CHAPITRE PREMIER
(a) Tous les bateliers de la Pointe-Lévis étant aussi cultivateurs, il y a quelques soixante ans, ce n'était pas une petite affaire que de traverser le fleuve Saint-Laurent pour se rendre à Québec, pendant les travaux agricoles ; hormis les jours de marché, où le trajet avait lieu à certaines heures fixes, le voyageur était obligé d'attendre quelquefois pendant des demijournées, et même de coucher souvent à la Pointe-Lévis. Les bateliers, généralement assez bourrus de leur métier, ne se
128 J^es Aficiens Canadiens
dérangeaient de leur besogne que pour leurs pratiques, qu'ils refusaient, d'ailleurs, souvent de traverser, pour peu qu'ils eussent d'autres affaires. Il faut pourtant avouer que les femmes suppléaient de temps à autre à leurs maris ; qu'en les cajolant un peu, elles finissaient par prendre le voyageur en pitié, et laissaient leur ménage aux soins des dieux Lares, pour prendre l'aviron. Il est aussi juste de leur rendre ce témoignage, qu'une fois l'aviron en mains, elles guidaient les petits canots d'alors avec autant d'habileté que leurs époux.
A défaut des Canadiens restait, pendant la belle saison da l'été, la ressource des Sauvages, dont les cabanes couvraient près de deux milles des grèves, depuis l'église de la Pointe- Lévis, en courant au sud-ouest. Mais ces messieurs n'étaient guère tempérants : ils avaient pour principe bien arrêté da boire à la santé de leur bon père le Roi George III, jusqu'à la dernière niiipe des cadeaux qu'ils recevaient du gouvernement ; ce sentiment était sans doute très-louable, mais peu goûié des voyageurs, à la vue de leurs frèl' s canols d'écorce de bouleau, guides par des liommes à moilié ivres.
Ceci me rappelle une petite anecdote qui peint assez bien les mœurs de cette époque. C'était un dimanche, jour de giitô pour toute la population sans exception de cultes. Les auberges étaient ouvertes à tout venant, et les sauvages, malgré les lois prohibitives à leur égard, avaient bu dans le courant de la matinée plus de [om (rum) que de railU (lait).
Les Anciens Ctinaulens 12g
(Je n'ûi jamais pu n'soudre pourquoi ces sauvages substituaient la lettre / à la lettre r dans rum et la lettre r à la lettre / dans lait ; ainsi que la lettre 6 à la lettre f dans frère: ils disaient le plus souvent mon brère, au lieu de mon frère. Je laisse le soin de décider cette importante question à ceux qui sont versés dans la connaissance des idiomes indiens.)
C'était donc uu dimanche ; plusieurs jeunes gens (et j'étais du nombrt ), libéiés des entraves de leur bureau, devaient se réunir l'arrès-midi, à la basse ville, pour aller dînera la Poinle- Levis. Mais, lorsque j'arrivai au débarcadère avec un de mes amis, la bande joyeuse avait traversé le fleuve dans une chaloupe que le hasard leuravait procurée : c'était très-prudent à eux par le vent épouvantable qu'il faisait.
Le premier ohjpt qui attira nos regards fut quaire siiuages, à demi-K'res, qui laissaient le rivagr;, dans une de leurs frêles embarcations. Ils étaient à peine à un arpent de dislance que voilà le canot renvers-^. Nous les vîmes aussitôt re-iaraitre sur l'eau nageant comme dt.s castors vers la grève oii les attendaient une vingtaine de leurs amis, qui leur tendaient des agirons pour leur aider à remonter sur un petit quai à fl-iur d'eau, d'où ils étaient partis quelques minutes avant leur immersion. Nous fûmes ensuite témoins d'un plaisant spectacle: l'eau-devie avait, sans doute, attendri le cœur de ces philosophes naturels, toujours si froids, si sérieux ; caries hommes et les femmes ge jetèrent en pleurant, sanglotant, hurlant dans les bras des
Ijo Les Anciens Canadiens
naufragés, qui, de leur côté, pleuraient, sanglotaient, hurlaient ,
et ce fut des étreintes sans fin.
L'aventure de ces quatres sauvages aurait dû nous donner tin avis salutaire du danger auquel nous serions exposés en traversant le fleuve par le temps qu'il faisait ; mais nous ét-ions ■déterminés d'aller rejoindre nos amis, et rien ne nous arrêta. -Le fleuve Saint-Laurent était aussi notre ami d'enfance ; nou? avions déjà failli nous y noyer deux ou trois fois dans nos exploits aquatiques: il ne pouvait nous être hostile dans cette circonstance.
