LES COURS DU COMMERCE ET DE ROUEN
d'une tourelle, qui a fait partie des fortifications du Paris de Philippe-Auguste. Deux petits jardins suspendus y dominent l'ancien rempart ; un pensionnat de petites filles prend ses ébattements quotidiens sur ce mur dix fois séculaire. On dit même que l'ancien hôtel archiépiscopal a été restauré pour Diane de Poitiers et que la famille de Rohan l'a possédé jusqu'à la Révolution. Aussi le nom des trois cours s'écrit-il comme celui des Rohan quand ce n'est pas comme celui de la ville normande. Il se peut, en effet, que des Rohan s'y soient succédé ; seulement nous découvrons qu'en 1743 M. de Marsal, avocat-général, exerçait là des droits de propriétaire. Des vestiges de dorure y reparaissent, sous le salpêtre, comme pour attester une grandeur dont nous voyons, hélas ! la décadence.
Rue du Chaume. (1)
La Merci. — Le Théâtre. — Hôtel Sourdis-Rostaing . — Lefebvre dCOrmesson. — Le Gentilhomme trois fois mort. — La Porte de V Hôtel de Guise.
Un accord fut passé, en l'année 1370, entre messire Matthieu de Roquencourt, prêtre, chevalier, maître-d'hôtel de Charles V, au nom et comme gouverneur de la chapelle de Braque, et frère Luc Pasquier, procureur des religieux de l'hôpital du Temple, à l'égard des droits seigneuriaux qui d'origine grevaient cette chapelle au profit de la Commanderie. On élevait alors la Bastille, et la ceinture de la ville s'élargissait de ce côté, en supprimant l'enceinte qui, depuis deux siècles àpeu-près, se restreignait à l'angle des futures rues de Paradis et du Chaume, point sur lequel Philippele-Bel avait fait pratiquer la porte de Braque ou du Chaume. La voie qui nous occupe paraît avoir porté, outre sa dénomination, celle de Granderue-de-Braque jusqu'au xvie siècle ; mais, grâce à Germain Braque, échevin sous Charles VII, les droits de cens sur la chapelle qu'y avait fondée Arnould de Braque, son aïeul, se trouvaient amortis à perpétuité, en vertu de lettres-patentes du roi, depuis 1447 ; elle était érigée en fief à part. Or Tristan de Rostaing, en 1566, avait acquis de damoiselle Deshayes un hôtel contigu à cette petite église, et une sentence du prévôt de Paris, sous le règne de Henri III, avait ordonné la production des titres de propriété ; par suite, le chevalier
(1) Notice écrite en 1858.
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Tristan s'était vu condamner à payer diverses sommes au grand-prieur de France, seigneur du lieu.
Les choses en étaient là, lorsque la reine Marie de Médicis, qui patronnait les religieux de la Merci, ou de Notre-Dame-de-la-Rédemption-des-Captifs, établis depuis l'année 1515 rue des Sept-Voies, les aida à se transférer dans la chapellenie de Braque. L'ordre de la Merci avait pris naissance, dès 1218, à Barcelone, comme congrégation de gentilshommes qui se consacraient, corps et biens, à racheter des prisonniers de guerre ; donc les états de service de ces chevaleresques rédempteurs, ayant saint Pierre de Nolasque pour modèle, avaient commencé entre la ive croisade et la v ; la règle de saint Augustin leur avait été imposée depuis, sans que toutefois leur ordre de chevalerie s'effaçât sous la discipline monastique. L'église de ces pères succéda, rue du Chaume, à la chapelle de Braque, vers 1631 ; des tronçons de piliers et une porte en survivent, de nos jours, chez un marchand de charbons.
Quant au surplus de leur territoire conventuel, une portion en avait déjà appartenu, Louis XII régnant, à leur gouverneur et chapelain, révérend père en Dieu messire Charles de Hautibois, évèquede Tournay. L'adjonction de la moitié de l'ancien hôtel Rostaing, dit de Sourdis au risque d'être confondu avec l'hôtel pareil de la rue Chariot, vint donner sa plus grande extension au domaine de ces religieux. Le marquis de Mesmes et celui de Ravignan possédaient le reste de ladite propriété, avant son annexion à l'hôtel des recettes-générales. Le premier-président de Mesmes avait eu, pour sa part, les mêmes vendeurs que les pères, pour la leur, c'est-à-dire : Antoine d'Escoubleaux, marquis de Sourdis ; le chevalier du même nom, dernier seigneur de la chapelle de Braque, représentant Anne de Flageot,
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épouse du comte de Serres; la comtesse d'Apecher; Mme Françoise des Serpents, épouse de Hugues de Ghasteauneuf, baron de Rochebrune, et la marquise d'Aligre, lesdites dames d'Aligre, de Châteauneuf, d'Apecher et de Serres étant les héritières de leur sœur utérine et consanguine, Marguerite de Rostaing, femme de Flageot, laquelle, avec une autre sœur, Anne de Rostaing, veuve de Réné d'Escoubleaux de Sourdis, avait hérité de Tristan de Rostaing, leur père. Le n° 15, qui fit précisément partie de cet hôtel de Rostaing-Sourdis, sur les dépendances duquel la rue Rambuteau commence son parcours, porte écrit sur un médaillon :
R. P. de la Merci. Reconstruit de 1727 à 1731. Godeau, architecte.
Il y avait déjà un siècle et demi que ces révérends pères étaient rue du Chaume, dans la circoncription de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, lorsque Christophe Dimier, commandeur de l'ordre royal et militaire de Notre-Dame-de-la-Merci, et Jean- Jacques Aubert, docteur en théologie, procureur de ladite communauté, renouvelèrent au comte d'Artois, grand-prieur de France, à cause de sa commanderie du Temple, la reconnaissance censitaire imposée autrefois au sire de Rostaing.
Église et monastère furent mis aux enchères, les 15 brumaire et 9 nivôse an VI. Le réfectoire des pères se transforma bientôt en une salle de spectacle, sous la direction d'un sieur Cabanis. Pendant que Martinville et Rarba, qui devinrent l'un journaliste et l'autre libraire, jouaient tout d'abord la comédie au théâtre de la Cité, Lagrenée fils débutait sur la scène de la rue du Chaume, tant comme auteur que comme acteur.
L'autre angle de la rue de Rraque appartenait, sous Louis-le-Grand, au président Railleul. Mais Duret, médecin de Charles IX et de Henri III, avait
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fait bâtir la maison. Guy-Patin a dit de ce praticien, mort de l'opération de la pierre :
Car si la taille l'a fait vivre, La taille aussi l'a fait mourir.
Au n° 5 grande porte, ornée de mascarons, et vieilles ferrures, servant de rampe à l'escalier, ainsi que de grilles aux croisées. C'est, ma foi, l'ancienne résidence d'André Lefebvre, seigneur d'Ormesson, conseiller au grand-conseil, commissaire de la Chambre ardente ! Ce membre d'une famille de grande robe avait été formé aux belleslettres par l'abbé Fleury, qui avait composé pour son instruction une Histoire du Droit français ; il eut nombre d'enfants, notamment une tille qu'épousa le chancelier d'Aguesseau et une autre à laquelle s'unit François Feydeau, seigneur duPlessis, maîtredes-requêtes. Celle-ci laissa l'hôtel dont il s'agit au président Feydeau, son lils. La marquise du Quesnoy, née Feydeau, passa ensuite un certain nombre d'années au même endroit ; puis Nicolas Vernier, membre du grand-conseil.
Ne serait-ce pas au 2 que M. France de Croisset avait, un peu plus tard, son cabinet d'histoire naturelle? Comme le plan de Paris en 1739 ne fait commencer la"rue du Chaume qu'au coin de celle de Paradis-au-Marais (i), en ajoutant a celle de l'Homme-Armé le bras de rue qu'il retranche de la nôtre et où se trouve ce n° 2, aussi bien que le n° 5, il y a marge pour quelque incertitude. N'en sont pas exempts les cochers, à l'époque même où nous tenons la plume ; lorsqu'ils chargent pour la rue du Chaume, ils oublient une fois sur
(1) Voir la notice de cette rue, actuellement des Francs-Bourgeois.
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deux qu'elle prend sa source rue des Blancs- Manteaux, et la faute n'en serait audit plan que si les cochers s'occupaient d'archéologie.
