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CHAPITRE VI

La Faïencerie de la rue Saint-Hélier (Faïencerie Vaumort*).

SOMMAIRE

Jean Vaumort. — Son mariage (181S) et son premier établissement (1820).

— Une fabrique à la chinoise. — Changement de local et eitension de la fabrique (1827). — Personnel ouvrier. — Décès de Jean Vaumort (I8i3).

— Sa veuve prend la direction de la maison. — Terre à faïence extraite du lit de la Vilaine, à Rennes. — Décès de M""* Vaumort (1855). — Auguste Vaumort, tourneur, puis peintre en faïence. — Son tempérament artistique. — Edouard Vaumort, peintre de genre et paysagiste.

— Ses Almanacha des Postes, — Ses peintures sur faïence. — Collaboration des deux frères. — Fin de la fabrication (1878).

Dans les premières années du xix* siècle, un jeune ouvrier tourneur en faïence, nommé Jean Vaumart, dit Vaumort^, natif d'Angoulême, quittait sa ville natale pour accomplir son « tour de France. » Arrivé à Rennes, il y trouva du travail et se fixa

1 • Les renseignements qui nous ont servi â rédiger ce chapitre proviennent de deux sources principales : d'abord, nos notes et nos souvenirs personnels; ensuit — et surtout — les précieuses indications qu'a bien voulu nous fournir avec tant de bonne grâce M. F. Guyot, commissaire de marine en retraite, petit-fils de Jean Vaumort et neveu d'\uguste et d'Edouard Vaumort. Nous tenons a lui en exprimer ici noire vive gratitude.

S. Le véritable nom de notre faïencier semble être Vaumart, C'est sous ce nom, en effet, qu'il a été désigné pendant longtemps, qu'il s'est marié et que tous ses enfants ont été inscrits à l'état-civil . Cependant, nous avons cru devoir adopter dans le cours de ce travail le nom de Vaumort^ sous lequel lui et ses enfants ont été connus par toute une génération.

dans notre ville, qu'il ne devait plus quitter désormais. Bon ouvrier, travailleur, rangé et économe, le jeune angoumois réussit à se faire un petit pécule, et en 1812 il épousait une jeune fille. Fortunée Léveillé, pas plus riche que lui, mais bonne et courageuse ménagère. Huit années après leur mariage, leurs économies avaient augmenté : à eux deux, ils possédaient à ce moment pour tout avoir une modeste somme de 1,200 fr. Ils jugèrent que c'était suffisant.

Jean Vaumort et sa femme prirent en location une maison et un assez vaste terrain dans le faubourg de La Guerche, aux anciens « Porches de Saint-Hélier*. » Ils louèrent en même temps près de la route d'Angers, à environ 1,200 mètres de leur demeure, un champ nommé « champ des Landes, » qui leur fournit d'excellente terre à poterie. Dans le terrain contigu à leur habitation, ils élevèrent un hangar pour leur servir d'atelier, et, tout à côté, Jean Vaumort se construisit lui-même un four. Il prit alors un ouvrier, un seul, et la fabrication commença avec un personnel de trois personnes : Vaumort, sa femme et l'unique ouvrier, ce qui constituait une véritable fabrique à la chinoise.

Les commencements, on le voit, furent très mo-

t • Cet immeuble, oceapé plus Urd par ane cirerie qui a dUpant à son toar, existe encore et porte le n* SO de la rue des Ateliers de la Gare, à l'embranchement de cette rue sur le faubourg Saint-Hélier* C'est cette partie du faubourg que l'on nommait autrefois le « Gasse-Reule. » (Sur l'origine et la signiflcation de ce nom, voyei notre Notice sur les rues de Rennes, 5* édition, 1892.) Quant aux « Porches o que l'on y voyait encore il y a environ soixante ans et qui formaient le rez-de-chaussée des maisons depuis le « Casse-Reule » Jusqu'à la Croix de Saint-Hélier, ils ont été démolis vers 1840.

destes; mais, grâce à leur ordre et à leur activité au travail, les époux Vaumort purent faire en 1826 Tacquisition du champ des Landes, qui leur fournissait toujours de bonne et abondante argile. Leur petite fabrique prospérant de plus en plus, ils songèrent à se rapprocher de la ville et en 1827 ils prirent en location un immeuble presqu'à rentrée de la rue Saint-Hélier*.

