D EVE
dix ; et les soirées paraïissaient toujours trop courtes, même sans le secours des cartes. 1
Jules, ignorant ce qui s'était passé entre sa sœur et de Locheill sur ‘es rives du Port-Joli, ne laissait pas d’être frappé des accès de tristesse de son ami, sans néanmoins en pénétrer la cause. A toutes ses questions sur ce sujet, il ne recevait qu’une réponse évasive, Comme il pensa à la fin en avoir deviné la cause, il crut, un soir qu'ils veillaient seuls ensemble, devoir aborder franchement la question.
— J'ai remarqué, mon frère, dit-il, tes accès de mélancolie, malgré tes efforts pour nous en cacher la cause. Tues injuste envers nous, Arché, tu es ‘injuste envers toi-même. Fort de ta conscience dans l’accomplissement de devoirs auxquels un soldat ne peut se soustraire, tu ne dois plus songer au passé, Tu as rendu, d’ailleurs, d’assez grands services À toute ma famille en leur sauvant une vie qu'elle devait perdre dans le naufrage de l'Auguste, pour être quitte envers elle ; c’est nous, au contraire, qui te devons une dette de reconnaiasance que
4 129 anciens Canadiens, lorsqu'ils étaient en famille, déjeûnaient à huit Heures. Les dames prenaient du café ou du chocolat, les hommes quelques cerres de vin blanc avec leurs viandes presque toujours froides. On dinait à midi: une assiétée de soupe, un bouilli et une entrée composée soit d'un ragoût, soit de viaride rôtie sur le gril, formaient co repas. La broche ne se mettait que pour le souper qui avait Men à sent hcures du soir. Chrngez les noms et c'est la manière de vivre aotuele: le diner des anciens ost notre goûter, leur souper notre diner,
courtes,
sœur et sait pas mi, sans questions évasive.
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de mélanla cause.
te envers lissement straire, tu d’ailleurs, leur saufrage de nous, au sance que
naient à huit mes quelques On dinait à se soit d'un
broche ne 86 Chengez les iens ost notre
nous ne pourrons jamais acquitter. Il est bien naturel que, prévenus d’abord par les rapports de personnes que les désastres dé 1759 avaient réduites à l’indigence et qu’oubliant tes nobles qualités, des amis même conne nous, aigris par le malheur, aient ajouté foi à ces rapports envenimés ; mais tu sais qu’une simple explication a suffi pour dissiper ces impressions, et te rendre toute notre ancienne amitié, Si mon père t'a gardé rancune rendant longtemps, c’est qu’il est dans sa nature, une fois. qu’il se croit offensé, de ne vouloir prêter l'oreille à aucune justification, Jl t'a maintenant rendu toute sa tendresse ; nos pertes sont en grande partie réparées, et nous. vivons plus tranquilles sous le go..vernement britannique que sous la domination française. Nos habitants, autres Cincinnatus, comme dit :non oncle Raoul, ont échangé le mousquet pour la charrue. Ils ouvrent de nouvelles: terres; et, dans peu d'années, cette seigneurie sera d'un excellent rapport. La petite succession que j'ai recueillie, aidant, nous serons bien vite aussi, riches qu'avant la conquête. Ainsi, mon cher Arché, chassé ces noires vapeurs qui nous affligent, et reprends ta gaieté d'autrefois.
De Locheïll garda longtemps le silence, et répondit après un effort pénible :
— Impossible, mon frère : la blessure est plus récente que tü ne le crois, et saignera pendant tout le cours de ma vie, car tout mon avenir de bonheur est brisé, Mais
laissons ce sujet ; j'ai déjà été assez froissé dans mes sentiments les plus purs: un mot désobligeant de ta bouche ne pourrait qu’envenimer la plaie,
— Un mot désobligeant de ma bouche, dis-tu, Arché ! Qu’entends-tu par cela? L’ami, le frère, que j'ai quelquefois offensé par mes railleries, sait très-bien que mon cœur n’y avait aucune part ; que j'étais toujours prêt à lui en demander pardon. Tu secoues la tête avec tristesse ! Qu’y-a.t-il, bon Dieu ? Qu'’y-a-t-il que tu ne peux confier à ton ami d'enfance, à ton frère, mon cher Arché ? Je n’ai jamais eu, moi, rien de caché pour toi : tu lisais dans mon âme comme dans la tienne, et tu paraissais me rendre le réciproque. Tu semblais aussi n’avoir aucun secret pour moi. Malédiction sur les événements qui ont ont pu refroidir ton amitié !
