I.ECARLIER. a
Le 25 vendémiaire an vn, Necker, par l'entremise d'Uguiet, fondé de pouvoir, cède ses deux propriétés au prix de 37,381^ piastres, 4 réaux, somme qu'on a stipulée payable en argent espagnol pour éviter le payement en assignais. Mais la rue sur laquelle donne le plus important desdits immeubles s'appelle du Mont-Blanc, depuis la réunion de ce département à la France. Les preneurs de ces deux hôtels sont Jacques-Roze Récamier, banquier, et sa femme, née Jeanne- Francoise-Julie-Adélaïde Bernard, qu'ont rendue célèbre sa beauté, son esprit et son influence. Elle commence par donner aux incroyables, rue du Mont-Blanc, des bals dont le luxe est inouï : les éventails et 1-es bouquets des danseuses y sont renouvelés autant de fois que la chaleur de la danse en a altéré la fraîcheur et, de plus, une provision de chaussures, prévoyance inconnue des fées, empêche qu'aucune invitée passe d'une gavotte à une sauteuse avec un soulier qui s'affaisse, ou qu'elle quitte le bal en Cendrillon. Mais à ces fêtes du Directoire, dont le Consulat rehausse encore l'éclat, succède un silence délicat, vers le commencement de l'Empire. D'un côté, M'"e Récamier a donné passagèrement refuge, dans
sa maison de campagne de Saint-Brice, à M"*" de Staël, dont le père a voulu rester à Coppet, et les Neckcr sont des plus mal en cour ; d'autre part, M. Récamier a fait des pi-rtes d'argent considérables, disgrâce contribuant à éloigner sa femme d'un monde qui en souffre beaucoup plus qu'elle-même. Donc le 4*' septembre 1808, M. et M""" Récamier, qui se contentent alors de demeurer rue et division du Mail, n" 49, cèdent leurs deux maisons de la Cliaussée-d'Antin au riche épicier Mossclmann, établi dans la rue Saint-Denis en face de celle du Ponceau.
C'en est fait dès-lors, pensez-vous, des salons où M'"'' de Staël, dont le talent n'a jamais eu de sexe, jouait tout enfant avec des philosophes, ses camarades ; c'en est fait également des grâces, si M'"'^ Récamier s'éloigne. Longue avenue, tu ne mènes plus qu'au deuil ; cour et jardin, que ne vous entendez-vous, pour étouffer l'édifice deux fois veuf, que vous n'embrassez plus sans regrets ! Mais cet hôtel prédestiné sourit à une maîtresse nouvelle et qui grandit sous ses lambris, pendant que les deux précédentes partagent l'exil qui les fait enfin presque soeurs. Blonde étoile du matin, salut ! Qu'importe le prestige des souveiiirs, puisqu'une autre séduction commence ! Chaque génération veut la sienne. En un mot, M"'' Françoise-Zoé-Mathilde Mosselmann, née dans l'ancien hôtel Necker, porte â ravir un autre nom, qui lui vient d'un ambassadeur du roi des Belges ; c'est maintenant, pour ne rien vous taire, M™« la comtesse Le Hon. Cette sœur cadette ne doit rien aux aînées ; néanmoins, à Paris, le report des adorateurs sur le retour met ordinairement les jolies femmes de plusieurs générations en compte les unes avec les autres, opération qui fait passer au crédit de la dernière-venue les économies de ses devancières. C'est à peine si les hypothèques de
bonnes fortunes, prises comme à perpétuité par certains merveilleux de l'époque directoriale sont atteintes par la prescription sous le règne de Louis- Philippe : le mérite n'a pas d'âge en France, où la galanterie en est un. La jeune ambassadrice n'a pas même trouvé d'inscriptions, au nom de la fille du ministre ou de la femme du banquier, sur l'hôtel qu'elle tenait d'elles : son père en avait fait place nette en s'acquittant de ce qui restait dû tant à dame Louise-Germaine Necker, veuve du baron de Staël-Hostein, qu'à M'"'' Récamier, devenue l'Égérie de l'Académie-Française et consultée sur chaque élection dans un salon de l'Abbaye-aux- Bois.
