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LA SORTIE DU COLLÈGE

Perché comme un aiglon sur le haut promontoire, Baignant ses pieds de roc dans le fleuve géant, Québec voit ondoyer, symbole de sa gloire, L'éclatante splendeur de son vieux drapeau blanc,

Et, près du château fort, la jeune cathédrale Fait monter vers le ciel son clocher radieux, Et l’Angélus du soir, porté par la rafale,

Aux échos de Beaupré jette ses sons joyeux.

Pensif dans son canot, que la vague balance, L’Iroquois sur Québec lance un regard de feu; Toujours rêveur et sombre, il contemple en silence L’étendard de la France et la croix du vrai Dieu.

Que ceux qui connaissent notre bonne cité de Québec se transportent, en corps ou en esprit, sur le marché de la haute ville, ne serait-ce que pour juger des changements survenus dans cette localité depuis l’an de grâce 1757, époque à laquelle commence cette histoire. C’est toujours la même cathédrale par la structure, minus sa tour moderne, qui semble supplier les âmes charitables, soit de l’exhausser, soit de couper la tête à sa sœur géante, qui a l’air de la regarder sous cape, avec mépris, du haut de sa grandeur.

Le collège des Jésuites, plus tard métamorphosé en caserne, présentait bien le même aspect qu’aujourd’hui; mais qu’est devenue l’église construite jadis à la place des halles actuelles ? Où est le bocage d’arbres séculaires, derrière ce temple, qui ornaient la cour maintenant si nue, si déserte, de cette maison consacrée à l’éducation de la jeunesse canadienne ? La hache et le temps, hélas ! ont fait leur œuvre de destruction. Aux joyeux ébats, aux saillies spirituelles des jeunes élèves, aux pas graves des professeurs qui s’y promenaient pour se délasser d’études profondes, aux entretiens de haute philosophie, ont succédé le cliquetis des armes, les propos de corps de garde, souvent libres et saugrenus |

À la place du marché actuel, des boucheries très basses, contenant, tout au plus, sept ou huit étaux, occupaient une petite partie du terrain, entre la cathédrale et le collège. Entre ces boucheries et le collège, coulait un ruisseau, qui descendant de la rue Saint- Louis, passait au beau milieu de la rue de la Fabrique, traversait la rue Couillard et le jardin de l’Hôtel-Dieu, dans sa course vers la rivière Saint-Charles, Nos ancêtres avaient des goûts bucoliques très prononcés |

Nous sommes à la fin d'avril; le ruisseau est débordé, et des enfants s’amusent à détacher de ses bords des petits glaçons qui, diminuant toujours de volume, finissent, après avoir franchi tous les obstacles, par disparaître à leurs yeux. et aller se perdre dans l’immense fleuve Saint-Laurent. Un poète, qui fait son profit de tout, contemplant, les bras croisés, cette scène d’un air rêveur, et suivant la descente des petits glaçons, leurs temps d’arrêt, leurs

ricochets, les eût comparés à ces hommes ambitieux arrivant, après une vie agitée, au terme de leur carrière, aussi légers d’argent que de réputation, et finissant par s’engloutir dans le gouffre de l'éternité.

Les maisons qui avoisinent le marché sont, pour la plupart, à un seul étage, à l'encontre de nos constructions modernes, qui semblent vouloir se rapprocher du ciel, comme &i elles craignaient un autre déluge.

Il est midi: l’Angélus sonne au beffroi de la cathédrale; toutes les cloches de la ville annoncent la salutation que l’ange fit à la mère du Christ, la patronne chérie du Canadien. Les habitants (1) en retard, dont les voitures entourent les boucheries, se découvrent et récitent dévotement l’Angélus. Tout le monde pratiquant le même culte, personne ne tourne en ridicule cette coutume pieuse.

Certains chrétiens du dix-neuvième siècle semblent avoir honte d’un acte religieux devant autrui: c’est faire, pour le moins, preuve d’un esprit rétréci ou de pusillanimité. Les disciples de Mahomet, plus courageux, prient sept fois par jour, en tous lieux, en présence des timides chrétiens.