— Arrête, s’écria Arché; arrête, mon frère, il est temps ! Quelque pénibles que soient mes confidences, je dais tout avouer plutôt que de m’exposer à des “UpçOns qui, venant de toi, me seraient trop cruels, Je vais te parler à cœur ouveit, mais à la condition expresse que, juge impartial, tu m'écouteras jusqu’à la fin sans m'interrompre. Demain, demain seulement, nous reviendrons sur ce pénible sujet ; jusques-là, promets-moi de garder secret ce que je vais te confier,
— Je t'en donne ma parole, dit Jules en lui sesrant la
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Zes Anciens Canadiens Zor
De Locheill raconta alors, sans omettre les moindres circonstances, l'entretien qu’il avait eu récemment avec Blanche ; et, allumant une bougie, il se retira, en soupie rant, dans sa chambre à coucher.
Jules passa une nuit des plus orageuses. Lui qui n'avait étudié la femme que dans les salons, dans la société frivole du faubourg Saint-Germain, ne pouvait comprendre ce qu’il y avait de grand, de sublime, dans le sacrifice que s’imposait sa sœur : de pareils sentiments lui semblaient romanesques, ou dictés par une imagination que le malheur avait faussée. Trop heureux d’une alliance qui comblait ses vœux les plus chers, il se décida, avec l’assentiment d’Arché, à un entretien sérieux avec Blanche, bien convaincu qu’il triompherait de ses résistances : elle l'aime, pensa-t-il, ma cause est gagnée,
L'homme, avec toute son apparente supériorité, l’homme dans son vaniteux égoïsme, n’a pas encore sondé toute la profondeur du cœur féminin, de ce trésor inépuisable d'amour, d'abnégation, de dévouement à toute épréuve. ‘ Les poètes ont bien chanté sur tous les tons cette Eve, chef-d'œuvre de beauté, sortie toute resplene dissante des mains du Créateur ; mais qu'est-ce que cette beauté toute matérielle comparée à celle de l'âme de la femme vertueuse aux prises avec l’adversité ? C'est là qu'elle se rêvèle dans tout son éclat ; c'est sur cette fenme morale que les poètes auraient dû épuiser leurs wsanges, En effet, quel être pitoyable que l’homme en
zo2 Les. Anciens Canadiens
face de ladversité! c’est alors que, pygmée méprisable, il s'appuie en chancelant sur sa compagne géante, qui, comme l'Atlas de la fable portant le monde matériel sur ses robustes épaules, porte, elle aussi, sans ployer sous le fardeau, toutes les douleurs de l'humanité souffrante ! 11 h'est point.surprenant que Jules, qui ne connaissait que les qualités matérielles de la femme, crût triompher aisément des scrupules de sa sœur,
— Allons, Blanche, dit. Jules à sa sœur après diner, le lendemain de l'entretien. qu'il avait eu avec son ami ; allons, Blanche, voici notre Nemrod écossais qui part, son fusil sur l’épaule, pour nous faire manger des sarceiles à souper; voyons si nous gravirons l’étroit sentier, qui conduit au sommet du cap, aussi promptement que dans notre enfance,
—- De tout mon cœur, cher Jules; cours en‘avant, et tu verras que mes jambes canadiennes: n’ont rien perdu de leur agilité.