Du même côté, mais plus haut que la caserne, qui a principalement servi de conservatoire h la musique des gardes-françaises, gît un cimetière Saint-Rocli, enterré à son tour, puis longtemps arrosé par des pompes à l'usage des porteurs-d'eau. Les constructions numérotées 8 et 10, dont l'une se relie encore à un jardin du côté de la rue parallèle, comportaient moins de plâtre et de pierres avant la grande révolution; Daniel parlait en maître dans la première et l'un des frères Périer dans l'autre. Les Périer dirigeaient la compagnie des eaux qui avait établi la pompe à feu de Chaillot ; un écrit du comte de Mirabeau, en décriant les actions de cette compagnie, donnait lieu â une réplique lavorable de Beaumarchais. Entre le 10 et le 18 se trouvait un hôtel moins rétréci, à la famille Mallebranche. Venait ensuite Pierre-Nolasque Leblanc de Verneuil, qui avait fait bâtir au milieu d'un terrain concédé par les mathurins pour 99 années, emphytéose appelée h expirer en 1881 ; le lendemain même du décès de ce détenteur primitif, autrement dit le 20 floréal an m, l'immeuble était acquis par le citoyen Lakanal, prêtre, professeur, vicaire-général constitutionnel, conven-
tionnel, puis censeur au lycée Bonaparte, membre aussi de l'Institut, qu'il avait organisé et dont il fut évincé en 1816, pour y rentrer sous le ministère Decaze. Cet admirateur de Marat n'avait pas attendu, pour devenir propriétaire, la loi agraire que promettait Babeuf. Il fit élever deux corpsde-bâtiment (n"' 18 et 22) sur le devant de sa propriété, avec passage réservé au milieu pour la construction du fond ; mais cette surcharge lui pesa à tel point qu'il fut forcé de vendre. L'acquéreur du lot principïU, que flanquaient les deux autres, fut le général Moreau, qui, dans le salon du rez-de-chaussée, concerta le plan de la campagne du Rhin avec le général Bonaparte, dont il "était encore l'égal en grade. Sur les bureaux installés par Moreau, commandant en chef d'une armée, on a jeté depuis huit étages, au bout de l'avenue, à main droite : que ce fardeau leur soit léger ! MM. de la Bouillerie, Delamarre, Letissier, Prat et Bergonier ont joui successivement de cette résidence, qui était celle du général Bourmont en 1816. Bourmont, dont le nom réveille aussi des souvenirs politiques si mal étouffés qu'ils passionnent encore tout le monde, occupait le même appartement que le général son devancier, et les ornements n'en ont pas encore changé de style. Une salle de bain y attenait, que le premier des deux généraux avait fait ajouter en aile h la hauteur de sa chambre à coucher, c'est-à-dire du premier étage. Lorsqu'on supprima cet annexe, on découvrit sous la baignoire, au lieu de dalles noires et blanches, qu'elle était suspendue par deux barreaux de fer sur une cachette, ménagée dans la pierre. •
La rue dont nous parlons est revenue, sous Louis XVIII, à ce nom de la Chaussée-d'Anlin qu'elle partage avec un quartier. Le magasin de nouveautés qui a pris la même invocation rem-
RQE DE LA CHàUSSEE-D'ANTIN. 167
placeur! hôtel, qui fut dit le temple de Terpsychore lorsqu'il s'érigeait pour uu/s danseuse aux frais du prince de Soubise. Le protecteur avait soupe ailleurs avec la comtesse de Lhospital ; sa petitemaison était rue de l'Arcade. La protégée, M"«^ Guimard, reçut en courtisane qui sait son monde le financier Laborde, l'évêque de ïarente et d'autres grands personnages par la porte h deux battants du prince de Soubise, sans que se rouillassent les gonds de la porte dérobée. Mais le prince défraya mieux que ses successeurs en titre les trois soupei's que donnait par semaine la Guimard. Il y en avait un pour des grands seigneurs ; un qui réunissait des auteurs, des artistes et des savants ; le troisième était une orgie hebdomadaire, avec des filles. La belle damnée, comme l'appelait Marmontel, avait pour armoiries : au milieu de l'écusson un. marc d'or, d'où sortait un gui de chêne, les Grâces servant de support et les amours couronnant le cartouche. Elle recevait ses amis en foule dans sa propre salle de spectacle ; l'élite des troupes régulières y donnait des représentations, auxquelles assistaient, en loges grillées, des prêtres et des femmes honnêtes, sur des billets sollicités d'avance. Néanmoins tout a une tin. Celle de l'hôtel Guimard fut une loterie : 2,500 billets à 5 louis. Le tirage avait lieu aux Menus-Plaisirs le 29 mai 1786, et la comtesse Dulau, qui n'avait pris qu'un seul billet, gagnait. A présent, tout est bien changé. Plus de porche décoré de colonnes, plus de bas-reliefs, plus de peintures de Fragonard ! Quelle étoffe souhaitez-vous, madame? Cette couleur vous sied à merveille ; vous mesurez au moins 12 mètres : flatteries qui réussissent toujours !
Seulement la métamorphose ne s'est pas opérée du jour au lendemain. L'ancien temple du plaisir servait de chef-lieu ii une section, pendant la Révolution. Le banquier Perregaux l'eut ensuite
168 RUE DE LA CHaUSSÉE'D'ANTIN.
pour hôtel et y signa le contrat du mariage de sa fille avec le maréchal Marmont. Lès bureaux de la maison de banque se tenaient là également. M. Perregaux y reçut, un jour, les offres de service d'un inconnu, qu'il refusa de prendre pour employé, mais qui, en se retirant, vit luire sur le paillasson une épingle, se baissa pour la ramasser et la piqua dans le drap de sa lévite, comme une fiche de consolation. Ce détail, qui prouvait à l'improviste, que le solliciteur éconduit avait de l'ordre, le fit aussitôt rappeler et recevoir à litre de commis. II n'était autre que ce Jacques Laffitte qui succéda plus tard à Perregaux.
Immédiatement après le grand magasin vient, comme avant, le siège central d'un chemin de fer ; cette fois il s'agit de la ligne d'Orléans. Naguère le Casino y donnait des concerts, inaugurés par le violon de Paganini, et des soirées, des nuits dansantes qui, en été, étendaient au jardin l'illuminat'on de la rotonde. Celle-ci avait été ajoutée par-derrière à un hôtel qui faisait partie du majorât constitué par l'empereur en faveur de son parent, le général Arrighi, duc de Padoue, par décret du 28 mars 1812. Une loi du 10 juin 1853 a autorisé le fils et héritier du général, titulaire de son majorât, à céder cet immeuble à la compagnie d'Orléans, à la condition que le prix en serait appliqué à l'acquisition de rentes ou d'immeubles remplaçant l'hôtel aliéné dans la composition du majorât. Le jardin en finissait, sur le passage Sandrié, par une élégante orangerie et une volière, que séparait l'une de l'autre un petit labyrinthe. Mais cet hôtel à fronton, précédé d'une belle avenue, n'avait pas été fait exprès pour le duc de Padoue. Pierlol, receveur-général de l'Aube, l'avait acheté, le 27 pluviôse an x, de M. et M'"^ Cotlin, lesquels avaient eu pour vendeur, en 1784, Jean-Baptiste marquis de Lavalette,
propriétaire en qualité de légataire universel, pour les biens existant en France, du marquis de Castéra, son oncle, décédé quatre années auparavant. Les droits dont le marquis avait joui peu de mois provenaient de la succession du fondateur, Louis de Pernon, à qui avait été cédée une portion du terrain par l'avocat Legouvé, en 1768, et qui avait pris le reste de l'architecte Louis Signy. Comme ce dernier n'était en possession que pour 99 années, une moitié environ du .jardin sera reprise en 1867 ou 1868 par le Domaine, substitué aux pères mathurins, qui avaient consenti l'emphytéose.
