‹ Les amours perdues; romanChapitre 1 sur 1 · MIOMANDRE · texte numérisé non relu

MIOMANDRE

i5 octobre 1910.

/r^^^UAND je m^éveille, le premier objet /fjr^^^A qu'atteigne mon regard, c'est un Ç*;^^^) étui de cuir noir ouvert sur la commode qui fait face à mon lit. Il contient deux revolvers en acier bruni, de fabrication anglaise, de forme un peu lourde. Ils sont chargés tous deux. Leur présence à portée de ma main est une sécurité pour moi, une sauvegarde.

Si j'aidais toute ma tranquillité d'esprit, peut-être discuterais-je aussi bien qu'un autre,

le droit dont dispose un homme de vivre ou de mourir à son gré, et j'inclinerais, je pense, à conclure que ce droit, il ne le possède point. Mais il m'est impossible de raisonner sur ce problème, car à force de l'avoir examiné, il a fini par perdre pour moi toute espèce d'intérêt. Je considère en quelque sorte mon suicide comme un fait accompli, qui n'est plus soumis qu'à des lois de temps inutiles à envisager. Moralement je n'ai plus à débattre aucun des mobiles qui enracinent les êtres dans cette terre éphémère. Philosophiquement, je suis un mort, qui, par un singulier privilège, aurait encore le droit de porter un jugement sur soi-même et sur les circonstances de sa vie.

Me voici donc seul, aussi seul qu'un Pharaon au centre de son hypogée, et voici défiler mes souvenirs. Assemblée silencieuse et èondoléante, ils m'accompagneront jusqu'à mon

heure dernière. Je les regarde, je les écoute. Ainsi groupés, ils portent ma vie entière, comme plusieurs hommes d'armes feraient un cadavre. Et de même que Charles IX penché sur le corps de Goligny, je suis tenté de dire : « Je le croyais plus grand I » Tant d'angoisses et tant de plaisirs, cette fièvre et cette impatience, et un si furieux besoin d'aimer, et une telle ardeur à connaître et à jouir, et ces chutes, et ces triomphes, c'est donc cela seulement : un petit tas de jours gris, uniformes, à peine traversés, de ci, de là, par des éclairs de lumière, par ces sillages dorés que laissent traîner derrière elles nos belles émotions ! Il me semble soulever une poignée de cendres alors que je faisais effort comme pour soupeser des joyaux...

J'ai lutté longtemps, guetté à l'horizon le radeau qui me sauverait. Mais je cède à rindiâérence qui m'engourdit, venant à moi

de toutes parts. Je n'ai rien pu conserver de ce qui faisait mon bonheur, qu'embarquerai-je sur ce radeau, sinon une carcasse désorganisée? Ce n'est pas un homme, du nom de Gilbert Vettury, que j'eusse aimé arracher au gouffre, mais l'idée assez noble que je me formais de cet être-là, dans mss moments d'exaltation. Et maintenant j'ai subi trop de déboires et je suis trop meurtri pour m'exalter à nouveau. Je ne saurais imaginer que l'on puisse vivre sans joie, sans ressentir à toute minute ce sentiment de délivrance que Gœthe voulait synonyme de poésie.

En attendant le matin final, j'écris par désœuvrement mes dernières pensées, mes dernières impressions, sur ce monde mystérieux où je me demande toujours ce que je suis venu faire. C'est presque une confession générale que je vais tracer ici. On ne charrie

LES AMOURS PERDUES <y

pas sans danger un tel passé catholique, et, puisque mon scepticisme actuel et Tacte que je vais commettre me défendent d'entretenir un prêtre, c'est pour mon agrément personnel que je satisferai ici ma curiosité.

i6 octobre.

Il me faut d'abord avouer que nul pessimisme philosophique ne corrompt ma pensée. J'aime la vie autant que peut Taimer un homme, et si j'ai formé le dessein de la quitter, ce n'est point par dégoût de ce qu'elle m'a donné. L'existence m'est devenue impossible justement parce qu'il faut pour jouir d'elle des conditions morales et matérielles que je ne retrouve plus. Et peutêtre est-il trop tard maintenant pour que je me plie à des circonstances nouvelles.

Car, tant que je l'ai pu, j'ai porté en moi

Tamour de la vie. Je l'ai aimée, cette vie, jusqu'en sa bassesse, ou plutôt, cette bassesse, je ne l'ai jamais vue. Je m'arrêtais parfois dans mon élan, et me tenais immobile, et j'entendais ma propre vibration, analogue à celle que fait la corde d'un instrument qui vient de se taire. Et je me disais : « Je vis. Ceci est bien. Ce que j'aime en moi, ce n'est pas moi-même, c'est l'image que je porte du monde, image fraîche, luisante, neuve, image aussi nettoyée, que si les eaux du déluge venaient à peine de s'évaporer au soleil. » Pourtant j'ai souffert aussi, mais ce ne fut jamais de ce faux esprit métaphysique qui vicie le spectacle de l'univers en plaçant devant toute émotion le solennel « Pourquoi? » qui l'isole et qui la contraint.

La terre... Oui, j'ai follement adoré la terre, je me suis passionné pour cet habi-

tacle de boue, pour ce cimetière gigantesque oià le souvenir, le poids, la masse de milliards de morts mesure si étroitement la place aux pauvres vivants.

Je songe à une guinguette de banlieue où je m'arrêtai, un soir de la mi-automne. Pauvre paysage lépreux et laid, un terrain vague s'étendait alentour. Des rétameurs de casseroles campaient en plein vent. Des lambeaux d'affiches déchirées, des chiffons tramaient à terre. Une fillette maigre et vicieuse m'accompagnait, qui me séduisait par sa canaillerie même et son rire au verjus. Les lattes entrecroisées d'un treillage vert cachaient mal la nudité du paysage. Et soudain, un orgue de Barbarie vint jouer devant nous. Poussif, criard, il célébra la beauté des sentiments vulgaires, des sites étriqués, des choses déchues; sa morne ritournelle mettait dans mon cœur un sirt-

gulier besoin de pleurer et le mépris de toute dignité conventionnelle. Je me sentis humble et misérable. Je cessai de voir en moi un idéaliste voué au triomphe, et j'acceptai mon humanité, mon humanité simple et nue.

Je compris que je préférerais à Péternité elle-même le contact frissonnant de ma pauvre compagne innocemment cynique, et telle table poissée, et telle cantilène de faubourg, et jusqu'à toi, terrain dépouillé et mis à vif, tout en bosselures et en ossements... Peutêtre n'aime-t-on pas la vie tant qu'on n'a pas pris plaisir à descendre l'escalier dérobé qui conduit à ce tas de décombres...

Et voici maintenant qu'à cette misérable estampe les plus belles images se superposent. O cœur qui défaille, rappelle-toi ces conversations, la nuit, dans un jardin humide et sans bruit, aux verdures étincelantes et

ténébreuses, où parfois un magnolia semblait un reflet oublié par la lune ; ces lectures faites à haute voix des plus riches œuvres humaines ; la dernière rose cueillie, Tan passé; certain crépuscule éclatant qui descendait sur la mer, cependant qu'une sœur bien-aimée jouait le finale du Crépuscule des Dieux, — et rappelle-toi ceci surtout : le premier baiser de Monique.

Mais tout cela est passé, et je dois envisager aujourd'hui le présent d*un œil calme, puisque je n'ai pas d'avenir...

Tout homme en a un. Le vieillard le plus décrépit ne vit que dans l'attente de ce que demain lui apportera. Moi seul, ainsi qu'un condamné à mort, je n'ai plus rien à espérer. Et cependant, si j'étais absolument sincère, ne verrais-je pas en moi-même, tout au fond de moi-même, une dernière lueur d'espoir dans le dieu inconnu? Suis-je abso-

lument sûr qu'il ne rentrera pas dans ma vie, avec tout son printemps?

Mais à quoi bon garder par devers soi ce débris d'illusion? Ce n'est pas Tattente secrète de quelque chose qui ne se réalisera jamais qui modifiera ma décision. Ou plutôt je n'ai rien décidé, tout s'est fait en dehors de moi, et si mon existence se détruit, c'est, pour ainsi dire, par elle-même et sous l'unique influence des événements de ces derniers mois.

17 octobre.

... J'ai fermé les yeux. Je vois du fond de ma mémoire monter un visage de femme, je reconnais cet ovale un peu allongé que termine un menton aigu, je suis le modelé des joues, la douceur de leurs contours; la peau qui les habille semble très légèrement usée : elle n'a plus l'éclat, l'inaltérabilité de la jeunesse. La vie a passé par ici. Si je me penchais, je verrais des rides au coin de la paupière, et, au-dessous, un cerne bleu. Les cheveux sont bruns, légers, par endroits presque roux. Cette bouche, d'un dessin si-

nueux, molle, voluptueuse, combien de fois de mes lèvres Tai-je touchée? Ces grands yeux clairs, que de minutes j'ai perdues à scruter leur mystère 1 L'image grandit, je retrouve les épaules tombantes, les petits seins durs, le dessin de lyre formé par les hanches, et ces jambes sveltes, fines, fuyantes même au repos, ces jambes de Diane chasseresse, qui avaient la couleur de

l'ivoire...

Quelques traits réunis par le hasard autour

d'une âme secrète et riche, des membres souples, un regard, un sourire, c'est peu de chose. Je ne sais : c'est ce que j'ai le plus aimé au monde I

Et voici qu'un souvenir se précise. C'est un soir de septembre. Il fait doux. Vivre semble une volupté continue. Il n'y a sur terre que bonheur, que jouissance, que béatitude. La lagune est d'or vert, glacée par

des îlots d'herbes marines que le crépuscule fait bleues. Une ligne violette souligne les monts Euganéens, et au-dessus, le ciel va s'adoucissant, si pur, si tranquille que la première étoile parue semble avec sa vibration rébranler tout entier.

Nous nous promenons, Monique et moi, dans un jardin humide. Les thuyas sans épaisseur se découpent le long de l'allée. Un cyprès très haut semble un long sac noir d*où l'on va dérouler par bandelettes fines la nuit qui noiera tout cela. Un gros dôme d'église est tombé au-dessus des arbres comme Tœuf de l'oiseau Rock. L'esprit de métamorphose est en moi qui divinise ce coin de terre, appelle les puissances secrètes et leur donne pour habitations le jardin plat et silencieux, l'allée nue qui surplombe le bord de l'eau et cette lagune où passe une voile. Est-ce du paysage que se dégage une telle ivresse, ou

de la femme songeuse et souple qui m'accompagne, ou de ce foyer qui est en moi et qui colore de ses flammes tout ce que distingue mon regard ?

Nous nous sommes assis sur un banc de bois, dans un pavillon ouvert. J'ai l'impression que Monique, qui apporte dans Texpression de son amour tant de réserve, est ce soir plus tendre qu'elle n'a coutume d'être. Elle regarde, de ses yeux qui se voilent un peu, une péotte qui passe, rayant avec effort cette eau lourde, si lumineuse qu'on la dirait d'une autre matière, moins fluide et comme chargée d'or.

Soudain, elle me prend la main :

— J'ai du être bien souvent insupportable avec vous, mon pauvre ami?

— Oui, oui, continue-t-elle, cependant que je proteste. Je m'en rends compte aujourd'hui. Et vous avez tout supporté de moi.

l6 LES AMOURS PERDUES

— Parce que je vous aime vraiment, parce que je vous aime telle que vous êtes et non telle que mon cerveau vous a imaginée.

— J'ai été cruelle avec vous, perfide, indifférente même. Rien n*est plus absurde que de s'attacher à moi. Et pourtant, je vous ai aimé autant que cela est mon pouvoir. Mais, voyez-vous, les grandes passions... Je ne me suis jamais donnée entièrement, corps et âme. Mon corps, oui, mais mon âme...

— C'était elle pourtant que je voulais. Monique se lève, avec un éclat de rire

bizarre :

— Ne vous plaignez pas, mon Gilbert.

Vous avez eu le meilleur de moi : mon amour du plaisir et ma confiance. Je vous ai bien rarement traité en ennemi : c'est très rare quand on s'aime... Et vous, vous avez été l'amant le plus délicieux qui se puisse rencontrer...

Le ciel est d'or rose, Teau se violacé. Nous demeurons immobiles. Un bonheur engourdi, peu à peu, nous pénètre. Est-ce la mort, estce la vie, cette contemplation sereine et presque détachée du monde, cette contemplation d'un gouffre de feu reflété par un désert incandescent ?

Soudain, tout proche de nous, le R.édempteur se met à sonner, et nous sommes enveloppés par ces retentissantes sonorités qui se prolongent et s'accumulent, si pleines et d'un son si gonflé qu'elles emplissent l'air, l'empêchent de circuler autour de nous, et, pour ainsi dire, le coagulent.

Et au milieu de ce religieux vacarme, Monique laisse tomber cette phrase que j'ai cru rêver alors et que je sais aujourd'hui qu'elle a dite :

— Pensez-vous, Gilbert, que Luigi LuccioUi soil aussi charmant que vous?

l8 LES AMOURS PERDUES

... Non, n'est-ce pas, Monique ne m'a pas dit cette phrase, elle ne pouvait pas me la dire.

Mais trois ans et deux mois ont passé depuis ce soir-là et je n*ai jamais revu Monique Rosavenda.

2 novembre.

Si j'avais voulu oublier que les morts réclament cette journée, je n'en eusse pas eu le pouvoir. Dans cette ville catholique, dès le matin, les cloches ont été mises en branle, et l'air est tout secoué par les glas. Une brume blanchâtre offusque le ciel, et dans le silence un peu glaçant de Tautomne, ces sonneries tombent, tombent sans fin comme les pelletées de terre que Ton verse sur un être rendu à l'insatiable.

Éclatantes ou sourdes, argentines ou bronzées, claires ou sombres, les cloches

enfoncent dans le cœur de la cité leurs marteaux retentissants. Ai-je besoin de leurs leçons ? Elles disent que la terre appelle, que la vie cède, à chacun de nos pas, que la volupté est un fruit du désert, qui ne laisse après lui qu'amertume ; elles entonnent, dans la léthargie de la nature qui s'abandonne, le chant de la dissolution. Qu'elles répètent ces grands lieux communs aux épicuriens insouciants qui ont cru bâtir sur terre solide les palais de leurs plaisirs, c'est bien, je les approuve. Mais qu'ai-je â faire de leurs leçons, moi qu'une seule pensée a toujours hanté : celle de la rapidité avec laquelle nous passons d'une rive riante à cet abîme sans retour, à cette chute éternelle ?

En moi aussi, j'entends des glas. Je voudrais formuler une prière pour ceux qui ne sont plus et qui m'ont fait l'être ondoyant, incomplet et passionné que je suis. Mes lèvres,

hélas ! ne savent plus les mots d'appel de mon enfance^ ces paroles propitiatoires, usées comme les monnaies qui ont passé de main en main, et qui mettent encore pourtant des larmes dans les yeux des simples. Car, ainsi que tant d'hommes de ce temps, je suis dissocié. J'ai l'âme d'un catholique et je n*en ai plus la raison. Ma sensibilité ne se développe à Taise que dans une atmosphère où ait flotté un peu de l'encens des cérémonies religieuses, et ma pensée orgueilleuse et vaine n*a pas su trouver un abri dans cette communion formidable qui, seule, rassasie ceux qui ont faim de certitude et qui ont soif de paix.

Je suis seul, comme toujours, dans ce vieux palais, à écouter tomber les glas. Le ciel, d'abord violet, devient gris. La nuit approche. Partout des milliers de voix murmurent des mots de pitié et de pardon, partout, les cœurs, à travers le temps, appellent

les cœurs disparus, partout, on ramasse ses souvenirs^ et qui sait si ces mots, ces prières, ces souvenirs ne vont point éclairer un peu la grande nuit des morts ? Pour des milliers d'êtres, TÉglise est une messagère qui transmet au royaume des ombres le témoignage des vivants.

Mais moi, demain, quand je descendrai pour m'éiendre dans la terre pressante et que j'accepterai misérablement l'éternité, qui donc portera sur ma tombe une larme ou une pensée ?

6 novembre.

Cette lettre posée, là, sur le guéridon, que me réserve-t-elle ? Je croyais à mon détachement, à mon indifférence aux apparences de ce monde. Hélas I Nous sommes d'éternels enfants, et le moindre jouet nouveau suffit à nous détourner des plus graves soucis !

C'est peu de chose, cette lettre, simplement une invitation au bal que va donner lady Lomax. Mais chez lady Lomax, il y a dix ans, je rencontrai pour la première fois madame Rosavenda, à mon retour du Brésil. Cette vieille Anglaise est sa meilleure amie, et je

suis sûr de la revoir chez elle. La voir ! Lui parler! En suis-je tombé si bas, qu'une telle pensée me bouleverse? A trente-sept ans, rage des jeux devrait être consommé. Je n'avais plus foi dans le dieu inconnu : le voilà ! Mais si ses mains sont pleines, que me donnera-t-il?

Ce que je conserve de raison se révolte à ridée de supporter à nouveau les caprices de Monique Rosavenda. A quoi bon la revoir, éprouver les mêmes angoisses? Je suis bien vieux maintenant pour des fantaisies où j'ai tant laissé de moi-même... Et puis, il y a dix ans, j'étais libre, j'étais un des maîtres de la vie, j'avais une fortune! Mais aujourd'hui ! Pauvre diable ruiné, incapable de gagner, non point sa vie, mais ce superflu qui seul vous permet d'être un homme libre, chassé de ce paradis terrestre, fait d'indépendance et de pouvoir, qui est l'unique domaine de l'amour.

ne vaut-ii pas mieux brûler l'invitation de lady Lomax et rester philosophiquement chez moi ?

Irai-je ou n'irai-je pas chez lady Lomax? Au fond de moi, inconsciemment, je dois savoir ce que je ferai, mais ce que mes volontés secrètes ont décrété, ma raison n'en est pas informée encore...

12 novembre.

^P^^T je suis allé chez lady Lomax...

îi§) Q^^^^ 1^ ^^ ^^^^ trouvé au milieu ^^^S de cette foule bruyante et qui m'a semblé déguisée, dans ces vastes salles de fêtes, j'ai eu l'impression que j'étais un revenant. Troublé par l'abondance des lumières, la musique, la multiplicité des visages, je n'avais désir, comme une chauve-souris sortie en plein soleil, que d'un coin sombre oii me cacher. Vingt personnes me reconnurent, me posèrent des questions sau-

28 LF.S AMOURS PERDUES

grenues, oiseuses, indiscrètes. Bel aliment en vérité à la curiosité publique qu'un original que pendant trois ans on n'a rencontré nulle parti

J'ai rôdé de pièce en pièce, en proie à un vague malaise, cherchant avec une impatience émue celle pour qui j'ai délaissé ma chère solitude — et qui m'y a condamné si longtemps! Partout visages indifférents, hommes au maintien morne et empesé, groupes ennuyeux de femmes dont les traits sont pour moi aussi dénués de toute signification que ce mur de riie, plat et laid, ie long de quoi tu passes.

Enfin, et quand déjà je désespérais, j'aperçus, dans un coin de la sala^ madame Rosavenda, causant avec GabrieleOldofredi. J'ai ressenti, à cette vue, une émotion moins morale que physique, il m'a paru soudain que tout tournait autour de moi, mon

cœur a battu plus fort, je me suis instinctivement appuyé contre un meuble, et puis, aussitôt après, sans transition, très calme, très maître de moi, j'ai pu observer à loisir celle dont j'ai tant souffert.

Son cou plein et blanc et ses épaules tombantes sortaient d'une robe de dentelles noires, et, à imaginer le grain de sa peau sous mes lèvres, j'ai éprouvé une douleur confuse. Elle n'a presque pas changé, elle a toujours ce regard ingénu où passent parfois des expressions d'espièglerie malicieuse ou de redoutable mystère, et aussi sa démarche souple ei bien rythmée, son port de déesse. Elle riait. Ce rire m'a exaspéré, et j'ai quitté la sala.

En proie à une grande tristesse, à un accablement sans nom, j'ai traversé un salon presque désert où des roses rouges s'eff;:uil-

laient sur une table verte, et je suis venu m*accouder au balcon. En bas, Teau clapotait. Le canal était solitaire. Une lune ternie roulait au-dessus des palais noirs. Et j'ai eu, je ne sais pourquoi, l'impression que le monde était fini depuis longtemps et que je venais en esprit, après le Jugement dernier, visiter un des lieux de la terre où j'avais le plus aimé. Et, au lieu d'être ému, j'éprouvais une très profonde indifférence...

J'en étais là de ma funèbre rêverie quand un bruit furtif de pas m'a fait tourner la tête. Monique était derrière moi.

— Eh bien, m*a-t-elle dit, vous ne me reconnaissez plus?

J'ai remarqué que mes mains tremblaient et que je bredouillais un peu en lui répondant :

— Je vous aurais parlé plus tôt si vous aviez été seule.

Puis nous nous sommes regardés longuement. Non, elle n*a pas changé; c'est à peine si son sourire a plus de tristesse, son regard, plus de gravité.

Nous sommes rentrés dans le petit salon, nous nous sommes assis près de la fenêtre. La brise fraîche de la nuit caressait les épaules nues de Monique. J'ai voulu les envelopper d'une écharpe : elle a refusé.

Et tout'à-coup, j'ai été saisi d'un accès d'indignation et presque de colère :

— Qui m'aurait dit, Monique, que je pourrais un jour vous parler froidement et presque avec calme? Et personne, pourtant, ne m'a fait souffrir comme vous, — oui, comme vous dont on ne sait rien, que Ton ne saisit jamais, qui n'avez que des caprices et pas de cœur et qui, toujours glissante et toujours amoureuse, ne traversez la vie des hommes que pour leur apporter la guerre et la dou-

leur. Ah! Monique, vous vous êtes conduite indignement, avec moi, — indignement !

Elle n'a pas tressailli, mais, allongeant son bras souple et mince, elle a pris dans sa bourse d'or une cigarette turque et l'a portée à ses lèvres. Et je me suis levé pour lui offrir du feu.

— Merci, a-t-elle dit paisiblement.

Et cette tranquillité m'a rendu soudain un sens plus exact de la situation. Je me suis mis aussitôt à murmurer :

— Je... Je vous demande pardon, Monique... Je n'ai aucun reproche à vous faire. Mais quand je vous ai vue, tout ce passé m'est remonté au cœur, je vous ai tant aimée !

— Alors, m'a-t-elie répondu du même ton égal et indifférent, depuis trois ans, vous n'avez pas quitté Venise?

— Non, je suis resté enfermé chez moi.

J*ai pris l'habitude de me passer à peu près de toute distraction, de toute société. De loin en loin, un vieil ami vient me voir ou je vais faire un tour jusqu'au Florian. Nous sommes si peu de chose ici-bas, Monique, et la seule chose à quoi je tenais, vous savez bien que je Tai perdue. Ça n'a pas été sans souffrance. Vous êtes comme une femme qui mord dans une pomme et la jette aussitôt après... Ah! ce n'est pas facile que de vous oublier I

— Et... vous y êtes arrivé ?

— Oui. Vous voyez comme je suis paisible, comme je vous parle avec sagesse. Et vous, qu'avez-vous fait ?

— Oh ! moi, rien, rien qui vaille la peine d'être raconté. J'ai beaucoup voyagé...

Depuis un moment, j'avais au bout des lèvres une question dont le désir me brûlait, question indiscrète, impertinente et que je ne voulais pas formuler. Et soudain, j'aiappro-

ché mon visage de celui de madame Rosavenda et, tout bas, j'ai murmuré :

— Et... qui aimez-vous maintenant ?

Elle a souri sans répondre.

— Oh ! je vous connais, Monique, ai-je repris. Il y a ici quelqu'un que vous aimez, c'est pour quelqu'un que vous êtes venue chez lady Lomax. Qui est-ce? Vous pouvez bien me le dire! Qu'est-ce que cela peut me faire aujourd'hui que ce soit l'un ou l'autre ? Je ne suis plus jaloux à présent, je ne vous aime plus! Vous ai-je fait des scènes autrefois!... Qui est-ce, Monique? Dites! Dites !

Elle a jeté sa cigarette et s'est levée.

— Vous êtes trop curieux, mon cher !

Les musiciens jouaient des airs langoureux

ou diaboliques. Par moment, le sifflet d'un vaporetto déchirait le silence oppressant de la nuit. Je goûtais avec bonheur l'odeur fade

et presque nauséabonde qui montait du canal engourdi. Les masses sombres des palais, et plus haut, l'arche massive et bleutée d'un pont composaient une sorte de paysage à la Piranèse. Et je songeais à tant d'heures passées auprès de cette femme^ à sa cruauté, à son indifférence, à sa tendresse, à tant de peines perdues, à un amour très grand et presque ridicule !

Puis j'ai haussé les épaules et je suis rentré dans le salon. J'ai causé longuement aveclady Lomaxet avec Gabriele Oldofredi. Et comme je les quittais, j'ai revu, à deux pas de moi, madame Rosavenda. Un sillon creusait ses épaules, divisait son dos luisant et poli et s'enfonçait dans les dentelles de son corsage. Un homme lui parlait, petit, mince, brun, avec des yeux faux et une moustache floconneuse : je l'ai fréquenté autrefois ; c'est Benigno Pasquinangeli. Et

j'ai reconnu aussitôt le regard que Monique posait sur lui, ce regard éperdu, unique, ce regard d'amoureuse extase qu'elle a fixé sur moi quelquefois dans les premiers temps de notre liaison. C'est donc Benigno Pasquinangeli qu'elle aime, c'est sur cette bouche-là, cette bouche molle, méprisante, vile, qu'elle... Je ne sais que trop ce qui s'est passé en moi. J'ai longtemps espionné madame Rosavenda, et quand elle eut quitté Pasquinangeli, je l'ai suivie, je l'ai saisie par le bras et je lui ai dit :

— Je sais, je sais!

— Quoi?

— Quel est l'homme que vous aimez.

— Taisez- vous! s'est-elle écrié; et elle sVst élancée vers le balcon où je me suis glissé derrière elle.

— Gilbert, pourquoi me poursuivez-vous ainsi ?

— C'est Pasquinangeli, ce joueur, ce bouffon, cet être ridicule, sot, vulgaire, dont je sais mille canailleries...

— Pas si haut ! Pas si haut I

— Je vous ai dit, Monique, que cela m'était égal d'avoir un successeur, mais à condition que ce ne fût pas celui-là! C'est lui particulièrement que je hais! Je ne peux pas supporter la pensée que vous l'aimez. Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, jurez-moi que ce n'est pas vrai...

Dans ma fureur, je Tai saisie par le poignet :

— Gilbert, vous êtes fou, s*écriait-elle, en se débattant.

— Je ne veux pas que ce soit celui-là ! Choisissez n'importe lequel des hommes qui sont ici, mais pas lui! Il n'est pas digne de renouer le ruban de votre soulier, c'est un misérable, une brute; il se moquera de vous,

VOUS méprisera, vous trahira honteusement; vous méritez d'être aimée et non bafouée... Quand on est ce que vous êtes, on ne doit pas se tromper ainsi...

Alors la belle madame Rosavenda a abaissé sur moi son regard clair, son regard d'archange :

— Vous voyez bien, m'a-t-elle répondu avec sérénité, que vous m'aimez toujours !

i3 novembre.

Ainsi je l'ai revue, ainsi je lui ai parlé, et il a suffi d'une minute pour qu'à ce passé que je croyais mort se renoue le présent. Bonheur ou malheur, que peut-elle m'apporter? C'est la servante de Cléopâtre qui, sous les figues du panier, dissimulait un aspic, mais, heureux ou malheureux, ne suisje pas un demi-mort? Je n'ai plus rien à craindre de vos morsures, jalousie et volupté! Il y a quelque chose d'abstrait dans l'amour que je porte maintenant à Monique Rosavenda.

En la regardant hier si vive, si aisée, dans le salon de lady Lomax, je songeais à notre première rencontre, il y a dix ans! On jouait la comédie, ce soir-là : madame Rosavenda avait revêtu je ne sais quel déguisement du xviu® siècle. Qu*elle était jolie, avec son fichu de dentelle, ses épaules fines et ses cheveux poudrés!

Après la représentation, j'allai la féliciter, car elle avait tenu son rôle non sans charme, ni intelligence. Et en quatre répliques, la conversation devenait si intime que Monique me disait :

— Venez avec moi. Je vais me déshabiller!

