UNE NUIT AVEC LES SORCIERS
Dès que les jeunes voyageurs sont arrivés à la Pointe- Lévis, après avoir traversé le fleuve Saint-Laurent, vis-àvis de la cité de Québec, José s'empresse d’atteler un superbe et fort cheval normand à un traineau sans lisses, seul moyen de transport à cette saison, où il y a autant de terre que de neige et de glace ; où de nombreux ruisseaux débordés interceptent souvent la route qu'ils ont à parcourir, Quand ils rencontrent un de ces obstacles, José dételle le cheval Tous trois montent dessus,
et le ruisseau est bien vite franchi. Ilest bien vrai que Jules, qui tient José à bras-le-corps, fait de grands efiorts, de temps à autre, pour le désarçonner, au risque de jouit en commun du luxe exquis de prendre un bain à dix degrés centigrades : peine inuule ; il lui serait aussi difficile de culbuter le cap Tourmente dans le fleuve Saint-Laurent. José, qui, malgré sa moyenne taille, est fort comme un éléphant, rit dans sa barbe et ne fait pas semblant de s’en apercevoir, Une fois l'obstacle surmonté, José retourne seul chercher le traineau, raffe//e le cheval, remonte dessus, avec le bagage devant lui, crainte de le mouiller, et rattrape bien vite ses compagnons de voyage, qui n’ont pas un inbtant ralenti leur marche.
Grâce à Jules, la conversation ne tarit pas un instant pendant la route. Arché ne fait que rire de ses épigrammes à son adresse ; il y a longtemps qu'il en a pris son parti.
— Dépêchons-nous, dit d'Haberville, nuus avons douze lieues à faire d'ici au village de Saint-Thomas. ! Mon oncle de Beaumont soupe à sept heures. Si nous arrivons trop tard, nous courrons risque de faire un pauvre repas. Le meilleur sera gobé ; tu connais le proverbe ; tardè venientibus ossa.
— L'hospitalité écossaise est proverbiale, dit Arché : chez nous, l'accueil est toujours le même, le jour comme la nuit, C'est l'affaire du cuisinier,
1 Maintenant Montmagny.
Les Anciens Canaditus +5
— Crea, fit Jules ; je le crois aussi fermement que si je le voyais des yeux du corps ; sans cela, vois-tu, il y aurait beaucoup de maladresse ou de mauvais vouloir chez vos cuisiniers portant iupes. Elle est joliment pri. mitive, la cuisine écossaise ; avec quelques poignées de farine d'avoine, délayées dans l’eau glacée d’un ruisseau en hiver,--car il n’y a ni bois, ni charbon dans votre pays,—on peut, à peu de frais et sans grande dépense d’habileté culinaire, faire un excellent ragoût, et régaler les survenants ordinaires de jour et de nuit Il est bien vrai que, lorsqu'un noble personnage demande lhospitalité, —ce qui arrive fréquemment, tout Ecossais portant une charge d’armoiries capable d’écraser un chameau, — il est bien vrai, dis-je, que l’on ajoute alors au premicr plat une tête, des pattes et une succulente queue de mouton à la croque-au-sel : le reste de l'animal manauc en Ecosse,
De Locheill se contenta de regarder Jules pardessus l'épaule, en disant :
Quis talia fando Myrmidonum, Dolopumve. soccer so0veee
— Comment, fit ce dernier en feignant une colère comique, tu me traites de Myrmidon, de Dolope, moi, philosophe ! 1 Et encore, grand pédant, tu m'injuries en latin, langue dont tu maltraites si impitoyablement la quantité, avec ton accent calédonien, que les mânes de
1 Myrmidons, Dolopes.—Noms de mépris que les élèves des classes supérie res donnaient aux jeunes étudiants avant leur entrée en quatrième.
Virgile doivent tressaillir dans sa tombe ! Tu m’appelles Myrmidon, moi le plus fort géomètre de ma classe! à preuve, que mon professeur de mathématiques m'a prédit que je serais un Vauban, ou peu s’en faut. ....
— Oui, interrompit Arché, pour se moquer de toi à l'occasinn de ta fameuse ligne perpendiculaire, qui penchait tant du côté gauche, que toute la classe tremblai pour le sort de la base qu’elle menaçait d’écraser ; ce que voyant notre professeur, il tâcha de te consoler en te prédisant que, lors de la reconstruction de la tour de Pise, on te passera la règle et le compas.
Jules prend une attitude tragi-comique, et s’écrie :
Tu t'en souviens, Cinna! et veux m'assassiner!