Ledit Legouvé, dont le fils a écrit le Mérite des femmes et le petit-fils de grands pièces de théâtre, a lui-même essayé de se faire auteur dramatique. De lui reste imprimée une tragédie di'AuiUe, qui n'a pas été représentée.
L'auteur à^Attilie était aussi propriétaire, mais conjointement avec le baron de Thun, ministre de Wurtemberg, d'un terrain contigu à celui de l'hôtel de Pernon, sous la censive de Saint-Denisde-la-Châtre, et qui avait appartenu peu de temps après la mort de Louis XIV à Claude de Prat, seigneur de Plainville. M. Legouvé y eut pour acquéreur, en 1769, un secrétaire du roi, qui se nommait Boucher de Saint-Martin, aux dépens de qui s'éleva une petite-maison, dont la clef s'afferma à Bouret de Vézelai, le fermier-général ; M">« Boucher de Saint Martin accommoda ensuite de la propriété l'abbé Berlin et son frère, lesquels eurent à leur tour pour successeur M. de Mallet, oificier de cavalerie, fils ou neveu du président Mallet, qui avait figuré parmi les anciens possesseurs du terrain avec M""= Quarante. En 1791, M. de Mallet transportait cet immeuble à une famille financière du même nom, qui ne tenait nullement à la sienne. Les aînés de ces barons Mallet qui, de nos jours
encore, y dirigent une maison de banque considérable, sont justement nés sous ce toit ; ils ont fait leur salle-ù-manger d'une pièce consacrée par leurs prédécesseurs à un petit musée chinois. Aussi bien de l'hôtel Necker aurait dépendu, nous dit-on, la maison adjacente, qui se replie sur la rue Neuve-des-Mathurins ; d'autres personnes prétendent que sa construction remonte à 1766 et en font honneur à M"'^ Duthé : elle appartient, dans tous les cas, depuis plus d'un demi-siècle, à la famille d'Érard, le facteur de pianos.
On traitait le 24 d'hôtel Quéveron, Louis XVI régnant, et M. Février disposait de la maison d'après. Celle-ci, refaite plus tard par le baron Méchin, qui voulait y ouvrir un passage débouchant sur la rue du Helder, mais dont l'intention ne se réalisa pas, a été depuis pour M, Mirés un pur et simple placement. Voyez dans la maison d'ensuite, aux allures aristocratiques et qui ne manque pas de profondeur, l'ancienne demeure de Clodion : il y avait son atelier, d'où sont sorties de ravissantes terres-cuites, pour se distribuer dans le monde élégant. Qu'était-ce encore que le 32 ? un hôtel à trois corps, répondant au nom de Montigny, et dont M. Sartoris, le banquier, a laissé une portion à la marquise de l'Aigle, sa tille. M. de Fontanes, ce grand-maître de l'Université qui avait fait refleurir les études, s'est éteint au 36 en 1821.
Ces constructions de l'autre siècle ont, en général, des vis-à-vis de celui-ci ; néanmoins Ethis de Coray était alors chez lui au 31, et nous retrouverions dans le plus ancien des bâtiments multiples du 27 bis le domicile d'un gentilhomme breton, M. de Lavau de Pansemont, président du conseil des Anciens, qui avait commencé par faire la guerre d'Amérique. Traditions nouvelles poui- l'historiographie, mais trop
bourgeoises pour ne pas s'effacer devant celles qui appartiennent également à l'Histoire !
En 1791, le 2 avril, le peuple obstrue les abords de la rue ; l'orateur vient de mourir dont la vie politique s'explique honnêtement par cette confession suprême : — J'ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte.... Ainsi a parlé Mirabeau qui, à l'article de la mort, n'a voulu se réconcilier qu'avec le prince de Talleyrand. — S'il a expiré, crie la foule, c'est que la cour l'a fait empoisonner!... Ainsi le peuple compte pour rien les fatigues incessantes de la vie qui vient de s'éteindre ; mais il en gronde comme un orage posthume, après tous ceux qu'elle a bravés, essuyés, couvés, déchaînés. Quelle consternation et quels regrets ! Il y a unanimité plus qu'en toute autre des manifestations de la douleur ou de la colère publique. Les théâtres se ferment, l'Assemblée nationale arrête que tous ses membres assisteront aux obsèques du grand homme, et la Nation, pour recevoir ses cendres, improvise le Panthéon ! Rien ne manque h. l'apothéose.
Le lendemain de la cérémonie, la rue où l'orateur a cessé de vivre est proclamée la sienne, rue Mirabeau : dénomination d'un jour, mais qui paraît aussi celle de l'avenir. Puis sur une table de marbre noir s'inscrit, sur le devant de sa maison, un distique de Chênier :
L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux ! Hommes libres, pleurez I tyrans, baissez les yeux I
Ces vers ont disparu, dès 1793, et la maison, dont le grand orateur avait payé à M""' Talma 2,400 francs de loyer, n'est pas démolie ; elle n'a que changé de face en 1843. C'est n" 46 : on y revoit une cheminée, style Louis XVI, du cabinet de Mirabeau.
