LES COURS DU COMMERCE ET DE ROUEN
d'une tourelle, qui a fait partie des fortifications du Paris de Philippe-Auguste. Deux petits jardins suspendus y dominent l'ancien rempart ; un pensionnat de petites filles prend ses ébattements quotidiens sur ce mur dix fois séculaire. On dit même que l'ancien hôtel archiépiscopal a été restauré pour Diane de Poitiers et que la famille de Rohan l'a possédé jusqu'à la Révolution. Aussi le nom des trois cours s'écrit-il comme celui des Rohan quand ce n'est pas comme celui de la ville normande. Il se peut, en effet, que des Rohan s'y soient succédé ; seulement nous découvrons qu'en 1743 M. de Marsal, avocat-général, exerçait là des droits de propriétaire. Des vestiges de dorure y reparaissent, sous le salpêtre, comm.e pour attester une grandeur dont nous voyons, hélas ! la décadence.
Rue du Chaume, (i)
La Merci. — Le Théâtre. — Hotél Sourdis-Rostaing . — Lefebvre (ÏOrmesson. — Le Gentilhomme trois fois mort. — La Porte de VHôtel de Guise.
Un accord fut passé, en l'année 1370, entre messire Matthieu de Roquencourt, prêtre, chevalier, maître-d'hôtel de Charles V, au nom et comme gouverneur de la chapelle de Braque, et frère Luc Pasquier, procureur des religieux de l'hôpital du Temple, à l'égard des droits seigneuriaux qui d'origine grevaient cette chapelle au profit de la Commanderie. On élevait alors la Bastille, et la ceinture de la ville s'élargissait de ce côté, en supprimant l'enceinte qui, depuis deux siècles àpeu-près, se restreignait à l'angle des futures rues de Paradis et du Chaume, point sur lequel Philippele-Bel avait fait pratiquer la porte de Braque ou du Chaume. La voie qui nous occupe paraît avoir porté, outre sa dénomination, celle de Granderue-de-Braque jusqu'au xvf siècle ; mais, grâce à Germain Braque, échevin sous Charles VII, les droits de cens sur -la chapelle qu'y avait fondée Arnould de Braque, son aïeul, se trouvaient amortis à perpétuité, en vertu de lettres-patentes du roi, depuis 1447 ; elle était érigée en fief à part. Or Tristan de Rostaing, en 1566, avait acquis de damoiselle Deshayes un hôtel contigu à cette petite église, et une sentence du prévôt de Paris, sous le règne de Henri III, avait ordonné la production des titres de propriété ; par suite, le chevalier
(1) Notice écrite en 1858.
Tristan s'était vu condamner à payer diverses sommes au grand-prieur de France, seigneur du lieu.
Les choses en étaient là, lorsque la reine Marie de Médicis, qui patronnait les religieux de la Merci, ou de Nolre-Dame-de-la-Rédemption-des-Caplifs, établis depuis l'année lol5 rue des Sept-Voies, les aida à se transférer dans la chapellenie de Braque. L'ordre de la Merci avait pris naissance, dès 1218, k Barcelone, comme congrégation de gentilshommes qui se consacraient, corps et biens, à racheter des prisonniers de guerre ; donc les états de service de ces chevaleresques rédempteurs, ayant saint Pierre de Nolasque pour modèle, avaient commencé entre la iv« croisade et la y" ; la règle de saint Augustin leur avait été imposée depuis, sans que toutefois leur ordre de chevalerie s'effaçât sous la discipline monastique. L'église de ces pères succéda, rue du Chaume, à la chapelle de Braque, vers 1631 ; des tronçons de piliers et une porte en survivent, de nos jours, chez un marchand de charbons.