Je la suivis avec surprise dans la chambre à coucher de lady Lomax oij sa robe de bal occupait le lit. Sa femme de chambre l'attendait, et devant moi qu'elle connaissait à peine, Monique commença de se

déshabiller tranquillement. Je la connaissais à peine, et dans l'intimité la plus entière et la plus inattendue, elle me souriait, les bras nus, les épaules nues, les seins visibles à travers sa chemise, et toute sa chair limpide et fraîche, comme semée de nacre..

Le désir me serrait la gorge. Et, coquette, elle jouissait moqueusement et voluptueusement de ce désir qu'elle ne pouvait pas ne pas voir et que la présence de la soubrette me forçait à contraindre. Elle me pria de dégrafer son corsage, et mes doigts qui tremblaient touchaient cette peau duveteuse et douce comme une étoffe de soie. Elle changea de jupe, et son jupon court me laissa voir les plus jolies jambes du monde, sveltes et grasses, très longues... Je savais son mari à deux pas de là; à tout moment, lady Lomax ou quelqu'un autre pouvait entrer et nous surprendre. Et hors de moi-même,

rame en fête, je comprenais que j'allais aimer cette femme, qu'elle allait m'aimer peut-être, si elle ne m'aimait déjà; une vie magnifique s'ouvrait devant moi, et, troublé, fiévreux, frémissant, joyeux, j'épuisais dans cette heure un des bonheurs les plus intenses de ma vie...

Le lendemain, j'avais avec madame Rosavenda mon premier rendez- vous...

Ah! oui, j'ai vécu, et si, désormais j'accepte de mourir, c'est bien par désespoir de ne pouvoir vivre encore autant 1

Mais comme ces souvenirs sont cruels!

Il était trois heures du matin quand je m'en allai. Une bordure d'hermine au ras de l'horizon annonçait la fin de la nuit. J'entrai dans ma chambre, et je me rappelle que, sans quitter mon pardessus, mon chapeau, ni mes gants, je m'assis dans un fauteuil. Je ne voulais pas m*arracher aux émotions de

cette nuit. Une femme souple, des yeux ambigus et profonds, pleins de merveilleuses promesses, cette gorge hardie sur quoi j'aurais aimé de traîner mes lèvres... Rien désormais ne me serait impossible : j'étais un homme nouveau ! Le moindre geste n'allait-il pas me jeter dans les étoiles ? Qu'elle était petite, cette pauvre terre pour devenir le théâtre de l'activité qui bouillonnait en moi I Alexandre entrant dans une ville conquise, ni un imperator triomphant, traîné par des rois captifs, n'ont pu avoir une impression de puissance et de bonheur plus grande que ceile dont je regorgeais. Il y avait en moi des milliers et des milliers de roses qui m*enivraient. Jamais la vie n'eut de plus magnifiques promesses...

Ma sœur m'avait entendu. Elle ne dormait pas. Elle revêtit sa robs de chambre,

et les pieds nus dans ses pantoufles, me vint trouver. Ses cheveux noirs, par lourdes mèches, glissaient sur son épaule, se déroulaient des deux côtés de son cou rond et ferme. Élancée, haute, superbe, ainsi qu'elle rétait, avec son visage de bronze aux yeux verts, elle m'apparut pareille à une Victoire antique que m'eût envoyée le destin. Je vous dis que j'avais perdu tout sens de la réalité !

Quand Yvonne entra, j'étais toujours immobile dans mon fauteuil, et de longues larmes que je n'essuyais pas coulaient sur mes joues.

— Qu'as-tu? me demanda-t-elle, tenant avec eflVoi les yeux sur mon visage inondé.

— Je songe à la beauté de la vie, lui répondis-je.

Sans doute ma sœur eut-elle l'intuition de ce qui se passait en mol, car prenant ma

tête entre ses mains brûlantes, elle me baisa le front... ^

Yvonne est morte. Monique m'a abandonné misérablement, et je l'aime toujours. La vie n'a pas tenu ses promesses!

i6 novembre.

...Des jours vides, lents, monotones, qui se suivent et qui se traînent comme font les nuages, par une soirée d'automne...

Les pensées que j*ai sont parfois si si étranges, si nouvelles que j'hésite à les considérer comme des filles de mon cerveau.

Je songe que Monique a sans doute encore un amant, et cette idée m*est devenue très douce. J'y trouve la preuve qu'elle est toujours jolie et toujours désirable. Pareil au dévot d'un culte dont il est éloigné et qui vient d'apprendre avec bonheur que les autels qu'il

vénère ne sont point délaissés, j'éprouve une certaine joie à me dire qu'il y a encore un homme pour aimer, avant la décadence qui viendra si vite, avant l'horreur du déclin et de réparpillement, ce corps de femme que j'ai tant aimé, ces yeux clairs qui m'ont tant troublé!...

Je souffrirais de savoir Monique isolée, abandonnée, sans tendresse et sans plaisir. Est-ce que le fidèle adorateur d'une belle statue ou d'un portrait émouvant ne serait pas désolé d'apprendre que le chefd'œuvre qu'il préfère a perdu ses admirateurs ?

Mais l'homme qui aime maintenant madame Rosavenda sait-il Taimer autant que moi?

i8 novembre.

Non, rien ne me donnera l'oubli de cette femme. J'ai fait un grand effort pour chasser son souvenir, j'ai eu d'autres maîtresses, j'ai voyagé, mais personne n'a investi de cette façon la place la plus profonde de mon cœur, et la plus secrète, la mieux défendue. Cest de là qu'elle a glissé dans mes veines et fini par faire partie intégrante de ma chair.

Peut-être y a-t-il eu, entre nous, quelque chose de plus puissant, de plus magnétique que Pamour, je ne sais quels appels indéfinis. Pourquoi, parmi tant d'êtres rencontrés,

celui-là seul m'a-t-il à ce point bouleversé? Ces yeux si bleus, d'un bleu en même temps intense et vague, ont appelé dans mon âme des souvenirs inconnus. Par quel hasard, quelle mystérieuse magie, nos deux âmes se sont-elles cherchées dans cette ville, nos deux âmes passives, exaltées et si promptement désespérées, nos deux âmes ardentes qui se sont toujours attirées sans se fondre et qui jamais, jamais, ne s'uniront?

Il y a trop d'êtres différents en elle. Voilà pourquoi j'ai souffert, mais quelle infériorité que d'excuser, de pardonner, de comprendre, en un mot !

Rien ne me permettra d'oublier Monique.

Comme cette chair m'a grisé, comme ses baisers m'ont empoisonné ! Puissance analogue à celle de la morphine, à celle de l'opium. Elle m'a lentement dissous, elle m'a endormi dans un rêve plein de douceur

et de tendresse, et d'une insistance telle qu'il me brisait et m'anéantissait délicieusement. Et quand je me suis réveillé, je sortais d'une ivresse si exaltante que comparé à elle, plus rien n'avait de valeur et que tout effort devenait superflu. Je n'ai jamais eu beaucoup de volonté dans la vie active, toutes mes forces se concentrant sur mon exaltation intérieure, mais le peu que j'en avais gardé s'en est allé dans les bras de cette femme, sous son regard...

Et l'autre jour encore, quand je l'ai revue, quand ces grands yeux énigmatiques et caressants sont venus frôler les miens, il m'a semblé que quelque chose d'exquis et de glacé comme Téther glissait le long de mes membres. Et, pressentiment qui m'a serré le cœur, j'avais, comme toujours, la vision d'une vie nouvelle.

Une vie nouvelle ? Ah 1 misérable Ar-

mada, si promptement mise en déroute!

Angoisses, incertitudes, colères, jalousies, et VOUS toutes, larmes que Ton tait ! Je sais tout cela. J'ai une vieille expérience de ces choses. G*est le supplice même de Tantale : un effort toujours impuissant pour atteindre ce qui est plus précieux que tout et qui est inattingible I

Je ne parle pas ici du corps de Monique, — ce corps que j'ai possédé, — ni même de son amour, mais la sécurité, la paix, Timmobilité dans cet amour, voilà ce que j'avais rê/é et n'ai pu obtenir...

Et si demain madame Rosavenda rentrait dans ma vie, elle en sortirait après-demain, comme elle Ta fait déjà, — sans plus de but, ni de raison...

19 novembre.

Il y a un homme ici qui sait tout, tout ce qui se passe à Venise et dans la Vénétie, et même à Rome et jusqu'à Paris, incroyablement habile à tout apprendre et plus encore à le dissimuler, car cette curiosité n'est nullement celle d'un collectionneur de ragots, qui s'en va de-ci, de-là, récitant un gazette. S'il est curieux, c'est pour son agrément personnel ; je gagerais qu'il n'a dit à personne le quart de ce qu'il sait. Une sorte d'intuition le mène : il ne va en visite que le jour où

un propos inconsidéré lui apprendra sur son hôte un renseignement essentiel, il ne se mêle à une conversation qu'à l'instant où sera prononcée quelque phrase révélatrice. Avec cela, une physionomie si distraite que de lui nul ne se méfie. Je l'ai vu l'autre soir chez lady Lomax, et il m'a reproché de Tavoir négligé si longtemps.

Je suis donc allé chez lui aujourd'hui.

Je veux savoir si madame Rosavenda est la maîtresse de Pasquinangeh. Je ne pense plus qu'à cela; depuis le bal, cette pensée me trouble la cervelle. Et il n'y a au monde que Gabriele Oldofredi qui puisse me dire !a vérité là-dessus.

Il habite sur les Zattere un tout petit étage qu'il partage avec une nièce qu'il a recueillie, parce qu'elle est orpheline, un singe et un magnifique perroquet. De ses fenêtres, il a la plus belle

vue sur la lagune et sur la Giudecca.

H m'a reçu dans une minuscule chambre et ne m'a marqué aucun étonnement de me voir, ce qui m'a beaucoup gêné, car j'en ai conclu qu'il démêlerait à ma première question le motif secret de ma visite. Aussi lui ai-je parlé longuement du bal de lady Lomax et l'ai-je interrogé sur de nombreuses personnes, avant d'en venir à madame Rosavenda. Mais je ne suis pas très sûr que ma voix n'ait pas eu un petit tremblement quand j'ai fait une remarque en apparence insignifiante sur l'intimité de cette jeune femme et de Pasquinangeli :

— Ah! me dit Gabriele, cela vous a donc frappé ?

J'ai dû esquisser un sourire peu faux, un peu gêné, dont, à m'en souvenir, la sottise m'irrite.

— Frappé ? non. Mais j'ai cru dé-

mêler qu'il y a quelque chose entre eux.

— C'est possible. Je l'ignore.

— On ne le dit pas ?

— On ne me dit rien à moi.

Ces réponses, je l'avoue, me mettent au supplice.

— Gabriele, je vous en conjure/ne faites pas le discret avec moi ! Cela m'exaspère !

— Eh! cher Vettury, suis-je un ami de madame Rosavenda ?

— Vous savez la vérité, vous la savez, dites-la moi.

Oldofredi me considère longuement.

— Vous tenez donc beaucoup à savoir la vérité sur la vie de madame Rosavenda ?

— Oui, oui I

J'ai brûlé mes vaisseaux. Ah I tant pis! Il est impossible qu'il ait ignoré ma liaison avec Monique.

— Eh bien, oui, madame Rosavenda est

depuis deux ans la maîtresse de Pasquinangeli.

— Et... elle l'aime ?

— Elle l'aime, ou, du moins, tout porte à le croire. Mais qui peut savoir la vérité? Madame Rosavenda elle-même la connaîtelle?

— Et avant Pasquinangeli, n'y a-t-il pas eu quelque chose avec Luigi Luccioli ?

— 11 n'y a eu qu'un flirt avec Luccioli. Luccioli était, avant tout, Tami de tous les Rosavenda. Il a jugé qu'il ne serait peut-être pas très propre, ni surtout très prudent, de devenir Tamant de madame Rosavenda. Elle en a eu beaucoup de chagrin. Peut-être que sans le refus de Luccioli et ce mariage qui Ta suivi de très près, elle n'aurait jamais été la maîtresse de Pasquinangeli, car elle a aimé Luccioli bien davantage...

— Gomment le savez -vous ? dis-j^, stupéfait.

— Oh! un hasard, un pur hasard...

— Mais Benigno Pasquinangeli Taimet-il ?

— Lui, Pasquinangeli ? Mais il n'aime que Targent. Il trouve agréable d'avoir une maîtresse jolie et qui ne lui coûte rien. Un point, c'est tout. D'ailleurs il la trompe tarit qu'il peut.

— Le sait-elle ?

— Elle s'en doute, et c'est un peu pour cela qu'elle Taime... Mais qu'est-ce que cette histoire peut bien vous faire ?

— Oh ! rien... Rien du tout !

Oldofredi sourit- Je prévois le moment où

il va me dire : « Mais je sais tout, mon cher. Pourquoi rusez-vous ? Jamais vous n'avez pu oublier Monique Rosavenda dont vous avez été fou et qui vous a trompé, puis abandonné. Et vous tremblez de colère et de tristesse, aujourd'hui encore, dans le fond

de votre cœur, à la pensée qu'elle ait pu aimer deux hommes comme Luccioli et Pasquinangeli... »

Mais Gabriele se tait, car cet homme curieux est foncièrement bon, et pour rien au m.onde, il ne voudrait me causer la moindre peine. J'en ai trop dit cependant pour ne pas être deviné. Je continuerai donc : à quoi bon s'arrêter?

— Vous, Gabriele, comment jugez-vous madame Rosavenda ?

— Avec beaucoup d'estime et de respect.

Je ris un peu lourdement.

— Vous plaisantez I

— Me croyez-vous donc, Gilbert, au niveau de la morale courante ? J'ai, moi aussi, mon échelle des valeurs. Je sais que madame Rosavenda n'a pas été fidèle à son mari, ni peut-être même à ses amants...

Mais il y a beau temps que je ne juge plus les gens d'après leurs actes et seulement d'après leur manière de concevoir et de sentir la vie. Les erreurs de madame Rosavenda ne sont pas viles. Elle n'a rien de vulgaire, d'intéressé, ni de bas. Je ne lui ai jamais vu ombre de rancune, de jalousie, de calcul, ni d'aucune mesquinerie. Elle a toujours gardé quelque chose de fier et d'assez noble. Seulement, elle aime l'amour et résiste mal aux hommes qui réussissent à l'entourer d'une atmosphère de tendresse. Elle s'y laisse prendre chaque fois, et chaque fois, se doit jurer, in petto, que ce sera la dernière. Au fond, elle n'a aimé aucun de ses amants, mais un certain rêve, et ce rêve, elle le fait à nouveau avec chacun de ceux qui lui en donnent rillusion.

— C'est très joli, Gabriele, mais si ces hommes en souffrent ?

Oldofredi me pose doucement la main sur l'épaule :

— Mon cher Gilbert, il vous est arrivé comme à chacun de nous de faire souffrir une femme. Ces souff"rances vous ont-elles beaucoup gêné et troublé ? Pourquoi voulezvous que les femmes soient différentes de nous ?

20 novembre.

i^T^^ ES paroles d'Oldofredi m'ont fait

m sou venir d'une conversation que j'ai eue autrefois avec Monique, et où j'ai pu juger de l'étrange fonds d'ingénuité et presque d'innocence qu'il y a dans cette nature.

Il faisait très chaude ce jour-là ; les fenêtres ouvertes sur le canal laissaient monter une odeur fade. A peine arrivée, elle se plaignit longuement de la torpeur de l'air et des souffles embrasés qui couraient à ras de Teau.

Son corsage jeté sur une chaise, les épaules et les bras nus, les rubans de sa chemise glissant sur sa peau de perle, elle s'allongea au fond du divan, et ses jupes relevées, une de ses jambes fines frappant Pair, les mains unies sous la nuque, elle commença de m'entretenir de mille problèmes moraux, dans une attitude charmante, certes, mais qui n'incitait guère à les prendre en considération. J'étais en effet pour elle l'ami avec qui on est en confiance, avec qui on ne se gêne guère et devant lequel on demeure sans pudeur, et au moral plus encore qu'au physique.

Nous avions effleuré pas mal de sujets, lorsque mon amie m'interrogea sur un de mes camarades, avec une telle insistance que je finis par m'en étonner.

— Voyons, Monique, pourquoi me parlezvous tant de Strongolo ?

— Parce qu'il me plaît !

Cette réponse ingénue me déconcerta un moment. Je supposai, ce jour-là, ayant une imagination romanesque, que madame Rosavenda n*agissait ainsi que par pure curiosité ou pour exciter ma jalousie... C'est aujourd'hui que je comprends qu'elle s'exprimait de la sorte, simplement, parce que j'étais la seule personne avec qui elle fût entièrement libre.

J'ai le caractère fâcheusement soupçonneux. L'intérêt que portait Monique à Andréa Strongolo me parut suspect.

— Etes-vous bien sûre, lui demandai-je, de n'avoir pas déjà fait beaucoup trop d'avances à ce bel officier ?

— Moi, Gilbert? Mais vous me prenez pour une petite misérable 1 C'est à peine si j'ai rencontré Strongolo cinq ou six fois chez lady Lomax. Il m'a fait la cour

comme tout le monde me la fait. . . C'est tout.

— Est-ce tout, Monique ? Me dites-vous la vérité? J'ai si peu de raisons de vous croire quand vous parlez ainsi !

Elle regardait très loin, au delà de moi, au delà de Venise, elle regardait ce monde insaisissable et confus vers quoi va toujours la pensée des femmes, loin de nos pauvres amours, loin de toute réalité.

— Prenez garde, Monique. Je commence à vous connaître mieux que vous ne vous connaissez vous-même. La coquetterie est un des besoins les plus pressants de votre nature, mais cela finira mal, vous tomberez sur un Don Juan vulgaire, qui se moquera de vous, vous compromettra et vous perdra finalement.

— Je ne serai jamais la maîtresse d'Andréa Strongolo.

— Qu'en savez-vous, Monique ? Un jour

OU l'autre, vous me quitterez. Moi, je vous aime et je jouis comme un malade sans espérance des derniers beaux jours que vous me donnez. Mais je n'ignore pas qu'ils ne peuvent durer, que rien ne vous retiendra auprès de moi, que vous serez toujours anxieuse, impatiente, désireuse d'on ne sait quoi que je ne pourrai jamais vous donner, — ni personne... Seulement, à force de jouer ainsi avec vos sentiments et avec ceux d'autrui, vous finirez par souffrir réellement, — et ce sera quand vous tomberez entre les mains d'un de ces innombrables ruffians mondains pour qui l'amour d'une femme n'est qu'un objet de scandale et de plaisanterie.

Madame Rosavenda m'écoutait gravement. Quand j'eus finis de parler, elle se leva, vint se blottir contre moi, poser sa tête sur mon épaule comme une enfant

peureuse et qui a besoin d'être protégée :

— Mais vous m'aiderez, vous, Gilbert, lorsqu'un tel malheur m'arrivera, vous me défendrez, vous me conseillerez, vous empêcherez que Ton se moque ainsi de moi...

Une si complète candeur me désarma.

Comment ai-je pu voir dans une femme aussi simple, aussi nue, un abîme de perversité?

— Mais, Monique, que suis-je dans votre existence pour jouer un pareil rôle?

•— L'homme qui m'a le plus aimé et que je suis coupable de ne pas aimer davantage...

Puis elle s'éloigne de moi, va vers la fenêtre par où Ton voit le ciel clair abandonner peu à peu son azur et se dégrader jusqu'au gris de plomb. Elle regarde un moment cela, ces nuances incertaines qui changent au-dessus des toits, cette lumière qui perd sa pureté, et elle ajoute sans tourner les yeux vers moi :

— Vous avez raison, Gilbert. Personne ne pourra jamais me retenir, personne... Je n'appartiens qu'à mes caprices, et je ne peux ni les prévoir, ni les enrayer !

2 5 novembre.

Quelque libéré que l'on se veuille des impitoyables lois du temps, il advient que sur un calendrier brusquement tombe votre regard. Gela m'est arrivé ce matin ! Il y a donc aujourd'hui dix ans que je suis allé au bal chez lady Lomax et que j'y ai rencontré madame Rosavenda !

Pouvais-je me douter en m'habillant, ce soir-là, que j'étais en route vers la ;plus importante aventure de ma vie, que Tesprit de roman, au coin d'un salon, m'attendait, et que j'étais sur le point de devenir autre

chose que ce que j'étais jusqu'alors, — mais quoi donc, exactement?

Ne suis-je pas simplement plus humain, parce que j'ai été jaloux et lâche et que j'ai accepté de revoir madame Rosavenda, sans ignorer sa trahison ?

Je veux me contraindre à parler, cet indéfinissable passé m'étouffe... As-tu vraiment souffert autant que tu le crois, cœur troublé ? Est-ce que, dans tes pires moments, la vie ne te demeurait pas très possible, même agréable? Pour revoir madame Rosavenda, n'aurais-tu pas accepté pis? Humilié, toi? Allons donc! Tu es au delà de l'humiliation !

Et pendant six mois, avec quelle frénésie ! j'ai aimé cette femme, et pendant deux ans, je l'ai perdue comme Ton perd son Euridyce. Et j'ai su qu'elle était la maîtresse de Louis de Macroy, et j'ai vécu alors petite

ment, bassement, avec des sentiments étroits et vils, regimbant à peine contre la place si réduite, si mesurée que me faisait la dsstinée. Et quand les circonstances m'ont permis de la reconquérir, — autant, n'est-ce pas, que Ton peut reconquérir un sylphe, — j'ai fermé les yeux sur ce grand bonheur, vaste et lumineux à m étourdir, et pourtant précaire encore et menacé. Deux nouvelles années ont passé ainsi, et la fin est survenue tout d'un coup...

11 y eut des jours ensuite oià j'aurais offert de grands morceaux de ma vie pour passer seulement une heure avec Monique, pour toucher simplement sa main avec mes doigts ou un peu de cette épaule unie, lisse comme le caillou que rejette la vague, et pulpeuse et résistante...

Lorsqu'on rêve, il arrive parfois qu'on se promène dans une campagne avec quelqu'un

LES AMOURS PERDUES Jl

qui VOUS a été très cher et qui est mort. On sait bien qu'il est mort, et pourtant il vous semble naturel d'errer ainsi dans sa société. Puis, dans la demi-inconscience du réveil, on a rimpression qu'il est encore présent, et soudain, la clarté se fait tout entière, la terrible clarté de l'évidence : il ne reviendra jamais! Et c'est alors qu'on apprend avec surprise que l'on n'a pas pu se consoler I Et Ton donnerait tout ce que l'on possède pour l'envisager quelques heures encore...

Monique est exactement pour moi une morte. Elle ne reviendra plus. Ce que j'ai été dans sa vie, je l'ignore; ce qu'ont été Louis de Macroy, Andréa Strongolo ou Benigno Pasquinangeli, je ne le sais pas davantage. On peut voir une femme tous les deux jours pendant des mois, être non seulement son amant, mais son ami, non seule-

ment la posséder, mais écouter son babil, sa chanson personnelle, et ne pas descendre plus bas que le seuil même de son âme et y apercevoir seulement de mystérieuses phosphorescences. Elle s'est prêtée à vous, non point donnée. Vous pensiez en étendant la main toucher un corps vivant? Folie I Ce n'était qu'une ombre qui dansait sur un mur! Ce soir, il me revient en foule des souvenirs d'autrefois, petits incidents à peine remarqués alors et qui prennent aujourd'hui toute leur importance. Bons vieux amis négligés! Ils me donnent sérénade. Ils sont un peu pâles, un peu haletants... Vous voilà, journées de naguère, fidèles compagnes!

Vous ne m'avez pas quitté, vous, ni trahi. Allez-vous aussi chez elle, quelquefois, chez l'autre, que je ne revois plus? Repeignezvous à ses yeux tel épisode, telle anecdote; ce geste-ci, cette parole, ou cette eau presque

entièrement retirée vers laquelle deux passants se penchaient comme pour chercher dans son miroir quelque chose qu'ils ne retrouvaient pas? Dites, mes souvenirs, frappez-vous à sa porte?

Mais ils hochent mélancoliquement la tête ; ils ne veulent pas me répondre...

Il fait orageux et lourd. L'odeur fade de la lagune monte jusqu'à moi, cette odeur que les amoureux de Venise n'échangeraient pas cependant contre tous les parfums de r Arabie... Que de fois Tavons-nous respirée, Monique et moi, quand nous nous promenions, et cette odeur s'est si bien mêlée dans mes narines à son parfum à elle, que je ne peux la sentir sans y retrouver subtilement Tarome de sa peau, de cette peau qui fleurait Tencens et le romarin !

Il nous arrivait souvent la nuit de rentrer ensemble. Le cri mélancolique d'un gondo-

lier animait soudainement les ténèbres. On glissait sans fin, on glissait dans une sorte de songe funèbre et doux, un engourdissement vous prenait, et quand retentissait tout proche le sifflet d'un petit vapeur, nous nous redressions en sursaut, comme si on nous arrachait du sommeil 1

J'ai peut-être été heureux. Le bonheur, c'est une certaine angoisse que Ton regrettera toujours. Et j'étais à genoux devant ce bonheur-là, j'étais humble, petit, je ne faisais pas de gestes trop vifs de peur qu'il ne reprît son vol. Je lui parlais tout bas, je disais : « Tu es mon bonheur. Laisse-moi te regarder. Tu as les yeux trop clairs pour un honnête bonheur, tu as la bouche molle et voluptueuse, les hanches fines et glissantes, les bras fuselés... Oh! mon bonheur, comme tu grandis soudain ! Voici que j'ai peur de toi. Tu souris? Que cache donc

ton sourire ? Une raillerie, une insulte à ma lâcheté? Gesse de sourire ainsi! Que tu es misérable, mon bonheur! Pour un peu, je te haïrais ! »

Et maintenant, voilà, ce bonheur est mort! Il ne gênait personne, et cependant on ne me Ta pas laissé I J'ai eu beau me contraindre, ne rien montrer de ma violence, me faire soumis et lâche, 'rien n'a retenu Monique. Au retour d'un été, j'ai cessé de la voir. Simplement. Je...

Mais à quoi bon revenir sur tout ceci ?

Ce fut peu après que le suicide d'Adamich m'apprit que j'avais perdu toute ma fortune, compromise déjà par le jeu et par d'excessives dépenses. J'ai dû cesser de vivre en grand seigneur, je me suis enfoncé dans l'inaction et le désœuvrement. J'ai commencé à me diminuer. Je me suis abandonné peu à peu, et j'ai vu grandir le masque de l'inévitable.

Et l'autre jour, mon homme d'afifaires s'est présenté à moi, légèrement penaud :

— Monsieur, m'a-t-il dit, vous n'avez plus que trois mille francs devant vous.

— Trois mille francs de rentes, Leone?

— Non, monsieur, trois mille francs, en tout et pour tout. Je dois aussi vous avertir que le chiflre de vos créances se monte à cinq mille francs...

— Ne pensons pas à cela, Leone. J'ai bien assez d'argent pour ce qui me reste à vivrel...

Le pauvre diable a cru que j'étais devenu fou!

2Ô novembre.

J'avais si mal dormi, cette nuit, que, dans l'après-midi, m'étant allongé un moment sur le divan du petit salon, j'ai été envahi d'une invincible somnolence qui m'a conduit, sans que j*en prenne conscience, au sommeil le plus profond.

J'ai rêvé que je venais d'entrer dans un grand jardin que je n'avais jamais vu, une sorte de jardin des Tropiques, avec des palmiers partout, des palmiers gigantesques, et une maison blanche, toute petite, au bout d'une allée rouge. Une sorte de fée carabosse

yQ LES AMOURS PERDUES

qui s'appuyait sur une canne plus haute qu'elle, est sortie tout à coup d'un fourré, et, en ricanant, m'a dit d'une voix criarde : « Vous savez la nouvelle? » J*ai répondu : « Quelle nouvelle? » Mais elle a aussitôt hoché la tête et disparu comme par une trappe. J'ai continué d'avancer, envahi par une peur mystérieuse et d'autant plus vive. J'avisai à ce moment un singe, assis sur une chaise, en habit et cravate blanche. Mais quelque persuadé que je fusse que c'était bien un singe et non un homme déguisé, je m'adressai à lui, car j'avais le sentiment très net que je pouvais lui parler et qu'il saurait me répondre. « Eh bien? lui dis-je, quelle est la nouvelle? » Aussitôt, il prit dans une de ses poches un étui de cuir usé, en sortit une paire de lunettes d'écaillé, m'examina et poussa un strident éclat de rire. La seconde d'après, il bondissait au

sommet d'un palmier. La porte de la maison étaitoaverte, j'y entrai. Desgens qui m'étaient inconnus pleuraient à chaudes larmes dans l'antichambre, je marchai encore jusqu'à ce que j'eusse aperçu un salon tout blanc, seulement orné de chapeaux de paille, de forme coloniale, pendus aux murs. Une foule de personnes aux figures patibulaires l'emplissaient à demi; rangées sur une seule file, elles sanglotaient sans interruption. De plus en plus angoissé, j'écartai cette assemblée lamentable et me poussai au premier plan. Je vis alors un grand feu d'herbes et de paperasses, et Monique, au coin du feu, mais une Monique vieille, voûtée, fantôme et caricature d'elle-même.