Nous nous îeconnaîtrions toujours mieux au n° 4, si une construction moderne n'y remplaçait pas un séjour contemporain de l'hôtel Duret. Y résidait noble homme François Civille, qui prit dans plusieurs actes la singulière qualité de gentilhomme trois fois mort, trois fois enterré, et le fait est qu'à plusieurs reprises il avait coupé court à ses propres funérailles, en s'éveillant d'une léthargie qu'on avait prise pour la mort. De sursaut en sursaut, il était parvenu à dépasser l'âge de maturité, bien qu'il fût encore fort épris d'une de ces filles-d'honneur de Catherine de Médicis dont Brantôme sébaudii à célébrer les charmes, sans se porter garant de leur constance. Sur quoi la nouvelle reprit cours que ce seigneur avait fermé les yeux ; sa maîtresse ne s'en émut guère, car elle comptait sur une résurrection de plus, comme bien d'autres gens à la cour. Mais cette fois le trépas tint bon ; la demoiselle d'honneur pleura, une fois perdu pour elle, ce même François Civille qu'elle avait moins aimé de son vivant, et elle semblait inconsolable de ne pouvoir plus le tromper. La maison de ce gentilhomme, un quart de siècle après sa mort, servait encore de parloir amoureux, mais cette fois à Gabrielle d'Estrée, qui y recevait Henri IV. La maison est restée debout jusqu'en 1846.
Que si la rue du Chaume doit son nom à un toit modestement couvert de tiges de blé, elle a, depuis, abrité des princes, et nous y voyons de profil un palais dont la face regarde la rue de Paradis. Les Archives de l'Empire occupent l'ancien hôtel de Guise, acheté par Mme de Soubise avec l'aide de Louis XIV. Quelque grande dame que parût celle-ci, et bien que le roi l'eût aimée, elle eut de la peine à fournir sa quote-part
RUE DU CHAUME
maternelle de preuves de noblesse pour faire recevoir son fils chanoine de Strasbourg: il ne fallait remonter qu'à sa grandmère pour retrouver la fille d'un marmiton. La porte principale, au temps des Guise, donnait rue du Chaume; mais dès que François de Rohan, prince de Soubise, fit rétablir l'hôtel, sur les dessins de Lemaire, l'entrée en fut transférée, rue de Paradis. Le première est devenue celle de l'École des Chartes, et les templiers avaient élevé des bâtiments sur cette aile du palais actuel, avant les princes de la maison de Lorraine ; la seconde est celle des Archives. Le jardin n'était déjà plus dans son grand sous le règne de Louis XVI ; on savait pourtant gré au grand-aumônier de France, le prince-cardinal de Rohan, d'en avoir fait une promenade publique. Du reste, un passage Soubise traversait antérieurement la propriété et mettait en communication directe, pendant le jour, la rue de Braque avec celle Vieille-du-ïeinple. Des concerts d'amateurs se donnèrent à l'hôtel Soubise, pendant douze ans, et la sonate y prit de l'autorité, mais cessa en 1780 d'y renouveler ses morceaux de caractère et de mouvement différents, qui ne passionnent encore qu'un auditoire d'élite.
Rue de la Chaussée-d'Antin.
Le gros Bouffé au Café Foy. — J/mes d'Épinay, Necker, de Staël, Récamier et Le Hon. — Le Général Moreau. — La Guimard. — Hôtels de Padoue et Mollet. — Le Sculpteur Clodion. — Mirabeau — Le Général Foy. — Le Comte Roy. — Le Cardinal Fesch.
Que toutes nos fautes nous soient remises aussi bien que nous pardonnons à M. Amédée Achard, dont le mérite est surtout chose de forme, d'avoir pris, dans Paris chez soi, l'ancien hôtel Montmorency, bâti sur les dessins de Ledoux, pour celui de XMI|C Guimard, construit par le même architecte ! Mais, depuis lors, la maison noble s'est renouvelée de fond en comble, n° 4, rue de la Chaussée-d'Antin.
L'autre coin du boulevard n'est pas moins veuf d'une caserne de gardes-françaises, que remplace une compagnie de garçons et de cuisiniers, commandée par Bignon, restaurateur en vogue. Honneur aux colonels de l'ancien régime qui se ruinaient
(i) Notice écrite en J859. Quel tremblement de terre a depuis renversé le tiers des maisons de Ja rue de la Chaussée-d'Antin ! Le signal a été donné par le prolongement de la rue Lafayette. Mais le déplacement de l'Opéra a laissé par-là un sillage particulièrement sensible. Un peu plus, et la rue entière devenait un seul carrefour. Elle a bien moins gagné à Ja suppression de la rue Basse-du-Rempart que perdu au percement du boulevard Hausmann et des rues Meyerbeer et Halévy.
pour le service du roi ! Mais, à la tête du café Foy, il n'a fallu que peu d'années à Bignon pour faire su fortune. Il est vrai qu'un ou deux de ses prédécesseurs, à ce qu'où dit, lurent inoins heureux. N'appelait-on pas M. Nigaud, ou d'un nom approximatif celui qui eut pour principal client le gros Bouffé, directeur du Vaudeville à quatre ou cinq reprises ? Ce viveur de première classe buvait beaucoup de Champagne et ne réglait ses additions que par le mot sacramentel de : — Garçon, c'est pour moi!... Nigaud voyait grossir le compte de Bouffé, sans trouver le moment de lui en toucher deux mots. Comment un pareil ventre aurait-il fait pour avoir à jeun des oreilles? Après boire, c'était encore pis, car il suffisait de savoir tout ce qu'il avait absorbé pour se faire un cas de conscience d'en troubler la digestion. Le créancier, toujours intimidé par la sérénité du débiteur, qui avait soin de ne lui donner audience qu'à table, ne tenta môme qu'une fois d'aborder la question, en se plaignant de la dureté des temps; mais cette précaution oratoire donna le loisir à Bouffé de parer le coup, encore mieux que Don Juan quand il éconduisait M. Dimanche. L'état de gêne étant général, il n'y avait rien d'étonnant à ce que les affaires de^Nigaud s'en ressentissent ; mais un aveu, si plein de franchise, faisait du confident un véritable ami, qui lui révélait tout de suite que le succès de sa maison était une question littéraire, c'qst-à-dire de publicité intelligente, et que si l'opinion de la presse lui devenait enfin favorable, gloire et richesse de s'ensuivre aussitôt. Cet expédient de viveur au pied du mur reposait, dans le fond, sur une idée bien juste. Si jamais on écrit l'histoire des cabarets, des cafés et des restaurants, nous y verrons pas mal de gens d'esprit commencer, à. leurs propres frais, la fortune de maint et maint imbéciles. Mais Bouffé
déclarait enfin : — L'heure est venue pour les poètes et les journalistes de ne plus se ruiner en détail, lorsqu'ils érigent en millionnaire un gâte-sauce ou un garçon de café ! Nous autres, directeurs de théâtre, nous comptons bien avec la presse et nous sommes trop heureux qu'elle goûte, la première, à nos plats ! Ne faut-il pas toujours marcher avec le siècle ? A votre place, cher monsieur Nigaud, je frapperais un grand coup, en conviant des hommes influents à un souper, digne de les captiver : tous les petits plats dans les grands !
— Très-volontiers, monsieur Bouffé, répondit le restaurateur ; mais où demeurent donc les gens d'esprit dont vous parlez ?
— Presque tous en garni et sans domicile fixe, reprit cet osé débiteur ; mais je les connais, comme ma poche. Chargez- vous de faire bien les choses et comptez sur moi pour les gens !
— Ah ! quel service vous m'allez rendre, s'écria aussitôt Nigaud, en renfonçant la note dans sa poche !
Une nuit donc, après l'heure du spectacle, quel beau couvert de noce au café Foy ! Toutes les raretés de la saison y avaient donné rendez-vous aux merveilles de la cave, et le directeur déclassé en faisait les honneurs à plusieurs acteurs du Vaudeville, à des régisseurs d'autres théâtres et à des amis personnels, fraîchement libérés de Glichy, dont l'extérieur peu cultivé concordait, en effet, avec celui de bien des poètes. Nigaud, qui prenait tout son monde pour l'élite même de la presse, allait et venait, ne comptant que sur lui-même pour diriger les manœuvres du service et jugeant par ses propres yeux de l'effet croissant du menu. Jamais convives n'avaient ouvert plus grands yeux ni plus grandes bouches ; deux ou
trois invités, entre autres, avaient tout l'air de manger pour huit Jours, dont la moitié à titre d'arrérages, et le Champagne, comme il coulait à flots ! Aussi bien l'amphytrion apparent daigna se retourner, au dessert, du côté de celui qui l'était réellement, pour lui dire : — Ces messieurs sont contents de vous, mon cher !
M. Nigaud espérait éprouver, à son «tour, le surlendemain, une vive satisfaction. Levé dès cinq heures du matin, il sentait vraiment son cœur battre chaque fois qu'un porteur de journal glissait une feuille sous la porte ; il se baissait, avec avidité, pour la débarrasser de sa bande. Comment n'y soufflait-on pas mot du somptueux médianoche? Même manège les jours suivants; même déception pour unique résultat. Lorsque le maîtrequeux s'en plaignit à Bouffé : — Croyez-vous, demanda celui-ci, qu'on puisse bien juger d'une grande pièce sur une seule représentation?
