‹ Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon IIIChapitre 63 sur 66 · M RUES CHABANAIS ET CHERUBINI · texte numérisé non relu

M RUES CHABANAIS ET CHERUBINI

même maison, où demeurait sa maîtresse, qui n'était plus alors M"''' Vestris ; du moins la dernière muse du tribun-poëte était beaucoup trop grasse, d'après le portrait qui nous en est tracé par M. Delécluze, pour qu'on la soupçonnât d'avoir dansé en public, comme les autres Vestris, avant de jouer la tragédie.

Le boudoir de cette plantureuse beauté devint plus récemment le cabinet d'un éditeur que 101 écrivains connus y honorèrent d'un autre genre d'hommages. La prose et les vers du Livre des Cent-et-im, offerts par leurs auteurs au libraire Ladvocat pour lui servir de planche de salut, ne firent toutefois que retarder un nauirage. Cet éditeur de mille et un autres volumes, n'a-t-ii pas toujours eu le talent de paraître plus riche qu'il n'était ? Il dîna plusieurs fois aux Tuileries, comme colonel d'une légion de la garde nationale, dans les premières semaines qui suivirent la révolution de Juillet; cette qualité le ht même admettre un jour à la table du nouveau roi, auquel il proposa, entre la poire et le fromage, de prêtei* 500,000 fr., dans sa personne, à la littérature, dont l'élan était entravé par les progrès de l'esprit constitutionnel. A partir de ce jour, les honneurs du couvert ne furent plus faits, chez le roi, aux officiers supérieurs de service que par un général, le baron Atthaiin. Mais Ladvocat, loin de se décourager, reprit sans subvention la direction du théâtre international dont l'affiche était son catalogue de nouveautés, avec une série consacrée à la traduction des chefs-d'œuvre des littératures étrangères. Il avait le génie des grandes entreprises, et rarement elles sont les plus heureuses. Mais sans les risques et périls courus par Ladvocat et C'% où en seraient les expériences de la jeune école ? Au profit de cette génération littéraire, qui ne s'attendait guère a vieillir, Ladvocat a inventé un moyen de lancer

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un livre, qui réussit encore et qui consiste à faire bruit tout d'abord d'un prix exagéré que l'éditeur aurait donné du manuscrit; ses prospectus, ne se contentant pas d'allécher de simples acheteurs, lui amenaient jusqu'à des actionnaires. Il a toujours eu l'esprit de recruter des prosélytes et des flatteurs ; il a même compté parmi ses créanciers, désespérant d'un dividende, quelques admirateurs dont le désintéressement ne pouvait plus laisser de doute. Comme homme, il s'est fait adorer, avec une rare persévérance, jusqu'il l'âge où les cheveux blancs tombent, par une couturière à la mode ; lorsqu'il en venait h manquer, pa)- malheur, du louis absolument indispensable pour recommencer le million qu'il rêvait toujours, elle réliabilitait l'homme taré, en le faisant caissier de sa maison, qui prospérait. Ces gilets de velours vert, grenat ou noir, qu'il portait constamment, ne se taillaientils pas un peu dans les robes destinées à des princesses étrangères? Alors les morceaux en sont bons et différent beaucoup de ces maculatures dont les éditeurs ne font rien.

La maison dont la librairie Ladvocat occupait le plus bel appartement, a eu aussi pour locataire M. Huvé, architecte de la Madeleine.

Du même côté de la rue, Chamfort avait pris domicile, en quittant l'un des dessus-d'arcades du Palais-Égalité. Quand on vint pour l'y arrêter, il désespéra de recouvrer une seconde fois la liberté, que lui avait déjà ravie le comité de salut public ; voulant mourir en homme libre, il passa dans son cabinet, sous prétexte d'y prendre des papiers, et se tira un coup de pistolet.

Enfin c'est au n" M que le général Pichegru fut arrêté, deux mois et quelques jours avant que le premier-consul passât empereur.

Rue «le Cliailloi. (0

A Chaillot. — Comines. — Bassompierre. — Mézerai. — La C'''"" àe Bloc. — La Croix- Boissière. — Les Pensions. — Théaulon.

— Urbain. — Un grand Souper Ce Louis XI. — Les Nourrisseurs. — La Cure. — Petit, Chirurgien. — M. et M"^^ Cochin. — M. et il/"'* de Viersac. — De Bure. — Le Général Rapp et le U-^ de Villoutreys. — M. Moyitansier.

— VÉvêque et le Mercier. — S^^-Périne. — Barras. — Le Général Guilleminot . — M^'^ Mole.

— M""" de Marbeuf. — Le C^" de Choiseul- Gouffier. — M . Emile de Girqrdin. — Le 113.

Le village de Chaillot a été déclaré faubourg de Paris, dès l'année 1659, sous la dénomination de faubourg de la Conférence, et compris dans l'enceinte urbaine en 1786. La seigneurie de Chaillot avait fait retour ci la couronne sous Louis XI ; ce roi en avait disposé en faveur de Philippe de Comines, historien qu'il comblait de richesses et d'honneurs. Catherine de Médicis, -a son tour, eut

(1) Notice écrite en 18S8. I,a rue de ChaiUot n'avait encore été taillée en pièces ni parle prolongement de la rue d'Angoulême (Morny), de la rue Bizet et delà rue François ]er^ ni par Je percement des rues Freycinel, Magellan et Christophe-Colomb, des avenues Joséphine et de l'Aima. Les no= 4 et 6 de la rue de Morny pro- Jongée sont les anciens H et ]0 de la rue de Chaillot, que son ancien 17 commence, sur la ligne opposée, et à laquelle son élargissement, ainsi que celui de la rue Pauquet-de-Villejust et de Ja rue des Vignes (VernetJ, a contribué à enlever la plupart des maisons que notre monographie passe en revue.