Tu veux m'assassiner sur la voie royale, le long du fleuve Saint-Laurent, sans être touché des beautés de la nature qui nous environnent de toutes parts; à la vue de cette belle chute de Montmorency, que les habitants appellent la Vache 1, nom peu poétique, à la vérité, maïs qui exprime si bien la blancheur de l’onde qu’elle laisse sans cesse échapper de ses longues mamelles, comme une vache féconde laisse sans cesse couler le lait qui fit la richesse du cultivateur. ‘Tu veux m’assassiner en présence de l'ile d'Orléans, qui commence à nous voiler, à mesure que nous avançons, cette belle chute que j'ai peinte avec des couleurs si poétiques. Ingrat! rien ne
1 Les habitants appellent encore aujourd’hui le saut Montmorency ‘ la vache.’
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peut t’attendrir! pas même la vue de ce pauvre José, touché de tant de sagesse et d'éloquence dans une si vive jeunesse, comme aurait dit Fénelon, s’il eût écrit mes aventures.
— Sais-tu, interrompit Arché, que tu es pour le moins aussi grand poète que géomètre ?
— Qui en doute ? dit Jules. N'importe, ma perpendiculaire vous fit tous bien rire, et moi le premier. Tu sais, d’ailleurs, que c'était un tour de ce farceur de Chavigny: qui avait escamoté mon devoir, et en avait coulé un autre de sa façon, que je présentai au précepteur. Vous avez tous feint de ne pas me croire, charmés de voir mystifier l'éternel mystificateur.
José qui, d'ordinaire, prenait peu de part à la conversation des jeunes messieurs, et qui, en outre, n’avait rien compris de la fin de la précédente, marmottait entre ses dents :
— C'est toujours un drôle de pays, quand même, où les moutons ne sont que têtes, pattes et queues, et point plus de corps que sur ma main! Mais, après tout, ce n’est pas mon affaire: les hommes, qui sont les maîtres, s’arrangeront toujours bien pour vivre ; mais les pauvrés chevaux !
José, grand maquignon, avait le cœur tendre pour ces nobles quadrupèdes. S’adressant alors à Arché, il lui dit, : en soulevant le bord de son bonnet :
— Sous (sauf) le respect que je vous dois, monsieur, si les nobles mêmes mangent l’avoine dans votre pays,
38 Les Anciens Canadiens faute de mieux je suppose, que deviennent les pauvres chevaux? ils duivent bien pâtir, s'ils travaillent un peu fort.
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire à cette sortie naïve de José. Celui-ci, un peu déconcerté de cette hila: rité, à ses dépens, reprit :
— Faites excuse, si j'ai dit une bêtise: on peut se tromper sans boire, témo:i M. Jules, qui vient de nous dire que les habitants appellent le saut Montmorency “la Vache,” parce que son écume est blanche comme du lait; j'ai moi, doutance que c’est parce qu'il beugle comme une vache pendant certains vents: c’est ce que les anciens disent quand ils en jasent. 1
— Ne te fâche pas, mon vieux, dit Jules, tu as probablement raison. Ce qui nous faisait rire, c’est que tu aies pu croire qu'il y a des chevaux en Ecosse: c’est un animal inconnu dans ce pays-là.
— Point de chevaux, monsieur! comment fait donc le pauvre monde pour voyager ?
-— Quand je dis point de chevaux, fit d'Haberville, il ne faut pas prendre absolument la chose à la lettre,
Il y a bien un animal, ressemblant à nos chevaux, animal un peu plus haut que mon gros chien Niger, et qui vit dans les montagnes, à l’état sauvage de nos caribous, auxquels il ressemble même un peu. Quand un montagnard veut voyager, il braille de la cornemuse ;
1 Il y a deux versions sur cette question importante,
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tout le village s’assemble, ct il fait part de son projet, On se répand alors dans les bois, c’est-à-dire dans les bruyères ; et, après une journée ou deux de peines et d'efforts, on réussit, assez souvent, à s'emparer d’une de ces charmantes bêtes. Alors, après une autre journée ou plus, si l'animal n’est pas trop opiniâtre, si le montagnard a assez de patience, il se met en route, ct arrive même quelquefois au terme de son voyage.