Je me penchai sur elle, et tout tremblant :

— Monique, lui dis-je, est-il possible que ce soit vous?

8o LES AMOURS PERDUES

Elle tourna vers moi son visage ravagé, mais toujours reconnaissable :

— Vous le voyez, mon ami, répondit-elle, je suis vieille I

Là-dessus, je m'agenouillai devant elle et me mis à pleurer aussi. Le bruit de ma désolation me réveilla en sursaut et j'ouvris les yeux. Quelqu'un tout près de moi riait sans ménagement. C'était ce rire intempestif que j'avais pris sans doute pour les hoquets de ma douleur. Un grand rayon de lumière glissait de la fenêtre et s'étendait jusqu'à moi. Sa lumière me permit d'apercevoir Monique debout auprès du divan. Les derniers linéaments de mon rêve flottant encore dans mon cerveau, je crus à une persistance du sommeil. Et je pensai que Monique allait s'éloigner vers la fenêtre et se fondre comme une vision. Mais son rire argentin résonnait toujours à mon oreille.

— Monique, lui dis-je enfin, est-il possible

que ce soit vous?

Et soudain, le sentiment de la situation me revint avec une extrême netteté, et un grand souffle de colère emporta ma pensée.

— Pourquoi êtes -vous venue? lui dis-je durement. Qu'avez-vous à faire ici?

Madame Rosavenda reprit son sérieux :

— Je pensais bien, Gilbert, que vous commenceriez par quelque chose de ce genre ! Ne vous agitez donc pas tant ! Vous avez envie

de m'insulter? A quoi bon ! Je me suis conduite avec vous vilainement, c'est entendu. Pourquoi revenir là-dessus? Si vous me faites des reproches, j'aime autant m'en aller tout de suite. D'ailleurs, je tombe mal... Vous dormiez. Je devrais m'excuser d'arriver aussi à l'improviste, mais c'est le bon Giovanni qui m'a fait entrer directement chez vous en me disant : « C'est Monsieur qui va être joli-

ment content de voir madame !» Il paraît que vous lui faisiez vos confidences!

Je haussai les épaules. Nous nous regardions, Monique et moi, comme deux ennemis qui s'épient. Alors seulement je m'avisai que ma visiteuse était toujours debout et je songeai à mes devoirs de maître de maison.

— Asseyez-vous donc, Monique.

Et je déménageai un fauteuil avec un empressement d'autant plus ridicule qu'il avait trop tardé.

— Oh! je croyais que vous ne vouliez même pas me recevoir?

Mais hélas I déjà fondait ma rancune, déjà ma colère, comme neige devant un brasier. C'était Monique, c'était Monique! Espiègles et mélancoliques, distraits et perçants, c'étaient ses yeux qui luisaient doucement devant moi. Je la retrouvais tout entière : cet air hésitant et voluptueux, ce

demi-rire gêné où il y avait de la coquetterie et de la malice. Et avec le désir de Tembrasser et de rétreindre, renaissait le trouble étrange que j*avais toujours ressenti devant elle. Chacun de ses gestes irritait mes sens et, consciemment ou inconsciemment, ses mouvements avaient de molles ondulations *, ses hanches, des étirements brusques; ses jambes, ces caprices qui ressuscitent le vieil ancêtre des forêts, pour qui toute femme était Syrinx.

Cependant, tandis que mes regards se portaient sur les différentes parties du visage de Monique, je la jugeais avec âpreté, je discutais sa séduction, j'en cherchais les limites, je poursuivais ses défauts^ comme pour mieux discerner cet incompréhensible rayonnement que je subissais sans le comprendre. Et plus je trouvais de motifs de ne pas aimer Monique, plus ma sensibilité me four-

nissait de mobiles de tendresse, de désir et de soumission. Elle me considérait comme font les chais narquois et profonds, et de même que s'ils pénétraient exactement toutes nos pensées.

Soudain, ses yeux s^attendrissent et deviennent humides. Quoi donc vient d'y passer qui est plus léger qu^une plume qui flotte et aussi chaud que la lumière du jour? Tout, en moi, à ce regard, s'écoule et me fuit; mon âme cède et je m'en vais tout entier dans une émotion heureuse et brisante, ineffablement douloureuse :

Alors je dis, d'une voix suppliante :

— Monique! Monique! Pourquoi m'avezvous abandonné?

Elle sourit doucement ;

— Je ne sais pas.

Je suis tout enveloppé de nouveau d'un flambée de colère.

— Je le sais, moi, et je vais vous le dire : c*es t pour Luccioli que vous m'avez quitté ainsi .

— C'est vrai !

Je reçois comme un coup au cœur. Au moment oia je le disais, et le sachant, je n'y croyais donc pas? Cet aveu me renflamme, et ma plaie saigne de nouveau.

— Mais ce n'est pas à cause de Luccioli que je ne suis plus venue chez vous, Gilbert. Est-il invraisemblable que l'on puisse aimer deux hommes à la fois? Au surplus, je n'ai jamais cessé d'avoir pour mon mari la plus tendre et la plus sincère affection.

— Alors, pourquoi avez-vous cessé de me voir?

— Oh ! il y avait longtemps que je projetais de rompre avec vous! Les derniers temps de notre liaison, je ne venais que par peur de vous faire trop de peine en vous quittant.

— Alors vous ne m'aimiez plus?

— Vous ai-je jamais aimé?

— Monique ! Vous êtes atroce !

— On aime tantôt l'un, tantôt Tautre. On a du goût pour quelqu'un, puis on le néglige, et c'est un autre qui vous plaît mieux, jusqu'à ce qu'on revienne au premier. Et qui dira pendant ce temps de combien d'autres hommes on aurait voulu être aimée, même en étant le plus sincèrement éprise de l'un d'eux? Sait-on jamais?

Et lentement madame Rosavenda promène son beau regard sur les murs, sur les portraits, sur ces choses éparses qui sont tout pour moi depuis qu'elles lui ont servi de cadre.

— Avez-vous été heureuse, Monique?

— Est-on heureuse? Qui est heureuse? J'ai frappé de porte en porte, mendiant un peu de bonheur.

— Et vous êtes revenue frapper à la mienne?

— J'avais envie de vous revoir. Je me rends compte aujourd'hui que j*ai été terrible avec vous. J'avais peur de vos questions, votre jalousie m'irritait. Votre amour trop passionné gênait mon indépendance. Si j'avais pu tout vous dire, faire de vous entièrement mon confident, comme je l'ai essayé quelquefois, si je n'avais eu à redouter ni soupçons, ni scène, vous eussiez connu une autre femme!

— Pourtant ne m'aviez-vous pas avoué un début d'intrigue avec Andréa Strongolo, et les lettres que vous receviez de Macroy ?

— Oh! cela ne comptait pas! Mais Luccioli, je l'ai aimé, vous savez, vraiment aimé!...

Monique a dû voir ma pâleur. Elle s'est soudain interrompue :

— Mon pauvre ami, je vous fais de la

peine, bien inutilement. Je suis absurde de vous raconter tout cela...

Et en même temps, elle posait sa main sur mon bras, avec tant d'affectueuse douceur que je me suis demandé tout à coup ce que c'était que cette oppression qui me serrait le cœur.

— Je suis trop content de vous revoir, Monique, ai-je répondu, pour empoisonner mon plaisir. Et puis la vérité, quelque dure qu'elle soit, me torture moins qu'un mensonge. Peut-être parce que je suis très orgueilleux... Continuez...

— Non, je n'ai plus rien à vous dire. Qu'avez-vous fait, vous?

— Rien qui demande attention. J'ai pris l'habitude de demeurer beaucoup chez moi, j'ai cessé peu à peu d'appartenir au monde des vivants, des gens passionnés, ardents, qui ont des intérêts à démêler avec leur

siècle. J'ai vécu ici seul, extrêmement seul... Regardez ces murs, Monique! C'est certainement l'endroit du monde où Ton a le plus pensé à vous.

— Et,., vous m'en avez voulu?

— Je vous ai détestée. Et puis j'ai tant souffert que j'ai cessé de vous garder rancune.

Madame Rosavenda vient à moi, passe un de ses bras autour de mon cou.

— Je n'étais digne ni de votre amour, ni d'une pareille indulgence. Vous ne savez pas, Gilbert, quelle affreuse personne vous avez pour amiel... Et cependant je ne suis pas une femme méchante, et vous êtes le dernier être à qui j"'aurais voulu faire de la peine... Que voulez- vous? Je ne peux pas supporter de chaînes. Sitôt que je sens un esclavage, il faut que je m'évade, et vous, vous commenciez à devenir terrible. Il faut

de loin en loin que j'agisse secrètement, que je commette des actes que je sois seule à connaître. C'est alors que j'ai rencontré Luccioli : un vrai coup de folie. Du premier jour, j'ai senti que je lui appartenais...

— Et maintenant?

Le visage de Mme Rosavenda s'est assombri.

— Gilbert, ne parlons pas du présent! Je suis ici, ne demandez pas autre chose...

— Mais pourquoi êtes- vous revenue?

— Ohî Tenfant qui veut toujours briser ses jouets pour savoir ce qu'il y a dedans î Je vous ai vu, l'autre soir, chez lady Lomax, si triste, si sombre... Et puis j'ai songé au passé, au passé doux et cher, et je m'en suis voulu de vous avoir délaissé aussi longtemps...

— Et, pourtant, vous ne m'aimez plus?

— Qui sait? Où commencent nos sentiments? Où finissent-ils? Le savez-vous?Moi,

je Tignore. Une seule chose m'est connue, c'est combien j'ai de joie à me retrouver ici, où j'ai passé tant d'heures agréables...

Je me suis agenouillé devant elle.

— C'est vrai, c'est bien vrai, Monique?

— Pourquoi vous mentirai-je?

C'est alors seulement qu'elle s'est penchée sur moi et qu'elle m'a donné sa bouche, et quand mes lèvres ont touché les siennes, quand j'ai retrouvé ce goût que je croyais perdu à tout jamais, mon cœur a eu un grand choc et j'ai cru que j'allais m'évanouir de joie.

Maintenant je suis seul de nouveau. Monique m'a promis de revenir. Je ne veux plus savoir ce qu'elle a fait depuis trois ans, mais seulernent me souvenir de ceci : elle était près de moi tantôt... Et j'ignore si c'est le jour, si c'est la nuit, je n'ai ni faim, ni soif, ni sommeil *, une sorte d'exaltation

fiévreuse me soulève hors de moi-même, qui a la figure de la joie, et qui, je le sens bien, pour un rien, se changerait en désespoir. Jamais, autant que ce soir, je n'ai aimé la vie, et cependant jamais je ne me suis senti aussi près de la mort!

28 novembre.

Minuit. Après une soirée de pluie chaude sur les arbres du jardin. Je n'entends plus ce cliquètement continu des gouttes d'eau abaissant l'une après Tautre les palmes toujours vertes. Tous les bruits se sont tus. Et le silence est tel que je me crois parfois le dernier homme vivant, — pour si peu de temps encore ! — sur cette terre anéantie.

J'aime plus que tout ces silencieuses soirées, au décours si lent, où nul tapage ne dérange ma tranquille pensée. Il m'est infiniment doux alors de songer au passé, de

ressusciter ceux que j*aime et qui ne sont plus, ou qui m'ont oublié, et de peupler la nuit de ces grands morts, dont la pensée m'a aidé à vivre. De ceux-ci, je connais la vie aussi bien que Toeuvre, j'ai lu leurs lettres, leurs mémoires, les souvenirs de leurs contemporains. Au culte perpétuel que je célèbre devant leur mémoire se joint un hommage ému à celles qui leur ont appris la déchirante délivrance de l'amour. Qui pourrait croire que Pauline de Beaumont ou Virginia Clemm aient encore un amoureux?

Ma lampe fait une lumière douce et un peu voilée. Je regarde pour la centième fois meubles, portraits, tout ce qui m'entoure. Et je me suis finalement assis devant ce secrétaire rouge où j*ai enfermé mes souvenirs. Il a dû appartenir à quelque grande famille italienne, car un chapeau de cardinal lui sert de couronnement.

Des glaces verdies doublent ses panneaux ; chaque tiroir est peint d'une fête galante ou d'une scène de chasse. A qui a-t-il été, ce vieux cabinet, avant de tomber entre mes mains ? De qui a-t-il contenu les secrets avant de porter les miens ? Si j'ouvrais un tiroir, je trouverais des portraits, des lettres, des gants, des fleurs fanées et de vieilles étoffes, des flacons éventés et des loups de carnaval. J'aime ces objets qui n'ont de signification que pour moi, ces humbles choses qui ont été mêlées à ma vie, qui en gardent peut-être encore la secrète chaleur et qui conservent, sous leur mort apparente, plus de passion que bien des êtres que j'ai connus!

Et il repasse devant mes yeux des heures mortes, des bonheurs oubliés, des visages disparus...

Pourquoi suis-je toujours ému par ce qui n'est plus ? Tout ce qui disparaît me devient

cher. Ma tendresse ne manque jamais de s'éveiller devant ce qui sort d'une longue suite de jours. Une ville ancienne, un jardin qui agonise, une vieille maison me touchent comme un ami. Ma rêverie a toujours la couleur des murailles sans jeunesse, qui semblent faites de cendre et de soleil.

Quand, à mes humeurs noires je m'abandonne ainsi, je revois ma sœur bien-aimée.

Voici deux ans déjà qu'elle m'a quitté, et si je souffre moins, si je n'éprouve plus cette horrible douleur qui vous fait haleter, qui vous broie, son absence me devient chaque jour plus pénible. Tristesse pesante, insurmontable. J'éprouve un désenchantement tel que tout me devient parfois indifférent. Alors mon seul plaisir est cette longue soirée solitaire ôià rien ne m'appartient que de révoquer, où je l'exhume de mon cœur et où je la recrée !

Je la poursuis dans ses lettres, dont les liasses à peine jaunies remplissent plusieurs coffrets, je la poursuis dans les miennes, dans toutes celles que je lui envoyais de Paris ou de Londres ou pendant mon voyage à Rio-de-Janeiro.

Bien souvent depuis, étouffé par Thorreur de demeurer incommunicable, lui ai-je écrit encore, comme si elle allait pouvoir lire ces lignes où je mettais tant de moi-même, où je m'expliquais interminablement, pour avoir une raison d'être...

... O ma sœur, ma sœur bien-aimée, se peut-il que jamais, jamais ton fantôme ne soit revenu dans cette pièce où tu as tant vécu, que jamais tu ne m'aies vu, l'âme pleine de toi, penché sur cette table pour l'écrire et verser dans le tien mon triste cœur, que tu as si souvent consolé !

3o novembre.

Mon père était avocat; il aimait la lutte, la controverse, les arguties. Malgré sa très grande fortune, il travaillait avec ardeur, car il aimait tout ce qui ressort du métier de plaider. Le vrai, le faux étaient pour lui choses égales, vaines écharpes dont il se plaisait à jouir, dont il comparait les nuances. Une idée, la moindre théorie le grisait. D'ailleurs, toujours sincère, il mettait à chaque argument dont il se servait une conviction éphémère et une violence profonde.

Un jour, pour une contestation entre voi-

sins, il eut un procès lui-même. Il avait raison, il le perdit. Il fit appel, il perdit encore. Toute sa vie fut bouleversée. Il voyait pour la première fois le juste et l'injuste I Et en même temps, il trouvait la défaite. Son esprit cessa de papilloter. Alors mon père, frappé au cœur, atteint de misanthropie, se révolta contre le genre humain. Il céda son cabinet, quitta Paris pour ne plus y revenir. Il s'installa à Venise, acheta un palais et s'y retira, nous emmenant avec lui, ma mère, Yvonne et moi. Dès lors, il vécut misérablement. Comme il avait besoin de reviser ses opinions, il pesa dans de nouvelles balances les idées qu'il avait de tout. Ce fut un désastre. Sur ses vieux jours, il devint anarchiste. Il rejeta comme un vêtement inutile le principe d'autorité. Toute vérité lui donnait à rire. Il raillait les sentiments humains.

— Je n'aime pas l'animal, disait-il. L'amour, la mère, la famille, c'est le triomphe de l'animal. Que ne suis-je aujourd'hui chartreux ! Pas une de mes pensées ne se tournerait vers la matière ! La chair est abjecte.

Il était déjà blessé à mort, il le savait et n'en parlait pas. Sa dernière distration fut l'ironie. Quand il souffrait trop, il s'enfermait dans sa chambre. Vers la fin, il ne se levait p lus. Du fond de ses draps, il jugeait la vie. Son pessimisme outré m'a rendu^ par réaction, optimiste. Il criait â l'indignité de l'être humain; lui qui en avait vécu, il ne pouvait plus supporter l'injustice.

Un matin, il m'appela et me fit lire quelques pages de Descartes. Ces affirmations claires et précises le soulageaient. Quand j'eus fini ma lecture, il me dit avec tranquillité :

— Mon petit, c'est l'épilogue. J'eusse

LES AMOURS PERDUES lOI

voulu composer pour toi un petit guide de la vie. Tu y aurais appris à manier les hommes et les femmes et à supprimer l'animal de tes préoccupations quotidiennes. Si ma vie était à refaire^ je me consacrerais à la métaphysique. Maintenant, c'est trop tard pour penser à Dieu. Gela ne m'empêchera pas de m'éteindreen paix. Je n'ai pas la foi. N'attendant rien, je suis tranquille. Pourtant quelque chose encore me tarabuste. Quelle ligne de conduite ai-je suivie ? Quelle a été la logique de mes sentiments et de mes actes? N'ai-je été qu'un des innombrables bouche-trous que la nature fabrique à la grosse, dans son absurde entêtement à durer? Je ne me suis connu que du jour où j'ai souffert de l'injustice. Depuis lors, je n'ai vu qu'elle. Une seule chose me semble juste, que je meure, car ma vie n'avait aucun intérêt.

11 s'éteignit quelques jours après. Ma mère refusa de quitter Venise, nous nous y plaisions aussi, Yvonne et moi. Et ma vie n'a pas été fixée à Paris comme elle l'aurait dû.

A quoi tient notre existence ! Il a fallu que mon père perde un procès pour que nous quittions la France et que je rencontre ici, par un jeu du hasard, cette Monique Rosavenda, Française comme moi, qui n'y est venue elle-même qu'afin d'accompagner un mari connu à Paris et qui, contre toute promesse, à peine marié, donna sa démission d'attaché d'ambassade pour se retirer dans son palais familial.

Oui, un procès perdu a décide de ma vie. Et voici que je perds le mien, à mon tour. Mais mon père n'est pas tout à fait éteint en moi, je sens sa survie dans mon indifférence en face de la Mort, indifférence qui me l'a fait adopter comme une bonne issue et qui

me dirige aujourd'hui vers elle, d'un mouvement presque insensible, et sans que l'animal, comme disait mon père, regimbe avec trop d'épouvante.

3o novembre.

y^^L pleut sans fin. Sur les palmiers et fofc sur le sable du jardin, comme elle 2^^ retentit nuit et jour, cette pluie chaude, monotone, que verse un ciel égal et blanchâtre, couleur de lait !

Je ne sors plus. Je ne suis ni triste, ni gai. Il me semble n'exister qu'à peine. De tout mon être, ma pensée seule fonctionne. Je suis entouré de limbes, de limbes très mélancoliques et très douces oij il n'y a pas de formes vivantes, mais des ombres, des om-

bres flottantes, amoureuses, résignées. Je vis au milieu d'elles, je suis presque devenu Tune d'elles.

Ah ! mes heures de vie, mes heures de jouissance et de plénitude, comme elles sont loin de moi, aussi loin que ce soleil jaune, caché par la diffusion des nuages !

i**" décembre.

Monique m'avait prévenu qu'elle viendrait sans doute aujourd'hui, La connaissant, je n'osais trop y compter, mais, ce matin, la vue d*un ciel pur et je ne sais quel heureux pressentiment m'ont confirmé cette nouvelle. Et comme tous les miracles sont possibles, Monique, m'est apparue.

Elle était venue de noir et de rose, avec une simplicité qui n'était point sans apprêt. Elle a fait le tour du salon, ouvert un tiroir du secrétaire, feuilleté un vo-

lume et finalement m'a demandé une cigarette.

— Gilbert, a-t-elle dit ensuite, vous ne m'avez point parlé de vous, l'autre jour. Cependant bien des choses ont changé dans votre vie, et votre sœur est morte...

Je lui ai raconté alors les derniers moments de celle que je chérissais le plus au monde. Et, tout en parlant, je songeais à ce cimetière San-Michele dont le mur rose cache le coin obscur où se détruit Yvonne et où, dans peu de temps. Ton descendra aussi ma mortelle dépouille.

Et il y a eu, entre nous, un très long silence. A quoi, pendant ce temps, pouvaitelle songer, la secrète Monique ?

— Qu'avez-vous fait, m'a-t-elle demandé enfin, pour oublier, pour vous distraire de votre chagrin ? Avez-vous travaillé ?

— Je ne travaille plus, Monique.

— Quoi, tous ces beaux livres dont vous

me parliez souvent, ces livres sur quoi vous comptiez pour obtenir la gloire, ne les auriezvous pas achevés ?

— Ils ne sont plus... Vous vous souvenez qu'il y a deux ans, l'hôtel de Beaulieu a brûlé. J'y demeurais alors et, cette nuit-là, j'assistais, à Nice, à une redoute. L'un de mes manuscrits, celui auquel je tenais le plus, YHistoire d'un prince des hommes^ était terminé, il contenait le meilleur de moimême, j'y avais travaillé sept ans. L'autre, le Buisson ardent, était écrit plus qu'à moitié. C'était ma vie intellectuelle et morale, ces deux livres-là, mon expérience... Tout a brûlé avec l'hôtel, brouillons et copie. Rien n'est resté...

— Mon pauvre Gilbert, quel désastre! Mais ne pouviez-vous pas les recommencer?

— Non, Monique, mes^notes, mes plans, tout avait disparu. Refaire entièrement un

tel travail, sans la joie de la nouveauté, l'attrait de la découverte, c'était au-dessus de mes forces. Et puis, dans cet effondrement, j'ai vu un signe de la destinée, l'avertissement que je ne suis pas créé pour la gloire et que je dois mourir tout entier.

— Mais alors qu'est-ce donc qui vous rattache maintenant à la vie ?

— Plus rien. Ma sœur est morte, vous m'avez quitté, mon avenir est détruit...

Et je n'ajoute pas, pour rendre la chose plus piquante, le krach du Crédit Austro- Croate et le suicide du sieur Adamich.

— Mon pauvre ami 1

Monique dit cela avec tant de gentillesse et d'affection! Elle vient s'asseoir tout près de moi, pose sa tête sur mon épaule, et très doucement :

— Comme je suis inexcusable de vous avoir laissé seul si longtemps, d'ajouter.

par ma faute, une nouvelle tristesse à celles dont vous souffrez déjà ! Me pardonnez- vous?

Sa bouche est sous la mienne. C'est un baiser très long. Mes mains épousent les formes de son corps, et déjà, le corsage ouvert, brille la chair la plus blanche et la plus désirée, et déjà le passé n'est plus qu'un mauvais rêve.

... Je l'ai contemplée longtemps en silence. Sa blancheur éparse rayonnait sur le divan sombre et dans le crépuscule qui venait. Je remerciais la vie bienfaisante de m'avoir rendu Monique, et, lâchement, je cherchais par quel subterfuge je pourrais prolonger mon aventureux séjour sur cette terre. Mais la vieille voix de l'expérience me glissait également à l'oreille que cette embellie ne se prolongerait pas, qu'une nouvelle bonace surviendrait, qui disperserait encore une fois mon fragile bonheur, et que, s'il y avait quel-

que chose d'incertain dans cet univers desable, c'était bien la tendresse de mon amie.

Et cependant je m'en voulais de penser à une séparation possible dans le moment même où, réuni à Monique, je sentais dans mon âme et dans toutes les fibres de mon cœur la félicité d'exister encore.

Et il me revenait également à l'esprit que vivre dans certaines conditions matérielles constitue une inacceptable déchéance. Accepter les rôles infimes de l'humanité, perdre s a glorieuse indépendance d'esprit pour se laisser imposer les vues les plus étroites et les plus bornées, aller de la médiocrité à la misère, admettre que Ton puisse descendre toujours plus bas, trembler, s'humilier, ne plus appartenir au royaume de Fantaisie, se mêler à la foule obscure qui ne vit et qui ne travaille que pour avoir le droit de manger un jour de plus, se vendre, afin de garder Mo-

nique et la perdre immédiatement après s*être vendu, non, non, mille fois non î Etre pauvre, c'est souffrir avant tout d'abdiquer le bel animal humain, sauvage, bondissant et libre que l'on chérissaiti Je sais qu'il existe une autre liberté, celle que nul bien ne touche, nulle ruine ne détruit, celle-là même que possédait un polisseur de lunettes, entre i652 et 1677, du nom de Spinoza. Mais cette liberté, hélas I je ne l'entrevois que pour ne pas la connaître !

Tout à coup, dans le silence, la voix de Monique :

— A quoi pensez-vous ?

— A ce qu'aurait dit Adam si l'Ange était venu le chercher, quand il rôdait avec Eve au milieu des rochers déserts pour le prendre par la main et le ramener au Paradis .

— Ahl... Et qu'aurait-il dit?

— Chut ! Monique! Je vous aime.

2 décembre.

Cest un soir encore, un doux soir de la vie, et je vois défiler des choses mortes...

Le jour s'en va, avec tout son encens, une fumée flotte au ras de la ville, captive mais qui va se libérer. J'écoute et j'entends. C'est le chant de mes voix intimes, de mes voix secrètes qui couvre à présent le silence.

Voici cette chambre, où j'ai tant aimé, tant rêvé, tant souffert ! Je crois y tenir aujourd'hui plus qu'à l'ensemble même de l'univers. Quelques meubles, quelques objets, cjuelques livres... Est-ce que cela me

deviendrait plus cher que tout? Non, mais ici je trouve je ne sais quoi qui est, si j'ose dire, l'émanation même de mon âme, son atmosphère naturelle, et je ne me sens plus à Taise que dans cet air où tout m'arrive déformé déjà par ma vision, non plus réel, mais coloré à l'image de mon désir ou de ma songerie.

Je voudrais serrer contre mon cœur tout ce qui se trouve dans cette chambre, car Monique, hier soir, y était encore. Elle s'est assise devant cette cheminée, elle a exposé à la flamme toujours rebondissante ces jambes fines dont la chair était visible, toute rose, à travers les mailles luisantes de ses bas, — ces jambes au beau dessin que j'aime parfois comme des personnes.

Elle était assise là, dans cet antique fauteuil usé. Sur son vaste chapeau ridicule, courait une couronne de plumes, et son

Il6 LES AMOURS PERDUHS

corps avait perdu toute forme, tapi dans un manteau qui l'enveloppait et qui, souple et large, laissait mollement retomber sa soie épaisse, riche et molle.

Mes yeux se reposant avec béatitude sur ce spectacle, je songeais à la parole essentielle : « Heureux les pauvres d'esprit, car ils verront Dieu ! » J*avais retrouvé en moi l'enfant ébloui du monde, celui qui voit Dieu, parce qu'il est sans artifice!

Et cependant je souffrais à nouveau de ce mal que m'a révélé Monique, de cette souffrance secrète, étrange, indicible, qui est l'enfer des êtres qui aiment vraiment les femmes.

Ce désir informulable, ce désir infini qu e j'éprouve quand je suis près d'elle, quoi donc le saurait satisfaire? Monique, je Tai possédée; le dernier sursaut de son corps, je ne Tignore pas, et d'elle je me suis saturé. Mais

sitôt revenu à moi, je retrouvais la même nostalgie, la même vœu : plénitude irréalisable, agrégation morale autant que physique.