le chfiteau, qui dominait superbement le c(»urs de la Seine et qu'embellit ensuite Marie de Médicis. On attribue pourtant sa reconstruction au marécbal de Bassompierre, qui l'habita sous Louis XIII et y brûla, le 24 février 1631, 6,000 billets doux: quelles jolies lettres de cité pour ériger un bourg en quartier de ville ! Seulement plusieurs domaines nobles s'étaient greffés sur l'arbre seigneurial dont les rameaux d'inégale pousse ne couvraient plus entièrement le territoire du village. Bassqpnpierre eut le comte de Tillières, son beau-frère, pour successeur, dans la seigneuriale villa qui se trouvait en décret quand la princesse Henriette de France, reine d'Angleterre, s'en rendit adjudicataire, pour y établir le monastère royal des religieuses de îa Visitation, dames de Chaillot.

Cette grande rue de Chaillot additionnait 220 feux, en l'an 1709 ; deu\ habitants sur trois y étaient blanchisseurs ou maraîchers, dans la région basse, c'est-à-dire du côté de la rivière, et vignerons ou laboureurs, dans ce que le faubourgavait de plus élevé; la meilleure bourgeoisie ne tarda pas à s'y tailler, comme en plein drap, déplus nombreuses propriétés que du temps de Mézeray. Cet autre historien, qui préférait à la société des beauxesprits celle deLefaucheur, cabaretier à La Chapelle- S'-Denis, avait demeuré à Chaillot, autre village suburbain, après le président Jeannin, sans que nous ayons la fortune d'y reconnaître leurs anciens logis, et il en est de même pour quatre notabilités plus modernes: le comte d'Écheville, dont on venait voir le cabinet d'histoire naturelle avant 89, la comtesse de Blot, Bailly, maire de Paris, et le jurisconsulte Treilhard. Quant àM""^ de Blot, elle était au nombre des dames en vue que M. de Necker avait pour amies politiques et que le marquis de Carriacoli, dans une lettre à d'Alembert,,énumerait de cette façon : « l'impérieuse et dominante

duchesse de Gramont, la superbe comtesse de Brionne, la princesse de Beauvau à l'esprit séduissaiit, la comtesse de Moiitesson, revêtue de tous les charmes que l'art peut donner, la précieuse comtesse de Blot, au jargon sentimentaire, l'enhousiasle comtesse de Tessé, l'idolâtrée comtesse de Chàlons, traînant h sa suite son amant le duc de Coigny, la merveilleuse princesse d'Hennin, la svelte comtesse de Simiane, la piquante marqui|e de Coigny, la douce princesse de Poix »,

Ah ! ce n'est pas que la rue de Chaillot s'oublie, ait la folie du remue-ménage. Ses numéros, depuis la fin de l'Empire, n'ont presque pas changé. Mais sous la République et sous Louis XVI, l'ordre numéral des maisons y commençait, en sens inverse, du côté des Champs-Elysées. Donc au pied de la Croix-Boissière, qui se dressait à l'angle de la rue des Batailles, finissait la même rue en pente qui, depuis lors, descend au lieu de monter. Rien d'illogique, d'ailleurs, à ce que la source coule de plus haut que l'embouchure !

Interroger le n" 1, qui n'a de constant pour nous qu'une apparence sénile, ne serait-ce pas perdre notre temps? Du 3, bâtiments et jardins, dont un peintre éminent, M. Flandrin, est le propriétaire, nous ne savons pas beaucoup mieux l'origine ; de raiïinerie, il est devenu caserne dans les dernières années du règne de Louis-Philippe. Mais avant la Révolution a été élevé l'hôtel portant le chiffre 10, pour la fille d'un riche marchand. Le 11, pension de demoiselles, est une maisou construite dans le même temps pour l'aïeule de M. Faustin, qui en dispose actuellement. Au 15, M. Granet fondait en l'année 1818 une pensiou de garçons, que nous n'avons pas négligée en écrivant YHistoire du Lycée Bonaparte. Les cours de ce collège sont en effet, suivis par les élèves de la pension dans laquelle M. Bousquet succède à

M. Basse et h M. Granet: Jules Janin y remplissait les fonctions de répétiteur, en s'exerçant sur de simples écoliers au jiianiement de la férule du critique. De jeunes pensionnaires prennent leurs récréations à l'omijre de beaux arbres, que voit depuis longtemps grandir cette maison de bonne bourgeoisie, où d(!meurait antérieuiement Nitot, joaillier de la couronne impériale.

Le vaudevilliste ïhéaulon s'est arrangé naguère d'une espèce de cottage, au fond du n" 3o. En dépit du nombre formidable des pièces qu'il avait fait jouer, cet homme d'esprit a conservé jusqu'à la fin la plus impressionnable susceptibilité, à l'endroit des premières représentations ; ces jours-là il ne vivait plus, il tremblait comme un vieux décor sur un poi'tant mal assuré, et il ne rentrait à Chaillot qu'avec l'anxiété du lendemain, quand bien même le rideau se fût abaissé sans encombre sur un succès en perspective. Ses nombreux collaborateurs avaient beau se tenir sur leurs gardes, il finissait par rendre ses appréhensionscontagieuses, et les coulisses leur devenaient comme à lui un lieu de supplice, où la torture recommençait avec chaque scène, avec chaque couplet. Théaulon n'était philosophe qu'en dehors des alternatives à double face du théâtre; sa famille économe avait tenu à mettre sa patience à l'épreuve, dans son propre intérêt, en prenant ce lion du vaudeville dans les filets d'un conseil judiciaire.