Le frère et la sœur, tout en s’aidant des pierres saillantes, des arbrisseaux qui poussaient dans les fentes du rocher, eurent bien vite monté le sentier ardu qui conduit au haut du cap; et là, après un moment de silence, employé à contempler le inagnifique panorama qui se déroulait devant leurs yeux, Jules dit à sa sœur ::
—- Ce n'est pas sans dessein que je t'ai conduite ici :
prisable, ate, qui, ériel sur r sous le rante! Il ssait que riompher
; diner, le son ‘ami ; : qui part, s sarceiles ntiér, qui t que dans
‘avant, et rien: perdu
erres sailfentes du ui conduit e silence, ma qui 5e T5
duite ici :
Les Anciens Caradiers 107
je désire t’entretenir privément sur un sujet de la plus grande importance. Tu aimes notre ami Arché; tu l’aimes depuis longtemps ; et cependant pour des raisons que ie pe puis comprendre, par suite dé sentiments trop exaltés qui faussent ton jugement, tu t’imposes des sacr'‘fices qui ne sont pas dans la nature, et tu te prépares un avenir malheureux, victime d’un amour que tu ne pourras jamais extirper de ton cœur. Quant à moi, si j'aimais une anglaise, et qu’elle répondit à mes sentiments, je l'épouserais sans plus de répugnance qu’une de mes compatriotes. :
. Les yeux de Blanche se voilèrent de larmes ; elle prit la main de son frère, qu’elle pressa dans les siennes avec tendresse, et répondit :
— Si tu épousais une anglaise, mon cher Jules, je la recevrais dans mes bras «vec toute ‘affection d’une sœur chérie ; mais ce que tu peux faire, toi, sans inconvenance, serait une lâcheté de la part de ta sœur. Tu as payé noblement ta dette à la patrie. Ton cri de guerre “à moi grenadiers ! ”’électrisait tes soldats dans les mêlées les plus terribles; on a retiré deux fois ton corps sanglant de nos plaines encore humides du sang de nos ennemis, et tu as reçu trois blessures sur l’autre continent. Oui, monirère chéti, tu as payé noblement ta dette à la patrie, et tu peux te j asser la fantaisie d'épouser une fille d’Albion, Mais, moi, faible femme, qu’ai-je
ro4 Les Anciens Canadiens
fait pour cette terre asservie et maintenant silencieuse ; pour cette terre qui a pourtant retenti tant de fois des cris de triomphe de mes compatriotes? Est-ce une d'Haberville qui sera ix première à donner l’exemplé d’un double joug ax nobles filles du Canada? Il est naturel, il est même à souhaiter que les races française et anglo-saxonne, ayant maintenant une même patrie, vivant sous les mêmes lois, après des haïnes, après des luttes séculaires, se rapprochent par des alliances intimes; mais il serait indigne de moi d’en donner l'exemple après tant de désastres ; on croirait, comme je l’ai dit à Arché, que le fier Breton, après avoir vaincu et ruiné le père, a acheté avec son or la pauvre fille canadienne, trop heureuse de se donner à ce prix Oh ! jamais! jamais ! (a)
Et la noble demoiselle pleura amèrement, la tête penchée sur l'épaule de son frère,
— Tout le monde ignorera, reprit-elle, tu ne comprendras jamais toi-même toute l'étendue de mon sacrifice | mais ne crains rien, mon cher Jules, ce sacrifice n’est pas au-dessus de mes forces, Fière des sentiments qui me l'ont inspiré, toute à mes devoirs envers mes parents, je coulerai des jours paisibles et sereins au milieu de ma famille, Et sois certain, continua-t-elle avec exaltation, que celle qui a aimé constamment le noble Archibald Cameron de Locheill, ne souillera jamais son cœur d’un autre amour terrestre. Tu as fait, Jules, un mauvais choix de ce lieu pour l'entretien que tu désirais de ce
jeuse ; is des e une xemplè Ïl est ançaise patrie, rès des ntimes; le après \ Arché, le père, rop heu-
ête pen-
omprenacrifice | ce n'est ents qui parents, u de ma altation, rchibald æur d’un
mauvais is de ce
Zes Anciens Canadiens 105
cap d’où j'ai tant de fois contemplé, avec orgueil, le manoir opulent de mes aïeux, remplacé par cette humble maison construite au prix de tant de sacrifices et de privations, Descendons maintenant ; et, si tu m'aimes, ne reviens jamais sur ce pénible sujet,
— Ame sublime ! s’écria Jules.
Et le frère et la sœur se tinrent longtemps embrassés en sanglotant.
