‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 31 sur 65 · LE · texte numérisé non relu

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aux yeux de Dumais de sa conduite cruelle le jour précédent; mais celui-ci l’arrêta.

— Un homme comme vous, monsieur Archibald de Locheill, dit Dumais, ne me doit aucune explication. Ce n’st pas celui qui, au péril de sa vie, n’a pas hésité un seul instant à s’exposer à la rage des éléments déchaînés pour secourir un inconnu, ce n’est pas un si noble cœur que l’on peut soupçonner de manquer aux premiers sentiments de l’humanité et de la reconnaissance. Je suis soldat et je connais toute l’étendue des devoirs qu’impose la discipline militaire. J’ai assisté à bien des scènes d’horreur de la part de nos barbares alliés, qu’en ma qualité de sergent, commandant quelquefois un parti plus fort que le leur, j’aurais pu empêcher, si des ordres supérieurs ne m’oussent lié les mains: c’est un rude métier que le nôtre pour des cœurs sensibles.

J’ai été témoin d’un spectacle qui me fait encore frémir d’horreur quand j'y pense. J'ai vu ces barbares brûler une Anglaise: c'était une jeune femme d’une beauté ravissante. Il me semble toujours la voir liée au poteau où ils la martyrisèrent pendant huit mortelles heures. Je la vois encore cette pauvre femme au milieu de ses bourreaux, n’ayant, comme notre mère Eve, pour voile que ees longs cheveux, blonds comme de la filasse, qui lui couvraient la moitié du corps. Il me semble entendre sans cesse son cri déchirant de: mein Gotl! mein Gott! Nous fîimes tout ce que nous pûmes pour la racheter, mais sans y réussir; cer, malheureusement pour elle, son père, son mari et ses frères en la défendant avec le courage du désespoir, avaient tué plusieurs sauvages et entre autres un de leurs chefs et son fils. Nous n’étions qu’une quinzaine de Canadiens contre au moins deux cents Indiens. J'étais bien jeune alors, et je pleurais comme un enfant. Ducros dit Laterreur cria à Francœur en écumant de rage: Quoi! sergent, nous, des hommes, nous souffrirons qu’on brûle une pauvre créature devant nos yeux sans la défendre! nous, des Français! Donnez l’ordre, sergent, et j’en échine pour ma part dix de ces chiens de canaouas avant qu’ils aient même le temps de se mettre en défense. Et il l'aurait fait comme il le disait, car c’était un maître homme que Laterreur, et vif comme un poisson. L’Ours-Noir, un de leurs gueriers les plus redoutables, se retourna de notre côté en ricanant. Ducros s’élança sur lui le casse-tête levé en lui criant: Prends ta hache, l’Ours-Noir, et tu verras, lâche, que tu n’auras pas affaire à une faible femme! L’Indien haussa les épaules d’un air de pitié, et se contenta de dire lentement: Le visage-pâle est bête; il tuerait son ami pour défendre la squaw d’un chien d’Anglais son ennemi. Le sergent mit fin à cette altercation en ordonnant à Ducros de rejoindre notre petit groupe. C’était un brave et franc cœur que ce sergent, comme son nom l’attestait. Il nous dit, les larmes aux yeux: Il me serait inutile d’enfreindre mes ordres; nous ne pourrions sauver cette pauvre femme en nous faisant tous massacrer. Quelle en serait ensuite la conséquence? La

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puissante tribu des Abénaquis se détacherait de l’alliance des Français, deviendrait notre ennemie, et combien alors de nos femmes et de nos enfants subiraient le sort de cette malheureuse Anglaise! Et je seyais responsable de tout le sang qui serait répandu.