Pierre Urbain, écuyer, maréchal-des-logis du roi et maître-d'hôtel de la reine, avait en 1735 le n° 36, dont le seuil est encore décoré d'un mascaron et l'arrière-corps-de-logis d'un balcon ; son fils, Urbain de Vatrouville, remplissait la charge d'aide-des-cérémonies au commencement du règne suivant.

Grand balcon, de l'autre côté de la rue, au 45, dont la cour, entourée de pans de mur décrépits,

sert de hasse-cour à maintes poules, qui gloussent dès la première heure. A celte hauteur, au surplus, la rue garde l'aspect de l'ancien village, grâce à quelques fermes pilîoresques de nourrisseurs. Un pavillon de campagne y servit aux plaisirs d'un comte du Perche, que nous croyons le contemporain de Louis XI, et justement la porte cintrée du 43 ne permet-elle pas de croire qu'il remonte k l'époque de Philippe de Comines ? La chronique scandaleuse de ce temps-là contait un jour :

<i Le ]voy souppa en i'hostel d'Aimeiiunville ou il iist grand'chère, et y mena avecq les lui le Comte du Perche, Guillaume de Brische, Guiot-Durie, Jacques de Crévecœur, Monsieur de Craon, Messire Yves de Fau, Gastounet du Léon, Vuaste de Monhedon, Guillaume Le Cointe et Maistre Renault des Dormans. Et pour femmes, y estoienl Mademoiselle Dermenonville, la Longue- Joye et la Duchesse de Longueville. Et pour bourgeoises Estiennelte de Paris, Perrette de Charlon et Jehannë Baille'te. »

Les n°' 38 et 40, où de nos jours se trouve un établissement de bains, ne faisaient d'origine qu'une seule propriété. Du 42 la grande porte cintrée aimonce également son vieux temps. Les bâtiments répondant aux chiffres 55, 59, 63 et 79 peuvent aussi ligurer parmi les plus anciens de cette voie publique : gageons qu'ils ont payé dans le temps bien plus qu'ils ne valent à présent, endroits de mutation et de cens, aux religieuses visilandines, dames de l'endroit. Le 48 et le 50, presbytère de l'église Saint-Pierre de Chaillot, s'élèvent sur son ancien cimetière, qui s'étendait jusqu'à la rue Marbeuf de notre époque. De l'autre côté de l'église est l'ancienne maison curiale, dont le joli jardin en pente suit une direction parallèle à la rue Bizet, anciennement ruelle des Blanchisseuses.

Immédiatement après le presbytère d'autrefois,

Pierre-Jean-Louis Petit, maître-chirurgien, membre de l'académie des Sciences, possédait un domaine de 4 arpens 24 perches, et d'une portion, sinon de la totalité, il était adjudicataire en vertu d'un décret forcé sur le sieur abbé Duval, suivant sentence des requêtes-de-l'hôtel en date du 13 février 1732. Elisabeth Germain, tille de Petit, hérita de cette propriété considérable, laquelle comportait, sur la rue de Chaillot, le 54, qui de nos jours a garde des fenêtres à coulisses et h petits carreaux, le 56, le 58 et le 72, maison à porte haute et surmontée d'une croix, qu'occupent les sœurs de la Providence : autant de constructions, qui remontent, en effet, à la première moitié du xvui'' siècle ! Augustin-Henri Cochin, second mari de M""' Germain, possédait, du chef de cette dame, cinq maisons avec des jardins, et presque toutes avaient des porte-s de dei'rière sur une ruelle, aboutissant à celle des Blanchisseuses.

La séparation de biens judiciairement prononcée entre ces deux époux permit à la femme de vendre au sieur Ferlet le 62. Le 58 avait servi de dota sa fille, morte sans enfants en 1782, et de laquelle, en vertu de l'art. 313 de la coutume de Paris, elle avait hérité ; c'est pourquoi le notaire Chaudot achetait d'elle la même propriété, ainsi que les maisons contiguës, le 13 décembre 1791. L'un de ces immeubles, va-t-on dire, semblait voué aux ménages en état de rupture ; le fait est qu'en 1810, la comtesse de Viersac, née de Goy, séparée corps et biens d'un trop brillant capitaine de chasseurs, acquérait le 58 d'une Chateaubriand, veuve de François Gefflot de Marigny. M'"'' de Viersac a fort bien entretenu, pour elle toute seule, son jardin et ses appartements, desservis par un escalier h rampe de fer. Mais elle ne s'est pas contentée de s'y enfermer la nuit h double tour : l'ancien officier de chasseurs aurait-il reculé pour si peu ?

Elle a fait faire une double porte coclière, à l'intention du comte de Viersac, et s'il a essayé d'y introduire une clef, il a été bien attrapé : aucune serrure n'y perce sur la rue, où la porte paraît condamnée, du moment qu'elle n'est pas ouverte, et de puissantes penlures de fer attachent à l'intérieur la serrure aux deux autres battants. La mort de la comtesse a mis fin, en l'année 1844, îi cet assaut, peut-être imaginaire, contre lequel elle s'était fortifiée. La porte h double fond lui a parfaitement survécu ; mais elle s'ouvre pour des pensionnaires, mariés ou non, pour des convalescents, pour de jolies Anglaises, dont la société même n'est déjà pas un si mauvais médecin, si elles n'ont en rien hérité des peurs chroniques de M"'^ de Viersac.

