‹ Les anciens canadiens (volume 3)Chapitre 3 sur 26 · LE FOYER DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE FOYER DOMESTIQUE

Il s'était passé des événements bien funestes depuis le jour où, réunis à la table hospitalière du capitaine d'Haber\'ille, les parents et amis de Jules lui faisaient les derniers adieux avant son départ pour la France. Le temps avait fait son oeu\Te ordinaire de destruction sur les vieillards ; l'ennemi avait porté le fer et le feu dans les dem.eures des paisibles habitants de la colonie ; la famine avait fait de nombreuses victimes ; la terre avait été abreuvée à grands flots du sang de ses vaillants défenseurs ; le^-ent et la mer avaient englouti un grand nombre d'officiers d'extraction noble, que le sort des

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combats avait épargnés. Tous les éléments destructeurs s'étaient gorgés du sang des malheureux habitants de la Nouvelle-France. L'avenir était bien sombre surtout pour les gentilshommes déjà ruinés par les dégâts de l'ennemi ; pour eux qui, en déposant l'épée, leur dernière ressource, le dernier soutien de leurs familles, allaient être exposas aux privations les plus cruelles ; pour eux qui voyaient dans l'avenir leurs descendants déclassés, végéter sur la terre qu'avait illustrée leurs vaillants aïeux.

La cité de Québec, qui semblait braver jadis, sur son rocher, les foudres de l'artillerie et de l'escalade "des plus vaillantes cohortes, forgueilleuse cité de Québec, encore couverte de décombres, se relevait à peine de ses ruines. Le pavillon britannique flottait triomphant sur sa citadelle altiore ; et le Canadien qui, par habitude, élevait la vue ju^ ;u"à son sommet, croyant y retrouver encore le pavillon fleurdelisé de la vieille France, les reportait aussitôt, avec tristesse, vers la terre, en répétant, le cœur gros de soupirs, ces paroles touchantes : " Nous reverrons pourtant nos bonnes gens ! " ^

Il s'était passé des événements depuis quelques années qui devaient certainement navrer le cœur des habitants de ce beau pays, appelé naguère la Nouvelle-France.

1 L'auteur a souvent entendu, pendant sa jeunesse, cinquante ans mémo après la conquête, répéter ces touchantes paroles par les vieillards, et surtout par les vieilles femmes.

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Le lecteur retrouvera, sans doute avec plaisir, après tant de désasires, ses anciennes connaissances assistant à une petite ièlt que donnait M. d'Haberville pour célébrer le retour de son fils. Le bon gentilhomme même, quoique presque centenaire, avait re'pondu à l'appel. Le capitaine Des Ecors, compagnon d'armes de M. d'Haberville, brave officier, ruine' par la conquête, sa famille et quelques autres amis faisaient aussi partie de la réunion. Une petite succession, que Jules avait recueillie en France d'un de ses parents péri dans le naufrage de V Auguste, en apportant plus d'aisan.-j dans le ménage, permettait à cette famille d'exercer une hospitalité qui lui était interdite depuis longtemps.

Tout les convives étaient à table, après avoir attendu inutilement Archibald de Locheill dont on ne pouvait expliquer labsence, lui d'ordinaire si ponctuel en toute occasion.

— Eh bien ! mes chers amis, dit M. d'Haberville au dessert, que pensez-vous des présages qui m'avaient tant attristé il y a dLx ans ? Votre opinion d'abord, M. le curé, sur ces avertissements mystérieux que le Ciel semblait m'envoyer ?

— Je pense, répondit le curé, que tous les peuples ont eu ou ont cru avoir leurs présages, dans les temps mêmes les plus reculés. Mais, sans chercher bien loin, dans des temps com -^arativement modernes, l'histoire roma ne

fourmille de prodiges et de présages. Les faits les plus insignifiants étaient classés comme bons ou mauvais présages : les augures consultaient le vol des oiseaux, les entrailles des victimes ; que sais-je ? Aussi, prétend-on que deux de ces véridiques et saints personnages ne pouvaient se regarder sans rire.

