CHANSON DU SEIGNEUR D’HABERVILLE
Ali ! que la table
Table, table, table Est une belle invention !
Pour contenter ma passion,
Buvons de ce jus délectable.
Honni celui qui n’en boira,
Et qui ne s’en barbouille Bouille, bouille :
Honni celui qui n’en boira,
Et ne s’en barbouillera !
Lorsque je mouille
Mouille, mouille, mouille Mon gosier de cette liqueur,
Il fait passer dedans mon cœur Quelque chose qui le chatouille Honni, etc. (1).
A peine cette chanson était terminée, que Ton entendit la voix sonore de mon oncle Raoul :
Oui, j’aime à boire, moi :
C’est là ma manie,
J’en conviens de bonne foi :
Chacun a sa folie.
Un buveur vit sans chagrin Et sans inquiétude :
Bien fêter le dieu du vin,
Voilà sa seule étude.
Oui, j’aime à boire, moi :
C’est là ma manie,
J’en conviens de bonne foi :
Chacun à sa folie.
Que Joseph aux Pays-Bas Aille porter la guerre :
(1) L’auteur a cru devoir consigner quelques-unes des anciennes chansons, probablement oubliées maintenant, que l’on chantait pendant son enfance. Plusieurs de ces chansons rappellent des réjouissances qui malheureusement dégénéraient souvent en excès, auxquels les sociétés de tempérance ont fort heureusement mis un terme.
Moi, je n’aime que les combats Qu’on livre à coups de verre.
Oui, j’aime, etc.
« — A votre tour, à présent, notre jeune seigneur, s’écria-t-on à la troisième table ; les anciens viennent de nous donner l’exemple.
— De tout mon cœur, dit Jules, et il entonna la chanson suivante :
Bacchus assis sur un tonneau,
M’a défendu de boire de l’eau,
Ni de puits, ni de fontaine,
C’est, c’est du vin nouveau,
Il faut vider les bouteilles :
C’est, c’est du vin nouveau,
Il faut vider les pots.
Le roi de France, ni l’Empereur,
N’auront jamais eu ce bonheur ;...
C’est de boire à la rasade.
C’est, etc.
x Tandis que les filles et femmes fileront,
Les hommes et les garçons boiront ;
Ils boiront à la rasade.
C’est, etc... »
Une fois l’exemple donné par les nobles amphitryons, chacun s’empressa d’en profiter, et les chansons se succédèrent avec une exaltation toujours croissante. Le père Chouinard, vieux soldat français retiré du service, après deux chansons qui remportèrent un grand succès, exposa qu’il était temps de se retirer. Il remercia le seigneur d’Haberville de son hospitalité, et proposa de boire de nouveau à sa santé, ce qui fut accueilli avec enthousiasme par les nombreux convives.
La bande joyeuse se mit ensuite en marche en chantant, avec accompagnement de coups de fusil que l’écho du cap répéta longtemps après leur départ.