Les élèves du collège des Jésuites, toujours si bruyants lorsqu'ils entrent en récréation, sortent silencieux de l’église, où ils viennent de prier. Pourquoi cette tristesse inusitéc ? C’est qu’iis vont se séparer de deux condisciples chéris, de deux amis sincères pour tous sans distinction. Le plus jeune des deux, qui, plus rapproché de leur âge, partageait le plus souvent leurs jeux enfantins, protégeait aussi le faible contre le fort, et décidait avec équité leurs petits différends.

La grande porte du collège s’ouvre, et deux jeunes gens, en habit de voyage, paraissent au milieu de leurs compagnons d’étude. Deux porte-manteaux de cuir, longs de cinq pieds, garnis d’anneaux, chaînes et cadenas, qui semblent assez forts pour amarrer un navire, gisent à leurs pieds. Le plus jeune des deux voyageurs, frêle et de petite taille, peut avoir dix-huit ans. Son teint brun, ses grands yeux noirs, vifs et perçants, ses mouvements saccadés, dénotent en lui l’origine française: c’est, en effet, Jules d'Haberville, fils d’un seigneur, capitaine d’un détachement de marine (2) de la colonie.

Le sccond, plus âgé de deux à trois ans, est d’une taille beaucoup plus forte et plus élevée. Ses beaux yeux bleus, ses cheveux blonds châtains, son teint blanc et un peu coloré, quelques rares taches de rousseur sur le visage et sur les mains, son menton tant soit peu prononcé, accusent une origine étrangère; c’est, en effet, Archibald Cameron of Locheill, vulgairement Arché de Locheill, jeune montagnard écossais qui a fait ses études au collège des

ésuites de Québec. Comment, lui, étranger, se trouve-t-il dans une colonie française ? C’est ce que la suite apprendra.

(1) Habitant est synonyme de cultivateur, au Canada.

(2) Ces détachements faisaient aussi le service de terre dans la colonie,

LA SORTIE DU COLLÈGE ÿ

Les jeunes gens sont tous deux d’une beauté remarquable. Leur costume est le même: capot de couverte avec capuchon, mitasses écarlates bordées de rubans verts, jarretières de laine bleue tricotées, large ceinture aux couleurs vives et variées ornée de rassades, souliers de caribou plissés à l’iroquoise, avec hausses brodées en porc-épic, et enfin, chapeaux de vrai castor, rabattus sur les oreilles au moyen d’un fichu de soie rouge noué sous le col.

Le plus jeune montre une agitation fébrile et porte, à chaque instant, ses regards le long de la rue Buade.

—Tu es donc bien pressé de nous quitter, Jules? dit un de ses amis, d’un ton de reproche,

—Non, mon cher de Laronde, répliqua d'Haberville; oh! que non, je t’assure; mais, puisqu'il faut que cette séparation pénible ait lieu, je suis pressé d’en finir: ça m'énerve. Il est bien naturel aussi que j’aie hâte de revoir mes chers parents.

—C’est juste, fit de Laronde; et, d’ailleurs, puisque tu es Canadien, nous vivons dans l’espoir de te revoir bien vite.

—Il n’en est pas de même de toi, cher Arché, dit un autre: je crains bien que cette séparation soit éternelle, si tu rentres dans ta patrie.

—Promets-nous de revenir, cria-t-on de toutes parts.

Pendant ce collouue, Jules part comme un trait au-devant de deux hommes s’avançant à grands pas, le long de la cathédrale, avec chacun un aviron sur l’épaule droite. L’un d’eux porte le costume des habitants de la campagne: capot d’étoffe noire tissée dans le pays, bonnet de laine grise, mitasses et jarretières de la même teinte, ceinture aux couleurs variées, et gros souliers de peau de bœuf du pays, plissés à l’iroquoise. Le costume de l’autre est à peu près celui des deux jeunes voyageurs, mais beaucoup moins riche. Le premier, d’une haute stature, aux manières brusques, est un traversier de la Pointe-Lévis (a). Le second, d’une taille moyenne, aux formes athlétiques, est au service du capitaine d’Haberville, père de Jules: soldat pendant la guerre, il prend ses quartiers chez lui pendant la paix. Il est du même âge que son capitaine, et son frère de lait. C’est l’hoinme de confiance de la famille : il a bercé Jules, il l’a souvent endormi dans ses bras, en chantant les gais refrains de nos voyageurs des pays hauts.

