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LE FOYER DOMESTIQUE

Il s’était passé des événements bien funestes depuis 1e Jour ou, réunis à la table hospitalière du capitaine d'Haberville, les parents et amis de Jules lui faisaient les derniers adieux avant son départ pour la France. Le temps avait fait son œuvre ordinaire de destructica sur les vieillards; l’ennemi avait porté le fer et le feu dans les demeures des paisibles habitants de la colonie; le famine avait fait de nombreuses victimes; la terre avait été abreuvée à grands flots du sang de ses vaillants défenseurs; le vent et la mer avaient englouti un grand nombre d’officiers d'extraction noble, que le sort des combats avait épargnés. Tous les éléments destructeurs s’étaient gorgés du sang des malheureux habitants de la Nouvelle- France. L'avenir était bien sombre surtout pour les gentilshommes déjà ruinés par les dégâts de l'ennemi; pour eux qui, en

nt l’érée, leur dernière ressource, le dernier soutien de leurs familles, allaient être exposés aux privations les plus cruelles; pour eux qui voyaient dans l’avenir leurs descendants déclassés, végéter eur la terre qu’avaient illustrée leurs vaillants aïeux.

La cité de Québec, qui semblait braver jadis, sur son rocher, les foudres de l'artillerie et de l’escalade des plus vaillantes cohortes, l’orgueilleuse cité de Québec, encore couverte de décombres, se relevait à peine de ses ruines. Le pavillon britannique flottait triomphant sur ea citadelle altière; et le Canadien qui, par habitude, élevait la vue jusqu’à son sommet, croyant y trouver encore le pavillon fleurdelisé de la vieille France, les reportait aussitôt avec tristesse vers la terre, en répétant, le cœur gros de soupirs, ces paroles touchantes: “ Nous reverrons pourtant nos bonnes gens! ” (1

Il s’était passé depuis quelques années des événements qui devaient certainement navrer le cœur des habitants de ce beau pays, appelé naguère la Nouvelle-France.

Le lecteur retrouvera, sans doute avec plaisir, après tant de désastres, ses anciennes connaissances assistant à une petite fête que donnait M. d’Haberville pour célébrer le retour de son fils. Le bon

(1) L’avteur a entendu, pendant sa jeunesse, cinquante ans même après la conquête, répéter ces touchantes paroles par les vieillards, et surtout par les vieilles femmes.

gentilhomme même, quoiate presque centenaire, avait répondu à l'appel. Le capitaine des Ficors, compagnon d’armes de M. d’Ilaberville, brave officier ruiné par la conquête; sa famille et quelques autres amis faisaient aussi partie de la réunion. Une petite succession, que Jules avait recueillie en France d’un de ses parents péri dans le naufrage de l’Auguste, en apportant plus d’aisance dans le ménage, permettait à cette famille d'exercer une hospitalité qui lui était interdite depuis longtemps.

Tous les convives étaient à table, après avoir attendu inutilement Archibald de Locheill dont on ne pouvait expliquer l’absence, lui d’ordinaire si ponctuel en toute occasion.

— Eh bien! mes chers amis, dit M. d'Haberville au dessert, que pensez-vous des présages qui m’avaient tant attristé il y a dix ans? Votre opinion d’abord, M. le curé, sur ces avertissements mystérieux que le Ciel semblait m'envoyer?

— Je pense, répondit le curé, que tous les peuples ont eu ou ont cru avoir leurs présages, dans les temps même les plus reculés. Mais, sans chercher bien loin, dans des temps comparativement modernes, l’histoire romaine fourmille de prodiges et de présages. Les faits les plus insignifiants étaient classés comme bons ou mauvais présages: les augures consultaient le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, que sais-je? Aussi, prétend-on que deux de ces véridiques et saints personnages ne pouvaient se regarder sans rire.

— Et vous en concluez? dit M. d’Haberville.