Devenir elle-même, tout en demeurant moi, voilà la seule union que je souhaite, voilà ce qui hante l'âme des sensuels, Tâme des vrais amoureux. Et la damnation pour ces rêveurslà, c'est l'impitoyable solitude qu'ils trouvent au fond de l'amour !

La flamme, dans la cheminée, dansait, bondissait comme une danseuse, et je regardais ce qu'elle éclairait : jambes roses et noires, mains pointues, bras minces et blancs, cou toujours jeune, bouche molle et splendide, yeux aussi secrets que ceux des chats. Oui, je regardais cette femme, et une telle détresse étranglait mon bonheur que j'en aurais pleuré de désolation...

Je la couvrais de baisers, je roulais ma tête sur son sein, sur ses genoux, je lui

Il8 LES AMOURS PERDUES

disais les choses les plus folles du monde. Et je ne pensais pas que Monique ni*avait abandonné deux fois, avait été la maîtresse d'autres hommes et l'était encore maintenant. Aucune jalousie ne me torturait plus, mais j'étais étouffé par ce désir infini, ce désir sans forme et sans limites !

Un moment, j'étais assis à ses pieds, tandis qu'elle fixait rêveusement la flamme. Elle venait de m'avouer qu'elle avait failli s'enfuir avec Louis de Macroy.

— Vous avez bien fait de rester, lui dis-je. Personne ne vous aurait aimée comme moi...

D'une main distraite, elle me caressait la joue.

— Vous vous croyez donc une exception?

— Mais sûrement, Monique...

Elle s'est mise à rire :

— Et le plus étrange, c'est que vous avez peut-être raison î

5 décembre.

Il y a des heures où il me semble que je n'étais pas fait pour la vie réelle, le trantran quotidien des êtres et des choses. Depuis des mois, je suis comme exilé du monde extérieur. Je vis au milieu de rêves et de livres. Je convertis en fantômes tous ceux qui m'ont entouré, tous ceux que j'ai aimés. Ma mère, ma sœur, Monique, voilà les fantômes qui m'entourent, qui vivent de mon existence. L'une est discrète et voilée, l'autre plus éclatante, avec ses yeux d'émeraude, impérieux et tendres, enchâssés dans une

figure de bronze, et Topulence de sa chevelure d'ébène, lourde, pesante, funèbre comme le cœur de certains métaux. Et bien qu'elle ne soit pas morte et demeure à moins d'une heure d'ici, je ne songe plus à Monique que comme je songerais à une ombre, — mais c'est que je baigne moi-même dans la demi-lumière qui éclaire les fins d'existence, le jour incertain des agonies...

Et d'autres spectres se lèvent, cherchés dans la pensée des hommes ou dans le souvenir des siècles : la triste Aziyadé, Desdémone ou Pauline de Beaumont. J'ai en moi une sorte d'alambic, un alambic mystérieux en qui on dépose de la vie et qui en fait des fantômes et de la fumée, une magique et délicieuse fumée, dangereuse comme un poison...

Le vice qui me ronge depuis quelques mois, c'est que j'aime mes rêves plus que la réalité.

J'étais ainsi dans Tadolescence. Est-ce qu'aux approches de l'heure suprême, on retrouverait en soi une sorte de nouvelle jeunesse, d'adolescence ingénue et savante à la fois? Gomment peut-on redevenir ainsi quand on a aimé la vie comme je l'ai fait, avec une sorte d'âpre fureur, de passion sauvage, d'emportement désespéré? Joie, bruit, mouvement, brutalité des foules et des débauches, passions, voyages, ivresses, cela ne m'avait donc pas pris tout entier, puisqu'aujourd'hui, ce carnaval terminé, je retrouve le vieil homme, Thomme qui aime le silence, la poussière, le passé, les fantômes et la fumée...

L'automne s'en va. Les jours ont une langueur dorée qui s'évapore peu à peu. La fraîcheur des soirs est pénétrante. Je songe aux automnes de Paris d'une mélancolie si aigre et si troublante, à ses ciels voilés et

doux, aux silènes des landes bretonnes, aux jardins de Provence où des roses couleur de camphre ou de thé s'ouvrent maladivement au-dessus des murs qui s'effritent et dégringolent...

A Venise, j'ai poursuivi sur les lagunes émaillées le souvenir de Desdémone, à Rome, i*ai prié autrefois devant la tombe où dort Pauline de Beaumont, dans l'église Saint- Louis des Français, mais je ne me suis jamais agenouillé, comme j'aurais désiré le faire, en quelque cimetière d'Orient, fleuri et doré, sur la terre adorable qui recouvre le corps d'Aziyadé...

ici, la fumée du soir se mêle aux fumées de mon imagination, le jour rose qui venait du jardin recule devant l'ombre qui sort des murailles. Elles font de la nuit comme mon âme, de la tristesse et du renoncement. C'est par un soir pareil que j'attendrai l'Annoncia-

tion finale, l'ange de la dernière heure, au visage voilé de crêpe. Tel qu'un rosaire, je répète des noms chéris...

O mes fantômes, mes fantômes bienaimés, ayez patience, dans peu de temps je prendrai ma place au milieu de vous!

7 décembre.

Au long de ces anciens mois attendris par la régulière présence de Monique, mon bonheur n'était pas tel que toute douloureuse pensée en fût exclue. J'avais à lutter contre quelques-unes de celles qui rétrécissent, dans sa poitrine, le cœur de l'homme. Et, visiteuse acharnée, il en venait une contre quoi j'étais sans force. Car, je voyais continuellement ma bien-aimée se dépouiller de sa beauté, vieillir, puis accepter la mort. Cette pensée était la compagne ordinaire de mes heures de solitude. Spectre moqueur el gri-

maçant, elle m'attendait au coin de mes plaisirs! Une sorte de manie sadique s'emparait de moi, où se mélangeaient une affreuse pitié et le goût de l'émotion tendre, et, sous rinfluence malsaine, je me représentais ce que serait, amaigri ou épaissi, la peau usée, labourée, ternie, le visage de Monique. J'allais plus loin encore dans ma sombre folie, je Toutrais jusqu'au spectacle funeste de l'agonie, et mes yeux enfin se fermaient d'horreur sur un travail de décomposition qui noircissait cette charmante face, étirait ses traits sur le crâne comme une trame sur le métier à tisser, imposait un rictus à cette bouche sensible qui, sur la mienne, s'était refermée .

J'éprouvais alors un grand dégoût de la vie, un mouvement de révolte, à constater que de telles choses soient possibles et que Dieu n'ait pas pitié des beaux visages de chair!

Je ressentais aussi une tristesse presque analogue à savoir qu'un jour viendrait, où je cesserais d'aimer Monique, où rien ne remuerait plus mon cœur de ce qui m'était si cher et si précieux, où mes sens ne seraient plus en éveil, ni mon âme touchée, où, à la ferveur présente, succéderait la plus pénible indifférence. Y a-t-il rien de pire à penser que l'on n'aimera pas toujours ce que Ton aime? L'homme a sans doute droit à l'éternité, puisqu'il en sent à tel point le désir et le besoin. Mais est-il au monde vanité plus grande que la souffrance qui vient de la perspective de ne plus souffrir?

Maintenant que mes affaires sont si bizarrement arrangées, j'éprouve un certain contentement à me dire que je ne verrai ni vieillir, ni mourir Monique et que, pas davantage, je n'assisterai à l'agonie de mon amour.

Mais comment vivent-ils les hommes qui ne font pas de ces réflexions le pain amer de leur vie quotidienne et qui ignorent ce besoin d'éternel, cette peur du temps et ce culte de la jeunesse ?

lE classais, ce matin, de vieilles lettres adressées à Yvonne et je relisais quelques-unes de ses réponses, quand Giovanni vint m'annoncer qu'on demandait à me voir.

Là-dessus s'est présenté un long personnage qui ne m'était point inconnu : extrêmement sale, dégingandé, le col couvert de pellicules et portant sur le nez un de ces lorgnons accrochés à Toreille par une chaînette. Gomme il se confondait en salamalecs,

je lui ai demandé un peu vivement ce qu'il voulait.

— Je suis M. Tranttara, courtier d'immeubles. J'ai ce magasin que vous devez connaître, qui est situé...

— Bien, bien. Je n'ai rien à acheter, monsieur !

— Pauvre de moi! Comme si je ne le savais pas que M. Vettury n'a rien à acheter ! Là n'est pas la question ! On vient, on cause, on échange une idée ou deux, un projet se forme, sans qu'on s'en doute, et l'affaire se conclut !

J'ai répondu avec impatience :

— Si vous n'êtes entré que pour échanger des idées avec moi, je vous serai très obligé de ne pas me faire perdre mon temps davantage!...

— Ai-je dit cela, monsieur Vettury ? Je me serai mal expliqué. Non, non, je ne veux

pas être importun ! Un mot, un seul mot, et je retire ma proposition. Ni vu, ni connu ! Je suis discret, monsieur!

Ma parole, j'ai cru un moment qu'il allait me proposer des jeunes filles mineures!

Encore une fois, je dis avec colère :

— Je n'ai aucune affaire à démêler avec vous.

— Qui le sait ? Le chemin de l'un est ici, le chemin de l'autre est là, et un beau jour, les deux chemins se croisent. Sait-on pourquoi ? Vous avez un bien beau palais, monsieur.

Je demeure abasourdi.

— Un autre vous dirait : « Un palais à Venise qui n'est pas des plus beaux ne vaut rien! Vendez-moi. le Rezzonico! Vendezmoi le Franchetti 1 Vendez-moi la Cà d'Oro ! Tope-là ! Je fais l'affaire ! » Ce n'est pas mon genre, monsieur ! Je vous dis : « Vous avez un bien beau palais ! »

ip LES AMOURS PERDUES

J'éclate de rire :

— Désirez-vous me l'acheter ?

— Je suis un homme d'affaires, monsieur, je ne viens que pour cela...

Vendre mon petit palais! J'ai beau être ruiné, je dois dire à ma louange que l'idée ne m'en était jamais venue. Je pensais mourir en paix, au bord de ce rio désert, ici où ma mère est morte, ici où ma sœur est morte... Vendre mon palais!

— J'ai un acquéreur, monsieur, un Américain. Il l'a vu, il a envie de l'acheter. Il désirait un palais de cette dimension et qui ne fût pas situé sur le Grand-Canal. La proportion et la couleur du vôtre lui plaisent beaucoup. Il m'en a parlé : je lui ai dit...

J'étends la main pour interrompre le bavard. Ah! je ne sais que trop ce qu'aura dit le sieur Tranitara qui doit être, comme Vénitien et comme courtier, à l'affût de toutes les

nouvelles. Il aura affirmé que je suis à la côte, qu'on ne sait pas comment je vis et qu'on aura ma demeure pour un morceau de pain.

Je Tentends d'ici, le bon apôtre!

Il insiste :

— Je lui ai dit : « Ce palais vaut cinquante mille francs. Je les offrirai à M. Vettury. »

— Vous venez m'offrir cinquante mille francs de mon palais ?

— Oui. Est-ce que...

Et brusquement une sorte de passion d'affaires me prend, moi aussi, et m'arrache aux réflexions détachées que je faisais depuis plusieurs mois; le voisinage de cet homme d'argent me communique je ne sais quelle fièvre, assez basse, au demeurant^ quelle émulation de chercheur d'or. Et plein de colère, je crie :

— Et vous me faites perdre mon temps pour cela? Ah! Ah! Vous vous êtes dit : « M. Vettury n'a plus le sou. Il va être très

content d'avoir cinquante mille francs de sa bicoque. » Vous vous trompez, M. Tranttara. Je n'ai plus rien, c'est vrai, mais il ne me reste aucun désir et je compte mourir

— Cinquante mille francs, c'est bien payé, dit Tranttara. Le quartier est éloigné, le palais a besoin de réparations...

Je me suis levé et j'ai poussé doucement le courtier vers la porte.

— Monsieur, je ne suis pas un marchand. Vous vous présentez à moi pour acheter une maison qui m'appartient et qui n'est pas à vendre. Et vous allez maintenant la démolir pierre à pierre pour l'obtenir à meilleur compte? On fait cela, monsieur, avec ceux qui vous supplient d'acheter. Moi, je ne vends pas. Mon palais vaut cent mille francs. Je le vendrai cent mille francs ou je le garderai.

— Cent mille francs î Vous êtes fou ! Personne ne vous les donnera!

— C'est bien là-dessus que je compte. Je n'ai plus rien à faire de ma vie et plus d'ambition. J'entends mourir chez moi. Je demande cent mille francs pour mourir ailleurs. Une folie? C'est mon avis! Adieu, monsieur...

— Eh làl Eh là! Ne nous fâchons pas. Je ne suis pas ici pour vous être désagréable. J'ai dit cinquante mille comme j'aurais dit soixante-quinze mille. Je sais que M. Beech ne donnera jamais cent mille francs, mais il est bien homme à mettre soixante-quinze mille francs à une fantaisie. Pas un sou de plus, par exemple! Si on vous offrait cette somme...

— Encore une fois, mon palais n'est pas à vendre. Cette conversation n'a que trop duré.

— Ah! Je me retire, je me retire! Mais

n6 LES AMOURS PERDUES

quels regrets, monsieur î Soixante-quinze mille francs!G*est une jolie somme! LaCeresole n'a vendu son palais que soixante mille, et il est à San-Trovaso, à deux pas du Grand- Canal! Celui-ci...

Excédé, j'ai quitté la place. Avant de rerefermer la porte, j'ai entendu une voix étouffée...

— Peut-être qu'à quatre- vingt mille...

Vendre mon palais! Et si c'était une solution? Avec l'argent, je vivrais bien quatre ans ! Quatre ans de joyeuse vie, cela compte ! Mais si, au bout de ce temps, j'ai une raison de me cramponner à l'existence, neregretterai-je point, descendant les bas degrés de l'humiliation, de ne pas avoir proféré le solennel adieu, quand j'étais libre encore de le faire?

.T'ai rouvert une vieille lettre retrouvée sur mon bureau et que j'allais relire à l'arrivée de cet imbécile :

« Dans un mois, je serai de retoar, mon Yvonne bien-aimée. Je te dirai tout, tout. Tu sauras ce qu'ont été mes jours de Paris. Je reviendrai gorgé, saturé d'émotions, de passions humaines. Je ne sais plus leur nom, tant elles se mêlent en moi, chaque corde ébranle un carillon tout entier, elles sonnent alors toutes ensemble, et mon cœur et mon âme frémissent sans fin de ce retentissement magnifique! A toi seule, je dirai la vérité : je ne crois plus qu'en une jeunesse éternelle! On ne devient vieux que par impuissance d'aimer. Je crois qu'au fond de mon cercueil, tant ma force d'amour est effrénée, j'aimerai encore les vers qui vivront de moi... »

Tant pis! Ma jeunesse ne m'a pas abandonné, mais en qui trouverai-je un écho à la frénésie dont j'ai besoin pour vivre? J'ai perdu ce qui faisait le prix de Texistence. S'obstiner? A quoi bon? Avoir soif encore,

l3B LES AMOURS PERDUES

quand, au lieu d'eau pure, le courant n'apporte plus que de la boue? Quelle bassesse ! Quelle lâcheté !

Je ne vendrai pas le palais..

9 décembre.

Aujourd'hui la chose la plus incroyable : je reçois un billet d'Etienne Thézée qui me reproche amicalement mon silence, l'abandon de mes grands projets littéraires et m'offre finalement de revenir à Paris et d'être son secrétaire. « Le mien m'a quitté, ajoute-t-il, je ne m'entendrai avec personne aussi bien qu'avec vous! » Finalement, avec beaucoup de précautions oratoires, il m'offre pour cela trois mille francs. Sûrement, quelqu'un des voyageurs qui émigrent à Venise en automne aura appris ma déconfiture par la rumeur pu-

blique et l'aura répété à Thézée qui essaie de me sauver. Je suis touché à un point que je ne sais dire par la proposition de mon vieux maître où je retrouve toute sa générosité et sa discrète affection. Comment ne serais-je pas tenté à la pensée de vivre dans l'intimité d'un des hommes que j'admire le plus au monde, du plus grand écrivain sans doute de notre temps? Seulement Thézée me croit sans doute moins bas que je ne suis, et cette somme est fort insuffisante pour un fou comme moi, incapable de s'astreindre à une certaine médiocrité, qui lui est apparue toute sa vie comme le spectre le plus hideux qu'un honnête homme pût envisager. J'ai en effet l'insigne faiblesse de croire au monde extérieur.

J'écrirai donc à mon vieux maître que je ne peux accepter sa proposition et je laisserai ma vie se défaire toute seule, en m'cf-

forçant de détourner ma pensée de l'abîme vers lequel je cours, pensée dont l'angoisse, parfois, me réveille au milieu de la nuit et me couvre soudain d'une sueur glacée...

10 décembre.

Je croyais me trouver avec Monique, cette nuit. Cela se passait ici même, dans la sala^ et cependant cette grande pièce n'était pas tout à fait la même et ressemblait aussi à un salon que j'ai vu dans un vieux palais romain. Il me semblait voir Monique pour la première fois, on venait de me présenter à elle, et sitôt que son nom fut prononcé, je Tentraînai dans une autre salle dont je refermai derrière moi la porte. Son mari, les maîtres de maison étaient restés dans la sala. Les lumières qui traversaient la porte vitrée

éclairaient seules le lieu dans laquelle nous nous tenions. C'était ce demi-jour de cendre particulier aux rêves, cette clarté qui semble faite de brume dissoute. J'entrevoyais dans l'ombre des meubles énormes, des choses vaguement dorées. Gela sentait la poussière et aussi Téther. Nous savions que nous nous aimions, ainsi, du premier coup, Monique et moi. Sans mot dire, je commençai à l'embrasser doucement, puis je la couchai sur un long sarcophage égyptien dont se dégageait à demi une tête sage, ironique et curieusement reposée. Alors je suivis, avec ivresse, delà main, les membres de Monique, pressant et caressant, tour à tour, le contour souple et plein de ses hanches et de ses jambes. Après une longue contemplation, j'inclinai ma bouche vers son visage, et mes lèvres touchèrent les siennes. La présence de Rosavenda derrière la porte, le

danger que nous faisait courir la possibilité d'une entrée subite augmentaient notre joie. Une sorte de plaisir, plus grand qu'aucune jouissance, divinisa tout mon corps et me troubla jusqu'à l'âme. Ce baiser presque chaste, avec quelle volupté ne le goûtai-je pas? Aucune caresse réelle sur de vivantes lèvres ne m'a donné pareille joie, bonheur à ce point intense, surhumain, anéantissant. Quelle divinité maligne et mystérieuse rend ainsi au songe ce qu'elle a dérobé à la vie?

Soudain, on ouvrit la porte, et des personnages en noir, que nous ne connaissions pas, entrèrent cérémonieusement et nous saluèrent avec pitié et tristesse, tout en nous examinant comme on examine des condamnés ou des coupables...

Puis je me suis réveillé...

Mais tout le jour je suis resté sous l'influence de ce baiser. J'y repense avec délices.

Il me semble vivre dans l'atmosphère d'un amour plus pur que tous ceux que j'ai connus, et le souvenir de ce baiser immatériel me fait soudain prendre en dégoût les caresses si limitées des mortelles!

I décembre.

— On m'a dit qu'après notre séparation vous vous étiez consolé avec madame Salvarezza ?

C'est Monique qui me parle ainsi, à demi étendfie sur le divan, sa jupe luisante et noire un peu relevée sur ses pieds pointus qui semblent impudiques, tant les bas en sont transparents. Elle respire une large rose blanche, qui a une couleur invraisemblable, et me regarde en dessous, avec un sourire entre naïf et perfide, qui m'exaspère.

Madame Salvarezza? La petite madame

Salvarezza? Qu'elle est loin de ma pensée, cette gentille poupée grasse et fraîche, bonne à mordre comme une pêche juteuse ! Et qu'elle me semble inexistante, si je la compare à la longue personne allongée sous mes yeux, à cette figure insaisissable qui plonge en ce moment son nez mince dans sa rose, et rit sous cape de voir ma colère.

— Qui vous a dit cela?

— Je ne sais. La rumeur publique... Estce vrai ?

— Cest vrai, Monique, mais madame Salvarezza ne m'a pas consolé. Rien ne pouvait me consoler. Elle s'en est 'aperçue, et elle m'a quitté.

— Oij est-elle maintenant?

— Je l'ignore. Elle n'habite plus Venise. Je crois que son mari avait des propriétés dans les environs de Florence. Elle doit y être avec lui...

Un silence. La pluie torrentielle retentit contre les hautes vitres verdâtres qui décomposent la lumière du jour et la font plus pauvre et plus triste encore.

— Au fond, Gilbert, pourquoi m'avez-vous aimée ainsi, si étrangement, si continûment?

— Je rignore, Monique. Je vous ai désirée et je vous ai possédée, mais ce n'était pas uniquement votre beau corps que je convoitais ; vous m'avez confié un peu de vos rêves et de vos sentiments, mais ce n'était pas seulement votre âme que je souhaitais. Qu*était-ce donc?... Peut-être certains êtres créent-ils autour d'eux une atmosphère qui leur est propre, une certaine atmosphère faite d'effluves physiques et de sentiments informulés, et ne pouvoir respirer que dans cette atmosphère-là, c'est justement l'amour. Ce n'est pas madame Salvarezza qui pouvait vous remplacer, ni personne... Sans doute, étais-

je créé de manière à aimer uniquement une femme comme vous, coquette, trompeuse et fidèle dans Tinfidélité.

— Je ne suis pas coquette, Gilbert. Je suis naïve et je ne joue pas la comédie.

— C'est vrai, vous êtes coquette sans même le savoir. Vous êtes une païenne qui ne vit que pour la volupté.

— Vous savez bien que c'est faux. Je ne suis pas aussi païenne...

Elle rougit tout d*un coup, comme si elle allait dire une chose honteuse :

— Et la preuve, c'est que jamais je ne suis allé à un rendez-vous sans faire une prière à Dieu pour lui demander de ne pas être surprise par mon mari...

— Il vous a exaucée. Et cependant combien avez- vous eu de rendez- vous?

— Gilbert, ce n'est pas galant de me les reprocher ! Oui, j'en ai accepté beaucoup,

et VOUS n'avez pas tout su, et cependant je ne regrette rien. Et j'ai eu des moments affreux où j'avais envie d*en finir avec l'existence. Mais l'amour seul guérit de Tamour. Me pardonnez- vous ?

Elle tend en suppliant ses mains jointes vers moi. Je ne peux distinguer si elle est sincère ou si elle s'amuse. Les deux à la fois, je pense.

Je suis pris d'une sorte de désir affreux de savoir enfin la vérité.

— Monique, je vous en conjure. Dites moi tout, tout... Qui avez-vous aimé ?

— Je suis chrétienne, mais pas au point de me confesser à vous.

— Avez-vous aimé Luigi Luccioili ?

— Je ne sais plus. Je ne pense jamais à lui.

— Et Andréa Strongolo ?

— Oui, pendant trois mois, comme une

folle, et puis, un jour je Tai regardé, et j'ai éclaté de rire. Je l'ai trouvé tout à fait ridicule et je me suis d&mandé comment il avait pu me plaire.

— Et Louis de Macroy ?

— Il y a si longtemps de cela !

— Et votre mari ?

— Cest plus vieux encore !

— Et moi ?

— Je crois vous avoir aimé, mais jamais au point de ne penser qu'à vous.. .

— Monique ! Monique î

J'ai gémi, presque involontairement, comme un animal blessé que l'on meurtrit encore.

— Et Pasquinangeli ?

Elle s'est relevée lentement et, tout en s 'étirant, elle dit :

— Que vous importe, Gilbert? Pasquinangeli ou un autre! Qu'est-ce que cela vous

fait? Et j'ai presque envie d'ajouter : « Et à moi doncl » Il faut bien que j'aie un amant, n'est-ce pas, puisqu'il n'y a que cela qui me plaise. Me trouvez-vous absolument méprisable? Croyez- vous que je n'aie pas été aussi une enfant éperdument romanesque et qui ne voyait dans l'amour qu'une Belle endormie et un Prince charmant ? Mais chaque amant que Ton a vous apprend un peu plus de mépris, — de mépris pour soi-même et de mépris pour lui.

— Moi aussi, vous m'avez méprisé, Monique?

— Comme tous les autres!

— Pourquoi ?

— Parce que vous avez su que je vous trompais et que vous avez accepté de me revoir quand même.

— Et les autres, pourquoi les méprisiezvous?

— Je ne vous le dirai pas, sauf pour Tun d'eux : Louis de Macroy ; celui-là aussi a su que je le trompais, et je l'ai méprisé parce qu'il ne m'aimait pas assez pour le supporter, — comme vous!

3 décembre.

Cest encore Tranttara qui vient aujourd'hui. Il s'excuse de me déranger, montre son sourire mielleux et, autant qu'il le peut, fait le faux bonhomme.

— Monsieur, me dit-il, votre temps est précieux. Nul, plus que moi, ne le sait.

La damnée bête! Il n'ignore pas que je n'ai rien à faire depuis le moment où le soleil se lève jusqu'à celui où il se couche.

— Le mien, coniinue-t-il, ne Test pas moins. Aussi, pas de tergiversations! Mon Américain tient à votre palais : je lui ai dit

votre prix. Quatre-vingt mille francs! Il accepte.

Mais j'entre dans une grande colère, j'ai toujours eu horreur des marchands, de ceux qui font négoce de tout et spéculent sur les désirs. Transformer en monnaie les vœux humains me semble une action honteuse.

Et puis, la mauvaise foi me met hors de moi-même.

— Monsieur, lui ai-je répondu, allez vousen, ou je prie mon domestique de vous jeter dans le canal. Je vous ai dit que mon palais valait cent mille francs et que vous ne l'auriez jamais à moins. Je n'ai rien à ajouter. Allez-vous-en !

Alors il a sorti un portefeuille et l'a posé sur une table,

— Les quatre-vingt mille francs sont là I J'ai pris le portefeuille et je le lui ai flanqué

dans la figure.

Cette fois, il rougit un peu, ce qui rend quelque animation à sa figure bonasse et cauteleuse. Allons ! un homme va-t-il paraître enfin sous le masque plat du marchand?

Mais mon Tranttara se baisse et ramasse le portefeuille.

— Ah! jeunesse, dit-il, jeunesse! Vous êtes vif! C'est excusable à votre âge. Vous n'avez pas d'enfants à nourrir. J'en ai quatre, monsieur, ce qui me défend ces gestes-là... et bien d'autres ! On devient prudent. Mais je connais bien des aristocrates, monsieur, qui ont le sang moins bouillant que vous !

J'ai eu honte de mon geste passionné.

Trattara sort un second portefeuille.

— Voici encore vingt mille francs, monsieur. Votre palais est vendu. J'ai l'aae de vente sur moi. Allons chez le notaire!

Je demeure abasourdi. Jamais je n'aurais cru à un] pareil résultat! Allons, la chose

est faite! Est-ce tant mieux? Est-ce tant pis?

— Mon Américain part demain. Il visitera le palais, ce soir, et ne reviendra que dans six mois. Il vous en laisse trois pour faire vos malles et emporter vos meubles.

... Et j*ai signé. Il y a dans mon tiroir cent billets de mille francs, et la seule chose à quoi je tenais encore un peu ne m'appartient plus. J'en ai une mélancolie profonde.

Mais trois ou quatre mille francs de rentes et ce que m'offre Thézée, c'est la vie possible, c'est Paris, c'est une certaine liberté, une certaine fantaisie. Cela vaut-il la peine de lutter encore, de chercher de nouveau douleurs et joies ?

J'hésite. J'ai tellement l'impression que mon existence est finie, que j'en ai obtenu le meilleur et qu'il ne me reste plus maintenant qu'à me survivre I

Oui, rétourner à Paris, c'est une solution. C'est me sauver de moi-même. Elle avait tant de charmes, la vie que je menais autrefois dans cette ville, qui, pour un amoureux du XVIII® siècle, a toujours l'air d'en prolonger les grâces et les coquetteries. Mais retrouveraije ma place si longtemps perdue au milieu de ces amis trop brillants et pour qui est vain tout regret ?

