‹ Les ancêtres du violon et du violoncelle, les luthiers et les fabricants d'archets (volume 3)Chapitre 131 sur 158 · Viva fui in sylvis ; fui dura occisa securi · texte numérisé non relu

Viva fui in sylvis ; fui dura occisa securi

Dum vixi, Lacui; morlua dulce cano.

J'ai été vivante dans les forêts. La hache cruelle m'a tuée. Vivante, j'étais muette; morte, je chante doucement.

de fleurs, et au centre le groupe d'un évangélisle et d'un

VIOLA A GAMBJi DE GASPARD D L I F F O P R U G C A K

Musée Donaldson, à Londres.

ange. Cette viole porte la marque et le distique latin de Gas-

2ic2 LES ANCÊTRES DU VIOLON

jjTi'd Duiffoprugcar, inscrits sur la gravure de Wœiriot1.

Vidal donne la reproduction d'une non moins belle « viola a gambe » de Duiffoprugcar, rpii a aussi une tête de cheval à l'extrémité de son cheviller, et sur le fond de laquelle est représenté, toujours en marqueterie, le sujet connu sous le nom du Vieillard à la chaise d'enfant, dont on attribue le dessin à Baccio Dardinelli et à Augustin Vénitien la gravure, qui aurait été publiée de 1 520 à 1536. Vidal a négligé de faire connaître les dimensions de cette viole qui est un très beau modèle de la lutherie de cette époque et appartenait en 1876 à M. Louis de Waziers.

Nous allons parler maintenant de la basse de viole d'deau plan de la ville de Paris, qui, après avoir appartenu successivement à MM. Roquefort, Raoul, J. B. Vuillaume, et s'être promenée pendant quelque temps en Russie, se trouve actuellement au Musée du Conservatoire de Bruxelles.

Plus petite qu'un violoncelle, elle est de la grandeur ordinaire des basses de violes, car elle mesure :

Longueur totale de la caisse . . . 700 îuillimètres.

Largeur du bas . . . 38o —

— du milieu des C 220 —

— du haut 285 —

Quant à sa décoration, nous laissons la parole à Henry Coutagne, car nous ne saurions mieux la décrire :

« On est frappé tout d'abord, dit-il, de la richesse et de la variété de sa décoration. Le manche se recourbe en avant sous la forme d'une tête de cheval assez grossière, mais sa face postérieure est recouverte de sculptures compliquées et très délicates représentant une tête de femme, deux lions, un satyre jouant de la flûte de Pan, le tout encadré d'animaux, de fruits et d'instruments de musique. Le tire-corde lui-même est recouvert d'incrustations où sont figurés,

1. La marque se trouve sur le talon du manche. La légende latine est placée, dans un pelit cartouche, à l'extrémité de la touche.

outre plusieurs ornements, une femme jouant du luth et un chien attaché par un collier.

« La table de dessus est en sapin, le fond et les éclisses sont en érable. La première partie est recouverte d'un vernis rouge mat, celui du reste de la caisse est jaune et plus brillant. Même contraste entre le caractère des décorations des deux faces. Il n'y a sur le devant que des peintures en couleur noire représentant des papillons, un bouquet de roses et d'œillets sortant d'un pot, des oiseaux sur une branche, et un bâtiment à plusieurs corps où l'on remarque une tour et une pagode chinoise; bref, un décor hollandais du xvue siècle. La face postérieure, au contraire, est couverte de marqueteries en bois multicolores du travail le plus compliqué. Tout le haut est rempli par une scène religieuse que paraît avoir inspirée la Visio?i d'Ezéchiel, de Raphaël; elle représente un saint Luc vu de profil, assis sur un bœuf, et s'enlevant dans les airs vers des nuages d'où sortent des trompettes embouchées par des anges. En bas, un plan cavalier figure une ville considérable traversée par un fleuve parsemé d'îles et entourée de murailles ; plus de deux cents maisons mesurant à peine un centimètre carré et d'autres édifices constituent le fond de ce décor pittoresque où circulent même quelques hommes microscopiques. Une inscription porte le nom de Paris et nous avons trouvé à la Bibliothèque nationale un plan presque identique de cette ville auquel est assignée la date 1564. Pour compléter la description de ces marqueteries, indiquons plusieurs bouquets de fleurs sur le pourtour des sujets principaux.

« L'instrument a dû subir des remaniements attestés par les traces de recoupages sur les côtés des tables et aussi par des tentatives pour donner la forme des ff du violoncelle aux ouïes qui avaient été primitivement dessinées en CG comme pour les violes. Notons enfin X absence de toute étiquette, monogramme ou autre marque quelconque pouvant se rapporter au nom du fabricant.

« Notre impression première, à la vue de cette basse, nous avait fait croire à un instrument composite dont le fond seul pouvait être daté rationnellement du xvie siècle. Nous avons été heureux de voir partager notre avis par M. Mahillon, puis par M. Chardon, luthier à Paris \ »

Nous sommes aussi d'avis que cette basse est composite, que le fond et les éclisses sont incontestablement de Duiffoprugcar, et qu'il n'y aurait rien d'impossible à ce que la table que l'on y voit actuellement provînt d'une viola a gambe de Barak Norman, car elle rappelle le travail du célèbre luthier anglais.

On doit certainement beaucoup regretter que la table primitive ait été remplacée, sans doute à la suite de fâcheux accidents qui la rendaient irréparable; accidents, ne pouvant arriver au fond, lequel est doublé, sinon triplé, à cause du travail de marqueterie. Mais cela n'empêche que, même dans son état actuel, la basse de viole au plan de la ville de Paris ne soit un document du plus haut intérêt pour l'histoire de la lutherie, et tout à fait digne du musée de Bruxelles.

En somme, Duiffoprugcar a laissé de beaux instruments, mais n'a pas fait école, car il semble s'être préoccupé davantage de la décoration que de l'épaisseur des tables. Or, dans un instrument, il faut d'abord rechercher une belle sonorité; l'ornementation ne doit venir qu'après et jamais au détriment du son. Toutefois, son influence fut très heureuse pour

l'élégance des formes.

A partir du xvif siècle, il y eut des luthiers en France, en Angleterre et en Allemagne, qui construisirent quantité de violes de toutes tailles, et cela, jusqu'à la fin du siècle dernier. Un grand nombre de ces instruments sont fort beaux et peuvent rivaliser avec ceux des différentes écoles italiennes.

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