Le 64, restauré par un ancien agent-de-change, nous représente l'ancien hôtel de Mathieu Gouttaid, médecin ordinaire du roi et de feu la dauphine en l'an de grâce 4737. Puis voici le 79, au coin de la rue Pauquet-de-Villejust, petite et vieille maison qui a appartenu h M. de Bure avant la fin du règne de Louis XV, si nous ne la confondons pas avec une maison peu distante et encore phis rapprochée de Sainte-Périne. Ce libraire Guillaume-François de Bure, né en 1731, mort en 1782, était un bibliographe distingué ; plusieurs de ses parents, portant le même nom, ont contribué de la même 'manière à sa notoriété. Au 95, porte cinti-ée; c'est encore un petit bâtiment: le giand libraire y avait pour voisin le sieur Ancel.

Du 97 parlons avec plus d'abondance. Un nouveau boulevard va couper en deux son jardin étroit, mais long, qui ne mesurait, en 1729, qu'un arpent 29 perches 16 pieds. Joseph-Franeois-Pierre-Anioinc- Hyacinthe Lanquin-Delavalle, bourgeois de Paris, jouissait alors de cette propriété, qui ressortissait en môme temps à deux cantons difiérents

de la terre de Chaillot et y attenait au couvent des religieuses de Sainte-Geneviève, remplacées au temps où nous sommes par l'irislituliou de Sainte-Pdrine. Pierre Magu, l'un des successeurs de Lanquin-Delavalle, avait pour acquéreurs, avant la chute de l'ancien régime, M. et M"'* Gastellier, qui étaient royalistes, -lugezdoncde l'alarme jetée un peu plus tard chez M. Gastellier par une démarche faite pour demander la main d'une de ses trois fdles, de la part du célèbre Marat, qui l'avait aperçue et remarquée. Aussitôt il lut décidé que les filles ne sortiraient plus, s'éloigneraient même des fenêtres donnant sur la rue. Mais quel bonheur que l'accueil, plus que fi'oid, répondant à la demande du tribun n'ait pas fait fondre sur Chaillot d'abominables représailles! La jeune personne, qui elle surtout, l'avait échappé belle, devenait le plus tôt possible M""" Blerzy, et votre serviteur, mes chers lecteurs, s'honore de l'avoir eue pour aïeule maternelle.

Le comte de Villoutreys, beau-père du comte de Castellane, a occupé un logement sous le toit des époux Gastellier, dans des circonstances d'exception. Amoureux déclaré de la femme du général Rapp, qui était fille de M. Vanderberghe, propriétaire alors d'une portiOii de la Folie-Beaujon, il devait en rendre raison au mari, l'illustre capitaine ; mais l'empereur s'élait opposé à une rencontre, en faisant arrêter Villloutreys, h qui la liberté n'avait été rendue qu'à la condition de s'interner dans une maison de Chaillot, à son choix. Le comte a ensuite épousé la générale en secondes noces. Rappelons, au surplus, que Rapp, lors de la rentrée des Bourbons, s'est exilé a'abord en Argovie, mais a bientôt cessé de bouder et est devenu pair de France. Lorsqu'il a reçu la nouvelle de la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, et c'était au chcàteau des' Tuileries, Louis XVIIl l'a surpris

en larmes, mais lui a dit: — Général, pleurez à votre aise, ne détournez pas la tête en ma présence ; je vous estime assez pour ne pas m'étonner de vos regrets.

Le dernier domicile de l'ancien acteur Bourdon- Neuville, mari de la Montansier, était aussi au 97.

Le 70, grand hôtel élevé sous Louis XIV, a été réparé avec bienséance et augmenté par M. le baron Hély d'Oissel, propriétaire actuel, acquéreur du duc de ïrévise, et tout nous y témoigne d'une extraction nolîiliaire. Les balcons des croisées et les deux grandes portes, qui ne tiennent qu'à un mur précédant une cour d'honneur, sont revêtus de ce chilïre: R. B. Dans le papier terrier des dames de Chaillot, on voit que M. René de Bourgogne possédait deux maisons en 1777, en lace des tilles de Sainte-Geneviève et de la petite ruelle du même nom. Toutefois ce détenteur ne descendait. Dieu me pardonne, ni des ducs dont M. deBarante a écrit l'histoire, ni du petit-fds de Louis XIV ; n'en déplaise h la particule qui, dans les actes, précède l'ombre de son nom, ce n'était qu'un mercier de la rue des Bourdonnais, retiré sur de bonnes affaires. Il n'a fait que rétablir, en y greffant une profusion d'initiales, l'hôtel de Léonor Goyon de Matignon, évêque et comte dé Lisieux, ancien évêque de Condom. Ce prélat de la lin du grand règne avait eu pour prédécesseur son oncle, au siège épiscopal d'Évreux, et Gédéon Dumetz, un président aux Comptes, dans sa villa de Chaillot. Séjour tranquille quand l'écho n'y renvoyait par les éclats de rire du cabaret de la Maison-Rouge, qui pouvait n'être que la première manière de notre restaurant du Moulin-Rouge ! Les Matignon étaient douze frères et sœurs, presque tous haut placés par des fonctions ou des alliances. Entre l'évèqne et le mercier, les deux Billard avaient eu leu!' propriété : l'un était prêtre, l'aOlre conseiller

du roi. La contenance en ce temps-lh s'élevail à 3 arpens, maintenant réduits à 2.