— J’en conclus, répliqua le curé, qu’il ne faut pas s’y arrêter; qu’en supposant même qu’il plût au Ciel, dans certaines circonstances exceptionnelles, de donner quelques signes visibles de l’avenir, ce serait une misère de plus à ajouter à celles déjà innombrables auxquelles la pauvre humanité est exposée. L’homme, naturellement superstitieux, serait dans un état continuel d’excitation fébrile insupportable, cent fois pire que le malheur qu’il redouterait sans cesse.

— Eh bien! dit monsieur d’Haberville, qui, comme tant d’autres ne consultait autrui que pour la forme, je crois, moi, fort de mon expérience, qu’il faut y ajouter foi le plus souvent. Toujours estil que les présages ne m’ont jamais trempé. Outre ceux dont vous avez été vous-mêmes témoins oculaires, je pourrais en citer encore un grand nombre d’autres.

Je commandais, il y a environ quinze ans, une expédition contre les Iroquois, composée de Canadiens et de sauvages hurons. Nous étions en marche, lorsque je ressentis tout à coup une douleur à la cuisse, comme si un corps dur m’eût frappé; la douleur fut assez vive pour m’arrêter un instant. J’en fis part à mes gusrriers indiens; ils se rege-dèrent d’un air inquiet, consultèrent l'horizon, respirèrent l’air à pleine poitrine, en se retournant de tous côtés, comme des chiens de chasse en quête de gibier; puis, certains qu’il n’y avait pas d’ennemis près de nous, ils se remirent en marche. Je demandai au Petit-Etienne, chef des Hurons, qui paraissait in-

quiet, s’il craignait quelque surprise: — “ Pas que je sache, fit-il, mais, à notre première rencontre avec l’ennemi, tu seras blessé à la même place où tu as recsenti la douleur. ” Je ne fis qu’en rire; ce qui n’empêcha pas que deux heures après, une balle iroquoise me traversa la cuisse au même endroit, sans, heureusement, frac- 'e l'os (a). Non, messieurs, les présages ne m’ont jamais trom-

— Qu’en pensez-vous, monsieur le chevalier? dit le curé.

— Je suis d’opinion, fit mon oncle Raoul, que voici le vin du dessert sur la table, et qu’il est urgent de l’attaquer. (1)

— lixcellente décision! s’écria-t-on de toutes parts.

— Le vin est le plus infaillible des présages, dit Jules, car il annonce la joie, la franche gaieté, le bonheur enfin; et, pour preuve de son infaillibilité, voici notre ami de Locheill qui entre dans l’avenue: je vais aller au-devant de lui.

— Vous voyez, mon cher Arché, dit le capitaine en l’embrassant, que nous vous avons traité sans cérémonie, comme lenfant de la maison, en nous mettant à table après une demi-heure d’attente seulement. (Connaïssant votre exactitude militaire, nous avons craint que des affaires indispensab}3s ne vous empêchassent de venir. Ù

— J'aurais bien été peiné que vous m’eussiez traité autrement que comme l’enfant de la maieon, reprit Arché. J'avais bien pris mes mesures pour être ici ce matin de bonne heure; mais j'avais compté sans l’agréable savane du Cap-Saint-Ignace (b). Mon cheval est d’abord tombé dans un pot-à-brai, d’où je ne l’ai retiré, après beaucoup d’effe.ts, qu'aux dépens de mon harnais, qu’il m’a fallu raccommoder comme j'ai pu. Une des roues de ma voiture s’est ensuite brisée dans une fondrière; et j’ai été contraint d’aller chercher du secours à l’habitation la plus proche, distance d’environ une demi-lieue, enfonçant souvent dans la vase jusqu’aux genoux, et mort de fatigue.

— Ah! mon cher Arché, dit Jules, l'éternel railleur: quantüm mulatus ab illo! comme dirait mon cher oncle Raoul, s’il eût pris la parole avant moi, ou comme tu dirais toi-même. Qu'’as-tu donc fait de tes grandes jambes dont tu étais jadis si fier dans cette même savane? ont-elles perdu leur force et leur agilité depuis le 28 avril 1760? Tu t’en étais pourtant furieusement servi dans la retraite, comme je te l’avais prédit.