— Et vous en concluez, dit M. d'Haberville ?

— ■ J'en conclus, répliqua le curé, qu'il ne faut pas s'y arrêter ; qu'en supposant même qu'il plût au Ciel, dans certaines circonstances exceptionnelles, de donner quelques signes visibles de l'avenir, ce serait une ' misère de plus à ajouter à celles déjà innombrables auxquelles la pauvre humanité est exposée. L'homrne naturellement superstitieux serait dans un état continuel d'excitation fébrile, insupportable, cent fois pire que le malheur qu'il redouterait sans cesse.

— Eh bien ! dit monsieur d'Haberville, qui, comme tant d'autres, ne consultait autrui que pour la forme, je crois, moi, fort de mon expérience, qu'il faut y ajouter foi le plus souvent. Toujours est-il que les présages ne m'ont jamais trompé. Outre ceux dont vous avez été vous-mêmes témoins oculaires, je pourrais en citer encore un grand nombre d'autres.

Je commandais, il y a environ quinze ans, une expédition contre les Iroquois, composée de Canadiens et de sauvages Hurons. Nous étions en marche, lorsque je

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ressentis tout-à-coup une douleur à la cuisse, comme si un corps dur m'eût frappé; la douleur fut assez \'ive pour m arrêter un instant. J'en fis part à mes guerriers indiens ; ils se regardèrent d'un air inquiet, consultèrent l'horizon, respirèrent l'air à pleine poitrine, en se retournant de tous côtés, comme des chiens de chasse en quête de gibier ; puis, certains qu'il n'y avait pas d'eimemis près de nous, ils se remirent en marche. Je demandai au Petit-Etienne, chef des Hurons, qui paraissait inquiet, s'il craignait quelque surprise : — " Pas que je sache, fit-il, mais, à notre première rencontre avec l'ennemi, tu seras blessé à la même place où tu as ressenti la douleur." Je ne fis qu'en rire ; ce qui n'empêcha pas que, deux heures après, une balle iroquoise me traversa la cuisse au même endroit, sans, heureusement, fracturer l'os {a). Non, messieurs, les présages ne m'ont jamais trompé.

— Qu'en pensez-vous, monsieur le chevalier ? dit le curé.

— Je suis d'opinion, fit mon oncle Raoul, que voici le vin du dessert sur la table, et qu'il est urgent de l'attaquer. ^

■ — Excellente décision ! s'écria-t-ôn de toutes parts.

— Le vin est le plus infaillible des présages, dit Jules,

1 Autrefois le vin ne s'apportait sur la tabie ordinairement qu'au dessert ; les domestiques, employés pendant les services des viandes, faisaient alors l'oâice d'échansons.

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car il annonce la joie, la frraiche gaieté, le bonheur enfin ; et, pour preuve de son infaillibilité, voici notre ami de Locheill qui entre dans l'avenue : je vais aller au-devant de lui

— Vous voyez, mon cher Arche, dit le capitaine en l'embrassant, que nous vous avons traité sans cérémonie, com.me l'enfant de la maison, en nous mettant à table après une demi-heure d'attente seulement. Connaissant votre exactitude militaire, nous avons craint que des affaires indispensables ne vous empêchassent de venir.

— J'aurais bien été peiné que vous m'eussiez traité autrement que comme l'enfant de la maison, reprit Arche. J'avais bien pris mes mesures pour être ici ce matin de bonne heure ; mais j'avais compté sans l'agréable savane du Cap Saint-Ignace {b). Mon cheval est d'abord tombé dans un pot-à-brai, d'où je ne l'ai retiré, après beaucoup d'efforts, qu'aux dépens de mon harnais, qu'il m'a fallu raccommxoder comme j'ai pu. Une des roues de ma voiture s'est ensuite brisée dans une fondrière ; et j'ai été contraint d'aller chercher du secours à l'habitation la plus proche, distante d'environ une demilieue, enfonçant souvent dans la vase jusqu'aux genoux, et mort de fatigue,