Quant au surplus de leur territoire conventuel, une portion en avait déjà appartenu, Louis XII régnant, à leur gouverneur et chapelain, révérend père en Dieu messire Charles de Hautibois, évêquede Tournay. L'adjonction de la moitié de l'ancien hôtel Rostaing, dit de Sourdis au risque d'être confondu avec l'hôtel pareil de la rue Chariot, vint donner sa plus grande extension au domaine de ces religieux. Le marquis de Mesmes et celui de Ravignan possédaient le reste de ladite propriété, avant son annexion à l'hôtel des recettes-générales. Le premier-président de Mesmes avait eu, pour sa part, les mêmes vendeurs que les pères, pour Va leur, c'est-à-dire : Antoine d'Escoubleaux, marquis de Sourdis ; le chevalier du même nom, dernier seigneur de la chapelle de Braque, représentant Anne de Flageot,
épouse du comte de Serres ; la comtesse d'Apecher ; M"^ Françoise des Serpents, épouse de Hugues de Chasteauneuf, baron de Rocliebrune, et la marquise d'Aligre, lesdites dames d'Aligre, de Chàteauneuf, d'Apecher et de Serres étant les héritières de leur sœur utérine et consanguine, Marguerite de Rostaing, femme de Flageot, laquelle, avec une autre sœur, Anne de Rostaing. veuve de René d'Escoubleaux de Sourdis, avait hérité de Tristan de Rostaing, leur père. Le n** 15, qui fil précisément partie de cet hôtel de Rostaing-Sourdis, sur les dépendances duquel la rue Rambuteau commence son parcours, porte écrit sur un médaillon :
R. P. de la Merci. Reconstruit de MTl à 4731. Godeau, architecte.
Il y avait déjà un siècle et demi que ces révérends pères étaient rue du Chaume, dans la circoncription de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, lorsque Christophe Dimier, commandeur de l'ordre royal et militaire de Notre-Dame-de-la-Merci, et Jean- Jacques Aubert, docteur en théologie, procureur de ladite communauté, renouvelèrent au comte d'Artois, grand-prieur de France, à cause de sa commanderie du Temple, la reconnaissance censitaire imposée autrefois au sire de Rostaing.
Église et monastère furent mis aux enchères, les 15 brumaire et 9 nivôse an VI. Le réfectoire des pères se transforma bientôt en une salle de spectacle, sous la direction d'un sieur Cabanis. Pendant que Martinville et Barba, qui devinrent l'un journaliste et l'autre libraire, jouaient tout d'abord la comédie au théâtre de la Cité, Lagrenée fils débutait sur la scène de la rue du Chaume, tant comme auteur que comme acteur.
L'autre angle de la rue de Braque appartenait, sous Louis-le-Grand, au président Bailleul. Mais Duret, médecin de Charles IX et de Henri III, avait
fait bâtir la maison. Guy-Patin a dit de ce praticien, mort de l'opération de la pierre :
Car si la taille l'a fait vivre, .La taille aussi l'a fait mourir.
Au n" 5 grande porte, orne'e de mascarons, et vieilles ferrures, servant de rampe à l'escalier, ainsi que de grilles aux croisées. C'est, ma foi, l'ancienne résidence d'André Lefebvre, seigneur d'Ormesson, conseiller au grand-conseil, commissaire de la Cliambre ardente ! Ce memiDre d'une famille de grande robe avait été formé aux belleslettres par l'abbé Fleury, qui avait composé pour son instruction une Histoire du Droit français ; il eut nombre d'enfants, notamment une tille qu'épousa le chancelier d'Aguesseau et une autre à laquelle s'unit François Feydeau, seigneur du Plessis, maîtredes-requêtes. Celle-ci laissa l'hôtel dont il s'agit au président Feydeau, son tils. La marquise du Quesnoy, née Feydeau, passa ensuite un certain nombre d'années au même endroit ; puis Nicolas Vernier, membre du grand-conseil.
Ne serait-ce pas au 2 que M. France de Croisset avait, un peu plus tard, son cabinet d'histoire naturelle ? Comme le plan de Paris en 1739 ne fait commencer la rue du Chaume qu'au coin de celle de Paradis-au-Marais (i), en ajoutant à celle de l'Homme-Armé le bras de rue qu'il retranche de la nôtre et où se trouve ce n° 2, aussi bien que le n" 5, il y a marge pour quelque incertitude. N'en sont pas exempts, les cochers, à l'époque même où nous tenons la plume ; lorsqu'ils chargent pour la rue du Chaume, ils oublient une fois sur
(1) Voir la notice de cette rue, actuellement des Francs-Bourgeois.
deux qu'elle prend sa source rue des Blancs- Manteaux, et la faute n'en serait audit plan que si les cochers s'occupaient d'archéologie.
