‹ Les anciens canadiens (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · LA FETE DU MAI · texte numérisé non relu

LA FETE DU MAI

Il était à peine cinq heures le lendemain au matin, orsque Jules, qui tenait de la nature du chat, tant il avait le sommeil léger, cria à de Locheill, dont la chambre touchait à la sienne, qu'il était grandement temps de se lever ; mais, soit que ce dernier dormit véritablement, soit qu'il ne voulût pas répondre, d'Haberville prit le parti le plus expéditif de l'éveiller, en se levant lui-même. S'armant ensuite d'une serviette trem-

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pe'e dans de l'eau glacée, il entra dans la chambre de son ami, et commença sa toilette du matin, en lui lavant brusquement le visage. Mais, comme Arche, malgré ses dispositions aquatiques, ne goûtait que bien peu cette prévenance par trop officieuse, il lui arracha des mains l'instrument de torture, en fit un rouleau, qu'il lui jeta à la tête; et, se retournant de côté, il se préparait à reprendre son sommeil quand Jules, passant aussitôt au pied du lit, lui arracha toutes ses couvertures. Force fut à la citadelle, réduite à cette extrémité, de se rendre à discrétion ; mais, comme la garnison dans la personne d'Arche était plus forte que les assiégeants dans celle de Jules, de Locheill le secoua fortement en lui demandant avec humeur si c'était la nuit où l'on ne dormait point au manoir d'Haberville. Il allait même finir par l'expulser hors des remparts, lorsque Jules, qui, tout en se débattant entre les bras puissants de son adversaire, n'en riait pas moins aux éclats, le pria de vouloir bien l'écouter un peu, avant de lui infliger une punition si humiliante pour un soldat futur de l'armée française.

— Qu'as-tu à dire pour ta justification, gamin incorrigible, dit Arche maintenant complètement réveillé ; n'estce pas suffisant de me faire endiabler pendant le jour, sans venir me tourmenter la nuit ?

— Je suis fâché, vraiment, dit Jules, d'avoir interrompu ton sommeil ; mais, comme nos gens ont un autre mai à planter à un calvaire, chez Bélanger de la croix, à une bonne demi-lieue d'ici, il est entendu que celui de mon

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père lui sera présenté à six heures du matin ; et, si tu ne veux rien perdre de cette intéressante cérémonie, il est temps de t'habiller. i Je t'avoue que je crois tout le' monde comme moi, aimant tout ce qui nous rapproche de nos bons habitants : je ne connais rien de plus touchant que cette fraternité qui existe entre mon père et ses censitaires, entre notre famille et ces braves gens Pâleurs, comme frère d'adoption, tu auras ton rôle à jouer pendant un spectacle que tu n'as pas encore vu

Des que les jeunes gens eurent fait leur toilette ils passèrent de leur chambre dans une de celles oui donnaient sur la cour du manoir, ou une scène des plus animées s'offrit à leurs regards. Une centaine d'habitants disséminés ça et là par petits groupes l'encombraient Leurs longs fusils, leurs cornes à poudre suspendues au cou, leurs casse-tête passés dans la ceinture, la hache dont ils étaient armés, leur donnaient plutôt l'apparence de gens qui se préparent à une expédition guerrière, que celle de paisibles cultivateurs.

De Locheill, que ce spectacle nouveau amusait beaucoup, voulut sortir pour se joindre aux groupes qui entouraient le manoir, mais Jules s'y opposa en lui disant que c'était contre l'étiquette ; qu'ils étaient tous censés ignorer ce qui se passait au dehors, où tout était mouve-

«a \Zl:;slZT' aiD8i n°mmé ' 1Wta°*'- ->-- -« devant *»« e « T / e,SUrn°m8SOnt enc°'e très-communs dans nos campanuled ♦ ' PlUS S°UVent P°Ur di3tin^er «» ™"*« d'une Kumlle des autres membres du même nom.