— Ah ! mon cher Arche, dit Jules l'éterne! railleur î quantum mutatus ab illo ! comme dirait mon cher oncle Raoul, s'il eût pris la parole avant moi, oa co;..uiu lu

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dirais toi-même. Qu'as-tu donc fait de tes grandes jambes dent tu e'tais jadis si fier dans cette même savane ? ontslles perdu leur force et leur agi'ité depuis le 28 aMÎl 1760? Tu t'en étais pourtant furieusement servi dans la retraite, comme je te l'avais prédit.

— Il est vrai, répliqua de Locheill en riant aux éclats, qu'elles ne me firent pas défaut dans la retraite de 1760, comme tu l'appelles par égard pour ma modestie ; mais» mon cher Jules, tu dois aussi avoir eu à te louer des tiennes, toutes courtes qu'elles sont, dans la retraite de 1759. Une politesse se rend par une autre, comme tu sais : toujours par égard pour la modestie du soldat

— Vous n'y êtes pas, mon cher, il y a erreur dans les rôles. Une égratignure, que j'avais reçue d'une balle anglaise qui m'avait effleuré les côtes, ralentissait considérablement mon pas de retraite, lorsqu'un grenadier, qui m'avait pris en affection singulière (je ne sais pourquoi), me jeta sur son épaule sans plus de respect pour son officier que s'il eût été un hâvre-sac, et, toujours courant, me déposa dans l'enceinte même ^ des murs de Québec. Il était temps : le brutal, dans son zèle, m'avait transporté la tête pendante sur ses chiens de reins, comme un veau qu'on mène à la boucherie, en sorte que j'étais suft'oqué lorsqu'il se déchargea de son fardeau. Croirais-tu que le coquin eût l'audace, à quelque temps de là, de me demander un pour-boire pour lui et ses amis, charmés de voir leur petit grenadier

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encore une fois sur ses jambes, et que je fus assez sot pour le régaler lui et tous ses compagnons ! Je n'ai jamais pu conserver rancune à personne, ajouta Jules avec un grand sérieux. Mais voici ton dîner tout fumant, que ton amie Lisette avait gardé sur ses fourneaux ; il est vrai que pour l'anxiété que tu nous a causée (car la fête n'aurait point été complète sans toi), tu mériterais de prendre ton repas sur le billot; mais amnistie pour le présent, et à table {c). Voici José qui t'apporte le coup d'appétit en usage chez toutes les nations civilisées : il est si charmé de te voir, le vieux, qu'il montre les dents d'une oreille à l'autre. Je t'assure qu'il n'est pas manchot, quand il s'agit d'offrir un coup à ses amis, et encore moins, comme son défunt père, quand il faut l'avaler lui-même.

— Notre jeune maître, répondit José en mettant sous son bras droit l'assiette vide, pour serrer la main que lui présentait Arche, a toujours le petit mot pour rire ; mais M. de Locheill sait bien que s'il ne me restait qu'un verre d'eau-de-vie, je le lui offrirais de grand cœur, plutôt que de le b'oire moi-même. Quant à mon pauvre défunt père, c'était un homme rangé : tant de coups par jour et rien de plus. Je ne parle pas des noces et des festins : il savait vivre avec le monde, et faisait des petites échappées de temps en temps, le digne homme ' Tout ce que je puis dire, c'est qu'il ne recevait pas ses amis la bouteille sous la table.

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Goîdr.mith, dans son petit chef-d'œuvre *' The Vicar of Wakefield," fait dire au bon curé : I can't saywJiether we had more unt a?nongst us as fhan tisual ; but I am certain li^e had viore laugJiing, luhich ansiuered tJie end as li'eîL " Je ne sais si nous eûmes plus d'esprit que de *' coutume ; mais nous rimes davantage, ce qui revient " au même." On peut en dire autant des comives à cette réunion oii régna cette bonne gaieté française qui disparaît, héias ! graduellement " dans ces jours dégénérés, " comme dirait Homère.