— Certes, dit de Locheiïll, tu as bel air à te moquer de mes montagnards ! tu dois être fier aujourd’hui de ton équipage princier ! la postérité aura de la peine à croire que le haut et puissañt seigneur d'Haberville ait envoyé chercher l'héritier préscmptif de ses vastes domaines dans un traîneau à charroyer le fumier! Sans doute, qu’il expédiera ses piqueurs au devant de nous, afin que rien ne manque à notre entrée triomhale au manoir de Saint-Jean-Port-Joli.
— Bravo ! de Locheill, fit Jules ; te voilà sauvé mon frère. Bien riposté, Coups de griffes pour coups de griffes, comme disait un jour un saint de ton pays, ou des environ:, aux prises avec sa majesté satanique,
José, pendant ce colloque, se grattait la tête d’un air piteux. Semblable au Caleb Balderstone, de Walter Scoti, dans sa Bride of Lammermoor, il était très-sensible à tout ce qu'il croyait toucher à l'honneur de son maître, Aussi s’écria-t-il, d’un ton lamentable :
— Chien d'animal, bête que j'ai été! c’est toute ma faute à moi! Le Seigneur a quatre carioles dans sa re-
mise, dont deux, toutes flambantes neuves, sont vernies comme des violons ; si bien qu'ayant cassé mon miroir dimanche dernier, je me suis fait la barbe en me mirant dans la plus belle. Si donc, quand le seigneur me dit,
avant-hier au matin: Mets-toi faraud, José, caf tu vas.
aller chercher monsieur mon fils, à Québec, ainsi que son ami, monsieur de Locheill Aïe-bien soin, tu entends, de prendre une voiture convenable ! Moi, bête d'animal ! je me dis, voyant l’état des chemins, la seule voiture convenable est un traîneau sans lisses. Ah ! oui! je vais en recevoir un savon! j'en serai quitte à bon marché, s’il ne me retranche pas mon eau-de-vie pendant un mois. ... À trois coups par jour, ajouta José en branlant la tête, çà fait toujours ben quatre-vingt-dix bons
coups de retranchés, sans compter les adons (casualités,
politesses) ; maïs c’est égal, je n’aurai pas volé ma punition.
Les jeunes gens s’amusèrent beaucoup de l’ingénieux mensonge de José, pour sauver l'honneur de son maitre.
— Maintenant, dit Arché, que tu sembles avoir vidé ton budget, ton sac, de tous les quolibèts qu’une tête française, tête folle et sans cervelle, peut convenablement contenir, parle sérieusement, s’il est possible, et dis-moi pourquoi l’on appelle l’île d'Orléans, l’île aux Sorciers.
— Mais, pour la plus simple des raisons, fit Jules
d'Haberviile : c’est qu’elle est peuplée d’un grand nombre de sorciers,
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Les Anciens Canadiens ar
— Allons, voilà que tu recommences tes folies, dit de Locheill.
— Je suis très-sérieux, reprit Jules. Ces Ecossais sont d’un orgueil insupportable. Ils ne veuient rien accorder aux autres nations. Crois-tu, mon cher, que vous devez avoir seuls le monopole des sorciers et des sorcières ? Quelle prétention ! Sache, mon très-cher, que nous avons aussi nos sorciers, et qu’il y a à peine deux heures, il m'était facile, entre la Pointe-Lévis ét Beaumont, de t'introduire à une sorcière très-présentable (a). Sache, de plus, que tu verras, dans la seigneurie de mon très-honoré père, une sorcière de première force. Voici la différence, mon garçon, c’est que vous les brûlez en Ecosse, et qu'ici nous les traitons avec tous les égards dus à leur haute position sociale. Demande plutôt à José, si je mens.
