CHANSON DE MON ONCLE RAUS
Me promenant, sur le tard, Le long d’un bois à l'écart, Chassant bécasse et perdrix Dans ce bois joli,
Tout à travers les roseaux J'en visai une;
Tenant mon fusil bandé, Tout prêt à tirer.
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J'entends la voix de mon chien, Du chasseur le vrai soutien; J'avance et je crie tout haut A travers les roseaux,
D'une voix d’affection.
Faisant ma ronde,
J’aperçus en faisant mon tour Un gibier d'amour,
Je vis une rare beauté Dedans ce bois écarté, Assise le long d'un fossé, Qui s’y reposait.
Je tirai mon coup de fusil Pas bien loin d'elle;
La belle jeta un si haut cri, Que le bois retentit.
Je lui ai dit: Mon cher cœur, Je lui ai dit avec douceur:
Je suis un vaillant chasseur, De moi n’ayez point peur.
En vous voyant, ma belle enfan Ainsi seulette,
Je veux être votre soutien
Et vous faire du bien.
—Rassurez-moi, je vous prie,
Car de peur je suis saisie:
Je me suis laissée anuiter,
Je me suis écartée:
Ah! montrez-moi le chemin
De mon village,
Car sans vous, mon beau monsieur, Je mourrais sur les lieux.
—La belle, donnez-moi la main!
Votre chemin n’est pas loin;
Je puis vous faire ce plaisir, J'en ai le loisir;
Mais, avant de nous quitter, Jolie mignonne,
Voudriez-vous bien m’accorder Un tendre baiser?
—Je ne saurais vous refuser,
Je veux bien vous récompenser:
Prenez-en deux ou bien trois,
C’est à votre choix:
Vous m'avez d’un si grand coeur Rendu service!
— C'est pour moi beaucoup d’honneur, Adieu donc, cher cœur,
—Diable! dit Jules, monsieur le chevalier, vous n’y allez pas de main morte. Je gage, moi, que vous deviez être un furieux galant parmi les femmes dans votre jeunesse, et que vous avez fait bien des victimes. Eh bien! n’est-ce pas, cher oncle? De grâce raconez-nous vos prouesses,
— Laiïd, laid, mon petit-fils, fit mon oncle Raoul en se rengorgeant, mais plaisant aux femmes.
Jules allait continuer sur ce ton, maïs, voyant les gros yeux que lui faisait sx .œur, tout en se mordant les lèvres pour s'empêcher de rire, il reprit le refrain du dernier couplet:
Vous m'avez d’un si grand cœur Rendu service.
— C'est pour moi beaucoup d’honneur, Adieu donc, cher cœur.
Les jeunes gens continuaient à chanter en chœur, lorsqu'ils virent, en arrivant à une clarière, un feu dans le bois, à une petite distance du chemin.
—C’est la sorcière du domaine, dit mon oncle Raoul.
—J’ai toujours oublié de mn’informer pourquoi on l’appelle la sorcière du domaine, dit Arché.
—Parce qu’elle a établi son domicile de prédilection dans ce bois, autrefois le domaine d’Haberville, repartit mon oncle Raoul. Mon frère l’a échangé pour le domaine actuel, afin de se rapprocher de son moulin de ‘lrois-Saumons.
—Allons rendre visite à la pauvre Marie, dit Blanche; elle m’apportait, le printemps, dans mon enfance, les premières fleurs de la forêt et les premières fraises de la saison.
Mon oncle Raoul fit bien quelques objections, vu l’heure avancée; mais, comme il ne pouvait rien refuser à son aimable nièce, on attacha les chevaux à l’entrée d’un taillis, et on se rendit près de la sorcière.
L’habitation de la pauvre Marie ne ressemblait en rien à celle de la sibylle de Cumes, ni à l’antre d’aucune sorcière ancienne ou moderne. (C’était une cabane de pièces sur pièces, de poutres non équarries, tapissée en dedans de mousse de diverses couleurs, et dont le toit en forme de cône était recouvert d’écorce de bouleau et de branches d’épinette.
Marie, assise à la porte de la cabane sur un arbre renversé, veillait à la cuisson d’une grillade qu’elle tenait dans une poêle à frire, au-dessus d’un feu entouré de pierres pour l’empêcher de s'étendre. Elle ne fit aucune attention aux visiteurs, mais continua, à son ordinaire, une conversation commencée avec un être invinsible derrière elle, à qui elle répétait sans cesse, en faisant le geste de le chasser tantôt de la main droite, tantôt de la main gauche qu’elle agitait en arrière. Va-t’en! va-t’en! c’est toi qui amènes PAnglais pour dévorer le Français!
—Ah ça! prophétesse de malheur, dit mon oncle Raoul, quand tu auras fini de parler au diable, voudrais-tu bien me dire ce que signifie cette menace?
— Voyons, Marie, ajouta Jules, dis-nous donc si tu crois vraiment parler au diable? Tu peux en imposer aux habitants; mais tu dois savoir que nous n’ajoutons pas foi à de telles bêtises,
94 LES ANCIWNS CANADIENS
— Va-t’en! va-t’en! continua la sorvière en faisant les mêmes gesticulations, c’est toi qui amènes l’Anglais pour dévorer le Français.