— ;Mon cher voisin, dit M. d'Haberviîle au capitaine Des Ecors, si ta petite déconvenue avec le général Murray ne t'a pas coupé le sifflet pour toujours, donne le bon exemple en nous chantant une chanson.

— ^Mais, en effet, répliqua Arche, j'ai entendu dire que vous aviez eu beaucoup de peine à vous retirer des griffes de notre bourru de général, mais j'en ignore les détails.

— Quand j'y pense, mon ami, dit M. Des Ecors, j'éprouve dans la région des bronches une certaine sensation qui m'étrangle. Je n'ai pourtant pas lieu de trop me plaindre, car le général nt les choses en conscience à mon égard : au lieu de commencer par me faire pendre, il en vint à la sage conclusion qu'il était plus régulier de faire d'abord le procès à Taccusé, et de ne le mettre à mort que sur conviction. Le sort du malheureux meunier Nadeau, dont je partageais la prison, accusé du mciiie

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crime d'avoir fourni des vivi-es à l'armée française, et dont il ne fit le procès qu'après l'avoir fait exécuter ; la triste fin de cet homme respectable, dont il reconnut trop tard l'innocence, lui donna, je crois, à réfléchir qu'il serait plus régulier de commencer par me mettre en jugement que de me faire pendre au préalable : mesure dont je me suis très-bien trouvé, et que je conseille à tous les gouverneurs présents et futurs d'adopter, comme règle de conduite, dans les mêmes circonstances. J'ai passé de bien tristes moments pendant ma captivité: toute communication au dehors m'était interdite ; je n'avais aucun moyen de me renseigner sur le sort qui m'était réservé. Je demandais chaque jour à la sentinelle, qui se promenait sous mes fenêtres, s'il y avait quelques nouvelles ; et je n'en recevais ordinairement pour toute réponse qu'un

g m des plus francs. A la fin, un soldat plus accos-

table et d'humeur joviale, qui baragouinait un peu le français, me répondit un soir : " Vous pendar sept heures matmgue.^^ Je crois que cet homme joyeux et sensible avait enseigné son baragouin à tout le poste, car à toutes les questions que je faisais ensuite, je recevais la même réponse sacramentelle : " Vou5 pendar sept heures 7naîingue ! " Tout défectueux que fût ce langage, il m'était facile de comprendre que je devais être pendu à sept heures du matin, sans connaître, néanmoins, le jour fixé pour mon exécution. Mon avenir était bien sombre : j'avais vu pendant trois mortels jours le corps de l'infortuné Nadeau, suspendu aux vergues de son moulin à

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\-ent, et le jouet de la tempête ; je m'attendais chaque matin à le remplacer sur ce gibet d'une nouvelle inveiv tion.

— Mais c'est infâme, s'écria Arche ; et cet homme était innocent !

— C'est ce qui fut démontré jusqu'à l'évidence, repartit M. Des Ecors, par l'enquête qui eut lieu après l'exécution. Je dois ajouter que le général Murray parut se repentir amèrement du meurtre qu'il avait commis dans un mouvement de colère : il combla la famille Nadeau de bienfaits, et adopta les deux jeunes orphelines, dont il avait fait mourir le père, et les emmena avec lui en Angleterre.. Pauvre Xadeau {d) !

Et toute la société repéta en soupirant : • — Pauvre Nadeau !

— Hélas ! dit le capitaine Des Ecors philosophiquement, s'il fallait nous apitoyer sur le sort de tous ceux

qui ont perdu la vie par Mais laissons ce pénible

sujet.

Et il entonna la chanson suivante:

Je suis ce Narcisse nouveau, Que tout le inonde admire; • Dedans le vin et non dans l'eau Sans cesse je me mire ; Et, quand je vois le coloris Qu'il donne a mon visage, De l'amoiir de moi-même épriii J'avule mon ima-e.

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