Quand le soir venait ici, dans ma solitaire demeure, quand le silence se faisait angoissant et lourd comme une présence, quand à ma tristesse se mêlait je ne sais quelle peur subtile de la mort, ce qui me redonnait du courage, me rendait le goût de la vie, c'était de me souvenir de ces fins de journées, si tièdes, si lumineuses, auprès de quelques amies que je ne saurai oublier, de ces conversations intimes ou éparpillées, profondes ou frivoles, que Ton n'a que sous Tintluence de cet air

électrisé par la vibration des plus beaux esprits. Caprices ? direz-vous, futilités ? Ah ! sur le bord même du tombeau, ce n*est pas chose méprisable que, civilisé, d'avoir joui d'une civilisation, de n'avoir fait fi d'aucun de ses plaisirs et d'oser dire qu'on a aimé, comme une œuvre d'art, une réunion humaine!

Je songeais alors au singulier salon chinois où me recevait madame de Franceries qui avait passé sa jeunesse à Pékin où elle était née et où son père était attaché d'ambassade. Etrange personne indolente et rêveuse, toute blonde et longue, avec un air et des yeux de princesse de miniature, l'amie la plus confiante et la plus secrète, qui vit sans haineet sans amour, dans une grande tranquillité d'esprit, et les yeux, ses grands yeux bleus cernés, toujours fixés bien loin, semble-t-il, sur quelque pagode ou quelque tombeau I Avec cela, la plus active

l6o LES AMOURS PERDUES

bonté sous Tair détaché qu'elle prend pour parler de tout, et musicienne comme si Pâme d'un grand musicien se fût incarnée en elle... Que de fois aussi ai-je franchi en pensée l'atelier de madame Effenterre, sorte de chapelle voûtée et coupée à mi-hauteur par une galerie de marbre et qui ressemble en même temps à une salle de musée et à un chœur de cathédrale espagnole! J'entrais, je me penchais sur une main blanche et potelée; des yeux noirs, fulgurants et doux, tour à tour, me regardaient gaiement, et la voix qui m'accueillait était sonore, claire, bien timbrée. Je retrouvais là Etienne Thézée, Adalbert de Saudemont, Léonard Citroën, Tun petit, élégant, maniéré, avec son admirable regard éperdu dans son visage desséché et caractéristique d'antique roi égyptien, retrouvé sous un hypogée; l'autre, avec sa prestance et son allure de chef gaulois, le troisième.

LES AMOURS PERDUES l6l

riant, cordial, bavard, maigre et rasé comme un jockey, dont il a le faciès mélancolique et ridé.

Avec Violette Effenterre j'ai passé quelques-unes des heures les plus agréables de ma vie. Il nous plaisait de nous égarer ensemble, de songerie en songerie, jusqu'aux limites de nous-mêmes. Personne n'a plus de perspicacité vis-à-vis de soi et vis-à-vis d'autrui. Mais ce qu'elle recherche, ce sont surtout ces demi-ténèbres de la conscience où rêtre habituel se dissimule presque pour faire place à quelqu'un qui lui ressemble, mais qui est plus imprévu et plus redoutable que lui. Elle est impitoyable et prodigieuse sur ces matières, et ses amis qui Tadorent, tout en la redoutant, l'ont baptisée l'Idole. Quand elle ne cause pas ou ne juge pas son semblable, l'Idole joue. Elle est d'ailleurs la coquetterie même, et femme

comme Judith ou Salomé ont dû Têtre.

Retourner à Paris, c'est revoir l'Idole...

C'est revoir aussi madame d'Angély, que j'appelais la troisième Grâce. Madame d'Angély ! Ai-je assez ri avec cette sorte d'ange échappé d'une fresque de primitif, mais un ange espiègle et malicieux, plein de fantaisies, de drôleries, de boutades, mince personnage presque sans corps, toujours bondissant et volant, dans un tourbillon de jolis gestes, de mots drôles, de déclarations de tendresse, d'aveux bizarres, le tout traversé soudain par un grand chagrin à vous fendre le cœur, . .

... Je me suis attardé pour mon plaisir a éclaircir la brume qui flottait autour des trois Grâces, de mes meilleures amies. Je les vois souvent dans ma pensée et qui passent avec douceur. Un geste qu'elles font va chercher

au fond de ma mémoire une étincelle précieuse, — et comme un long bras, nu et pur, qui traverserait Tombre, comme une perle au crépuscule, quelque chose de lumineux et de tiède éclaire doucement ma nuit. Comme j'ai peur de ne plus vivre! J'ai envie, ce soir, de contempler les yeux profonds de Jeanne de Franceries, d'écouter les oracles de madame EfFenterre, de voir voltiger autour de moi madame d'Angély 1 Je voudrais écouter les profonds aphorismes pessimistes d'Etienne Thézée, les anecdotes vivantes et gaies de Saudemont, et, avec Léonard Citroën^ dans quelque bar anglais, de causer jusqu'au matin de musique ou de poésie.

Voilà l'agrément même de la vie pour un homme comme moi, un bohème de la sensibilité, qui n'ai ni foyer, ni famille, et encore moins souhaite d'en avoir et qui n'ai aimé au monde que Pinlelligence et la société !

l64 LES AMOURS PERDUES

Quand j'habitais Paris où je vins assez tard, j'avais toujours l'impression que madame du Deffand n'était pas morte, que madame d'Houdetot recevait encore. Après tout, la conversation d'Etienne Thézée n'estelle pas aussi merveilleuse que l'a été celle du prince de Ligne ? Saudemont ne raconte-t-il pas des histoires aussi belles que les anecdotes de Ghamfort ? Que de fois Citroën ne m'a-t-il pas fait penser à Voisenon ?

Si je me décide à vivre, ne serait-il pas sage de vieillir, dans cette bonne ville, parmi tant de gens qui me feraient ainsi songer aux beaux esprits que je n'ai pas connus ?

Je prendrai un petit appartement du côté d'Auteuil; je sauverai quelques vieux meubles, quelques bibelots. Parfois, mes amis viendront souper avec moi. Des bougies

répandront ce demi-jour qui anime certaines estampes de Moreau le Jeune. L'Idole jugera éperdument, madame de Franceries, une rose à la bouche, songera, sans mot dire, indifférente et douce, à ses vieux paysages chinois, et madame d'Angély pépiera, fera jouer les paillettes de sa conversation et celles de sa robe, et ne résistera pas au plaisir de nous montrer ses jambes qu'elle a les plus jolies du monde. Etienne Thézée nous renseignera sur des potins vieux de mille années, Adalbert de Saudemont, avec son air de grand seigneur,nous dessinera de surprenants portraits parlés, et Citroën fera des farces.

Et j'oublierai tout, mon Dieu oui, tout des écueils sur lesquels ma pauvre caravelle se sera échouée; je renoncerai à mon existence personnelle pour participer à une féerie qui sera seulement une fête de Tintelligence!

l6ô LES AMOURS PERDUES

Voilà que l'idée de souper me réconcilie avec la terre!

Pour un peu, je dirais : « Mourir, c'est ne plus souper... » au lieu que j'allais jusqu'ici me répétant : « Ne plus souper, c'est mourir... »

Mon pauvre Gilbert, jamais tu ne te corrigeras de ridée qu'il n'y a pas d'autre but ici-bas que la réalisation de quelques heures parfaites !

... Ces sons de violons, ces flûtes qui m'égaient, qui m'entrakient encore au plaisir, c'est donc le souvenir de Jeanne de Franceries, c'est madame Effenterre, c'est madame d'Angély ! Elles trois, et ma sœur bien-aimée, et Monique, et des figures passagères, je vois ici ce qui a fait l'unité de ma vie, ce qui m'a rendu heureux et malheureux. Il est dur d'être condamne à ne plus vivre que pour soi quand on ne l'a fait que par les

autres, grâce à ces liens fragiles, variés et charmants que les tendresses nouent et par lesquels elles vous rattachent au monde, — et à rinespérél

1 5 décembre.

Je suis tombé si bas que je recommence à attendre Monique comme par le passé!

Elle devait venir avant-hier. Je me suis soumis de nouveau à la torture de l'attente, qui disloque Tune après Tautre toutes nos pensées. A mesure que l'heure allait à son néant, je mettais sur chaque minute à venir un espoir «de plus en plus gros, jusqu'à ce qu'une sonnerie définitive m'avertît de sa vanité...

J'ai tendu ensuite à la lettre qui apporte un baume, la lettre qui s'excuse, apaise, pro-

met, ouvre à l'espérance un pays nouveau. Mais Giovanni est remonté. Rien! Toujours rien! Et je suis comme un Romain qui vient, au cœur d'une eau laiteuse, d'ouvrir ses veines; son sang coule, il ne souffre presque pas, une langueur funèbre Tenveloppe, si étrange qu'il ne sait s'il la doit nommer angoisse ou plaisir. Sa vie s'en va, il ne regarde ni l'épaisse liqueur rouge qui colore l'eau autour de lui, ni ce rayon qui rampe, presque doré et qu'il ne reverra plus. Quelque chose en lui s'est brisé, un ressort tel que, tout désespoir aboli, il ne vit plus, il ne lutte plus ; il n'accepte pas pourtant, ni ne se résigne. Non, il chantonne à mi-voix pour se mieux endormir.

Alors, pour des heures et des heures, c'est, acharnée à me poursuivre, jappant, me mordant aux talons, la meute des souvenirs. Chacun fait sa blessure. Et je me dis : « Quoi

donc? de celui-là aussi, il faudra me séparer? » Je le saisis, je m'en sature pour l'épuiser, le rejeter loin de moi. Mais durant que je lutte contre les autres, il a repris sa force. Je suis bien contraint d'avouer humblement ma défaite ! J'ai des colères muettes, je me soulage par des torrents d'injures, des insultes ordurières que je jette à l'absente Monique, pour me venger d'elle. J'affirme platoniquement, comme si j'espérais m'en persuader, mon indifférence à son égard. Et soudain, ma pensée s'illumine : ce souvenir-là que j'avais oublié! Oui, ce regard que nous échangeâmes un jour d'une gondole à l'autre, sur le Grand-Canal, sans pouvoir* nous arrêter, car nous n'étions pas seuls. J'y lus ta révélation même de l'amour : tristesse que ce don ait encore des limites, regret d'un temps où je n'étais pas tout pour elle, mélancolie des heures

perdues, désir indicible, espoir et peur de l'avenir, sentiment du précaire humain, rêve» tendresse presque sans objet, — tout Tamour, vous dis-je, tout cet amour dont l'absence fait de vous des morts, ô vous qui ne l'avez pas connu!

Et> à la lumière de ce regard, la perfide, la coquette de tantôt redevient la fée qui transforme les cailloux en diamants, la sibylle aux oracles divins. Qu'eût été ma vie sans elle? Ma jeunesse, sans ce beau calice? Dans l'ingrate besogne, ô moissonneur d'ivraie, de quoi te plains-tu si ta faux a fait voler à toi la plus belle des roses ?

En y réfléchissant bien, je demeure le débiteur de Monique. Elle n'a eu aucun tort envers moi. Je devais l'aimer telle qu'elle était, non telle que je la rêvais. Une femme qui se donne à vous n'est pas fille de votre cerveau et soumise, par un cahier des charges.

à un ensemble de vertus sacrées. Vénus n'a jamais été une vestale. Et si j'aime Vénus, et non la Vestale, c'est que seule elle fait l'aurore de chaque matin plus brûlante et plus voluptueuse la nuit du monde!

Et voici que je plaide contre moi, que je plaide pour Monique, comme si elle le devait jamais savoir et m'en témoigner de la reconnaissance,— en revenant!.

Le lendemain.

Ah! comme je la hais de son indifférence tranquille, comme je me vengerai volontiers sur la première femme qui m'aimera, comme elle paiera pour Tautre ! Que tout cela est dur, mon Dieu ! Quel intolérable siècle s'attarde d'une heure à Tautre ! Ai-je une pendule spéciale? Jamais elle n'a marché aussi lentement !

Nous sommes d'étranges animaux. Je me croyais revenu de tout, détaché de toute chose humaine, et je tremble et gémis comme un enfant perdu dans un bois parce qu'une

femme doit venir, et qu'elle ne vient pas ! Et quelle femme ! Celle dont je sais tout, dont aucune émotion ne peut me venir qui ne soit un recommencement, dont tous les mobiles me sont connus... Que dis-je là? Moi, savoir tout de Monique? Mais j'en ignore l'essentiel! Je crois qu'elle a aimé Macroy, Luccioli, Strongolo et qu'elle est la maîtresse du Pasquinangeli ; mais qui me dira si elle a aimé un 4^ nous, ou tous? Elle m*a toujours livré si peu de son cœur, de son âme, de son caractère ! Je sais qu'elle aime a être aimée. Et puis? N'est-ce pas vrai de toutes les femmes? Qu'est-ce qui fait de Monique une femme d'entre les femmes? Un être différent des autres, un être unique? La sensualité? Elle ne s'y abandonne qu'en la redoutant, et, païenne, voluptueuse, semble trouver dans ses transports je ne sais quelle déchéance dont elle craint de donner le

spectacle. La tendresse? Elle Taime et n'en veut pas demeurer Tesclave. La vanité ? Personne de plus simple. Coquette ? Oui. Inconsciemment, comme un oiseau vole, comme un lys s'épanouit. Qu'est-elle donc? Qu'est-elle donc? Une femme semblable à beaucoup d'autres, Hélène et la petite danseuse qui joue aii fond d'un music-hall, Cléopâtre et la fillette de dix ans qui grimpe sur vos genoux et vous demander de Tembrasser, Salomé et la naïve enfant qui sort ignorante du couvent, et qui, chargée d'une implacable science, blessera le premier venu ! Gomment demeurerais-je calme? J'attends Hélène, Cléopâtre, Salomé, et je pousse le cri éternel de l'homme devant l'éternel féminin!

i6 décembre

Je me suis décidé aujourd'hui à répondre à Etienne Thézée. J'accepte ses propositions, j'accepte de vivre. Dans un mois, je serai à Paris, et une existence nouvelle commencera pour moi.

20 décembre.

oj^oMMENT faire le récit de cette extraordiy|^ naire journée ? Par quel bout le o!^Ë2 prendre? Gomment le résumer? Je me sens épuisé, ce soir, comme après un terrible effort, vidé comme on Test lorsque l'ont sort d'une trop grande exaltation. A quoi ai-je obéi ? A l'amour, ou bien, à je ne sais quelle dissolvante ivresse ? Est-ce l'attrait du néant que je commence à subir ou ce sentiment de fraternité qu'a toujours trouvé en moi un cri d'appel humain? Le désir d'être

un héros, de se dépasser soi-même ou ce besoin de sacrifice qui fait que l'on se détruit joyeusement, dans une heure de triomphe, ainsi que dans une charge, au galop de son cheval, on court à une mort qui a le visage de la Victoire! Oui, cet acte essentiel, le plus important de ma vie, j'ignore ce qui me Ta fait commettre. Encore une fois, il faut que je raisonne, que je m'explique à moi-même. Procédons par ordre.

Ce matin, contrairement à mon habitude, je me suis réveillé en pleine gaieté, vivifié par un sentiment d'animation heureuse et facile. Il faisait clair et froid. La décision de retourner à Paris m'incitait à un optimisme un peu béat. Je songeais au cabinet chinois de madame de Franceries, à Tatelier de madame Effenterre. J'avais envie de marcher, de voir des passants, de la lumière. Je suis sorti, j'ai bu un verre de vin de Chypre

au Florian, puis je me suis promené devant ces délicieux magasins qui ont toujours en devanture les mêmes objets que personne n'achète. J'ai déjeuné de bon appétit. Vers trois heures, je relisais la Tentation de Saint-Antoine^ quand Giovanni est venu me dire que madame Rosavenda était là et qu'elle demandait à me voir.

Elle est entrée, et tout aussitôt, je ne sais quelle atmosphère anormale s'est répandue dans la pièce. Elle a glissé vers moi d'un pas rapide, et vêtue de noir, très pâle, les yeux rouges, distraite, ce que j'ai éprouvé en la voyant, c'a été une sorte de crainte vague, comme si ma maison, à une messagère de malheur, venait d'ouvrir grandes ses portes...

Elle a pris ma main, l'a serrée longuement dans les siennes.

— Que vous arrive-t-il donc, Monique?

lui ai-je demandé, très inquiet.

l8o LB6 AMOURS PERDUES

— J'avais envie de vous revoir, mon ami, mon seul ami... De vous revoir aujourd'hui même...

— Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Vous avez un air qui m'épouvante !

Assise sur le canapé, Monique avait retiré ses gants ; je regardais ses bras minces, tout blancs, ces bras que j'ai si souvent baisés. Et ses paupières à demi baissées, sa pâleur, je ne sais quelle ombre tragique flottant autour de ses yeux, tout respirait une solennité angoissante.

— Gilbert, je voulais vous revoir. C'est peut-être la dernière fois...

— Quoi ? Vous partez ?

— NonI Pas précisément.

— Mais alors ? Parlez, parlez, Monique ! Ne me laissez pas ainsi me tourmenter, sans me dire ce qu'il en est.

J'étais près d'elle, je l'adjurais de me con-

LES AMOURS PERDUES l8l

fesser la vérité, je pressais ses mains, ses bras, elle se débattait mollement et comme dans un cauchemar.

— A quoi bon vous dire la vérité ? Vous ne pouvez rien pour moi !

Elle répéta rêveusement :

— Non plus rien ! Je suis perdue.

— Perdue ! Votre mari saurait-il quelque chose de votre vie ?

— Si ce n'était que cela !

Je sens augmenter mon angoisse, se resserrer les cercles de métal qui compriment mon cœur et gênent ma respiration. Ma pensée tourbillonne dans le vide, n'osant envisager pis encore et incapable de s'arrêter dans ce tournoiement éperdu.

— Vous ne voulez pas dire que vous avez l'intention de vous tuer ?

— Oui, oui...

— C'est un coup de tête absurde I Voyons,

l82 LES AMOURS PERDUES

qu'arrive-t-il, Monique? Dites-moi tout.

— Ah! Gilbert, si vous saviez! Je suis une folle, une folle ! Une malheureuse ! Mon mari est en voyage, je ne peux, ni n'ose le prévenir, et quand il reviendra, on nous aura saisis, la maison sera vide...

— Comment ? Vous saisir? Mais vous êtes riche...

— Je ne vous ai pas tout dit, mon ami, J'ai la passion, la folie du jeu. Il y a des années que je joue. J'ai beaucoup perdu, tous ces temps-ci. Pour regagner, j'ai emprunté à des usuriers, perdu encore, et maintenant, je ne possède plus rien et il faut que je paie.

— Et votre dot?

— Il y a beau temps qu'elle est fondue, volatilisée ! Quand mon mari saura tout cela, ce sera un scandale affreux, et il me jettera dehors, car il n'aime que Targent, mon mari, il ne songe qu'à lui, il ne vit que

pour lui... Vous voyez d'ici l'effet que produiront mes folies !... Et il y a pire encore : ma confession n'est pas complète. J'ai fait un faux, j'ai imité sa signature pour me procurer de l'argent...

Elle a mis sa tête dans ses mains et j'ai entendu de longs sanglots.

— • Ma pauvre Monique ! Voyons ! Que vous faut-il?

— Oh ! pas une fortune ! Quatre-vingt mille francs !

Je lui ai objecté qu'avec le train de vie qu'elle mène, il est inconcevable qu'on veuille la saisir pour cette somme-là, sans lui donner aucun répit, qu'au surplus, elle trouverait sans peine à emprunter.

— A qui? Tous mes amis m'ont obligée déjà. Non, non, il vaut mieux que je meure !

J'étais ému, frémissant, désespéré. Je ne me possédais plus moi*-même. J'ai songé aux

cent mille francs qui reposaient dans mon secrétaire, qui représentaient mon existence future, mon acceptation de vivre. Et une sorte d'ivresse s'est emparée de moi, l'attrait du sacrifice, le besoin de me perdre et de tout donner, de me donner moi-même, un extraordinaire élan d'amour, cet appétit du martyre qui jette à Jaggernat, sous les roues d'un char, les sectateurs de Kâli. Je me lui levé, je suis entré dans le petit salon, j'ai pris la liasse, j'en ai détaché vingt billets, et j'ai jeté le tout sur les genoux de Monique, non peut-être sans un secret mouvement de vanité : le désir de l'étonner et de paraître admirable à ses yeux. Elle a poussé un cri rauque :

— Gilbert!

— Prenez, Monique, et ne mourez plus !

— Vous feriez cela pour moi, pour moi... Elle s*est mise à trembler.

— Oh ! merci, merci !

Puis, sans transition, elle s'est levée, elle a jeté tout le paquet au milieu de la pièce.

— Non, non, reprenez cela. Je n'en veux pas, je n'en veux pas ! Si vous saviez, si vous saviez tout ! Ah ! que je souffre! Je ne veux pas vous devoir cela, je ne peux pas l'accepter. Après tout ce qui s'est passé entre nous... Non, jamais, jamais I Oh! que je me méprise, que je suis vile, vile!...

Elle tordait ses mains, de rage ou de souffrance. Et soudain, elle s'est laissée tomber sur le divan, et ses larmes ont recommencé de couler, mêlées de cris aigus, de râles sourds qui lui déchiraient la poitrine. J'ai voulu la relever, la consoler; elle m'a repoussé avec fureur, presque avec brutalité. J'ai approché mes lèvres de son visage, elle

l86 , LES AMOURS PERDUES

a protégé sa bouche avec son coude, pudique, farouche, presque sauvage.

— Remportez cet argent! Je n'en veux pas! Je ne suis pas à vendre. Vous me traitez comme une prostituée... Oui, oui, vous avez raison, humiliez-moi, avihssez-moi. Aussi bas que vous me traîniez, je suis tombée plus bas encore. Une fille! Fille! Fille! Je voudrais me vomir moi-même, de dégoût.

Laissez-moi mourir! Tout vaut mieux que cela, que cet abîme d'ignominie...

L'incohérence de ces propos me stupéfiait. Je résolus d'attendre la fin de la crise. En effet, quand iMonique eut bien pleuré et bien crié, elle parut se calmer. Parfois, un long frisson la secouait encore, un long soupir...

Enfin, elle s'est relevée, elle est décoiffée, le visage marbré de traces rouges; elle a jeté vers moi un regard craintif, comme si elle avait peur du mien. J'ai ramassé les billets

de banque, je les lui ai donnés, elle les a pris sans mot dire et les a enfouis dans son sac d'étoôe...

— Adieu, m'a-t-elle dit, il faut maintenant que je me tire d'affaire...

Elle avait Tair d'une somnambule. Elle marchait comme au supplice, inerte, machinale. Et alors une pensée immonde m'a traversé Tesprit, une comparaison infâme, humiliante, que je ne confierai certes pas à ce papier.

Passive, taciturne, madame Rosavenda se dirigeait vers la porte.

Là, elle s'est retournée, et j'ai lu dans son œil, de la douleur, du désespoir, une telle lassitude et un tel regret que j'ai crié :

— Monique, qu'avez-vous encore? Ne m'avez- vous pas tout dit? N'êtes- vous pas sauvée ?

Elle m'a répondu, presque sans accent :

l88 LES AMOURS PERDUES

— Oui, je suis sauvée. Merci, merci I... Au revoir...

Et elle s'est enfuie.

Elle m'a quitté, et je suis un homme fini. J'avais cent mille francs, il m'en reste vingt mille dont la moitié est réclamée par mes créanciers.

21 décembre.

...Je suis rentré tantôt, dans cette pièce où Monique est revenue, — je ne veux plus savoir pourquoi. Je ne veux savoir qu'une chose : elle était là, tantôt, assise dans ce fauteuil, et je la regardais. Un moment, je l'ai prise doucement par les épaules et l'ai approchée tout près de moi, afin de la mieux considérer, fit rien que de la voir ainsi, mon cœur battait à me faire mal. Je considérais ses yeux allongés, sous leurs sourcils fournis, à l'arc parfait et l'étrange éclat de leur azur...

Mon Dieu, qu'y a-t-il donc dans ce regard-

là pour que sitôt qu'il se lève sur moi, je croie être transporté dans une autre planète, pour que janîais, jamais, il ne me soit possible — et quand bien même je vivrais avec Monique des années et des années! — de me lasser de lui. Un de ces yeux est imperceptiblement plus petit que l'autre, et l'expression en est également plus mélancolique.

Mais ce qui me trouble dans ces iris-là, c'est un mystère que je ne sais dire, c'est une langueur désespérante et presque voluptueuse, c'est la sorte de secret qu*ont les yeux des chats qui observent sans, vouloir être devinés, c'est une sorte de sourire constant, mais si caressant, si triste, si tendre, une promesse flottante qui semble dire qu'elle ne peut pas être tenue, — tenue ici-bas ! Et cette énigme m'attire à la façon de certains fonds sous-marins, merveilleusement calmes, et dont le vert est si pâle et si léger que rien

ne lui peut être comparé, sinon la couleur des cailloux sur quoi roulent les eaux sulfureuses. Oui, il y a dans ces fonds sous-marins une séduction inexplicable qui me rappelle celle des yeux de Monique. Pourquoi ? Par quelle étrange analogie? Je l'ignore, peut-être parce que dans ce regard, je distingue une étrange sérénité, qui semble survivre à une souffrance anxieuse et qui fait songer au calme, à la tranquillité des eaux, quand la tempête est calmée...

... Ce soir, je vis avec le souvenir de Monique, souvenir si proche qu'il est presque une présence. Et quand par minutes, ma mémoire, en se ranimant, me représente avec une netteté plus grande un corps svelte et un visage mélancolique et moqueur, mon cœur se serre d'angoisse et je pousse en même temps un léger cri de joie. Puis j'enferme ma tête dans mes mains et j'abaisse mes pau-

pières pour immobiliser cette vision, mais elle fuit, elle glisse de mes yeux, elle s'écoule comme sur la pente d'une dune une couche de sable.

Il me vient des mouvements d'orgueil et de plaisir à me dire que dans sa détresse, c'est à moi que Monique a pensé, comme au seul être sur qui elle ait toujours pu compter, comme à un ami véritable. Je sais combien une telle pensée me ferait paraître naïf aux yeux d'un tiers, mais je n'ai nullement honte de cette naïveté. Je dirai même que je suis fier de l'avoir conservée aussi grande dans une existence qui n'avait rien qui dût la protéger. Avouons-le : je suis heureux, ce soir. Tant mieux! car c'est sans doute mon dernier soir de \)onheur.

22 décembre.

11 m'est arrivé, ce soir, de m'égarer quelques heures sur la place Saint-Marc pour entendre un de ces concerts, si plaisants sous le ciel italien, qui, dans leurs bruyants raccourcis, évoquent mille drames fulgurants, réduits à leur valeur purement rythmique et dénués de tous pantins. Mon tour banal m'ayant ramené devant la basilique, je me suis trouvé nez à nez avec madame Salvarezza qui sortait de la Merceria, Nous avons en même temps poussé une interjection stupéfaite et aussitôt, d'aller de con-

194 l^BS AMOURS PERDUES

cert jusqu'aux Schiavoni où se répandait une brume argentée, qui faisait de Saint- Georges-Majeur une apparition féerique, réduite à une proportion de vignette, collée sur le fond du ciel.

Il ne m'était pas désagréable de revoir cette petite femme, aventureuse et bavarde, mutinement comique, point jolie, mais fraîche et douce, et qui^ avec sa bouche trop grande et ses yeux trop noirs, ressemblerait quelque peu à une poupée japonaise. Pauvre poupée avec qui j'essayais, après notre seconde rupture, d'oublier Monique, pouvait-elle, de son pauvre amour de rencontre, facile et gentil, fermer les lèvres d'une blessure toujours suppurante ? pouvaitelle m'affranchir d'une solitude dont pour la première fois je ne m'accommodais point ?

Mais au bout de quatre mois de liaison, madame Salvarezza me disait : « Vous ne

m'aimez pas. C'est quelqu'un autre que vous aimez à travers moi; je suis un mannequin sur lequel vous accrochez vos étoffes », et, froissée, elle se retirait de ma vie.

J'ai bien passé deux ans sans la revoir.

Il est inutile d'énumérer ici les différents motifs de la conversation qui nous conduisit jusqu'aux vitres du Café Oriental, mais qui, à force d'aller et de venir, côte à côte, sur le large quai, nous a amenés à un entretien plus intime et à formuler ces points d'interrogation qui se dressent devant toute existence.

— Avouez enfin, m'a dit madame Salvarezza, que vous ne m'avez jamais aimée ?

— Si vous entendez par aimer, cette romantique passion, faite de fureur obscure et de révolte contre le Destin, cela est vrai ; si vous acceptez qu'aimer implique simplement un sentiment sincère, vif, nuancé à Tinfini, vous avez tort.

— Je ne sais pas, je n'explique rien. J'ai senti que vous aimiez une autre femme. Estce vrai ?

