CHAPITRE NEUVIÈME LA SAINT-JEAN-BAPTISTE
Chaque paroisse chômait autrefois la fête de son patron, La Saint-Jean-Baptiste, fête patronale de la paroisse de Saint-Jean-Port-Joli, qui tombait dans la plus belle saison de l’année, ne manquait pas C’attirer un grand concours de pélerins, non-seulement des endroits voisins, mais des lieux les plus éloignés, Le cultivateur canadien, toujours si occupé de ses travaux agricoles, jouissait alors. de quelque repos, et le beau temps l'invitait à la pron 11 se faisait de grands préparatifs dans: chaque. an pour cette occasion solennelle. On faisait partout le grand ménage, On blanchissait à la chaux, on lavait les planchers que l’on recouvrait de branches. d'épinette, on tuait le veau gras, et le marchand avait bon débit de ses boissons. Aussi, dès le vingt-troisième jour « de. juin, veille de la Saint-Jean-Baptiste, toutes les maisons, à commencer par le manoir seigneurial et le presbytère, étaient-elles encombrées de nombreux pélerins.. #, le pain “bénit et fournissait “deux
la collecte pendant la messe solennelle, célébrée en l’hon. neur du saint patron de la paroisse. Ce n’était pas petite besogne que la confection de ce pain bénit et de ses accessoires de. cousins (gâteaux), pour la-multitude qui se pressait, non seulement dans l’église, mais aussi en dehors du temple, dont toutes les portes restaient ouvertes, afin de permettre à tout le monde de preñdre part au saint sacrifice, | Il était entendu que le Seigneur et ses amis dinaient, ‘cé jour-là, au presbyfère, et que le curé et les siens soupaient au manoif seigneurial. Un grand nombre d’habi, tants, trop éloignés de leurs maisons pour y aller et cn revenir entre la messe et les vêpres, prenaient leur repas dans le petit bois de cèdres, de sapins et d’épinettes qui couvrait le vallon, entre Véglise et le fleuve Saint-Laurent, Rien de plus gai, de plus pittoresque que ces groupes assis sur ‘li mousse ou sur l'herbe fraîche, autour de nappes éclatantes de blancheur, étendues sur ces tapis de verdure, Le curé ét ses hôtes ne manquaient jamais de “leur faire visite et d'ét an &, avec les notables, quelques paroles d'amitié à De tous côtés s'élevalent des abris, esphcesd de iquans
trrrse
die dès rafraichiss séments. Le traiteurs criaient sans cesse d’une voix monotoné, en accentuant fortement
; Je prersler ét le dernier mot : à la bonne Ce ! au bon ! : la bonn | p es jeunes |
ra ne vec lenteur |
du fond de leur gousset, de quoi régaler les enfants êt la créature { |
Les Canadiens de la campagne avaient conservé une cérémonie bien touchante de leurs ancêtres normands :
c'était le feu de joie, à la tombée du jour, la veille de la Saint-Jean-Baptiste. Une pyramide octogone, d’une dizaine de pieds de haut, s’érigeait en face de la porte principale de l’église ; cette pyramide, recouverte de branches de sapin introduites dans les interstices d’éclats de cèdre superposés, était d’un aspect très-agréable à la vue. Le curé, accompagné de son clergé, sortait par cette porte, récitait les prières usitées, bénissait la pyramide et mettait ensuite le feu, avec un cierge, à des petits monceaux de paille disposés aux huit coins du cône de verdure. La flamme s'élevait aussitôt pétillante, au milieu des cris de joie, des coups de fusils des assistants, qui ne se dispersaient . que pe le tout était entièrement consumé,
Blanche d'Haberville, son frère Jules et de Locheill n'avaient pas manqué d'assister à cette joyeuse cérémonie, avec mon oncle Raoul, à qui il incombait de représenter son frère, que les devoirs de l'hospitalité devaient nécessairement retenir à son manoir, Un critiqué, malicieux, en contemplant le cher oncle appuyé sur son épée, un peu en avant de la foule, aurait peut-être été tenté de lui trouver quelque ressemblance avec feu Vulcain, de ‘bois teuse mémoire, lorsque la lueur du bûcher enluminaïit toute sa personne d’un reflet pourpre : ce quin 'empêchait
2 Anciens Canadiens
pas mon oncle Raoul de se considérer comme le person
nage le plus important de la fête.