Nous décidâmes, néanmoins, malgré ce beau raisonnement, qu'il serait toujours plus prudent de n'employer qu'un sauvage sobre pour nous traverser: c'était, il faut l'avouer, rara avis in ierrâ ; mais, en bien cherchant, nous aperçûmes à une petite distance un jeune montagnais d'une rare beauté, d'une haute stature, élancé comme une flèche, qui, les bras croisés, regardait la scène qui se passait devant lui d'un air sto'ique, où perçait le mépris.
Nous avions enfin trouvé l'homme que nous cherchions.
— Veux-tu nous traverser, mon brère, lui dis-je ?
— Le Français, fit l'Indien, toujours grouille, toujours grouille ; pas bon, quand vente.
Mon ami l'assura que nous étions de jeunes Français très-
Les Afiacîis Canadiens 13I
()osés, très-experts dans les canots d'écorce, et qu'il gagnerait an chelin. Comme preuve de ce qu'il disait, il s'empara aussitôt d'un aviron. Le montagnais le regarda d'un air de mépris, lui ôta assez rudement l'aviron des mains, et nous dit: « Viens. » Il tit ensuite un signe à une toute jeune femme qui nous parut, d'abord, peu disposée à risquer la traversée : elle nous regardait, en effet, d'un air assez malveillant pendant la discussion ; mais, à un signe impératif de son mari, elle prit un aviron et s'agenouilla en avant du canot. L'Iniien fit asseoir les deux Français au milieu de l'embarcation, et s'assit lui même, malgré nos remontrances, sur la pince du canot.
Nous étions à peine au quart de la traversée que je m'aperçus qu'il était ivre. Ses beaux yeux noirs, de brillants qu'ils étaient à notre départ, étaient devenus tefnes, et la pâleur habituelle aux sauvages pendant livresse se répandit sur tous ses traits. Je fis part de cette découverte à mon ami, afin d'être préparés à tout événement. Nous convînmes que le plus prudent pour nous était de continuer notre route ; que, quand bien même le montagnais consentirait à retourner, cette manœuvre nous exposerait à un danger imminent. Toutefois noug «urnes la précaution d'ôter nos souliers.
Je puis affirmer que nous volions sur l'eau comme des goélands. La femme coupait les vagues avec une adresse admirable ; tandis que son mari, nageant tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche, en se balançant pour conserver l'équi-
132 Les Aucuns Canaatens
libre, poussait le léger canot d'écorce-avec un bras d'Hercule, îîos amis, qui, assis sur le rivage de la Pointe-Lévis, noua •voyaient venir, sans se douter le moins du monde que nous étions dans la barque, nous dirent ensuite, qu'ils distinguaient souvent le dessous de notre canot dans toute sa longueur, comme si nous eussions volé au-dessus des vagues. 0 jeunesse imprudente ! i
Dix ans, à peu près, avant cette aventure, et c'était encore un dimanche, pendant l'été, la ville de Québec offrait un spectacle qui paruiirait bien étrange de nos jours: il est vrai de dire qu'il s'est écoulé bien près de trois quarts de siècle depuis cette époque ; car alors j'étais, tout au plus, âgé de neuf ans.
Vers une heure de relevée, un grand nombre de sauvages, traversés de la Pointe-Lévis, commencèrent à parcourir les rues par groupes assez imposants pour inspirer quelque inquiétude au cOiT.mandant de la garnison, qui fit doubler les gardes aux portes de la ville et des casernes. Il n'y avait pourtant rien de bien hostile dans leur aspect: les houimes, à la vérité.
1 L'ami d'enfancp, l'ami de cœur, dont j'ai parlé vins haut, était le Dr. Pierre de Sales Laterrière, alors étudiant en médecine et frère de l'honorable Paschal de Saies Laterrière, membre actuel du Conseil Législatif. Il m-a abandon-né, (omme tant d autres sui- le chemin de la vie, il y a déjà près dô vingt-cinq ans.
Les Anciens Canadiens IJJ
n'avaient pour tout vêtement que leurs chemises et leurs brayets, pour toute arme que leur tomahawk, dont ils ne se séparaient jamais. Quelques chevelures humaines, accrochées à la ceinture des vieux Indiens, attestaient même qu'ils avaient pris une part assez active à la dernière guerre de l'Angleterre contre les Américans.