Zes Anciens Canadiens mentet activité. Les uns, en effet, étaient occupés à la ToUette du mai, d'autres creusaient .a fosse profonde an laquelle il devait être planté, tandis que plus.eurs a.gursaL de longs coins pour le consolider. Ce ma, etatt de la simplicité la plus primitive : c'était un long saptn ébranché et dépouillé jusqu'à lapartie de sa ame appelée le bouquet : ce bouquet, ou touffe de branches, d'envu-on trois pieds de longueur, toujours proportmnné neanmom à la hauteur de l'arbre, avait nn aspect très-agreable tant qÙ'i conservait sa verdeur; mais desséché ensu.te par fcs mandes chaleurs de l'été, il n'offrait déjà plus en août 1Z objet d'assez triste apparence. Un bâton peut, en ToZ, d six pieds de lougueur, couronné d'uneg.rouette print en ver,! et ornée d'une grosse boule de même !om ur que 1 bâton, se coulai, dans les interstrees des Tnches'du bouquet, et, une fois cloué à l'arbre complétait la .Odette du mai. Il est auss, necessatr ed ajout r qae de forts coins de bois, enfoncés dans l'arbre de distance en distance, en facilitaient l'ascension, et ser- "t. aussi de points d'appui aux ***** «-— Dour élever le mai.

Un coup de fusil, tiré à la porte princrpale du mano annonça que tout était prêt. A ce s.gnal, la fam, le dHabervd.e s'empressa de se réunir dans le salon afin L recevoir la députation que ce,te détonatton fa.sa.t attendre. Le seigrreur d'Habervillc pr,« place su un grand faufeuil ; la seigneuresse s'asstt à sa droue et on ffls Jules à sa gauche. Mon oncle Raoul, debout et

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appuyé sur son épée, se plaça en arrière du premier groupe, entre madame Louise de Beaumont et Blanche, assises sur de modestes chaises. Arche se tint debout à gauche de la jeune seigneuresse. Ils étaient à peine placés, que deux vieillards, introduits par le majordome José, s'avancèrent vers le seigneur d'Haberville, et, le saluant avec cette politesse gracieuse, naturelle aux anciens Canadiens, lui demandèrent la permission de planter un mai devant sa porte. Cette permission octroyée, les ambassadeurs se retirèrent et communiquèrent à la foule le succès de leur mission. Tout le monde alors s'agenouilla pour demander à Dieu de les préserver de tout accident pendant cette journée. 1 Au bout d'un petit quart d'heure, te mai s'éleva avec une lenteur majestueuse au-dessus de la foule, pour dominer ensuite de sa tête verdoyante tous les édifices qui l'environnaient. Quelques minutes suffirent pour le consolider.

Un second coup de feu annonça une nouvelle ambassade ; les deux mêmes vieillards, avec leurs fusils au port d'arme, et accompagnés de deux des principaux habitants portant, l'un, sur une assiette de faïence, un petit gobelet d'une nuance verdâtre de deux pouces de hauteur, et l'autre, une bouteille d'eau-de-vie, se présen-

1 Cette pieuse coutume des habitants de faire une prière avant de commencer un ouvrage qui peut les exposer à quelque danger, tel que l'érection du comble d'un édifice, etc., existe encore de nos jours. C'est un spectacle imposant de les voir se découvrir, s'agenouiller, et d'entendre un vieillard réciter, à voix haute, des prières auxquelles les autres" répondent.

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tarent, introduits par l'indispensable José, et prièrent M. d'Haberville de vouloir bien venir recevoir le mai qu'il avait eu la bonté d'accepter. Sur la réponse gracieusement affirmative de leur seigneur, un des vieillards ajouta :

— Plairait-il à notre seigneur d'arroser le mai avant de le noircir ?

Et sur ce, il lui présenta un fusil d'une main, et de l'autre un verre d'eau-de-vie.

— Nous allons l'arroser ensemble, mes bons amis, dit M. d'Haberville en faisant signe à José, qui, se tenant à une distance respectueuse avec quatre verres sur un cabaret remplis de la même liqueur généreuse, s'empressa de la leur offrir. Le seigneur, se levant alors, trinqua avec les quatre députés, avala d'un trait leur verre d'eau-devie, qu'il déclara excellente, et, prenant le fusil, s'achemina vers la poite, suivi de tous les assistants.

Aussitôt que le seigneur d'Haberville parut sur le seuil de la porte, un jeune homme, montant jusqu'au sommet du mai avec l'agilité d'un écureuil, fit faire trois tours à la girouette en criant : Vive le roi ! vive le seigneur d'Haberville ! Et toute la foule répéta de toute la vigueur de ses poumons : Vive le roi ! vive le seigneur d'Haberville ! Pendant ce temps, le jeune gars descendait avec la même agilité, en coupant avec un casse-tête, qu'il tira de sa ceinture, tous les coins et jalons du mai.