Mon oncle Raoul avait encore une raison bien puis sante d'assister au feu de joie : c'était la vente de saumon qui se faisait ce jour-1à. En effet, chaque habitant, qui ‘tendait une pêche, vendait, à la porte de l’église, le pre mier saumon qu’il prendit, au bénéfice des bonnes âmes, c’est-à-dire, qu'il faisait dire une messe, du p'oduit de ce poisson, pour la délivrance des âmes du purzatoire. ! Le crieûr annonçant le but de la vente, ch‘cun s’empressait de surenchérir, Rien de plus touchar.t que cette communion des catholiques, avec ceux de leurs parents et amis que la mort 4 enlevés, que cette sollicitude qui
s'étend jusqu’au monde invisible, Nos frères des autres | cultes versent bien, comme nous, des larmes amères sur |
le tombeau qui recède ce qu’ils ont de plus cher al : monde, mais là s’arrêtent les soins Ge leur tendresse !
Ma mère, quand j'étais enfant, me faisait terminer mes . prières par cet appel à la miséricorde divine : # Donnez
.#6 mon Dieu | votre saint paradis à mes grand-père et } ÿ grand’mère 1” Je priais alors pour des parents inconnus | et en bien petit nombre ; combien, hélas! à la fin d'une.
longue carrière, en.aurais-je à ajouter, 5 sil me fallait énumérer tous les êtres chéris qui ne sont plus !
CS
:1 Cette coutume, si State sutraie, n’est pas tont-à-fait tombée 4
| @éruêtade : 108 habitants vendent encore pour les mêmes fins, à la porte
‘’Aréglise, à l'issue des offices, les vi ét à de leurs terres, ne ; |: pemerqien Dion de leur rénale. 5:
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Il était nuit close depuis quelque temps, lorsque mon oncle Raoul, Blanche, Jules et de Locheill quittèrent le presbytère, où ils avaient soupé. Le cher oncle, qui avait quelque teinture d'astronomie, expliquait à ss nièce, qu'il ramenait dans sa voiture, les merveilles de la voûte éthérée : trésors de science astronomique, dont les deux jeunes messieurs ne profitaient guère, au grand dépit du professeur d'astronomie improvisé, qui leur reprochait d'éperonner sournoisement leurs montures, plus raisonnables que les cavaliers. Les jeunes gens tout à leur gaieté, et qui respiraient le bonheur par tous les pores, pendant cette nuit magnifique, au milieu de la forêt, s'excusaient de leur mieux, et recommençaient leurs gambades, malgré les signes réitérés de Blanche, qui, aimant beaucoup son oncle, cherchait à éviter tout ce qui pouvait lui déplaire. La route était en effet d'autant plus agréable, que le chemin royal était tracé au milieu d'arbres de toutes espèces qui interceptaient, de temps à
| autre, la vue du fleuve Saint-Laurent, dont il suivait les
sinuosités, jusqu’à ce qu’une clairière offrit de nouveau
} ses ondes argentées.
Arrivés à une de ces clamières, qui leur permettait d'embrasser du regard tout le panorama, depuis le cap Tourmente jusqu’à la Malbaie, de Locheill ne put retenir un cri de surprise, et s'adressant à mon oncle Raoul :
— Vous, monsieur, qui expliquez si bien les merveilles du ciel, vous plairait-il d'abaisser vos regards vers la terre, et de me dire ce que signifient toutes ces lumières
qui apparaissent simultanément sur la te du nord, aussi loin que la vue peut s'étendre? Ma foi, je commence à croire à la légende de notre ami José : le Canada est vraiment la terre des lutins, des farfadets, des génies, dont ma nourrice berçait mon enfance dans mes mone tagnes d’Ecosse.
— Ah! dit mon oncle Raoul, arrêtons-nous ici un instant : ce sont les gens du nord, qui, la veille de la Saint-Jean-Baptiste, écrivent à leurs parents et amis de la côte du sud. Ils ne se servent ni d'encre, ni de plume pour donner de leurs nouvelles. Commençons par les Eboulements : onze décès de personnes adultes dans cette paroïsse depuis l'automne, dont trois dans la même maison, chez mon ami Dufour: . faut que la picote, ou quelques fièvres malignes, aient visité cette famille, car ce sont des maîtres hommes que ces Dufour, et tous dans la force de âge. Les Tremblay sont bien ; j'en suis charmé : ce sont de braves gens. Il ya de la ma ladie chez Bontieau : probablement la grand'mère, car elle est très-âgée. Un enfant mort chez Bélair; c’était, je crois, le seul qu’iis eussent : c’est un jeune ménagr.
