RUE DU SENTIER
Pour réparer Miseriam, Que Pompadour fit à Ja France, Lenormant, ploin de conscience, Vient d'épouser Rem puhlicam.
Mais ne voihVt-il pas que l'ex-danseuse rend son mari des plus heureux ! Il va donc publiant que si, en premières noces, il a eu le malheur de tomber sur une femme honnête qui est devenue une catin, le contraire cette fois a lieu. Comme il donne de très-beaux concerts rue du Sentier, M'"*" de Coislin s'y risque, entraînant d'autres grandes dames, et la maîtresse du logis en fait les honneurs avec une si chai-mante modestie qu'elle se trouve acceptée par un monde qui s'était d'abord bien promis de ne la pas prendre au sérieux. De ce mariage naît une fille, qui, devenue M'"^ de Linières, habite le côté des numéros impairs et vend l'autre propriété, en 1801, îi M. Bonnet, avocat, dont la veuve y reçoit encore ses visites.
Cette dernière maison tient, sous Louis XVI, à M. Chauveau d'une part et de l'autre à M""" Janvier, que suit M. de la Renaudière. Après se carre le bel hôtel du président Masson de Meslay, échevin, et qui peut provenir de Jean Douart; il passera au chancelier Dambray, à Holtinguer, banquier, puis aux Legentil, du commerce des nouveautés, avec le chiffre 32 sur la porte, plus des plaques de marchands en gros, comme il n'en manque nulle part rue du Sentier.
Rue des Colonnes, (i)
M. Rousseau n'est ni marié ni prêtre ; peu lui importe, lorsqu'il va prendre en ville des notes sur les maisons anciennes, qu'un gros numéro ça et lii accuse une spécialité qui ne l'attire ni ne le fait reculer. Paris n'est pas t'ait tout d'une pièce ; les traditions qu'on y recueille ne prêtent pas toujours à rire, nous ne leur demandons que d'être intéressantes, sans les chicaner sur le reste, et la méthode synthétique, dont le caractère convient éminemment à des recherches historiques, aide ci recomposer un tout, quelque distincts qu'en soient les éléments. Nous ne sommes exclusivement ni collecteur d'anas, ni archéologue, ni généalogiste, ni biographe, et si nous pouvions réunir en nous-même un bénédictin, un rat de l'Université, un critique et un peintre de mœurs, quelle ambition complètement assouvie ! En attendant, le gibier que nous chassons nous entraîne par monts et par vaux : c'est principalement un oiseau rare, l'inédit. Chasse qui menaçait de se perdre, comme la fauconnerie s'est perdue. L'historiographe, depuis trop longtemps, n'a plus rier. d'un oiseau de proie, qui fend la nue avant de raser la terre ; il élève plutôt des lapins domestiques, afin d'en régaler de petits gourmands, dont c'est tout le gibier. Notie piqueur bat les rues de porte en porte, pendant que nous explorons des fourrés
(1) Notice écrite en 1859. L'ouverture de Ja rue du Dix-Décembre n'a que postérieurement tranché la tête à la rue des Colonnes,
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plus épais, savoir : les archives de la Ville, de la Police et de l'Empire, puis les Bibliothèques, pour mettre d'accord nos propres découvertes avec celles de nos devanciers, qu'il nous faut parfois rectifier.
Des trois ou quatre maisons de commerce faisant la place aux alentours, et qui valurent à la rue des Colonnes certain renom de foire aux amours, une seule a été retrouvée par le prud'homme, notre envoyé. La matrone en pensa mourir sous une voiture, durant l'Exposition universelle, dont le succès fit valoir jusqu'à ses produits : depuis l'accident elle est estropiée. Ce nom, trop connu, de Buquet qu'elle affiche dans son escalier, n'est pas le ^ sien; il n'a même pas appartenu h sa devancière, courtière sous le manteau, qui l'avait emprunté d'un négociant américain, le protecteur en passant de sa jeunesse. La famille exotique de ce négociant ne se doute peut-être pas de la notoriété parisienne dont elle aurait si peu lieu de s'enorgueillir. La soi-disant M'"'= Buquet était d'abord marchande de vin et locataire de l'actrice Emilie Comtat, à côté du théâtre Feydeau; elle avait alors pour concui'rent, au coin des rues Feydeau et des Colonnes, un bonhomme dit père la " Perruque, ci-devant portier de Robespierre dans une maison de la rue Saint-Honoré. M. Hennette, directeur du cadastre du département de la Seine, a fait bail à l'ancienne marchande de vin, rue des Colonnes, n" 3, d'une propriété qu'avait vendue en l'an vni au sieur Chanteloup l'architecte Bénard.