Eh bien! monsieur Arché, six mois même après cette scène horrible, je me réveillais en sursaut, tout trempé de sueur: il me semblait la voir, cette pauvre victime, au milieu de ces bêtes féroces; il me semblait sans cesse entendre ses cris déchirants de mein Gott! mein Gott! On s’est étonné de mon sang-froid, et de mon courage, lorsque les glaces m’entraînaient vers les chutes de Saint-L'homas; en voici la principale cause. Au moment où la d“bäcle ee fit, et que les glaces éclataient avec un bruit épouvantable, je crus entendre, parmi les voix puissantes de la tempête, les cris déchirants de la malheureuse Anglaise et son mein Goll! mein Gott! (1) Je pensai que c'était un châtiment de la Providence, que je méritais pa ne pas l'avoir secourue. (Car, voyez-vous, monsieur Arché, les

ommes font souvent des lois que le bon Dieu est loin de sanctionner. Je ne suis qu’un pauvre ignorant, qui dois le peu d’instruction que j’ai reçue au vénérable curé qui a élevé ma femme; mais c’est là mon avis.

— Et vous avez bien raison, dit Arché en soupirant,.

Les deux amis s’entretinrent, pendant le reste du trajet, de la famille d'Haberville. Les dames et mon oncle Raoul s’étaient réfugiés dans la ville de Québec, à la première nouvelle de l’apparition de la flotte anglaise dans les eaux du Saint-Laurent. Le capitaine d'Haberville était campé à Beauport, avec sa compagnie, ainsi que son fils Jules, de retour au Canada avec le régiment dans lequel il servait.

Dumais, craignant quelque fâcheuse rencontre de sauvages abénaquis qui épiaient les mouvements de l’armée anglaise, insista pour escorter Arché jusqu’au bivouac où il avait laissé ses soldats. Les dernières paroles de Locheill furent:

— Vous êtes quitte envers moi, mon ami, vous m’avez rendu vie pour vie; mais moi je ne le serai jamais envers vous. Il y a, Dumais, une solidarité bien remarquable dans nos deux existences. Parti de la Pointe-Lévis, il y a deux ans, j'arrive sur les bords de la Rivière-du-Sud pour vous retirer de l’abîme: quelques minutes plus tard vous étiez perdu sans ressource. Je suis, moi, fait prisonnier, hier , par les sauvages, après une longue traversée de l’Océan; et vous, mon cher Dumais, ous vous trouvez à point sur un flot du lac Trois-Saumons pour r..2 sauver l’honneur et la vie: la providence de Dieu s’est certainement manifestée d’une manière

(1) Un vieux soldat, nommé Godrault, qui avait servi sous mon grand-

re, me racontait, il y « près de soixante et dix ans, cette scène cruelle dont 1 avait été témoin. 1 me disait que l’infortunée victime criait: mein Gott! Ma famille dope que c'était une faute de prononciation de la part du soldat, et que ce devait être nlutût: my God/ ais il est probable que cette malheureuse femme était Hollandaise, et qu'elle criait vraiment: mein Gott/!

visible, Adieu, mon cher ami; quelque aventureuse que soit la carrière du soldat, j'ai l’espoir que nous reposerons la tête sous le même tertre, et que vos enfants et petits-enfants auront une raison de plus de bénir la mémoire d’Archibald Cameron of Locheill.

Lorsque les montagnards écossais remarquèrent, au soleil levant, la pâleur de leur jeune chef, après tant d'émotions, ils peneèrent que, craignant quelque surprise, il avait passé la nuit sans dormir, à rôder autour de leur bivouac. Après un léger repas, de Locheill fit mettre le feu à la maison voisine du moulin réduit en cendres; mais il avait à peine repris sa marche, qu’un émissaire de Montgomery lui signifia de cesser l’œuvre de destruction (1).

— 1] est bien temps! s’écria Arché en mordant la poignée de sa claymore.

(1) Cette maison, construite en pierre, et appartenant à monsieur Joseph Robin, existe encore; car, après le départ des Anglais, les Canadiens, cachés dans les bois, éteignirent le feu. Une poutre roussie par les flammes atteste cet acte de vandalisme. La tradition veut que cette maison ait été préservée de l'incendie par la protection d'un christ, les autres disent d'une madone exposée dans une niche pratiquée dans le mur de l'édifice, comme cela se voit encore dans plusieurs ancicr:es maisons canadiennes,

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