Mon oncle Raoul continua ainsi pendant quelque temps à s'informer des nouvelles de ses amis des Eboulements, de l’Ile-aux-Coudres et de la Petite-Rivière.
— Je comprends, dit de Locheill, sans pourtant en
avoir la clef: ce sont des signes convenus que se font | les habitants des deux rives du fleuve, pour se commu |
niquer ce qui les intéresse le plus.
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ici un de la mis de plume par les s dans même ote, ou lle, car et tous n; jen la mare, car c'était, mage.
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” = Les Anciens Cahadiens 271
— Oui, reprit mon oncle Raoul ; et, si nous étions sur la côte du nord, nous verrions des signaux semblables sur la côte du sud, Si le feu une fois allumé, ou que l'on alimente, brûle longtemps sans s’éteindre, c’est bonne nouvelle ; s’il brûle en amortissant, c’est signe de maladie ; s’il s'éteint tout-à-coup, c’est signe de mortalité, Autant de fois qu’il s’éteint subitement, autant de personnes mortes. Pour un adulte, une forte lumière ; pour un enfant, une petite flamme, Les voies dé communications étant assez rares, même l'été, et entièrement interceptées pendant l’hiver, l’homme toujours ingénieux,
y a suppléé par un moyen très-simple.
Les mêmes signaux, continua mon oncle Raoul, sont connus de tous les marins qui s’en servent dans les naufrages pour communiquer leur détresse. Pas plus tard que l'année dernière, cinq de nos meilleurs chasseurs seraient morts de faim sur la batture aux Loups-Marins sans cette connaissance, Vers le milieu de mars, il. se fit un changement si subit qu'on dût croire au printemps. En effet, les glaces di arurent du fleuve, et les outatdes, les oies sauvage. s Janards, firent en grand nonibre leur apparition. Cinq de nos chasseurs bien munis de provisions, (car le climat est traître au Canada), partent donc pour la batture ; mais les outardes sont en si grande abondance qu'ils laissent leurs vivres dans le canot qu'ils amarrent avec assez de négligence vis-à-vis de la cabane, pour courir prendre leurs stations dans le chenal où ils Coivent commencer par se percer avant le reflux de la
marée, On appelle, comme vous devez le savoir, se Percer, creuser une fosse dans la vase, d'environ trois à quatre pieds de profondeur, où le chasseur se blottit pour surprendre le gibier qui est très-méfiant, surtout l’outarde et l’oic sauvage. C'est une chasse de misère, car vous restez souvent accroupi sept à huit heures de suite dans ces trous, en compagnie de votre chien. L'occupation ne manque pas d’ailleurs pour tuer le temps, car il vous faut dans certains endroits vider continuellement l’eau bourbeuse qui menace de vous submerger.
Néanmoins tout était prêt et nos chasseurs s’attendaient à être amplement récompensés de leurs peines à la marée montante, quand il s’éleva tout-à-coup une tempête épouvantable, La neige poussée par le vent était d’une abondance à ne pas voir le gibier À trois brasses du chasseur, Nos gens, après avoir patienté jusqu’au flux de la mer, qui les chassa de leurs gabions, retournèrent, de guerre lasse, à leur cabane où un triste spectacle les attendait : leur canot avait été emporté par la tempête, et il ne restait pour toutes provisions aux cinq hommes, qu’un pain et une bouteille d'eau-de-vie qu’ils avaient mis dans leur cabane à leur arrivée, afin de prendre un coup et une bouchée avant de partir peur la chasse. On tint conseil, et on se coucha sans souper : la tempête de neige pouvait durer trois jours, et il leur serait impossible à une distance, à peu près égale, de trois lièues des terres du nord et du sud, de faire apercevoir les signaux
de détresse. 11 fallait donc ménager les vivres. Ils étaient
ber'cer, quatre Fr surrde et restez ns ces on ne us faut 1 bour.
daient s à la empête > d’une ses du flux de ent, de icle les mpête, pmmes, nt mis n coup Jn tint ête de impostes des iguaux étaient À
loin de leur compte ; il se fit un second hiver, le froid devint très-intense, la tempête de neige dura huit jours, et à l'expiration de ce terme, le fleuve fut couvert de glaces comme en janvier.
