CHEZ EUX ET EN FRANCE
hauteur leurs cimes principales ; il est creusé de vallées profondes qui donnent accès au versant suédois.
La région des fjeld ou « montagnes » est très pittoresque, d'un beau relief, et donnait, aux fantaisies mythologiques des anciens, un cadre plein de charme et dlmprévu.
Il n'y a pas en Europe de montagnes qui dominent un plus vaste horizon de neige, de rochers, de lacs, de fjords et de glaciers.
Rien ne peut être comparé au Jostedal, le « roi des inlandsis ». Ce glacier a une superficie de 900 kilomètres et, avec ses contreforts détachés, de 1,500. Il déroule à perte de vue, dans une puissante ceinture de pierre, ses nappes de neige étincelantes, immaculées, tigrées de quelques roches peu saillantes qui rompent la monotonie de la perspective. Par tous les créneaux de sa ceinture passent de larges coulées qui tombent en cascades, « comme la mousse d'une gigantesque coupe de Champagne ». Puis c'est une cataracte de glace haute de 1,250 mètres et large de 550, merveille unique, Tune des plus grandioses manifestations des forces delà nature.
Au crépuscule, l'immense névé prend une teinte vieux rose plus ou moins pâle, et l'on a sous les yeux un tableau féerique qui fait rêver aux plaines célestes ou l'antiquité plaçait le séjour des dieux.
Quand le regard se porte à l'occident de la péninsule, il découvre, à la limite de l'horizon, en bordure du continent, des îles et des îlots si nombreux, si pressés, qu'on dirait un lambeau de la Voie Lactée,
A mesure qu'on avance vers le Nord, la nature devient plus inclémente, la végétation s'appauvrit peu à peu et finit par disparaître; les hivers et les nuits deviennent plus longs. Sous le cercle polaire on ne trouve plus que des rennes et des Lapons.
Quand Dieu créa notre planète, dit une vieille légende, il oublia de mettre sur la Norvège de bonne terre à blé. S'en étant aperçu, il ramassa les parcelles de terre qui restaient au fond du sac, et les répandit à la volée sur les monts. C'est peu, c'est peu ! Eh bien ! dit l'Eternel, à ceux qui naîtront sur cette terre je donnerai l'amour du sol et l'amour de la patrie.
Les fleuves qui drainent ce sol stérile roulent sur un sable magnétique, et les Iiommes boivent, pour ainsi dire, le fer avec les eaux, ce qui doit influer sur l'énergie de leur caractère.
Les Scandinaves étaient de haute taille et beaux de visage.
Mais aussi imprévoyants que beaux, ils ne savaient ni aider la nature, ni ménager ses excédents de récolte.
Aussi, quand l'année était mauvaise, ce qui arrivait souvent, la famine apparaissait, d'autant plus épouvantable que, dans ce pays, l'hiver dure de 6 à 8 mois.
Un jour, dans une assemblée du peuple, on proposa de faire mourir tous ceux qui étaient incapables de porter les armes ou de cultiver la terre.
Alors, comme aujourd'hui, en Norvège comme partout, les mères ne voulaient pas qu'on fît mourir leurs enfants. Alors, comme aujourd'hui, quand les femmes
ne voulaient pas quelque chose, elles savaient bien le dire, le clamer, le crier. Du côté delà barbe est la toutepuissance. C'est entendu. Il n'y a pas un homme pour le contester. Mais les femmes ont leur entêtement, leur ténacité, leur verbe, leurs larmes, aussi leurs sourires, et, devant leur prétendue faiblesse, le sexe fort galamment s'incline.
Les dames norvégiennes eurent gain de cause, mais le problème n'était pas résolu.
Le Thing décida que chaque année, au printemps, une partie de la jeunesse irait chercher fortune au loin.
Un jour les Suédois demandent aux dieux la cause de la famine qui désole le pays. Les dieux font répondre qu'ils sont irrités contre là Suède parce que le roi Olaf manque de générosité à leur égard. Pieusement, religieusement, les Suédois brûlent Olaf dans sa maison. Ils reconnaissent plus tard que les dieux se sont trompés, mais le pauvre roi est mort.