Le nouveau local où Vaumort venait sMnstaller était relativement vaste. C'était, en bordure sur là rue, une maison d'assez belle apparence coniposée d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage et de mansardes; derrière régnait une grande cour et un jardin sur le bord duquel s'élevait une ancienne salorge.

Vaumort, toujours industrieux et surtout courageux, eut vite fait d'élever deux fours et do transformer la salorge en atelier. Trois ans plus tard, le propriétaire de l'immeuble étant décédé, ses héritiers assez nombreux, dont quelques-uns habitaient fort loin de Rennes, durent liquider la succession dans un bref délai. Vaumort ne pouvait laisser échapper une aussi bonne occasion. Il se procura chez un ami les fonds qui lui manquaient et, le 10 avril 1830, il devenait acquéreur, moyennant la somme de 16,000 fr., de l'immeuble dont il était locataire depuis 1827.

Quelques lannées plus tard, la fabrique employait en moyenne une vingtaine d'ouvriers, plus ou moins, selon les besoins créés par les commandes. L'atelier de tournage contenait sept tours, mais il n'y en avait

1. C'est aujourd'hui la maison n^ ii de U rue Stint-Hélier, vis-â-vis le Conseil de guerre.

le plus souvent que quatre d'occupés à la fois. Les deux fours étaient chauffés alternativemeut chacun pendant une semaine. L'un d'eux avait un étage séparé pour les objets dont la cuisson ne nécessitait pas une température très élevée; cependant, la chaleur de cet étage, quoiqu'un pou plus modérée que colle de la case inférieure, n'en atteignait pas moins la température dite de « grand feu. »

La fabrication de Jean Vaumort consistait alors en briques, en ustensiles de poterie vulgaire, et surtout en faïence commune qui était renommée pour sa bonne qualité et sa remarquable résistance au feu; son émail brun était fort beau et son émail blanc avait un éclat et un glacé superbes.

Un ouvrier peintre, dont les travaux n'avaient rien à voir avec l'art, était attaché à la maison. C'était lui qui traçait au tour les filets en couleurs sur le bord des assiettes; qui décalquait sur leur fond des devises amoureuses ou bachiques, des bouquets et des feuillages, au moyen de patrons découpés en cuivre mince; qui coloriait de façon naïve et grossière ces statuettes informes de la Sainte-Vierge à l'Enfant Jésus, qui se débitaient alors en quantité considérable.

Jean Vaumort mourut le 23 avril 1843, et sa veuve prit courageusement la direction de la fabrique.

Ici nous devons relater un fait peu connu des Rennais et qui est relatif à l'origine de la terre employée à cette époque à la confection de la faïence dans nos fabriques locales.

En 1844-45-46, de grands travaux s'exécutaient à Rennes pour le creusement du nouveau lit de la Vilaine et pour la construction des murs des quais dans la traverse de la ville, depuis le pont Saint-

Georges, à l'Est, jusqu'à l'hôpital Saint- Yves, à rOuest. Les fouilles mirent au jour, on certains endroits, de puissantes couches d'argile dont la nature particulière attira l'attention de M""* Vaumort. Elle en recueillit quelques échantillons qu'elle fît laver, manipuler, façonner et cuire, et elle en obtint une faïence d'excellente qualité. Elle fit dès lors conduire chez elle une quantité si considérable de cette terre, dont elle n'avait guère à payer que les frais de transport sur un très court trajet, que sa fabrique s'en alimenta exclusivement pendant fort longtemps.

