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CHAPITRE DIX-SEPTIËÈM

LE FOYER DOMESTIQUE, Le

Il s'était passé des événements bien funestes depuis le jour où, réunis à la table hospitalière du capitaine d'Haberville, les parents et amis de Jules lui faisaient les derniers adieux avant son départ pour la France. Le temps avait fait son œuvre ordinaire de destruction sur les vieillards ; l'ennemi avait porté le fer et le feu dans

les demeures des paisibles habitants de la colonie ; la famine avait fait de nombreuses victimes ; la terre avait

été abreuvée à grands flots du sang de ses vaillants

défenseurs ; le vent et la mer avaient englouti un grand

nombre d'officiers d’extraction noble, que le sort des

cotnbats avait épargnés. Tous les éléments destructeurs s'étaient gorgés du sang des malheureux habitants de la Nouvelle-France. L'avenir était bien sombre surtout pour les gentilshommes déjà ruinés par les dégats de l'ennemi ; pour eux qui, en déposant l'épée, leur dernière ressource, le dernier soutien de leurs familles, allaient être exposés aux privations les plus cruelles ; pour eux qui voyaient dans l'avenir leurs descendants déclassés, végéter sur la terre qu'avait illustrée leurs vaillants aïeux.

La cité de Québec, qui semblait braver jadis, sur son rocher, les foudres de l'artillerie et de l'escalade des plus vaillantes cohortes, l’orgucilleuse cité de Québec, encore couverte de décombres, se relevait à peine de ses ruines. Le pavillon britannique flottait triomphant sur sa citadelle altière ; et le Canadien qui, par habitude, élevait la vue jusqu’à son sommet, croyant y retrouver encore le pavillon fleurdelisé de la vieille France, les reportait aussitôt, avec tristesse, vers la terre, en répétant, le cœur gros de soupirs, ces paroles touchantes : “ Nous reverrons pourtant nos bonnes gens !” 1

Il s'était passé des événements depuis quelques années qui devaient certainement navrer le cœur des habitants de ce beau pays, appelé naguère la Nouvelle-France,

1 L'auteur a souvent entendu, pendant sa jeunesse, cinquante ans même après la conquête, répèter ces touchantes paroles par les vieillards, et surtout par les vieilles femmes.

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Le lecteur retrouvera, sans doute avec plaisir, après tant de désastres, ses anciennes connaissances assistant à une petite fête que donnait M. d'Haberville pour célébrer le retour de son fils Le bon gentilhomme même, quoique presque centenaire, avait répondu à l'appel. Le capitaine Des Ecors, compagnon d'armes de M. d'Haberville, brave officier, ruiné par la conquête, sa famille et quelques autres amis faisaient aussi partie de la réunion. Une petite succession, que Jules avait recueillie en France d’un de ses parents péri dans le naufrage de l'Auguste, en apportant plus d'aisance dans le ménage, permettait à cette famille d'excrcer une hospitalité qui lui était interdite depuis longtemps.

Tout les convives étaient à table, après avoir attendu inutilement Archibald de Locheill dont on ne pouvait expliquer l'absence, lui d'ordinaire si ponctuel en toute occasion.

— Eh bien! mes chers amis, dit M. d'Haberville au dessert, que pensez-vous des présages qui m’avaient tant attristé il y a dix ans? Votre opinion d’abord, M. le curé, sur ces avertissements mystérieux que le Ciel semblait m'envoyer ?

— Je pense, répondit le curé, que tous les peuples ont eu ou ont cru avoir leurs présages, dans les temps mêmes les plus reculés. Mais, sans chercher bien loin, dans des temps comparativement modernes, l’histoire romaine

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fourmille de prodiges et de présages. Les faits les plus insignifiants étaient classés comme bons ou mauvais présages : les augures consultaient le vol des oiseaux, les entrailles des victimes ; que sais-je ? Aussi, prétend-on que deux de ces véridiques et saints personnages ne pouvaient se regarder sans rire.

— Et vous en concluez, dit M. d'Haberville ?

