublas, étendu sur le plancher, roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique ! Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire l'inégalité de cet indigne combat, c'est que je n'étois pas commodément vêtu pour faire le coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu

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longtemps balancer incertaine, parce qu'il y avoit dans cette manière d'escrimer cette différence, tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le vilain, jurant comme un cocher, négligeoit la parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me retenir : on juge donc que le plus braillard n'étoit pas le moins maltraité; mais, avant que je fusse parvenu à me dégager, les voisins accoururent au bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion de se débarrasser de leurs odieux locataires, ils commencèrent par nous charger d'imprécations et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent, et nous livrèrent à la garde que l'un d'entre eux avoit été chercher.

Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me donnèrent la main ; le peuple me hua, les enfans me suivirent. Au bout de la rue, je passai triomphant au milieu des lurons, qui n'attendoient pas, sous ces pompeux habiiset dans cet honorable cortège, leur prétendue religieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, souilla le bel habit du Panthéon ! que de grossiers propos j'entendis sur ma roule! avec quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! Ah! pauvres filles, Dieu vous préserve de la garde de Paris!

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Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!... Un pesant capoial conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestèrent ce qu'ils n'avoienf point vu; plusieurs témoins crièrent que j'étois femme publique et que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant peu de chose, mais écrivant tout, ferma le procès-verbal avant même qu'on eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense; et tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, émana cet arrêt sans appel : « Le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à Saint-Martin. »

A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai que de tous les adolescens le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui dont les succès galans occupoient encore la capitale étonnée, le chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un jugement public, se vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand jour où le chef de la police le feroit, avec cent compagnes prostituées, transférer à la métropole!

Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans cette affreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une

foule de questions auxquelles je me serois vu très embarrassé de répondre ? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restoit-il pas toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque aussi faciles m'épargneroient le danger de celui-là ? Avec de l'adresse et de l'or je forcerois les portes de Saint- Martin plus aisément que celles de la Bastille... Mais je devois surtout me hâter; un instant pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille accidens pouvoient découvrir les traces que le chevalier de Faublas venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours quelques amis... Des amis? je n'ai plus à Paris que des connoissances... Rosambert... Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin. Derneval est plus loin encore... Mi^edeB... n'est peut-être pas arrivée... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la compromettre?... Mais mon amie, mon amante, ma femme?... c'est à elle... Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander... Non. Duportail est là qui sans doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever encore... Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de voir ma Sophie... Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est

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son hôtel; le commissionnaire s'informera, écrivons au vicomte.

Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le résultat de deux heures de réflexion; aussi ma lettre au vicomte n'étoit pas achevée quand on vint appeler Fanchette.

Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier guichet. Là je vis une élégante qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'œil dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la prison s'ouvrirent, ma fière protectrice monta gravement dans sa voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue : « Madame, que de remerciemens... — Vous ne m'en devez pas, interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement, je vous assure. — Cependant, Madame... — Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire. — Pourquoi refuseriez-vous le juste hommage... — Bon Dieu! cela fait des phrases! Je ne les aime pas. Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en prie. »

Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas quelle étoit cette incivile libératrice qui me rendoit un si grand service et me

traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle aventure, et ce que j'allois devenir.

La belle dame, qui m'avoit ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de parler. « Savez-vous lire? me demanda-t-elle. — Un peu, Madame. — Et écrire aussi? — Tout de même. — Vous coiffez? — Les femmes? — Eli mais, sans doute. — Assez passablement. Madame. Est-ce là tout ce que... — En voilà assez. Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner. »

Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel hôtel. L'inconnue, m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer à mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin, ma libératrice reparut : elle m'apportoit elle-même des habits qu'elle m'ordonna d'échanger contre les miens, car je faisois horreur, disoit-elle ; et, sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever mon fichu. « Je me doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur ma poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque défaut secret déparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main n'est pas plus unie que cela, »

A la surprise qui d'abord me saisit succéda bientôt un sentiment plus pénible : cette grande

daine si fière, si impérieuse, et pourtant femme de chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'inquiétoit par ses soins autant que par ses remarques, et ne me désoloit pas moins par ses bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober à ses bons offices ; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.

Un bout de cordon passoit, elle le tira très habilement, et du même temps me débarrassa de mon premier jupon. «Bon Dieu!... Madame, vous abaisserez -vous à servir votre servante.'' — Eh mais, répondit-elle, si je veux bien en supporter la peine et la honte? — Madame, je ne le souffrirai pas!... Je ne le puis souffrir... Vous êtes trop bonne. — Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement modeste qu'opiniâtre ? »

Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit la dernière.

Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont j'espérois n'être pas aisément dépouillé. « Que d'entêtement ! quelle sotte réserve! dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois

homme, Mademoiselle y feroit moins de façon. » A peine avoit-elle dit, qu'elle passa derrière moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide, remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.

O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre Fanchette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarrassée que, l'unique voile qui lui demeure ayant été naguère et trop longtemps promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à ma toilette se pressa -t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise qu'elle m'o^-donna de passer. C'étoit là surtout l'opération que je redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous, la dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux clairvoyans le jeune garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination, jusqu'alors endormie, se réveille plus ardente : elle m'électrise, elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore la main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mou-

rante, soudain produit en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, même à l'aide du magnétisme. Que fera i-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen garder mon secret?

Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes dépens; n'importe : comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos à l'ennemi.

« Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voilà d'étranges manières, auxquelles on ne m'a point accoutumée. »

Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la personne outragée, loin de céder aux mouvemens de l'impatience et de la colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit pas l'ironie. Un coup d'œil que je hasardai furtivement me confirma dans cette idée. Je vis qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de rire pressés de s'échapper. Ce fut alors, et c'est encore à ma honte que je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que depuis un grand quart d'heure ma protectrice Vie du Chevalier de Faublas. III. 19

mystifioit tout à son aise un innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique. Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable ; mais je me consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me promettoit ma mésaventure.

« Ah ! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à les souffrir que je ne le suis moi-même à me les permettre, et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon ! — Pardon ! répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité? — Assurément non, répliquai-je, un peu étourdi du reproche. — Eh bien donc, reprit-elle avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable offense... »

Je ne lui laissai pas le temps d'achever : car son air, ses discours, et surtout son maintien, où respiroit une rare assurance, tout en elle se réunissoit pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite pour donner du cœur au plus timide. Aussi, me précipitant devant elle, dans cette humble et redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration d'amour et de guerre : «Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas long-

temps, Madame. » Sans s'émouvoir, elle répliqua : « Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole : ce sont les beautés foibles qui croient à toutes les menaces. »

La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins que des effets à cette dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit à peu près qui j'étois, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si simple ne l'étonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit sans indiscrétion, et devoit même se montrer.

On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe complet ne fut disputé que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver encore de quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire et sur le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-même alloit partager, lorsqu'une importune voiture fit gémir le pavé de la cour. « Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchonsnous,... dépêchons-nous d'achever cette plaisanterie. ))

Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-même quelque intérêt à me dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.

Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que l'originale personne appeloit notre plaisan-

terie venoit de finir; mais le tiers incommode, à qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, se faisoit entendre assez près de nous; et ma fîère protectrice, qui n'avoit apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantoit avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son désordre; elle me faisoit signe de ramasser mes hardes éparses et de me jeter dans un cabinet voisin.

Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop prompte visite m'y reléguoit entra. « Il est là qui change d'habits, lui dit-elle, — Sans le secours dejvotre femme de chambre? » demanda-t-il. Elle répondit : « S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrionsnous un tiers dans son secret? »

Alors il vint à moi : c'étoit M. de Valbrun, « Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir? — Content? m'écriai-je; mais c'est, en vérité, trop peu dire. — Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher Faublas, interrompit-elle en riant: demandezlui ce qu'il en pense; demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient

devons enlever à des enchanteurs; et, dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de reconnoissance, me baiser la main. »

Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers une vitre. Son maintien avoit tout d'un coup tellement changé qu'il n'y régnoit plus qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure sembloit annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne étoit une excellente comédienne ; mais, quelque plaisir que je trouvasse à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il falloit m'affubler encore ne me causoit pas un léger embarras : c'étoit pour moi l'ouvrage sans fin : je crois qu'il auroit duré jusqu'au soir, si M"^^ de Fonrose n'étoit venue, sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer, de sa noble main, le désordre de ma chevelure. Elle me coifîoit encore, quand je m'écriai : « Monsieur de Valbrun, "partons. — Pour aller où ? — Voir Sophie. — Sophie est-elle à Paris ? — Dans ce faubourg même, au couvent de ***, rue ***. — Tant mieux; mais pour un instant modérez votre impatience; écoutez-moi : je dois vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me reste à faire. — Vous

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devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance. — Etes-vous jaloux de me la prouver? — N'en doutez pas. — Eh bien, faites-moi le plaisir de m'entendre. — De tout mon cœur; mais partons. — Quelle pétulance! De grâce, écoutezmoi! — Ma Sophie! — Nous en parlerons tout à l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir, et voulant demeurer à portée de vous donner quelque secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui me paroît vous aimer beaucoup, étoit continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la matinée, elle a cru vous voir sous deux habits différens. Il y a deux heures enfin, elle m'a crié que la garde vous emmenoit; qu'elle vous reconnoissoit très bien malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt s'est mêlé, dans la cohue qui vous suivoit, un fidèle émissaire, chargé de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un jugement ténébreux venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez Nl^^ de

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Fonrose... — Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-lechamp vous réclamer à l'hôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat qui ordonnoit votre liberté. — Madame, recevez tous mes remerciemens... — Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fin. — Sophie m'attend. — Bientôt nous parlerons d'elle ; écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne alloit à la police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des informations; il n'y est plus question de Dorothée, on ne parle partout que du chevalier de Faublas. — Comment! déjà? — Pouvez-vous en être étonné? la déclaration de je ne sais quelle sœur Ursule, qui a, dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir été attaqué dans l'enclos des Magnétiseurs par un jeune homme qui se sauvoit en chemise et l'épée à la main; c'est la résistance qu'a faite aux officiers de la police M"^^ Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son taudis, y a été interrogée sur faits et arti^

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des. Le concours de tant d'événemens extraordinaires vous a trahi, les plus étonnantes aventures ont été mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux heures peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les amis du comte de la G..., que l'un de vos seconds a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En attendant... — En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me perdre! — Vous vous perdriez sans la voir! — Sans la voir! — Si vous osez faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui sur pied. De grâce, attendez quelques jours.

— Quelques jours! les jours sont des siècles! — Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'État, et lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre maîtresse? — Elle est ma femme, Monsieur le vicomte. » La baronne nous interrompit : « Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous en félicite. — Très vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en trouver une qui méritât d'être adorée comme elle ! . ..

— Je vous crois. — Une qui fût plus digne de la

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tendresse et des respects de son heureux époux!... — Chevalier, reprit le vicomte, permettez... — Une qui... — De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi de ne pas vous exposer. — Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui! — Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais que, si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrois plus de rien. Chevalier, vous réfléchissez; eh bien? — Vicomte, vous me voyez pénétré de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en donner une preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun , réglez ma conduite, et j'obéirai. — Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher. — Pourquoi monsieur ne resteroil-il pas ici? dit aussitôt la baronne. — Parce qu'il n'y seroit guère plus en sûreté. Madame. — Vous croyez. Vicomte ? — Mais je vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous? — Moi, je ne vois pas trop... — Quoi! Madame, après la démarche que vous venez de faire! — Oh ! mais. Vicomte... — Vous m'étonnez, Madame, répliqua-t-il encore avec un peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis

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point jaloux. — J'aime cependant, lui réponditelle, le petit ton piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paroître. Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps, et pendant le dîner chacun de nous trois voudra bien rêver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes les femmes et l'amant de la sienne. »

Mme de Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne, qui n'étoit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps en temps, la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. « Je vais vous l'expliquer dans le salon » , répondit-elle en se levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade, car, au vif appétit qui me restoit encore, je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.

« Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement de toutes les manières. — Une place? s'écria le vicomte. — Une place, oui. Factotum femelle, elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez M^-^ de Lignolle. — La petite comtesse? — Oui. — Une demoiselle de compagnie à

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la petite comtesse! On en rira. — Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une; celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois. — Mais à cause de M. de Lignolle... — M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies lui reproche des torts,... de ces torts qu'une femme nepardonnepoint. Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je vous recommande la petite comtesse,, elle est jeune et jolie, un peu étourdie, très vive, impérieuse à l'excès^ capricieuse aussi; je lui connois une fantaisie qu'elle affectionne : souvent il lui arrive de vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir, d'un air très indifférent, un propos très leste. Au reste, elle a des travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de cette économique retraite; mais ce n'est pas lui qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut mettre dans la société. — Ah! ma Sophie! Madame la baronne.