Arché, après avoir perdu tout espoir d'épouser Blanche d'Haberville, s’occupa sérieusement d’acquitter la dette de gratitude qu'il devait à Dumais. Le refus de Blanche changeait ses premières dispositions à cet égard, et lui Jaissait plus de latitude ;' car lui aussi jura de gar der le célibat, Arché, que le malheur avait mûri avant l’âge, avait étudié bien jeune et de sang-froid les hommes et les choses ; et il en était venu à la sage conclusion qu'il est bien rare qu’un mariage soit heureux sans amour mutuel. Bien loin d’avoir la fatuité de presque tous les jeunes gens, qui croient de bonne foi que toutes les femmes les adorent, et qu’ils n’ont que le choix des plus beaux fruits dans la vaste récolte des cœurs, de Locheill avait une humble opinion de lui même, Doué d’une beauté remarquable et de toutes les qualités propres à captiver les femmes, il se faisait remarquer de tout le monde par ses manières élégantes dans leur simplicité, lorsqu'il paraissait dans une société; mais il n’en était pas moins aussi modeste que séduisant,
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706 Les A nciens Canadiens
et croynit, avec la Toinette de Molière, que les grimaces d'amour ‘ ressemblent fort à la vérité. ” J'étais pauvre
‘et proscrit, pensait-il, j'ai été aimé pour moi-même ; qui
sait maintenant que je suis riche, si une autre femme
-aimer.it en moi autres choses que mon rang et mes
richesses, en supposant toujours que mon premier, mon
seul amour, pût s’éteindre dans mon cœur. Arché se
décida donc au célibat,
Le soleil disparaissait derrière les Laurentides, lorsque de Locheill arriva à la ferme de Dumais. Il fut agréablement surpris de l'ordre et de la propreté qui régnaient
partout. La fermière, occupée des soins de sa laitere,
et assistée d’une grosse servante, s’avança au-devant lui sans le reconnaître, et le ‘pria de se donner 11 peine d’entrer dans la maison.
— Je suis ir', je crois, dit Arché, chez le sergent
Dumais. à
— Oui, monsieur, et je suis sa femme ; mon mari ne doit pas retarder à revenir du champ avec une charretée de gerbes de blé; je vais envoyer un de mes enfants pour le bâter de revenir,
— Rien ne presse, madame ; mon intention en venant ici est d: vous donner des nouvelles d'un M. Arché de Loche!, que vous avez connu autrefois : ; peut-être l'avez-vous oublié. FN dis
imaces pauvre RE ; qui femme et mes er, mon ché 5e
lorsque ut agréaégnaient Jaiterie, evant lui l1 peine
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Les Anciens Canadiens Z07
Madame Dumais se rapprocha de l'étranger ; l’examina pendant quelque temps en silence, et dit :
— Il y a assurément une ce:taine ressemblance ; vous êtes, sans doute, un de ses parents ? Oublier M. Arché!{ oh! ne dites pas qu’il nous croit capables d’une telle ingratitude, Ne savez-vous donc pas qu’il s'est exposé à une mort presque certaine pour sauver la vie de mon mari, que nous prions tous les jours le bon Dieu de Ie consérver, d'étendre ses bénédictions sur notre bienfaiteur? Oublier M. Arché ! vous m'affligez beaucoup, monsieur, |
De Locheill était très-attendri. Il prit sur ses genoux la petite Louise, âgée de sept ans, la plus jeune des enfants de Dumais, et lui dit en la carressant :
— Et toi, ma belle petite, connais-tu M. Arché ?
— Je ne l'ai jamais vu, dit l'enfant, mais nous faisons tous les jougs une prière pour lui
. — Quelie est cette prière, reprit Arché ?
# Mon Dieu, répandez vos bénédictions sur M. Arché, # qui a sauvé la vie à papa, s’il vit encore ; et s'il est ‘“ mort, donnez-lui votre saint paradis. ”
De Locheill continua à s’entretenir avec madame Dumais jusqu’à ce que celle-ci, entendant la voix de‘son mari ve la grange, courut lui dire qu’un étranger
108 Les Anciens Cünadiens
l’attendait À la maison pour:lvi donner des nouvelles de M. Arché. Dumais, qui se préparait à décharger sa charrette, jeta sa fourche, et ne ñt qu’un saut de la grange à la maison. Il faisait déjà assez brun, quand il entra, pour l'empêcher de distinguer les traits de l'étranger.
— Vous êtes le bienvenu, lui dit-il en le saluant, vous qui m’apportez des nouvelles d'un :homme qui m'est s! cher.
— Vous êtes, sans doute, le sergent Dumais?, dit de Locheill,
— Et vous M. Arché ! s’écria Dumais en se jetant dans ses bras : croyez-vous que je puisse oublier la voix qui me criait “ courage,” lorsque. j'étais suspendu au-dessus de l’abîime, cette même voix que j'ai entsaoue tant de fois péndant ma maladie?