Nous nous leconnaîtrions toujours mieux au n° 4, si une construction moderne n'y remplaçait pas un séjour contemporain de l'iiôtel Duret. Y résidait noble homme Fj-ançois Civille, qui prit dans plusieurs actes la singulière qualité de gentilhomme trois fois mort, trois fois enterré, et le fait est qu'à plusieurs reprises il avait coupé court à ses • propres funérailles, en s'éveillant d'une léthargie qu'on avait prise pour la mort. De sursaut en sursaut, il était parvenu à dépasser l'âge de maturité, bien qu'il lut encore fort épris dune de ces tilies-d'honneur de Catherine de Médicis dont Brantôme s'ébaudii à célébrer les charmes, sans se porter garant de leur constance. Sur quoi la nouvelle reprit cours que ce seigneur avait fermé les yeux ; sa maîtresse ne s'en émut guère, car elle comptait sur une résurrection de plus, comme bien d'autres gens à la cour. Mais cette fois le trépas tint bon ; la demoiselle d'honneur pleura, une fois perdu pour elle, ce même François Civille qu'elle avait moins aimé de son vivant, et elle semblait inconsolable de ne pouvoir plus le tromper. La maison de ce gentilhomme, un quart de siècle après sa mort, servait encore de parloir amoureux, mais cette fois à Cabrielle d'Estrée, qui y recevait Henri IV. La maison est restée debout jusqu'en 1846.
Que si la rue du Chaume doit son nom à un toit modestement couvert de tiges de blé, elle a, depuis, abrité des princes, et nous y voyons de profil un palais dont la 'face regarde la rue de Paradis. Les Archives de l'Empire occupent l'ancien hôtel de Guise, acheté par M'"'' de Soubise avec l'aide de Louis XIV. Quelque grande dame que parût celle-ci, et bien que le roi l'eijt aimée, elle eut de la peine à fournir sa quote-part
maternelle de preuves de noblesse pour faire recevoir son fils chanoine de Strasbourg: il ne fallait remonter qu'à sa grandmère pour retrouver la fille d'un marmiton. La porte principale, au temps des Guise, donnait rue du Chaume; mais dès que François de Rohan, prince de Soubise, fit rétablir l'hôtel, sur les dessins de Lemaire, l'entrée en fut transférée, rue de Paradis. Le première est devenue celle de l'École des Chartes, et les templiers avaient élevé des bâtiments sur cette aile du palais actuel, avant les princes de la maison de Lorraine ; la seconde est celle des Archives. Le jardin n'était déjà plus dans son grand sous le règne de Louis XVI ; on savait pourtant gré au grand-aumônier de France, le prince-cardinal de Rohan, d'en avoir fait une promenade publique. Du reste, un passage Soubise traversait antérieurement la propriété et mettait en communication directe, pendant le jour, la rue de Braque avec celle Vieille-du-Temple. Des concerts d'amateurs se donnèrent à l'hôtel Soubise, pendant douze ans, et la sonate y prit de l'autorité, mais cessa en 1780 d'y renouveler ses morceaux de caractère et de mouvem.ent différents, qui ne passionnent encore qu'un auditoire d'élite.
Rue de la Cliaussée-crAntin.
Le gros Boitffé au Café Foy. — j/'nes d'Épinay, Necker, de Staël, Récamier et Le Hon. — Le Général Moreau. — La Guimard. — Hôtels de Pndoue et Mallet. — Le Sculpteur Clodion. — Mirabeau — Le Général Foy. — Le Comte Roy. — Le Cardinal Fesch.
Que toutes nos ftmtes nous soient remises aussi bien que nous pardonnons à M. Amédée Achard, dont le mérite est surtout cliose de forme, d'avoir pris, dans Paris chez soi, l'ancien hôtel Montmorency, bâti sur les dessins de Ledoux, pour celui de M"'' Guimard, construit par le même architecte! Mais, depuis lors, la maison noble s'est renouvelée de fond en comble, n° 1, rue de la Chaussée-d'Antin.