— J'en conclus, répliqua le curé, qu'il ne faut pas s’y arrêter ; qu’en supposant mème qu'il plût au Ciel, dans certaines circonstances exceptionnelles, de donner quelques signes visibles de l'avenir, ce serait une misère de plus à ajouter à celles déjà innombrables auxquelles la pauvre humanité est exposée. L'homme naturellement superstitieux serait dans un état continuel d’excitation fébrile, insupportable, cent fois pire que le malheur qu’il redouterait sans cesse.

— Eh bien! dit monsieur d'Haberville, qui, comme tant d’autres, ne consultait autrui que pour la forme, je

crois, moi, fort de mon expérience, qu’il faut y ajouter | foi le plus souvent. Toujours est-il que les présages ne

m'ont jamais trompé. Outre ceux dont vous avez été | vous-mêmes témoins oculaires, je pourrais en citer encore | un grand nombre d’autres.

Je commandais, il y a environ quinze ans, une expédition contre les Iroquois, composée de Canadiens et de sauvages Hurons. Nous étions en marche, lorsque je

ressentis tout-à-coup une douleur à la cuisse, comme si un corps dur m'eût frappé; la douleur fut assez vive pour m'arrêter un instant. J'en fis part à mes guerriers indiens ; ils se regardèrent d’un air inquiet, consultèrent l'horizon, respirèrent l'air à pleine poitrine, en se retour-

nant de tous côtés, comme des chiens de chasse en quête

de gibier ; puis, certains qu'il n'y avait pas d’ennemis près de nous, ils se remirent en marche. Je demandai au Petit-Etienne, chef des Hurons, qui paraissait inquiet, s’il craignait quelque surprise :—* Pas que je sache, fit-il, mais, à notre première rencontre avec l’ennemi, tu seras blessé à la même place où tu as ressenti la douleur.” Je ne fis qu’en rire ; ce qui n’empêcha pas que, deux heures après, une balle iroquoise me traversa la cuisse au même endroit, sans, heureusement, fracturer l'os (a). Non, messieurs, les présages ne m'ont jamais trompé.

— Qu'en pensez-vous, monsieur le chevalier? dit le curé.

— Je suis d'opinion, fit mon oncle Raoul, que voici le vin du dessert sur la table, et qu'il est urgent de l'attaquer. 1

— Fxcellente décision ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Le vin est le plus infaillible des présages, dit Juies,

1 Autrefois le vin ne s'apportait sur la table ordinairement qu'au dessert ; les domestiques, employés pendant les services des viandes, faisaient alors l'office d’échansons,

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car il annonce la joie, la franche gaieté, le bonheur enfin 5 et, pour preuve de son infaillibilité, voici notre ami de Locheill qui entre dans l’avenue : je vais aller au-devant. de lui

— Vous voyez, mon cher Arché, dit le capitaine en l’embrassant, que nous vous avons traité sans cérémonie, comme l'enfant de la maison, en nous mettant à table ‘après une demi-heure d’attente seulement. Connaissant votre exactitude militaire, nous avons craint que des affaires indispensables ne vous empêchassent de venir.

— J'aurais bien été peiné que vous m'eussiez traité autrement que comme l'enfant de la maison, reprit. Arché. J'avais bien pris mes mesures pour être ici ce matin de bonne heure ; mais j'avais compté sans l’agréable savane du Cap Saint-Ignace (2). Mon cheval est d’abord tombé dans un pot-à-brai, d’où je ne l'ai retiré, après beaucoup d'efforts, qu'aux dépens de mon harnais, qu'il ma fallu raccommoder comme j'ai pu. Une des roues de ma voiture s’est ensuite brisée dans une fondrière ; et j'ai été contraint d’aller chercher du secours à l'habitation la plus proche, distante d'environ une demilicue, enfonçant souvent dans la vase jusqu'aux genoux, et mort de fatigue.