Ils commencèrent alors à faire des signaux de détresse que l’on vit bien des deux rives du Saint-Laurent ; mais impossible de porter secours. Aux signaux de détresse succédèrent ceux de mort. Le feu s’allumait tous les soirs, et s'éteignait aussitôt ; on avait déjà enregistré la mort de trois des naufragés, quand plusieurs habitants, touchés de compassion, firent, au péril de leur vie, tout ce que l’on pouvait attendre d'hommes dévoués et courageux ; mais inutilement, car le fleuve était tellement couvert de glaces que les courants emportaient les canots soit au nord-est, soit au sud-ouest, suivant le flux et reflux de la mer, sans les rapprocher du lieu du sinistre, Ce ne fut que le dixseptième jour qu'ils furent secourus par un canot monté par des habitants de l’Ile-aux-Coudrés. A leur arrivée, n’entendant aucun bruit dans la cabane, ils les crurent tous mort. Ils étaient: néanmoins tous vivants, mais épuisés. Ils furent bien vite sur pied, après les précautions d’usage ; mais ils promirent bien, quoiqu’un peu tard, que leur première besogne en abordant une île, même en été, serait de méttre leur canot hors de toute atteinte de la marée (a).
Mon oncle Raoul, après avoir longtemps parlé, finit comme tout le monde par se taire,
-— Ne trouvez-vous” pas, mon cher onclé dit Blancic,
274 Les Anciens Canadiens | qu’une chanson, pendant cette belle nuit si calme, le
long des rives du prince des fleuves, ajouterait beaucoup au charme de notre promenade ?
—- Oh! oui! une chanson, dirent les jeunes gens.
C'était prendre le chevalier par son sensible. Il ne se fit pas prier, et chanta, de sa superbe voix de ténor, is chanson suivante qu'il affectionnait singulièrement, comme chasseur redoutable avant sa blessure. Tout sn avouant qu’elle péchait contre les règles de la versification, il affirmait que ces défauts étaient rachetés. par des images vives et d’une grande fraicheur,
Chanson de mon oncle Raoul
Me promenant sur le tard,
Le long d’un bois à l'écart,
Chassant bécasse ei rerdrix
Dans ce bois joli,
Tout à travers les rossaux
J'en vigai une ; R / Tenant mon fusil bandé
Tout prêt à tirer.
d'eutends la voix de mon chism, Du chasseur le vrai soutien ; d'avance ot !e crie tout hauë
À travers les roseaux, :
D'une voix d'affection
Faisant ma L'4 Qi J'aperçus en fuisant mon tour
ne se ténor, ment, ut en rsificaar des
de vis une rare beauté Dedans ce bois écarté, Assise le long d’un fossé, Qui s'y reposait.
Jo tirai mon coup de fusil Pas bien loin d'elle ; {
La belle jets un.s1:haut 07h Que le bois retentit
da Jui at, dit, mon cher cœur,
Je lui ai dit avec douceur:
Je suis un vaillant chasseur,
De moi n'ayez point peur. 1 En vous voyant, ma belle enfent Ainsi seulette,
.Je veux être votre soutien
Et vous faire du bien.
— Rosqures-mol, je voue prie
Car de peur je suis saisie :
Je me suis laissée anuiter,
Je.me anis écartée:
Ab! tn le cheb De mon village, (:4 Car sans vous, mon beau SR Je mourrais sur les lieux.
belle, donnesmol le mais Votre chemin n'est pas Join; Je puis vots faire ce plaisir, J'en ai le loisir; Mais, avant de nous Léa.
Jolie mignonne, 3 Yo riez-vous bien m'acco Da derers % “ie
* —Je ne saurais vous refuser, f Je veux bien vous récompenses Prenez-en deux ou bien “is, C'est à votre choix :
Vous m’aves d’un si grand cœur
Rendu service !
C’est pour moi beaucoup d'honnens,
Adieu donc, cher cœur. "
— Diable ! dit Jules, monsieur le chevalier, vous n’y allez pas de main morte, Je gage, moi, que vous deviez être un furieux galant parmi les femmes dans votre jeunesse, et que vous aÿez fait bien des victimes. Eh ! Eh! n'est-ce pas, cher oncle ? de grâce racontez-nous vos prouesses.