Le 21 décembre 1855 survint le décès de M"*' Vaumort. Deux do ses enfants. M"* Madeleine- Victoire et M. Auguste Vaumort prirent la suite des affaires, et la fabrique continua de fonctionner sous la raison sociale « Vaumort et sœur. »

Auguste Vaumort, qui dès sa jeunesse avait été employé à tous les travaux de la fabrique, était un fort habile tourneur. S'il ne dédaignait pas de façonner les objets les plus usuels et les plus communs, il se chargeait volontiers au besoin de la confection des pièces les plus délicates. L'idée lui vint de s'essayer aussi à la décoration. L'ouvrier peintre ayant quitté la fabrique, Auguste Vaumort prit sa place. Il continua d'abord les errements anciens de la maison, puis, après avoir acquis une certaine habileté de main, il entreprit des imitations de faïences anciennes fort joliment réussies. Il ne se borna pas ii l'imitation; il composa bientôt des motifs et des agencements d'ornementation dans lesquels se révélait une manière vraiment originale et tout à fait personnelle. Il était doué, d'ailleurs, d'un véritable tempérament d'artiste. Tous ceux qui l'ont connu — et nous sommes de ce nombre —

ne peuvent oublier les nombreux succès que lui valut pendant plus de trente ans, soit à Torchestre du Théâtre, soit dans les concerts, son beau et distingué talent d'hautboïste. Prenant de plus en plus plaisir à la décoration polychrome de la faïence, il se développa bientôt en lui un goût tout particulier, et au talent du musicien vint s'ajouter celui de Tornemaniste, grâce surtout aux encouragements de son frère, Edouard Valimort.

Edouard Vaumort avait quitté de bonne heure la maison paternelle pour aller faire de la peinture à Paris. Nous connaissons de lui de charmants petits tableaux de genre et de nombreux paysages, souvenirs de ses fréquentes excursions dans nos campagnes et sur nos côtes bretonnes. Il excellait dans le genre galant de la peinture d'éventails et surtout dans la reproduction de scènes populaires, champêtres ou militaires, dans lesquelles il semblait accumuler à plaisir une multitude de personnages, quelquefois minuscules, dans les attitudes les plus variées et les plus vraies, les plus animées et les plus spirituelles, en un mot les mieux observées. Nombreux sont ses dessins qui furent gravés pour les publications illustrées, le Tour du Monde, V Illustration entre autres.

Tout le monde connaît VAlmanach des Postes, ce calendrier désigné sous le nom d'Etrennes des Facteurs, qui tous les ans, vers la fin de décembre, est distribué jusque dans les coins les plus reculés de la France par les facteurs des Postes. Edouard Vaumort fut, de 1863 à 1866, un des artistes chargés de composer et de dessiner une grande partie des sujets destinés à illustrer cette utile et modeste feuille de carton que Ton trouve dans presque toutes

— Biles maisons, depuis le château jusqu'à la chaumière, et qui n'a pas peu contribué à populariser le nom et le talent tout personnel de l'artiste rennais*.

Edouard Vaumort quitta Paris à la fin de 1867 pour venir habiter Hennés, avec sa sœur et son frère Auguste. L'idée lui vint de faire de la peinture sur faïence, et il y réussit très rapidement. Ce succès encouragea les deux frères et il en naquit une louable émulation.

Les dix années qui s'écoulèrent de 1868 à 1878 marquèrent la vraie période artistique, malheureusement trop courte, de la fabrique Vaumort. Edouard, réellement peintre, exécutait de véritables tableaux sur faïence^, pendant qu'Auguste ne traitait que l'ornementation et les motifs décoratifs. Leurs procédés d'exécution étaient absolument différents, et il est important de le noter ici. Auguste peignait « sur cru, » c'est-à-dire qu'il appliquait sa décoration sur l'émail opaque qui recouvrait le biscuit avant la cuisson. Edouard, au contraire, ne peignait (à l'exception des camaïeux) que sur l'objet émaillé et préalablement cuit. Beaucoup d'objets, dont les

1 . Nous possédons une collecUon d'au moins cinquante de ces Jolies illustrations de calendriers, gravées sur bois. Il y en a de vraiment délicieuses, par exemple : le Camp des Zouaves, le Billet de Logements le Défilé des Turcos, les Chanteurs ambulants, la Cueillette des Pommes, la Fête foraine, la Poste restante, etc., etc.