C'étaient bien de vrais aborigènes que ceux que j'ai connus pendant ma jeunesse : leur air farouche, leur visage peint en noir et en rouge, leur corps tatoué, leur crâne rasé à l'exceplion d'une touffe de cheveux qu'ils laissaient croître au-dessus de la tète pour braver leurs ennemis, leurs oreilles découpées ■en branches, comme nos croquecignoîes canadiens, et dont quelques-uns de ces Sauvages ne possédaient plus que quelques lambeaux pendant sur leurs épaules, tandis que d'autres plus heureux les avaient conservées intactes et en secouaient d'un air fier les branches chargées d'anneaux d'argent de quatre pouces de diamètre, échappées à leurs rixes fréquentes pendant l'ivresse : c'était bien, dis-je, de vrais Indiens, et tout attestait en eux le guerrier barbare et féroce, prêt à boire le saDg dans le crâne d'un ennemi, ou à lui faire subir les tortures les plus cruelles.
Je n'ai jamais su pourquoi ils se reunirent en si grand nombre, ce dimanche-là, dans la ville de Québec. Avaient-ils reçu leurs présents la veille ou était-ce un jour de fête particulière à leurs Dations ? Toujours est-il que je n'en ai jamais mi.
J24- -^^ Anciens Canadiens
ni auparavant, ni depuis, un si grand nombre dans l'enceinte des murs de la cité. Une particularité assez remarquable était l'absence de leurs femmes ce jour-là.
Les indiens, après avoir parcouru les principales rues de la ville par groupes de trente à quarante guerriers, après avoir dansé devant les maisons des principaux citoyens, qui leur jetaient des pièces de monnaie par les fenêtres, soit pour les récompenser de leur belle aubade, soit peut-être aussi pour s'en débarrasser, finirent par se réunir sur le marché de la haute-ville, à la sortie des vêpres de la cathédrale. C'est là que je les vis au nombre de quatre à cinq cents guerriers^ chanter et danser celte danse terrible qui a nom < la guerre, *■ parmi tous les sauvages de l'Amérique du nord.
Il était facile de comprendre leur pantomime. Ils nous parurent d'abord tenir un conseil de guerre ; puis, après quelques courtes harangues de leurs guerriers, ils suivirent à la file leur grand chef en imitant avec leurs tomahawks l'action de l'aviron qui bat l'eau en cadence. Ils tournèrent longtemps encercle en chantant un air monotone et sinistre: c'était le départ en canot pour l'expédition projetée. Le refrain de cette chanson, dont j'ai encore souvenance pour l'avoir souvent chanté en dansant la guerre avec les gamins de Québec, élait^ sauf correction quant à l'orthographe : i Sahontès ! sahonlcs sahontès! oniakérin ouatchi-chicono-ouatche. »
Les Anciens CaJiadiens IJS
Enfin, a un signal de leur chef, tout rentra dans le silence, i€t ils parurent consulter l'horizon en flairant l'air à plusieurs reprises. Ils avaient, suivant leur expression, senti le voisinage de l'ennemi. Après avoir parcouru l'arène pendant quelques minutes en rampant à plat ventre comme des couleuvres et en avançant avec beaucoup de précautions, le principal chef poussa un hurlement épouvantable, auquel les -autres firent chorus ; et, se précipitant dans la foule des spectateurs en brandissant son casse-tête, il saisit un jeune homme à l'air hébété, le jeta sur son épaule, rentra dans le cercle que fermèrent aussitôt ses compagnons, retendit le visage contre ■terre, et lui posant le genou sur les reins, il fit mine de lui lever la chevelure. Le retournant ensuite brusquement, il parut lui ouvrir la poitrine avec son tomohawk, et en recueillir du sang avec sa main qu'il porta à sa bouche, comme s'il eût voulu s'en abreuver, en poussant des hurlements féroces.