Nul n'ignore la destination de Sainte-Péritie, institution' fondée par Du Cliayla, au moyen d'une souscription qu'il avait ouverte sous les auspices de l'impératrice Joséphine. Le dernier bâtiment qui s'y profile à angle droit du côté des Champs-Elysées porte le nom de cette princesse, qui l'a fait ériger. Non loin avance sur la rue un corps-de-bàtiment plus vieux, que distingue un fronton surmontant une porte condamnée; l'ancienne cour abbatiale des religieuses de Sainte-Geneviève subsiste derrière ce portail, et des constructions monacales en forment l'encadreiiient. Comme un des deux boulevards projetés doit traverser diagonalement Sainte-Périne, on parle de reporter à Auteuil cet asile de veillards, qui relève de l'administration de l'Assistance publique. Parmi les anciens fonctionnaires et les veuves d'employés, déchus d'une position meilleure, qui se labatteiit sur Sainte-Périne, on remarque de temps à autre des personnes toul-à-fait connues, telles que le marquis de Chambonnas, ministre de Louis XVI, Colombel, député aux États-Généraux, la générale Compans, née comtessse de Lannoy, une dame de Broglie, la comtesse de Schomberg et M"^" Fusil, de la Comédie-Française.

M. de Chalabre, dontia famille était originaire de la Champagne, possédait le 76; son père avait été pourvu de la charge de secrétaire du roi en 1748 Un des cinq directeurs nommés par la constitution de l'an m, le général comte de Barras, est mort dans cette maison le 29 janvier 1829. Les scellés y ont été mis sur ses papiers; seulement le gouvernement, h ce sujet, a fini par perdre un procès : échec glorieux pour un gouvernement, mais dont l'opposition' tire toujours, pour commencer, des conséquences qui ne profitent qu'à elle! Malgré le mauvais état 'de sa santé. l'Alcibiade du Directoire

avait tenu table ouverte jusque dans les dernières années de sa vie; M'"'' de Barras, femme bienveillante et pleine de religion, habitait le pavillon du fond. Le général Guilleminot a laissé depuis h son gendre le môme immeuble, ainsi qu'un ou deux autres dans ces parages.

Le 74 fut l'hôtel d'une princesse de Bavière; des boiseries rehaussées de peintures de son temps égayent encore son ancienne résidence. Le facteur de pianos Érard en a été possesseur un certain nombre d'années.

En 1841 le général Guilleminot a rendu le dernier soupir en la maison dite de la Coquille, c'est-àdire au 82 ; c'était un officier des plus instruits, né en Belgique; l'affection qu'il portait au général Moreau avait été la cause d'une disgrâce, mais dont l'empereur l'avait bientôt relevé! Un logement dans le même hôtel a été occupé par M""" Mole, ancienne actrice du théâtre de l'Odéon, qui avait épousé le comte de Valivon. Rappelons aussi sa qualité d'auteur. Ayant traduit un drame de Kotzebue, Misanthropie et Repentir, elle y avait créé le rôle d'Eulalie, et c'était comme par surprise que l'ouvrage librement traduit avait tout de suite obtenu un succès, que justifiaient néanmoins l'intérêt le plus pathétique et le style le plus naturel. Mais quand M"'' Mars a repris la'pièce avec Talma, au Théâtre-Français, quel immense triomphe! Jamais l'art dramatique n'a aussi hautement prouvé que le drame bourgeois est possible!

Presque en face de la rue des Vignes, une ancienne maison de santé, tenue par le docteur Pinel, devint pour quelque temps, sous Louis- Philippe, le couvent de l'Assomption; puis les religieuses qui s'y étaient i-éunies laissèrent inachevées des constructions nouvelles, rue de Chaillot, pour se transférer à Auteuil, un futur faubourg

de Paris, où Sainte-Périne prohableraenl sera encore leur voisine.

Toutes les maisons, au leste, qui suivent celle de Barras, sur cette rive de la rue de Chaillot, furent successivement édiliées sur le sol de l'ancien lief Becquet, érigé au xv^' siècle par Henri VI, lors de l'occupation de Paris par les Anglais. Derrière elles s'étendait, depuis la rue Bizet jusqu'aux Champs-Elysées, le tief de la Cerisaie. Les terrains encore nus sui- lesquels avaient reposé l'un et l'autre de ces ceux fiefs, furent acquis, sous Louis XV, par le chevalier de Janssein, qui en fit un charmant jardui, qu'on ne tarda pas à ajouter à la nomenclature des curiosités de Paris. Toutefois Janssein en vendit une portion en 1770 à M. de Chalabre, lequel donnait à jouer d'une manière à-peu-près publique, outre qu'il tint ensuite le jeu de la reine h la cour, et la mort de ce chevalier suivit de près la date que nous citons.

M"'" de Marbeuf reprit l'œuvre à un autre point de vue, et le jardin d'agrément de Janssein, en 1787, portait la dénomination de Folie-Marbeuf et rivalisait presque avec les Folies-de-Chartres. On y donna, sous le Direcloire, des fêtes d'été, avec bals,' illuminations, feux d'artifice; mais le jardin ne passait plus alors pour une folie et ne gardait plus que le nom de sa dernière propriétaire, adopté après cela par un nouveau quartier. Aussi bien quelle était cette famille de Marbeuf? M""' de Sévigné nous a parlé plusieurs fois d'une dame bretonne, qui portait le même nom. La marraine du quartier Marbeuf est dotée dans les actes du titre de comtesse; elle demeurait rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face de celle d'Anjou. Son mari a gouverné l'île de Corse, réunie à la France depuis 17()8, et cet ami de M""" Laetitia Bonapai-le a fait entrer son jeune fils à l'école de Brienne: attention qui a porté fruit, comme vous savez!