L'hôtel Moiitesson, que nous rapportons à la rue de Provence, comptait pourtant dans celle de la Chausséed'Antin, qui finissait par celui de Montfermeil. M""® de Montesson, veuve d'un lieutenant-général, épousa en secondes noces secrètement, mais avec l'agrément tacite du roi, le duc d'Orléans. Des dépendances de sa maison faisait partie un théâtre privé, inauguré en 1763 et où le prince ne fut pas sans jouer des rôles. M°* de Genlis, nièce de M""' de Montesson, prit la direction de ce spectacle et y lit débuter ses filles, très-jeunes encore. Quand le duc d'Orléans ferma les yeux, sa mort fut attribuée à la maladresse d'un médecin ; mais la gastronomie y devait être pour quelque chose. Une fois, ce gros mangeur n'avaitil pas expédié, dans le même repas, 27 ailes de perdreaux? L'hôtel où M""' de Montesson rendait le dernier soupir en 1806 passa au fournisseur Ouvrard, puis au banquier Michel.
Après avoir payé notre tribut, en passant, à de tels souvenirs, nous sentons bien que, par comparaison, l'intérêt pâlira des recherches relatives au SO, dont un bas d'escalier, décoré d'une galerie de balustres, fait toutefois plaisir à rencontrer. Un bon bourgeois, M. Delore, en a gratifié ses pénates peu après la mort de Louis XV; M'"*' Caubert, propriétaire actuelle, est une nièce de Delore.
Régnait un pont sur l'égout de la ville à la hauteur de la rue de Provence, d'après le plan de 1739; on l'appelait pont de l'Hôtel-Dieu, et la môme dénomination en ce temps-là se donnait à la voie, parce qu'elle touchait h une ferme dont jouissait ledit hôpital. Quel nom, d'ailleurs, n'a pas porté la rue, qu'habitent aujourd'hui les femmes qui, de cette ville capricieuse, changent le plus souvent de toilettes ! A la fin du xvn« siècle on a dit : Chemin des Porcherons, de l'Égout-de- Gaillon, de la Chaussée-de-Gaillou. Puis, avant
qu'un arrêt du conseil ait prescrit, en 1720, le redressement de la voie prolongée jusqu'à la barrière des Porcherons, on l'a bacliiquement qualifiée de la Grande-Pinte, eu égard à l'enseigne de ce même cabaret qu'a tenu plus tard Ramponneau.
A gauche, en vue de la rue de Provence, bOus laquelle se cachait l'ancien égout, l'orientaliste Anquetil, membre de l'académie des Inscriptions et frère de l'historien, vivait durant le ministère Necker. Sur la même rangée, un peu plus haut, le marquis Barthélémy, sénateur du premier empire, eut son hôlel : il avait été l'un des directeurs de la République et devint pair-de France. Du temps d'Anquetil, aussi près de lui, mais plus bas, une courtisane étalait force luxe ; c'était M""' de Bonneuil, qui se donna par caprice à Mirabeau pour un sac de marrons grillés de chez Benoît, au Palais- Royal, mais qui coûta les yeux de la tête à d'autres. Quand cette Bonneuil supplanta la D"^' Renard dans l'amour de Sartines, fils du ministre, ce prodigue avait commandé pour la maîtresse distancée une voiture livrée à la nouvelle, qui la fit décorer d'un écusson h ces armes parlantes : un^ renard éventré, surmonté d'un œil couronné.
Les possessions de l'Hôtel-Dieu en notre rue étaient ainsi désignées sur un titre de 1700 :
« 1» maison aux Porcherons, tenant au château du Coq, propriété de M. Lecoq, et au chemin de la porte Saint-Honoré à Clichy, dit pont ou chaussée de l'Hôlel- Dieu, aboutissant au chemin qui va du Roule à Saint- Laureat et aux égouts de Paris.
2» 2 arpens 1/-2, tenant d'un côté aux dits égouts, d'autre aux Mathurins, d'en haut au chemin de Clichy, par bas auxdits Mathurins. »
Les gouverneurs et administrateurs de l'Hôtel- Dieu étaient alors :
0 René Accard, conseiller du Roy, substitut du procureur-général, Jean Petitpied, éciiyer, secrétaire des finances ; Henri Herlan, cooseiller du roi en l'Hostel de cette Ville, ancien écheviu ; Pierre de Stricky, conseiller du roi, substitut du procureur-général, et Michel de Bourges, écuyer, conseiller du Roy, trésorier de France au bureau des finances de la Généralité de Paris. »
Sur la ligne opposée, en l'année 1738, la ruelle des Marais, rue actuelle de la Victoire, débouchait entre 1 arpent i;2, au sieur Bourgeois, et une maison, avec jardin, oùGraudhomme, maître-maçon, précédait Ruelle. Ensuite se présentait le marais des héritiers Lefévre, un autre au sieur Loisnes et puis notre rue Saint-Lazare.
L'acquéreur de Ruelle fut M. Leriche de la Popelinière, l'un des fermiers-généraux du roi. Double était sa propriété en 1747 ; une porte de communication en séparait ou en reliait à volonté les deux moitiés, dont l'une avait comme l'autre sa maison, son jardin et son entrée. La totalité confinait latéralement h la rue des Marais et au terrain des héritiers Lefèvre, par-derrière à la propriété Coypel et par-devant à la chaussée de la Grande-Pinte ou d'Antin. Au pavillon de gauche se réservait la spécialité des parties fines ; celui de droite avait, au contraire, une destination littéraire : ici une bibliothèque et tout ce qu'il fallait pour écrire, là ce qu'on faisait de mieux était encore de bouquiner à la façon des lièvres. La Popelinière, quoique financier, se piquait de bel-esprit ; il s'est essayé dans la chanson, la comédie et le roman. De lui s'est imprimé un livre de débauche, les Mœurs du Siècle ; mais il n'en a tiré que très-peu d'exemplaires, sa réputation de paillard étant déjà des mieux établies. Il en figurait un dans l'inventaire de la succession de l'auteur ; la rareté et les figures y ajoutaient un si grand prix qu'un
commissaire avait empêché, dans l'intérêt des autres héritiers, M"« de Vandi de jeter au feu, avec indignation, ce chef-d'œuvre de polissonnerie. Le lieutenant-de- police, averti, en réféia à M. de Saint- Florentin, et l'ordre s'expédia bientôt de s'emparer du maudit livre, au nom du roi.