L'autre coin du boulevard n'est pas moins veuf d'une caserne de gardes-françaises, que remplace une compagnie de garçons et de cuisiniers, commandée par Bignon, restaurateur en vogue. Honneur aux colonels de l'ancien régime qui se ruinaient
[D Notice écrite ea J859. Quel tremblement de terre a depuis renversé le tiers des maisons de la rue de la Chaussée-d'Antin ! Le signal a été donné par le prolongement de la rue Lafayette. Mais le déplacement de l'Opéra a laissé par-là un sillage particulièrement sensible. Un peu plus, et la rue entière devenait un seul carrefour. Elle a bien moins gagné à la suppression de la rue Basse-du-Rempait que perdu au percement du boulevard Hausmaun et des rues Meyerbeer et Halévy.
pour le service du roi ! Mais, à la tête du café Foy, il n'a fallu que peu d'années h Bignon pour faire sa fortune. Il est vrai qu'un ou deux de ses prédécesseurs, à ce qu'on dit, furent moins heureux. N'appelait-on pas M. Nigaud, ou d'un nom approximatif celui qui eut pour principal client le gros Bouffé, directeur. du Vaudeville à quatre ou cinq reprises ? Ce viveur de première classe buvait beaucoup de Champagne et ne réglait ses additions que par le mot sacramentel de : — Garçon, c'est pour moi!... Nigaud voyait grossir le compte de Bouffé, sans trouver le moment de lui en toucher deux mots. Comment un pareil ventre aurait-il fait pour avoir à jeun des oreilles? Après boire, c'était encore pis, car il suffisait de savoir tout ce qu'il avait absorbe pour se faire un cas de conscience d'en troubler la digestion. Le créancier, toujours intimidé par la sérénité du débiteur, qui avait soin de ne lui donner audience qu'.i table, ne tenta même qu'une fois d'aborder la question, en se plaignant de la dureté des temps; mais cette précaution oratoire donna le loisir à Bouffé de parer le coup, encore mieux que Don Juan quand il éconduisait M. Dimanche. L'état de gêne étant général, il n'y avait rien d'étonnant h ce que les affaires de Nigaud s'en ressentissent ; mais un aveu, si plein de franchise, faisait du confident un véritable ami, qui lui révélait tout de suite que le succès de sa maison était une question littéraire, c'est-à-dire de publicité intelligente, et que si l'opinion de la presse lui devenait enlin favorable, gloire et richesse de s'ensuivre aussitôt. Cet expédient de viveur au pied du mur reposait, dans le fond, sur une idée bien juste. Si jamais on écrit l'histoire des cabarets, des cafés et des restaurants, nous y verrons pas mal de gens d'esprit commencer, à leurs propres frais, la fortune de maint et maint imbéciles. Mais Bouffé
déclarait enfin : -^ L'heure est venue pour les poètes et les journalistes de ne plus se ruiner en détail, lorsqu'ils érigent en millionnaire un gâte-sauce ou un garçon de café ! Nous autres, directeurs de théâtre, nous comptons bien avec la presse et nous sommes trop heureux qu'elle goûte, la première, à nos plats ! Ne faut-il pas toujours marcher avec le' siècle ? A votre place, cher monsieur Nigaud, je frapperais un grand coup, en conviant des hommes influents à un souper, digne de les captiver : tous les petits plats dans les grands !
— Très-volontiers, monsieur Bouffé, répondit le restaurateur ; mais où demeurent donc les gens d'esprit dont vous parlez ?
— Presque tous en garni et sans domicile fixe, reprit cet osé débiteur ; mais je les connais, comme ma poche. Chargez- vous de faire bien les choses et comptez sur moi pour les gens !
— Ah ! quel service vous m'allez rendre, s'écria aussitôt Nigaud, en renfonçant la note dans sa poche !