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ma Sophie ! — Oui, oui, votre Sophie ! fripon non moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal fait dans sa grande taille^ et dont la grosse figure fut peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces petits beaux-esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de deviner des énigmes. — Voilà, Madame, dit M, de Valbrun, un portrait fait de main de maître; je reconnois le pinceau d'une femme offensée. — Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui. — Maintenant je lejurerois, répliqua-t-il , mais aussi de quoi vous avisiez-vous? »

Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation : «Au lieu d'être femme chez la comtesse, ne puis-je pas être femme ailleurs? Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le

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couvent de ma Sophie? — Aujourd'hui, répondit le vicomte, le péril seroit extrême, et puis le moyen de rester?» La baronne l'interrompit : « Attendez, car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'idée d'un projet dont le succès est infaillible. Demain, oui demain, je vous le promets, j'irai moi-même au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit pas une chambre... — Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous chargeriez d'amener après-demain. Madame la baronne? — Après-demain, non, mais à la fin de la semaine. — O ma Sophie!... — Ne sautez donc pas, me dit M^^ de Fonrose; vous allez vous décoiffer. » Elle ajouta : «J'admire ce stratagème autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce fût un mari qui s'en avisât. — Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir, il fait nuit; mais croyez-vous que M™^ de Lignolle prenne sa demoiselle de compagnie dès ce soir? — Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire. — Et M, de Lignolle ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme? — Vous savez bien que monsieur n'a pas de volonté quand madame parle; vous savez bien que, quand la comtesse a prononcé le fatal je veux, il faut que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous nommerez M^^e de Brumon. »

Nous descendîmes. Comme je montois dans la

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voiture, je vis qu'on plaçoit une malle deriière. « Elle renferme votre trousseau », me dit la baronne. Je priai le vicomte de me venir voir chez M^^e de Lignolle le lendemain; il me promit qu'il s'y rendroit à l'entrée de la nuit pour m'informer de ce que M"ie de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai à son oreille pour lui faire cette confidence : «Je crois M^^ de B... revenue chez elle... Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles et me donner des siennes? — Soit, je l'en chargerai. C'est-à-dire que M"^e de B... vous intéresse encore? — Non de la manière dont vous l^entendez, non, parole d'honneur; mais je suis très impatient de savoir comment le marquis l'aura reçue. — Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire demain.»

M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de l'hôtel du comte.

/•yi-vyu, u aj,, iXAy^i,

LES CHARMES DE W? DE LIGNOLLE ( Fa.iiblas, 2? partie, Z )

ONSiEUR de Lignolle étoit chez madame ^ quand on nous annonça. La baronne, ^' en me présentant à la comtesse, lui dit : «Je vous amène cette jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit, écrit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais c'est là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations honnêtes, des goûts tout à fait louables, et surtout des talens solides qu'on a rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne croyez pas que j'exagère. Comtesse, bientôt vous deviendrez l'intime amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez. — Je vous en remercie d'avance, répondit la comtesse, sur votre recommandation je n'hésite pas. — Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne; mais j'ai senti que je vous devois

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la préférence; et puis il faut tout dire, c'est un présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle. »

La comtesse renouvela ses remerciements à la baronne et lui dit que dès ce soir... « Dès ce soir! interrompit le comte, attendez donc. — Monsieur, je n'attends pas. — Mais... — Point de mais. Monsieur. Il y a trois jours que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que j'attendisse encore, je tomberois malade. — Si dans le monde on trouve ridicule... — Que m'importe. Monsieur? — On vous blâmera. Madame, car... — Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de ces car dont vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout quand vous me contrariez. Monsieur; dès ce soir. Mademoiselle... — Mais, Madame, je vous observe... — Oh! que je suis malheureuse! — Je vous observe que si... »

La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda M. de Lignolle avec majesté, et du ton le plus impérieux lui dit : « Je le veux. — Puisque vous le prenez ainsi. Madame, répondit le comte, il faut bien que cela soit, que ne vous expliquiezvous tout d'un coup! Madame la baronne permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des pro-

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diges; ils avoient remporté tous les prix de l'université, et ne savoient seulement pas trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on les avoit priés d'en faire une!... Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez plus instruite, car... votre figure,... vos manières... Comment vous nommez-vous, Mademoiselle? — De Brumont, Monsieur. — Vous n'êtes pas philosophe, j'espère? — Non, Monsieur, je suis honnête fille. — Belle réponse. Mademoiselle, superbe ! superbe ! Vous êtes de bonne famille apparemment? — Monsieur, je suis noble. — Bon encore cela! bon ! Je vois que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici dans un moment précieux ; quand on vous a annoncée, je limois le dernier vers d'une charade... Oh! c'est que c'est une vraie charade, celle-là!... Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.

« Devinez, Mademoiselle, devinez. »

Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacité peu commune. Monsieur le comte n'étoit pas heureux dans l'art des définitions; mais, en revanche, chaque expression, grâce à la place qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, ma foi, devinée ! s'écria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison, c'est une fille vraiment étonnante ! — Monsieur, je Vie du Chevalier de Faublas. III. a i

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suis fort aise, répliqua M^e de Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi. — D'honneur, répéta-t-il, une fille étonnante! Elle vient de deviner ma plus belle charade,... une charade dont le plan seul m'a coûté cinq jours de méditation!... une charade dont j'ai travaillé le style pendant neuf jours et demi... Enfin, j'ai changé dix-huit fois le premier vers,... oui, dixhuit fois. Je faisois des variantes en dormant. — Comme Voltaire, Monsieur le comte. — Ah ! Mademoiselle, Voltaire n'a jamais fait de charades, et puis c'étoit un philosophe. Revenons à mon ouvrage; comment le trouvez-vous? — Très saillant, Monsieur, et plein de charmantes antithèses. — De charmantes... Vous nommez cela des antithèses? Je savois bien que je faisois des antithèses, moi!... Je n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique; mais voilà de ces choses que certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne des antithèses... Mesdames, cela s'appelle des antithèses.

— Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse entièrement occupée de ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des bêtises. — Comment, Madame, des bêtises? — Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appel-

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lent des bêtises. — Ah! Madame, s'écria-t-il, quelle réponse! » Il revint à moi : « Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les femmes sont bien petites avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagné la confiance de la comtesse, ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades et des antithèses... — Laissez-moi faire. Monsieur le comte ; que j'aie seulement le bonheur de lui plaire... — Vous lui plairez! — Croyez-vous? — Vous lui plairez, j'en suis sûr. — Eh bien, je lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en donne ma parole. — Et vous me rendrez. Mademoiselle, un véritable service dont je serai très reconnoissant. — Vous avez trop de bonté, Monsieur : une autre vous remercieroit; moi, je suis tentée de vous en vouloir. Ailleurs j'ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'excitera remplir auprès de sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés, je vous jure. — Revenons à mon ouvrage. Vous le trouvez? — Surprenant ! d'une simplicité... sublime! Mais, Monsieur, comment faites-vous?...

