‹ Les anciens canadiens [microforme] (volume 2)Chapitre 26 sur 42 · PRESS TION RENE RTE · texte numérisé non relu

PRESS TION RENE RTE

Jl serait difficile de résoudre pourquoi, femme d’un riche cul. tiveteur, elle abandonnait sa famille pour mener une vie si excentrique. Elle allait bien quelquefois chercher des vivres chez son mari, mais elle mangeait le plus souvent dans les maisons des cultivateurs, qui, la craignant plus qu’ils ne l’aimaient, n’osaient lui refuser ce qu’elle leur demandait, même à emporter, crainte des ressorts (maléfices) qu'elle pouvait jeter sur eux. |

On s’entretenait souvent, dans ma famille, de cette femme excentrique. On supposait qu’il y avait autant de malice que de folie dans son caractère aigri par des chagrins domestiques, causés peut-être par un mariage mal assorti,

Mon père et ma mère lui disaient souvent, quand elle faisait ses momeries à leur manoir, où elle venait fréquemment :

— Tu dois bien savoir, Marie, que nous n’ajoutons pas foi à tes prétendus entretiens avec le diable! Tu peux en imposer aux superstitieux habitants, mais non pas à nous.

Ce qui ne l'empêchait pas de soutenir qu’elle conversait souvent avec le mauvais esprit, qui la tourmentait quelquefois plus

qu'à son tour, disait-elle, à

Il y avait longtemps que mon père voulait s'assurer si elle

était vraiment de mauvaise foi, ou si, dans sa folie, elle croyait

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voir et entendre l'esprit de ténèbre. Un jour donc, pendant mes vacances de collège, il la soumit à l'épreuve qu’il prémédis tait. Nous la vimes venir de loin, et, pensant bien qu’elle ne

passerait pas sans nous rendre visite, nous nous préparâmes en conséquence.

— Bionheureuse de te voir, ma pauvre Marie, lui dit ma mère : je vais te faire préparer un déjeuner. *

— Merci, madame, dit Marie, j'ai pris ma suflisance.

— N'importe, reprit ma mère, {u vas toujours prendre une tasse de thé.

Il était difficile de refuser une offre aussi gracieuse: le thé

était à cette époque un objet de luxe très-rare même chez les riches habitants.

— Pas de refus pour un coup de thé, dit Marie. X Elle avait à peine avalé deux gorgées du délicieux breuvage,

qu’elle commença son monologue ordinaire: + Va-t-en, laisse moi tranquille; je ne veux pas t’écouter.s

— As-tu jamais vu le diable, auquel tu parles si souvent? fit .

ma mère.

—4e l'ai vu plus de cent fois, répliqua la sorcière: il n’est

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pas si méchant que le monde pense, mais pas mal tourmentant

par escousse.

— Si tu le voyuis, dit ma mère, tu n’en aurais donc pas peur ? — En voilà une demande? fit Marie.

Et elle avala une autre gorgée de thé, après avoir entamé sa galette.

La porte s'ouvrit au même instant, à un signe que tit mon père par la fenêtre, et donna passage à une espèce de démon d'environ quatre pieds de haut, revêlu d’une chemise d'homme. de grosse toile qui lui tombait jusqu'aux genoux, et laissait voir à nu des bras, des jambes et des pieds d’un noir de mulâtre. Ce farfadet portait sur sa figure un masque horrible, orné de cornes ; et tenait une fourche de fer dans sa main droite. Ce diablotin était tout simplement Lisette, fille mulâtre que mon grand-nère avait achetée à l’âge de quatre ans, et qui en avait alors seize à dix-sept. Quant au masque, je l'avais apporté de Québec.

L'épreuve était trop forte. La pauvre femme devint pâle

comme une morte, poussa un cri lamentable, et se sauva dans

“une chambre, où elle se barricada avec tous les meubles, qu'avec une force surhumaine, elle empila contre la porte.

Nous étions tous au désespoir d’une imprudence qui pouvait avoir des suites funestes pour vétté malheureuse femme. Ma

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mère, tout en se désolant, tâchait de calmer Marie en lui criant que c'était un tour qu'on lui avait fait; que le prétendu diable n'était que la mulâtresse. Elle finit par lui faire entendre raison en lui montrant toutes les pièces de la mascarade, par la fenêtre do la chambre où elle s'était renfermée. ŒÆlle lui fit avaler ensuite des gouttes de je ne sais quoi, lui fit boire du vin chaud, et la renvoya chargée de présents, mais avec la ferme résolution de ne plus se prêter à l'avenir à de tels badinages. J'ai toujours entendu dire que la folle du domaine avait cessé d’hi biter sa cghane après cette aventure.

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