N'avait-il pas été écrit au n° 62, qui nous représente au moins l'un des deux pavillons du fermier-général ? Cette maison, à notre connaissance, s'est surélevée de deux étages, en même temps qu'on remplaçait par une porte en chêne la grille qui le mettait à jour. Maison de verre dont le sage fut quelque temps M'"" Joséphine de Beauharnais et plus tard le général Foy, qui y mourut en 1825. Cette fois encore des questions brûlantes menaient, pour ainsi dire, le deuil : les formidables manifestations qui se produisirent aux funérailles du plus éloquent avocat de la cause du libéralisme ne hrent malheureusement reculer que pour peu d'années la contre-révolution devant l'abîme qu'elle avait pu mesurer. Le moyen de douter que la France fût centre-gauche ! L'àme ardente du soldat que le patriotisme avait fait éci-ivain et orateur, planait encore et remplissait l'air de promesses, où la cour ne voyait que des menaces. Pendant que la Chambre se disposait à jouer de nouveau, mais avec un peu plus de calme, celte partie de boslon interminable où se gagne et se perd une majorité, la galerie, c'est-à dire la France, pour laquelle tenaient les cartes Royer-Collard et Casimir Périer, ouvrait et remplissait une souscription nationale pour ériger en monument la tombe du •général Foy et offrir un million ii ses enfants.
L'autre pavillon de La Popelinière n'est-il pas deux maisons plus haut? Nous y reconnaissons de moins ancienne date le domicile mortuaire du comte Roy, ancien ministre des finances. M""" de Talhouet et de Lariboisière, ses filles, ont vendu à
M. Bonnard, pour y foncier un comptoir financier d'une importance peu commune, ce qu'on a appelé le grand hôtel Roy. C'en est fait du petit hôtel de la même portée ; mais quelque chose reste du jardin, qui était indivis lors même que M. Roy avait acheté de Charles Geyler, le 20 frimaire an xn.
Trois petits hôtels, 53, 55 et 57, bâtis depuis un peu moins d'un siècle sur le territoire de l'Hôtel-Dieu, se ressemblaient comme des frères jumeaux ; mais leur air de famille se perd depuis que M le président Benoit-Ghampi a fait exhausser le premier.
Au 70 enfin revient notre dernière visite ; aussi bien la rue s'y termine et au même point s'est tenue la barrière des Petits-Porcherons. C'est l'ancien hôtel Montfermeil, refait pour le cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon P''. La chapelle en était naguère un gymnase où les deux sexes prenaient alternativement des leçons d'agilité, dans une maison contiguë ouvrant sur la rue Saint-Lazare. Après avoir été, à la suite de son neveu, commissaire des guerres en Toscane, Fesch a repris l'habit ecclésiastique à la faveur du concordat ; bien que nommé archevêque de Lyon, il a conservé cet hôtel, officiellement élevé au rang de palais. Élu en 1810 président du concile de Paris, le prélat n'a pas craint de combattre les mesures de violence exercées par l'empereur sur le Saint-Père à cette époque ; une demi-disgrâce en a été la conséquence et a duré jusqu'aux Cent-Jours. Napoléon, voyant reparaître le cardinal Fesch en compagnie de M'^^ Lœtitia Bonaparte, a mis de côté toute rancune pour embrasser son oncle et le créer pair.
Rue du Cherehc-Midi. (ij
Les Prémontrés. — Un bâtiment élevé sans retraite sur la rue et en très-bon état encore, que décorent sobrement quelques festons de pierre et dont un chantier de bois à brûler occupe la cour, est numéroté 4. Voyons-y l'ancien couvent des prémontrés de Sainte-Anne, dits aussi de la Croix-Rouge et les prémontrés réformés, établis l'année même où mourut Mazarin et patronnés par la reine Anne. Au temps de la campagne d'Egypte, la marquise de Saint-Simon habitait le premier étage de cette maison. Au-dessous d'elle demeurait Blangini, avec sa femme et six enfants, petits prodiges ; cette famille donnait des concerts. La marquise produisit dans le monde l'artiste, jusque-là peu connu, dont elle commençait la fortune, car il ne tarda pas h devenir fort à la mode. La princesse Pauline Borghèse, sœur de Napoléon L', à laquelle Blangini dédia une ou plusieurs de ses compositions, daigna faire souvent pour lui, tout éveillé, le sacrifice consommé une seule fois par Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI, en faveur d'un poëte qui dormait, Alain Chartier.
iV** 5 : — construction à porte cintrée, de l'époque
(1) Notice écrite en ]858. Les flancs de la rue du Cherche-Midi ne s'étaient encore prêtés ni à 1 élargissement du carrefour de la Croix-Rouge, ni au prolongement de la rue Sainte-Placide et de la rue des Missions (naguère Sainl-Maur), ni à la formation de la rue BérUte.
