‹ Les anciens Canadiens [microforme] (volume 4)Chapitre 1 sur 37 · partie, de préface ; car je n’ai nullement lin · texte numérisé non relu

partie, de préface ; car je n’ai nullement lin

é € tention de composer un ouvrage secumadum artem; encore moins de me poser en auteur classique.

Ceux qui me connaissent seront, sans doute, surpris de

me voir commencer le métier d'auteur à soixante-et-seize

ans ; je leur dois une explication. Quoique fatigué de

toujours lire, à mon âge, sans grand profit, ni pour moi,

ni pour autrui, je n’osais cependant passer le Rubicon ; 7

un incident assez trivial m’a décidé.

6 Zes Anciens Canadiens

Un de mes amis, homme de beaucoup d'esprit, que je TEnContrai, l’année dernière, dans la rue Saint-Lotis de cette bonne ville de Québec, me Saisit la ain d’un air éMpressé, en me disant: « Heureux de vous Voir : j'ai conversé ce matin avec Onze personnes ; eh bien, mon

s êtres à Caboche }” |

que je suis l'ex.

VOUS aitendiez pour...” « Eh il, sans me Permettre d’achever ma seules paroles Spirituelles que j'aie entendues ce matin.” Et il traversa la rue pour parler à un client qui se rendait À ja COUr, son douzième imbé. cile, sans doute, il paraît que les hommes es, si c’est de l'esprit que je : j'en ai alors une bonne provision ; je ne m'en étais pourtant jamais douté.” | Tout fier de cette découverte, et me disant -à moimême que j'avais plus d’esprit que les onze imbéciles dont m'avait parlé mon ami, je vole chez mon libraire, J'achète une rame de papier Joolscap, (c’est-à-dire, Peut-être, agier. bonnet où tête de Fou, comme il plaira au traducteur), et je me mets à l’œuvre.

jeter Promplivre, sans se donner la peine

de le critiquer : ce serait lui accorder trop d'importance, et, en outre, ce serait un labeur inutile pour le critique de bonne foi; car, à l'encontre de ce vieil archevêque de Grenade dont parle Gil Blas, si chatouilleux à l'endroit de ses homélies, je suis, moi, de bonne composition et, au lieu de dire à ce cher critique : “ Je vous souhaite “toutes sortes de prospérités avec plus de goût,” j'admettrai franchement qu’il y a mille défauts dans ce livre, et que je les connais.

Quant au critique malveillant, ce serait pour lui un travail en pure perte, privé qu’il serait d'engager une polémique avec moi. Je suis, d'avance, bien peiné de lui enlever cette douce jouissance, et de lui rogner si promptement les griffes. Je suis très-vieux et paresseux avec délice, comme le Figaro d’ironique mémoire. D'ailleurs, je n'ai pas assez d’amour-propre pour tenir le moins du monde à mes productions littéraires. Consigner quelques épisodes du bon vieux temps, quelques souvenirs d’une jeunesse, hélas ! bien éloignée : voilà toute mon ambition.

Plusieurs anecdotes paraïîtront, sans doute, insignifiantes et puériles à bien dés lecteurs: qu'ils jettent le blâme sur quelques-uns de nos meilleurs littérateurs, qui m'ont prié de ne rien omettre sur les mœurs des anciens Canadiens. “Ce qui paraîtra insignifiant et puéril aux “veux des étrangers, me disaient-ils, ne laissera pas “ d’intéresser les vrais Canadiens, dans la chronique d’un ‘“ septuagénaire, né vingt-huit ans seulement après la “ conquête de la Nouvelle-France.”

. Ce livre ne sera ni trop bête, ni trop spirituel: trop bête ! céftes, un auteur doit se respecter tant-soit peu.

S Les Anciens Canadiens

Trop spirituel ! il ne serait apprécié que des personnes qui ont beaucoup d'esprit, et, sous un gouvernement constitutionnel, le candidat préfère la quantité à la qualité.

Cet ouvrage sera tout canadien par le style :. il est malaisé à un septuagénaire d’en changer comme il ferait de sa vieille redingote pour un paletot à la mode de nos jours.

J'entends bien avoir, aussi, mes coudées franches, et ne m’assujétir à aucunes règles prescrites, — que je connais d’ailleurs, — dans un ouvrage comme celui que je publie. Que les puristes, les littérateurs émérites, choqués de ses défauts, l’appellent roman, mémoire, chronique, salmigondis, pot-pourri : peu m'importe !....