— On n*aime jamais qu'une autre femme, une image lentement formée en soi et dès l'enfance, et l'on s'éprend de toutes les personnes qui rappellent, de près ou de loin, cette forme immortelle.

— Même dans mes bras, vous me trompiez 1

— Oui, avec Hélène, avec Dalila, avec Salomé I

— Que vouliez-vous que je devinsse, écrasée par une telle comparaison ? Pourtant je vous aimais, moi. Simplement, naïvement. Sans vous comprendre. Jamais je n'ai su ce que vous étiez, ce que vous préfériez dans la vie. Pouvez-vous me l'expliquer maintenant?

— Est-ce possible ? Il y avait en moi deux,

trois hommes, et très différents. Ils s'agitaient, se combattaient mutuellement. Si j'avais vécu longtemps, peut-être l'un d'eux aurait-il fini par devenir.

— Il vous aurait fallu un grand devoir pour cela...

— Oui, être le fils d'un prince assassiné, et venger sa mort en tuant Glaudius !

— Ou simplement aimer Ophélie et en avoir beaucoup d'enfants.

— N'en croyez rien, chère amiel II y a des hommes que leur devoir contient tout entiers, et d'autres qui débordent toujours sur lui, des hommes qui sont toujours autre chose que le personnage que leur destin leur assigne, qui, dans tout acte, dans toute passion, se réservent une issue secrète sur autre chose...

— Sur quoi donc ?

— Ahl ceci, c'est le hasard qui le crée.

IçB LES AMOURS PERDUES

L'essentiel, pour eux, c'est que ce soit autre chose I II y en a même qui vont le chercher dans la mort ! Car ce qui importe, c'est l'issue secrète, la transformation inconnue, c est la liberté que laisse à l'esprit la possibilité de révasion, la réticence que Ton apporte avec soi, qui vous permet de ne jamais être pris, dominé absolument, qui fait qu'on ne se livre à rien pour toujours 1

Cette pensée seule me donne quelque gaieté. Je ris comme ces écoliers qui savent que la clef de la porte n'est pas fermée et qu'ils pourront, s'ils le veulent, prendre celle des champs...

— Et quand vous m'aimiez, vous m'abandonniez pour poursuivre Hélène ?

— Oui, et Cléopâtre, qui était également une créature de cette race-là, essentiellement inemprisonnable et toujours près de la fuite et de Timmense liberté !

— Est-ce là tout votre idéal ?

— Tous les désirs que j'ai eus ont été successivement mon idéal. Si chacun de nous était sincère, il reconnaîtrait qu'il en a eu une succession. Mais toute ma vie, j'ai éprouvé une impatience, une irritation de tous les instants, le désir furieux d'une plénitude, d'une satisfaction, d'une assouvissance absolues.

— Vous n'avez donc jamais su être heureux?

— Ai-je été maladroit ou mal aidé par les circonstances, mais tout m'a fait échec et je n'ai rien obtenu. Je crois qu'il en est ainsi de toutes les destinées humaines. Plus un homme tente, plus il échoue. Mais l'important, ce n'est pas la réussite, c'est la tentative.

— Que faites-vous donc de la joie du triomphe ?

— Elle dure si peu! Alexandre est mort à

trente ans. Si ma vie était à refaire, je la recommencerais telle qu'elle a été, je modifierais simplement quelques-unes des menues circonstances qui l'ont fait échouer.

— Je commence à vous mieux comprendre, Gilbert, bien que vous soyez un vrai tissu de contradictions. Au fond, vous êtes incapable d'aimer.

Incapable d'aimer? J'ai cru longtemps l'être, en effet. Mais l'homme qui donne à une femme tout ce qui le sauvait de la mort pour la sauver, elle, de la ruine, cet hommelà est-il impuissant à aimer, impuissant à sentir?

— Parce que le mot amour représente pour vous, comme pour la plupart des femmes, moins une affirmation qu'une négation ; c'est tout supprimer de sa propre vie pour l'offrir, ainsi dépouillée, à autrui. C'est l'amour de la femme, qui ne vit que de l'homme, mais il

n'est pas tout dans notre existence, car nous avons besoin de nous battre ou de spéculer.

— C'est moi que vous ne comprenez pas.

— Si. Je vous comprends. Mais pouvezvous admettre que Ton recherche autre chose que l'amour?

— Quoi donc ?

— Toujours la même question ! Ce qui dépasse l'instinct, ce qui dépasse le frisson égoïste, les grandes émotions éternelles qui sont la loi de constance des sentiments humains,

— Les avez-vous atteintes?

— Non, mais j'en ai eu parfois la prescience, quelques instants de ma vie ont été enveloppés de la lumière qui les baigne. C'en est assez pour légitimer une vie. Je ne demande plus le pourquoi de mon destin. J'ai entrevu les belles réalités.

— Vous avez donc peu souffert ?

— Il y a de la joie dans toute souffrance, de la souffrance dans toute joie. Ce qui importe, c'est d'avoir vécu quelques heures de la vie supérieure. Puis le rideau peut retomber, Toeuvre de Thomme est chose close.

— Mais en quittant la vie supérieure ?

— Toute ferveur retombe, et on retrouve alors la pauvre fumée et ses vieux rêves. Qu'importe! Qu'importe !

— Je vois bien, Gilbert, que vous n'avez recherché que la satisfaction de votre égoïsme.

— J'ai cherché, à travers mille fantaisies, ce qu'il y avait en moi de plus nu et de plus constant. Un jour, je me suis trouvé tout entier dans un acte de communion humaine. Rien ne préparait cet acte-là, le hasard seul, — ou le destin, — me Ta donné. Et je Tai accompli, bien qu'il me supprimât. A ce moment, je ne pensais point faire une expé-

rience sur moi-même, mais je souffrais de ce dont souffrait autrui, j'étais tout frémissant de sympathie. Que parlez- vous donc d'égoïsme?Qui donc désire autre chose que sa satisfaction personnelle dans tous les médiocres moments de sa vie, quitte, à certaines heures élues, à se dépouiller de ce vêtement douillet et chaud pour devenir un homme, pleinement et entièrement. Ceci peut vous paraître obscur : vous ignorez les détails de l'aventure. Tenez pour certain, — je me résume — que jamais je ne me suis limité à mon strict individu : celui-ci n'a été heureux qu'en confondant ses frontières avec celles d'autrui, comme deux arbres d'une même forêt confondent et mélangent leurs ramures extrêmes.

— Cet acte, c'est donc l'amour qui vous a incité à le commettre ?

— Vous l'avez dit.

— La femme qui vous Ta inspiré, estelle celle-là même que vous vous efforciez d'oublier auprès de moi?

— C'était en effet la femme éternelle, la forme sans repos qui vous hante jour et nuit, la sirène dont le ventre de nacre luit au clair de lune et que l'on écoute, attaché au grand mât!

Ily a eu ensuite un grandsilence entre nous. On n'entendait que le clapotement de l'eau contre les pierres des quais et le bruit régulier et lourd que font les gondoles, quand un vaporetto passe, que les flots remuent et qu'elles retombent à plat, lourdement, sur eux. Nous marchions, nous nous promenions depuis une demi-heure, allant de la Piazzetta au monument de Victor-Emmanuel, tantôt accoudés aux rampes majestueuses des ponts, tantôt nous arrêtant au bord de la lagune et considérant ces feux épars, ces re-

flets errants ou fixes, ces lueurs d'aurore boréale au-dessus du cœur de la ville, qui font de la nuit de Venise une sorte de création de Tesprit, la manifestation d'un génie lyrique, et non un aspect de la réalité. Soudain, elle m'a demandé :

— Quel souvenir gardez- vous de moi?

— De la plus jolie et de la plus fraîche chanson 1 J'aurais aimé l'entendre longtemps, bien longtemps ! Vous ne m'avez donné que peu d'heures pour l'écouter. Je sortais d'un orage, je l'ai écoutée, si douce et si prenante que jamais je ne pourrai l'oublier... Adieu, madame, bien souvent je repenserai à cette chanson du printemps, qui sortait d'un buisson, dans la campagne...

Nous étions sur la place Saint-Marc. Demain, madame Salvarezza repartira pour Rome, où elle habite depuis bientôt deux ans. Je suis revenu à pied, par les petites rues,

la

avec, dans l'esprit, je ne sais quelle aisance, quelle animation gaie. Jamais^ il me semble, je ne me suis formulé aussi lucidement qu'aujourd'hui !

J*ai pénétré, hier, de nuit dans une pièce obscure, et mes mains qui tâtonnaient ont soudain touché le marbre glacé d'une commode. J'ai crum'évanouir d'horreur, tant est affreuse l'alliance du froid, de la solitude et de la nuit...

Et cependant, à force de penser à la mort, on finit par user cette préoccupation-là comme toute autre et par vivre, avec insouciance, l'heure présente, sans songer au lendemain, ni se représenter ce que Ton sera dans peu d'années I

23 décembre.

G>AiNTENANT Ics choscs sont accomplies...

Voici le seuil lugubre et la funèbre porte : c'est la dernière expérience à tenter. Que vais- je trouver derrière le rideau? Un monde pareil à celui-ci, une société aussi frivole et aussi vaine, ou l'effrayante présence de Dieu, ou rien? Me faudra-t-il penser encore? Aurai- je peur? Je sais qu'il y aura un mauvais moment... Et si je recule, si je rentre ici-bas, à tâtons, humble, lâche, dépossédé?

Il ne faut point envisager cela. Mon passé est une pesante pierre ronde qui roule derrière moi. Je dois aller jusqu'au bout... Je n*en suis pas très éloigné...

J'étais au Florian, ce soir. Un couple vint s'asseoir à côté de moi : un jeune homme, une jeune femme, qui, hier encore, ne l'était pas, digne et décente, avec un regard fier et réservé en même temps, un regard qui n'avait pas désappris la virginité, avec des mains faites pour filer, avec je ne sais quoi de grave et de tout nouvellement responsable, répandu sur une physionomie à demi enfantine...

Ils n'avaient de regards que l'un pour l'autre : ils s'aimaient, ah ! comme ils s'aimaient !

Ils commençaient la vie; et j'ai vu, par comparaison, mes échecs ; mes ruines, mes avortements ont repassé devant mon esprit.

Et j'ai senti dans mon cœur comme des dents qui s'enfonçaient. J'en aurais sangloté I « Regarde, me disais-je, ô démoniaque, regarde, ô possédé ! Gela, ce grand recommencement de rame humaine, cette légende formée par deux êtres, cela, c'est ce que tu n'as pas eu, ce que tu n'auras jamais! »

Est-ce moi qui ai mal combiné ma vie?

Est-ce le destin qui ne m'a donné que d'informes matériaux? J'ai senti alors en moi un tel besoin d'humanité, )'ai eu une telle impression de solitude, de solitude complète, absolue, définitive, que j'en ai failli crier de peur. Je me suis levé; j'ai fait quelques pas sous les arcades. Un vent glacé courait sur la place Saint-Marc. Une fillette d'une douzaine d'années qui vendait de rachitiques bouquets de fleurs m'a poursuivi. Et sous le prétexte que j'étais souffrant, je lui demandai de m'accompagner. J'ai appuyé

ma main sur son épaule, et cette chaleur humaine qui se communiquait à moi, à travers rétofïe légère, m'a lentement rasséréné, et le jeu délicat de Tossature. Et faisant mon pas à la cadence du sien, j'allais ainsi, tout près du bord même de l'abîme et retenu à ce monde-ci par ce lien fragile : mes doigts épousant une maigre épaule enfantine...

... Oui, les choses sont accomplies...

Comment donc ai-je pu, si longtemps, demeurer en possession d'une telle joie ? Ne voyais-je pas la vérité ? La débâcle de toute ma vie, la misère de toutes mes affections, Tavortement de tous mes désirs ? Mon cœur, je l'ai galvaudé, il y avait du fiel et de l'amertume dans chacune de mes amours, j'ai gaspillé ma fortune, mésusé de mes dons, perdu mes jours !

Justice éternelle, si tu existes, que réclameras-tu de moi? D'autres ont mis en

grange la moisson qui m'était confiée, et j ai laissé mourir les vignes qui étaient sous ma protection. Mes mains sont souillées ; mes mains sont nues...

Et pourtant, je ne peux oublier cette douceur qui a enveloppé les longs jours de ma vie et jusqu'à leurs souffrances, je ne peux oublier ces longs traits de plaisir, la révélation de certaines minutes. Alors? Je ne sais plus, je ne sais plus... Ai-je été heureux ou non?

Ce soir, un voile .de crêpe se déroule sur mes pensées. Cest que là-bas, j'ai vu passer le couple, le couple aventureux qui s'avance dans son ornière sacrée, et sur le sommet de ma montagne, je m'agenouille, le cœur lourd de sanglots, devant ceux-ci qui tout en bas, très bas, impersonnels, ont accepté de perdre leur nom et leur mémoire et de n'être plus rien que l'Homme et que la Femme.

L'heure n'est pas venue cependant, cœur malade, de désavouer ton destin. Qu'as-tu vraiment aimé sur cette terre, sinon cette longue méditation, cette rêverie qui, persuasive, calme, indifiérente aux accidents, faisait à tes émotions une continuité si parfaite? Il n'y avait pas un désir que tu n'éprouvasses, chacune des formes que prend la vie te semblait digne d'être épousée, toute femiïie aimée, à ton imagination, se parait d'attraits uniques, tu formais mille vœux contradictoires, et ces mille vœux, tu brûlais de les réaliser jusque dans leur absolu. Vingt existences n'auraient point épuisé ion élan. Et quel arlequin, quel bouffon n'aurais-tu pas été si derrière ces désirs, derrière tes folies, tes expériences et tes excès, tu n'avais pas tendu l'ouïe à ce long poème intérieur, fait de désenchantement, de plaisir et de paix intime, qui te rendait indifférent au

bonheur, calmé même dans les pires gênes de la jalousie, — chant composé de deux strophes alternées : « Qu'importe, puisque rien n'est éternel!... » et encore : « Ceci est miraculeusement beau,, puisque ceci doit finir 1... »

Voilà les thèmes sur lesquels mon âme a toujours joué. Le violoniste qui brodait, grâce à eux, dMnfinies variations, qu'avait-il à attendre du bonheur commun des hommes?

L'homme impersonnel a raison : c'est le Sage, le Fort, c'est l'être en soi, indispensable comme une fourmi; tout ce qu'il pense est prévu, tout ce qu'il fait, nous l'attendions de lui. Sur ses larges épaules de cariatide, la Société repose. Il est en même temps le préféré de la Nature, il porte ses couleurs dans le monde; il a, comme elle, ses saisons, régulières, bien ordonnées. Il a la grandeur d'un élément.

Mais le violoniste, Thomme au chant intérieur, le Protée aux mille visages, humain et inhumain à la fois, ça, ça, qu'on le supprime ! Qu'il ne laisse aucun vestige de son passage sur le sable de cette terre, qu'il enfouisse à jamais dans Thumus paisible sa fantaisie personnelle et déroutante! Malheur aux époques oii surabondent les individus à vues personnelles et qui rêvent de signer les actes de leur vie I Malheur aux ennemis de la Nature I

Ceux-là seuls, pourtant, quand ils réussissent, sont les vrais amis de l'humanité, car ils rompent les barrières derrière quoi elle est en esclavage, car ils montrent des demeures nouvelles aux couples qui sans eux n'auraient jamais quitté l'ornière... Mais moi, je n'ai pas réussi...

Je m'arrache, un à un, aux derniers plaisirs. Je ne reverrai pas Monique. A quoi

bon? Je relis pour l'ultime fois les Fleurs du Mal. Je bois mes dernières bouteilles. Francesco a monté, ce matin, une bouteille d*aleatico de 1818. Il était dépouillé comme le style de Racine et, comme lui, fait de plusieurs bouquets savamment superposés : un vrai vin classique. J'ai passé, grâce à lui, une heure exquise, pendant laquelle f ai oublié de réfléchir aux raisons de ma vie et aux raisons de ma mort.

Mais les meilleures choses ont leur fin, et de nouveau, les graves problèmes ont accaparé mon esprit.

Je suis impatient d'en finir : cette attente irrite à la longue. A quoi bon tarder plus longtemps ?

J'ai vidé ma coupe jusqu'à la lie.

Je la rejette loin de moi... J'éprouve maintenant un grand désir d'autre chose* Bonsoir, vieux monde I

2l6 LES AMOURS PERDUES

Qu'est-ce donc qu'on va me montrer maintenant?

Écartez-vous, bonnes gens! Je suis un peu pressé de passer : on dit si grand bien du spectacle !

Minuit.

Il y a, ce soir, trop de fleurs dans le salon, il y en a tant que je m'y sens presque mal à Taise. Mais j'aime à la folie ce demimalaise, cette distillation d'arômes trop doux, qui font flotter autour de moi je ne sais quelle langueur, un trouble d'Orient. La senteur des belles roses, roses et blanches, n'est pas la plus forte ; ce qui domine, c'est Todeur des tubéreuses, c'est le parfum des bouvardias, aux calices de cire blanche, qui sentent le jasmin et l'oranger. Il me semble que toutes ces fleurs

2l8 LES AMOURS PERDUES

accumulées me rendent Monique présente.

Ces parfums flottaient autour de nous, quand elle venait, quand elle se couchait sur le divan, avec ces poses nonchalantes et contournées que j'aimais tant ! Je la revois, un soir, surtout, dans les derniers temps de notre liaison. Elle ne m'aimait déjà plus, — si tant est qu'elle m*ait jamais aimé, qu'elle ait jamais senti passer dans ses veines un peu de l'infini désir qui me torturait ! Elle n'avait pas voulu, ce jour-là, se donner à moi, et assise à mon côté, les jambes croisées, les coudes appuyés aux bras du fauteuil, elle me parlait avec amertume de sa vie, de ses soucis, de son avenir. Je l'écoutais tristement, voyant le peu que j'étais dans l'existence de cette femme pour laquelle j'aurais tout donné! Elle se plaignait de son isolement, de l'abandon dans lequel elle était, elle prétendait qu'elle gâchait sa

jeunesse, elle fut injuste, amère, blessante. Elle prétendait me faire entendre clairement que je ne lui avais donné aucun bonheur, aucun, que je n'avais satisfait en rien son âme ardente, et elle ne se doutait même pas du douloureux retentissement que ses plaintes éveillaient en moi. Mais avais-je le droit d'en être froissé? Etait-ce ma faute si elle était une sorte de Danaïde dont le cœur ne se peut emplir, était-ce la sienne ? Eternel malentendu! Infranchissable fossé qui sépare les âmes !

J'eus, ce soir-là, le pressentiment de notre séparation. Un moment, n'en pouvant plus d'angoisse et de tristesse, je me levai, j'allai à la fenêtre. Dans le jardin, des feuilles tombaient, de grandes feuilles rouges, pareilles à des éventails, de petites feuilles jaunes, semblables à des écus. Au ciel, les derniers rayons du soleil étaient tendus

comme les cordes d'une lyre, si raides et si vibrantes que lorsqu'un oiseau semblait passer entre elles, on s'attendait à les entendre sonner. Tout était d'une mélancolie résignée et majestueuse; été, lumière, douceur des choses, tout, à la fois, m'abandonnait. Je tournai la tête. Monique pleurait. De quoi ? Pourquoi ? Silencieusement, elle essuyait avec un mouchoir de poupée ses paupières gonflées. Et je me mis à songer à la fin de toutes choses, aux séparations inévitables, aux adieux toujours proches. J'eus l'impression d'un arrachement. Ainsi qu'un beau cortège de fêtes et de jours dorés, la vie s'en allait de moi, comme de la rive, une galère...

O déclin, fin de tout, universelle rupture, que de fois depuis, tout cela m'est revenu à l'esprit! Que de fois ai-je eu le cœur serré en songeant combien fléchissent vite toutes les

choses sur lesquelles nous appuyons notre faiblesse 1

Ce soir-là, il y avait autour de nous les hauts bâtons fleuris de quelques tubéreuses, des violettes au masque étroit, les croix de cire des bouvardias, les nids enchevêtrés des roses. Et tous ces parfums tournaient mollement autour de nous, mêlés aux épices brûlantes que répandaient dans l'air des bâtonnets annamites.

C'est pour retrouver cette émotion disparue qu'aujourd'hui, à grand'peine, j'ai rassemblé tant de fleurs, c'est pour ressentir jusqu'au désespoir la saveur de la vie que je quitte, rendre plus amers mes regrets et plus déchirante cette séparation. Le fantôme de Monique est ici, caché derrière ces calices et ces feuilles. Il ne me semble pas être si près de ne la plus revoir...

Cette vie qui m'a dérobé tout ce que j'ai-

mais, tout ce qui me rendait la terre si précieuse, cette vie ingrate et féroce, dire que je Taime encore, que je ne peux pas me détacher d'elle et que dans le demi-malaise de ces bouquets mourants, ce que je ressens, c'est la fiévreuse nostalgie, et de tout ce que j'ai perdu et de tout ce que j'ai rêvé sans l'obtenir î

24 décembre.

Ma vie ? Je m'interroge maintenant. Qu'at-elle été, ma vie? Je voudrais l'envisager dans son ensemble, la mesurer, et mieux encore, avoir l'intelligence de la juger. Quelles en furent les idées directrices ? Quelle figure ai-je faite dans l'univers ? Vaine, dérisoire curiosité peut-être, mais cette curiosité-là, si vaine soit-elle, c'est l'origine de toute philosophie.

Je rassemble des épisodes; je furète dans mon passé. Je secoue au vent la poussière des jours morts et des heures évanouies.

Quel nom aurais-je porté parmi les hommes si l'on s'appelait du nom même de ses passions ?

Ah ! comme j'ai aimé les relations humaines, et leurs bizarreries, et leurs complexités, et leurs réactions inattendues l Dans quelle société n'ai-je pas eu de relations et même d'amitiés ? Gomme le palais m'était doux après le bouge, et le bouge après le palais ! Avec quelle ardeur n'ai-je pas goûté toutes les passions terrestres, connu leurs caprices à fleur d'eau et leurs terribles lames de fond? En chacune, je cherchais avidement le goût même de la vie.

Nuits de jeu passées autour des tables de baccara, serrement de cœur que l'on éprouve quand on retourne la carte qui vous annonce la perte ou le gain, et qui devient à la longue un tel plaisir, presque abstrait, le plus dégagé qui soit de l'amour de l'argent,

nuits, où, gorgé d alcool, les oreilles pleines d'un bruit semblable à celui de la mer, on sortait d'un restaurant ou d'un bar à demi désert, ayant dans le cerveau mille pensées bizarres et inattendues, déguisées comme les figurantes d'une opérette ! Alors, le ciel était blanc, un camelot vieilli par la veille courait sur le trottoir, un cocher dormait sur son siège. Et tout était transparent comme le cristal, et gris, et pur...

Un matin, je me souviens qu'épuisés et heureux, nous allâmes au Bois. Jamais je n'avais vu l'herbe si verte, ni si jaune le soleil. Les faux-ébéniers laissaient couler leurs mines d'or, on avait envie de brouter les fleurs emperlées des iilas et de bondir, comme un faune, au cœur des verdures innocentes.

Des Américains et des Américaines, en robes du soir, dansaient encore dans un des blancs pavillons du Bois. Il y avait sur

leurs traits ce mélange de fatigue et de plaisir qui donne l'impression de la bêtise et de la cruauté mêlées. Nous nous mêlâmes à cette bande où nous avions des amis, et le soir même, j'avais mon premier rendez-vous avec Tune de ces femmes, cette brutale et sensuelle Ealsie, qui, trois mois après, repartant subitement pour l'Amérique, m'envoyait dans une enveloppe, en signe d'adieu et sans un mot d'explication, un simple chèque comme on fait à une fille. Jamais je ne fus si furieux de ma vie, et il me fallut bien huit jours pour apprendre à rire de cette aventure...

Mais dans tout cela, où est la direction, où sont les dominantes ?

Je considère ma vie comme une sorte de symphonie; deux ou trois thèmes essentiels en forment le dessin rythmique. Les événements, les amitiés, les amours, les voyages.

sans cesse, troublaient, déformaient ces thèmes essentiels. Pourtant, je les reconnaissais, ici sur les violons fluides et rapides, là, sur ces flûtes aiguës et plus loin, repris en tonnerre par les cuivres. Rythmes pressés et bondissants ! Et je vivais dans le tumulte de cet orchestre intérieur, je m'enivrais de sa folie. J'aurais voulu vivre mille vies, devenir mille êtres, posséder mille âmes. Je courais d'un bout à l'autre de l'Europe, tantôt à Paris et tantôt à Vienne. Plus que tout, la curiosité m'entraînait, la culture intellectuelle et humaine me passionnait, et je devenais peu à peu l'homme que j'avais rêvé d'être, aux jours lointains de mon adolescence.

Et un jour, un simple caillou sur la route, et le héros est à terre... le caillou, cela peut être simplement un banquier qui se suicide, vous laissant un toit vide et un manteau déchiré...

Je vois mieux maintenant les dominantes, les thèmes essentiels...

Au fond de ma vie, il y avait une sorte de rêverie continuelle, une rêverie faite de tendresse et de distraction, en même temps proche des choses et détachée d'elles, une rêverie où mon âme et mon cœur s'épanchaient sans cesse, dans une sorte de demi-bonheur mélancolique. C'était comme si des flûtes, au long de mes jours, eussent joué un thème de Mozart, Jupiter ou la Flûte enchantée. Je ne cessais jamais d'entendre cette musique idéale, et Monique Rosavenda dansait sur cet air-là, dansait dans ma vie légère et charmante. Elle dansait aussi sur mon cœur et le piétinait joyeusement. Mais n'avait-elle pas les plus jolis pieds du monde? N'étaitelle pas créée pour la danse et pour le jeu? C'était une créature cruelle et divine, tout ensemble; je lui dois mes meilleures joies,

je lui dois aussi de grandes souffrances, mais il aurait manqué quelque chose à ma vie, si je n'avais pas souffert ainsi. Parfois, quand j'attendais Monique et qu'elle ne venait pas, craignant le spleen qui suivait toujours cette déception, nerveux, agacé, je sortais, je gagnais une calle étroite où, dans un café sordide, je retrouvais quelques amis, gondoliers, flâneurs, tous ivrognes. Cela sentait la moisissure et la cigarette froide. Quelques filles se réunissaient dans ce bouge, quelques désœuvrés du port. La patronne, qui était ridée, vive et laide comme un singe, m'honorait de sa confiance et m'insultait gentiment. Je jouais aux dominos dans cette société, j'y buvais d'une strega inférieure. Je jouissais de la crapule de cette salle, de la nudité morale de ces êtres, de leur cynisme gai. Je les aimais d'être ainsi, rudes, grossiers, ils me rendaient plus précieux la

danse de Monique et les airs de Mozart, exécutés le long de ma vie par un invisible orchestre. Et parfois, j'accompagnais dans sa chambre une de ces femmes dégradées : trottoirs, antres écœurants, odeurs de musc et de pourriture, caricature, bassesse, quel relief n'avait pas cette sombre porte de l'Enfer! Et comme alors, tournant ma pensée vers Monique, je jouissais de ce contraste, amèrement et joyeusement.

Je rentrais dans la nuit, j'allumais un flambeau, je parcourais mon domaine. Je revoyais des visages, des visages évanouis, des femmes aimées, vapeurs mouvantes qui apparaissaient et se fondaient dans un grand silence. L'air exhalait une odeur d'encens et d'antique boiserie. Je lisais jusqu'au malin de vieilles lettres, des livres préférés, méditant tantôt sur une phrase ou tantôt sur l'autre, tombant parfois sur une de ces pages où

toute une destinée humaine est à jour, où Ton voit au fond d'un rêve ou au fond d'un cœur. Ainsi maintenais-je l'unité de ma vie, en rassemblais-je les fils épars. Indifférent à la fatigue, je jouissais de sentir mes pensées aiguisées, mes sentiments épurés, et de toucher à ma conscience essentielle de l'univers. Chaque plaisir me devenait alors une amertume, chaque douleur, un bienfait. Je les mêlais dans mon cœur et m'exaltais de cette liqueur dangereuse. Je ne voyais en toute émotion qu'un moyen d'épouser le monde. Et les plus étranges conversations, les villes parcourues, les femmes approchées, les sociétés différentes me composaient le plus vivant ensemble.