Ce dernier avait édifié, en société avec Fichet, trois maisons touchant l'une à l'autre, sur l'emplacement de l'hôtel de Verneuil, acquis de la famille de Baudecourt par Bénard et Fichet, avec obligation de suivre un plan mis au cahier des
charges. Les galeries bordant la rue sont, en effet, les mêmes sur les deux rives ; mais, outre les sculptures identiques, on peut remarquer, n" 5, des gerbes représentées en piei're, et qui d'abord étaient dorées; le boulanger dont la boutique est Ik fit les frais, il y a trente années, de ce décor emblématique. II est dommage que toutes les industries n'aient pas pris le parti, dans la rue, d'exposer de pareils attributs, pour se distinguer l'une de l'aulre. Longtemps il y eut n'' 8 une dame qui offrait, par la voie des journaux, d'excellents partis aux célibataires ; elle avait pour état de négocier des mariage?. Par malheur on se trompait souvent, faute d'enseigne, et qui peut même certifier que les jeunes gens à marier n'entraient pas au n" 3?
Il est constant, au reste, que la rue n'était premièrement qu'un passage ; les héritiers de Chaspon de Verneuil eurent, par suite de licitation, le citoyen Baudecourt et plusieurs antres pour successeurs, comme propriétaires fonciers, en 1792. Ces détenteurs pétitionnèrent pour être autorisés à supprimer les grilles et à faire une rue du passage; le théâtre Feydeau ne pouvait qu'y gagner un débouché pour les voitures, et d'ailleurs les propriétaires offraient de se charger, pour la rue, comme ils faisaient pour le passage, de tous les Irais d'éclairage, de pavage et de nettoyage, en un mot d'entretien. Une déclaration du lO avril 1783 s'opposait à ce qu'une rue nouvelle lut ouverte avec une largeur de mo'.i-s de 30 pieds ; mais M. de Baudecourt et consorts eurent raison de cette difficulté, en prouvant que la rue des Colonnes mesurait 42 pieds, pourvu qu'on comptât ses galeries, et l'an vi vit exaucer leurs vœux.
Rue du Colisée. (i)
Le Cotisée et son Puhtic. — M. de La Ferté. — Le Duc cCUzès.
Autrefois le chemin des Gourdes serpentait entre des marais; ce sentier, élargi et redressé en 1769, devient ainsi la lue du Colisée. Une rotonde est eu construction, entre la rive droite de la rue et le rond-point, dit la première étoile des Champs-Elysées. L'amphithéâtre en rappelle, il est vrai, le grand édifice romain qui a inspiré le crayon de Lecamus ; toutefois il est disposé principalement pour ces luttes parisiennes dont les gladiateurs ne rivalisent que d'envie de plaire, et 16 arpens permettent d'entourer le nouveau cirque d'un jardin assez vaste, assez varié, assez wn^ siècle pour en faire une encyclopédie de séductions. Un projet primitif, caressé par Greuze, affectait surtout ce Colisée aux expositions de peinture de l'académie de Saint-Luc, lesquelles n'y auront lieu, un peu plus tard, qu'accessoirement et comme par occasion. La destination avérée n'est plus la même. N'y a-t-il rien de dû au duc de Choiseul dans cette concession faite aux susceptibilités jalouses de l'Académie royale de peinture et de sculpture? Lecamus est bien l'architecte ordinaire de cet homme d'État, qui a même eu à son service l'un des autres auteurs du projet qui s'exécute, le nommé Corbie, ancien domestique de la famille de sa femme.
(l) Notice écrite en 1859.
RUE DU COLISEE 143
née Duchâtel. Monnet, ancien directeur de l'Opéra- Comique, est également de 1 affaire. Le sieur Le Rouge y reste-t-il beaucoup plus étranger? La description topographique du Colisée, par cet ingénieur-géographe du roi, empêchera bientôt d'oublier qu'il a coopéré à l'œuvre.