Les spectateurs éloignés crurent pendant un instant que la .scène avait tourné au tragique, quand l'Indien, sautant sur ses pieds, poussa un cri de triomphe en agitant au-dessus de sa tête une vraie chevelure humaine teinte de vermillon, qu'il .avait tirée adroitement de sa ceinture ;. tandis que les assistants Jes plus rapprochés du théâtre où se jouait le drame, s'écrièrent, en riant aux éclats :
— c Sau\e-toi, mon petit Pitre (Pierre) ! les canaouas vont •l'écorcher comme une anguille li
Le petit Pitre ne se le fit pas dire deux fois ; il s'élança parmi la foule, qui lui livrait passage, et prit sa course à toutes jambes le long de la rue de la Fabrique, aux acclamations joyeuses du peuple, qui criait: «sauve-toi, mon petit Pilre!*
Les sauvages, après avoir dansé pendant longtemps, en poussant des cris de joie qui nous semblaient être les hurlements d'autant de démons que Satan, d'humeur accostable, avait déchaînés ce jour-là, finirent par se disperser, et, sur la brune, la ville retomba dans son calme habituel : ceux des aborigènes qui n'étaient pas trop ivres retournèrent à la Pointe-Lévis, tandis que ceux qui avaient succombé dans le long combat qu'ils avaient livré au lom (rum), dormirent paisiblement sur le sein de leur seconde mère, la terre, dans tous les coins disponibles de la haute et de la basse- ville de Québec.
Deux ans après la scène burlesque que je viens de peindre, je fus témoins d'un spectacle sanglant qui impressionna cruellement toute la cité de Québec. Le théâtre était le même; mais les acteurs, au lieu d'être les peaux rouges, étaient les visages pâles. Ils s'agissait de David McLane, condamné à mort pour haute trahison.
Le gouvernement, peu confiant dans la loyauté dont les Canadiens-Français avaient fait preuve pendant la guerre de
Les Anciens Canadiens ij^
1775, voulut frapper le peuple de stupeur par les apprêts du supplice. On entendit dès le matin le bruit des pièces d'artillerie (jue l'on transportait sur la place de l'exécution en dehors de la porte Saint-Jean, et de forts détachements de soldats armés parcoururent les rues. C'était bien une parodie du supplice de l'infortuné Louis XVl, faite en pure perte.
J'ai vu conduire McLane sur la place de l'exécution : il était assis le dos tourné au cheval sur une traîne dont les lisses grinçaient sur la terre et les cailloux. Une hache et un billot étaient sur le devant de la voiture. Il regardait les spectateurs d'un air calme et assuré, mais sans forfanterie. C'était un homme d'une haute stature et d'une beauté remarquable. ' J'entendais les femmes du peuple s'écrier en déplorant son sort:
— « Ah ! si c'était comme du temps passé, ce bel homme n« « mourrait pas ! il ne manquerait pas de filles qui consentiraient 4 à l'épouser pour lui sauver la vie ! »
Et, plusieurs jours même après le suppUce, elles tenaient le même langage.
Cette croyance, répandue alors parmi le bas peuple, venait, je su])pose, de ce que des prisonniers français, condamnés au bûcher par les sauvages, avaient dû la vie à des femmes in- -diennes qui les avaient épousés.
J3^ Les Anciens Canadiens
La sentence de McLane ne fut pourtant pas exécutée dans toute son hcrreur. J'ai tout vu, de mes y '^ix: vu : un grand écolier, nommé Boudrault, me soulevait de temps à autre dans ses iDras, afin que je ne perdisse rien de cette dégoûtante boucherie. Le vieux Dr. Duvert était près de nous ; il tira sa montre aussitôt que Ward, le bourreau, renversa l'échelle sur laquelle McLane, la corde au cou et attachée au haut de la potence, était étendu sur le dos; le corps lancé de côté par cette brusque action, frappa un des poteaux de la potence, et demeura ensuite stationnaire, après quelques faibles oscillations.
— I II est bien mort, » dit le Dr. Duvert, lorsque le bourreau coupa la corde à l'expiration de vingt-cinq minutes ; i il est bien mort : il ne sentira pas toutes les cruautés qu'on va lui faire maintenant'.! Chacun était sous l'impression que la sentence allait être exécutée dans toute sa rigueur; que la victime éventrée vivante verrait brûler ses entrailles ! Mais, non : la malheureux était bien mort quand Ward lui ouvrit le ventre, en tira le cœur et les entrailles qu'il brûla sur un réchaud, et qu'il lui coupa la tète pour la montrer toute sanglante au peuple.
Les spectateurs les plus près de la potence rapportèrent que le bourreau refusa de passer outre après la pendaison, alléguant t qu'il était bourreau, mais qu'il n'était pas boucher, > et que^ ce ne fut qu'à grands renforts de guinées que le shérif réussit)
Les Anciens Canadiens ijp
à lui fai-e exécuter toute la sentence; qu'à chaque nouvel acte de ce drame sanglant, il devenait de plus en plus exigeant. Toujours est-il que le sieur Ward devint après cela un person» nage tiès-important : il ne sortait dans les rues qu'en bas de soie, coiffé d'un chapeau tricorne et l'épée au côté. Deux montres, lune dans le gousset de sa culotte, et l'autre, jienduô à son cou avec une chaîne d'argent, complétaient sa toilette.
