ROTE A QUATRE CORDES
Manuscrit
de la biliothèque de Gand
(xive siècle).
D'après un manuscrit de la bibliothèque nationale (xv siècle).
LA RUBEBE ET LE REBEG
On devait connaître la rubèbe à peu près vers la même époque que la vièle, car elle est souvent citée dans les anciennes poésies, sous les noms de rebèbe, rebelle, rubèbe, etc., en même temps que cet instrument et que tous ceux que l'on pratiquait alors :
Harpes bien sonnans et rebebes.
(Roman de la Rose.)
Guiterne, rebebe ensement Harpe, psaltérion, douçaine N'ont plus amoureux sentement Vielle, fleuthe traversaine.
(Eustache Deschamps.)
Sonnez, tabours, trompes, tubes, clarons,
Flustes, bedons, symphonies, rebelles, Cymbales, cors doulx, manicordions.
(Molinet, Chanson sur la journée de Giiinegate.)
Guillaume de Machault, poète et musicien du xiv° siècle1, n'oublie pas de la faire figurer dans son poème Li Temps pas four, au chapitre : Comment li amant fat au dîner de sa dame :
Mais qui véist après mangier Venir menestreux sans dangier Pignez et mis en pure corps Là furent meints acors.
Car je vis là tout en un cerne Viole, rubèbe, guiterne, L'enmorache, le micamon Citole et le psaltérion ; Harpes, tabours, trompes nacaires, Orgues, cornes plus de dix paires.
Cornemuses, flajos et chevrettes, Douceines, simbales, clochettes Tymbre, la tlauste brehaingne Et le grand cornet d'Allemaingne, Flajos de sans, fistule, pipe, Muse d'Aussay, trompe petite, Buisines, èles, monocorde Où il n'a qu'une seule corde, El muse de blet, tout ensamble; Et certainement il me samble Qu'oncques mais tele mélodie Ne fut oneques vene ne oye, Car chacuns d'eus selonc l'acori De son instrument sans descorl,
1. Guillaume de Machault, né eu Champagne vers 1284, était secrétaire de Jean de Luxembourg, roi de Bohème; il a composé des motets, des ballades, des chansons, ainsi qu'une messe a (mis et à quatre parties, qui l'ut exécutée, dit-on, au sacre de Charles Y, roi de France, en 1364. Un fragment de conversation, rapportée par Monteil dans son Histoire des François, etc., montre que de Machault avait des admirateurs enthousiastes : « Vous trouverez des personnes qui osent bien vous demander si la musique des anciens était meilleure que la nôtre? Ah, père André! qu'il est des hommes malheureusement nés! Pour eux la magnificence du déchant n'existe pas. Pour eux n'existent pas les mélodieuses compositions d'Adam de la Halle et de Guillaume de Machault. qu'on entendra encore avec transport dans mille ans d'ici; car nos plus fameux chantres ne cessent de vous dire qu'il en sera de la musique actuelle comme du vin dont ils boivent : plus elle vieillira plus ou la trouvera bonne. »
LA rubèbe et le rebec 120
Viole1, guiterne, citole, Harpe, trompe, corne, flajole, Pipe, soufle, muse, naquaire, Taboure, et quanque on puet faire, De dois, de pennes et de l'archet Ois et vis en ce parchet.
C'est encore à Jérôme de Moravie qu'il faut s'adresser pour avoir la définition de la rubèbe et connaître son accord :
« La rubèbe, dit-il, est un instrument de musique qui n'a que deux cordes à une distance d'une quinte l'une de l'autre; cet instrument se joue comme la vièle, avec un archet. Ces deux cordes, tant par elles-mêmes qu'autrement (c'est-à-dire sans et avec application des doigts sur les cordes)* rendent dix sons, savoir: depuis C,fa, ut («/grave), jusqu'à D, la, sol, re (re à la neuvième de Vut), de la manière suivante. Celui qui veut jouer de la rubèbe doit tenir cet instrument de la main gauche, entre le pouce et l'index, immédiatement' près de la tête, de la même manière que l'on tient la vièle. S'il touche avec l'archet la première corde, sans y appliquer les doigts, elle donne le son C, fa, ut, Vut grave) ; si l'on applique l'index sans l'arrondir, ainsi que nous l'entendons dans l'application des autres doigts sur la rubèbe comme sur la vièle, mais en le laissant tomber naturellement sur cette corde, elle donne D, sol, re (re grave). Si l'on applique le médiaire immédiatement auprès de l'index, ce que l'on doit faire de tous les autres doigts, tant sur la rubèbe que sur la vièle, on obtient le son E, la, mi (mi grave) ; en appliquant l'annulaire ou quatrième doigt, on obtient le son F, fa, ut (fa grave). 11 est, en outre, nécessaire que ce soit la corde suivante qui forme les autres
1. Tous ces mots sont les conjugaisons des verbes violer, guiterner, citoler, etc.
2. Nous donnons la traduction du latin, publiée par M. Perne, Revue musicale, t. II, p. 437 et auiv., qui a été déjà reproduite par Coussemaker. Les mots entre parenthèses, ne sont pas dans le texte primitif.
sons. Sans application de l'index, elle donne G, sol, re, ut (sol), et avec l'application A, la, mi, re (la) ; de même, par l'application du médiaire tombant sur la corde non naturellement, mais tourné et tiré au-dessous près de la tête de la rubèbe, on a le son B, fa (si bémol); par l'application de ce même doigt non tourné, mais tombant naturellement, la corde rend le son B, mi (si bécarre). Ce qui démontre que, du même doigt, on forme non un seul son, mais deux, savoir : B, fa (si bémol) et B, mi (si bécarre). De même, par l'application du quatrième doigt, on obtient C, sol, fa, ut (ut octave d'ut grave) ; et, par l'application de l'auriculaire, on obtient pour complément D, la, sol, re (re octave de re grave), et la rubèbe ne peut monter davantage1. »
La corde la plus grave donnait donc : /' < » et
. De sorte qu'avec l'application des
l'autre :
doigts la rubèbe avait l'étendue suivante
r Ie Corde. V 2e Corde. "^
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On voit, par cet exemple, que la rubèbe n'offrait que de très faibles ressources à l'exécutant, aussi paraît-elle avoir été moins estimée que les autres instruments à archet de son temps, car elle n'est pas au nombre de ceux que devait posséder un bon jongleur, suivant Giraud de Calençon, et ne figure pas non plus dans le fabliau Les deux Bordeors ribaus ; ce qui semble indiquer qu'elle n'était pas rangée parmi les instruments artistiques et que son rôle était secondaire.