Aussi bien la comtesse de Langeac préside, en 1770, avec le duc de la Yrillière, son protecteur, et le chevalier d'Arcq, son protégé, aux premières fêtes que donne ce vauxliall des Champs-Elysées. Il y a Colisée en été, tous les jours fériés, de 4 heures à 10 heures du soir ; des lampions le constatent, échelonnés dans l'avenue de Neuilly, à partir de la place Louis XV, et dans l'avenue de Marigny. Trente musiciens, d'uniforme vert et or, composent l'orchestre à l'ordinaire ; mais chaque jeudi a lieu une plus grande fêle, avec surcroît de personnel concertant, et ces jours-là le prix d'entrée se double, ce qui le fait monter h 3 livres. Une pièce d'eau pour les joutes et un espace découvert pour les feux d'artifice, que tirent Séguin, Morel, Torré, virtuoses de la pyrotechnie, sont environnés de pelouses, que séparent de larges avenues et que relient des circuits ombragés, .\ussi bien le bouquet de chaque fête est une collection nouvelle de fleurs en pied, semées ailleurs et qui disparaîtront à peine fanées. Le gazon reverdit, en ce jardin, si vile et si bien qu'on ne se gêne guère pour le fouler aux pieds, et des charmilles, quoique rasées de moins près encore, ménagent aux couples qui s'y glissent l'étrenne de leur propre barbe. L'accessoire vient partout en aide au principal, dans le carrousel aux aventures d'amour que dcaine périodiquement le Colisée, bourgeois dans ses après-dinées, mais comme les rendez-vous bourgeois de l'Opéra-Comique, et plus leste, plus galant à l'heure du souper. L'œillade, hameçon de la ren-
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contre, fait des pêches miraculeuses autour du grand bassin d'enu douce où, par des exercices nautiques, préludent les divertissements. Enfin, grâce aux jardins publics, ces encyclopédies vivantes, la société française fait bon marché d'une étiquette qui se relâche, et, gagnant des mœurs plus faciles à ce que les rangs se rapprochent, elle fête, comme un plaisir de plus, une égalité qui s'y prête. La même buvette y désaltère la noblesse et le tiers-état, qui se succèdent là sans amertume; on commence même à prendre pour une saveur l'aigreur fermentée de la bière, qui fait concurrence aux sorbets. Chez le traiteur du Golisée, dont le programme se livre à la publicité, « vous êtes traité à tant* par tête, depuis la moitié d'un écu jusqu'à un louis, et toujours servi proprement. »
Des princesses et des ambassadrices se donnent rendez-vous, il est vrai, sur les gradins de l'enceinte circulaire, sans préjudice pour les familles bourgeoises, bien que la Comédie-Française et la Comédie-Italienne ne soient nullement consignées au contrôle. Les divinités du théâtre, qui voudraient faire du monde entier leurs coulisses, commencent toujours par les lieux où l'on soupe. Bien qu'elles soient en minorité, leur entrée produit quelque effet, au Colisée même, sur le public, et celle de M"" Guimard, qui n'apparaît que rarement et sur le tard, fait ouvrir grands leséventails, par pudeur ou par jalousie, et avancer plus d'un carrosse. Signalons deux autres danseuses, inférieures en réputation, mais qui ne manquent pas un jeudi. Voyez-vous cette figure à peindre, mais qui se détache déjà peinte d'un groupe animé, près de l'orchestre ? Quels yeux vifs, sans cesse attachés sur ceux d'un maîtrede-ballet, qui se tient auprès de la belle! Telle est M"'- Lafond, de la Comédie-Italienne, qui aime éperdûment Vestriss et pour laquelle celui-ci a quitté M"" Alard, des Français. Jusque-là vous
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ne comprenez guère, n'est-il pas vrai ? le luxe dont toute sa personne a princièrement pri s l'habitude; vous seriez plus surpris encore si vous voyiez l'appartement que cette danseuse, liUe d'un pauvre petit tailleur, occupe rue Comtesse-d'Artois (i), dans une maison à sculptures, vis-à-vis la rue Mauconseil. Mais remarquez, un peu plus loin, l'intendant de ses menus-plaisirs, qui remplit près du roi le même otlice ; c'est Papillon de la Ferté. Derrière M"'' Lafond, voici l'une de ses amies, attachée aux ballets de la Comédie-Française, M"'' Vallée, dite Dupin ; ses galants, les compte qui pourra. J'en remarque pourtant un qui passe, le seul dont la curiosité ait lini par devenir des assiduités : le moyen que vous deviniez qui ! Si je dis toutefois que jamais le pareil de ce monstre n'a franchi le seuil du Colisée, les habitués reconnaîtront tout de suite le duc d'Uzès, vieux et petit, bossu en tous sens, défiguré au point qu'une joue lui manque et que sa bouche agrandie en dévie. Presque tous les soirs que Dieu fait, la Dupin soupe, rue de l'Arbre-Sec, en face de cet allreux visage, qui fait encore plus de grimaces eu quittant son état de repos, et que reçoit-elle ? Ah ! ce n'est pas trop payé : 30 louis par mois, sans les cadeaux.