En Danemark, sous un autre roi du nom d'Olaf, une disette dura 12 ans. Pour vivre, le roi aliéna une partie de ses domaines ; des nobles et des paysans ont vendu leur liberté.
Telle est la vraie cause des émigrations Scandinaves.
Les Norvégiens, comme tous les anciens peuples, étaient chasseurs et pêcheurs. Leur pays, coupé de fjords et de rivières, tigré de lacs, frangé d'îles, ne leur permettait guère, sauf en hiver, de communiquer entre eux
autrement qu'en bateau; ils devinrent forcément marins, et, la famine aidant, pirates.
La piraterie devient honorable. Odin ne reçoit plus dans le Valhalla, aux joies d'une vie nouvelle, que les guerriers morts en combattant. Les nobles avaient seuls le droit de combattre, ils étaient seuls dignes de se survivre et de prétendre au paradis odinique. Cela leur créait des devoirs particuliers qu'un vieux iarl résumait ainsi : « Va, mon fils, va sur un cheval fougueux » te précipiter dans la mêlée des combats. Les nobles ne y> doivent que brandir le glaive et fendre en bateau les » flots de la mer ».
Ayant même origine ethnique, mêmes mœurs, même langue et mêmes croyances, les trois unités Scandinaves auraient dû vivre en paix. Il n'en fut pas ainsi. De part et d'autre on se volait du bétail et des femmes et l'on se disputait des pêcheries. Le parti qui se disait lésé courait aux armes, débarquait à l'improviste sur le territoire de l'ennemi, la hache d'une main, la torche de l'autre, massacrait, pillait, incendiait, faisait du pis qu'il pouvait. Des représailles suivaient, et cela n'en finissait pas.
Un jour vint où, pour guerroyer, il ne fut plus nécessaire d'en avoir le motif.
Thorvald demande à des pirates pour quel motif ils envahissent la maison d'un homme qui ne leur a fait aucun mal : « Des motifs, répondent-ils, nous n'en avons » pas besoin ; nous ne voulons que les richesses et la vie » des hommes ».
Cette belle réponse faite, ils pillent la maison de Thorvald et le brûlent avec 15 des siens.
Au moment où commence son histoire, la Scandinavie avait une organisation féodale : des rois suzerains, des rois tributaires, des iarls et des herses^ vassaux et arrière-vassaux, qui étaient guerriers, justiciers, percepteurs d'impôts, recruteurs de soldats ; puis venaient les hommes libres, qui ne travaillaient pas et pouvaient cultiver les arts ; au bas de l'échelle se trouvaient les esclaves qui devaient travailler pour tous.
Les rois 'vivaient du produit de leurs domaines et dos dons forcés qu'ils recevaient dans leurs tournées.
Quand le roi était puissant, il désignait son successeur; dans le cas contraire, les nobles choisissaient un membre de sa famille.
Quand il laissait plusieurs fils, tous prenaient le titre de roi : l'un était roi du royaume, les autres rois de flottes piratiques ; parfois ils s'entendaient pour régner à tour de rôle sur terre et sur mer.
Dès que la succession paternelle était réglée, les rois m joar^zôî^^ armaient des navires, recrutaient des compagnons et partaient à la conquête du bien d'autrui.
La piraterie devenait ainsi la carrière la plus honorable. On donnait aux chefs le nom de rois de mer. Les skaldes chantaient ceux qui s'y distinguaient.
Un historien islandais dit avec orgueil : « C'est avec y^ raison que ces princes portent le titre de 7*ois de mer, » puisqu'ils ne recherchent jamais un refuge sous un
» toit et ne vident leur cornet à boire auprès d'aucun » foyer » .
La piraterie était un privilège de la noblesse; le vulgaire ne pouvait, sous peine de mort, la pratiquer.
Il en était de même dans la France féodale. Les nobles barons infestaient les grands chemins, détroussaient les voyageurs et les marchands. C'étaient joyeusetés seigneuriales, plaisirs honnêtes et lucratifs. Mais si un vilain, un manant, un serf volait un fagot ou un lapin, c'était brigandage, crime horrible, digne du dernier supplice.
Les rois pauvres demandaient à la piraterie un supplément de revenu, des objets de luxe, du vin, de Tor, des esclaves, des femmes ; toutefois, leur principal objectif, il faut bien le dire, c'était la gloire.