Je ne puis m'empêcher, en me s-''parant de cet exécuteur des hnu'es œuvres, de raj)porter un fait dont je n'ai jamais pu me rendre comi te. A mon arrivée à Québec, vers l'âge de neuf ans, pour aller à l'école, on semblait regretter un bon bourreau nommé Bob; c'était un nègre dont tout le monde faisait des éloges. Cet éthiopien aurait dû inspirer l'horreur qu'on éprouve pour les gens de son métier; mais, tout au contraire, Bob entrait dans les maisons comme les autres citoyens, jouissait d'un caractère d'honnêteté à toute épreuve, faisait les commissions, et tout le monde l'aimait. 11 y avait, autant que je puis me souvenir, quelque chose de bien touchant dans l'histoire de Bob: il était victime de la fatalité, qui l'avait fait exécuteur des hautf^s œuvres à son corps défendant. Il versait des la-mes quand il s'aquittait de sa cruelle bt^sogne. Je ne-=*iis p urquoi ma mémoire, si leuiice pour tout ce q\^ l'ai vu et entendu pendant ma plus tendre enfance, roe fait défaut, quand il s'agit d'exphquer la cause de cette s>tupathie dont Bob était l'objet.
Mais je reviens à McLane. Un spectacle semblable ne pouvait manquer d'impressionner vivement un enfant de mon âge; aussi ai-je beaucoup réfléchi sur le sort de cet homme qu'une partie de la population considérait comme ayant été sacrifié à la politique du jour. J'ai fait bien des rechercl.ie.s pour m'assurer de son plus ou moins de culpabilité. Je pourrais dire beaucoup de choses sur ce sujet; mais je me tairai. Qu'il me suffise d'ajouter que si, maintenant, un Yankee vantard proclamait à tout venant, qu'avec cinq cents hommes de bonne volonté, armés de bâtons durcis au feu, il se ferait fort de prendre la ville de Québec, les jeunes gens s'empresseraient autour de lui io humour him, pour l'encourager à parler, lui feraient boire du Champagne, et en riraient aux éclats sans que le gouvernement songeât à l'éventrer. •
On a prétendu q-ie McLane était un émissaire du gouvernement français ; je n'en crois rien pour ma part. La république française, aux prises avec toutes les puissances de l'Europe, avait alors trop de besogne sur les bras pour s'occuper d'une petite colonie contenant quelques millions d'arpents de neige, suivant une expression peu flatteuse pour nous.
J-"»- ï)olitique de nos autorités, à cette époque, était soupçonneuse et partant cruelle. On croyait voir partout des émissaires du gouvernement français. Deux canadiens furent alors expulsés du pays: leur crime était d'avoir été à la Martinique, je £rois, flan>: un navire américain, pour terminer quelque? aiïaires
Les Ancifus Canadiens 141
de commerce : on leur fit la grâce d'emmener avec eux leurs femmes et leurs enfants.
Je fis la rencontre dans un hôtel d'Albany, en l'année 1818, d'un vieillard qui vint passer la soirée dans un salon où nous étions réunis. Il avait bien, certainement, la tournure d'un Yankee, mais, quoiqu'il parlât leur langue avec facilité, je m'aperçus qu'il avait l'accent français: et comme un Français s'empresse toujours de répondre à une demande polie (soit dit sans offenser d'autres nations moins civilisées), j'abordai franchement la question, et je lui demandai s'il était français ?
— Certainement, me dit-il ; et je suppose que vous êtes un compatriote ?
— Mais quelque chose en approchant, répliquai-je : je suis d'origine française et citoyen de la ville de Québec.
— Ah ! la cité de Québec ! fit-il, me rappelle de bien douloureux souvenirs. J'ai été incarcéré pendant l'espace de deux ans dans l'enceinte de ses murs, et je veux être pendu comme un chien si je sais, même aujourd'hui, quel crime j'avais commis. C'était, il est vrai, au début de la révolution française, la république était en guerre avec l'Angleterre ; mais, étant sujet
I/f2 Les Anciens Canadieiis
américain naturalisé depuis longtemps, je crus pouvoir sans crainte visiter le Canada avec mes marchandises. On m'empoigna néanmoins aussitôt que j'eus franchi la frontière, et je fus enfermé dans le couvent des Récoilets à Québec, dont une partie servait alors de prison d'état.