Une nuit donc, après l'heure du spectacle, quel beau couvert de noce au café Foy ! Toutes les raretés de la saison y avaient donné rendez-vous aux merveilles de la cave, et le directeur déclassé en faisait les honneurs â plusieurs acteurs du Vaudeville, à des régisseurs d'autres théâtres et à des amis personnels, fraîchement libérés de Clichy, dont l'extérieur peu cultivé concordait, en effet, avec celui de bien des poètes. Nigaud, qui prenait tout son monde pour l'élite même de la presse, allait et venait, ne comptant que sur lui-même pour diriger les manœuvres du service et jugeant par ses propres yeux de l'effet croissant du menu. Jamais convives n'avaient ouvert plus grands yeux ni plus grandes bouches ; deux ou
trois invités, entre autres, avaient tout l'air de manger pour huit jours, dont la moitié à titre d'arrérages, et le cliampagne, comme il coulait à tiots ! Aussi bien l'ampliytrion apparent daigna se retourner, au dessert, du côté de celui qui l'était réellement, pour lui dire : — Ces messieurs sont contents de vous, mon cher !
M. Nigaud espérait éprouver, à son tour, le surlendemain, une vive satisfaction. Levé dès cinq heures du matin, il sentait vraiment son cœur battre chaque fois qu'un porteur de journal glissait une feuille sous la porte ; il se baissait, avec avidité, pour la débarrasser de sa bande. Comment n'y soufflait-on pas mot du somptueux médianoche? Même manège les jours suivants; même déception pour unique résultat. Lorsque le maîtrequeux s'en plaignit à Bouffé : — Croyez-vous, demanda celui-ci, qu'on puisse bien juger d'une grande pièce sur une seule représentation?
— Ho ! alors, je vais faire faillite, avoua notre homme, et voici votre note, que je vous supplie d'acquitter entre nous.
— Pauvre ami, j'en suis désolé, répliqua l'autre ; mais si vous faisiez tort de ma dette à vos créanciers, vous les tromperiez gratuitement. Ayez la probité d'en renforcer votre bilan ; j'aime encore mieux qu'elle fonde entre les mains de personnes que je ne connais pas, qu'entre les vôtres, qu-i me sont chères. Tous les syndics savent ce qu'ils ont à faire de mes factures en souffrance.
Heureusement les quittances de loyers sont, en général, mieux payées dans la rue de la Chausséed'Antin ; le fondé de pouvoir de M""' la comtesse de Sommariva signe celles du n" o. Ce petit hôtel était au sieur Canuel dès 1784, et il avait appartenu à une femme illustre, fille de Tardieu des Clavelles, gentilhomme de Flandre mort au service du roi, veuve de Denis-Joseph de la Live d'Épinay, intro-
ducteur des ambassadeurs. Non-seulement M""* d'Épinay y avait vécu avec Grimm ; mais encore Grimm y avait donné h Mozart, par ricochet, une hospitalité de cinq mois. D'anciens biens de campagne de celte protectrice de Jean-Jacques avaient été acquis eux-mêmes, à côté de Montmorency, par le comte de Sommariva.
En face de Canuel, le 9 messidor an vi, le citoyen Crémieux achetait une maison dont la dame Wattebled, née Larbalestrier, se trouvait adjudicataire par arrêt du 12 janvier 1788 ; il la divisa en deux propriétés, dont l'une donne rue du Helder : l'autre porte le n° 6 en notre rue.
Le 7, ce magnifique hôtel dans lequel se distribuent les bureaux de la compagnie du chemin de fer de Lyon, a pour auteur l'architecte Cherpitel, agissant pour le compte de M. Necker, à qui M""" d'Épinay a justement écrit des lettres que l'impression a conservées. Necker n'est encore que ministre de la république de Genève près du roi, et il demeure place Vendôme, lorsqu'il acquiert de Letellier et de Pion séparément deux terrains sur la chaussée d'Antin, rue qui commence sur le Cours à la hauteur de l'hôtel du duc d'Antin. Toutefois Letellier, entrepreneur des bâtiments-duroi, n'a lui-même acquis des religieux mathurins que la jouissance, à titre d'emphytéose, d'une portion dudit emplacement, et les 99 années de son bail couraient depuis sept lorsqu'il a transporté ses droits tels quels à Tambassadeur de Genève, le 16 août 1775. Quant à Pion, ses vendeurs ont été les héritiers du sculpteur Jacques Verberecht, et ce sculpteur a commencé par acheter, en société avec Sandrié et Taboureux, un plus vaste terrain, avec maison, cour et jardin, de Pierre Ligné, acquéreur de Silvois en 1714.