—-Comment te portes-tu, mon cher José? Comment as-tu laissé ma famille? dit Jules, en se jetant dans ses bras.

—Tou bin, ’ieu (Dieu) merci, fit José; ils vous mandent bin des compliments, et ils ont grand hâte de vous voir. Maïs comme vous avez profité depuis huit mois que je ne vous ai vu! ma frine (foi), (1) M. Jules, ça fait plaisir à voir.

(a) Ces lettres indiquent des notes renvoyées à la fin du volume, et marquées de la même lettre au chapitre correspondant.

(1) L'auteur met dans la bouche de José le langage des anciens habitants de nos campagnes, sans néanmoins s’y astreindre toujours,

I! emploiera aussi, assez souvent, sans prendre la peine de les souligner, les expressions usitées par le peuple de la campagne.

José, quoique traité avec la bonté la plus familière per toute la famille d’Haberville, ne manquait jamais aux égards qu’il leur devait.

Une te n'attend pas l’autre; Jules s’informe des domestiques, des voisins, du vieux chien, qu’étant en trente-sixième, il avait nommé Niger, comme preuve de ses progrès dans la langue latine, Il ne garde pas même rancune au chat glouton qui, l’année précédente, avait croqué tout vif un jeune rossignol privé dont il raffolait et qu’il se proposait d'apporter au collège. Il est bien vrai que, dans un premier mouvement de colère, il l’avait poursuivi avec un gourdin sous les tables, sous les lits et même jusque sous le toit de la maison, où le méchant animal s'était réfugié, comme dans une forteresse inexpugnable. Mais il lui a pardonné ses forfaits, et il s’informe de sa santé.

—Ah çà! dit Baron le traversier, qui prenait peu d'intérêt à cette scène, ah çà! dit-il d’un ton bourru, quand vous aurez fini de vous lécher et de parler chien et matou, vous plairait-il d’avancer? la marée n’attend personne.

Malgré l’impatience et la mauvaise humeur de Baron, les adieux des jeunes gens à leurs amis de collège furent longs et touchants. Les régents les embrassèrent avec tendresse.

—Vous allez suivre tous deux la carrière des armes, leur dit le supérieur; exposés, sans cesse, à perdre la vie sur les champs de bataille, vous devez doublement aimer et servir le bon Dieu. S’il est dans les décrets de la Providence que vous succombiez, soyez prêts en tout temps. à vous présenter à son tribunal avec une conscience pure. Que votre cri de guerre soit: Mon Dieu, mon roi, ma patrie!

Les dernières paroles d’Arché furent:

—Adieu, vous tous qui avez ouvert vos bras et vos cœurs à l’enfant proscrit; adieu, amis généreux, dont les efforts constants ont été de faire oublier au pauvre exilé qu’il appartenait à une race étrangère à la vôtre! Adieu! Adieu! peut-être pour toujours.

Jules était très affecté.

—Cette séparation serait bien cruelle pour moi, dit-il, si jo n’avais l’espoir de revoir bientôt le Canada avec le régiment dans lequel je vais servir en France. :

S’adressant ensuite aux régents du collège, il leur dit:

—J’ai beaucoup abusé de votre indulgence, messieurs, mais vons savez tous que mon cœur a toujours mieux valu que ma tête: pardonnez à l’une, je vous prie, en faveur de l’autre. Quant à vous, mes chers condisciples, ajouta-t-il d’une voix qu’il s’efforçait inutilement de rendre gaie, avouez que si je vous ai beaucoup tourmentés, par mes espiègleries, pendant mes dix années de collège, je vous ai par compensation fait beaucoup rire.

L t, prenant le bras d’Arché, il l’entraîna pour cacher son émoion.

. Laïssons nos voyageurs traverser le fleuve Saint-Laurevt, certains de les rejoindre bien vite à la Pointe-Lévis,.

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