OÙ elle ne pouvait manquer d'enseigne, payant maintenant ses termes de loyers à M. Labric, médecin de l'hospice des Petits-Ménages. C'est rimage-Saint-Nicolas quand Toussine Marigny la cède h Jean Marie!, en l'année 1694 ; puis un boucher y l'ait étal, après quoi elle est occupée par Bullion, marquis de Gallardon, conseiller du roi, garde à la prévôté ; Claude Le Roy, écuyer, en fait l'acquisition et la revend en 1726, avec deux maisons donnant aussi en face des Prémontrés, moyennant 200,000 livres, à Peyrenc de Moras, conseiller du roi, maître-des-requêtes de son hôtel. La première est occupée, douze ans ans après, par le marquis de Parabère ; la seconde et la troisième, par M. de Monthulé, conseiller au parlement, et alors elles, touchent d'une part à l'encoignure de la rue du Vieux-Colombier, où est établi le maître-maréchal Élie, d'autre part à une maison au baron de Montmorency.
M. de Monthulé. — Il parait avoir acquis les deux siennes des légataires ou héritiers de la comtesse de Vérue, lesquels n'étaient guères qu'un membre de la famille Mailly et un de la famille Bournonville, tous les autres, c'est-à-dire le prince d'Albert de Grimberghen, la duchesse de Duras, le duc de Chaulnes, la marquise de Goutfier, la marquise de Foissac et la comtesse de Sassenage ayant renoncé à la succession de leurdite tante ou sœur.
Les Ratabon. — M"'*' de Vérue a donné ellemême, en 1719, de trois maisons tournant le dos à un couvent de la rue Cassette, 137,250 livres à l'évêque et comte de Viviers et à la comtesse de Crécy, héritiers de leur neveu, Martin Ratabon, dont le père y avait fait bâtir. Mais ce n'était pas un ti iolet, c'était une demi-douzaine de maisons ou de places pour en édifier, aboutissant par-derrière au Saint-Sacrement, que Ratabon d'Herval, maître-
d'hôtel du roi, avait cédées en 1686 à Louis de Ratabon, ambassadeui' en Italie. M""' d'Hcrval, sœur de M. de Bretonviiliers, était belle, sage et aumonière ; elle n'a fermé les yeux que sous la Régence, dans un établissement religieux. Louis de Ratal3on a vendu en 169:î et 1693 à la duchesse douairière de Mecklembourg, veuve de Louis Ghétien, duc souverain, deux de ces propriétés à jardins.
N"9 : — anciennes écuries d'un hôlel de Montmorency, que nous reconnaîtrons un peu plus haut. Un M entrelacé figure aux grilles des croisées ; mais il est possible que ce chifiVc se rapporte à une famille du Maine, celle du marquis de Montecler, qui a joui de cette résidence. Le présent détenteur, qui d'ailleurs n'habite pas Paris, s'appelle M. Maillé-Saint-Prix ; le hasard fait donc que la lettre majuscule en fer battu se trouve encore une initiale de circonstance. La maison ou le terrain n'en a pas moins appartenu à un ou h plusieurs des Ratabon.
Les Députés cV Artois. — Le fer aussi décrit, n° il, des verticilles magnifiques, rampe d'un escalier qu'ont gravi les députés d'Artois, ayant là leur maison de ville, puis des Sully-Gharost et plus récemment le comte de Nicolaï, antérieur à M. Cherrier, propriétaire actuel.
Les Dames du Saint-Sacreynent — Nous lisons dans les notes prises par M. Rousseau, pour les besoins du présent recueil, que l'immeuble considérable n" 13 est réputé d'origine conventuelle ; notre envoyé toutefois garde des doutes à cet égard, car il a cru s'apercevoir de la médiocrité des matériaux qu'on y a employés à la construction d'un des corps-de-logis qui remontent aux siècles précédents. Et le fait est qu'il sied à la religion de bâtir même en vue de l'éternité ! N'en déplaise à M. Rousseau, les religieuses du Saint-Sacre-
ment possédaient un hôtel rue du Cherche-Midi ; M'"^ de Voysin, femme d'un conseiller d'État, en payait le loyer 2,500 livres pour chacune des dernières ann^^-es du règne de Louis XIV. L'immeuble touche encore par-derrière à des jardins de la rue Cassette qui ont appartenu aux mêmes dames. L'ancien séjour de M"'" de Voysin a été récemment légué il M™« la comtesse Hullin par le général du même nom,
^^"14. — Il a dû appartenir aux prémontrés. De belle rampes s'y étagent, de style Louis XIV.
Hôtel Montmorency. — Il s'en est détaché, n" 15, comme une galerie ; on y retrouve aussi des degrés reliés par une belle balustrade. C'est justement en regard des Prémonlrés qu'un plan manuscrit, accolé en 1713 au Terrier de Saint-Germain-des-Près, marque un hôtel Montmorency, vis-à-vis des Prémontrés. Mais les descendants des premiers barons de France ont eu dans notre rue plus de deux propriétés. Antoine Chaumont y prenait de Sigismond de Montmorency, pour 200,000 livres, l'hôtel Châtillon, le 10 avril 1720, et M»"" de Viviers n'avait reçu auparavant du comte de Châtillon que 72,600 livres pour l'une de ses maisons. Ce n'était plus le duc de Montmorency-Luxembourg, époux d'une Châtillon ; mais c'était un comte de Montmorency qui habitait encore la rue en 1752 et qui, de plus, y achetait du bourgeois Petit, du marchand de vins Delahaye et du mercier Mahon, tous troissyndics des créanciers de Caillou, une maison à porte cochère et séparée de la rue de Bagneux par une autre maison audit Caillou. Passagèrement on fit de l'hôtel Montmorency proprement dit une maison d'éducation, sous la République.