— Il est vrai, répliqua de Locheill en riant aux éclats, qu’elles ne me firent pas défaut dans la retraite de 1760, comme tu l’appelles par égard pour ma modestie; mais, mon cher Jules. tu dois aussi avoir eu à te louer des tiennes, toutes courtes qu’elles sont, dans la retraite de 1759. Une politesse se rend par une autre, comme tu sais; toujours par égard pour la modestie du soldat. que je t’ai donnés, s'ils pouvaient sortir de ta mémoire.

(1) Autrefois le vin ne s'apportait sur la tabie ordinairement qu’au dessert: les domestiques, employés pendant le service des viandes, faisaient alors l’office d’échansons.

— Vous n’y êtes pas, mon cher, il y a erreur dans les rôles. Une égratignure, que j'avais reçue d’une balle anglaise qui m'avait effleuré les côtes, ralentissait considérablement mon pas de retraite, lorsqu'un grenadier, qui m’avait pris en affection singulière (je ne sais pourquoi), me jeta sur son épaule sans plus de respect pour son officier que s’il eût été un havresac, et toujours courant, me déposa dans l'enceinte même des murs de Québec. Il était temps: le brutal, dans son zèle, m’avait transporté la tête pendante sur ses chiens de reins, comme un veau qu’on mène à la boucherie, en eorte que j'étais suffoqué lorsqu'il se déchargea de son fardeau. Croirais-tu que le coquin eut l'audace, à quelque temps de là, de me demander un pourboire pour lu. et ses amis, charmés de voir leur petit grenadier encor : une fois sur ses jambes, et que je fus assez sot pour le régaler lui et ses compagnons! Je n’ai jamais pu conserver rancune à personne, ajouta Jules avec un grand sérieux. Mais voici ton dîner tout fumant, que ton amie Lisette avait gardé sur ses fourneaux; il est vrai que pour l’anxiété que tu nous as causée (car la fête n’aurait po‘nt été complète sans toi), tu mériterais de prendre ton repas sur le billot; mais amnistie pour le présent, et à table (c). Voici José qui t’apporte le coup d’appétit en usage ahez toutes les natic'» civilisées: il est si charmé de te voir, le vieux, qu’il montre es dents d’une oreilie à l’autre. Je t’assure qu’il n’est pas manchot quand il s’agit d’offrir un coup à ses amis, et encore moins, comme son défunt père, quand il faut l’avaler lui-même.

— Notre jeune maître, répondit José en mettant sous son bras droit l’assiette vide, pour serrer la main que lui présentait Arché, a toujours le petit mot pour rire; mais M. de heill sait bien que s’il ne me restait qu’un verre d’eau-de-vie, je le lui offrirais de grand cœur, plutôt que de le boire moi-même. Quant à mon pauvre défunt père, c'était un homme rangé: tant de coups par jour et rien de plus. Je ne parle pas des noces et des festins: il savait vivre avec le monde et faisait des petites Le de temps en temps, le digne homme! Tout ce que je puis dire, c’est qu’il ne recevait pas ses amis la bouteille sous la table.

Goldsmith, dans son petit chef-d'œuvre “ The Vicar of Wakefield, ”” fait dire au bon curé: JZ can’t say whether we had more wit amongst us as than usual; but I am certain we had more laughing, which answered the end as well. “Je ne sais si nous eûmes plus “ d'esprit que de coutume; mais nous rîmes davantage, ce qui re- “vient au même.” On peut en dire autant des convives à cette réunion, où régna cette bonne gaieté française qui disparaît, hélas! graduellement “ dans ces jours dégénérés, ” comme dirait Homère.