Cela, c'est toute une jeunesse. Cela auraitil pu devenir toute une vie? Peut-être mon banquier a-t-il bien fait de sauter. J'aurais souffert à la longue de l'indépendance, de la

solitude, j'aurais cherché un esclavage, — le plus sot, — des devoirs — les plus faciles, — j'aurais perdu la direction de ma vie, le bonheur m'aurait contenu tout entier, et je serais devenu peut-être un de ces lourdauds empesés que j'ai toujours haïs et qui ont fermé sur l'existence l'étroite porte de leur foyer !

Je mourrai donc libre comme j'ai vécu, ayant aimé plus que tout certaines émotions très belles qui me venaient, certes, du spectacle même du monde, mais qui, se colorant en traversant mon imagination, se faisaient aussi personnelles qu'une œuvre d'art. Tous les êtres que j'ai connus ont été les personnages curieux ou passionnants d'un roman unique. N'ayant eu d'autre souci que de retrouver en chaque chose son caractère essentiel, sa beauté déjà dépouillée et presque étemelle, j'éteindrai volontairement la

torche qui ne m'appartient pas et je mettrai moi-même le mot fin à ce livre incomplet et parfois très beau que j'ai eu tant de plaisir à lirel

25 décembre.

L faut que je consigne ces faits, sèchement, comme un procès-verbal. Il faut que j'aie le courage de les noter sans commentaire, sans insister sur le flot de colère, dMndignation, de tristesse, qui depuis hier me porte, — depuis l'heure où Oldofredi est venu...

Il avait, quand il est entré chez moi, cet air amusé, malicieux, qu'il ne peut entièrement cacher, quand il sait quelque chose de secret. Il me dit d'abord qu'il y avait long-

2j6 LES AMOURS PERDUES

temps qu'il voulait me faire une visite, qu'il n'avait que trop tardé à me rendre la mienne et qu'il m'en exprimait mille excuses. Gomme malgré moi, vaguement oppressé, j'attendais autre chose. Mais Oldofredi parlait posément et en coulant de droite et de gauche, des regards obliques, comme s'il allait découvrir dans la pièce un personnage caché.

Et je comprenais bien qu'il était instruit d'un événement assez grave pour moi et qu'il voulait, ou me renseigner ou être mieux renseigné lui-même. De toute façon, cela me semblait fort inquiétant.

Soudain, il me dit :

— Vous avez entendu parler de l'affaire Pasquinangeli ?

Mon cœur s'est mis aussitôt à battre plus fort et j'ai eu peur, physiquement peur, j'aurais voulu m'écrier : « Taisez- vous, Gabriele, taisez-vous ! Je ne veux rien

savoir. » Et je me suis tu, bien que n'ignorant plus le véritable but de la visite d'Oldofredi et son danger.

Et j'ai balbutié :

— Non. non, je ne sais pas, je ne fréquente personne...

Oldofredi a pris là-dessus un air faussement naïf, et tandis qu'il me parlait, je voyais son regard devenir plus pénétrant, plus aiguisé, plus malin.

— L'autre jour, Pasquinangeli a perdu au jeu une très grosse somme. Nous savions tous qu'il ne pourrait pas la payer. Pensez donci II est ruiné et il n'a plus que des dettes. Nous nous attendions à sa fuite ou à son suicide. Et le surlendemain, avec une lettre d'excuses pour le retard apporté au règlement, il payait près de soixante-quinze mille francs ! Où a-t-il pu se les procurer ?

J'ai eu une impression affreuse de froid

autour du cœur, et ce froid a glissé dans mes membres, s'est répandu tout le long de mon corps. Pendant deux ou trois minutes, je n'ai rien entendu, — qu'une sorte de bourdonnement. En même temps, j'étais possédé par le désir que Gabriele ne vît pas mon trouble. J'aurais crié, tant je souffrais. Aucune des trahisons, aucun des abandons de Monique ne m'avait causé un mal pareil. La bassesse de la comédie qu'elle avait jouée devant moi m'inspirait autant de révolte que d'écœurement. Après tant d'années, voir ainsi s'effondrer dans la boue la légère statuette précieuse que Ton a si éperdument chérie ! Mes sentiments mis en déroute me fuyaient : je n'étais plus rien qu'une chose, une pauvre chose...

— D'où peut venir l'argent? répétais-je bêtement, avec un sourire figé qui, j'en ai peur, devait bien amuser Oldofredi. Et je

m'aperçus qu'il savait tout, exactement tout, que mon trouble lui avait révélé ce qu'il ignorait encore. Il eut le bon goût de ne pas insister. J'étais réduite rien.

Il parla une heure encore de choses indifférentes, puis, au moment de s'en aller :

— Alors, Vettury, vous avez vendu le palais ?

— Oui. Comment le savez-vous?

— Était-ce un secret? Mais tout le monde le sait à Venise, cher ami. Venise n'est pas une grande ville...

Et Monique le savait aussi. Elle n'est revenue me voir que pour cela, que pour m'arracher les malheureux cent mille francs qui me restaient!

Mon Dieu, pourquoi ne m'avez-vous pas donné la foi ? Pourquoi avez-vous mis dans mon être cette curiosité, cet amour du plaisir

240 LES AMOURS PBRDUBS

et ce goût du bonheur? J'aurais vécu pour vous, au fond d'un cloître, sans exaltation et sans faiblesse, une occupation différente aurait rempli chacune de mes heures, je n'aurais pas vu le temps couler et m'emporter avec lui. Et j'aurais vécu seul, divinement^ immensément seul! Je n'aurais pas connu les hommes, j'aurais été protégé de leur bêtise, de leur cruauté, de leur infamie, je n'aurais pas connu les femmes, je n'aurais pas connu Monique... Mon Dieu, je haïssais le mensonge, et ma vie a été une longue suite de mensonges, et les êtres que j'aimais m'ont toujours menti, et la femme que j'ai le plus chérie m'a menti plus que personne. Pourquoi ne m'avez-vous pas accordé de connaître votre vérité ? J'avais faim et soif de vérité, comme mon père, de justice. Et voici que je vous appelle trop tard ! Je vous ai perdu pour toujours, comme j'ai perdu mon amour.

Mais, une fois hors de ce carnaval où j'ai joué si piteux rôle, ce ne sera pas vous, Seigneur, que jetrouverai,puisquevousnem'avez pas enseigné à vous préférer à Tunivers, et mon Enfer, à moi, consistera dans cette pensée, éternellement cruelle, que, né pour concevoir les plus belles choses, je ne les ai réalisées que par l'intermédiaire de figurants lamentables et de pantins sans âmel

27 décembre.

Au milieu de la nuit, si je m'éveille, tout d'un coup, je pense à la mort, et comme si c'était la première fois de ma vie. Savais-je auparavant qu'un jour pourrait venir où tout l'organisme désharmonisé entrerait en lutte avec lui-même, recherchant son unité, et où quelqu'un d'effroyable et d*invisible m'arracherait la vie, comme on arrache du sol, en y mettant les deux mains, une plante mauvaise et qui résiste ? savais-je qu*un autre jour viendrait, où je serais moi-même — oui, ce moi-même qui écris ces lignes, — une chose

dont les plus forts ne sauraient supporter la vue, une chose fondue et puante, un des épouvantails les plus monstrueux que puisse concevoir l'imagination humaine ? Et ce sera moi, ce Gilbert Vettury, qui étais indolent, passionné, mélancolique et tendre, qui aimais les femmes, les livres, les soirs sur la mer, les villes et les détours sinueux et cachés de l'âme humaine !

La mort, comme l'amour, conserve une sorte de virginité. Sa pensée est toujours nouvelle, on ne peut en épuiser l'horreur. Et j'ai soudain la vision effroyable, vide, opaque et visqueuse du gouôre oii je suis entraîné. Je sais bien que moi seul, aujourd'hui, m'y entraîne, mais demain ne serai-je pas emporté quand même par le courant sans merci ? Je choisis l'heure, et c'est mon droit, mon droit strict de condamné.

J'ai aimé, j'ai ri, j'ai voyagé, j'ai fait des

projets et des rêves. Jamais je n'ai cessé de penser à cette eau noire qui me portait malgré moi. Quel est ton terme, ô mystérieux écoulement? Psyché, vers où s'échappera ton aile délivrée? Mais, homme, je sais bien ce qui m'épouvante : ce n'est pas la route lointaine, c'est le petit débat final, le conflit entre les dernières puissances qui me réclameront.

Quand on assiste à une agonie, à un enterrement, et que Ton fait sur soi-même le plus cruel retour, on tremble, au fond, d'assister un jour à sa propre agonie, à son propre enterrement, et de se sentir enfermé dans une boîte sans air et de vivre encore dans la mort, tant cette chose nous est incompréhensible. 11 faut un effort de raison pour se persuader que l'on ne verra rien, que l'on ne sentira rien de tout cela, et que

rien ne nous sera plus indifférent que notre propre mort.

Je le sais, mais je ne le crois que le jour, quand je suis calmé, lucide, maître de mes nerfs et de ma pensée ; les ténèbres me font de nouveau la proie de cette épouvante animale, irrésistible, qui tantôt se transforme en cauchemars et tantôt me réveille en sursaut et comme déjà touchant du pied la dalle qui retombera sur moi.

Il me faut alors reconquérir mon courage,

pièce à pièce, sauvegarder madignité humaine.

Des miUiards et des milliards d'êtres sont

morts, qui tremblaient autant que je peux

le faire, et moi, du moins, je disparaîtrai en

pleine conscience, sans être affaibli, réduit

par la maladie. Je mourrai comme j'ai vécu,

avec intelligence, et cela vaut bien le grand

effort qui me sera nécessaire pour ne pas

perdre pied au dernier moment. Pourquoi

ne pas s'abandonner plus simplement à la mort, ne pas s'y laisser tomber comme au sommeil de chaque soir, à peine plus tranquille, heureux de se purifier de la vie, rendu au monde des abstractions et des idées?

Mon plus grand chagrin, je crois, sera d'oublier. Et vraiment je ne sais rien de plus sot qu'une telle crainte. Peut-on souffrir d'avoir oublié, — puisqu'on a oublié?

La mort et l'oubli ne nous paraissent des maux que parce que nous ne savons pas de quel côté il les faut envisager. Souffre-t-on de ne pas avoir existé cent ans avant que de naître? Cette vie n'est qu'une fusée bien rapide entre deux longues suites de ténèbres. Pourquoi possède-t-elle avec sa flamme cette pensée qui lui fait paraître si effroyable une de ces suites-là?

Plus que la souffrance, le bonheur disposei-il à la mort? Les plus heureux la redoutent

moins que les misérables, soit qu'ils aient rhabitude de la confiance — même en elle ! — soit qu'ils sentent leur vie pleine et leur destin accompli, et que leur but étant atteint, ils n'aient plus rien à attendre.

Après tout, peut-être ai-je été heureux sans le savoir et trouverai-je au dernier moment cette paix dont j*ai tant besoin.

...C'est une longue, c'est une interminable agonie, et chaque heure nouvelle me rend plus affreuse la trahison de Monique et le souvenir de sa comédie. Et pourtant, au moment même où tout va finir, est-il possible de se torturer ainsi — et pour de si petites choses ?

J'étais au restaurant, tout à l'heure, j'entendais de vieux airs sentimentaux ou guerriers, des musiques qui m'accompagnaient du temps que j'étais envie. Se peut-il que ce soit déjà fini tout cela, la joie, la volupté, les

amis charmants, les causeries, les émotions, et que si peu d'années aient épuisé la coupe que Ton m'avait donnée? Assis au bord du fleuve, je regarde, derrière moi, monter les jours passés, ma douce enfance, tendre comme le bourgeon qui pousse, et les yeux de ceux qui veillaient sur elle; j'espérais tout alors de cette vie qui s'ouvrait comme une avenue monumentale, tout ce que je voyais me donnait un désir nouveau, et mon imagination était un vrai jardin des Tropiques où tout poussait à la fois! Printemps écoulés, printemps plus doux que le premier baiser d'une femme, je voudrais voir une fois encore vos journées infinies, comme tissées dans quelque étoffe aux fils multicolores, je voudrais vous suivre de l'aurore au soir et sentir danser mon cœur comme il dansait alors, quand il ne savait rien des adieux et des chutes! L'amour ne se résumait pas

dans les traits d'une femme, — dans les mensonges de Monique! — mais il était comme un feu de la Saint-Jean, qui, dans les saccades et les éblouissements de son brasier, éclaire et chauffe tour à tour tout ce qui passe à sa portée. Jeune fille au regard si grave et aux cheveux couleur de sable, venez ici que je vous aime; venez ici, femme déjà mère et qui rêvez d'être aimée une fois encore, — et la dernière ! — avant que votre chair ne soit éteinte, il y a une place aussi pour vous dans mon cœur; et la vendangeuse qui passe avec son corsage crevé et ses jambes rondes et nues, et l'enfant qui balbutie, ouvrant ses yeux sur l'énormité des choses, et le vieil ami qui fredonne une chanson de sa jeunesse, et le rossignol qui va éclater dans la nuit égale et pure, et la moisson qui a tant d'histoires secrètes à se raconter, quand les épis se penchent l'un vers l'autre

et se redressent et murmurent encore, et le rêve et la vie, tout appelle ma tendresse, tout souffre si je ne Taime pas. Mais vous savez bien, choses qui passez, que le feu vous éclairera!

O pure et frémissante adolescence, comment guérit-on de ne vous plus posséder ?

Les longs traits vibrants de la musique, ces graves accents, ces appels une fois de plus ont rendu à mon souvenir un être que je ne suis plus. Ceux qui lui ont succédé valaient de moins en moins que lui, et déjà, il me semble devenir ma propre caricature, — un acteur là où il faudrait un poète ! Je sais bien qu'il y a encore en moi quelque chose de cet êire-là, mais c'est ce qui reste d'un oiseau de Paradis, quand, empaillé et les ailes immobiles, on le montre derrière la vitrine d^un musée!

28 décembre-

J*avais décidé de ne jamais revoir madame Rosavenda. Et cependant, quand Francesco est venu me dire qu'elle était là et qu'elle insistait pour être reçue, je n'ai pas osé dire non : il me fallait la revoir, la revoir quand même, une fois encore, repaître mes yeux du spectacle de cette femme qui m'a fait tant de mal, de cette messagère de désolation. Je ne sais ce qui l'emportait, en cet instant, de la haine ou de la curiosité..* — après tout, peut-être était*ce encore Tamour, tout simplement;..

Elle était débout, au milieu du salon, en gris sombre, avec un grand chapeau à plumes. Sans doute ma physionomie lui en at-elle appris long sur mon état d'esprit, car elle m*a dit, avec un sourire un peu gêné :

— Vous devez m'en vouloir, Gilbert, d'avoir tant tardé à revenir. J'avais beaucoup d'affaires à régler...

Ce nouveau mensonge m'a exaspéré. Je lui ai dit brutalement :

— Nullement, je ne vous attendais pas.

Je ne pensais pas vous revoir...

Elle a eu Tair sincèrement étonné :

— Pourquoi donc ?

— Vous n'aviez plus rien à faire ici.

Elle a hésité un moment, puis elle a poussé un cri de surprise ei de colère, aussitôt qu'elle a compris le sens de mes parolçs. Et toute pâlissante :

— Gilbert 1 Vous ne pensez pas ce

que vous dites. C'est une plaisanterie ? Je n'ai pas répondu.

— Comment! Vous oseriez m'accuser de n'être venue ici que pour... Mais c'est infâme! Pourquoi me jugez- vous ainsi?

Parlez! Parlez vite! Qu*ya-t-il?

— A quoi bon continuer cette comédie, Monique? Restons-en là, voulez-vous? Nous n'avons plus rien que d'amer à nous dire. Je sais que vous êtes revenue me voir, non pour moi, mais pour sauver votre amant, Benigno Pasquinangeli, qui perdait certain jour plus de soixante-dix mille francs qu'il n'avait pas. Je vous les ai donnés le lendemain, à la suite de vos mensonges et le surlendemain il réglait sa différence.

Monique s'est accroupie sur un fauteuil très bas; elle ne pleure pas, elle ne parle pas, elle regarde dans le vide, mais son regard est éteint et fixe.

— Je n'ai pas l'intention de vous insulter, Monique. Cest moi qui ai eu tort. Vous êtes une certaine femme dont on ne s'approche pas sans danger. Je le savais, j'aurais dû m'en souvenir, et ne jamais chercher à vous revoir. Vous vous êtes moquée de moi une fois de plus. Mais c'est honteux de m'avoir joué une telle comédie, de m'avoir traité comme un imbécile que Ton exploite et non comme un ami à qui l'on peut tout avouer. Et vous m'avez laissé croire que vous reveniez pour moi, et dans ces conditions, vous avez même poussé l'impudeur jusqu'à vous...

Elle s'est relevée. Elle s'est détendue soudain, et, dressée devant moi, sa main ferme brutalement ma bouche, presque d'une gifle.

— Taisez-vous I Ne dites pas celai

Il y a un long silence.

Puis Monique :

— C'est vrai, je vous ai donné le droit de me considérer ainsi, de me traiter comme une fille! Je n'ai rien à répondre à cela. Une chose amène l'autre, c'est un imperceptible engrenage, et on finit par trouver, un jour, ce bourbier...

Elle relève sa tête un moment baissée :

— Gilbert, je suis revenue vous voir, il y a plusieurs semaines. Et je vous ai demandé de l'argent, le 2r décembre. Pouvais-je savoir il y a deux mois que Benigno perdrait cette somme? Me pensez- vous capable de calculer que j'aurais un jour besoin de vous ? Mais vous savez, hélas! que je suis tout instinct et premier mouvement !

— Vous ne niez donc plus que cet argent était pour Pasquinangeli, dis-je, avec une colère contenue qui me fait mal.

— A quoi bon ? Oià aviez-vous la tête, l'autre jour, Gilbert, pour croire à un aussi

puéril imbroglio ? J'ai inventé n'importe quoi pour ne pas vous dire la vérité. Mais s'il n'y avait pas eu à tout cela un dessous aussi horrible, aurais-je tant souffert, en vous demandant cette somme, aurais-je tant pleuré et tant menti ? Aurais-je ressenti un tel sentiment d'horreur à Taccepter? Mais si c'avait été pour moi, je vous aurais dit presque en riant : « Gilbert, j'ai besoin de soixantequinze mille francs, donnez-les moi. »

Mais l'abomination de cet emprunt pour un autre, pour mon amant... — Ahl Gilbert, si vous aviez un peu de pitié, vous m'épargneriez en ce moment, vous ne me rappelleriez pas aussi cruellement le dégoût que cela représente 1 Quand j'ai jeté loin de moi cette malheureuse somme, supposiezvous que je jouais encore la comédie ? Vous n'avez pas été perspicace. Sans savoir exactement ce qui se passait, vous pouviez sup-

poser que la raison de mon emprunt était plus triste encore que celle que je vous donnais. Mais Benigno allait se tuerl

— Vous l'aimez donc bien ?

— Lui!

Toute sa figure se contracte et se durcit. J'attends un cri de tendresse éperdue, la manifestation furieuse de son amour pour lui.

Elle répond :

— Je crois que je le hais !

Devant mon air stupéfait, elle ajoute :

— C'est vrai. Chaque jour, je me détache de lui. Je ne sais pas si je Tai réellement aimé, je sais qu'il m'a asservie, parce que c'est un homme qui vous connaît et qui sait vous prendre ! Mais je n'ai rien de commun avec lui, je suis en quelque manière son esclave, je Taime sitôt que je le vois, et quand je ne le vois plus, je le déteste. Je n'ai aucune

amitié pour lui, aucune tendresse, rien de ce que j'ai eu pour vous...

— Et vous l'avez sauvé I

— Il se serait tué sans cela. Et, à ce moment, il savait encore se servir de moi. Mais je n'ai pas une nature de fille ; je ne Tadore pas, parce que je Tai payé. Au contraire, je ne lui pardonne pas de m'avoir forcée à m'humilier devant vous... Et maintenant, si grâce à lui, je vous perds...

Sa voix s'est mise à trembler :

— Dis, Gilbert, tu oublieras tout cela, jure- moi que tu me garderas ta tendresse, — dont j'ai besoin plus que jamais. Je ne demanderai plus rien que de venir parfois me reposer ici et sentir ta présence, ta confiance et ta fidélité...

Ce regard suppliant, et ce tutoiement, et cette voix aux inflexions brisées, et tout ce charme incertain qui émane d'elle... Une

fois de plus, je rends les armes. Ah! Brangœn, qu'était-il besoin d*un philtre pour faire perdre à Tristan toute dignité ? ne suffisait-il pas de certain sourire entre mélancolique et réticent, de certains yeux mouillés, de certaine inflexion de cou ?

Et puis, au bord de la tombe, doit-on garder une rancune, conserver un ressentiment ? Même pour Têtre que Ton a le plus aimé et dont on a le plus souffert I

— Tantôt, Gilbert, vous m'avez dit que j'étais dangereuse. Gomme cela est faux et romantique, mon pauvre ami! Je ne suis pas une femme fatale, mais un pauvre être incertain qui a aimé Tamour plus que tout et qui ne sait pas dire non à un homme qui me piaît et qui sait me parler d'amour... Vous l'avez su souvent, et je vous suis toujours revenue, mais d'autres le savaient aussi, et je vous ai toujours quitté... Un jour peut-

26o LES AMOURS PERDUES

être, c'est auprès de vous seul que j'aurai envie de demeurer, mais ce jour-là, mon ami, c'est vous qui ne voudrez plus de moi...

Elle est partie à la fin de la journée, et j'ai entendu longtemps le bruit funèbre des rames qui l'emportaient, dans le canal désert.

Et lorsqu'elle a été trop loin de moi pour m'entendre, j'ai osé lui crier : « Adieu ! »

Et je suis pacifié, ce soir, et j'ai Tâme sereine et pure, comme elle l'est quand on est enfant et qu'on vient de se confesser. Mon cœur est délivré de nouveau : c'est Monique que j'ai retrouvée !

29 décembre.

Ce matin, il m'est revenu à l'esprit quelques vers divins de Mallarmé :

Un cygne d'autrefois se souvient que c*est lui Magnifique mais qui sans espoir se délivre Pour n'avoir pas chanté la région où vivre Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui!

La région où vivre! Voilà ce qui m'a manqué I Moi non plus, je n'ai pas su prendre la lyre pour la chanter, et maintenant je suis chassé de partout.

J'ai enfin touché la bassesse de ma nature, la médiocrité de ma vie m'est révélée pieine-

ment. Ainsi donc, non point même l'amour de l'argent, mais celui de la dépense, le désir d'accaparer la vie morale et physique d'un autre être, afin de se sentir moins seul, le rêve puéril de mettre son nom dans le cerveau de quelques hommes, comme un grain de plomb dans un grelot pour faire du bruit, ainsi donc, tout cela, c'était moi? Ces fantômes de la fortune, de l'amour, de la gloire, c'était la pauvre armature qui supportait ma vie ? Il n'y avait donc place que pour cela en ce cœur que je croyais si grand? Quelle misère ! Quelle pénurie!

Mais qu'y a-t-il dans les autres destinées, qu'y a-t-il qui les fasse fortes, confiantes, heureuses, comblées ? Savent-elles, quand l'hiver arrive, la région où vivre? Où peuton trouver le plein accomplissement de soimême, le monde de joie et d'harmonie ? Je ne sens au fond de moi que le vide, je ne

vois que le vide au fond de toute destinée, et j'ai le vertige si je me penche sur mon cœur et si je me penche sur autrui !

Un seul sentiment peut remplir ce vide, détruire cette angoisse, une seule présence : Dieu. Je n'ai pas fait de place à Dieu dans ma vie, et je me cramponne au bord de Tabîme oij je vais choir, songeant avec une monstrueuse horreur que tout y est déjà tombé ou va y tomber comme moi !

Ainsi j'ai pu me tromper aussi longtemps sur mon caractère ! Parce que ma vie avait une base solide, je prenais pour des réalités les sentiments superficiels que j'éprouvais, sentiments à fleur d'âme, danseuses légères et diaprées qui venaient voltiger un moment au seuil de l'Inconscient, puis s'enfoncer dans les ténèbres. Je tenais à la gloire plus qu'à la vie, à l'amour plus qu'à la vie, à la gloire plus qu'à la vie... Et pourquoi s'en étonner?

Que devient notre pauvre et chétive existence, une fois dépouillée des voiles qui la rendaient séduisante, des rayons qui Téclairaient ? Encore un coup, sans ces illusions, où trouver la région oii vivre.

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui I

Je mourrai sans savoir si j*ai été l'homme que je rêvais ou le plus médiocre des bourgeois, de même que j'ignorerai toujours si Monique est une coquette capable des plus perfides calculs bu simplement une enfant trop faible et trop tendre. Même à Theure la plus grave de ma vie, je suis incapable de me juger. A travers le labyrinthe de ma vie, je cherche en vain le fil conducteur, le cheveu d'Ariane. Dans ce monde d'apparences, n'ai-je vécu que pour elles, ou bien y avait-il en moi autre chose, l'homme qui aurait pu chanter la région où vivre ?

Mais le foyer que je portais n'était pas assez ardent pour chauffer uniquement le royaume idéal que chacun garde en soi, et il me fallait les heures passées avec Monique, heures où j'aurais pleuré de trop de bonheur, heures où il me semblait que mon cœur s'écoulât, comme par ses stigmates, le sang d'un saint, heures où je perdais- le sentiment de ma pesante personnalité pour n'être plus qu'un homme, — et le plus amoureux...

Et vraiment, quand un être apporte une telle faculté de tendresse, il est pour ainsi dire perdu d'avance. Il est indispensable de posséder une âme plus rude si Ton veut pénétrer dans le monde de la joie et dç la sagesse supéi'ieure. J'entrevois ce chemin, mais je n'aurais pas eu le courage de le suivre. Tous les philosophes qui m'ont parlé m'ont donné leur raison de vivre, ce n'était pas la mienne, et la mienne, je ne l'ai trouvée

nulle part. Je cherche encore mes dieux... Certes, si ma fortune m'était rendue, je vivrais encore. Mais je vivrais lâchement, puisque ie saurais quels pauvres sentiments décident de ma vie ou de ma mort, et que Ton ne peut être, pleinement et courageusement, qu'en emportant ses dieux avec soi, comme ses ancêtres, Énée. Je voyagerais de nouveau, j'irais dans le monde et dans tous les mondes, je jouerais, j'achèterais des bibelots, j'aurais des maîtresses pour oublier Monique, enfin, je continuerais mon existence de naguère, mais un spectre m'y accompagnerait, un autre William Wilson, qui me toucherait le bras et me dirait : « Juge, malheureux, de ta folie : de tout ce qui t'amuse rien n'est digne d'occuper ta pensée, et pourtant, pauvre être humain, c'est cela seul qui fait ta vie ! Mesure-toi donc enfin! Mets dans une balance ce qu'il y a de plus superficiel et de

plus vain au monde et place-toi dans l'autre platea:. Tu es plus léger encore! »

Je ne le suis pas entièrement, puisque j'entrevois ce qui fait le poids de la vie, mais je n'ai pas su l'atteindre. C'est le châtiment des hommes créés spécialement pour le plaisir, qu'il soit d'ailleurs intellectuel ou sensuel. Mais à qui donc le spectre que j'évoquais tantôt pourrait-il ne pas parler ainsi, — à moins d'avoir affaire à un véritable chrétien ?

Oui, on peut vivre dans la retraite la plus absolue et n'être qu'un homme de plaisir, supporter la solitude et n'aimer qu'une société facile et gaie, vivre dans le silence et entendre en soi le pépiement le plus vain. En offrant à Monique tout ce qui me restait, ne me suis-je pas menti à moi-même? N'ai-je pas joué au héros, pour me donner une raison d'être? Cet acte de pur détachement ne serait-il pas la preuve de l'attachement le plus

servile à ce qu'il y a de plus vaniteux : Tidée faussement grandiose que je me fais de mon propre caractère ?

Je ne suis pas désespéré. Au fond de ma volonté de disparaître, il y a cette pensée médiocre que la vie n'est digne d'être vécue que dans certaines conditions qui permettent, seules, la liberté morale et Tindépendance d'esprit. Théorie méprisable, bien digne du ôls de roi que je suis. Mais il me reste cette dernière illusion de l'orgueil que je suis le maître de ma mort et de ma vie. Le don le plus précieux commis aux hommes, je peux, moi, le détester et l'adorer à mon gré, et le rejeter, en dehors même de la volonté qui régit l'univers. C'est l'acte de Satan, qui ne redevient, qu'en détruisant, régal de Dieu. Hélas, si je peux tenter d'égaler Dieu, c'est parce que je ne crois pas en lui. Ici donc encore, je ne retrouve que

le néant ! Je suis un misérable comédien qui quitte la scène de dépit parce qu'on lui a arraché les haillons et les oripeaux qui constituaient son personnage, et qui n'est point assez beau par lui-même pour demeurer nu et sincère. Je suis mon propre tribunal et je vais plaider coupable, puisque je n'ai pas su être grand !