— Ho ! alors, je vais faire faillite, avoua notre homme, et voici votre note, que je vous supplie d'acquitter entre nous.
— Pauvre ami, j'en suis désolé, répliqua l'autre ; mais si vous faisiez tort de ma dette à vos créanciers, vous les tromperiez gratuitement. Ayez la probité d'en renforcer votre bilan ; j'aime encore mieux qu'elle fonde entre les mains de personnes que je ne connais pas, qu'entre les vôtres, qui me sont chères. Tous les syndics savent ce qu'ils ont à faire de mes factures en souffrance.
Heureusement les quittances de loyers sont, en général, mieux payées dans la rue de la Chausséed'Antin ; le fondé de pouvoir de Mmp la comtesse de Sommariva signe celles du n° 5. Ce petit hôtel était au sieur Canuel dès 1784, et il avait appartenu à une femme illustre, fille de Tardieu des Clavelles, gentilhomme de Flandre mort au service du roi, veuve de Denis-Joseph de la Live d'Épinay, intro-
ducteur des ambassadeurs. Non-seulement Mme
d'Épinay y avait vécu avec Grimm ; mais encore Grimm y avait donné à Mozart, par ricochet, une hospitalité de cinq mois. D'anciens biens de campagne de cette protectrice de Jean-Jacques avaient été acquis eux-mêmes, à côté de Montmorency, par le comte de Sommariva.
En 'face de Ganuel, le 9 messidor an vi, le citoyen Grémieux achetait une maison dont la dame Wattebled, née Larbalestrier, se trouvait adjudicataire par arrêt du 12 janvier 1788 ; il la divisa en deux propriétés, dont l'une donne rue du . Helder : l'autre porte le n° 6 en notre rue.
Le 7, ce magnifique hôtel dans lequel se distribuent les bureaux de la compagnie du chemin de fer de Lyon, a pour auteur l'architecte Cherpitel, agissant ' pour le compte de M. Necker, à qui JVP10 d'Épinay a justement écrit des lettres que l'impression a conservées. Necker n'est encore que ministre de la république de Genève près du roi, et il demeure place Vendôme, lorsqu'il acquiert de Letellier et de Pion séparément deux terrains sur la chaussée d'Antin, rue qui commence sur le Cours à la hauteur de l'hôtel du duc d'Antin. Toutefois Letellier, entrepreneur des bâtiments-duroi, n'a lui-même acquis des religieux mathurins que la jouissance, à titre d'emphytéose, d'une portion dudit emplacement, et les 99 années de son bail couraient depuis sept lorsqu'il a transporté ses droits tels quels à l'ambassadeur de Genève, le .16 août 1775. Quant à Pion, ses vendeurs ont été les héritiers du sculpteur Jacques Verberecht, et ce sculpteur a commencé par acheter, en société avec Sandrié et Taboureux, un plus vaste terrain, avec maison, cour et jardin, de Pierre Ligné, acquéreur de Silvois en 1714.
Necker, le plus marquant des ministres de
Louis XVI, a vu le jour en 1732 ; il est venu faire d'abord son noviciat commercial à Paris, chez le banquier Vernet ; puis, en qualité d'associé, il est entré chez Thélusson et il a consacré, en somme, à faire sa fortune vingt années. Sa femme, Suzanne Curchod de Nasse, accueille .dans son hôtel du quartier neuf de la Chaussée-d'Antin ces beauxesprits : Thomas, Buffbn, Grimm, l'abbé Raynal, Saint-Lambert, Marmontel. De plus, une petite place est réservée dans le salon, sur un tabouret de bois, à M"° Necker, dont sa mère a commencé l'éducation avec assez de roideur pour que l'impulsion en contraste avec le ton général des réceptions ; mais on sait que Mmp de Staël, née Necker, si elle a toujours été jeune, n'a jamais été un enfant. Extrêmement charitable, la femme du ministre fonde un hospice, qui porte encore pour nous le nom de son mari. Dès la première année de son installation dans le bel hôtel de sa création, M. Necker s'est vu appeler à la direction du Trésor, sur la demande de M. de Maurepas, et en lui l'homme d'État est tout-a-fait sorti de la chrysalide du banquier. Peu de mois après avoir donné une première fois sa démission de ministre, il ajoute à sa propriété un petit hôtel, relié par un cul-de-sac à la rue Basse-du -Rempart et dans lequel a succédé à Pion Catherine de Vernimen, veuve de Louis Lhermitte.
On sait que bien des royalistes reprochent à presque tous les actes de la vie politique de Necker, encore ministre en 1789, d'avoir provoqué l'explosion de la Révolution française, qui ne l'en a pas moins fait figurer au nombre de ses réprouvés. Outre qu'il laissait deux millions, bien à lui, dans les coffres du Trésor royal, il a vu ses propriétés séquestrées au nom de la Nation, et son nom a grossi la liste des émigrés. Mmu de Staël, admiratrice passionnée de Rousseau, n'était
pas sans prétendre elle-même, comme écrivain, comme génie, au panthéon démocratique ; confidente de Barras, elle taisait partie du cercle constitutionnel qui siégeait à l'hôtel de Salm, opposé au club de Glichy, et c'est elle, à coup sûr, qui a présenté au Luxembourg M. de Talleyrand, débarqué à son retour des États-Unis sans autre ressource que cette caution féminine, qui est devenue un lien d'intimité. La Notre-Dame du 18 Fructidor a ensuite usé de son crédit pour faire cesser la proscription de l'exilé de Goppet, son père, ainsi que peut nous le rappeler la pièce inédite que voici :
Ministère de la Police générale de la République.
Liberté* Egalité.
Paris, le 13 thermidor, l'an VI de la République Françoise, Une et Indivisible.
« Le Directoire Exécutif,
Vu les diverses réclamations tendantes à ce que le nom de Jacques Necker soit rayé de la Liste des émigrés, et les pièces à l'appui de cette réclamation j
Ouï le rapport du ministre de Ja Police générale,
Arrête :
a Article 1er. Le nom de Jacques Necker, ex-directeur des finances, sera définitivement rayé de la Liste des émigrés du Département de Ja Seine, ainsy que de toutes autres Listes d'émigration où il auroit pu être inscrit.
« Article. 2. Le séquestre apposé sur ses biens, meubles et immeubles, sera levé, avec restitution des fruits et la jouissance de ces biens.
« Article 3. Dans le cas où tout ou partie de ses biens auroit été vendu, en exécution des Loix, le montant lui en sera remis, à ia charge par lui de payer tant les frais du séquestre que ceux de la vente, si elle a eu lieu.
« Article 4. Le présent arrêté ne sera pas imprimé,
les ministres de la Police générale et des Finances sont chargés de son exécution, chacun en ce qui les concerne.
« Pour expédition conforme :
Pour le Président du Directoire Exécutif, Merlin.
Par le Directoire Exécutif: pour le secrétaire-général, L. M. Réveilliére Lépeaux, « Certifié conforme,
Le ministre de la Police générale, Lecarlier. o
Le 25 vendémiaire an vu, Necker, par l'entremise d'Uguiet, fondé de pouvoir, cède ses deux propriétés au prix de 37,38o piastres, 4 réaux, somme qu'on a stipulée payable en argent espagnol pour éviter le payement en assignats. Mais la rue sur laquelle donne le plus important desdits immeubles s'appelle du Mont-Blanc, depuis la réunion de ce département à la France. Les preneurs de ces deux hôtels sont Jacques-Roze Récamier, banquier, et sa femme, née Jeanne- Francoise-Julie-Adélaïde Bernard, qu'ont rendue célèbre sa beauté, son esprit et son influence. Elle commence par donner aux incroyables, rue du Mont-Blanc, des bals dont le luxe est inouï : les éventails et les bouquets des danseuses y sont renouvelés autant de fois que la chaleur de la danse en a altéré la fraîcheur et, de plus, une provision de chaussures, prévoyance inconnue des fées, empêche qu'aucune invitée passe d'une gavotte à une sauteuse avec un soulier qui s'affaisse, ou qu'elle quitte le bal en Cendrillon. Mais à ces fêtes du Directoire, dont le Consulat rehausse encore l'éclat, succède un silence délicat, vers le commencement de l'Empire. D'un côté, Mme Récamier a donné passagèrement refuge, dans
sa maison de campagne de Saint-Brice, à Mmo de Staël, dont le père a voulu rester à Goppet, et les Neckcr sont des plus mal en cour ; d'autre part, M. Réeamier a fait des pertes d'argent considérables, disgrâce contribuant à éloigner sa femme d'un monde qui en souffre beaucoup plus qu'elle-même. Donc le 1er septembre 1808, M. et Mmc Réeamier, qui se contentent alors de demeurer rue et division du Mail, n° 19, cèdent leurs deux maisons de la Cliaussée-d'Antin au riche épicier Mosselmann, établi dans la rue Saint-Denis en face de celle du Ponceau.