Mon bout de préface achevé, je commence sérieusement ce chapitre par cette belle épigraphe inédite, et bien surprise, sans doute, de se trouver en si mauvaise compagnie :

Perché comme un aiglon sur le haut promontoire, Baignant ses pieds de roc dans le fleuve géant, Québec voit ondoyer, symbole de sa gloire, L’éclatante splendeur de son vieux drapeau blanc

Et, près du château fort, la jeune cathédrale Fait monter vers le ciel son clocher radieux, Et l'Angelus du soir, porté par la rafale

Aux échos de Beaupré, jette ses sons joyeux.

Pensif dans son canot, que la vague balance, L'Iroquois sur Québec lance un regard de feu; Toujours rèveur et sombre, il contemple en silence, L'étendard de la France et la croix du vrai Dieu,

ke

onnes Que ceux qui connaissent notre bonne cité de Québec qi ment se transportent, en corps ou en esprit, sur le marché de fl à la Sd ja haute-ville, ne serait-ce que pour juger des change- f ments survenus dans cette localité, depuis l'an de grâce il est 1757, époque à laquelle commence cette histoire. C’est ferait toujours là même cathédrale par la structure, minws sa e nos tour moderne, qui semble supplier les âmes charitables, soit de l’exhausser, soit de couper la tête à sa sœur | es, et géante, qui a l’air de la regarder sous cape, avec mépris, con- du haut de sa grandeur. ji ue je Le collége des Jésuites, métamorphosé maïntenant en | Jqués | caserne, présentait bien le même aspect qu’aujourd’hui ; {1 ique, mais qu ’est devenu l’église construite jadis à la place des halles actuelles ? Où est le bocage d’arbres séculaires, euse- derrière ce temple, qui ornaïent la cour maintenant si e, et nue, si déserte, de cette maison consacrée à l’éducation aise de la jeunesse canadienne ? La hache et le temps, hélas !

ont fait leur œuvre de destruction. Aux joyeux ébats, aux mi) saillies spirituelles des jeunes élèves, aux pas graves des ll professeurs qui s’y promenaient pour se délasser d’études pr profondes, aux entretiens de haute philosophie, ont succédé le cliquetis des armes, les propos de corps-de-garde, souvent libres et saugrenus ! :

A la place du marché actuel, des boucheries trèsbasses, contenant, tout au plus, sept à huit étaux, occupaient une petite partie du terrain, entre la cathédrale et le collége. Entre ces boucheries et le collége, coulait un ruisseau, qui, descendant de la rue Saint-Louis, passait au beau milieu de la rue de la Fabrique, traversait la rue Couillard et le jardin de l'Hôtel-Dieu, dans sa course vers

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la rivière Saïnt-Charles. Nos. ancêtres avaient des goûts bucoliques très-prononcés |!

Nous sommes à la fin d'avril ; le ruisseau est débordé, et des enfants s'amusent à détacher de ses bords de petits glaçons, qui, diminuant toujours de volume, finissent, après avoir franchi tous les obstacles, par. disparaître à leurs yeux, et aller se perdre dans l'immense fleuve Saint-Laurent. Un poète, qui fait son profit de tout, contemplant, les bras croisés, cette. scène d’un air rêveur, et suivant la descente des petits glaçons, leurs temps d'arrêt, leurs: ricochets, les'eût comparés à ces hommes ambitieux arrivant, après une vie agitée, au terme de leur carrière, aussi légers d'argent que de réputation, et finissant par s’engloutir dans le gouffre de l'éternité.

Les maisons qui.avoisinent le marché sont, pour la plupart, à.un seul étage, à l’encontre de nos constructions modernes, qui semblent vouloir se rapprocher du ciel, comme si elles craignaient un autre déluge.

Ilest midi : l'Ange/us sonne au beffroi de la. cathé. drale ; toutes les cloches de, la ville annoncent la salutation que l’ange fit à.la mère du Christ, la patronne chérie du Canadien. Les habitants ! en retard, dont les voitures entourent les bouchgries, se découvrent et récitent dévotement l'Azgelus.. Tout le monde pratiquant le même culte, personne ne tourne enridicule cette coutume pieuse

Certains chrétiens du dix-neuvième siècle semblent

1 Habitant est eynonyme de cultivateur, en Canada.

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avoir honte d’un acte religieux devant autrui : c’est faire, pour le moins, preuve d’un esprit rétréci ou de pusillas nimité. Les disciples de Mahomet, plus courageux, prient sept fois par jour, en tous lieux, en présence des timides chrétiens.

