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Les Anccis Canadiens 159 tous les jeunes gens de la fête avaient pris place, était servie exactement comme celle de mon oncle Raoul. Quoique la gaieté la plus franche régnât aux deux premières tables, on y observait, néanmoins, un certain décorum; mais, à celle du jeune seigneur, surtout à la fin du repas, qui se prolongea tard dans la matinée, c'était un brouhaha à ne plus s'entendre parler.
Le lecteur se trompe fort s’il croit que le malheureux mai jouissait d’un peu de repos après les assauts meurtriers qu'il avait déjà reçus ; les convives laissaient souvent les tables, couraient décharger leurs fusils, et retournaient prendre leurs places après cet acte de courtoisie.
Au commencement du dessert, le seigneur d’'Haberville, accompagné des dames, rendit visite aux convives de la seconde et de la troisième table, où ils furent reçus avec de grande démonstration de joie. On dit un mot affectueux à chacun; l: Seigneur but à la santé des censitaires, les censitaires burent à sa santé et à celle de sa famille, au milieu des détonations d’une vingtaine de coups de fusils que l’on entendait au dehors.
Cette cérémonie terminée, M. d'Haberville de retour à sa table, fut prié de chanter une petite chanson, à laquelle chacun se prépara à faire chorus.
z6o Les Anciens Canadiens Chanson du Seigneur d'Haberville
Ah! que la table Table, table, table Est une belle invention f Pour contenter ma passion, Buvons de ce jus délectable.
Honni celui qui n’en boira, Et qui ne s’en barbouille Bouille, bouille ; Honni celui qui n’en boira, Et qui ne s’en barbouilleraf
Lorsque je mouille Mouille, mouille, mouille Mon gosier de cette liqueur, I1 fait passer dedans mon cœur Quelque chose qui le chatouille :
* Honni, ctc. 1
À peine cette chanson était terminée, que l’on ëntendit la voix sonore de mon oncle Raoul :
Oui, j'aime à boire, moi :
C’est Là ma manie,
… d'en conviens de bonne fof, Chacun a sa folie:
Un buveur vit sans chagrin Et sans inquiétude; Bien fêter le dieu du vin, Voilà sa seule étude,
2 L'auteur a cru devoir consigner quelques-unes des ‘anciennes chansons, probablement oubliées maintenant, que l'on chantait pendant son {enfance Plusieurs de ces chansons rappellent des réjouissances qui malheureusement dégénéraient souvent en excès, auxquels les sociétés de tempérance oné fort heureusement mis un terme.
Oui, j'aime à Loire, moi:
C'est 1à ma manie,
J'en conviens de tonne foi:
Chacun a sa folie.
Que Joscph aux Pays-Bas Ailie porter la guerre:
Moi, je n'aime que les combats Qu'on livre à coups de verre.
Oui, j'aime, ete.
— À votre tour à présent, notre jeune Seigneur, s’écriat-on à la troisième table; les anciens viennent de nous donner l'exemple.
— De tout mon cœur, dit Jules; et il entonna Îa chanson suivante :
Bacchus, assis sur un tonneau,
M'a défendu de boire de l’eau,
Ni @e puits, ni de fontaine.
C'est, c’est du vin nouveau, | Il faut vider les bouteilles; . 4 !
C'est, c’est du vin nouveau,
T1 faut vider les pots. |
Le roi de France, ni l'Empereur.
N'auront jamais eu ce bonheur ;. ce C'est de boire à la rassade.
C'est, etc.
Tandis que les filles et femmes fileront, Les hommes et les garçons boiront ; Ils boiront à la rassade,
C'est, etc.
Une fois l'exemple donné par les nobles amphytrions, chacun s’empressa d’en profiter, et les chansons £e succc-
C2 Les Anciens Canadiens
dèrent avec une exaltation toujours croissante, Celle du père Chouinard, vieux soldat français retiré du service, dans laquelle l'amour jouait un certain rôle, sans toutes fois négliger son frère Bacchus, eut le plus de succès,
Chanson du père Chouinard,
Entre Faris et Saint-Denis (bis) J'ai rencontré la belle
A a porte d’un cabaret;
J'ai rentré avec elle.
aiôtesso! tirez-nous du vin, (bis)
Du meilleur de la cave ;
Et si nous n’avons pas d'argent,
Nous vous ba'rons (baillerons) des gagr#
Quels gages nous ba’rez-vous donc? ©? «} Un manteau d'écarlate
Sera pour faire des cotillons
A vos jeunes bilardes.
Monsieur et dame, montez là-haut, (bis) & Là-haut dedans la chambre :
Vous trouverez pour vous servir
De jolies Allemandes.
Allemandes ! j'en voulons pas: (his) Je voulons des Françaires,
Qui ont toujours la joie au cœur,
Pour nous verser à boire.
Et toutes les voix mâles des trois tables répétèrent en chœur :
Je voulons des Françaises,
Qui ont toujours la joie au cœur, Pour nous verser à boire,
Le père Chouinard, ayant réussi à mettre fin à cet élan de galante démonstration, et ayant obtenu un moment de silence, cxposa qu’il était temps dese retirer, Il remercia en termes chaleureux le seigneur d’Haberville de son hospitalité, et, fier du succès de sa chanson, il proposa de boire de nouveau à la santé des dames du manoir ;: ce qui fut accueilli avec enthousiasme par les nombreux convives,
La bande joyeuse se mit ensuite en marche en chantant: # Je voulons des Françaises ” avec accompagnement de coups de fusil, que l’écho du cap répéta longtemps aprèg leur départ,
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