C'en est fait dès-lors, pensez-vous, des salons où Mme de Staël, dont le talent n'a jamais eu de sexe, jouait tout enfant avec des philosophes, ses camarades ; c'en est fait également des grâces, si Mme Réeamier s'éloigne. Longue avenue, tu ne mènes plus qu'au deuil ; cour et jardin, que ne vous entendez-vous, pour étouffer l'édifice deux fois veuf, que vous n'embrassez plus sans regrets ! Mais cet hôtel prédestiné sourit à une maîtresse nouvelle et qui grandit sous ses lambris, pendant que les deux précédentes partagent l'exil qui les fait enfin presque sœurs. Blonde étoile du matin, salut ! Qu'importe le prestige des souvenirs, puisqu'une autre séduction commence ! Chaque génération veut la sienne. En un mot, M1!e Françoise-Zoé-Mathilde Mosselmann, née dans l'ancien hôtel Necker, porte à ravir un autre nom, qui lui vient d'un ambassadeur du roi des Belges ; c'est maintenant, pour ne rien vous taire, Mme la comtesse Le Hon. Cette sœur cadette ne doit rien aux aînées ; néanmoins, à Paris, le report des adorateurs sur le retour met ordinairement les jolies femmes de plusieurs générations en compte les unes avec les autres, opération qui fait passer au crédit de la dernière-venue les économies de ses devancières. C'est à peine si les hypothèques de
bonnes fortunes, prises comme à perpétuité par certains merveilleux de l'époque directoriale sont atteintes par la prescription sous le règne de Louis- Philippe : le mérite n'a pas d'âge en France, où la galanterie en est un. La jeune ambassadrice n'a pas même trouvé d'inscriptions, au nom de la fille du ministre ou de la femme du banquier, sur l'hôtel qu'elle tenait d'elles : son père en avait fait place nette en s'acquittant de ce qui restait dû tant à dame Louise-Germaine Necker, veuve du baron de Staël-Hostein, qu'à Mme Récamier, devenue l'Ègérie de l'Académie-Française et consultée sur chaque élection dans un salon de l'Abbaye-aux- Bois.
Du même côté, mais plus haut que la caserne, qui a principalement servi de conservatoire à la musique des gardes-françaises, gît un cimetière Saint-Roch, enterré à son tour, puis longtemps arrosé par des pompes à l'usage des porteurs-d'eau. Les constructions numérotées 8 et 10, dont l'une se relie encore à un jardin du côté de la rue parallèle, comportaient moins de plâtre et de pierres avant la grande révolution; Daniel parlait en maître dans la première et l'un des frères Périer dans l'autre. Les Périer dirigeaient la compagnie des eaux qui avait établi la pompe à feu de CliaiJlut ; un écrit du comte de Mirabeau, en décriant les actions de cette compagnie, donnait lieu à une réplique favorable de Beaumarchais.. Entre le 10 et le 18 se trouvait un hôtel moins rétréci, à la famille Mallebranche. Venait ensuite Pierre-Nolasque Leblanc de Verneuil, qui avait lait bâtir au milieu d'un terrain concédé par les mathurins pour 99 années, emphytéose appelée â expirer en 1881 ; le lendemain même du décès de ce détenteur primitif, autrement dit le 20 floréal an ni, l'immeuble était acquis par le citoyen Lakanal, prêtre, professeur, vicaire-général constitutionnel, conven-
tionnel, puis censeur au lycée Bonaparte, membre aussi de l'Institut, qu'il avait organisé et dont il fut évincé en 1816, pour y rentrer sous le ministère Decaze. Cet admirateur de Marat n'avait pas attendu, pour devenir propriétaire, la loi agraire que promettait Babeuf. Il fit élever deux corpsde-bâtiment (nos 18 et 22) sur le devant de sa propriété, avec passage réservé au milieu pour la construction du fond ; mais cette surcharge lui pesa à tel point qu'il fut forcé de vendre. L'acquéreur du lot principal, que flanquaient les deux autres, fut le général Moreau, qui, dans le salon du rez-de-chaussée, concerta le plan de la campagne du Rhin avec le général Bonaparte, dont il était encore l'égal en grade. Sur les bureaux installés par Moreau, commandant en chef d'une armée, on a jeté depuis huit étages, au bout de l'avenue, à main droite : que ce fardeau leur soit léger ! MM. de la Bouillerie, Delamarre, Letissier, Prat et Bergonier ont joui successivement de cette résidence, qui était celle du général Bourmont en 1816. Bourmont, dont le nom réveille aussi des souvenirs politiques si mal étouffés qu'ils passionnent encore tout le monde, occupait le même appartement que le général son devancier, et les ornements n'en ont pas encore changé de style. Une salle de bain y attenait, que le premier des deux généraux avait fait ajouter en aile à la hauteur de sa chambre à coucher, c'est-à-dire du premier étage. Lorsqu'on supprima cet annexe, on découvrit sous la baignoire, au lieu de dalles noires et blanches, qu'elle était suspendue par deux barreaux de fer sur une cachette, ménagée dans la pierre.
La rue dont nous parlons est revenue, sous Louis XVIII, à ce nom de la Ghaussée-d'Antin qu'elle partage avec un quartier. Le magasin de nouveautés qui. a pris la même invocation rem-
place un hôtel, qui fut dit le temple de Terpsychore lorsqu'il s'érigeait pour une danseuse aux frais du prince de Soubise. Le protecteur avait soupé ailleurs avec la comtesse de Lhospital ; sa petitemaison était rue de l'Arcade. La protégée, MUe Guimard, reçut en courtisane qui sait son monde le financier Laborde, l'évêque de Tarente et d'autres grands personnages par la porte à deux battants du prince de Soubise, sans que se rouillassent les gonds de la porte dérobée. Mais le prince défraya mieux que ses successeurs en titre les trois soupers que donnait par semaine la Guimard. Il y en avait un pour des grands seigneurs ; un qui réunissait des auteurs, des artistes et des savants ; le troisième était une orgie hebdomadaire, avec des filles. La belle damnée, comme l'appelait Marmontel, avait pour armoiries : au milieu de l'écusson un marc d'or, d'où sortait un gui de chêne, les Grâces servant de support et les amours couronnant le cartouche. Elle recevait ses amis en foule dans .sa propre salle de spectacle ; l'élite des troupes régulières y donnait des représentations, auxquelles assistaient, en loges grillées, des prêtres et des femmes honnêtes, sur des billets sollicités d'avance. Néanmoins tout a ime lin. Celle de l'hôtel Guimard fut une loterie : 2,500 billets à 5 louis. Le tirage avait lieu aux Menus-Plaisirs le 29 mai 1786, et la comtesse Dulau, qui n'avait pris qu'un seul billet, gagnait. A présent, tout est bien changé. Plus de porche décoré de colonnes, plus de bas-reliefs, plus de peintures de Fragonard ! Quelle étoffe souhaitez-vous, madame? Cette couleur vous sied à merveille ; vous mesurez au moins 12 mètres : flatteries qui réussissent toujours !
Seulement la métamorphose ne s'est pas opérée du jour au lendemain. L'ancien temple du plaisir servait de chef-lieu à une section, pendant la Révolution. Le banquier Perregaux l'eut ensuite
168 ' RUE DE LA CHaUSSÉE-D'ANTIN.
pour hôtel et y signa le contrat du mariage de sa fille avec le maréchal Marmont. Les bureaux de la maison de banque se tenaient là également. M. Perregaux y reçut, un jour, les offres de service d'un inconnu, qu'il refusa de prendre pour employé, mais qui, en se retirant, vit luire sur le paillasson une épingle, se baissa pour la ramasser et la piqua dans le drap de sa lévite, comme une fiche de consolation. Ce détail, qui prouvait à l'improviste que le solliciteur éconduit avait de l'ordre, le fit aussitôt rappeler et recevoir à titre de commis. Il n'était autre que ce Jacques Laffitte qui succéda plus tard à Perregaux.