Cette vie aventureuse, périlleuse, cette exaltation belliqueuse, formèrent un caractère étrangement héroïque et sauvage. C'était à qui, dans cette foule de héros, se distinguerait par des exploits extraordinaires. Une loi du roi Frode porte : « L'homme qui veut acquérir de la » gloire par sa bravoure doit attaquer un ennemi, se » défendre contre deux, ne pas céder à trois, mais il » peut, sans honte, fuir devant quatre ».
Le culte d'Odin stimulait cette audace. Cependant, et c'est singulier pour l'époque, il y avait beaucoup d'incrédules.
Sigmund dit avoir reconnu l'impuissance des dieux.
Gaukathor dit à Olaf le Saint : < Mon frère d'armes
» et moi, nous n'avons foi qu'en nos armes et en nos » forces, et nous nous en trouvons bien ».
« Je n'ai, dit Bardur, aucune confiance aux idoles ; » ayant parcouru maints pays, j'ai rencontré des géants » et des esprits, et ils n'ont rien pu contre moi; je ne me » fie qu'à mes forces ».
Le peuple croyait que la terre, la mer, les lacs, les fleuves, les montagnes, les forêts étaient peuplés de génies malfaisants. Mais contre ces génies, de même que contre les dangers de la guerre et de la navigation, il y avait un remède infaillible : les runes, caractères mystérieux et sacrés. Qui les possède dit-on, « peut asservir le bonheur et chevaucher la joie ». Sigurdrifa, la plus belle des Valkyries, les a enseignées à Sigurd, « le chêne d'entre les guerriers ». Cela n'a pas empêché SigurJ d'être assassiné, mais il avait été infidèle, crime que les femmes et les déesses ne pardonnent jamais.
La confiance sans borne que les Scandinaves avaient en leurs forces tenait à ce que, n'ayant jamais été conquis, leurs lois, mœurs, langage, leurs dieux, leur ciel, étaient le fruit de leur génie. Ils étaient de fière et libre allure, parce qu'ils n'avaient jamais courbé le front devant un vainqueur et qu'ils ne devaient rîen à personne.
Des guerriers, nommés Kappar ou < champions », se dévouaient à d'autres guerriers, partageaient leurs dangers, tentaient les exploits les plus audacieux; et le récit de ces exploits, exagérés par les poètes, charmait
le peuple et enthousiasmait les femmes. Les traditions conservent le souvenir de leurs duels. Deux armées eu présence convenaient de confier le sort de la guerre à deux champions. La rencontre avait lieu dans une petite île, sous les yeux des deux armées ennemies.
Des rois n'ont pas dédaigné, pour se rendre illustres, d'affronter personnellement ce genre de combat.
Cet usage avait du bon, même beaucoup; je regrette qu'il soit tombé en désuétude. Ne vaudrait-il pas mieux que les rois se battissent entre eux que sur le dos de leurs sujets? Ils seraient moins prompts à déchaîner la guerre, ils allégeraient les budgets, éviteraient des massacres, des ruines, et ce vent de peste et de folie qui lèche les champs de bataille.
Revenons aux champions. Ils formaient des fraternités d'armes, à vie, parle sang.
Les chefs fixaient leur nombre, réglaient leurs droits et leurs devoirs. Pour être admis il fallait donner des preuves de forces musculaires, d'endurance et de courage. Il leur était interdit d'enlever des femmes et des enfants, de chercher un abri pendant la tempête, de panser leurs blessures avant la fin du combat, de boire du sang, de manger des viandes crues, de dépouiller les paysans et les marchands, et, ce qui me paraît tout à fait chevaleresque, ce qui indique la supériorité des races Scandinaves, il leur était défendu d'insulter les femmes.
Comme les équités ou dévoués des Gaulois, les Kappar se donnaient corps et âme à leurs chefs. En voici un exemple:
Half revenait dans son pays après une absence de dixhuit mois. Son navire, surchargé de butin, menaçant de couler bas, il décide de désigner par le sort ceux de ses compagnons qui se jetteront à la mer pour sauver le chef et la cargaison : tous s'y précipitent et gagnent la rive à la nage.