José nc manqua pas de confirmer ces assertions : la sorcière de Beaumont et celle de Saint-Jean-Port-Joli étaient bien, à ses yeux, de véritables et solides sorcières,
— Mais, dit Jules, pour parler sérieusement, puisque tu veux faire de moi un homme raisonnable o/ens volens, comme disait mon maître de sixième, quand il m’administrait une décoction de férules, je crois que ce qui a donné cours à cette fable c’est que les habitants du nord et du sud du fleuve, voyant les gens de l’île allerà leurs pêches, avec des flambeaux, pendant les nuits sombres, prenaient le plus souvent ces lunières pour des feux follets ; or, tu sauras que nos Canadiens des campagnes considèrent les feux follets (2) comme des sorciers, ou génies malfaisants
qui cherchent à attirer le pauvre monde dans des endroits dangereux pour causer leur perte : aussi, suivant leurs traditions, les entend-on rire quand le malheureux voya- . geur, ainsi trompé, enfonce dans les marais. Ce qui aura donné lieu à cette croyance, c’est que ces gaz s’'échappent toujours des terres basses et marécageuses : de là aux sorciers il n’y a qu’un pas. À
—- Impossible, dit Arché; tu manques à la logique, comme notre précepteur de philosophie te l’a souvent reproché. Tu vois bien que les habitants du nord et du sud, qui font face à l’île d'Orléans, vont aussi à leurs pêches avec des flambeaux, et qu’alors les gens de l’île les auraient aussi gratifiés du nom de sorciers : ça ne passera pas,
Tandis que Jules secouait la tête sans répondre, José prit la parole,
— Si vous vouliez me lepermettre, mes jeunes messieurs, c’est moi qui vous tirerais bien vite d'embarras, en vous contant ce qui est arrivé à mon défunt père, qui est mort,
— Oh ! conte-nous cela, José ; conte-nous ce qui est arrivé à ton défunt père, qui est mort, s’écria Jules, en accentuant fortement les trois derniers mots.
— Oui, mon cher José, dit de Locheill, de grâce faitesnous ce plaisir.
1 Cette discussion sur les sorciers de l’ile d'Orléans était écrite avant que M. le Dr. LaRue eût publié ses charmantes légendes dans ‘“ Les Soirées Canae diennes.” L'auteur penchait, comme lui, pour la solution de Jules, nonobstant
les » :vuments de Locheill à ce contraire; quand, hélas ! l’ami José est vene sontondre la disciple de Cujas et le fils d'Esculape!
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— (Ça me coûte pas mal, reprit José, car, voyez-vous, je n’ai pas la belle accent, ni la belle orogane (organe) du cher défunt. Quand il nous contait ses tribulations dans les veillées, tout le corps nous en frissonnait comme des fièvreux, que ça faisait plaisir à voir ; mais, enfin, je ferai de mon mieux pour vous contenter.
Si donc qu’un jour, mon défunt père, qui est mort, avait laissé la ville pas mal tard, pour s’en retourner chez nous ; il s'était même diverti, comme qui dirait, à pintocher tant soit peu avec ses connaissances de la Pointe- Lévis : il aimait un peu la goutte, le brave et honnête homme ! à telle fin qu’il portait toujours, quand il vcyageait, un flacon d’eau-de-vie dans son s&° de loup-marin ; il disait que c'était le lait des vieillards.
— Lac Dulce, dit de Locheill sentencieusemer*
— Sous le respect que je vous dois, monsieu: Arché, reprit José avec un peu d'humeur, ce n’était pas de l’eau
douce, ni de: l’eau de lac, mais bien de la bonne et
franche eau-de-vie que mon défunt père portait dans son sac.
— Excellent! sur mon honneur, s’écria Jules ; te voilà bien payé, grand pédant, de tes éternelles citations htines !
— Pardon, mon cher José, dit de Locheill de son ton le plus sérieux, je n'avais aucunement l'intention de manquer à la mémoire de votre défunt père.
— Vous êtes tout excusé, monsieur, dit José tout à coup radouci Si donc que, quand mon défunt père
voulut partir, il faisait tout-à-fait nuit. Ses amis firent alors tout leur possible pour le garder à coucher, en lui disant qu'il allait bien vite passer tout seul devant la cage de fer où la Corriveau faisait sa pénitence, pour avoir tué son mari.
Vous l'avez vue vous-mêmes, mes messieurs, quand j'avons quitté la Pointe-Lévis à une heure : elle était bien tranquille dans sa cage, la méchante bête, avec son crâne sans yeux ; mais ne vous y fiez pas : c’est une sournoise, allez ! si elle ne voit pas le jour, elle sait ben trouver son chemin la nuit pour tourmenter le pauvre monde.
Si ben, toujours, que mon défunt père, qui était brave comme l'épée de son capitaine, leur dit qu’il ne s’en souciait guère ; qu’il ne lui devait rien à la Corriveau ; et un tas d’autres raisons que j'ai oubliées. Il donne un coup de fouet à sa guevalle (cavale), qui allait comme le vent, la fine bête ! et le voilà parti.