Dès que le seigneur d'Haberville eût noirci le mai en

déchargeant dessus son fusil chargé à poudre, on présenta successivement un fusil à tous les membres de sa famille, en commençant par la seigneuresse ; et les femmes firent le coup de fusil comme les hommes. 1 Ce fut ensuite un feu de joie bien nourri qui dura une bonne demi-heure. On aurait pu croire le manoir assiégé par l'ennemi Le malheureux arbre, si blanc avant cette furieuse attaque, semblait avoir été peint subitement en noir, tant était grand le zèle de chacun pour lui faire honneur. En effet, plus il se brûlait de poudre, plus le compliment était supposé flatteur pour celui auquel le mai était présenté.

Comme tout plaisir prend fin, même celui de jeter sa poudre au vent, M. d'Haberville profita d'un moment où la fusillade semblait se ralentir, pour inviter tout le monde à déjeuner. Chacun s'empressa alors de décharger son fusil pour faire un adieu temporaire au pauvre arbre, dont quelques éclats jonchaient la terre ; et tout rentra dans le silence. 2

Le seigneur, les dames et une douzaine des principaux habitants choisis parmi les plus âgés, prirent place à une table dressée dans la salle à manger habituelle de la famille. Cette table était couverte des mets, des vins et

1 Les Canadiennes, sans cesse exposées aux surprises des sauvages, savaient au besoin se servir des armes à feu.

2 Cette coutume de mutiler les mais, qui existait pendant l'enfance de l'auteur, a cessé lorsque les habitants leur substituèrent ensuite les beaux mâts, écarris sur huit faces, dont quelques-uns subsistent encore aujourd'hui.

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du café qui composaient un déjeuner canadien de la première société ; on y avait aussi ajouté, pour satisfaire le goût des convives, deux bouteilles d'excellente eau-devie et des galettes sucrées en guise de pain. *

Il n'y avait rien d'offensant pour les autres convives exclus de cette table ; ils étaient fiers, au contraire, des égards que l'on avait pour leurs parents et amis plus âgés qu'eux.

La seconde table dans la chambre voisine, où trônait mon oncle Raoul, était servie comme l'aurait été celle d'un riche et ostentateur habitant en pareilles circonstances. Outre l'encombrement de viandes que le lecteur connaît déjà, chaque convive avait près de son assiette la galette sucrée de rigueur, un croquecignol, une tarte de cinq pouces de diamètre, plus forte en pâte qu'en confiture, et de l'eau-de-vie à discrétion. Il y avait bien quelques bouteilles de vin sur la table auxquelles personne ne faisait attention : ça ne grattait pas assez le gosier,, suivant leur expression énergique. Ce vin avait été mis plutôt pour les voisines, et les autres femmes, occupées alors à servir, qui remplaceraient les hommes après leur départ. Josephte prenait un verre ou deux de vin, sans se faire prier, mais après le petit coup d'appétit usité.

A la troisième table, dans la vaste cuisine, présidait Jules, aidé de son ami Arche. Cette table à laquelle

1 H faUait prier et supplier pour obtenir du pain à la table d'un riche habitant, un jour de noces ou de festin : l'a réponse était toujours : Mais, monsieur,, la galette est pourtant meilleure que le pain.

tous les jeunes gens de la fête avaient pris place, était servie exactement comme celle de mon oncle RaouL Quoique la gaieté la plus franche régnât aux deux premières tables, on y observait, néanmoins, un certain décorum ; mais, à celle du jeune seigneur, surtout à la fin du repas, qui se prolongea tard dans la matinée, c'était un brouhaha à ne plus s'entendre parler.

Le lecteur se trompe fort s'il croit que le malheureux mai jouissait d'un peu de repos après les assauts meurtriers qu'il avait déjà reçus ; les convives laissaient souvent les tables, couraient décharger leurs fusils, et retournaient prendre leurs places après cet acte de courtoisie.

Au commencement du dessert, le seigneur d'Haberrille, accompagné des dames, rendit visite aux convives de la seconde et de la troisième table, où ils furent reçus avec de grande démonstration de joie. On dit un mot affectueux à chacun; le Seigneur but à la santé des censitaires, les censitaires burent à sa santé et à celle de sa famille, au milieu des détonations d'une vingtaine de coups de fusils que l'on entendait au dehors.