i. Edouard Vaumort a exposé k Paris, au Salon de 1877, deux peintures sur faïence représentant, l'une une Vue du Château de Vitré, l'autre un Départ pour la Chasse. Ces deux pièces ont été acquises en 1879 par le Musée céramique de Rennes. Il a exposé encore plusieurs autres peintures sur faïence, notamment au Salon de 1870 les Falaises de Go" velle et les Dunes d'Escoublac; au Salon de 1880 le Port de Bourg" dC'Batz et ^e Lénigo au Croisic. Il a aussi exécuté, pour une fabrique de faïence de Sarreguemines, qui les a reproduites sur des assiettes par le procédé de l'impression en couleurs, toute une série d'aquarelles représentant ^cs scènes, des sujets et des types bretons qui eurent, il y a quelque trente ans, une grande vogue.

motifs décoratifs et rencadrcment ont été peints par Auguste et le sujet principal par Edouard, ont été ainsi produits par les deux procédés employés sur la même pièce.

Pour cette faïence d'art, aujourd'hui si recherchée par les amateurs de céramique rennaise, aucune modification n'avait été apportée aux fours qui servaient à la cuisson de la faïence commune; il en résulte que toutes ces pièces, même les plus délicates, sont des faïences « de grand feu, » ce qui rend assez surprenante la réussite des jolies œuvres dues à la collaboration des frères Vaumort.

En 1878, Auguste Vaumort et sa sœur se décidèrent à cesser la fabrication et à se retirer des affaires. La fabrique Vaumort avait eu une durée d'environ soixante ans.

En 1880, Edouard Vaumort fut nommé conservateur du Musée des Beaux- Arts de Rennes. Il mourut en fonctions le 3 avril 1886, à l'âge do soixantedeux ans. Son frère Auguste, qui depuis de longues années était sous-chef de la Musique municipale de Rennes, mourut le 26 décembre 1889, âgé de soixantehuit ans. Quant à M"' Madeleine-Victoire Vaumort, elle survécut à ses deux frères et mourut en 1896, à l'âge de quatre-vingt-un ans.

Nous avons cru devoir consacrer une de nos planches (pi. XII) aux faïences de la fabrique Vaumort. Les fig. 3, 4, 5, 6 et 7 reproduisent diverses pièces décorées par Auguste Vaumort. Les assiettes représentées par les fig. 1 et 2 sont dues à la collaboration des deux frères : Auguste pour l'ornement, Edouard pour le sujet du fond. Toutes ces pièces appartiennent au Musée de Rennes.

Le Musée de Rennes possède aussi une œuvre

céramique d'Edouard Vaumort, qui peut être considérée comme la plus importante de cet artiste. Nous aurions voulu en donner ici la reproduction, mais le format de la présente publication ne nous a malheureusement pas permis de le faire. D'ailleurs, une reproduction n'aurait pu, en raison de Tinfinie délicatesse do la composition, donner une idée suffisamment exacte de sa valeur et de son mérite.

C'est une fontaine-lavabo accompagnée de sa vasque, et dont le décor représente, sous le titre de Fons juventutis, une foule grouillante de personnages — une centaine au moins — en costume Louis XV, qui se pressent aux abords d'un bassin entourant une fontaine monumentale aux eaux jaillissantes, autour de laquelle voltigent et s'ébattent joyeusement de nombreux amours tressant des couronnes et des guirlandes de fleurs. Grandes dames, seigneurs, officiers, pages, laquais, porteurs de chaises sont courbés par le poids des années et cheminent péniblement, mais au contact bienfaisant des eaux de la Fontaine de Jouvence, ils renaissent à la vie et redeviennent jeunes, alertes, vigoureux et galants.

Celte œuvre capitale d'Edouard Vaumort a été offerte au Musée, en 1890, par sa sœur. M"" Victoire Vaumort, et par son neveu, M. Guyot, Commissaire de Marine en retraite.

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