Quand il passa près de l’esquelette, il lui sembla ben entendre quelque bruit, comme qui dirait une plainte ; mais comme il ventait un gros sorouet (sud-ouest,) il crut que c'était le vent qui sifflait dans les os du calabre (cadavre), Pu n’y moins, ça le tarabusquait (tarabustait), et il prit un bon coup, pour se réconforter. Tout ben considéré, à ce qu'i se dit, il faut s’entr'aider entre chrétiens : peutêtre que la pauvre créature (femme) demande des prières, J1 ôte donc son bonnet, et récite dévotement un dprofundi à son intention ; pensant que, si ça ne lui faisait pas de bien, ça ne lui ferait pas de mal, et que lui, toujours, s'en trouverait mieux,
Si donc, qu'il continua à filer grand train ; ce qui ne l’empêchait pas d'entendre derrière lui, tic tac, tic tac, comme si un morceau de fer eût frappé sur des cailloux. Il crut que c'était son bandage de roues ou quelques fers de son cabtouette qui étaient décloués. I) descend donc de voiture ; mais tout était en règle. Il toucha sa guevalle pour réparer le temps perdu ; mais, ün petit bout de temps après, il entend encore tic tac sut les cailloux, Comme il était brave, il n’y fit pas grande attention.
Arrivé sur les hauteurs de Saint-Michel, que nous avons passées tantôt, l’'endormitoire le prit. Après tout, ce que se dit mon défunt père, un homme n'est pas un chien ! faisons un somme ; ma guevalle et moi nous nous en trouverons mieux. Si donc, qu'il dételle sa guevalle, lui attache les deux pattes de devant avec ses crdeaux, et lui dit: Tiens, mignonne, voilà de la bonne herbe, tu entends couler le ruisseau : bon soir.
Comme mon défunt père allait se fourrer sous son cabrouette pour se mettre à l’abri de la rosée, il lui prit fantaisie de s'informer de l’heure. Il regarde donc les trois rois au sud, le charict au nord, et 11 en conclut qu’il était rainuit. C’est l'neure, qu’il se dit, que tout honnête homme doit être couché.
Il lui sembla, cependant, tout-à-coup, que l’île d’Orléans était tout en feu. Il saute un fossé, s’accote sur une clôture, ouvre de grands yeux, regarde, regarde ...... Il vit à la fin que des flammes dansaient le long de la grève,
comme sitous les #-follets du Canada, les damnés, s’y fussent donné rendez-vous pour tenir leur sabbat. A force de regarder, ses yeux, qui étaient pas mal troublés,
s’éclaircirent, et il vit un drôle de spectacle: c'était.
comme des manières (esp ces) d'hommes, une curieuse engeance tout de même, Ça avait ben une tête grosse comme ün demi-minot, affublée d'un bonnet pointu d’une aulne de long, puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armés de griffes, mais point de corps, pour la peine d’en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu'aux oreilles, Ça n'avait presque pas de chair: c'était quasiment tout en
os, comme des esquelettes. Tous ces jolis gars (garçons) :
avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinoféroce d’un Lon pied de long comme on et voit, monsieur Arché, dans votre beau livre d'images de l’histoire surnaturelle. Le nez ne vaut guère la peine qu'on en parle: c'était, ni plus ni moins, qu'un long groin de cochon, sous votre respect, qu'ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche de leur grande dent: c'était, je suppose, pour l'affiler. J’allais oublier une grande queue, deux fois longue comme celle d’une vache, qui leur pendait dans le dos, et qui leur servait, je pense, à chasser les moustiques.
Ce qu'il y avait de drôle, c’est qu'ils n'avaient que trois yeux par couple de fantômes. Ceux qui n'avaient qu'un seul œil au milieu du front, comme ces cyriclopes (cyclopes) dont votre oncle le chevalier, M, Jules, qui
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est un savant, lui, nous lisait dans un gros livre, tout latin comme un bréviaire de curé, qu'il appelle son Vigile; ceux donc qui n'avaient qu’un seul œil tenaient par la grifle deux acolytes qui avaient ben, eux, les damnés, tous leurs yeux. De tous ces yeux sortaient des flammes qui éclairaient l’île d'Orléans comme en plein jour. Ces derniers semblaient avoir de grands égards pour leurs voisins, qui étaient, comme qui dirait, borgnes : ils les saluaient, s’en rapprochaient, se trémoussaient les bras et les jambes, comme des chrétiens qui font le carré d’un menuette (menuet).
Les yeux de mon défunt père lui en sortaient de la tête. Ce fut ben pire quand ils commencèrent à sauter, à danser, sans pourtant changer de place, et à entonner, d’une voix enrouée comme des bœufs qu’on étrangle, la chanson suivante :
Allons, gai, compèr’ lutin!
Allons, gai, mon cher voisin !