Ainsi va le Colisée sous la direction du sieur Duchesne; mais le privilège en est révoqué dès 1779, en raison du mauvais état des bâtiments. Puis il reparaît sous ce nom une guinguette soldatesque, donnant aussi sur le rond- point.
On veut qu'à l'ancien Colisée ait survécu, n" 44, une manière de pavillon, décoré de. sculptures du temps ; un pensionnat de demoiselles a occupé ce petit bâtiment, augmenté par le sieur Gatelouse,
(l) Autrement dite Montorgueil.
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affermé aujourd'hui par bail à la maison de l'empereur, dont les écuries, rue Monlaigne, remplissent une portion de l'espace où était le jardin public. Ce côté de la rue, au surplus, a pour fondement une tourbière ; on y a bâti sur pilotis ; des débris de végétaux, accumulés depuis vingt siècles, forment un lit combustible par-dessous.
Au commencement du règne de Louis-Philippe, la rue comptait plus de chantiers, plus d'ateliers sous des hangars, plus de jardins qu'en ce tempsci. Quelles maisons y voyait-on ? Le 13, populeuse cité ouvrière, précédée d'une avenue et ouvrant aussi rue de PoiUhieu, rue d'Angoulême-Saint-Honoré (i); le 14, le 20, le 26, le 30, et cette dernière maison, assez petite et racornie, est l'une de celles qui succédèrent rlirectemenl au Colisée ; le 32, le 34, le 34, le 36, en face desquels a demeuré Gautier, peintre des équipages du roi, dans une maison qui a fait place h d'autres ; le 35, aussi vieux que la rue, quant à son bâtiment du fond ; le 38 et le 40, construits pour Bonnet, carrossier, avec l'argent que venaient de lui rapporter ses fournitures au maréchal Davoust ; le 46, déjà incorporé aux écuries de la duchesse de Berri, maintenant écuiies impériales ; le 53, maison rajeunie d'un demi-siècle par l'enseigne d'hôtel de l'Aima, qui ne rappelle que la campagne de Crimée.
(1; Autrement dite de Moriiy.
L<es Cours du Couiiucrcc et<le Roueu. (i)
La cour du Commerce sort d'un fossé creusé pour la défense du [javillon delà porte de Buci; une portion de cet ancien fossé fut concédée par le bureau de la Ville, dès l'an 1582, à Jean Bergeron, capitaine de ses cent archers, auquel succéda le sieur Bernard, et une autre poition, en 1651, aux frères Leblanc. Antérieurement à l'ouverture de cette cour du Commerce, il n'y avait que des échoppes et deux jeux de boules à sa place.
Parmi les boutiques de luthiers, de libraires et de papetiers qui de nos jours la bordent, se remarque, au n" 8, un cabinet de lecture assez suivi, formé du temps de la Convention par la veuve du conventionnel Brissot, qui avait pris un nom d'emprunt pour utiliseï- de cette façon le fonds de la bibliothèque de son mari, déjù monté sur l'échafaud. Dans la même maison était l'imprimerie de VAmi du Peuple, que Marat avait placée là, en vertu d'une réquisition de la Commune : il fallait franchir deux grilles pour arriver aux ateliers de cette imprimerie. Les travaux n'en étaient-ils pas dirigés par Brune ? L'imprimerie de ce futur maréchal de France appartenait du moins au même quartier et ne s'éloignait pas plus des Cordeliers : la Bouche de fer s'y composait, feuille à laquelle collaborait Marat.
Ducellier, membre de la Constituante, avait bâti en 1773 les n"' 17 et 19, qui ne forment qu'un seul immeuble, et il en avait acquis le territoire du
(1) Notice écrite en 1859.