— Mon cher Dumais, reprit Arché, vers la fin dela veillée, je suis venu vous demander un grand/service.
—- Va service ! fit Dumais ; serais:je assez heureux, moi fauvre cultivateur, pour être utile à un gentilhomme comme vous? Ce serait le plus beau jour dé ma vie.
— Eh bien, Dunes il ne dépendra que de vous de me rendre la santé: tel que vous me voyez, je suis malade, plus malade que, vous ne pensez,
—: En effet, dit Dumais, vous êtes pâle et plus triste qu'autrefois Qu'avez-vous, mon Dieu?
les de ger Sa grange entra, zer.
t, vous \'ést si
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nt dans oix qui -dessus ant de
de “la
ice.
ureux, homme a vie.
ous de suis MA-
s triste
+ Avez-vous entendu, parler, repartit de Locheill d’une
maladie, à laquelle les Anglais sont très-sujets, et que:
l’on appelle le sf/ees ou diable bleu ?
— Non, fit Dumais; j'ai, connu, plusieurs. de vos
Anglais, qui, soit dit sans vous offenser, paraissaient avoir le diable au corps, mais je les aurais crus, ces diables, d’une couleur plus foncée,
Arché.se prit à. rire.
— Ce que l’on appelle, mon cher Dumais, diable bleu, chez nous, est ce que vous autres Canadiens appelez peine d'esprit. Re
— Je comprends, maintenant, dit Dumais ;, mais qu’un.
homme comme vous, qui a tout à souhait, qui possède
tant d'esprit, et fant 6 de ressources pour chasser les mau-
vaises pensées, puisse s'amuser. à vos diable Hate c'est ce qui me surpasse,
— Mon cher Dumais, reprit Arché, je pourrais ‘vous répondre que chacun, a ses peines dans le monde, même ceux qui. paraissent les plus heureux ; qu’il me suffise de vous. dire. que c'est maladie chez moi, et que je compte sur vous pour m'en guérir.
Craie me) M. Arché, je suis à vous le jour comme la nuit \u
= J'ai essayé de tout, continua Arché: l'étude, les travaux littéraires ; j'étais mieux le jour, mais mes nuits étaient sans sommeil ; et, si ÿavais même la chance de dormir, je me réveillais aussi malheureux qu'auparavant. Jai pensé qu'un fort travail manuel pourrait seul me guérir, et qu'après une journée de fort labeur, je goûte-
rais un sommeil réparateur qui m'est refusé depuis longtemps.
— C'est vrai cela, dit Dumais: quand un homme a bien travaillé le jour, je le défie d’avoir des insomnies ; mais où voulez-vous en venir, et en quoi serais-je assez heureux pour vous aider?
C'est de vous, mon cher Dumais, que j'attends ma guérison. Mais écoutez-moi, sans m'interrompre, et je vais vous faire part de mes projets. Je suis maintenant riche, très-riche, et voici mon principe : puisque la providence na donné des richesses que je ne devais jamais espérer, je dois en employer une partie à faire le bien. Il y a, dans cette paroisse et dans les environs, une immense étendue de terre en friche, soit à vendre, soit à concéder, Mon dessein est,d’en acquérir une quantité considérable, et non-seulement d’en surveiller le défrichement, mais d'y travailler moi-même : vous savez que j'ai les bras bons; et j'en ferai bien autant que les autres.
— Connu, fit Dumais,
de, les ss nuits nce de ravant. eul me | goûtedepuis
mme a mnies ; e assez
attends rompre, s Mmaitpuisque
je ne > partie lans les he, soit acquérir ’en surmême :
ai bien
me } ‘4, e À
2 Anciens Canadiens Ir2
—llya beaucoup de pauvres gens, continua Arché, qui seront trop heureux dé trouver de l'ouvrage, surtout en leur donnant le plus haut salaire Vous comprenez, Dumais, que je ne pourrai seul suffire à tout, et qu’il me faut un aide : que ferais-je d’ailleurs le soir, sous la tente et pendant le mauvais temps, sans un ami pour me tenir compagnie : c’est alors que le chagrin me tuerait.
— Partons dès demain, s’écria Dumais, et allons visiter les plus besux lots, que je connais, au reste, déjà assez bien,
— Merci, dit Arché, en lui serrant la main, Mais qui prendra soin de votre ferme pendant vos fréquentes absences ?