Necker, le plus marquant des ministres de
Louis XVI, a VU le jour en 1732 ; il est venu faire d'abord son noviciat conniiercial à Paris, chez le banquier Vernet ; puis, en qualité d'associé, il est entré chez Thélusson et il a consacré, en somme, à faire sa fortune vingt années. Sa femme, Suzanne Curchod de Nasse, accueille dans son hôtel du quartier neuf de la Chaussée-d'Ântin ces beauxesprits : Thomas, Buffon, Grimm, l'abbé Raynal, ^Saint-Lambert, Marmontel. De plus, une petite place est réservée dans le salon, sur un tabouret de bois, à M"'" Necker, dont sa mère a commencé l'éducation avec assez de roideur pour que l'impulsion en contraste avec le ton général des réceptions ; mais on sait que M'"'' de Staël, née Necker, si elle a toujours été jeune, n'a jamais été un enfant. Extrêmement charitable, la femme du ministre fonde un hospice, qui porte encore pour nous le nom de son mari. Dès la première année de son installation dans le bel hôtel de sa création, M. Necker s'est vu appeler à la direction du Trésor, sur la demande de M. de Maurepas, et en lui l'homme d'État est tout-à-fait sorti de la chrysalide du banquier. Peu de mois après avoir donné une première fois sa démission de ministre, il ajoute à sa propriété un petit hôtel, relié par un cul-de-sac h la lue Basse-du -Rempart et dans lequel a succédé à Pion Catherine de Vernimen, veuve de Louis Lhermitte.
On sait que bien des royalistes reprochent à presque tous les actes de la vie politique de Necker, encore ministre en 1789, d'avoir provoqué l'explosion de la Révolution française, qui ne l'en a pas moins fait tîgurer au nombre de ses réprouvés. Outre qu'il laissait deux millions, bien à lui, dans les coffres du Trésor royal, il a vu ses propriétés séquestrées au nom de la Nation, et son nom a grossi la liste des émigrés. M"''= de Staël, admiratrice passionnée de Rousseau, n'était
pas sans prétendre elle-même, comme écrivain, comme génie, au panthéon démocratique; confidente de Barras, elle faisait partie du cercle constitutionnel qui siégeait à l'hôtel de Salm, opposé au club de Clichy, et c'est elle, à coup sûr, qui a présenté au Luxembourg M. de Talleyrand, débarqué à son retour des États-Unis sans autre ressource que cette caution féminine, qui est devenue un lien d'intimité. La Notre-Dame du 18 Fructidor a ensuite usé de son crédit pour faire cesser la proscription de l'exilé de Coppet, son père, ainsi que peut nous le rappeler la pièce inédite que voici :
Ministère de la Police générale de la République.
Libertés Egalité.
Paris, le 13 thermidor, l'an Vide la République Françoise,
Une et Indivisible.
« Le Directoire Exécutif,
Vu les diverses réclamations tendantes à ce que le nom de Jacques Necker soit rayé de la Liste des émigrés, et les pièces à l'appui de cette réclamation;
Ouï le rapport du ministre de la Police générale,
Arrête :
« Article l«r. Le nom de Jacques Necker, ex-directeur des finances, sera déiînitivement rayé de la Liste des émigrés du Département de la Seine, ainsy que de toutes autres Listes d'émigration où il auroit pu être inscrit.
» Article. 2. Le séquestre apposé sur ses biens, meubles et immeubles, sera levé, avec restitution des fruils et la jouissance de ces biens.
« Article 3. Dans le cas où tout ou partie de ses biens auroit été vendu, en exécution des Loix, le montant lui en sera remis, à ia charge par lui de payer tant les frais du séquestre que ceux de la vente, si elle a eu lieu.
» Article 4. Le présent arrêté ne sera pas imprimé,
les ministres de Ja Police générale et des Finances sont chargés de son exécution, chacun en ce qui les concerne.
« Pour expédition conforme :
Pour le Président du Directoire Exécutif,
Mbrlin.
Par le Directoire Exécutif: pour le secrétaire-général,