CHAPITRE SEIZIEME
(a) Ma mère entrait un jour dans sa laiterie (il y a quelque soixante ans de cela). Elle trouve, aux prises avec notre mulâtresse, deux matelots, dont l’un portait une chaudière, et l’autre un pot de faïence.
« — Qu’y a-t-il, Lisette ? dit ma mère.
— Je leur ai donné du lait, répliqua celle-ci, et maintenant ils me font signe qu’ils veulent de la crème : ils n’ont pas le bec assez fin pour cela.
— Donne-leur ce qu’ils demandent, fit ma mère : ces pauvres matelots ont bien de la misère pendant leurs longues traversées, et me font beaucoup de peine ».
Trois mois après cette scène, ma mère, dînant au château Saint -Louis, s’aperçut qu’un officier la regardait en souriant en dessous. Un peu choquée, elle dit assez haut à sa voisine de table :
« — Je ne sais pourquoi cet original me regarde ainsi : c’est sans doute de la politesse britannique.
— Je vous prie de vouloir bien m’excuser, madame, répondit l’officier en bon fra çais ; je ne puis m’empêcher de sourire en pensant à l’excellente crème que vous faites donner aux pauvres matelots pour leur adoucir la poitrine ».
Cet officier et un de ses amis s’étaient déguisés en matelots pour jouer ce tour.
(b) Lord Dorchester a toujours rendu justice à la bravoure de ses anciens ennemis. Bien loin de leur faire, comme tant d’autres, le reproche de pusillanimité, il ne craignait pas de proclamer son admiration pour leur héroïque résistance malgré leur peu de ressources, et l’étonnement qu’il avait éprouvé, lors de la capitulation, en entrant dans la ville de Québec, qui n’était alors qu’un amas de ruines. En effet, mon oncle maternel, l’honorable François Baby, qui était un des défenseurs de Québec
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
en 1759, me disait souvent qu’à l’époque de la capitulation, la ville n’était plus qu’un monceau de décombres, qu’on ne se reconnaissait même plas dans certaines rues, et que l’on ne tirait quelques coups de canon de temps en temps, qu’afin de faire croire à l’ennemi qu’il y avait encore des munitions ; mais qu’elles étaient presque entièrement épuisées. Lord Dorchester ne perdit jamais le souvenir de cette bravoure. J’ai entre mes mains une de ses lettres, en date du 13 septembre 1775, à mon grand-oncle, le colonel Dominique-Emmanuel Lemoine de Longueuil, dans laquelle il y a ce passage remarquable : « Je vous prie de recommander à ceux qui sorti- » ront d’être bien circonspects et de ne point écouter leur valeur : cela a » été la perte du pauvre Pertnuis ».