— Soyez sans inquiétude là-dessus, monsieur : ma femme seule pourrait y suffire, quand bien même elle n'aurait pas son frère, vieux garçon, qui vit avec nous : jamais ma terre n’a souffert de mes absences, Que voulez-vous, c'est comme un mal, j'ai toujours, moi, préféré le mousquet à la charrue. Ma femme me tance de temps en temps à ce sujet ; mais, à la fin, nous n’en sommes pàs pires amis,
— Savez-vous, dit Arché, que voilà sur le bord de la rivière, près de ce bosquet d'érable, le plus charmant site que je connaisse pour y construire une maison. La vôtre est vieille : nous allons en bâtir une assez grande
pour nous loger tous, Je me charge de ce soin, à condition que j'aurai le droit d’en occrper la moitié, ma vie durant ; et, à ma mort, ma foi, le tout vous appartiendra J'ai fait vœu de rester garçon.
— Les hommes comme vous, fit Dumais, sont trop tares : il serait cruel que la race vint à s’en éteindre, Mais je commence à comprendre qu’au lieu de songer à vous, c’est à moi et à ma famille que vous pensez, et que c'est nous que. vous voulez enrichir, ;
= Parlons maintenant à cœur ouvert, reprit Arché ; je n’ai de vrais amis dans le monde que la famille d’Haberville et la vôtre,
— Merci, monsieur, dit Dumais, de nous mettre sur la même ligne, nous pauvres cultivateurs, que cette noble et illustre famille.
— Je ne considère dans les hommes, repartit de Locheill, que leurs vertus et leurs bonnes qualités, Certes, j'aime et respecte la noblesse ; ce qui ne m'em-
pêche pas d’aimer et respecter tous les hommes estima-
bles, et de leur rendre la justice qu’ils méritent. Mon intention est de vous donner le quart de ma fortune,
— - Ah! monsieur, s s'écria Dumais.
.— Ecoutez-moi bien, mon ami Un SES ne ment jamais. Lorsque je vous ai dit que j'avais ce que vous appelez des peines d'esprit, je vous ai dit la vérité.
, à CONitié, ma s appat-
nt trop teindre, songer à nsez, et
Arché »
le d'Ha-
ettre sur ue cette
partit de qualités. je m'ems estimat. Mon rtune
omme ne is ce que la vérité,
Les Anciens Canadiens 113 J'ai trouvé le remède contre cette affreuse maladie : beaucoup d’occupatioris et de travail manuel ; et ensuite
faire du bien à ceux que j'aime, Mon intention est donc de vous donner, de mon vivant, un quart de ma
fortune ; gare à vous, Dumais : je suis persévérant et :
entêté comme un écossais que je suis; si vous me chicanez, au lieu d’un quart, je suis homme à vous en
donner la moitié. Mais pour parler sérieusement, mon .
cher Dumais, vous me rendriez très-malheureux si vous me refusiez,
é ù ! e , , e ° — S'il en est ainsi, monsieur, dit Dumais avec des
larmes dans la voix, j'accepte vos dons que, j'aurais, d’ailleurs, mauvaise grâce de refuser d’un homme comme vous.
Laissons de Locheill s’occuper activement d'enrichir Dumais, et retournons à nos autres amis. : S
Le bon gentilhomme, presque centenaire, ne vécut qu'un an après l’arrivée de Jules. Il mourut entouré de ses amis, après avoir été l'objet des soins. les plus touchants de Blanche et de son frère, pendant un mois que dura sa maladie. Quelques moments avant son décès, il pria Jules d'ouvrir la fenêtre de sa chambre, et jetant un regard éteint. du côté de la petite rivière qui conlais paltibimnent devant sa porte, il lui dit :
— C'est à mon ami; c'est à l'ombre de ce | noyer que je t'ai fait le récit de mes malheurs ; c'est là que je
tai donné da conseils dictés par l'expérience que donne la vieillesse, Je meurs content, car je vois que tu en às profité. Emporte, après ma mort, ce petit bougeoir : en te rappelant les longues insomnies dont il a été témoin dans ma chambre solitaire ; il te rappellera aussi les conseils que je t'ai donnés, s'ils pouvaient sortir de ta mémoire,
= Quant à toi, mon cher et fidèle André, continua M. d'Egmont, c’est avec bien du regret que jé te laisse sur cette terre, où tu as partagé tous mes chagrins ‘Tu seras bien seul et isolé après ma mort | Tu m'as promis de passer lé resté de tes jours avéc là famille d'Habervillé : elle aura le plus grand soin de ta vieillésse, ‘Tu a les séront nos héritiers.