—Je vais lui parler, dit Blanche: elle m’aime beaucoup; je suis sûre qu’elle me répondra.
S’approchant aiors, elle lui mit la main sur l’épaule, et lui dit de sa voix la plus douce:
—Est-ce que tu ne me reconnais pas, ma bonne Marie? Est-ce que tu ne reconnais pas la petite seigneuresse, comme tu m’appelais quand j'étais enfant?
La pauvre femme interrompit son monologue, et regarda la belle jeune fille avec tendresse. Une larme même s’arrêta dans ses yeux sans pouvoir couler: cette tête fiévreuse et toujours brûlante en contenait si peu! {b).
—Pourquoi, ma chère Marie, dit mademoiselle d'Haberville, mènes-tu cette vie sauvage et vagabonde? Pourquoi vivre dans les bois, toi la femme d’un riche habitant, toi la mère d’une nombreuse famille? Tes pauvres petits enfants, élevés par des femmes étrangères, auraient pourtant bien besoin des soirs de leur bonne mère! Je viendrai te chercher après la fête avec maman et nous te ramènerons chez toi: elle parlera à ton mari qui t’aime toujours; tu dois être bien malheureuse!
La pauvre femme bondit sur son siège, et ses yeux lancèrent des flammes, lorsque debout, pâle de colère, elle s’écria en regardant les assistants:
—Qui ose parler de mes malheurs?...
Est-ce la belle jeune fille, l’orgueil de ses parents, qui ne sera jamais épouse et mère?
Est-ce la noble et riche demoiselle, élevée entre la soie et le coton, qui n’aura bientôt comme moi qu’une cabane pour abri? Malheur! Malheur! Malheur!
Elle se releva tout à coup avant de s’enfoncer dans la forêt, et s’écria de nouveau en voyant Jules très affecté:
—Ëst-ce bien Jules d'Haberville qui s’appitoie sur mes malheurs? Est-ce bien Jules d'Haberville, le brave entre les braves, dont je vois le corps sanglant traîné sur les plaines d'Abraham? Est-ce bien lui qui ensanglante le dernier glorieux champ de bataille de ma patrie? Malheur! Malheur! Malheur!
—Cette pauvre femme me fait beaucoup de peine, dit de Locheill, comme elle se préparait à entrer dans le fourré.
Elle l’entendit, sc retourna pour la dernière fois, se croisa les bras, et lui dit avec un calme plein d’amertume:
—Garde ta pitié pour toi, Archibald de Locheill: la folle du domaine n’a pas besoin de ta pitié! garde-la pour toi et tes amis! garde la pour toi-même lorsque, contraint d’exécuter un ordre barbare, tu déchireras avec tes ongles cette poitrine qui recouvre pourtant un cœur noble et généreux! Garde ta pitié pour tes amis, ô Archibald de Locheill! lorsque tu promèneras la torche incen-
diaire sur leurs paisibles habitations: lorsque les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants fuiront devant toi comme les brebis à l’approche d’un loup furieux! Garde ta pitié; tu en auras besoin lorsque tu porteras dans tes bras le corps sanglant de celui e tu appelles ton frèrei Je n’éprouve, à présent, qu’une grande suleur, Ô Archibald de Locheill! c’est celle de ne pouvoir te maudire! Malheur! Malheur! Malheur!
Et elle disparut dans la forêt.
—Je veux qu’un Anglais m’étrangle, dit mon oncle Raoul, si Marie la folle n’était pas ce soir le type de toutes les sorcières chantées par les poètes anciens et modernes: je ne sais sur quelle herbe elle a marché, elle toujours si polie, si douce avec nous.
Tous convinrent qu’ils ne l’avaient jamais entendue parler sur ce ton. On fit le reste du chemin en silence; car, sans ajouter foi à ses paroles, ils avaient néanmoins gardé dans :eur âme un fonus de tristesse.
Mais ce léger nuage fut bientôt dissipé à leur arrivée au manoir, où ils trouvèrent une société nombreuse.
De joyeux éclats de rire se faisaient entendre du chemin même, et l’écho du cap répétait le refrain:
Ramenez vos moutons, bergère, Belle bergère, vos moutons.
Les danseurs avaient rompu un des chaînons de cette danse ronde, et parcouraient en tous sens la vaste cour du manoir, à la file les uns des autres. On entoura la voiture du chevalier, la chaîne se renoua, et l’on fit quelques tours de danse en criant à mademoiselle d'Haberville: Descendez, belle bergère.
Blanche sauta légèrement de voiture; le chef de la danre s’en empara, et se mit à chanter:
C’est la plus belle de céans (bis),
Par la main je vous la prends (bts), Je vous la passe par derrière,
Ramenez vos moutons, bergère:
Ramenez, ramenez. ramenez donc,
Vos moutons, vos moutons, ma bergère, Ramenez, ramenez, ramenez donc
Belle bergère, vos moutons.
On fit encore plusieurs rondes autour de la voiture du chevalier
en chantant:
Ramenez, ramenez, ramenez donc, Belle bergère, vos moutons.
On rompit encore la chaîne; et toute la bande joyeuse enfila dans le manoir en dansant et chantant le joyeux refrain.
Mon oncle Raoul, délivré à la fin de ces danseurs impitoyables, descendit comme il put de voiture pour rejoindre la société à la table du réveillon.