Immédiatement après le grand magasin vient, comme avant, le siège central d'un chemin de fer ; cette fois il s'agit de la ligne d'Orléans. Naguère le Casino y donnait des concerts, inaugurés par le violon de Paganini, et des soirées, des nuits dansantes qui, en été, étendaient au jardin l'illumination de la rotonde. Celle-ci avait été ajoutée par-derrière à un hôtel qui faisait partie du majorât constitué par l'empereur en faveur de son parent, le général Arrig;hi, duc de Padoue, par décret du 28 mars 1812. Une loi du 10 juin 1853 a autorisé le fils et héritier du général, titulaire de son majorât, à céder cet immeuble à la compagnie d'Orléans, à la condition que le prix en serait appliqué à l'acquisition de rentes ou d'immeubles remplaçant l'hôtel aliéné dans la composition du majorât. Le jardin en finissait, sur le passage Sandrié, par une élégante orangerie et une volière, que séparait l'une de l'autre un petit labyrinthe. Mais cet hôtel à fronton, précédé d'une belle avenue, n'avait pas été fait exprès pour le duc de Padoue. Pierlot, receveur-général de l'Aube, l'avait acheté, le 27 pluviôse an x, de M. et Mme Cottin, lesquels avaient eu pour vendeur, en 1784, Jean-Baptiste marquis de Lavalette,
propriétaire en qualité de légataire universel, pour les biens existant en France, du marquis de Castéra, son oncle, décédé quatre années auparavant. Les droits dont le marquis avait joui peu de mois provenaient de la succession du fondateur, Louis de Pernon, à qui avait été cédée une portion du terrain par l'avocat Legouvé, en 1768, et qui avait pris le reste de l'architecte Louis Signy. Comme ce dernier n'était en possession que pour 99 années, une moitié environ du jardin sera reprise en 1*867 ou 1868 par le Domaine, substitué aux pères mathurins, qui avaient consenti l'emphytéose.
Ledit Legouvé, dont le fils a écrit le Mérite des femmes et le petit-fils de grands pièces de théâtre, a lui-même essayé de se faire auteur dramatique. De lui reste imprimée une tragédie û'Attiiîe, qui n'a pas été représentée.
L'auteur d'Atuiie était aussi propriétaire, mais conjointement avec le baron de Thun, ministre de Wurtemberg, d'un terrain contigu a celui de l'hôtel de Pernon, sous la censive de Saint-Denisde-la-Châtre, et qui avait appartenu peu de temps après la mort de Louis XIV à Claude de Prat, seigneur de Plainville. M. Legouvé y eut pour acquéreur, en 1769, un secrétaire du roi, qui se nommait Boucher de Saint-Martin, aux dépens de qui s'éleva une petite-maison, dont la clef s'afferma à Bouret de Vézelai, le fermier-général ; Mmc Boucher de Saint Martin accommoda ensuite de la propriété l'abbé Bertin et son frère, lesquels eurent à leur tour pour successeur M. de Mallet, officier de cavalerie, fils ou neveu du président Mallet, qui avait figuré parmi les anciens possesseurs du terrain avec Mile Quarante. En 1791, M. de Mallet transportait cet immeuble à une famille financière du même nom, qui ne tenait nullement à la sienne. Les aînés de ces barons Mallet qui, de nos jours
encore, y dirigent une maison de banque considérable, sont justement nés sous ce toit ; ils ont fait leur salle-à-manger d'une pièce consacrée par leurs prédécesseurs à un petit musée chinois. Aussi bien de l'hôtel Necker aurait dépendu, nous dit-on, la maison adjacente, qui se replie sur la rue Neuve-des-Mathurins ; d'autres personnes prétendent que sa construction remonte à 1766 et en font, honneur à Mllc Duthé : elle appartient, dans tous les cas, depuis plus d'un demi-siècle, à la famille d'Érard, le facteur de pianos.-
On traitait le 24 d'hôtel Quéveron, Louis XVI régnant, et M. Février disposait de la maison d'après. Celle-ci, refaite plus tard par le baron Méchin, qui voulait y ouvrir un passage débouchant sur la rue du Helder, mais dont l'intention ne se réalisa pas, a été depuis pour M. Mirés un pur et simple placement. Voyez dans la maison d'ensuite, aux allures aristocratiques et qui ne manque pas de profondeur, l'ancienne demeure de Clodion : il y avait son atelier, d'où sont sorties de ravissantes terres-cuites, pour se distribuer dans le monde élégant. Qu'était-ce encore que le 32 ? un hôtel à trois corps, répondant au nom de Montigny, et dont M. Sartoris, le banquier, a laissé une portion à la marquise de l'Aigle, sa fille. M. de Fontanes, ce grand-maître de l'Université qui avait fait refleurir les études, s'est éteint au 36 en 1821.
Ces constructions de l'autre siècle ont, en général, des vis-à-vis de celui-ci ; néanmoins Ethis de Coray était alors chez lui au 31, et nous retrouverions dans le plus ancien des bâtiments multiples du 27 Us le domicile d'un gentilhomme breton, M. de Lavau de Pansemont, président du conseil des Anciens, qui avait commencé par faire la guerre d'Amérique. Traditions nouvelles pour l'historiographie, mais trop
RUE DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN. ni
bourgeoises pour ne pas s'effacer devant celles qui appartiennent également à l'Histoire !
En 1791, le 2 avril, le peuple obstrue les abords de la rue ; J'orateur vient de mourir dont la vie politique s'explique honnêtement par cette confession suprême : — J'ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte.... Ainsi a parlé Mirabeau qui, à l'article de la mort, n'a voulu se réconcilier qu'avec le prince de Talleyrand. — S'il a expiré, crie la foule, c'est que la cour l'a fait empoisonner!... Ainsi le peuple compte pour rien les fatigues incessantes de la vie qui vient de s'éteindre ; mais il en gronde comme un orage posthume, après tous ceux qu'elle a bravés, essuyés, couvés, déchaînés. Quelle consternation et quels regrets ! Il y a unanimité plus qu'en toute autre des manifestations de la douleur ou de la colère publique. Les théâtres se ferment, l'Assemblée nationale arrête que tous ses membres assisteront aux obsèques du grand homme, et la Nation, pour recevoir ses cendres, improvise le Panthéon ! Rien ne manque à l'apothéose.
Le lendemain de la cérémonie, la rue où l'orateur a cessé de vivre est proclamée la sienne, rue Mirabeau : dénomination d'un jour, mais qui paraît aussi celle de l'avenir. Puis sur une table de marbre noir s'inscrit, sur le devant de sa maison, un distique de Chênier :
L'âme de Mirabeau s'exbala dans ces lieux ! Hommes libres, pleurez ! tyrans, baissez les yeux !
Ces vers ont disparu, dès 1793, et la maison, dont le grand orateur avait payé à Mmp Talma 2,400 francs de loyer, n'est pas démolie ; elle n'a que changé de face en 1843. C'est n° 46 : on y revoit une cheminée, style Louis XVI, du cabinet de Mirabeau.
L'hôtel Montesson, que nous rapportons à la rue de Provence, comptait pourtant dans celle de la Chausséed'Antin, qui finissait par celui de Montfermeil. Mnie de Montesson, veuve d'un lieutenant-général, épousa en secondes noces secrètement, mais avec l'agrément tacite du roi, le duc d'Orléans. Des dépendances de sa maison faisait partie un théâtre privé, inauguré en 1763 et où le prince ne fut pas sans jouer des rôles. Mme de Genlis, nièce de Mme de Montesson, prit la direction de ce spectacle et y fit débuter ses filles, très-jeunes encore. Quand le duc d'Orléans ferma les yeux, sa mort fut attribuée à la maladresse d'un médecin ; mais la gastronomie y devait être pour quelque chose. Une fois, ce gros mangeur n'avaitil pas expédié, dans le même repas, 27 ailes de perdreaux? L'hôtel où Mœe de Montesson rendait le dernier soupir en 1806 passa au fournisseur Ouvrard, puis au banquier Michel.
Après avoir payé notre tribut, en passant, à de tels souvenirs, nous sentons bien que, par comparaison, l'intérêt pâlira des recherches relatives âu 50, dont un bas d'escalier, décoré d'une galerie de balustres, fait toutefois plaisir à rencontrer. Un bon bourfeois, M. Delore, en a gratifié ses pénates peu après la mort de Louis XV ; Mmc Caubert, propriétaire actuelle, est une nièce de Delore.
Régnait un pont sur l'égout de la ville à la hauteur de la rue de Provence, d'après le plan de 1739; on l'appelait pont de l'Hôtel-Dieu, et la même dénomination en ce temps-là se donnait à la voie, parce qu'elle touchait à une ferme dont jouissait ledit hôpital. Quel nom, d'ailleurs, n'a pas porté la rue, qu'habitent aujourd'hui les femmes qui, de cette ville capricieuse, changent le plus souvent de toilettes ! A la fin du xvir3 siècle on a dit : Chemin des Porcherons, de l'Égout-de- Gaillon, de la Ghaussée-de-Gaillon. Puis, avant
qu'un arrêt du conseil ait prescrit, en 1720, le redressement de la voie prolongée jusqu'à la barrière des Porcherons, on l'a bachiquement qualifiée de la Grande-Pinte, eu égard à l'enseigne de ce même cabaret qu'a tenu plus tard Ramponneau.