— D'abondance, interrompit-il; mes plus longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le faut : aussi mes vers sont très faciles. — Et vos charades ont le mérite d'être faites ej^ bouts-rimés. — Justement: chaque poète a son faire, et voilà le mien. — Vous ne me disiez pas cela! — Diantre! c'est mon secret! — Il est mal gardé, Monsieur le comte; presque tous les beaux esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre orgueilleusement modeste de Mes fantaisies, Mes souvenirs, Mes essais, Mes délassemens, Mes caprices. Mes loisirs, etc.; lisez les petites chansons de société dont ils régalent leurs amis aux bons jours de fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, dans ces almanachs prétendus poétiques qu'on achète au jour de l'an pour les oublier avant la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opérascomiques, de nos petits opéras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la mode; lisez nos odes germaniques, nos épouvantables tragédies; lisez. Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre manière, et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage d'être toute en bouts-rimés. »

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Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis sa belle humeur en l'accablant d'éloges. « Là, sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade vous a séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer cela? — Assurément, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance publique. » ,^

Il prit une plume, et sous le mot malpropre il écrivit: a Par M. Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de Lignolle, seigneur des **^, et du *^*, et de *-"'^, lieutenantcolonel du régiment de ***, en garnison à ***, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis, à Paris, rue ***, hôtel de ***. — Quoi ! Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure! — Mademoiselle, c'est l'usage... Là !... vous lirez cela dans le Mercure de la semaine prochaine. »

Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu'elle verroit bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics; ensuite, il s'adressa à la comtesse : « Madame, vous pouvez prendre M^le (Je Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez très satisfaite; je vous la donne pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez! — Monsieur, répondit la comtesse, je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit une affaire arrangée. »

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M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un peu à l'écart, il me dit bien bas : « Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous demander. — Monsieur, parlez. — Je ne puis douter que vous n'ayez de bonnes mœurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des aventures galantes et les répète. — Fi donc! Monsieur. — Bon! vous me comprenez : je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations avec la comtesse. — Cela n'est pas facile, Monsieur, car les jeunes femmes... — Oui, aiment en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde! et je vous supplie d'éviter cela tant que vous le pourrez. — Monsieur, je suis franche, je ne puis vous répondre... — Tâchez; j'ai debonnes raisons pour vous en prier. — Je le crois. Monsieur. — D'ailleurs, vous n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande réserve. — Je n'en suis pas fâchée. — Et puis, ses lectures sont choisies ; elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour. — Oui, ces messieurs nous assomment ! c'est une chose bien désagréable ! — Mademoiselle, chez moi pas plus d'amour

que de philosophie : car, tenez, la philosophie et ramour... «

La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me fit perdre le très beau parallèle que j'allois entendre. « Mademoiselle, me dit Mmede Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous même, en certains points, désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile; il y va de votre honneur de justifier l'opinion très avantageuse que j'ai conçue de vous : etîorcez-vous donc de mériter le plus promptement possible les bontés d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous bien que je lui cède tous mes droits. »

Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle insistoit pour que je restasse, mais un je le veux de madame lui ferma la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une

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espèce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir d'un ton très affectueux, et M^e de Lignolle, en me donnant un baiser sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité : « Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous? »

Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sûre, où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d'aventures, d'inquiétudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!... Des plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?... loin d'elle? Heureusement l'espace qui nous séparoit se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étoient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nous respirons, pour ainsi dire, le même air... hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à l'heure ! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai que son image ! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, dès le soir je pars seul. Atout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de

récompenser sa tendre sollicitude et de consoler sa douleur!... Oui, j'irai; je chercherai le péril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois de payer de ma liberté quelques instans de volupté suprême, je ne me plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.

Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas... Elle est jolie pourtant, la comtesse!... une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune! de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh ! le petit dragon!... A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?... Mais à quelles idées me livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de ces bagatelles que j'ai demandé à la comtesse la permission de me retirer? O mon père, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime : c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas quitloit une jolie femme ; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses nouvelles!

Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre et respectueuse.

Mon père.

Peut-être en ce moment m* accusez-vous cC ingratitude et de cruauté ; je vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez

pas quelle passion consume un cœur que vous avez fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé V inconcevable attentat d'un homme qui se disoii notre ami. Mon père, en vous quittant, je me proposois un prompt retour^ le chagrin que vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au contraire^ gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que 'pouvoit rendre éternelle le désespoir de Vun des deux amans. Mon père, il est vrai que, loin de vous, je n existe quà demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie.

J'ai su quelle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je navois pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le premier moment de ma liberté ; je le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n existait pas.

Je comptais retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt il ny en aura plus pour moi. Je me suis déjà fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous

en conjure. Qu'Usera beau, le jour où le chevalier de Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!

En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon adresse : La veuve Grandval, au couvent de ***, rue^*, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurezvous ma joie : votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père, écrivez.

Je suis avec un profond respect, etc.

P. -S. // m'a été jusquà présent impossible de voir ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai.

Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que j'ai mis l'adresse à M. de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit appartement. Cette porte donne dans la chambre à coucher de la comtesse; cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans la cour. Elle est commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie d'aller visiter M"^e de Lignolle?... Je n'en ferai rien; va, sois tranquille, ma Sophie... Couchet-il avec elle, M. de Lignolle?... Que m'importe? Quelle idée me vient là?... Le grand mal après tout ! je n'y mets pas un vif intérêt;... c'est simplement de la curiosité... Oui, mais cependant cela

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me tourmente; je voudrois savoir si les époux font lit à part... Je ne vois qu'un lit dans la chambre à coucher de madame; mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'eût pas son appartement séparé... Comment faire pour m''en instruire?... Parbleu ! guetter le moment et regarder par le trou' de la serrure... Bon! il n'est que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront point avant minuit! J'attendrois là cinq heures d'horloge!... Je meurs de fatigue... Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.

Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, M^^^ de Lignolle fut obligée de me faire appeler pour que j'assistasse à son lever.

« Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle de Brumont? me demanda-t-elle avec vivacité. — Parfaitement bien; et Madame? — J'ai mal dormi. — Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans. — Je vous assure que j'ai mal dormi, répondit-elle en souriant. — C'est peut-être la faute de monsieur le comte? — Commentcela?... Répondez donc, Mademoiselle : comment cela ? — Madame... — Expliquez-vous, je veux savoir... — Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être déplu par cette plaisanterie pourtant innocente. — Point du tout; mais je ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime

pas à attendre. — Madame... — Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le veux. — Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur le comte atteindra bientôt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute jeune, je crois. — J'ai seize ans. — Il est vrai que monsieur le comte paroît d'une santé bien foible; mais madame la comtesse est jolie. — Sans compliment, le trouvezvous? — Je ne fais sûrement que répéter à madame ce qu'elle a coutume d'entendre. — Vous êtes tout à fait polie. Mademoiselle de Brumont, mais revenons à ce que vous me disiez d'abord. — Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de madame ; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est safemme, je pense? — Ily a deuxmois.

— J'ai conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avoit pu...

— Eh bien! dites donc ce qu'il avoit pu. — Venir cette nuit chez madame. — Jamais monsieur ne vient chez moi la nuit. — Ou bien , hier au soir, y rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la comtesse. — Me tourmenter ! à quoi bon? — Quand je dis la tourmenter, j'entends lui faire ces caresses qui sont- très permises entre deux époux. — Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois ? Je ne sais par

quelle manie tout le monde me tient ce singulier propos ! »

A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet de toilette, et me dit qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble. Cette femme m'étonne! aurois-je mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à mes dépens? Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!,.. Quoi donc! une jeune personne, après deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle étoit si claire cette phrase : C'est peut-être la faute de monsieur le comte. Pourquoi s'obstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle m'eût simplement dit : « Cela me déplaît. » Et, tout au contraire, c'est elle qui exige une explication difficile que j'hésitois à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse : Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois? Ma foi! Madame la comtesse, comment l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y

DU CHEVALIER DE FAUBLAS lyS

peids; j'avoue que je ne puis concilier ensemble votre élat cie nouvelle mariée, vos airs de vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.

