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La bonne supérieure l’avait écouté avec une émotion toujours croissante ; elle joignit les mains, et les tendit suppliantes vers le jeune Écossais, lorsqu’il répéta ses malédictions, ses imprécations, ses projets de vengeance contre Montgomery. Les larmes coulèrent abondamment de ses yeux, lorsque de Locheill, prisonnier des sauvages et voué à une mort atroce, rentra en lui-même, se courba sous la main de Dieu et se prépara à la mort d’un chrétien repentant ; et elle éleva ses mains vers le ciel pour lui témoigner sa reconnaissance.
« — Mon cher Arché, dit la sainte femme...
— Ah ! merci ! cent fois merci ! madame, de ces bonnes paroles, s’écria de Locheill en joignant les mains.
— Mon cher Arché, reprit la religieuse, je vous absous moi de tout mon cœur ; vous avez rempli les devoirs souvent pénibles du soldat, en exécutant les ordres de votre supérieur ; votre dévouement à notre famille vous eût perdu sans ressource, sans empêcher la ruine de mon frère ; oui, je vous absous moi, mais j’espère que vous pardonnerez maintenant de même à votre ennemi.
— Mon ennemi, madame, ou plutôt celui qui le fut jadis, a eu à solliciter son pardon de Celui qui nous jugera tous. Il se déroba un des premiers par la fuite au champ de bataille qui nous a été si funeste ; un coup de feu l’étendit blessé à mort sur un monceau de glace ; il n’a pas même eu une pierre pour y appuyer sa tête ; le tomahawk a mis fin à ses souffrances, et sa chevelure sanglante pend maintenant à la ceinture d’un Abénaquis. Que Dieu lui pardonne, continua Arché en élevant les mains, comme je le fais du plus profond de mon cœur » ! (b)
Un rayon de joie illumina le visage de la supérieure ; née vindicative comme son frère le capitaine d’Haberville, une religion toute d’amour et de charité, en domptant chez elle la nature, n’avait laissé dans son cœur qu’ amour et charité envers tous les hommes. Elle parut prier pendant un instant, et reprit ensuite :
« — J’ai tout lieu de croire qu’il sera facile de vous réconcilier avec Jules. Il a été aux portes de la mort ; et, pendant
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son délire, il prononçait sans cesse votre nom, parfois en vous apostrophant d’une voix menaçante, vous adressant les reproches les plus sanglants, mais, le plus souvent, paraissant converser avec vous de la manière la plus affectueuse.
» Il faut connaître mon neveu, pour juger du culte qu’il vous portait ; il faut connaître cette belle âme toute d’abnégation, pour comprendre son amour pour vous, et ce qu’il aurait été capable d’entreprendre afin de vous le prouver. Combien de fois m’a-t-il dit : J’aime les hommes, je suis toujours prêt à leur rendre service ; mais, s’il fallait demain faire à mon frère Arché le sacrifice de ma vie, je mourrais, le sourire sur les lèvres, car je lui aurais donné la seule preuve de mon affection qui fût digne de lui. De pareils sentiments ne s’éteignent pas soudain dans un noble cœur comme celui de mon neveu, sans des efforts surhumains. Il sera heureux, au contraire, d’entendre votre justification de ma bouche ; et soyez sûr, mon cher Arché, que je n’épargnerai rien de ce qui pourra amener une réconciliation avec votre frère. Il n’a jamais prononcé votre nom depuis sa convalescence ; et comme il est encore trop faible pour l’entretenir d’un sujet qui pourrait lui causer une émotion dangereuse, j’attendrai qu’il ait repris plus de force, et j’espère vous donner de bonnes nouvelles à notre prochaine entrevue. En attendant, adieu jusqu’au revoir : des devoirs indispensables m’obligent de vous quitter.
— Priez pour moi, madame, j’en ai besoin ! dit Arché.