— Laid, laid, mon petit fils, fit mon oncle Raoul en se rengorgeant, mais plaisant aux femmes,
Jules allait continuer sur ce ton ; mais, voyant les gros yeux que lui faisait sa sœur, tout en se mordant les lèvres pour s'empêcher de rire, il reprit le refrain du dernier couplet : :
Vous m’avez d’un si grand cœur, Rendu service :
C'est pour moi beauéoup d'honneur.
Adieu donc, cher cœur,
Les jeunes gens continuaient à chanter en chœur, lorsqu'ils virent, en arrivant à une clairière, un feu dans le bois, à une petite distance du chemin,
— C'est la sorcière du. domaine, dit mon oncle Raoul,
— J'ai toujours oublié de m informer pourquoi on l’appelle la sorcière du domaine, dit Arché ?
— Parce qu’elle a établi son domicile de prédilection dans ce bois, autrefois le domaine d’Haberville, repartit mon oncle Raoul. Mon frère l’a échangé pour le domaine actuel, afin de se rapprocher de son moulin de Trois- Saumops.
— Allons rendre visite à la pauvre Marie, dit ins : $ elle m’apportait, le printemps, dans mon enfance, les premières fleurs de la forêt et les premières fraises de la saison, |
Mon oncle Raoul fit bien quelques objections, vu l'heure avancée ; mais, comme il ne pouvait rien refuser à son aimable nièce, on attacha les chevaux à l'entrée d'un taillis, et on se rendit près de la sorcière.
L’habitation de la pauvre Marie ne ressemblait en rien à celle de la sibylle de Cumes, ni à l’antre d’aucune sorcière ancienne ou moderne, C'était une cabane de pièces sur pièces, de poutres non équarries, tapissée: en dedans de mousse de diverses couleurs ; et dont le toit en formé de cône était r:rouvert d’écorce de bouleau et de branches d’épinette.
Marie, assise à la#porte de la cabane sur un arbre renversé, veillaït à la cuisson d’une grillade qu’elle tenait dans une poële à frire, au-dessus d’un feu entouré de pierres pour l'empêcher de s'étendre. Elle ne fit aucune attention aux visiteurs, mais continua, à son ordinaire,
une conversation commencée avec un être invisible, derrière elle, à qui elle répétait sans cesse, en faisant le geste de le chasser tantôt de la main droite, tantôt de 11 main gauche qu’elle agitait en arrière. Va-t-en ! va-t-en! . C’est toi qui amènes l'Anglais pour dévorer le Français !
— Ah ça! prophétesse de malheur, dit mon oncle Raoul, quand tu auras fini de parler au diable, voudraistu bien me dire ce que signifie cette menace ?
— Voyons, Marie, ajouta Jules, dis-nous donc si tu crois, vraiment, parler au diable ? Tu peux en imposer aux habitants ; mais tu dois savoir que nous n’ajoutons pas foi à de telles bêtises.
.—Va-t-en! va-t-en ! continua Îa sorcière en faisant les mêmes gesticulations, c’est toi qui amènes PAnglais pour dévorer ‘e Frahçais.
— Je vais lui parlér, dit Blanche: elle m'aime b..: coup; je suis sûre qu’elle me répondra.
S’approchant alors, elle lui mit la maïn sur l’épaule, et Jui dit de sa voix la plus douce :
— Est-ce que tu ne me reconnais pas, ma bonne Marie? Est-ce que tu ne reconnais pas | la petite seigneuresse, comme tu m'appelais quand j'étais enfant ?
La pauvre femme interrompit son monologue, et regarda la belle jeune fille avec tendresse. Une larme même s'arrêta dans ses yeux sans pouvoir couier: cette tête fiévreuse et toujours brûlante en contenait si peu! (à).
sible, nt le de ia t-en!
çais !
oncle drais-
si tu 1poser Jutons
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bi. .
ule, et
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e, et larme
cette ait Si
Les Anciens Caradiens . 479
— Pourquei, ma chère Marie, dit mademoiselle d'Haberville, mènes-tu cette vie sauvage et vagabonde ? Pourquoi vivre dans les bois, toi la femme d’un riche habitant, toi la mère d'une nomireuse famille? Tes pauvres petits enfants, élevés pai ües femmes étrangères, auraient pourtant bien besoin des soins de leur bonne mère ! Je viendrai te chercher après la fête avec maman et nous te ramènercns chez toi : elle parlera à ton mari qui t'aime toujours ; tu dois être bien malheureuse |
La pauvre femme bondit sur son siége, et ses yeux lancèrent des flammes, lorsque debout, pâle de colère, elle s’écria en reg: dant les assistants :
Ms. Qui ose parler de mes malheurs ?....
l | Est-ce la belle jeune fille, l'orgueil de ses parents, qui ne sera jamais épouse et mère ?