3o décembre.

J'ai touché le fond de l'amour.

Sur le lieu même de ma destruction, je me bâtis à nouveau. Ce qui devait m'anéantir m'augmente. Là où il n'y avait plus qu'amertume, dégoût, là où je croyais trouver horreur de la vie, ce qui vient à moi, c*est la nécessité du pardon, c'est une tendresse illimitée. Et si je pardonne, ce n'est point par loi morale, ni pour prendre cette attitude humanitaire que je hais tant, non, c'est que le pardon est une volupté, est une joie, une sorte de renaissance d'où l'on sort plus jeune

et plus vigoureux. Qui aurait jamais pu me prédire que je prendrais un tel chemin ? Dans la plus sensuelle des passions, n'est-ce point 1 ame que Ton veut avant tout posséder? Étreint-on son propre rêve, ou une chair différente, l'aiguillon qui nous lancine, est-ce le désir de la vie ou Tappétit du néant ?

Je voudrais m'étendre contre toi, Monique, comme on se couche sur le sol, je voudrais dormir en toi, mourir en toi, être enterré en toi, je voudrais devenir toi-même et me dépouiller de moi, comme on rejette, au soir, son vêtement fatigué du jour.

Rancune, jalousie me deviennent mots vides de sens. Ce que d'autres hommes ont eu de toi, je Tai eu aussi. Est-ce cela, l'amour? Qu'importe que tu te sois donnée, l'essentiel, c'est de donner soi-même, et c'est moi qui me suis donné.

Si tu avais été une statue, la forme impé-

rissable, quoique mutilée, d'une déesse exhumée des cendres ou des sables, moi seul peut-être t'aurais eue, indifférente et glaciale. Mais je t'ai aimée d'être une femme, un véritable être de chair, faible, misérable, ignorant de ce qu'il est et de ce qu'il cherche, séduit par ce qu'il ne connaît pas, trop modeste pour attribuer à ses actes des conséquences sans proportion avec leur importance, et surtout faible, incroyablement faible. Gela fut irrésistible pour moi que tu aies été une femme, et non un exemple de morale. J'ai parlé de pardon, mais cela comporte un jugement : je ne te juge pas, je me superpose à toi, je cherche les courants de ta vie pour les éprouver, les points les plus délicats de ta sensibilité pour souffrir avec eux. Comment te jugerais-je puisque je me suis fait toi-même?

Ou plutôt, il y a des heures où j'éprouve

tout cela, où mon exaltation prend cette forme et où je crois me glisser en ton être et usurper ta personnalité, ta personnalité changeante, cruelle et multiforme !

Je ne t'ai jamais rencontrée une fois sans que batte mon cœur, je ne t'ai jamais approchée sans désir, quittée sans désespoir. Il me fallait t'avoir encore, et t'avoir toujours, et m'imprégner et me saturer de toi ; je voulais être présent à chacun de tes actes et assister à la naissance de tes pensées. Et celui qui n'a pas éprouvé cela n'a pas aimé, et ce qui me dévorait, c'était une telle curiosité de toi que chaque apaisement me donnait un désir plus grand, chaque satisfaction, une conviction plus amère que rien ne saurait me satisfaire. De grandes souffrances me sont venues de toi, j'ai connu des monstres cruels et sans pitié : la Trahison et l'Abandon, et le Doute plus cruel encore. Mais

cela n*est rien auprès des douleurs qui me venaient de moi-même : te demeurer pour toujours étranger, savoir que tu me fuyais sans cesse, même en m'aimant, et penser à rheure où ta jeunesse se corrompra comme un fruit trop mûr, et à celle où ton corps luttera avec Tagonie, où la vie sortira de toi, avec de terribles ahans! avec les sursauts affreux d'une machine qui lutte encore, marche à vide, tout en se détraquant, et à celle où tu ne seras plus rien que ce Nihily Cinis et Pulvis, qu'un évêque espagnol a fait graver sur sa dalle tumulaire, au fond de la cathédrale de Tolède.

Tout cela, c'est Tamour : fruit d'une intolérable amertume et d'une si fondante douceur que s'il vous est arraché, on perd le goût même de la vie et que Ton meurt moins le jour de son dernier râle que celui où le miroir vous dit : « C'est fini. Il n'y a plus

LESfAMOURS PERDUES 27$

d'illusion possible. Tu ne seras plus aimé ! » J'ai planté mes dents dans ce fruit-là, et je ne le retirerai pas de. ma bouche, puisque je périrai, l'ayant encore tout mêlé à ma vie, tout mêlé à ma mort, et ne faisant qu'un avec mon cœur, avant de ne faire qu'un avec ma poussière !

La chambre est close, ce soir, et je songe à toi, Monique. A mesure que ma vie s'accélère, ton souvenir me devient chose indispensable. Je te revois pour bien peu de temps encore, mais qu'importe le temps ! J'ai obtenu l'exaltation la plus haute après quoi on ne peut rien que faiblir et retomber. Ce n'est pas l'ignorance de la douleur qui peut m'arrêter dans ma route, j'ai souffert parfois jusqu'au point oij chaque membre semble brisé et où chaque mouvement semble entraîner avec lui une chose désos^ sée. Je n'ignore pas où mène la douleur et

je sais que c'est à la joie. Au delà de ce monde obscur, où Jacob lutte sans cesse avec l'Ange, il y a Thymne de la Délivrance. Je suis debout, et mon cœur chante, Taube toute pure est sur les monts. Je me dévêts de ma détresse, je suis nu, qu'aurais-je à attendre de la vie? Une confirmation du passé, Tappréhension de l'avenir ? Mais je n'ai plus d'avenir. Au delà de la joie, il y a la paix... Les plus belles émotions ont leur terme. Ce que donne de bonheur de poser sa tête sur une épaule nue, ronde et qui tourne doucement, ou de remonter avec ses lèvres le long d'un bras frais et velouté ou d'une jambe lisse comme le marbre, ce que donne de bonheur d'appuyer sa bouche sur une bouche qui s'ouvre, halète un peu et se fait mouvante comme une vague, ou de sentir toute la volupté du monde affluer en soi et contracter vos membres, tandis que, port£

par un rythme qui vous soulève, on attend l'oubli, avec son rire léger et sa chute dans le néant, ce que tout cela donne de bonheur est plus fugitif que les brises les plus fugaces. On ne joue pas deux fois un tel personnage. Toutes les amours sont la caricature d'un amour unique. Celui-là seul est important. Bénie sois-tu toi qui me Tas donné! Il était en moi, certes, mais une autre femme que toi Taurait-elle su éveiller? Il n'était ni en toi, ni en moi, il était en nous, et ce nous-là, c'est l'irremplaçable, l'occasion unique, en un mot, c'est la destinée!

Si tu revenais ici, une fois encore, Monique...

Si tu revenais ici, tu me trouverais comme il y a dix ans, comme il y a un mois, le cœur plein de mon amour. Voici la scène : tu serais là, rêveuse, distraite, ayant désir et peur à la fois de la volupté et sachant que je

suis autre chose que ton amant, quelqu'un de bien différent, — quelqu'un qui t'aime. Tu regarderais très loin, pourtant, et tu imaginerais un autre amant, un autre amour, et moi, je ne saurais imaginer rien de plus beau, de plus complet que le don de ton corps, frotté d'herbes aromatiques, élastique et doux, que tes sentiments singuliers et que ton mélange d'innocence, de sincérité, de perfidie, de cynisme et de réserve. Et tes pensées* mystérieuses et que je connaîtrais ne me feraient plus aucune peine. Il est bon que la femme échappe à l'homme et qu'Atalante ne puisse être rejointe. L'esclave est pour les paresseux, et celle qui vous adore béatement pour les fats, mais à l'homme qui aime l'amour, il faut la femme qui aime l'amour, et que ces deux désirs s'unissent qui ne trouvent pas leur fin en eux-mêmes, mais dans le Dieu toujours inconnu*..

Si tu revenais ici, ce soir, Monique, je ne te dirais pas de grands mots, mais en te parlant des choses les plus simples, tu saurais que chacune porte l'image de ton cœur, comme l'eau, le soleil, et je me coucherais à tes pieds pour ne plus voir dans cet univers immense que ta forme légère et périssable, qui portait dans tes mains les clefs de cet univers...

Et si tu revenais ici, ce soir, je pleurerais de volupté et de bonheur à savoir que tu existes, que je t*ai connue et que j'existe encore, et je te regarderais toute, comme on regarde l'étoile filante, en faisant un vœu qui ne sera jamais exaucé, et je tournerais la tête pour voir s'éteindre mes derniers souvenirs, ainsi qu'une meule de blé qui a fini de flamber, et je te crierais une fois encore et pour toujours : « Merci I merci ! »

3i décembre.

J'ai toujours pensé qu'un roi, avant de mourir, devait passer en revue les grands événements de son règne. On a beau ne pas être un roi, chacun de nous a ainsi quelques événements en quelque sorte historiques, et pareils à ces feux qui, autrefois, se répondant de colline en colline et jusqu'aux plus lointaines frontières, annonçaient une victoire. Ces grandes heures sont si nettes, si précises dans la pensée, que, si Ton y songe, on les revoit dans tous leurs détails. Mais quelle âme est donc la mienne? Tourné-je la tête en arrière, je ne me souviens d'aucun

jour de deuil, ni d'aucune de ces cérémonies, pour ainsi dire sociales, qui font surgir en vous le moins caractérisé des êtres.

Non, je ne vois maintenant dans ma vie passée que des femmes et des fêtes. Et non seulement les femmes que j'ai aimées, mais beaucoup de celles que j'ai à peine connues, sans avoir pu les oublier, parce qu'elles étaient belles. Et non seulement les fêtes dans un palais ou dans un restaurant de nuit, un souper aux bougies ou une réunion galante dans un jardin, mais ces fêtes rapides et fastueuses que la nature nous offre à certaines heures, une journée parfaite d'automne dans le parc de Versailles ou tel coucher de soleil magnifique comme une tragédie, et déroulé au-dessus de Grenade ou de Florence ou sur la campagne de Montpellier, vue des terrasses du Peyrou. Ce sont là, pour ainsi dire, les haltes glorieuses de

ma pensée, et je n'ai usé aucun de ces souvenirs pour l'avoir évoqué trop souvent.

Oui, tant de tristesses et de rancœurs et cette sensibilité dont j'ai tant souffert et ces échecs, je les oublie déjà. Je suis enveloppé tout entier de cette sorte de flamboiement fulgurant et pâle que, sur les toiles de Claude Lorrain, le soleil répand avant de mourir. A cette lumière, je revois ma vie. Il n'en demeure que les grands édifices inachevés, mais encore beaux. Oui, j'ai habité ces demeures. Je les quitte sans regret. Un flot noir, avec la marée, les emportera comme moi. Souvenirs des plus vastes heures, ce que j'ai eu de précieux, je ne peux vous léguer à personne! Mais si l'immortalité existe, leur parfum ne durera-t-il pas autant que moi ?

... Je songe souvent à cette fête que, dans un hôtel de Rio-de-Janeiro, nous donna un

ami de passage, A travers la baie, ouverte sur l'espace, venaient par moment les appels des sirènes. Le ciel, orangé et laiteux, se reflétait dans l'eau. Je m'assis sur le balcon avec une grande femme brune, étrangement belle, et dont les larges yeux noirs avaient le regard le plus tranquille, à la fois, et le plus ardent. Je ne devais jamais la revoir, et, intimes comme on l'est à ces minutes intenses, j'eus avec elle une de ces ardentes conversations dont on se souvient toute sa vie.

Elle partait le lendemain pous l'intérieur des terres. Si je Tavais revue, qui sait si madame Rosavenda aurait été pour moi la femme qu'elle est devenue dans la suite ? Que de fois depuis ai-je pensé à cette inconnue ! Que de fois ai-je songé à elle avec détresse et avec désir, et comme à un rêve inutile et perdu ! A la fin de notre conversa-

tion, je lui demandai la rose rouge qu'elle portait à son corsage ; elle me la donna, elle est là encore dans quelque coffret où elle s'est desséchée en paix... C'est tout ce qui me reste d'elle, car c'est à peine si ma mémoire peut aujourd'hui reconstituer ses traits !

Au moment de mourir, c'est à cette inconnue, c'est à cette étrangère que je songe le plus. Elle représente pour moi tout l'imprévu de la vie, tout ce que Ton a rêvé sans l'obtenir. Elle est pour moi ce qu'était pour Rossetti cette femme qui lui dit un jour : « Je m'appelle aussi : « Ce qui aurait pu « être I Trop tard I Jamais plus ! »

Et je la revois, brune et longue, debout devant la mer; la salle est toute rouge de roses amoncelées; des femmes passent, pâles et brunes à la fois et comme alanguies sous leur vivacité, des hommes jouent au poker

et fument, un orchestre se déchaîne, et mon interlocutrice me dit : « C'est ici que l'on aime. Vous autres, vous souriez trop pour savoir aimer. Quand une femme vous trompe, est-ce que vous la tuez ? Ici, on la tue. »

Il est vrai, je n*ai pas tué Monique. Mais tuer la femme qui vous trompe, est-ce l'aimer? Ou bien si c'est de la préférer quand même ?

... Tous ces jours gris, fades, importuns, qui ont cheminé platement, prudemment, ont-ils existé? J'ai perdu la gloire sur quoi je comptais. Qu'importe ? Ce n'est jamais qu'une bien brève survivance pendant bien peu d^années. J'ai souffert du plus cruel amour. Qu'importe ? Il fallait vivre, il fallait aimer. Tout le reste est vain !

Et si je songe maintenant à tant de fêtes, à tant de femmes, c'est qu'un secret goût de

mon être me poussait à ne trouver que là mon secret contentement. J'avais besoin des unes et des autres pour qu*à mes propres yeux ma vie ait la figure que je lui voulais, cet air de fresque de la Renaissance, patinée et dorée, avec des princesses à visages de sirènes, et un décaméron sans fin. Fêtes et femmes étaient-elles réellement telles que je les voyais? Qu'importe encore! Mon bonheur se trouvait dans cette transfiguration féerique. Si, depuis que vis claustré, j'ai pris Thabitude de transformer en fantômes tous ceux qui m'avaient approché, j'avais auparavant changé en figures d'or bien des idoles de plomb peut-être.

Ainsi j'ai inventé ma propre vie, et insoucieux de toute réalité, je l'ai créée à l'image de mon désir intérieur, afin de devenir l'homme que je rêvais d'être, aux jours lointains de mon adolescence ; et maintenant ces

réunions, ces gorges nues, ces perles, ces étoffes, ces lumières, je les entraîne avec moi dans la mort, non point anxieux du monde souterrain auquel je vais m'initier, mais volontairement, mais exclusivement attaché à cet univers plein d'apparences fabuleuses. Je lui ai tout sacrifié et je meurs de le perdre, j'en sens la vanité et je me méprise de ne pas m'en détacher, même en le quittant volontairement !

Ce sont en effet ces apparences trompeuses qui, au long de la vie, m'ont sauvé de la peur de la mort et de l'oppression métaphysique et qui ont satisfait mon âme éternellement amoureuse.

Aujourd'hui même, en pleine débâcle, en pleine fuite, prêt à me réduire en poussière, c'est à ces femmes, c'est à ces fêtes que je pense encore, c'est à Monique Rosavenda et à madame Salvarezza, — et plus qu'à

elles deux peut-être, à cette Brésilienne brune dont j'ignore même le nom, et que je regrette maintenant plus encore que tout ce que j'abandonne !

ù janvier.

J'ai vu mon homme d'affaires. C'est tout à fait la fin. Il n'y a plus à hésiter et voici ce qu'à son réveil, demain, Monique recevra :

« Je quitte Venise dans deux jours, ma bien-aimée, et pour n'y jamais revenir. Des circonstances nouvelles ont disposé de ma vie d'une manière que je n'approuve pas, mais que je suis bien contraint de subir. C'est donc un adieu que je viens vous dire, — oh ! pas un adieu bien solennel ! Les événements de la vie, — et surtout ceux de la mienne — n'ont pas assez de sérieux pour

que j'enfle la voix et prenne une attitude grandiloquente. Non, je viens seulement vous exprimer une fois de plus à quel point je vous ai aimée. C'est à vous que je dois quelques-uns des meilleurs moments de ma vie. Je vous en dois quelques autres aussi... mais j*aime autant ne pas en parler... Peutêtre ai-je été un peu dur pour vous, lors de notre dernière entrevue. J'ai sacrifié une fois de plus à cette manie de ma race : la peur d'être dupe. Cest encore une naïveté, puisque, vous aimant, je serai éternellement la vôtre. Vous m'avez pourtant donné assez de lumières sur votre caractère pour que je sois moins enfantin. Je vous fais mille excuses d'avoir pu admettre qu'autre chose vous ait ramenée à moi que cet éternel besoin de tendresse, qui vous a jetée à tant d'erreurs et qui vous poursuit encore. La tendresse est un engrenage terrible, on croit y donner

peu de soi-même, et tout y passe. Au fond, nous nous ressemblons extrêmement-, moi aussi, j'ai recherché avant tout une certaine qualité d^émotion, et rien autre ne m'a semblé désirable. Et comme moi, vous avez le goût, la passion de l'expérience, et cette curiosité perpétuelle qui prive les âmes de bonheur, comme elle les sauve du désespoir. C'est la raison de mon indulgence pour vous, mais pour l'éprouver, il faut avoir jeté sur la route tout le bagage de la jeunesse, dont on s'encombre au départ et dont il reste si peu de chose au bout du chemin...

« Mon erreur, c'a été de jouer : j'ai considéré la vie comme un jeu de l'intelligence, un spectacle auquel je ne me suis jamais donné complètement. J'aime la sincérité plus que tout, et vous êtes la femme la plus sincère que j'aie rencontrée; vous allez où vous conduit votre instinct, et le jour oii

292 XBS AMOURS PERDUES

il VOUS a conduite à sauver celui que vous croyiez aimer, vous vous êtes adressée à moi. J'ai compris ce jour-là ce que le fait de jouer avec la vie comporte de cruauté. Pour un peu, je vous remercierais de ce dernier enseignement. Il ne manquait pas de dureté! Mais qu'y a-t-il de supérieur au plaisir de comprendre ?

a Que ne donnerais-je pas pour revivre les six premiers mois oîj je vous ai connue ! Jamais la vie ne m'a paru à ce point un bien précieux. Ce fut toute une miraculeuse jeunesse. Mais c'est fini, bien fini, et je n'aurai jamais rien de semblable. C'est désespérant!

« Vous souvenez-vous de ce café, à Strà, oij nous nous assîmes, un soir de printemps, au début de notre liaison? Nous revenions de la villa Pisani. Un soleil déclinant, chaud comme en plein jour, hérissait toute la cam-

pagne de ses épis lumineux. De petites villas assemblées donnaient au paysage un air comique et gai d^opéra. Un long chien jaune faisait en courant de grands ronds autour de nous. Le thé que Ton nous servit était si mauvais que nous ne voulûmes pas en boire. Comme vous me plaisiez ce jour-là ! Je me sentais auprès de vous naïf et gai comme un enfant. Déjà, vous ne cherchiez pas à me mentir, vous ne me disiez pas : « Ce que nous faisons est fou... » ni : « Jurez-moi que vous me considérez comme une honnête femme », ni : « Vous êtes mon premier amour... » Non, vous me racontiez certaines choses curieuses de votre passé, et comment, toute jeune mariée, vous devîntes la maîtresse d'un étudiant qui vous empruntait de l'argent et qui ne vous Ta jamais rendu.

« Nous avons reparlé de lui, il y a une semaine. Je vous disais qu'un jour, quand

VOUS seriez vieille, ce serait une aimable bouffonnerie que de réunir à votre table, avec votre mari, cet étudiant, et Strongolo» et Luccioli, et Lutrario, et Pasquinangeli, et moi-même, qui seul saurais la vérité sur nous tous. Vous avez ri, tant cela vous semblait drôle, et j'ai ri également que cette pensée abominable vous semblât comique. Et avec un sourire malicieux, vous avez ajouté : « Savez-vous que mon mari m'aime toujours, et avec la même exigence? »

« Ahl Monique, vous étiez vraiment créée pour ce monde-ci, qui n'est point beau! Moi aussi je me suis cru fait à sa mesure, je ne l'ai point critiqué, je Tai aimé de toutes mes forces. Et pourtant je cherchais toujours et partout quelque chose que je ne pouvais atteindre, quelque chose qui m'eût apaisé et comblé. A travers combien de folies en ai-je fait la quête, et sous combien de mirages ai-

je cru l'entrevoir ? Adieu, Monique, c'est vous que j'ai le plus chérie au monde, et pourtant même vous, je ne vous ai pas aimée uniquement. Je vous ai adorée plus que tout le reste, mais tout le reste aussi m'a paru adorable...

« Adieu, mon bel amour, et ne m'oubliez pas. Quand un voyageur quitte un pays où il a été heureux, il choisit une image, entre toutes, et la fixe dans sa pensée! Cest vous, cette image que je garde en manière de viatique et que j'emporte d'un pays oii demain je ne serai plus...

« Une dernière fois je m'agenouille dans la poussière, Monique, pour baiser tes pieds, — tes pieds qui si souvent t'ont portée loin de moi!... »

5 janvier.

... En bas, je les ai laissées, toutes trois. J'entends d'ici leurs rires, leurs chansons, brèves comme la vie qui passe. Est-ce possible que j'en sois arrivé au point de ne pas voir l'aurore de tantôt, le cri de délivrance de la nature réveillée? Dans peu d'heures, Francesco trouvera ici même un peu de sang, quelqu'un qui fut.,.

Si je songe à cette dépouille, si je me représente avec trop de vérité ma prochaine apparence, je n'aurai pas tantôt le courage nécessaire. Pourtant, l'heure approche, mes

dettes sont payées et pour les quelques louis qui restent, un papier en laisse à Francesco la libre disposition. Que ne puis-je faire davantage pour lui qui m'a soigné avec tant de dévouement et qui a subi avec patience les rebuffades de mes humeurs noires !...

Quelle folie que cette soirée! Le hasard a jeté dans mes bras, cet après-midi, Egle, une petite chanteuse de la Scala que j'avais connue à Milan. Deux autres femmes l'accompagnaient, une rousse qui s'appelle Alba, une brune, du nom de Carlotta. Je les ai invitées à dîner. Mon dernier dîner...

Une fois encore, f ai revu le merveilleux orient des chairs nacrées par la lumière des bougies, les cristaux brillants, les roses dont les lourds pétales tombent sur une nappe brodée. Et j'ai revu ces yeux que le plaisir ravive, ces gestes dont chacun répand une langueur, ces étoffes qui glissent sur une

chair si fine que l'on redoute, rien qu'en la touchant, de la déchirer tout à coup. Et j'ai bu encore une fois de ces vieux vins concentrés et mûris qui contiennent un peu de la joie dyonisiaque.

Mes trois invitées riaient, elles étaient gaies comme des femmes qui ont toute la vie devant elles. Un moment, j'étais assis dans un coin du divan, et toutes trois se serraient contre moi, me donnant leur bouche tour à tour. Dix minutes après, agenouillé devant elle, je caressais les longs membres à demi nus d'Egle et sa poitrine brillante. Elle me croyait ivre. Pouvait-elle imaginer que c'était là mon adieu à la terre, que je baisais sur sa chair glacée, pure et glissante tous les aspects merveilleux et changeants de ce monde d'apparences, si beau et si désolant? Pendant ce temps, Alba jouait sur le piano des airs italiens et vulgaires, des romances sentimen-

talement populaires et d'une nostalgie banale et charmante. Et Carlotta pleurait dans sa coupe de Champagne...

Pour un intrus, cette scène aurait eu peutêtre un caractère un peu canaille, je ne sais quel air de débauche ; pour ces petites femmes, ce n'était qu'un épisode banal de leur vie quotidienne, mais pour moi, ce désordre, ce souper, ces rires, ces fleurs, ces corps dansants, c'était une de mes illusions préférées, Tillusion du plaisir, de la vie facile, brillante et spirituelle. Cette illusion, je l'ai chérie bien profondément, puisque je juge que vivre sans elle, c'est mourir. Ce n'est pourtant qu'un des mirages de la jeunesse... — Et si je n'ai jamais admis, moi, que Ton puisse se passer d'elle, si j'ai préféré renoncer à tout que de renoncer à la jeunesse...

Voici une question nouvelle : n'aurai-je été

que le débauché le plus médiocre?... Mais le plaisir, c'était pour moi l'écho d'un monde disparu, de ce monde de féerie supérieure où la fête est Tunion, dans une lumière ambrée, des plus belles possibilités humaines, oià bonheur signifie culture, où tout, sensualité, tendresse, clairvoyance, esprit, doit ordonner un seul bouquet. JeTai cueilli une fois encore!...

Jamais je ne me suis senti si nombreux. Avec moi, j'entraîne mille âmes à Tabîme. L'une d'entre elles me survivra-t-elle? Qui sait ? En mourant, je veux pousser un dernier cri vers le Dieu inconnu. Tendra-t-il la main vers moi? Je sais qu'il repousse les désespérés. Mais je suis un être libre, et je ne meurs pas de désespoir.

Je veux faire mon acte de foi ; je crois en la beauté de la vie, je crois en la beauté de l'amour, de l'art, de l'amitié, des émotions supérieures qui transfigurent l'homme une

seconde et dont l'éternité, si elle existe, ne peut être que cette transfiguration continue. Je crois en la terre. Je crois en la sainteté de toute vie humaine. Et je crois que cet univers est la plus belle des allégories.

Adieu, vieux monde ! Je ne laisserai point de vestiges sur ton sable oià tout s'efiface. Je ris aujourd'hui de cette gloire dont j'ai tant rêvé. Que mon nom soit oublié demain ou dans deux siècles, qu'importe!

J'ai parcouru une fois de plus, un flambeau à la main, ce petit palais qui ne m'appartient plus, j'ai vu les salles à demi dégarnies, les quelques meubles qui me restent et qui sont des amis bien-aimés, je me suis penché aune fenêtre, sur le canal étroit et noir...

Quelques souvenirs, au hasard, repassent devant mon esprit, une promenade à Versailles, avec madame d'Angély. Les feuilles des érables ensevelissaient de pourpre le

bosquet de la Reine, et Tune d'elles, accrochée au buste d'une déesse, lui faisait une parure de corail. J'étais amoureux, ce jour-là, de madame d'Angély, et pourtant, je ne le lui ai pas dit.

Je revois une après-midi de printemps, audessus d'Avignon, dans la petite colline de Villeneuve ; la vieille ville papale avait Tair d'un objet de cristal, les abeilles ronflaient dans les buis en fleurs, une haleine maternelle sortait de la terre brûlante, et le ciel était si pur, si clair et si bleu que ron s'attendait à y voir passer des archanges avec des armures d'argent, comme dans le tableau d'un primitif.

Je revois madame Franceries dans son salon chinois, et madame Effenterre, distraite et rêveuse, sur le pont d'un bateau qui nous emmenait à Londres.

Je revois un clair de lune à Tolède, sur

ces pentes ossifiées, et j'entends le bruit affreux que fait le Tage en se déchirant contre les piles d*un pont. Je revois la loge d'une danseuse, les robes, les masques pendus au mur, et le plus fin visage, malicieux, enfantin et mélancolique, reflété dans le miroir de la toilette.

Je revois ma mère, je revois Yvonne, et successivement toutes les apparences de Monique, et cette amie d'un soir, à Rio-de- Janeiro, qui a disparu de ma vie sans y laisser de traces et que je regrette toujours...

Mais quel bavardage inutile! Quel besoin de se raconter encore et jusqu'à la fin !

Peut-être suis-je là tout entier, dans ce désir de me comprendre, de m'épouser enfin, et jusque dans mon inconscient.

Comme Hamlet, j'ai envie de m'écrier :

« Bonne nuit, aimable prince, et que des

songes heureux accompagnent ton sommeil!... »

Il me semble entendre encore des rires là-bas...

J*ai bien peur que ma main ne tremble quand le moment sera venu...

Marseille, octobre 1912-avril 191 3.

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