A gauche, en vue de la rue de Provence, bous laquelle se cachait l'ancien égout, l'orientaliste Anquetil, membre de l'académie des Inscriptions et frère de l'historien, vivait durant le ministère Necker. Sur la même rangée, un peu plus haut, le marquis Barthélémy, sénateur du premier empire, eut son hôtel : il avait été l'un des directeurs de la République et devint pair-de France. Du temps d'Anquetil, aussi près de lui, mais plus bas, une courtisane étalait force luxe ; c'était Mmp de Bonneuil, qui se donna par caprice à Mirabeau pour un sac de marrons grillés de chez Benoît, au Palais- Royal, mais qui coûta les yeux de la tête à d'autres. Quand cette Bonneuil supplanta la DHe Renard dans l'amour de Sartines, fils du ministre, ce prodigue atait commandé pour la maîtresse distancée une voiture livrée à la nouvelle, qui la fit décorer d'un écusson à ces armes parlantes : un renard éventré, surmonté d'un œil couronné.
Les possessions de l'Hôtel-Dieu en notre rue étaient ainsi désignées sur un titre de 1700 :
• 1© maison aux Porcherons, tenant au château du Coq, propriété de M. Lecoq, et au chemin de la porte Saint-Honoré à (Jlichy, dit pont ou chaussée de l'Hôtel- Dieu, aboutissant au chemin qui va du Roule à Samt- Laurent et aux égouts de Paris.
2° 2 arpens 1/9, tenant d'un côté aux dits égouts, d'autre aux Mathurins, d'en haut au chemin de Clichy, par bas auxdits Mathurins. »
Les gouverneurs et administrateurs de l'Hôtel- Dieu étaient alors :
« Réné Accard, conseiller du Roy, substitut du procureur-général, Jean Çetitpied, écuyer, secrétaire des finances ; Henri Herlan, conseiller du roi en l'Hostel de cette Ville, ancien échevin ; Pierre de Stricky, conseiller du roi, substitut du procureur-général, et Michel de Bourges, écuyer, conseiller du Roy, trésorier de France au bureau des finances de la Généralité de Paris. »
Sur la ligne opposée, en l'année 1738, la ruelle des Marais, rue actuelle de la Victoire, débouchait entre 1 arpent 4/2, au sieur Bourgeois, et une maison, avec jardin, où Grandhomme, maître-maçon, précédait Ruelle. Ensuite se présentait le marais des héritiers Lefévre, un autre au sieur Loisnes et puis notre rue Saint-Lazare.
L'acquéreur de Ruelle fut M. Leriche de la Popelinière, l'un des fermiers-généraux du roi. Double était sa propriété en 1747 ; une porte de communication en séparait ou en reliait à volonté les deux moitiés, dont l'une avait comme l'autre sa maison, son jardin et son entrée. La totalité confinait latéralement à la rue des Marais et au terrain des héritiers Lefèvre, par-derrière à la propriété Coypel et par-devant à la chaussée de la Grande-Pinte ou d'Antin. Au pavillon de gauche se réservait la spécialité des parties fines ; celui de droite avait, au contraire, une destination littéraire : ici une bibliothèque et tout ce qu'il fallait pour écrire, là ce qu'on faisait de mieux était encore de bouquiner à la façon des lièvres. La Popelinière, quoique financier, se piquait de bel-esprit ; il s'est essayé dans la chanson, la comédie et le roman. De lui s'est . imprimé un livre de débauche, les Mœurs du Siècle ; mais il n'en a tiré que très-peu d'exemplaires, sa réputation de paillard étant déjà des mieux établies. Il en figurait un dans l'inventaire de la succession de l'auteur ; la rareté et les figures y ajoutaient un si grand prix qu'un
commissaire avait empêché, dans l'intérêt des autres héritiers, Mlle de Vandi de jeter au feu, avec indignation, ce chef-d'œuvre de polissonnerie. Le lieutenant-de police, averti, en référa à M. de Saint- Florentin, et l'ordre s'expédia bientôt de s'emparer du maudit livre, au nom du roi.
N'avait-il pas été écrit au n° 62, qui nous représente au moins l'un des deux pavillons du fermier-général ? Cette maison, à notre connaissance, s'est surélevée de deux étages, en même temps qu'on remplaçait par une porte en chêne la grille qui le mettait à jour. Maison de verre dont le sage fut quelque temps M,mî Joséphine de Beauharnais et plus tard le général Foy, qui y mourut en 1825. Cette fois encore des questions brûlantes menaient, pour ainsi dire, le deuil : les formidables manifestations qui se produisirent aux funérailles du plus éloquent avocat de la cause du libéralisme ne tirent malheureusement reculer que pour peu d'années la contre-révolution devant l'abîme qu'elle avait pu mesurer. Le moyen de douter que la France fût centre-gauche ! L'âme ardente du soldat que le patriotisme avait fait écrivain et orateur, planait encore et remplissait i'air de promesses, où la cour ne voyait que des menaces. Pendant que la Chambre se disposait a jouer de nouveau, mais avec un peu plus de calme, cette partie de boston interminable où se gagne et se perd une majorité, la galerie, c'est-à-dire la France, pour laquelle tenaient les cartes Royer-Collard et Casimir Périer, ouvrait et remplissait une souscription nationale pour ériger en monument la tombe du général Foy et offrir un million à ses enfants.
L'autre pavillon de La Popelinière n'est-il pas deux maisons plus haut? Nous y reconnaissons de moins ancienne date le domicile mortuaire du comte Roy, ancien ministre des finances. Mmes de Talhouet et de Lariboisière, ses filles, ont vendu a
M. Bonnard, pour y fonder un comptoir financier d'une importance peu commune, ce qu'on a appelé le grand hôtel Roy. C'en est fait du petit hôtel de la même portée ; mais quelque chose reste du jardin, qui était indivis lors même que M. Roy avait acheté de Charles Geyler, le 20 frimaire an xii.
Trois petits hôtels, 53, 55 et 57, bâtis depuis un peu moins d'un siècle sur le territoire de l'Hôtel-Dieu, se ressemblaient comme des frères jumeaux ; mais leur air de famille se perd depuis que M le président Benoît-Champi a fait exhausser la premier.
Au 70 enfin revient notre dernière visite ; aussi bien la rue s'y termine et au même point s'est tenue la barrière des Petits-Porcherons. C'est l'ancien hôtel Montfermeil, refait pour le cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon Ier. La chapelle en était naguère un gymnase où les deux sexes prenaient alternativement des leçons d'agilité, dans une maison contiguë ouvrant sur la rue Saint-Lazare. Après avoir été, à la suite de son neveu, commissaire des guerres en Toscane, Fesch a repris l'habit ecclésiastique à la faveur du concordat ; bien que nommé archevêque de Lyon, il a conservé cet hôtel, officiellement élevé au rang de palais. Élu en 1810 président du concile de Paris, le prélat n'a pas craint de combattre les mesures de violence exercées par l'empereur sur le Saint-Père à cette époque ; une demi-disgrâce en a été la conséquence et a duré jusqu'aux Cent-Jours. Napoléon, voyant reparaître le cardinal Fesch en compagnie de Mme Lœtitia Ronaparte, a mis de côté toute rancune pour embrasser son oncle et le créer pair.
Rue du Cherebe-Midi. (\)
Les Prémontrés. — Un bâtiment élevé sans retraite sur la rue et en très-bon état encore, que décorent sobrement quelques lestons de pierre et dont un chantier de bois à brûler occupe la cour, est numéroté 4. Voyons-y l'ancien couvent des prémontrés de Sainte-Anne, dits aussi de la Croix-Rouge et les prémontrés réformés, établis l'année même où mourut Mazarin et patronnés par la reine Anne. Au temps de la campagne d'Egypte, la marquise de Saint-Simon habitait le premier étage de cette maison. Au-dessous d'elle demeurait Blaugini, avec sa femme et six enfants, petits prodiges ; cette famille donnait des concerts. La marquise produisit dans le monde l'artiste, jusque-là peu connu, dont elle commençait la fortune, car il ne tarda pas à devenir fort à la mode. La princesse Pauline Borghèse, sœur de Napoléon Ier, à laquelle Blaugini dédia une ou plusieurs de ses compositions, daigna faire souvent pour lui, tout éveillé, le sacrifice consommé une seule fois par Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI, en faveur d'un poète qui dormait, Alain Ghartier.