Du reste, ils parlaient haut et ferme, et la majesté royale ne les intimidait guère. Sterkodder, skalde et champion, vient à la cour du roi Ingel, s'assied dans la salle du festin, rejette avec dédain les présents qu'on lui offre, et, après un silence farouche, il dit au roi : « Je » suis venu ici pour chercher le fils de Frode, et je ne » trouve qu'un homme voluptueux qui se plaît dans la » mollesse des Saxons. Des skaldes ont chanté les exploits » de ton père ; mais tes propres victoires, quelles sentît elles .^ Les assassins de ton père t'entourent; après ta » mort, ils souilleront le trône de Danemark ». Le roi, électrisé par cette violente apostrophe, tire son glaive ; Sterkodder tire le sien, et, à eux deux, ils massacrent les sept fils de Sverling, roi saxon.
Cette incessante exaltation du courage provoquait parfois chez les champions des accès de frénésie. Dans cet état, ils écumaient de rage, frappaient tout autour d'eux les personnes et les choses, avalaient des charbons ardents et se précipitaient dans les flammes. Cet état était considéré comme surnaturel; qui avait reçu des coups, les gardait sans se plaindre.
La folie de la guerre, de la piraterie, delà gloire atteignait aussi les femmes.
Les pirates n'avaient pas le temps de se marier et n'appréciaient pas la monotonie de la vie conjugale. Ils préféraient de vagues amours, des liaisons passagères, des femmes enlevées en pays ennemis. D'après ce que j'ai pu voir, les maris privés de leurs femmes, poussaient des gémissements à faire pleurer les pierres, mais ils ne faisaient rien pour les reprendre.
Les femmes paraissaient tremblantes, éplorées. Pensez donc 1 Etre emportée par un robuste et beau garçon, par un roi de mer; être aimée au fracas des armes, au rugissement de la tempête, c'était diabolique, mais mais
c'était charmant. Je n'ai vu nulle part qu'elles aient redemandé, désiré ou regretté leurs bons maris.
Les nobles filles des pays Scandinaves retraçaient sur la toile, avec enthousiasme, les hauts faits des héros. D'aucunes rêvaient tempêtes et batailles, dédaignaient momentanément les obscures vertus domestiques, coiffaient le casque, vêtaient la cotte de maille, s'armaient de la hache d'armes, du glaive et du bouclier, combattaient crânement avec les pirates, souvent à leur tête. On les appelait Skjolmaer, c'est-à-dire « Vierges au bouclier ». A la terrible bataille de Braavalla, de 735 ou 770, où tous les rois de mer et les champions des races Scandinaves furent aux prises, les Vierges au bouclier ont combattu dans Tun et l'autre parti.
J'ai, pour les Vierges au bouclier, une admiration profonde; cependant, pour mon usage, j'aurais préféré une femme un peu moins belliqueuse.
Les sagas racontent, de ces héroïnes, des aventures extraordinaires. En voici quelques exemples :
Alfhilde était belle, chaste, brave et fille d'un roi d*Ostrogathie. Le pirate Alf l'aimait et la demandait en mariage. Mais elle ne l'aimait pas. Il priait, suppliait, mettait aux pieds de la belle son cœur, son dévouement, sa fidélité, tout le bric-à-brac de l'amour, elle persistait dans son refus. Loin de se décourager, il en devenait plus pressant, plus importun. Pour échapper à cet obsédant amoureux, Alfhilde s'habille en guerrier, fait habiller de même les plus résolues de ses compagnes, arme un navire et va, comme les hommes, écumer la mer. Une flotte de pirates la rencontre, la prend pour chef, et la voilà reine de mer.
Alf, outré de dépit et de plus en plus passionné, court après la dédaigneuse princesse. Dans le golfe de Finlande il rencontre des pirates et fonce sur eux. Bientôt les embarcations sont bord à bord, les crampons d'abordage jetés, et le combat commence corps à corps, terrible.
Le frère d'arme d'Alf saute sur le navire amiral, et d'un coup de hache il en fait tomber à ses pieds le chef. Alf se précipite et, selon l'antique usage, commence à dépouiller le vaincu. Quelle surprise ! du casque s'échappe un flot de boucles blondes qui encadrent un visage ravissant et. . . souriant.