: gY F#% — Ah! mon cher Arché, dit Jules l’éternel railleur + quantièm mutatus ab illo / comme dirait mon cher oncle Raoul, s’il eût pris la parole avant moi, ou comme tu

dirais toi-mêmg. Qu’as-tu donc fait de tes grandes jambes dont tu étais jadis si fier dans cette même savane ? ontelles perdu leur force et leur agilité depuis le 28 avril 1760? Tut’en étais pourtant furieusement servi dans la retraite, comme je te l’avais prédit.

-— Il est vrai, répliqua de Locheill en riant aux éclats, qu’elles ne me firent pas défaut dans la retraite de 1760, comme tu l’appelles par égard pour ma modestie ; maïss mon cher Jules, tu dois aussi avoir eu à te louer des tiennes, toutes courtes qu’elles sont, dans la retraite de

4759. Une politesse se rend par une autre, comme tu

sais ; toujours par égard pour la modestie du soldat.

— Vous n’y êtes pas, mon cher, il y a erreur dans les rôles. Une égratignure, que j'avais reçue d’une balle anglaise qui m'avait effleuré les côtes, ralentissait considérablement mon pas de retraite, lorsqu'un grenadier, qui m'avait pris en affection singulière (je ne sais pourquoi), me jeta sur son épaule sans plus de respect pour son officier que s’il eût été un hâvre-sac, et, toujours courant, me déposa dans l’enceinte même des murs de Québec. Il était temps : le brutal, dans son zèle, m'avait transporté la tête pendante sur ses chiens de reins, comme un veau qu'on mène à la boucherie, en sorte que j'étais suffoqué lorsqu'il se déchargea de son fardeau. Croirais-tu que le coquin eût l’audace, à quelque temps de là, de me demander un pour-boire pour luiet ses amis, charmés de voir leur petit grenadier

encore une fois sur ses jambes, et que je fus assez sot pour le régaler lui et tous ses compagnons! Je n’ai jamais pu conserver rancune à personne, ajouta Jules avec un grand sérieux. Mais voici ton diner tout fumant, que ton amie Lisette avait gardé sur ses fourneaux ; il est vrai que pour l’anxiété que tu nous a causée (car la fête n'aurait point été complète sans toi), tu mériterais de prendre ton repas sur le billot; mais amnistie pour le présent, et à table («). Voici José qui t’apporte le coup d’appétit en usage chez toutes les nations civilisées : il est si charmé de te voir, le vieux, qu’il montre les dents d’une oreille à l’autre. Je t’assure qu’il n’est pas manchot, quand il s’agit d’offrir un coup à ses amis, et encore moins, comme son défunt père, quand il faut l’avaler lui-même,

— Notre jeune maître, répondit José en mettant sous son bras droit l’assiette vide, pour serrer la main que lui présentait Arché, a toujours le petit mot pour rire; mais M. de Locheill sait bien que s'il ne me restait qu’un verre d’eau-de-vie, je le lui offrirais de grand cœur, plutôt que de le boire moi-même. Quant à mon pauvre défunt père, c'était un homme rangé : tant de coups par jour et rien de plus. Je ne parle pas des noces et des festins : 1l savait vivre avec le monde, et faisait des petites échappées de temps en temps, le digne homme! Tout ce que je puis dire, c’est qu’il ne recevait pas ses amis la bouteille sous la table,

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Goldsmith, dans son petit chef-d'œuvre “The Vicar

of Wakefield,” fait dire au bon curé: Z can't say whether we had more wi amongst us as than usual; but Jam certain we had more laughing, which answered the en& as well. “Je ne sais si nous eûmes plus d'esprit que de “coutume; mais nous rimes davantage, ce qui revient “au même.” On peut en dire autant des convives à cette réunion où régna cette bonne gaieté française qui disparait, héias ! graduellement “dans ces jours dégée nérés, ” comme dirait Homère.

— Mon cher voisin, dit M. d’'Haberville au capitaine Des Ecors, si ta petite déconvenue avec le général Murray ne t'a pas coupé le sifflet pour toujours, donne le bon exemple en nous chantant une chanson.

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