— Mon cher voisin, dit M. d’Haberville au capitaine des Ecors. ai ta petite déconvenue avec le général Murray ne t'a Des coupé le sifflet pour toujours, donne le bon exemple en nous chantant une chanso

— Mais, en effet, répliqua Arché, j’ai entendu dire que vous aviez eu beaucoup de peine à vous retirer des griffes de notre bourru de général, mais j’en ignore les détails.

— Quand ïy pense, mon ami, dit M. des Ecors, j’éprouve dans la région des bronches une certaine sensation qui m’étrangle. Je n’ai pourtant pas lieu de trop me plaindre, car le général fit les choses en conscience à mon égard: au lieu de commencer par me faire pendre, il en vint à la sage conclusion qu’il était plus régulier de faire d’abord le procès à l’accusé, et de ne le mettre à mort que sur conviction. Le sort du malheureux meunier Nadeau, dont je partageais la prison, accusé du même crime d’avoir fourni des vivres à l’armée française, et dont il ne fit le procès qu'après l’avoir fait exécuter; la triste fin de cet homme respectable, dont il reconnut trop tard l’innocence, lui donna, je crois, à réfléchir qu’il serait plus régulier de commencer par me mettre en jugement que de me faire pendre au préalable: mesure dont je me suis très bien trouvé, et que je conseille à tous les gouverneurs présents et futurs d’adopter, comme règle de conduite dans les mêmes circonstances. J’ai passé de bien tristes moments pendant ma captivité: toute communication au dehors m'était interdite; je n’avais aucun moyen de me renseigner sur le sort qui m'était réservé. Je demandais chaque jour à la sentinelle qui se promenait sous mes fenêtres, s’il y avait quelques nouvelles; et je n’en recevais ordinairement pour toute réponse qu’un g...m des plus francs. A la fin, un soldat plus accostable et d'humeur joviale, qui baragouinait un peu le français, me répondit un soir: “ Vous pendar sept heures matingue” Je crois que cet homme joyeux et sensible avait ensei-

6 son baragouin à tout le poste, car à toutes les questions que je

aisais ensuite, je recevais la même réponse sacramentelle: “ Vous

pendar sept heures matingue!” Tout défectueux que fût ce lanpage, il m'était facile de comprendre que je devais être pendu à sept heures du matin, sans connaître, néanmoins, le jour fixé pour mon exécution. Mon avenir était bien sombre: j'avais vu pendant trois mortels jours le corps de l’infortuné Nadeau, suspendu aux vergues de son moulin à vent et le jouet de la tempête; je m’attendais chaque matin à le remplacer sur ce gibet d’une nouvelle invention. :

— Mais c’est infâme, s’écria Arché; et cet homme était innocent!

— C’est ce qui fut démontré jusqu’à l’évidence, repartit M. des Ecors, par l’enquête qui eut lieu après l’exécution. Je dois ajouter que le général Murray parut se repentir amèrement du meurtre qu’il avait commis dans un mouvement de colère: il combla la famille Nadeau de bienfaits, adopta les deux j:unes orphelines dont il avait fait mourir le père, et les emmena svec lui en Angleterre. Pauvre Nadeau (d)!

Et toute la société répéta en soupirani:

— Pauvre Nadeau!

— Hélas! dit le capitaine des Ecors philosophiquement, s’il fallait nous apitoyer eur le sort de tous ceux qui ont perdu la vie par... Mais laissons ce pénible sujet.

Et il entonna la chanson suivante:

Je suis ce Narcisse nouveau, Que tout le monde admire; Dedans le vin et non dans l'eau Sans cesse je me mire:

Et, quand je vois le coloris Qu'il donne à mon visage,

Ue l'amour de moi-même épris, J'avale mon image.

Est:il rien dans l’univers Qui ne te rende hommage?

Jusqu'à la glace de l’hiver Tout sert À ton usage!

La terre fait de te nourrir Sa principale affaire:

Le soleil luit pour te mûrir, Moi, je vis pour te boire!

Les chansons, toujours accompagnées de chorus, se succédèrent Celle de Madame Vincelot contribua beaucoup à rendre bruyante la gaieté déjà assez folle de la société.

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