N° 5 : — construction à porte cintrée, de l'époque
(1) Notice écrite en 3 858. Les flancs de la rue du Cherche-Midi ne s'étaient encore prêtés ni à 1 élargissement du carrefour de la Croix-Rouge, ni au prolongement de la rue Sainte-Placide et de la rue des Missions (naguère Saint-Maur), ni à la formation de la rue Bérilte.
RUE DU CHERCHE-MIDI
où elle ne pouvait manquer d'enseigne, payant maintenant ses termes de loyers à M. Labric, médecin de l'hospice des Petits-Ménages. C'est l'Image-Saint-Nicoias quand Toussine Marigny la cède à Jean Mariel, en l'année 1694 ; puis un bouclier y fait étal, après quoi elle est occupée par Bullion, marquis de Gallardon, conseiller du roi, garde à la prévôté ; Claude Le Roy, écuyer, en fait l'acquisition et la revend en 1726, avec deux maisons donnant aussi en face des Prémontrés, moyennant 200,000 livres, à Peyrenc de Moras, conseiller du roi, maître-des-requêtes de son hôtel. La première est occupée, douze ans ans après, par le marquis de Parabère ; la seconde et la troisième, par M. de Monthulé, conseiller au parlement, et alors elles touchent d'une part à l'encoignure de la rue du Vieux-Colombier, où est établi le maître-maréchal Élie, d'autre part à une maison au baron de Montmorency.
M . de Monthulé. — Il paraît avoir acquis les deux siennes des légataires ou héritiers de la comtesse de Vérue, lesquels n'étaient guères qu'un membre de la famille Mailly et un de la famille Bouraonville, tous les autres, c'est-à-dire le prince d'Albert de Grimberghen, la duchesse de Duras, le duc de Chaulnes, la marquise de Gouffier, la marquise de Foissac et la comtesse de Sassenage ayant renoncé à la succession de leurdite tante ou sœur.
Les Ratabon. — Mme de Vérue a donné ellemême, en 1719, de trois maisons tournant le dos à un couvent de la rue Cassette, 137,250 livres à l'évêque et comte de Viviers et à la comtesse de Grécy, héritiers de leur neveu, Martin Ratabon, dont le père y avait fait bâtir. Mais ce n'était pas un triolet, c'était une demi-douzaine de maisons ou de places pour en édifier, aboutissant par-derrière au Saint-Sacrement, que Ratabon d'Herval, maître-
RUE DU CHERCHE-MIDI
d'hôtel du roi, avait cédées en 1686 à Louis de Ratabon, ambassadeur en Italie. Mmc d'Hcrval, sœur de M. de Bretonviiliers, était belle, sage et aumonière ; elle n'a fermé les yeux que sous la Régence, dans un établissement religieux. Louis de Ratabon a vendu en 1692 et 1693 à la duchesse douairière de Mecklembourg, veuve de Louis Chétien, duc souverain, deux de ces propriétés à jardins.
N" 9 : — anciennes écuries d'un hôlel de Montmorency, que nous reconnaîtrons un peu plus haut. Un M entrelacé figure aux grilles des croisées ; mais il est possible que ce chiffre se rapporte à une famille du Maine, celle du marquis de Montecler, qui a joui de cette résidence. Le présent détenteur, qui d'ailleurs n'habite pas Paris, s'appelle M. Maillé-Saint-Prix ; le hasard (ait donc que la lettre majuscule en fer battu se trouve encore une initiale de circonstance. La maison ou le terrain n'en a pas moins appartenu à un ou a plusieurs des Ratabon.
Les Députés d'Artois. — Le fer aussi décrit, n° 11, des verticilles magniliques, rampe d'un escalier qu'ont gravi les députés d'Artois, ayant la leur maison de ville, puis des Sully-Charost et plus récemment le comte de Nicolaï, antérieur à M. Cherrier, propriétaire actuel.
Les Dames du Saint- Sacrement — Nous lisons dans les notes prises par M. Rousseau, pour les besoins du présent recueil, que l'immeuble considérable n° 13 est réputé d'origine conventuelle ; notre envoyé toutefois garde des doutes à cet égard, car il a cru s'apercevoir de la médiocrité des matériaux qu'on y a employés à la construction d'un des corps-de-logis qui remontent aux siècles précédents. Et le fait est qu'il sied à la religion de bâtir même en vue de l'éternité ! N'en déplaise à M. Rousseau, les religieuses du Saint-Sacre-
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ment possédaient un hôtel rue du Cherche-Midi ; Mme de Voysin, femme d'un conseiller d'État, en payait le loyer 2,500 livres pour chacune des dernières années du règne de Louis XIV. L'immeuble touche encore par-derrière à des jardins de la rue Cassette qui ont appartenu aux mêmes dames. L'ancien séjour de Mme de Voysin a été récemment légué à Mme la comtesse Hullin par le général du même nom.
N° 14. — Il a dû appartenir aux prémontrés. De belle rampes s'y étagent, de style Louis XIV.
Hôtel Montmorency. — Il s'en est détaché, n° 45, comme une galerie ; on y retrouve aussi des degrés reliés par une belle balustrade. C'est justement en regard des Prémontrés qu'un plan manuscrit, accolé en 1713 au Terrier de Saint-Germain-des-Près, marque un hôtel Montmorency, vis-à-vis des Prémontiés. Mais les descendants des premiers barons de France ont eu dans notre rue plus de deux propriétés. Antoine Chaumont y prenait de Sigismond de Montmorency, pour 200,000 livres, l'hôtel Châtillon, le 10 avril 1720, et M*r de Viviers n'avait reçu auparavant du comte de Châtillon que 72,600 livres pour l'une de ses maisons. Ce n'était plus le duc de Montmorency-Luxembourg, époux d'une Châtillon ; mais c'était un comte de Montmorency qui habitait encore la rue en 1752 et qui, de plus, y achetait du bourgeois Petit, du marchand de vins Delahaye et du- mercier Mahon, tous trois syndics des créanciers de Caillon, une maison à porte cochère et séparée de la rue de Bagneux par une autre maison audit Caillon. Passagèrement on fit de l'hôtel Montmorency proprement dit une maison d'éducation, sous la République.
iV8S17 et 18. — Qui songe à s'étonner que des hôtels soient occupés par des peintres dont les toiles s'étalent dans des palais ? C'est l'exception, que n'est-ce la règle ! M. Duval-Lecamus a surélevé
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d'un atelier d'artiste une habitation de gentilhomme, dans laquelle est mort le baron Le Mercier, gendre du maréchal Jourdan, sur la rive gauche de la rue du Cherche-Midi. Sur la droite, M. Mailand, confrère de Duval-Lecamus, s'est accommodé, pour un temps, d'une propriété échue aux hospices, mais aussi bien née que l'autre sous Louis XVI, puis hôtel de Lambrechts, ministre de la Justice sous le Directoire et député sous la Restauration.
Le Cherche-Midi. — Qu'un rendez-vous nous soit à charge, et que l'heure prise en soit midi, nous cherchons tous midi a quatorze heures. Une enseigne, qu'avait inspirée cette vérité, a valu son nom à la rue, dite aussi Chasse-Midi et partiellement des Vieilles-Tuileries, du Petit-Vaugirard. 0 bonne fortune ! voici l'enseigne, médaillon en pierre d'un module voyant, sur la façade du 19. La vente s'est opérée en 1736 de la maison et d'une brasserie, à cette chère image du Cherche-Midi, par Jacques- Étienne Cousin, brasseur, à Françoise Fourcroy, veuve d'Etienne Cousin, autre brasseur, moyennant 12,000 livres. Le bâtiment lit d'abord" corps avec ceux d'un couvent dont la chapelle, dédiée à saint Joseph, était au 21, la porte principale au 23. Or des religieuses augustines de la congrégation de Notre-Dame s'installèrent là, en 1634, sur un terrain acquis du sieur Barbier ; puis, de 1669 à 1790, ce fut le prieuré des bénédictines de Notre-Dame-de-Consolation, dont la ci-devant propriété se vendit par lots de l'an vi à l'an vin et servit à la formation de la rue d'Assas.
Écoles nationales de la Rue du Cherche-Midi. — Elles s'ouvrirent, vers l'année 1786, soit à l'ancien hôtel Montmorency, soit au n°31, qui fut pour le moins une pension déjeunes gens, tenue sur le pied militaire, pendant la première république.
Mme de Vérue. — Cette charmante comtesse n'avait quitté Turin pour revenir en France qu'avec
RUE DU CHERCHE-MIDI
une place retenue dans un couvent ; puis elle avait reparu dans le monde, pour y tenir un grand état. Elle n'était princesse que de la main gauche et n'avait perdu dans son mari, qui avait péri à la bataille d'Hochstet, qu'un inspecteur-général de la cavalerie ; mais elle était née Jeanne-Baptiste d'Albert, fille du duc de Luynes. On admirait à l'hôtel de Vérue, dont les dépendances s'étendaient aussi rue du Regard, des tableaux de maîtres flamands, un mobilier splendide, une volière peuplée d'oiseaux rares, un écrin digne d'une reine. Et quels soupers la comtesse y donnait ! Après elle, ce fut l'hôtel de Toulouse, dont M. de Scarnasis, ambassadeur de Sardaigne, occupa au moins la moitié. Les Conseils de guerre y siègent à-présent.