Cette cérémonie terminée, M. d'Haberville de retour à sa table, fut prié de chanter une petite chanson, à laquelle chacun se prépara à faire chorus.

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Chanson du Seigneur d'Haberville.

Ah I que la table

Table, table, table Est une belle invention f ïonr contenter ma passion, Buvons de ce jus délectable.

Honni celui qni n'en boira, Et qui ne s'en barbouille

Bouille, bouille ; Honni celui q-.ii n'en boira, Et qui ne s'en barbouillera I

Lorsque je mouille

Mouille, mouille, mouilla Mon gosier de cette liqueur, H fait passer dedans mon cœur Quelque chose qui le chatouille :

• Honni, etc. 1

■A peine cette chanson était terminée, que Ton entendit la voix sonore de mon oncle Raoul :

Oui, j'aime à boire, moi :

C est là ma manie,

J'en conviens de bonne foi.

Chacun a sa folie :

Un buveur vit sans chagrin

Et sans inquiétude ;

Bien fêter le dieu du vin,

Voilà sa seule étude.

1 L'auteur a cru devoir consigner quelaues-rm». <*„,, • • Probablement oubliées maintenant, que IM^ T ♦ ! *n™lmeS ChaM0^ Plusieurs de ces chansons rappellent des résout *"*"* 80n «»***

dégénéraient souvent en excS auÏÏÛT *ê}0m8saaces ^ malheureusement heureusement mis un erme ' " ""^ de ^^ "ut tort

Les Anciens Canadiens loi

Oui, j'aime à boire, moi :

C'est là ma manie, J'en conviens de bonne foi:

Chacun a sa folie.

Que Joseph aux Pays-Bas Aille porter la guerre :

Moi, je n'aime que les combats Qu'on livre à coups de verre.

Oui, j'aime, etc.

— A votre tour à présent, notre jeune Seigneur, s'écriat-on à la troisième table ; les anciens viennent de nous donner l'exemple.

— De tout mon cœur, dit Jules ; et il entonna la chanson suivante :

Bacchus, assis sur un tonneau, M'a défendu de boire de l'eau, Ni de puits, ni de fontaine.

C'est, c'est du vin nouveau, H faut vider les bouteilles; C'est, c'est du vin nouveau, H faut vider les pots.

Le roi de France, ni l'Empereur.

N'auront jamais eu ce bonheur j . ••« C'est de boire à la rassade.

C'est, etc.

Tandis que les filles et femmes fileront, Les hommes et les garçons boiront ; Ha boiront à la rassade.

C'est, etc.

Une fois l'exemple donné par les nobles amphytrïons, chacun s'empressa d'en profiter, et les chansons se succé-

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dèrent avec une exaltation toujours croissante. Celle dtt père Chouinard, vieux soldat français retiré du service, dans laquelle l'amour jouait un certain rôle, sans toutefois négliger son frère Bacchus, eut le plus de succès.

Chanson du père Chouinard,

Entre Paris et Saint-Denis (bis) J'ai rencontré la belle A la porte d'un cabaret ; J'ai rentré avec elle.

Hôtesse ! tirez-nous du vin, (bis)

Du meilleur de la cave ;

Et Bi nous n'avons pas d'argent,

Nous vous ba'rons (baillerons) des gage».

Quels gages nous ba'rez- vous dono? (bis) Un manteau d*écarlate Sera pour faire des cotillons A vos jeunes biUardes.

Monsieur et dame, montez là-haut, (bit) Là-haut dedans la chambre :

Vous trouverez pour vous servir De jolies Allemandes.

Allemandes t j'en voulons pas : (bit): Je voulons des Françaises, Qui ont toujours la joie au cœur, Pour nous verser à boire.

Et toutes les voix mâles des trois tables répétèrent ea chœur :

Je voulons des Françaises, Qui ont toujours la joie au cœur, Pour nous verser à boire.

Le père Chouinard, ayant réussi à mettre fin à cet élan de galante démonstration, et ayant obtenu un moment de silence, exposa qu'il était temps de se retirer. Il remercia en termes chaleureux le seigneur d'Haberville de .son hospitalité, et, fier du succès de sa chanson, il proposa de boire de nouveau à la santé des dames du manoir ; ce qui fut accueilli avec enthousiasme par les nombreux convives.

La bande joyeuse se mit ensuite en marche en chantant : " Je voulons des Françaises " avec accompagnement de coups de fusil, que l'écho du cap répéta longtemps après leur départ.

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