Le comte de Glioiseul-Gouffier, en revenant de son voyage en Grèce, acheta un terrain taillé dans la Folie- Marbeuf, et il y fil bâtir une maison, sur le plan du temple d'Érechthée. De la main de ce grand voyageur fut planté aussi un beau cèdre, dans la portion de son jardin qui maintenant appartient h M'"« la comtesse de Monlijo, mère de S. M. l'impératrice. Il n'épousa la princesse Hélène de Bauffremont qu'après avoir été le mari, en premières noces, de la fille du marquis de Gouffier, dont il avait ajouté le nom au sien ; la tante de sa première femme s'était retirée, veuve du baron d'Anery, au couvent des dames de Chaillot. En l'année 1844, M. Emile de Girardin acquérait de M. Way, chapelain de l'am'bassade d'Angleterre, l'ancien séjour du comte de Choiseul-Goufiîer, dans les dépendances duquel il se trouvait alors une chapelle protestante.

De maisons i^i citer, il ne nous reste plus que le 113 ; passons donc pour la dernière fois de la rive droite à la gauche. Si nous eussions frappé à cette porte, il y a 35 ans, le suisse n'eût ouvert qu'un guichet, prudemment protégé encore par une grille, pour nous demander: — Qui va là?

C'était une maison bien gardée : en tout état de cause on n'y pouvait parler qu'à l'intendant. Des bruits toutefois sont venus jusqu'à notre éditeur et collaborateur, M. Rousseau, pour éclairer le mystère dont s'entourait alors cet hôtel. Une jeune femme, héritière présomptive d'une famille de l'ancien régime, s'était éprise d'un général, qui avait fait glorieusement son chemin dans les campagnes de la République et du commencement de l'Empire ; mais ces titres n'avaient pas sufïî pour que le père de la demoiselle oubliât la naissance obscure de son amant, et la famille avait tout sacrifié aux scrupules de la mésalliance.

La jeune femme était devenue folle; on lui avait donné pour asile cette villa, qui alors était isolée. L'intendant, quand la malheureuse n'exista plus, acheta l'immeuble sur les économies qu'il avait faites à son service. Aussi bien le corps-de-bàtiment qu'occupait la folle par amour va tomber sous le marteau de la démolition; un autre hôtel, que depuis peu de temps on a érigé par-derrière, y gagnera de l'air et du jour à profusion.

La maison de M. Girardin a été dégagée de même, en 1852, du côté des Champs-Elysées, par la suppression d'une caserne, qui avait, depuis cinquante ans, pour vis-à-vis, à l'autre coin delà rue, le café Allan-Migout. Cette caserne avait été construite, comme corps-de-garde, près de la barrière de Paris, qui se trouvait h l'angle de la grande rue de Chaillot, avant que de reculer en 1787 jusqu'à la butte de l'Éloile. On prévoit même que les murs de l'octroi enfermeront bientôt dans Paris le territoirede Sablonvilleetdes Ternes, comme ils l'ont fait autrefois de Chaillot.

RiKï cic lia Cliai^iie.

y)/mc (iQ Courtavenne. — Le i?°" de Chemilly. — La C^*-'*'" de BéVunae. — Le C^^ de Vaudreuil. — Les Petites-Maisons. — Les 400 Pauvres. — La Pension Michelot — Le 29 juillet 1830.

jV° 1. - M""' la marquise de Massol lienl de son père, le vicomte de Brosses, celle portion d'hôtel, qui date du règne de I.ouis XVI et qui s'est délacliée de l'immeuble chevauchant à l'encoignui-e de la rue. M'"'' de Coui'tavenne s'arrangeait de ce corps d'habitation, pendant que ^]. de Brosse acquérait l'autre. Le voisine du vicomte, à la première nouvelle de la prise de la Bastille, fit faire ses malles en deux temps ; mais elle croyait si bien que l'émigration serait l'atlaire de quelques jours qu'elle avait laissé un couvert dressé dans la salle à manger, pour des amis qu'elle attendait de province; ce dîner de cérémonie eut largement le temps de refroidir, et la Nation se contenta de faire réchauffei- l'argenterie, qui fut mise en fusion dans le trésor public. Le corps-de-bàtiment de M""' de Courtavenne alla lui-même se fondre dans une propriété voisine, qui appartient à M. le marquis de Croix, rue de Grenelle-Saint-Germain w"^ 27 et 29.

N" 3. — M. de Croix dispose également de cet

(1) Notice écrite en 1858. Ultérieure est la translation à Issy de l'hospice des Pelits-Méuagcs, dont Jancien emplacement a servi à la formation "d'un square et de trois voies de communication. L'une de ceJles-ci n'est que l'amorce du prolongement de la i ue de Babylone et part de la rue de Chaise, ainsi que celle Chomel, de même provenance. La troisième, qui a nom Velpeau, tombe rue de Sèvres.

immeuble, séparé de son hôtel, sur la rue de la Chaise, par la maison de M"^« de Massol. C'estun ancien hôtel de Chemilly. vendu en l'année 1764 à Préaudau de Chemilly par les héritiers de Claude Cahours, ou Cahouet, baron de Beauvais, acquéreur du comte des Vertus et de la princesse de Courlenay. La baronnie de Chemilly, en Anjou, avait appartenu sous le règne de Louis XII à Joachim de Montespédon, seigiieur de Beaupréau; c'était le dernier rejeton d'une famille dont le nom allait s'éteindre, faute de descendance mâle, si la baronnie et son titre n'étaient passés, comme héritage, dans les maisons de Gondi et de Colberl-Maulevrier ; la même baronnie avait été ensuite par Hetn-i II érigée en comté, pour Charles de Bourbon, prince de h\ Roche-sur- Yon. Ledit hôtel de Chemilly portait, en 1787, un autre nom, celui deBéthune- Pologne, branche de la maison do Béthuue alliée au roi de Pologne, Jean Sobieski. C'est en 1810 que la comtesse de Bélhune aliéna la propriété. Le chagrin avait fait de cette vieille dame une femme extraordinaire: la lecture des Ruines deVolneyel des Niais d'Young, voilà SCS seules récréations; le crâne de son mari, qui ne la quittait pas, légitimait la source de ses regrets, sans que le temps en ralentît le cours ; ses idées noires l'empêchaient même de soutîrir que l'on fît sa chambre.