Est-ce la noble et riche demoiselle, élevée entre la soie et le coton, qui n’aura bientôt comme moi qu’une
cabane pour abri? Maïlheur ! Malheur! Malheur !
Elle se releva tout-à-coup avant de s’enfoncer dans la forêt, et s'écria de nouveau en voyant Jules très-affecté :
— Est-ce bien Jules d'Haberville qui s’apitoie sur mes malheurs? Est-ce bin Jules d'Haberviile, le brave entre les braves, dont je vois le corps sanglant traîné s: les plaines d'Abraham? Est-ce bien lui qui ensanglante le dernier glorieux champ de bataille de ma patrie ? Malheur! Maïheur! Malheur !
—— Cette pauvré femme me fait beaucoup de peine,
dit de Locheill comm elle se préparait à entrer dans le pa fourré. ca Elle l’enténdit, sé retourna pour la dernière fois, se lai croisa les bras, et lui dit avec un calme Fr d'amer tume : au — Garde ta pitié pour toi, Archibald de Locheill : | folle du domaine n'a pas besoin de ta pitié ! sa: An at pour toi et tes amis !. garde-là pour toi-même lorsque contraint d'exécuter un ordre barbare, tu déchireras avec tes ongles cette poitrine qui recouvre pourtant un cœur ] noble et généreux ! Garde ta pitié pour tes amis, 6 Archi- dar bald de Locheilll lorsque tü promèneras la torche du incendiaire sur leurs paisibles habitations : lorsque les voit vieillards, les infirmes, les femmes et ies enfants fuiront que devant toi comme lés brebis à l'approche d’un: loup ber furieux ! Garde ta pitié; tu en auras besoin lorsque tu E porteras dans tes bras le corps sanglant.de celui que tu dan appelles ton frère! Je n’éprouve, à: présent, qu’une grande douleur, 6 Archibald de Locheill ! c'est celle de ne pouvoir te maudire | Maiheur Malheur ! Malheur ! Et elle disparut dans la forêt.
— Je veux qu'un Anglais n’étrangle, dit mon oncle Raoul, si Marie la folle n’était pas ce soir le type de toutes les sorcières chantées par les poètes anciens et 0 modernes : je ne sais sur quelle herbe elle a marché, elle che
toujours si polie, si douce avec nous, Tous convinrent qu'ils ne l'avaient jamais eritendu
Les Anciens Canadiens rar
parler sur ce ton. On fit le reste du chemin en silence; car, sans ajoutes foi à ses paroles, elles avaient néanmoins laissé dans leur âme un fond de tristesse, dite:
Mais ce léger nuage fut bientôt dissipé, à leur arrivée eu manoir, où ils trouvèrent une société nombreuse.
D: joyeux éclats de rire se faisaient entendre da chemin même, et l’écho du cap répétait le refrain à
Ramenes vos moutons, bergère, Bolle bergère, vos moutons.
Les danseurs avaient rompu un des chaînons de cette danse ronde, et parcouraient en tous sens la vaste cour du manoir, à la file les uns des autres On entoura la voiture du chevalier, la chaîne se renoua, et l’on fit quelques tours de danse en criant à mademoiselle d'Haberville: Descendez, belle bergère.
Blanche sauta légèrement de voiture ; le chef de la danse s'en empara, et se mit à chanter s
Bamenes vos pate bergère:
BRamenes, rame..er, rsmenès dons,
Vos moutons, vos moutons, ma bergèr® Ramones, ramenes, ramenes donc, Belle bergère, vos moutons.
On fit encore plusieurs rondes autour de la voiture du chevalier en chantant :
Ramenez, ramener, ramenez dons Beile be rgère, ves moutons
182 Les Andes Canadiens
On rompit encore la chaîne ; et toute la bande joyeuse cnfila dans le manoir en dansant et chantant le joyeux refrain. stnes :
‘Mon oncle Raoul, délivré à la fin de ces danseurs impitoyables, descendit côrhme il put de voiture pour rejoindre la société à la table du réveillon,