Les élèves du collége des Jésuites, toujours si bruyants lorsqu'ils entrent en récréation, sortent silencieux de l'église, où ils viennent de prier. Pourquoi cette tristesse inusitée ? C’est qu’ils vont se séparer de deux condisciples chéris, de deux amis sincères pour tous sans distinction. Le plus jeune des deux, qui, plus rapproché de leur âge, partageait le plus souvent leurs jeux enfantins, protégeait aussi le faible contre le fort, et décidait, avec équité, leurs petits différends.

La grande porte du collége s'ouvre, et deux jeunes gens, en habit de voyage, paraissent au milieu de leurs compagnons d'étude. Deux porte-manteaux de cuir, longs de cinq pieds, garnis d’anneaux, chaînes et cadenas, qui semblent assez forts pour amarrer un navire, gisent à leurs pieds. La plus jeune des deux voyageurs, frêle et de petite taille, peut avoir dix-huit ans. Son teint brun, ses grands yeux noirs, vifs et perçants, ses mouvements saccadés, dénotent en lui l’origine française : c’est, en effet, Jules d'Haberville, fils d’un seigneur, capitaine d’un détachement de marine 1 de la colonie.

Le second, plus âgé de deux à trois ans, est d’une taille beaucoup plus forte et plus élevée. Ses beaux

yeux bleus, ses cheveux blonds châtains, son teint blanc

1 Ces détachements faisaient aussi le service de terre dans la colonie.

et un peu coloré, quelques rares taches de rousseur sur le visage et sur les mains, son menton tant soit peu prononcé, accusent une origine étrangère : c’est, en efet, Archibald Cameron of Locheill, vulgairement Arché de Locheill, jeune montagnard écossais, qui a fait ses études au collége des Jésuites de Québec. Comment, lui, étranger, se trouve-t-il dans une colonie française P. C’est ce que la suite apprendra.

Les jeunes gens sont tous deux d’une beauté remarquable, Leur costume est le même : capot de couverte avec capuchon, mitasses écarlates bordées de rubans verts, jarretières de laine bleue tricotées, large ceinture aux couleurs vives ct variées ornée de rassades, souliers de caribou plissés à l'iroauosise, avec hausses brodées en porc-épic, et enfin, chapeaux de vrai castor, rabattus sur les oreilles au moyen d’un fichu de soie rouge noué sous

le col.

Le plus jeune montre une agitation fébrile et porte, à chaque instant, ses regards le long de la rue Buade,

— Tu.es donc hien pressé de nous quitter, Jules, dit un de ses amis, d’un ton de reproche !

— Non, mon cher de Laronde, répliqua d’Habere ville ; oh ! que non, je t’assure ; mais, puisqu'il faut que cette séparation pénible ait lieu, je suis pressé d’en finir s ça m'énerve. Ilest bien naturel aussi que j'aie hâte de revoir mes chers parents.

— C’est juste, fit de Laronde ; et, d’ailleurs, puisque tu es Canadien, nous vivons dans l'espoir de te revoir

‘bien vite.

— Il n’en est pas de même de toi, cher Arché, dit un

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autre : je crains bien que cette séparation soit vie si tu rentres dans ta patrie.

— Promets-nous de revenir, cria-t-on de toutes parts.

Pendant ce colloque, Jules part comme un trait au devant de deux hommes s’avançant à grands pas, le long de la cathédrale, avec chacun un aviron sur l’épaule droite. L’un d’eux porte le costume des habitants de la campagne : capot d’étoffe noire tissée dans le pays, bonnet de laine grise, mitasses et jarretières de la même teinte, ceinture aux couleurs variées, et gros souliers d+ peau de bœuf du pays, plissés à l’irocuoise. Le costume de l’autre est à peu près celui des deux jeunes voyas geurs, mais beaucoup moins riche. Le premier, d’une haute stature, aux manières brusques, est un traversier de la Pointe Lévis. (a) Le second, d’une taille moyenne, aux formes athlétiques, est au service du capitaine d’'Haberville, père de Jules: soldat pendant la guerre, il prend ses quartiers chez lui pendant la paix. Il est du même âge que son capitaine, et son frère de lait. C'est l’homme de confiance de la famille : il a bércé Jules, il l'a souvent endormi dans ses bras, en chantant les gais refrains de nos voyageurs dés’ pays hauts.