Mme de Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un déshabillé très simple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand M. de Lignolle accourut en criant : « Non, non, je ne ferai point de grâce, je serai inexorable. — Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! jamais je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il donc? — Ce qu'il y a. Madame! une chose affreuse! — Comment? — Cette nuit vous dormiez tranquille, un séducteur étoit auprès de vous ! — Vous ne rêvez que séducteurs. Monsieur; mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.

— Sans moi, sans le hasard qui me l'a fait découvrir... — Ce hasard-là ne m'a rien découvert, à moi. — Le malheureux vous ravissoit l'honneur.

— Quoi! l'aurois-je souffert ? ou ne m'en serois-je pas aperçue? — Fiez-vous désormais à ceux qui se disent... — D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt que le vôtre, Monsieur ? — A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont donné? — Qui? quoi? qu'est-ce? — Qui vous ont répondu... — Monsieur... — De sa sagesse...

— Voulez-vous enfin... — De sa conduite... —

Vous expliquer? — De son honnêteté. — Oh! je perds patience. — Et qui... »

Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui arrachoit, ne me regardoit même pas, et peut-être ignoroit encore que j'étois là. Cependant quelques-unes de ses réflexions malhonnêtes sembloient tellement applicables à ma situation présente qu'il s'en falloit beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de LignoUe, bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au collet son mari tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui disoit : « Vous m'avez mise hors de moi. Monsieur; il est inconcevable que depuis une heure vous vous fassiez un jeu... Expliquez-vous, je le veux. — Eh bien. Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte, j'approche, je lis un livre affreux, Madame!... le plus dangereux, le plus abominable des livres! un ouvrage philosophique! — Ah! nous y voilà. — Le Discours sur l'origine de Vinégalité parmi les hommes. »

Désormais rassuré sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur

des femmes et ce Traité de F inégalité des hommes. «Oui, oui, s'écria la comtesse, apprenez-moi cela.

— Ce qu'il y a de commun, Madame ! répondit le comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes, et vous ne tremblez pas? — Que pourroit-il en arriver, Monsieur? — Des désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, dès qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa maîtresse. — Séduire, toujours séduire! avec quoi. Monsieur, et pourquoi? — Aussi je viens de faire maison nette dans l'antichambre. — Vous congédiez tous nos gens? — Oui, Madame. — Je n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable, renvoyez-le, j'y consens. — Je les renverrai tous, Madame. — Non, Monsieur. — Tous sont déjà perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un philosophe. — Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi ? — Oui, je l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens les Pensées philosophiques, ou le Dictionnaire philosophique, ou le Discours sur la vie heureuse, ou le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les homn-ies, etc., je suis très effrayé, et je ne me crois nullement en sûreté dans ma maison. »

Vie du Chevalier de Faublas. III. 2 3

Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la première fois, sans doute, M. de LignoUe osoit lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur, elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps en temps crioit comme une folle. Insensible à son comique désespoir, le comique antiphilosophe continuoit toujours :

« Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce siècle n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misère n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs, être l'ami d'un homme partisan de la fausse philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais philosophes '.

— Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup de fierté, vous garderez pourtant ceux-là, car je le veux. » A ce mot décisif, le bon époux, comme atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit très modérément : « Puisque vous le voulez, Madame, il faudra bien que je le veuille; mais, du

1. Voyez un gros livre intitulé : La Religion considérée; c'est Touvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.

moins, permettez quelques observations. — Faitesm'en grâce, Monsieur, interrompit-elle, et que je ne sois pas obligée de répéter que je le veux. — Fort bien. Madame, répliqua-t-il en secouant la tête, fort bien! cela sera, mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous donneront des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne soit déjà philosophe dans l'âme; par conséquent, vos laquais deviendront ivrognes, malpropres, insolens, maladroits; votre palefrenier estropiera vos chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre cuisinier manquera ses sauces; votre maître d'hôtel renversera les plats sur la nappe et sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs enfleront leurs mémoires; votre intendant vous volera; vos femmes de chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle de compagnie fera un enfant chez vous. »

Il partit, et fit bien : j'aurois été fâché de rire aux éclats devant lui.

Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des malheurs imaginaires, un malheur réel venoit de nous arriver : le chocolat s'étoit refroidi. Jugez de mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner trop court, avois encore été me coucher sans souper ! Et la cruelle comtesse parloit de renvoyer le déjeunera l'office ! M^le de Brumont, tremblant qu'il n'en revînt pas, le reversa promptement dans la

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chocolatière, qu'elle fît mettre auprès du feu, dans le boudoir même. «A la bonne heure, dit M^e de Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il soit réchauffé. »

Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit élevé son enfance. Nous fîmes à peu près trente lignes de complimens respectueux, à quoi nous ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept lignes de confidences enfantines. Je crus que cela ne finiroit pas. Désolé de voir qu'il ^alloit entamer la quatrième page de l'interminable épître, je me permis d'observer à madame la comtesse que le chocolat devoit être chaud. «Je le crois, répondit-elle; mais finissons cela d'abord.»

Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentoit l'embarras de ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, que je ne pouvois me résoudre à regarder en face une seconde fois, tant elle étoit laide, rôdoit sans cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la constitution générale de cet individu je ne sais quoi de philosophique qui me faisoit trembler pour le déjeuner; un secret pressentiment aussi m'avertissoit de sa maladresse, et ses mouvemens continuels me donnoient de continuelles distractions.

Mn^e de Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas^ s'étant aperçue plusieurs fois de mes inquiétudes mal déguisées, finit par me demander avec humeur

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si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment où l'impatiente maîtresse me faisoit cette question, la fatale chambrière, en farfouillant dans l'âtre, couchoit la chocolatière sur la cendre. Je vis le désastre, la plume échappa de mes mains et mes yeux se portèrent vers le ciel, ma tête fut jetée en arrière par un mouvement presque convulsif; peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. «Ah! Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!» et la comtesse, si vive alors qu'il ne falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle eût dû se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'œil du côté de la cheminée, ramena sur moi son regard serein, et, parodiant un héros ', dans son imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa cette réponse à jamais mémorable: «Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun le chocolat avec la lettre que je vous dicte?» Emporté par mon désespoir, je lui répondis je ne sais quoi d'assez peu mesuré. «Cette vivacité sympathique ne rne déplaît pas trop», répliquat-elle; puis, s'adressant à l'indigne servante, elle ajouta : « Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte. » Cet ordre généreux porta

1. Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un de ses secrétaires : « Eh bien ! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte? »

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jusqu'au fond de mon âme le baume de la consolation. Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, mon style se ranimer, et, Mn^e de Lignolle m'aidant, je finis par dire une infinité de jolies choses à la chère tante.