Allons, gai, compèr” qui fouille, Compèr’ crétin la grenouille !
Des chrétiens, des chrétiens, J'en f’rons un bon festin,
— Ah ! les misérables carnibales (cannibales), dit mon défunt père, voyez si un honnête nomme peut être un moment sûr de son bien. Non contents de m'avoir volé ma plus belle chanson que je réservais toujours pour la dernière dans les noces et les festins, voyez comme ils me l'ont étriquée ! c’est à ne plus s’y reconnaître ! Au lieu de bon vin, ce sont des chrétiens dont ils veulent se
régaler, ls indignes |
Et puis après, les sorciers continuèrent leur chanson
infernale, en regardant mon défunt père et en lecouchant en joue avec leurs grandes dents de rhinoféroce :
Ah! vicns donc, compèr’ François,
Ah! viens donc, tendre porquet !
Dépèch'-toi, compèr* l'andouille,
Compèr’ boudin, la citrouille ;
Du Français, du Français, J'en f'rons un bon saloi (saloir). 1
— Tout ce que je peux vous dire pour le moment, mes mignons, leur cria mon défunt père, c’est que si vous ne mangez jamais d'autre lard que celui que je vous porterai, vous n'aurez pas besoin de dégraisser votre soupe.
Les sorciers paraissaient, cependant, attendre quelque chose, car ils tournaient souvent la tête en arrière ; mon défunt père regarde itou (aussi). Qu'est-ce qu’il aperçoit sur le côteau ? un grand diable bâti comme es autres, mais aussi long que le clocher de Saint-Michel, que nous avons passé tout-à-l’heure. Au lieu de bonnet pointu, il portait un chapeau à trois cornes, surmonté d’une épinette en guise de plumet. Il n’avait ben qu’un œil, le gredin qu'il était ; mais ça en valait une douzaine : c'était, sans doute, le tambour major du régiment, car il tenait, d’une main, une marmite deux fois aussi grosse que nos chaudrons à sucre, qui tiennent vingt gallons ; et, de l’autre, un battant de cloche qu’il avait volé, je
1 Le lecteur, tant soit peu sensible au charme, de la poésie n’appréciera guère la chanson du défunt père à José, parodiée par les sorciers de l’ile d'Orléans ; l’auteur leur en laisse toute la responsabilité.
c'ois, le chien d’hérétique, à quelque église avant la cérémonie du baptême. Il frappe un coup sur la marmite, et tous ces insécrables (exécrables) se mettent à rire, à sauter, à se trémousser, en branlant la tête du côté de mon défunt père, comme s'ils l'invitaient à venir se divertir avec eux.
— Vous attendrez longtemps, mes brebis, pensait à part lui mon défunt père, dont les dents claquaient dans la bouche comme:un homme qui a les fièvres tremblantes, vous attendrez longtemps, mes doux agneaux : il ya de la presse de quitter la terre du bon Dieu pour celle des sorciers !
Tout-à-coup le diable géant entonne une ronde infernale, en s’accompagnant sur la marmite qu'il: frappait à coups pressés et redoublés, et tous les diables partent comme des éclairs ; si bien, qu'ils ne mettaient pas une minute à fairele tour de l'ile. Mon pauvre défunt père était si embèêté de tout ce vacarme, qu’il ne pul retenir que trois couplets de cette belle danse ronde ; et là voici :
C’est notre terre d'Orléans (bis ) Qu'est le pays! des beaux enfants, + Toure-loure ; Dansons à l’entour
Toure-loure ; Dansons à l’entour.
Venes-y tous en survenants (bis.) Sorciers, lézards, crapauds, serpenth, Toure-loure :
Dansons à l’entour, Toure-loure ; Dansons à l'entotir.
Venez-y tous en survenants (bia) linpies, athées et mé”réants, Toure-loure ; Dansons à l’entour, Toure-loure ; Dausons à l’entour,
Les sueurs abimaient mon défunt père ; il n’était pas pourtant au plus creux de ses traverses.
Mais, ajouta José, j'ai faim de fumer ; et, avec votre permission, mes messieurs, je vais battre briquet.
— C'est juste, mon cher José, dit d'Haberville ; mais, moi, j'ai une autre faim. Il est quatre heures à mon estomac, heure de la collation au collége. Nous allons manger un morceau.
Jules, par privilége de race nobiliaire, jouissait en tout temps d’un appétit vorace : excusable, d’ailleurs, ce jour. R, ayant dîné avant midi et pris beaucoup d’exercice,
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