Alfhilde cède, avec bonheur, au plus passionné des amants et donne à son vainqueur la plus belle de ses compagnes. Les deux mariages sont célébrés avec toute la solen nité que comportent les us et coutumes de la piraterie.
Une autre, Thorborge, fille d'un roi de Suède, était toujours armée de pied en cap. Comme elle était belle, les prétendants ne faisaient faute. Elle les chassait tous, impitoyablement, et, quand ils résistaient, elle les tuait. Avec elle, l'amour manquait de poésie.
Le roi Rolf se présente et ses hommages sont rejetés comme ceux des autres. Cette résistance lui est aiguillon d'amour. Mais au lieu de prier, de gémir, de faire des protestations, il assiège la belle dans sa forteresse. Thorborge se défend avec acharnement; Rolf enfonce tant de portes, brise tant de têtes, casse tant de bras qu'il arrive jusqu'à elle. 11 faut se rendre, elle se rend; il faut épouser, elle épouse, et de bonne grâce, heureuse d'avoir trouvé son maître.
D'après la tradition, la plus grande révolution de la Norvège serait œuvre de l'amour.
Le roi Harald-Harfager, c'est-à-dire « aux beaux cheveux», vivait tranquillement dans son petit royaume, ne pensant guère qu'à la chasse et aux festins. Il rencontre par hazard Gyda, qui était princesse et très jolie fille. Il en devient amoureux et la demande en mariage. La belle lui répond : « Je n'aurai pour époux qu'un » homme aussi puissant que le roi de Suède ou celui de » Danemark ».
« Eh bien! répond Harald, je jure de ne pas soigner » mes cheveux avant d'avoir conquis toute la Norvège ».
En 881, il se met à l'œuvre. Les autres rois ne savent pas s'entendre, se laissent conquérir un à un, et, dans l'espace de quelques années, Harald met sous son auto-
rite les 20 petits chefs qui se partageaient la Norvège. Les vaincus ne veulent pas courber le front devant lui et se répandent dans les Orcades, les Hébrides, les Fàrôer, l'Islande d'où ils gagnent, un peu plus tard, le Grônland et l'Amérique du Nord. Pour le moment, Harald n'a cure de cette émigration et se représente devant l'ambitieuse Gyda, qui lui donne sa main, et, dit-on, son cœur. Cette lutte d'héroïsme entre les deux sexes amène une foule d'aventures romanesques, dont le récit intéresse toujours.
Les Vikings ou pirates, ces hommes au cœur de fer, ont pour chanter l'amour des accents d'une infinie douceur. Voici l'un de ces chants, qui est encore beau, même à travers une traduction :
« Je me battis dans ma jeunesse avec les peuples de » Devonstheim, je tuai leur jeune roi : cependant une » fille de Russie me méprise.
» Je sais faire huit exercices; je me tiens ferme à » cheval ; je nage, je glisse sur des patins, je lance le » javelot, je manie la rame : cependant une fille de » Russie me méprise ».
Chez les Scandinaves, la bravoure était un don de naissance et une nécessité. Finnois, Slaves, Vendes, Polonais, Prussiens, Saxons, Frisons les entouraient et venaient pirater sur leurs côtes. A leur tour, ils ont pris l'offensive, chanté le chant de guerre, répandu l'épouvante sur les rivages de la Baltique et de la mer du Nord. Mis en goût par leurs succès et dominés par la stérilité de leur sol, ils se ruèrent sur l'Angleterre, la France,
l'Espagne, l'Italie, rOrient, butinèrent, ravagèrent et fondèrent des royaumes. On dirait qu'ils avaient enchaîné la victoire. Leur audace ne connaissait pas d'obstacles.
Le Normand passait sur son bateau la plus grande partie de sa vie. C'est en bateau qu'il visitait ses amis, qu'il faisait du commerce, qu'il allait au loin quérir gloire et fortune. Il l'aimait et jurait par lui comme par son épée. Il le voulait pour cercueil et tantôt il était enterré sous un tertre, au bord du rivage, tantôt il était poussé, tout enflammé, en pleine mer. C'était toujours au bruit des flots que le pirate dormait son dernier sommeil, c'était toujours dans son bateau qu'il allait au paradis des braves.