N°H1 et 18. — Qui songe à s'étonner que des hôtels soient occupés par des peintres dont les toiles s'étalent dans des palais ? C'est l'exception, que n'est-ce la règle! M. Duval-Lecamus a surélevé
d'un atelier d'artiste une habitation de gentilhomme, dans laquelle est mort le baron Le Mercier, gendre du maréchal Jourdan, sur la rive gauche de la rue du Cherche-Midi. Sur la droite, M. Mailand, confrère de Duval-Lecamus, s'est accommodé, pour un temps, d'une propriété échue aux hospices, mais aussi bien née que l'autre sous Louis XVI, puis hôtel de Lambrechts, ministre dQ la Justice sous le Directoire et député sous la Restauration.
Le Cherche- Midi. — Qu'un rendez-vous nous soit à charge, et que l'heure prise en soit midi, nous cherchons tous midi à quatorze heures. Une enseigne, qu'avait inspirée cette vérité, a valu son nom à la rue, dite aussi Ghasse-Midi et partiellement des Vieilles-Tuileries, du Petit-Vaugirard. 0 bonne fortune ! voici l'enseigne, médaillon en pierre d'un moiule voyant, sur la façade du 19. La vente s'est opérée en 1736 de la maison et d'une brasseiie, à cette chère image du Cherche-Midi, par -Jacques- Etienne Cousin, brasseur, à Françoise Fourcroy, veuve d'Etienne Cousin, autre brasseur, moyennant 12,000 livres. Le bâtiment fit d'abord corps avec ceux d'un couvent dont la chapelle, dédiée à saint Joseph, était au 21, la porte principale au 23. Or des religieuses auguslines de la congrégation de Notre-Dame s'installèrent là, en 1634, sur un terrain acquis du sieur Barbier ; puis, de 1669 à 1790, ce fut le prieuré des bénédictmes de Notre-Dame-de-Consolation, dont la ci-devant propriété se vendit par lots de l'an vi à l'an vin et servit à la formation de la rue d'Assas.
Écoles nationales de la Rue du Cherche-Midi. — Elles s'ouvrirent, vers l'année 1786, soit à l'ancien hôtel Montmorency, soit au n"31, qui fut pour le moins une pension déjeunes gens, tenue sur le pied militaire, pendant la première république.
M'^^ de Vérue. — Cette charmante comtesse n'avait quitté Turin pour revenir en France qu'avec
18i RUE DU CHERCHE-MIDI.
une place retenue dans un couvent ; puis elle avait reparu dans le monde, pour y tenir un grand état* Elle n'était princesse que de la main gauche et n'avait perdu dans son mari, qui avait péri à la bataille d'Hochstet, qu'un inspecteur-général de la cavalerie ; mais elle était née Jeanne- Baptiste d'Albert, fille du duc de Luynes. On admirait à l'hôtel de Vérue, dont les dépendances s'étendaient aussi rue du Regard, des tableaux de maîtres tlamands, un mobilier splendide, une volière peuplée d'oiseaux rares, un écrin digne d'une reine. Et quels soupers la comtesse y donnait ! Après' elle, ce lut l'hôtel de Toulouse, dont M. de Scarnasis, ambassadeur de Sardaigne, occupa au moins la moitié. Les Conseils de guerre, y siègent à-présent.
Le Bon-Pasteur, communauté fondée par une protestante convertie. M""" de Combé, dans la maison d'un calviniste que la révocation del'Édit de Nantes avait poussé à s'expatrier, accueillait des filles repentantes, qui entraient et se retiraient à volonté. Affecté d'abord à la maimlention des vivres militaires, cet ancien monastère qui tait visà-vis au palais-de-justice de l'armée de Paris est devenu prison de la même juridiction.
Plua haut à droite. — Quatre OU cinq hôtels y paraissent dater de la seconde moitié du xvni^ siècle Nous les trouvons encore un peu jeunes pour pour affirmer qu'il s'en équipa deux pour le maréchal de Brancas, marquis de Séreste, qui servit sur mer et sur terre. Mais s'il n'a pas jeté l'ancre à ce degré de latitude, c'est plus bas. Le 40 abrita bien le comte de Rochambeau et son fils, dont la belle carrière militaire commença aux États-Unis! La maison qui suit fut le cheflieu du district, section du Bonnet-Rouge. Le 44, qui se trouvait le n^S de la rue des Vieilles-Tuileries, réunie en 1832 à celle du Cherche-
Midi, fut bâti en 1770 pour la bisaïeule de la détentrice actuelle. La première propriétaire avait pour gendres Moreton de Chabrillan et Courtemer, tous deux aides-de-camp de Lafayette lorsque ce député à l'Assemblée-Nationale était commandant de la garde nationale. L'arrière-corps-de-logis fut habité par le comte Garât, sénateur et membre de deux sections de l'Institut, qui avait eu à notifier à Louis XVI son arrêt de mort, en qualité de successeur de Danion au ministère de la Ju-tice. La C/Omtesse Lacoste, femme d'un député du premier empire, demeura sous le même toit. L'abbé Grégoire y prit également domicile. Ce député jacobin, que l'empereur travestit aussi en sénateur, avait prêté serment l'un des premiers à la constitution civile du clergé, comme évêque de Blois. Néanmoins le cardinal Fesch, désirant qu'il rendît une visite à Pie VII, lors du séjour forcé de ce pape à Paris, dépêcha des prêtres chargés de conseiller à Grégoire cette démarche. Les ambassadeurs l'abordèrent en l'appelant : Monsieur le sénateur ; mais il commença parleur dire : — Je n'y suis pas, messieurs, comme sénateur ; l'évêque seulement veut bien vous recevoir Ce début de l'ancien curé et tout ce
qu'il dit h la suite faisaient bien craindre qu'il mourût dans l'impénitence finale, et l'appréhension s'en justifia le 28 avril 1834. Mais, l'archevêque de Paris refusant à son tour les prières de l'Église au mort, le peuple protesta contre la rigueur de ces représailles posthumes, et le cercueil, porté à bras, fut suivi de 20,000 fidèles, qui n'auraient peut-être pas mis les pieds dans l'église.