— C’est ce que je fais tous les jours, repartit la religieuse. On dit, peut-être à tort, que les gens du monde ont plus besoin de prières que nous, et surtout les jeunes officiers ; quant à vous, de Locheill, vous auriez donc bien changé si vous n’êtes pas de ceux qui en ont le moins besoin, ajouta la supérieure en souriant avec bonté. Adieu, encore une fois ; que le bon Dieu vous bénisse, mon fils ».
Ce ne fut que quinze jours après cette visite que de Locheill se présenta de nouveau à l’hospice, oû Jules, que la supérieure avait satisfait par les explications qu’elle lui avait données, l’attendait avec une anxiété nerveuse pour lui prouver qu’il n’éprouvait aucun autre sentiment que celui de l’affection
dont il lui avait jadis donné tant de preuves. On convint de ne faire aucune allusion à certains événements, comme sujet d’entretien trop pénible pour tous deux.
Lorsque de Locheill entra dans la petite chambre qu’occupait Jules en sa qualité de neveu de la supérieure, par préférence à d’autres officiers de plus haut grade, Jules lui tendit les bras, et fit un effort inutile pour se lever du fauteuil où il était assis. Arché se jeta dans ses bras, et ils furent longtemps tous deux sans prononcer une parole. D’Haberville, après un grand effort pour maîtriser son émotion, rompit le premier le silence :
« — Les moments sont précieux, mon cher Arché, et il m’importe beaucoup de soulever, s’il est possible, le voile de l’avenir. Nous ne sommes plus des enfants ; nous sommes des soldats combattant sous de glorieux étendards, frères d’affection, mais ennemis sur les champs de bataille. J’ai vieilli dix ans pendant ma maladie : je ne suis plus ce jeune fou au cœur brisé, qui se ruait sur les bataillons ennemis en implorant la mort ; non, mon cher frère, vivons plutôt pour voir de meilleurs jours : ce sont là tes dernières paroles, lorsque tu confiais mon corps sanglant aux soins de mes grenadiers : ce sont là tes dernières paroles, et elles me font espérer des temps plus heureux pour ceux qui n’ont jamais cessé d’être frères par le sentiment.
» Tu connais comme moi, continua Jules, l’état précaire de cette colonie : tout dépend d’un coup de dé. Si la France nous abandonne à nos propres ressources, comme il y a tout lieu de le croire, et si d’un autre côté, vos ministres qui attachent un si grand prix à la conquête de cette contrée, vous envoient du secours au printemps, il faudra de toute nécessité lever le siège de Québec et vous abandonner finalement le Canada. Dans l’hypothèse contraire, nous reprenons Québec, et nous conservons la colonie. Maintenant, mon cher Arché, il m’importe de savoir ce que tu feras dans l’une ou l’autre des deux éventualités.
— Dans l’un ou l’autre cas, dit de Locheill, je ne puis, avec honneur, me retirer de l’armée tant que la guerre durera ; mais advenant la paix, je me propose de vendre les débris
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de mon patrimoine d’ Écosse, d’acheter des terres en Amérique, et de m’y fixer. Mes plus chères affections sont ici ; j’aime le Canada, j’aime les mœurs douces et honnêtes de vos bons habitants ; et, après une vie paisible, mais laborieuse, je reposerai du moins ma tête sur le même sol que toi, mon frère Jules.
— Ma position est bien différente de la tienne, répliqua Jules. Tu es le maître absolu de toutes tes actions ; moi, je suis l’esclave des circonstances. Si nous perdons le Canada, il est tout probable que la majorité de la noblesse canadienne émigrera en France, où elle trouvera amis et protection ; si ma famille est de ce nombre, je ne puis quitter l’armée. Dans le cas contraire, je reviendrai, après quelques années de service, vivre et mourir avec mes parents et mes amis, et, comme toi, reposer ma tête sous cette terre que j’aime tant. Tout me fait espérer, mon frère, qu’ après une vie très agitée dans notre jeunesse, nous verrons plus tard de meilleurs jours'».
Les deux amis se séparèrent après un long et affectueux entretien, le dernier qu’ils eurent dans cette colonie que l’on appelait encore la Nouvelle-France. Lorsque le lecteur les y retrouve après quelques années, elle aura changé de nom et de maître.