La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je vois le déjeuner revenir. On apporte une petite table; deux tasses sont placées l'une vis-à-vis de l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis-à-vis d'elle, je touche au moment heureux!... mais, ô revers plus insupportable que le premier '! un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperçoit le timbre. Besançon! dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lève impétueusement, et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table trop légère, elle me l'envoie sur les deux jambes. Écoutez le cri que je pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma légère blessure qui me l'arrache; contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas que je regrette ni le petit meuble démantibulé, ni les porcelaines brisées, ni la chocolatière bossuée, ni mon plus beau jupon gâté. Non, je ne vois que le chocolat coulant à grands flots sur le parquet. Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps à demi courbé, les yeux fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la parole entrecoupée, lit :

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Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de plaisir à élever, combien j'ai souffert de ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le parlement de Besançon m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars, j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive /e i 5.

« Le i5! c'est aujourd'hui! » s'écrie la comtesse; et, tout en brisant le papier précurseur, elle continue : « O bonne nouvelle ! ô ma chère tante ! je vais vous voir, et j'en suis charmée ! » A l'instant j'aperçois sous un fauteuil un débris précieux; je m'éiance, je le saisis, je le baise, et je lui dis : a O bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon unique espoir, je te tiens, et j'en suis ravi ! » Cependant je vais m'asseoir dans un petit coin oii je dévore mon insuffisante proie, tandis que M^^^ de Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son boudoir maintes et maintes gambades.

Enfin elle sonne un laquais : « Saint-Jean, dites au suisse que je suis aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement. » Puis elle se retourne vers moi : « Mademoiselle de Brumont, je vous ai dérangée de bien bonne heure ; mais vous pouvez maintenant disposer du reste de la matinée. » Je fis à la comtesse une profonde révérence qui me fut poliment rendue, et j'allai me renfermer dans mon petit appartement.

Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à ma chère Adélaïde à qui j'écrivis.

Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme de , chambre, qui venoit me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit visage bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que tu me coûtes, et dont tu as la couleur! Vous concevez qu'étant naturellement poli, je ne fis pas cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez, vous devinez aussi que, docile et prudent au même degré, je livrai ma tête et fermai les yeux. 11 faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette : disgraciée de la nature, elle avoit eu recours à l'art ; je lui trouvai la main assez légère et le coup de peigne moelleux ; mais combien les talens acquis valent moins que les dons naturels ! Combien dans ce moment je regrettai ma petite Justine !

Jeannette, quand elle eut fini ma coiiîure, ne m'ofîrit pas ses services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez cependant, si c'eût été Justine! Justine seroit- restée sans attendre que je l'en priasse : d'abord elle auroit peut-être un peu retardé ma toilette; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagné le temps perdu ! Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût présidé à l'arrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un accoutrement féminin

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presque complet ! Il fallut me charger seul du pénible soin de m'habiller en femme de la tête aux pieds, trop heureux encore d'en être venu à bout, après y avoir mis plus de temps et de réflexion qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, dans une matinée d'hiver, à s'endimancher pour aller avec sa bonne maman à l'office paroissial.

Cependant trois heures alloient sonner, la marquise étoit arrivée. M. de Lignolle, apparemment toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il dineroit en ville ; un domestique annonça que nous étions servis. A table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, et la vieille tante me prodigua les complimens. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes réponses souvent équivoques, leur crédulité, ma confiance, les louanges dont je payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit d'être rapporté; mais je me sens pressé de raconter le plus intéressant.

O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils ont si souvent violée, déesse éloquente etvéridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse, fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque ! Puisque vous savez tout, je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, celle que je vais à présent raconter n'est pas la

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moins folle ; aussi le galant récit que j'en dois faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où trouver la gaze, en même temps légère et décente, à travers laquelle il faut que la vérité se laisse entrevoir presque nue? Je blesse l'oreille la moins délicate, si je dis le mot propre ; et, si j'adoucis l'expression, je la dénature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire la 'curiosité de tout le monde ? O chaste déesse ! jetez un regard de pitié sur le plus embarrassé de vos serviteurs pour le secourir, descendez du ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de tailler.

« Fort bien, mon enfant, dit M^^ d'Armincour à M"^^ de LignoUe; mais, à présent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles. Estu contente de ton mari ? — Mais, oui. Madame la marquise, répondit-elle. — Qu'appelles-tu madame la marquise? Crois-tu que je te saluerai d'un madame la comtesse ? Bon, quand il y a du monde; mais entre nous ! va, tu es l'enfant que j'ai élevée, mon enfant chérie ; dis : « Ma tante », et je dirai : «Ma nièce ». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me donner un petit-neveu? — Je ne sais pas, ma tante. — C'est-à-dire, tu n'en es pas sûre? — Je ne sais pas, ma tante. — Tu n'aperçois donc pas dans ta santé ces changemens... hein? — Plaîtil, ma tante? — Tu n'as pas eu quelques absences?

— Des absences ! Est-ce que j'étois sujette à avoir des absences? — Non, pas quand tu étois fille; mais depuis que tu es femme? — Eh bien ! les femmes deviennent-elles folles? — Folles! il est bien question de folie ! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-là, ma nièce. — Que me demandez-vous donc, ma tante? — Je demande,... je demande... Pourquoi donc affecter?... M"e de Brumont ne doit pas te gêner : elle est ton aînée, une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit sage, n'ignore plus certaines choses. — Je ne vous comprends pas, ma tante. — Ma nièce, trouvez-vous mes questions indiscrètes? — Non, sûrement. Parlez, ma tante, parlez. — Écoute, mon enfant, si je m'en mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on m'avoit crue, tu n'aurois pas épousé M. deLignoUe. Je le trouvois trop vieux. Un homme de cinquante ans... Je sais bien qu'à cet âge-là M. d^Armincour étoit un pauvre sire... Mais enfin on prétend qu'il y en a... Dis-moi : le comte remplit-il son devoir?— Oh! M. de Lignolle fait tout ce que je veux. — Tout ce que tu veux?... et tous les jours?

— Tous les jours. — Je t'en félicite, ma nièce, tu es fort heureuse... Ah çà ! mais pourtant, ma petite, il faut prendre garde... — A quoi, ma tante? — Il faut ménager ton mari. — Comment?