Plus haut à gauche. — L'ambassade sarde avait ses écuries passé la rue du Regard. Un hôtel de Péruse-Escars se remarquait au-delà. N'a-t-il pas le malheur de faire partie du gros pâté de maisons à la démolition desquelles il est actuellement procédé pour que les rues Saint-Maur et Sainte-
Placide aillent jusqu'à celle de' Vaugirard. La poussière commence h tendre le grand linceul qui doit tout ensevelir, depuis le 41, dont le rez-dechaussée est séculaire et où se trouve un café d'artistes, décoré de jolies peintures dues aux pinceaux de ses consommateurs, MM. Foulogne, Harpigiiies, Guérard, Defaux, Cléry, Hamon, Gluck, Nazon, Francis Blin et Eugène Tourneux, jusqu'au 71. Cette série de maisons, qui appartenaient aux Hospices, va tomber plus difficilement qu'un château de cartes. Une sentinelle y passait, h. la porte d'un quartier de gardes-françaises, toutes les nuits sur le qui-vive au milieu du xvn'' siècle ; la rue de Bagnenx n'en était pas plus loin que celle du Regard. Est-ce la façade du quartier que je vois déjà nue, sans lérrure ni boiserie, sans vitre ni gouttière ? Quel bruit font les premiers coups de pioche ! Mais M. Haussmann est content.
Le Général Hullin. — Quant à l'hôtel Péruse- Escars, nous le croyons plutôt au nombre des maisons préservées que des atteintes, au-delà qu'endeça du n" 7i, qui lui-môme a fait couple avec le 73, dont une rampe d'escalier est Louis XV. La veuve d'un colonel. M"" Fournier dispose de la plus grosse moitié. Un des parents de cette dame, le général Hullin, a rendu le dernier soupir en 1840 dans son appartement ; c'était l'un des vainqueurs de la Bastille, commandant de la place de Paris sous l'Empire, retiré à Hambourg sous la Restauration et aveugle sur la fin de sa vie.
iV«* 87, 89 et 91. — Au coin que voici de la rue de Bagneux résidait le comte de Clermont- Tonnerre, député aux États-Généraux, que la populace immola plus bas, sur le chemin de son hôtel, dans la journée du 10 Août. Le savant Cabanis, qui épousa la sœur du général Grouchy et de la veuve de Condorcet, y demeurait peu de temps après : c'est le seul médecin dont Mirabeau
consentît à recevoir les soins pendant sa dernière maladie. Lors de son édification, ce triple bâtiment était un. La meilleure part s'en trouve, quant à présent, à la disposition de M. Lucas de Monligny, le petit-fils du prince des orateurs, dont nous venons de prononcer le nom. Le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig, à également résidé là ; sa vie militaire était une suite d'actions d'éclat, parmi lesquelles figurait un service personnel rendu à la reine le 10 juillet 1789.
iV" 97. — Retraite qu'a appropriée k son usage, par une restauration de bon goût et en y ajoutant un fort joli jardin d'hiver, M. LeNormanl, depuis longtemps libraire et impiimeur en nom du Journal des Débats. En face de sa propriété, qui peut compter pour centenaire, se trouvait l'hôtel de Bissy, jeté bas sous le règne de Louis-Philippe : la famille des comtes Thiard de Bissy avait fourni un cardinal et l'un des poètes de la pléiade de Ronsard. Aussi bien les écriteaux portaient encore, dans le haut de la rue du Cherche-Midi, le nom de rue du Petit-Vaugirard en 1831.
Au-dessus du Boulevard, vers 1760 :
Côté droit: — La fabrique de Téelise de Vaugirard, propriétaire, avec un nounisseur pour locataire. — Maison appartenant à la communauté de rEnfaot-Jésus, avec Lejeune, maître de pension, pour occupant. — Barbier, maître-macon.
Celé gauche: — Mi^e Chavanne, propriétaire, avec un jardinier pour fermier.
Rue ^aint-Paul et rue Charle»^ V,
NAGUÈRE
IVeuve-i^aiiit-Paul. (i)
V Église. — La Prison. — Les Filles de Saint- Paul. — Le Palais. — U Hôtel de Sens. — La Reine Blanche. — M. de Lignerac et le M'^ de Sade. — Les Brioches. — V Hôtel Saint-Maur. — Les Eaux. — Coifjier. — Les Frères Paris. — Le Médecin et X Apothicaire de Charles IX. — La Varenne. — La M'^'' de Brinvilliers. — M"^'' du Boccage. — L'Hospice médico-électrique. — M"*^ de Serrant.
Saint Éloi a fondé dans la Cité, sous l'invocation de saint Martial, un monastère de filles, plus tard abbaye de Saint-Éloi. Nous rapportons ailleurs comment ce monastère est devenu l'église Saint- Bartbélemy, dont l'ancien bâtiment fait encore face au Palais-de-Justice. Sainte Aure a été la première abbesse de Saint-Martial, couvent qui, peu d'années après sa fondation, comptait 300 religieuses. Le cimetière du monastère était situé hors de la ville ; il attenait à la chapelle Saint- Paul-des-Champs, également bâtie par saint Éloi et que les Normands détruisirent. Rebâtie et flanquée de tours aux wv et xni« siècles, c'était déjà l'église d'un quartier ; elle fut agrandie encore
(1) Noiice écrite en 1861. La. rue Neuve-Sainl-Paul n'avait pas reçu encore le nom du fondateur de l'ancien palais de Saint-Paul. '