. — Mon cher maître, dit Franccene en sanglotant, les pauvres n’attendront pas longtemps leur héritage,
Le bon gentilhomme, âprès aVoir fait les adieux les pläs tendres À tous ses amis, s'adressant au curé, le pria d= réciter les prières des agonisants Et'à ces paroles : “ Partez, âme chrétienne, au nom du Dièu tout-puissant “ qui vous a créée,” il rendit le dèrnier soupir. Sterne aurait dit : “ l'ange régistrateur de la chancellerie des “-cieux versa une larme sur les erreurs d“ sa jeuñiesse, “et les effaça pour toujours.” : Les ‘anges sont: plus compatissants que les homes, qu n bu gere ni ne pardonnent les fautes d'autrui FT
donne e tu en ugeoir :
| a été ra aussi ortir de
ontinua e laisse ns ‘Tu s promis Y'Haberse, ‘Tu
) tant, les es.
lieux les , Je pria paroles :
puissant Sterne
lerie des
jeunesse, onit: plus nt ni ne
Les Anciens Canadiens rrJ
André Francœur fut frappé de paralysie lorsqu'on descendit le corps de son maître dans:sa dernière des meure, et ne lui survécut que trois semaines seulement;
Lorsque Jules avait dit à sa sœur : “ Si: j'aimais-une “ anglaise, et qu’elle voulût accepter ma main; je l'épou: “ serais sans plus de répugnance qu’une de :mes come “ patriotes, ” elle. était loin alors de soupçonner les vraies intentions de son frère. Jules, .en effet, pendant la traversée de l'Atlantique, avait. fait: la: connaissance d’une jeune demoiselle anglaise, d’une grande beauté, ; Jules, autre Sainit-Preux, lui avait donné d'autres leçons. que celle de langue ét de grammaire française, pendant un trajét qui dura detx mois. Il avait d’ailleurs montré son bon goût : la jeune fille, outre sa beauté ravissante, possédait toutes les qualités qui POP inspirer une passion vive et sincère, ‘
Enfin, tous les obstacles levés, toutes les difficultés surmontées par les deux familles, Jules épousa l’année suivante la blonde-fille d’Albicn, qui sut bien vite gagner le cœur de tous ceux qui l’entouraient.
Mon oncle Raoul, toujours rancunier au souvenir-de! la jambe que les Anglais. lui avaient cassée dans l’Acadie;, mais trop bien n élevé pour manquer aux convenances, se: renfermait d’abord, quand il voulait jurer à l’aise contre les compatriotes. de, sa: belle nièce; mais, entièrement
subjugué au bout:d'un mois par les prévenances et. l'a
z1Ô Les Anciens Canadiens
mabilité de la charmante jeune femme, il supprina toutà-coup ses jurons, au grand bénéfice de son âme et des oreilles pieuses qu’il scandalisait,
E — Ce coquin de Jules, disait mon oncle Raoul, n’est pas dégoûté d’avoir épousé cette anglaise ; et il avait bien raison ce saint homme de pape de dire que ces jeunes insulaires seraient des anges, s'ils étaient seulement un peu chrétien : on angli, sed angeli forent, si essent christian, ajoutait-il d’un air convaincu.
} Ce fut bien autre chose quand le cher oncle, tenant un petit neveu sur un genou et une petite nièce sur l’autre, les faisait sauter en lèur chantant les jolies chansons des voyageurs canadiens, Qu'il était fier quand leur maman lui criait :
— Mais venez-donc de grâce à mon secours, mon cher oncle, ces petits démons ne veulent pas s’endormir sans vous,
Mon oncle Raoul avait déclaré qu’il se chargeraït de léducation militaire de son neveu; aussi, dès l’âge de quatre ans, ce guerrier en herbe, armé d’un petit fusil de bois, faisait déjà des charges furieuses contre l'abdomen de son'instructeur, obligé de défendre avec sa canne la