Les skaldes nommaient le bateau vitnir « loup marin », et le comparaient à des « patins ».
Les navires de guerre étaient des snehkar ou des drakar selon que leur poupe était ornée de l'image d'un serpent ou de celle d'un dragon. Quand les moines de Jumiéges virent pour la première fois, dans la Seine, une flotte normande, ils la comparèrent, avec épouvante, à « une troupe de bêtes sauvages au milieu d'une forêt ».
Dans les temps de grande activité piratique, les navires portaient peu de vivres. Les Vikings en prenaient sur les côtes, habituellement de force, parfois en payant une partie de leur valeur. Cela s'appelait le strandhug ou « presse de vivres ». Et tandis que les habitants du littoral se lamentaient, un bateau bondissait sur la crête des vagues, et de ce bateau s'élevait un chant belliqueux :
« Je suis né au pays de Norvège, chez un peuple habile » à manier Tare; j'ai préféré hisser ma voile, effroi du » laboureur du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi » les écueils, loin du séjour des hommes ».
Quand l'hiver mettait fin à la navigation, les Normands tiraient leurs bateaux sur la plage, les plaçaient sous un hangar, et les fêtes commençaient. Ils se dédommageaient amplement des privations souffertes. C'étaient des repas pantagruéliques, des libations sans fin. Chacun narrait ou chantait ses prouesses, en les exagérant un peu.
Le conteur triomphait qua^d il ornait le cou et les bras de sa femme ou de son amante de colliers et de bracelets arrachés aux femmes des Franks ou aux images de la Sainte-Vierge, quand il montrait un riche cornet à boire, des ornements, des objets d'art pris dans les églises et les abbayes de France ou d'Angleterre.
La fête d'Iole, qui tombait au soltice d*hiver, était l'époque des grandes réjouissances, des réunions de famille, et le premier jour de Tannée nouvelle. On offrait à Thor, dieu du tonnerre, et à Freya, déesse de l'amour, des sacrifices de bœufs et de chevaux ; en échange, les dieux, à qui l'on ne donne rien sans demander quelque chose, devaient protéger les marins pendant la saison future.
Les skaldes faisaient entendre leurs improvisations, et les valas, ou femmes inspirées, prédisaient, en vers mystiques, l'avenir de la patrie et du monde.
A la première lune de la nouvelle année, des foires se
tenaient sur les glaces des lacs et des fleuves, à la clarté de la lune. On y venait de fort loin, même de l'étranger. Au printemps, après la dislocation des glaces, les pirates sacrifiaient à Odin et reprenaient la mer. Malheur au pays sur lequel ils s abattaient 1
Les Saxons, alors maîtres de l'Angleterre, étaient aflFolés. Ils voyaient dans les airs des dragons de feu ; ils prenaient pour une pluie de sang une pluie de poussière rouge apportée à York par les vents du nord. Le sage Alcuin voyait, dans cette prétendue pluie de sang, le présage d'une grande effusion de sang saxon par les hommes du uord. Il conseillait, comme remède, de louer le roi suprême au lieu de courir le renard.
A la place d' Alcuin, j'aurais dit aux Saxons : « Dieu vous donnera la victoire si vous êtes les plus forts; préparez-vous donc à la guerre de toutes vos forces ».
Les Franks, comme les Saxons, ont prêté l'oreille aux élucubrations des moines et ont cru, à leur grand dommage, que Dieu envoj^ait les Normands pour les punir de leurs péchés. « Les péchés, dit le chroniqueur de Saint- » Riquier, sollicitaient la justice divine de faire châtier » la France par la main des païens. Semblables aux fils » de Bélial, les grands et le peuple s'abandonnaient à la » dépravation de leurs mœurs. Quiconque, parmi les » ducs et les comtes, se sentait assez fort, étendait la » main sur tout ce qui l'entourait, désolait les provinces » voisines et tâchait de les soumettre ».
Un moine anonyme assure que l'oppression cruelle
exercée par les Normands est la juste punition de la conduite scandaleuse de toutes les classes. Un moine de Corbie, Paschase Radbert, flétrit la corruption des nobles et du clergé.