N"s 5 et 7. — Le plan de Paris en 1739 fait figurer plus de murailles et moins d'habitations que de nos jours sur la rive gauche de la rue de la Chaise. Le Terrier seigneurial de l'abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés y comptait bien moins de contribuables que les bordereaux actuels du percepteur. Deux hôtels séculaires, qui font face à la rue de Vareunes, paraissent encore très-distincts l'un de l'autre: du premier dispose, depuis peu d'années, M. le duc d'Uzès, qui personnellement occupe le second, dont la grande porte est

48'i RUE DE LA CHAISE.

majestueuse. D'origine, il régnait entre les deux immeubles une fraternité plus complète.' La restauration récente du 7 n'était pas la première; grand et petit hôtels avaient été enlièremenl rétablis, sur les dessins de M. de Li Brière, pour la Camille de Vaudreuil, chez laquelle s'admiraient déjà des plafonds peints, des dessus-de-portes, desmédaillons en bas-relief et des meubles de Boule d'un fini merveilleux, guéridons, encoignures, toilettes, secrétaires, ornés d'incrustations de tous les genres. Les tiroirs de ces secrétaires regorgeaient, dit-on, de billets doux ; les plus jolies femmes de la cour, h ce qu'il paraît, n'avaient jamais tout dit au comte de Vaudreuil, grand-fauconnier de France, ou du moins elles ne craignaient pas de se répéter. Il quitta la rue de la Chaise pour partager l'exil du comte d'Artois, pendant que son père, le marquis de Vaudreuil, ainsi que lui lieutenant-général et, de plus, député aux États-Généraux, passait luimême en Angleterre. Le comte ne revint qu'en 1814; ses biens avaient été vendus; on le nomma gouverneur du Louvre et pair de France. L'un des deux hôtels de M. d'Uzès fut occupé, sous Napoléon P'', par le prince Aldobrandini-Borghèse, qui avait épousé la fille de M'"' de Larochefoucauld, dame d'honneur de l'impératrice Joséphine.

N^ 9. — Encore un grand hôtel, qui date de l'ancien régime, mais qui n'est pas visible sur le plan annexé en l'année 1713 au Terrier de Saint- Germain-des-Prés et que nous avons présentement sous les yeux. Nous n'y trouvons que l'hôlel de Chemilly, de ce côté de notre voie publique, et celle-ci, avant d'aboutir à la rue de Sèvres, sert de limite aux beaux jardins de l'Abbaye-aux-Bois.

N° 26 — A l'autre angle de la rue de Sèvres, en face du mur de l'Abbaye-aux-Bois, voici unédifice qui va, à son tour, disparaître de la carte de Paris, bien que les constructions neuves y datent seulement de

1843. L'hospice des Petits-Ménages y a été fondé en 1801 dans les anciens bâtiments des Petites-Maisons. Pour entrer dans cet hôpital, il faut au minimum que l'un des deux époux soit septuagénaire et l'autre sexagénaire. Les dernières dispositions permettent à 1,200 vieillards d'y prendre leur repas en commun. Boileau, lorsqu'il a dit, avec assez d'irrévérence pour Louis-le-Grand, tout en parlant d'Alexandre-le-Grand :

Heureux si, de son temps, pour de bonnes raisons, La Macédoine eût eu des Petites-Maisons !

faisait une allusion directe à l'établissement de la rue de la Chaise. Créée l'an 1557, cette maison où les fous et les folles étaient renfermés, devait en partie son existence aux générosités de Jean Lhuillier de Boullencourt, président en la chambre des Comptes. Un siècle après l'ouverture, la Ville achetait les 2 arpens 'i/!2 de, territoire dont l'institution disposait, pour en renouveler et multiplier les constructions ; elle y installait le siège principal du grand bureau des Pauvres, en maintenant l'asile d'aliénés, mais en y annexant un hospice pour les teigneux, qui avait bâtiment, cour et chapelle à part. On ne tarda même pas à réserver, non loin de la teignerie, un corps-de-bàtiment aux malades infectés de la maladie vénérienne. Enfin un lieu de refuge pour 400 pauvres, âgés de 70 ans au moins, eut ses cases dans cette colonie, où le grand âge et la misère acclimatèrent d'autres infirmités : de vieilles gens pouvaient s'y retirer, moyennant 1,500 livres une fois payées, et chacun de ces pensionnaires touchait 3 livres chaque semaine, tout comme les indigents, qui n'y étaient que les hôtes de la charité. Vénériens, teigneux, fous et pauvres avaient, en même temps, leur arc particulier dans le cercle parcouru directement par l'astre hospitalier du grand bureau des Pauvres,