— Comment, ma nièce? Il ne faut pas vouloir trop souvent. — Vouloir quoi, ma tante? —

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Ce dont il est question, ma nièce. — Mais il me semble qu'il n'est question de rien, ma tante. — De rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc pas qu'à l'âge de M. de Lignolle aller ce train-là, c'est s'épuiser? — S'épuiser? — Sans doute. Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les hommes ne résistent pas. — Des fatigues? — Assurément, et puis vos âges sont très différens, ma nièce. — Mais que fait l'âge?... — Cela fait tout, ma petite, et ne va pas tuer ton mari. — Tuer mon mari? — Oui, le tuer, mon enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en mourir. — Mourir de quoi, ma tante? — De cela, ma nièce. — De cela! de faire les volontés de leurs femmes! — Oui, ma nièce, quand les volontés de leurs femmes sont infinies. — Eh bien, M. de Lignolle ne s'en porte pas plus mal. — Tant mieux, ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, parce que cela ne dureroit pas. — Je voudrois bien voir!... Vous riez, ma tante? — Oui, je ris, avec ton je voudrois bien voir! Que ferois-tu, je t'en prie? — Ce que je ferois! je lui dirois que je le veux. — Ah ! voilà du nouveau ! — Vous croyez que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus d'une fois. — Et cela t'a réussi? — Certainement. Quand M. de Lignolle hésite, je me fâche. — Ah ! ah ! — Quand il refuse, je commande. — Et il obéit? — Il murmure; mais il s'en va. — Mais, s'il

s'en va, il ne fait donc pas ce que tu veux ? — Pardonnez-moi, ma tante. — Il revient donc? — II revient ou ne revient pas : que m'importe? — Comment ? — Pourvu qu'il obéisse. — Mais. — Et que je sois la maîtresse. — Mais... — De faire tout ce qui me plaît. — Ah çà, ma nièce, il y a donc une demi-heure que nous nous parlons sans nous entendre! Savez-vous bien que cela m'impatiente? — Comment, ma tante? — Eh ! oui, ma nièce, je vous dis blanc, vous répondez noir : il semble que je vous parle hébreu. — Ce n'est pas ma faute. — Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et vous paroissez ne pas comprendre! Quand je parle des devoirs de M. de Lignolle, j'entends ses devoirs de mari. — Fort bien, ma tante. — Et, quand vous me répondez qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez dire vos volontés de femme... — Justement, ma tante. — De femme mariée. — Sans doute, ma tante. — D'une femme jeune, vive, et qui aime le plaisir. — Précisément, ma tante. — Ainsi, vous m'entendiez? — Oui, ma tante. — Et vous répondiez à ce que je vous demandois? — Oui, ma tante. — Vous répondiez que M. de Lignolle remplissoit son devoir de mari? — Oui, ma tante. — Tous les jours? — Oui, ma tante. — Eh bien, ma nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux. Mais, mon enfant, je te le répète, il faut

user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et tu le tueras. — Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.

— Comment ! tu n'entendois pas qu'un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa vie, satisfaire une très jeune femme dont les appétits sont immodérés? — Il ne s'agit pas d'appétits, ma tante. — Les désirs, si vous voulez. — Et qui vous dit que mes désirs sont immodérés? — Vousmême, ma nièce, puisque vous prétendez que vous devez être la maîtresse sur ce point... — Eh bien, ma tante? — Et que tous les jours vous forcez votre mari à faire une sottise. — En vérité, ma tante, je vous trouve aujourd'hui d'une humeur!...

— Voilà bien les jeunes femmes, quand on les contrarie sur cet article. — Ma tante, voulez-vous... ?

— Elles ne voient que cela de bon dans le monde. . ,

— Voulez-vous, ma tante...? — Cela seul est pour elles le souverain bien. — Voulez-vous me forcer à quitter la place? — Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie. — Oh ! que je m'impatiente! — Oui, oui, ma nièce, je n'ignore pas que vous êtes très vive ; mais enfin, je suis votre mère, il faut m' écouter. — Mon Dieu! — Non pas, non pas, restez et écoutez-moi : je veux que vous me promettiez de ne plus obliger M. de Lignolle à faire tous les jours ce que vous appelez votre volonté. — Eh! pourquoi donc, matante, me laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un

autre? — Le beau raisonnement, ma nièce! — Pourquoi ne ferois-je point aujourd'liui ce que j'ai fait hier? — Mais, avec cette belle manière de calculer, ma nièce, il n'y auroit pas de raison pour que cela finît jamais. — C'est aussi comme je l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas. — ^ Que répond-elle donc? — Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne souffrirai pas que mon mari me manque. — Voyez l'écervelée ! — Ni qu'il me mène. — Mais quel galimatias ! — Non, je ne l'empêche pas de se conduire à sa manière...— Elle perd la tête! — Mais qu'il me laisse de mon côté faire tout ce qui me plaira. — Comment ! de votre côté ! cela ne se peut pas ! Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnête femme... — Avec lui, quand cela me convient; avec un autre, si cela m'arrange mieux. — Fi, ma nièce! quels principes ! — L'essentiel est qu'il ne me gêne en rien... — Ma nièce, je ne vous comprends pas. — Et que je fasse en tout ma volonté. — Ma nièce, vous voulez donc que je m'en aille ? — Ma tante, vous voulez donc que je quitte la place? — Cela est insupportable! — Cela est désespérant! — Conduisez-vous par mes conseils, ma nièce. — Parlez-moi raison, ma tante, je ne suis plus une enfant. »

Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se fâchoient. Cependant, aux questions très claires

de la tante, la nièce avoit fait avec tant d'innocence et de vérité des réponses si ingénues, si équivoques, si extraordinaires, que je commençai à soupçonner d'étranges choses. J'essayai de calmer Mnie d'Armincour en lui disant : « Il y a tout lieu de penser, Madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerois qu'elle est aussi loin de mériter vos reproches que de les comprendre. — Vous croyez ? répliqua-t-elle : eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, et voyons si vous en pourrez tirer quelques éclaircissemens. » Je m'adressai à la nièce. « Madame la comtesse permet-elle?... » Elle m'interrompit vivement: « Très volontiers. Mademoiselle. — M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement de madame la comtesse? — Non. — Jamais? — Jamais. — Y entre-t-il la nuit? — Jamais. — Y vient-il le matin? — Oui, quand je suis levée. — S'enferme-t-il dans la journée avec madame la comtesse ? — Non. — Le soir, reste-t-il un peu tard chez madame la comtesse? — Après le souper, cinq minutes tout au plus. — Ces cinq minutes, à quoi les emploie-t-il? — A me dire bonsoir. — Comment dit-il bonsoir à madame la comtesse? — En m'embrassant. — Comment embrasse-t-il madame la comtesse? — Comme on embrasse; il me donne quelques bai-

sers. — Où cela, Madame la comtesse? — Dame, où cela se donne. — Mais encore ? — Sur le front, sur les yeux, sur le menton. — Voilà tout? — Voilà tout. — Absolument? — Absolument. Que voulez-vous de plus? — Eh bien! Madame la marquise, qu'en pensez-vous?

— Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien incroyable et bien affreux... » Elle courut promptement à M^^ de Lignolle : « Dis-moi, ma nièce, es-tu femme ou fille? — Femme, puisque je suis mariée. — Es-tu mariée? — Certainement, puisque M. de Lignolle m'a épousée. — Etes-vous sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée? — Je vous le demande, ma tante. — Où t'a-t-il épousée? — A l'église. — Et pas ailleurs? — Est-ce qu'on épouse ailleurs, ma tante? — Dis-moi, ma petite, le jour de tes noces... Va, je suis bien fâchée de n'avoir pas pu me trouver à Paris le jour de tes noces... Je me défiois de ce M. de Lignolle et de ses cinquante ans... Il m'avoit bien l'air de n'avoir pas le sens commun... J'avois très expressément recommandé qu'on te donnât du moins quelques instructions préliminaires... Dis-moi, ma chère enfant, la nuit de tes noces, que t'est-il arrivé? — Rien, ma tante. — Rien 1 Mademoiselle de Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé! — Pauvre petite, ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite, que je te plains! Mais ré- Vie du Chevalier de Faublas. III. 2 5

ponds-moi : ... la nuit de tes noces, ne s'est-il pas mis au lit près de toi, ton mari? — Oui, ma tante. — Eh bien, après? — Après, ma tante, il m'a souhaité une bonne nuit et il s'est en allé. — Il s'est en allé! répétoit la marquise qui fondoit en larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante petite nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela. — Bon Dieu ! ma tante, vous m'inquiétez! — Pauvre enfant! la voilà vierge encore, après deux mois de mariage! Quel sort! quel sort cruel! — En vérité, ma tante, vous me faites peur! expliquez-vous. — Mon enfant,... je ne puis,... je ne puis... Ma douleur me suffoque... Vous, Mademoiselle de Brumont, qui vous exprimez avec tant de facilité, dites-lui... ce que c'est,... expliquez-lui comment... Vous n'êtes pas ignorante comme elle, sans doute?... vous devez savoir... — A peu près, Madame la marquise. J'en ai entendu parler, et puis, j'ai lu de bons livres. — En ce cas, faites-moi le plaisir de la mettre au fait. — Madame la comtesse permet-elle? » Elle me répondit que je lui rendrois service. Je ne me le fis pas répéter : je le lui dis .. Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit pas. Or donc, à vous qui le savez, je ne le dirai pas

« Quoi ! reprit M'^e de Lignolle émerveillée de ce qu'elle venoit d'entendre, quoi! vous ne plai-

DU CHEVALIER DE FAUBLAS içS

santez point? — Je ne prendrois pas cette liberté avec madame la comtesse. — Quoi! ma tante, tout ce que Mlle de Brumont vient de dire est vrai? — Très vrai, ma nièce, et cette aimable fille t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait autre chose de sa vie. — Ainsi, depuis deux mois, monsieur le comte auroit dû m'épouser de cette manière, ma tante? — Oui. ma pauvre enfant; depuis deux mois monsieur le comte t'insulte. — II m'insulte? — Oui, tu ne sens pas cela? — Ma tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de temps. — Il t'insulte, ma nièce. Négliger tes charmes, c'est leur faire outrage, c'est dire qu'ils ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge, c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que ta fleur ne vaut pas la peine qu'on se donneroit à la cueillir. — Ah ! ah ! — Te laisser vierge, ma pauvre petite ! de toutes les humiliations auxquelles une malheureuse femme puisse être exposée, tu éprouves aujourd'hui la plus grande. — Il n'est pas possible! — Trop possible, ma chère enfant, trop possible. Te laisser vierge ! c'est te déclarer qu'il te trouve bête, maussade, dégoûtante. — — Grand Dieu!... Ma tante, vous n'exagérez pas? — Demande, ma petite, demande à M'^^ de Brumont. »

Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la jeune femme outragée : « Assurément, par cet

abandon que je ne conçois pas, monsieur le comte signifie très positivement à madame la comtesse qu^elle est laide... — Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage, ainsi... — Qu'elle n'est pas bien faite... — Il en a menti. Voyez ma taille ; est-elle mal prise? — Qu'elle a le bras carré... — Il en a menti. Attendez, que j'ôte mon gant. — Un grand vilain pied... — Il en a menti. Me voici déchaussée... — La jambe grosse... — Il en a menti. Voyez. — La gorge...

— Il en a menti. Regardez. — La peau rude...

— II en a menti. Tâtez. — Le genou cagneux...

— Il en a menti. Jugez vous-même. »

J'aimois la manière franche et décisive dont la comtesse repoussoit les imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois à faire parler. Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai : « C'est lui dire enfin qu'elle a quelque difformité secrète. « Un geste expressif que fit Mme de Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti formel. M^^e d'Armincour aussi devina très aisément le dessein de la comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle accourut assez tôt pour en empêcher l'entière exécution. « Va, ma chère amie, ce n'est pas la

peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et M'^^ de Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort... — Ne pas me fâcher! — Ton mari... — Est un impudent menteur... — N'est peut-être pas si coupable... — Un insolent... — Que nous l'imaginions d'abord. — Un lâche ! — Il se peut qu'une longue indisposition.... — Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux mois. — Ou quelque chagrin domestique... — Point de chagrin pour un homme trop heureux de m'épouser ! — Ou quelque grand malheur... — Oui! le progrès de la philosophie! — Ou quelque travail important... — Des charades! Tenez, ma tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, dès qu'il rentrera... Dès qu'il rentrera, laissez-moi faire... Il s'expliquera, il me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de Toutrage,... il m'épousera sur l'heure, ou nous verrons. »

Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B... remettre à madame la marquise elle-même la lettre de Justine,

avoit rapporté cette réponse : « Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles. Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez ajouter que M. de B..., qui d'abord m'avoit assez mal reçue, vient de reconnoître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter. »

M. de Valbrun ajouta : « M^^e de Fonrose est allée maintenant au couvent de M^e de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que nous avons fait. » Après avoir remercié le vicomte comme je le devois, je lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout à l'heure faire lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcour, n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!

Maintenant je me demande pourquoi M^le de Brumont, sans avoir en tête d'autre objet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque déplaisir d'y retrouver la

vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont l'hymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à l'impulsion de son génie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant sur moi des regards dont tous mes sens étoient émus, ne montroit pas un vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, M'^s d'Armincour, d'ailleurs si chérie! C'est qu'ils existent en effet, ces atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la même seconde émanés des nubiles attraits d'une jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt, des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme dont étoit possédé le joli garçon. C'est que, déjà guidée par les puissans rayons de la bienfaisante lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe, dont le tact, en certaines matières surtout et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr, Mnie de Lignolle se sentoit intérieurement avertie

de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir l'offense et dédommager l'offensée. Je me demande encore pourquoi M^^ d'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et s'obstina, malgré les fréquentes distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute éternité spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois j'ai cru m' apercevoir que, dès qu'une femme entroit pour quelque chose dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. De là vient que souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante ; de là vient que souvent je déraisonne au lieu de philosopher.

Quoi qu'il en soit, M^^ d'Armincour nous honora de sa présence à souper. Elle me parla beaucoup de la province où elle avoit élevé sa nièce, de son bon château qu'il ne falloit réparer qu'une fois par an, de ses beaux biens que son con-

cierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connoissoit le mieux. Je crois qu'il eût été question du bon André jusqu'au lendemain matin; mais, à minuit passé, la voiture du comte se fit entendre. « Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus désagréable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle charade?... — Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise d'Armincour, ma tante. » Le comte, un peu surpris, commença pour la marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout. « Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore \ Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de Lignolle. Adieu, Monsieur », fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit, en sortant, une de ces révérences froides que les femmes réservent pour certains hommes qu'elles n'estiment point. « Vous savez bien ma belle charade? reprit le comte dès qu'elle fut partie... — Mademoiselle de Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer chez vous. »

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