Le Bon-Pasteur, communauté fondée par une protestante convertie, Mme de Combé, dans la maison d'un calviniste que la révocation del'Édit de Nantes avait poussé à s'expatrier, accueillait des filles repentantes, qui entraient et se retiraient à volonté. Affecté d'abord a la manutention des vivres militaires, cet ancien monastère qui fait visà-vis au palais-de-justice de l'armée de Paris est devenu prison de la même juridiction.
Plus haut à droite. — Quatre ou cinq hôtels y paraissent dater de la seconde moitié du xvme siècle Nous les trouvons encore un peu jeunes pour pour affirmer qu'il s'en équipa deux pour le maréchal de Bruncas, marquis de Séreste, qui servit sur mer et sur terre. Mais s'il n'a pas jeté l'ancre à ce degré de latitude, c'est plus bas. Le 40 abrita bien le comte de Rochambeau et son fils, dont la belle carrière militaire commença aux États-Unis! La maison qui suit fut le cheflieu du district, section du Bonnet-Rouge. Le 44, qui se trouvait le n°2 de la rue des Vieilles-Tuileries, réunie en 1832 à celle du Cherche-
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Midi, fut bâti en 1770 pour la bisaïeule de la détentrice actuelle. La première propriétaire avait pour gendres Moreton de Ghabrillan et Courtemer, tous deux aides-de-camp de Lafayette lorsque ce député à l'Assemblée-Nationale était commandant de la garde nationale. L'arrière-corps-de-logis fut habité par le comte Garât, sénateur et membre de deux sections de l'Institut, qui avait eu à notifier à Louis XVI son arrêt de mort, en qualité de successeur de Danton au ministère de la Justice. La comtesse Lacoste, femme d'un député du premier empire, demeura sous le même toit. L'abbé Grégoire y prit également domicile. Ce député jacobin, que l'empereur travestit aussi en sénateur, avait prêté serment l'un des premiers à la constitution civile du clergé, comme évêque de Blois. Néanmoins le cardinal Fesch, désirant qu'il rendît une visite à Pie VII, lors du séjour forcé de ce pape à Paris, dépêcha des prêtres chargés de conseiller à Grégoire cette démarche. Les ambassadeurs l'abordèrent en l'appelant : Monsieur le sénateur ; mais il commença par leur dire : — Je n'y suis pas, messieurs, comme sénateur ; l'évêcjue seulement veut bien vous recevoir Ce début de l'ancien curé et tout ce
qu'il dit a la suite faisaient bien craindre qu'il mourût dans l'impénitence finale, et l'appréhension s'en justifia le 28 avril 1831. Mais, l'archevêque de Paris refusant à son tour les prières de l'Église au mort, le peuple protesta contre la rigueur de ces représailles posthumes, et le cercueil, porté à bras, fut suivi de 20,000 fidèles, qui n'auraient peut-être pas mis les pieds dans l'église.
Plus haut à gauche. — L'ambassade sarde avait ses écuries " passé la rue du Regard. Un hôtel de Péruse-Escars se remarquait au-delà. N'a-t-il pas le malheur de faire partie du gros pâté de maisons à la démolition desquelles il est actuellement procédé pour que les rues Saint-Maur et Sainte-
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Placide aillent jusqu'à celle de Vaugirard. La poussière commence à tendre le grand linceul qui doit tout ensevelir, depuis le 41, dont le rez-dechaussée est séculaire et où se trouve un café d'artistes, décoré de jolies peintures dues aux pinceaux de ses consommateurs, MM. Foulogne, Harpignies, Guérard, Defaux, Cléry, Hamon, Gluck, Nazon, Francis Blin et Eugène Tourneux, jusqu'au 71. Cette série de maisons, qui appartenaient aux Hospices, va tomber plus difficilement qu'un château de cartes. Une sentinelle y passait, à la porte d'un quartier de gardes-françaises, toutes les nuits sur le qui-vive au milieu du xviie siècle ; la rue de 'Bagneux n'en était pas plus loin que celle du Regard. Est-ce la façade du quartier que je vois déjà nue, sans ferrure ni boiserie, sans vitre ni gouttière ? Quel bruit font les premiers coups de pioche ! Mais M. Haussmann est content.
Le Général Hullin. -— Quant à l'hôtel Péruse- Escars, nous le croyons plutôt au nombre des maisons préservées que des atteintes, au-delà qu'endeça du n° 7i, qui lui-même a fait couple avec le 73, dont une rampe d'escalier est Louis XV. La veuve d'un colonel, Mme Fournier dispose de la plus grosse moitié. Un des parents de cette dame, le général Hullin, a rendu le dernier soupir en 1840 dans son appartement ; c'était l'un des vainqueurs de la Bastille, commandant de la place de Paris sous l'Empire, retiré à Hambourg sous la Restauration et aveugle sur la fin de sa vie.
Nos 87, 89 et 91. — Au coin que voici de la rue de Bagneux résidait le comte de Clermont- Tonnerre, député aux États-Généraux, que la populace immola plus bas, sur le chemin de son hôtel, dans la journée du 10 Août. Le savant Cabanis, qui épousa la sœur du général Grouchy et de la veuve de Condorcet, y demeurait peu de temps après : c'est le seul médecin dont Mirabeau
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consentît à recevoir les soins pendant sa dernière maladie. Lors de son édification, ce triple bâtiment était un. La meilleure part s'en trouve, quant à présent, à la disposition de M. Lucas de Montigny, le petit-fils du prince des orateurs, dont nous venons de prononcer le nom. Le maréchal Lefebvrc, duc de Dantzig, à également résidé là ; sa vie militaire était une suite d'actions d'éclat, parmi lesquelles figurait un service personnel rendu à la reine le 10 juillet 1789.
N° 97. — Retraite qu'a appropriée à son usage, par une restauration de bon goût et en y ajoutant un fort joli jardin d'hiver, 31. Le Normant, depuis longtemps libraire et imprimeur en nom du Journal des Débats. En face de sa propriété, qui peut compter pour centenaire, se trouvait l'hôtel de Bissy, jeté bas sous le règne de Louis-Philippe : la famille des comtes Thiard de Bissy avait fourni un cardinal et l'un des poètes de la pléiade de Ronsard. Aussi bien les écriteaux portaient encore, dans le haut de la rue du Cherche-Midi, le nom de rue du Petit-Vaugirard en 1831.
Au-dessus du Boulevard, vers 1760 :
Côté droit: — La fabrique de l'église de Vaugirard, propriétaire, avec un nouri isseur pour locataire. — Maison appartenant à la communauté de l'Enfant -Jésus, avec Lejeune, maître de pension, pour occupant — Barbier, maiîre-macon.
Côté gauche: — Mm«> Chavanne, propriétaire, avec un jardinier pour fermier.
Rue Saint-Paul et rue Charles V,
NAGUÈRE
Neuve-Saint-Paul. (4)
V Église. — La Prison. — Les Filles de Saint- Paul. — Le Palais. — L'Hôtel de Sens. — La Reine Blanche. — M. de Ligner ac et le M[s de Sade. — Les Brioches. — L'Hôtel Saint-Maur. — Les Eaux. — Coiffier. — Les Frères Paris. — Le Médecin et X Apothicaire de Charles IX. — La Varenne. — La M]se de Brinvilliers. — Mme du Boccage. — V Hospice médico-électrique. — Mme de Serrant.
Saint ÉJoi a fondé dans la Cité, sous l'invocation de saint Martial, un monastère de filles, plus tard abbaye de Saint-Éloi. Nous rapportons ailleurs comment ce monastère est devenu l'église Saint- Barthélémy, dont l'ancien bâtiment fait encore face au Palais-de-Justice. Sainte Aure a été la première abbesse de Saint-Martial, couvent qui, peu d'années après sa fondation, comptait 300 religieuses. Le cimetière du monastère était situé hors de la ville ; il attenait à la chapelle Saint- Paul-des-Champs, également bâtie par saint Éloi et que les Normands détruisirent. Rebâtie et flanquée de tours aux xne et xme siècles, c'était déjà l'église d'un quartier ; elle fut agrandie encore
(l) Notice écrite eu 1861. La rue Neuve-Saint-Pau] n'avait pas reçu encore le nom du fondateur de l'ancien palais de Saint-PauL