— Comment te portes-tu, mon cher José ? Comment as-tu laissé ma famille? dit Jules, en se jetant dans ses bras.

-— ‘Tous ben, yeux (Dieux) merci, fit José; ils vous mandent ben des compliments, et ils ont grand hâte de vous voir. Mais comme vous avez profité depuis huit

lettres indiquent des notes renvoyées à la fu du volume, et mare &t/?a même lettre au chapitre correspondant.

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mois que je ne vous ai vu! ma frine (foi), M. Jules, ça fait plaisir à voir.

José, quoique traité avec la bonté la plus familière par toute la famille d'Haberville, ne manquait jamais aux égards qu’il leur devait.

Une question n'attend pas lautre ; Jules s’informe des domestiques, des voisins, du vieux chien, qu’étant en trente-sixième, il avait nommé Viger, comme preuve de ses progrès dans la langue latine. Il ne garde as même rancune au chat glouton qui, l’année précédente, avait croqué tout vif, un jeune rossignol privé, dont ïl raffolait et qu’il se proposait d'apporter au collége. Il est bien vrai que, dans un premier mouvement de colère, il l'avait poursuivi avec un gourdin sous les tables, sous les lits et même jusque sur le toit de la maison, où le méchant animal s'était réfugié, comme dans une forteresse inexpugnable, Mais il lui a pardonné ses forfaits, et il s’informe de sa santé.

— Ah ça! dit Baron le traversier, qui prenait peu d'intérêt à cette scène, ah ça! dit-il d’un ton bourru, ‘ quand vous aurez fini de vous lécher et de parler chien et matou, vous plairait-il d'avancer ? la marée n’attend personne.

Malgré l’impatience et la mauvaise humeur de Baron, les adieux des jeunes gens à leurs amis de collége, furent

1 L’avteur met dans la bouche de José le langage des anciens habitants d: nos campagnes, sans néanmoins s’y astreindre toujours.

Ii emploiera aussi, assez souvent, sans prendre la peine de les souli expressions usitécs par le peuple de la campagne.

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longs et touchants. Les régents les embrassèrent avec tendresse.

— Vous allez suivre tous deux la carrière des armes, leur dit le supérieur ; exposés, sans cesse, à perdre la vie sur les champs de bataille, vous devez doublement aimer et servir le bon Dieu. S'il est dans les décrets de la Providence que vous succombiez, soyez prêts, en tout temps, à vous présenter à son tribunal avec une conscience pure. Que votre cri de guerre soit : mon Dieu, mon roi, ma patrie !

Les dernières paroles d’Arché furent :

— Adieu, vous tous qui avez ouvert vos bras et vos cœurs à l’enfant proscrit ; adieu, amis généreux, dont les efforts constants ont été de faire oublier au pauvre exilé qu’il appartenait à une race étrangère à la vôtre ! Adieu! Adieu ! peut-être pour toujours.

Jules était très-affecté.

— Cette séparation serait bien cruelle pour moi, dit-il, si je n'avais l’espoir de revoir bientôt le Canada avec le régiment dans lequel je vais servir en France.

S’adressant ensuite aux régents du collége, il leur dit :

— J'ai beaucoup abusé de votre indulgence, messieurs, mais vous savez tous que mon cœur a toujours mieux valu que ma tête : pardonnez à l’une, je vous prie, en faveur de l’autre. Quant à vous, mes chers condisciples, ajouta-t-il d’une voix qu’il s’efforçait inutilement de rendre gaie, avouez que si je vous ai beaucoup tourmentés, par mes espiègleries, pendant mes dix années de collége, je voëS'ai par compensation fait beaucoup rire,

nes eurnRe re

Et, prenant le bras d’Arché, il l’entraîna pour cacher son émotion.

Laissons nos voyageurs traverser le fleuve Saint-Laurent, certains de les rejoindre bien vite à la Pointe-Lévis

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