— Vous étiez, lui dis-je, en bonne voie de faire pénitence dans ce saint asile.
— Oh oui ! répliqua-t-il, j'en fis une rude pénitence. Je fus longtemps au secret ne pouvant communiquer avec personne, et j'aurais encore beaucoup plus souffert sans la sympathie des âmes charitables qui m'envoyaient des douceurs et du linge pour me changer.
— Mais, lui dit mon ami feu monsieur Robert Christie, mon compagnon de voyage, vous deviez vous prévaloir de votre titre de citoyen amé-'i'&iEi ?
— C'est ce que je fis, parbleu ! répliqua le vieillard ; je produisis mes lettres de naturalisation qui étaient en règle, mais tout fut inutile. On me retint comme émissaire du gouvernement français. Je n'étais pourtant guère pressé de m'occuper de ses affaires. Tandis que mes compatriotes s'égorgeaient comme des sauvages, j'étais trop heureux de vivre tranquillement ici, sous un gouvernement de mon choix. N'importe ; à l'expiration de deux ans de captivité, on me mit à la porte, et
Y(m poussa même la politesse jusqu'à me faire reconduire à la frontière sous bonne escorte. On aurait pu s'en épargner les frais : je ne demandais pas mieux que de fuir cette terre inhospitalière, en jm-ant de n'y jamais remettre les pieds.
Nous l'invitâmes à souper, et il nous raconta maintes anecdotes divertissantes sur les divers personnages, et les autorités de Québec pendant sa réclusion ; anecdotes que je me donnerai bien garde de répéter, car il n'épargnait guère son prochain. A notre grande surprise, il avait connu tout le monle, rapportait les faibles de celui-ci, les ridicules et les "sices de celui-là, assaisonnait le tout de récits d'aventures assez scandaleuses, dont j'ignorais même une partie, et qui ss trouvèrent, après information, être véritables.
Je lui parlai de ma famille et il me nomma quatre de mes oncles. Il narrait avec beaucoup de bonheur; et, s'il déversait le sarcasme à pleines mains sur ceux qui l'avaient maltraité, il
parlait avec la plus vive reconnaissance de ceux dont il avait eu à se louer.
J'oubliais de dire que les premières paroles qu'il proféra lorsqu'il sut que j"étais de Québec, furent celles-ci :
— I Madame La Badie est-elle encore vivante ?»
Et il se répandit ensuite en éloges sur cette bonne et chari-
144 L'^s Anciens Canaatens
table femme à laquelle il avait tant d'obligation, et d9 grosses larmes roulèrent dans ses yeux.
(b) d ai dit et fait même bien des bêtises pendant le cours de ma longue vie ; mais Baron m'a corrigé depuis soixante ans d'en répéter une qui s'est propagée de génération en génération jusqu'à nos jours : c'est autant de gagné.
Le pont de la Pointe-Lévis avait pris à vivo --'t une glace pendant la nuit ; mais les canotiers l'avait néanmoins traversé avec leurs canots en l'endommageant un peu. Baron, qui avait son franc parler, était au débarcadère de la basse-ville, entouré d'un groupe d' hommes considérable.
— Eh bien, maître Baron, dit un citadin, voilà le pont pris malgré vos efforts pour l'en empêcher.
— Il n'y a que les gens de la ville assez simples, répliqua Baron, pour croire de telles bêtises ! Nous traversons le pont avec nos canots, bande d'innocents, quand la glace est faible, crainte d'accident pour nos pratiques qui ne peuvent attendre qu'elle soit plus ferme. Vos imbéciles cle la citadelle tirent le canon pour nous disperser, quand ils nous voient de grand matin occupés à préparer des chemins pour descendre nos
J^es Anciens Canadiens 14^
canots ou pour d'autres objets. Nous ne sommes ordinairement qu'une poignée d'hommes; mais vous autres qui êtes si fins, metlez-vous donc à l'œuvre, cinq, dix et même vingt mille hommes, et nous verrons si vous le ferez déraper I
Baron avait bien raison : j'ai vu des cinquantaines d'hommes travailler des journées entières pour faire avancer d'un demiarpent des goélettes prises dans des glaces formées pendant und teulô nuH, sur de bien petites rivières.