avant que le cycle de Louis XV eût fait place à une autre période monarchique. C'est le procureurgénéral qui avait la direction des affaires de ce grand bureau et surtout la haute-main sur les Petites-Maisons, où les questions d'entrée et de sortie étaient d'utilité publique par excellence. La chapelle de ce quartier d'hôpital avait un maîtreautel orné d'une Résurrection, peinture estimée de Balthazar; on y conservait également un crucifix d'ivoire, œuvre excellente de Jaillot. L'insanité de l'esprit était bien moins considérée par nos aïeux comme une maladie à traiter, que comme un cas de légitime défense, permettant à la société de prendre ses précautions à rencontre; tous les fous étaient garrottés, ce qui expliquait leur fureur, et aux liens succédaient souvent les anneaux de fer de la chaîne. La rue de la Chaise doit-elle son nom à la chaise-à-porteurs du président de BouUencourt ? Ne serait-ce pas plutôt à quelque siège compliqué d'instruments de gêne et de coercition, où l'on faisait asseoir les forcenés? La dénomination de rue des Teigneux, portée d'abord par cette voie publique, était d'une étymologie moins ambiguë : en 1787, il y subsistait encore un hospice pour les enfants atteints de la teigne. Que si nous remontons, pour comble, à l'origine même de la rue, on la traitait de chemin de la Maladrerie, à cause d'une léproserie de Saint-Germain, située au même endroit que la teignerie et les Petites-Maisons, mais supprimée, par ordre du parlement, avant l'inauguration du centre hospitalier.

N° 24. — Terrain vaste, arbres éparpillés entre plusieurs corps-de-bâtiments : celui du fond ne remonte qu'au commencement du siècle; celui de devant date, au contraire, de l'époque où Gomboust nous indique à cette place une manufacture de tapisserie, aliàs de l'année 1653. Quatre-vingt-cinq ans ensuite, l'éditice principal de cette fabrique

était transformé en hôtel, où' résidait Taupinart de Tiilière, écuyer, conseiller du roi, substitut du procureur-général et administrateur de l'Hôtel- Dieu, et il y avait succédé à son père, bâtonnier des avocats, puis bailli de la duclié-pairie de l'archevêché. Joly de Fleury, contrôleur-général des finances, occupait après cela l'hôtel. Michelot, chef d'une institution de jeunes gens qui prospérait sous la Restauration, s'y trouva quelque temps le locataire de l'administration générale des Hospices, de laquelle il finit par acheter l'immeuble; une fois propriétaire, il ne tarda pas à en faire, au lieu d'une pension, une maison ordinaire de revenu. Au reste, cet ancien maître de pension était l'auteur d'une 6^eo5'rai);i/e très-répandue ; de plus, il avait pour beau-frère Joseph Droz, de l'Académie- Française, mort tout doucement, comme il avait écrit, dans la maison même de son gendre. Un ancien magistrat, M. Auguste Nicolas", auteur de livres très-estimables, habite maintenant le pavillon du fond.

N"^ 22, 20, 18 et 16. — Taiipinart de Tiilière y avait pour voisin le comte de Maulevrier, qui tenait un hôtel à bail de Gharon, écuyer, gentilhomme ordinaire du roi. D'ailleurs,' toutes les maisons placées entre l'hospice et la rue de la Planche, maintenant ajoutée à la rue de Varennes, tenaient par-derrière au bureau des Pauvres et aux dépendances de l'hôtel du duc Beauvillier de Saint-Aignan, lesquelles faisaient retour sur la rue de la Chaise.

NMO. — Son escalier, qui porte évidemment le cachet du temps de Louis XVI, était franchi avec impétuosité, le 29 juillet 1830, par le romancier Hippolyte Bonnetier et plusieurs élèves de l'école Polytechnique, investissant en toute hâte l'appartement de M. Charlet, secrétaire des commandements de la duchesse d'Angoulême ; on y avait

dénoncé la présence de valeurs importantes appartenant à la princesse. Le délateur ne s'était pas trompé : dans une armoire de fer, enfoncée par les délégués, on trouva tous les titres de 100,000 livres de rente sur le grand-livre, beaucoup de numéraire, des parures de diamants et de perles, des ostensoirs précieux et autres objets de piété.

Rue du Clicinin-Vert. (i)

La Z)"* Desjardins. — Levé, Échevin. — Dizaine de Propriétaires.

En l'année de grâce 1714, pas du tout d'habitations; vingt-cinq ans plus tard, une chaumière isolée de maraîcher, au milieu de la rue, à gauche, et une couple de constructions, se faisant vis-à-vis au bout. Ainsi trois toits, à cette dernière époque, servaient d'abri à tous les habitants de la rue du Chemin-Vert, et nous retrouvons au moins deux de ceux-là parmi les toits qui maintenant y couvrent une population assez nombreuse.

Le premier se reconnaît à droite, en face de la rue des Amandiers-Popincourt ; il garde de la pluie, quand il en tombe, les cabinets et les chambrées d'un garni, dont la petite porte annonce la modestie. Demandez donc l'histoire de leur hôtel, ou même de leur alcôve, à des gens qui couchent à la nuit ! Le culte du passé n'y est pas en honneur; les recherches archéologiques s'y concentrent sur la paillasse, cachette de secrets faciles à découvrir. Évoquons un ressouvenir moins frais encore que cet amas de paille entoilé. Une bière, portée à bras, sortait de cette maison d'encoignure, dans la première journée du mois d'août 1778; pas un être vivant ne suivait la bière, dans laquelle était cahoté le corps d'une

(1) Notice écrite en ISbS. La rue du Chemin-Vert, à laquelle maintenant sert de rallonge toute l'ancienne rue des Amandiers-Popincourt, n'allait encore que jusqu'à la rue Popincourt.

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