C'est entendu; je Tai toujours dit et le dirai toujours, nos ancêtres se conduisaient mal et valaient moins que nous. Mais prêcher que Dieu envoie les Normands pour les punir, c'est une monstruosité.
Si Dieu voulait l'écrasement de la France par les Normands, toute lutte était impossible et impie : on ne lutte pas contre Dieu. Ces inepties monacales eurent donc pour effet de paralyser la défense. Aussi, sauf les ancêtres de la dynastie capétienne et quelques évêques, hommes de tête et de cœur, qui osaient prendre les armes, tous les autres, moines et laïques, ne savaient que fuir et se cacher à l'approche des païens. Comme le dit un moine : « Tout le monde se met à fuir ; il est rare que quelqu'un » ose s'écrier : Arrêtez ! arrêtez donc I résistez et com- » battez pour votre patrie, pour vos enfants, pour le » peuple I Au lieu de cela, se laissant aller à l'inertie, se > dispersant au lieu de se réunir, on rachète par des » tributs ce qu'il aurait fallu défendre par les armes; et » voilà comment la chrétienté se perd ».
11 semble d'ailleurs que ces fulgurantes prédications n'étaient pas inspirées parle seul intérêt national. Voici, par exemple, ce que dit Abbon, bénédictin et prédicateur à Paris : « Tous les jours, les rois, comtes, vicomtes, » consuls, proconsuls et leurs vicaires, les vassaux » royaux et leurs satellites, les mauvais juges, enlèvent
» aux. églises et aux moutiers leurs effets, leurs terres ; » par la fourberie et la ruse, par de faux actes, ils dé- » truisent le boulevard de la chrétienté, c'est-à-dire les
» sièges épiscopaux Tous les jours les pauvres se
» réfugient auprès des tombeaux des saints, en s'écriant » que les brigands les font périr par la faim et la nu-
» dite Que sont ils autre chose, ces spoliateurs
» sacrilèges, que des tisons d'enfer et la pâture du
» diable? Oui, les démons de l'enfer ne se nourris-
» sent que des âmes de ceux qui ravagent où qui pos-
» sèdent injustement des biens des églises de Dieu !
» Ils sont pires que les Moabites, les Amalécites et les » Normands, ceux qui ne cessent, malgré leur nom > chrétien, d'affamer et de dépouiller le peuple ».
J'ai dit qu'au nom des Normands tout le monde prenait la fuite. Il faut distinguer et rendre à chacun son dû.
Dans ce temps-là, il y avait les Franks, qui se qualifiaient nobles et s'attribuaient le droit exclusif de défendre le pays; il y avait le clergé qui se chargeait de prier pour tout le monde; il y avait enfin la couche celto -gauloise, dont nous prétendons descendre, qui travaillait, pour procurer aux deux autres ordres, la nourriture et tous les plaisirs de la vie. Ils étaient serfs et, comme tels, vendus, donnés, prêtés, fustigés comme des bêtes.
Il leur était interdit d'avoir des armes, et de se défendre, même contre les païens. S'ils osaient, dans un élan désespéré, combattre les Normands, les Francs euxmêmes se chargeaient de les écraser. Le moine annaliste
de saint Bertiii en cite un exemple : <i Le vulgaire d'entre » Seine et Loire, dit-il, soulevé contre les Danois, résis- » tait fortement; mais parce que leur conjuration était » illégale, elle fut facilement étouffée par nos puis- > sants ».
C'est clair : les Celto-Gaulois n'avaient pas le droit de défendre le pays. Ils ne pouvaient donc, quand arrivaient les Normands, que fuir et attendre dans des grottes, ou dans les bois, en mourant de misère, la fin de la tempête.
Eli bien ! les Franks avaient raison. Si nos ancêtres. Celtes et Gaulois, avaient eu des armes, ils auraient chassé les Normands ; puis se sentant braves, forts, hommes autant que les seigneurs, ils auraient refusé de se remettre sous le joug, ils auraient rasé les châteaux et pendu les châtelains.
Un jour ils furent déclarés libres et appelés à la défense du pays. Alors, et cela prouve la clairvoyance de la noblesse du ix® siècle, alors, à la stupéfaction du monde, sans le secours des seigneurs, ils ont repoussé les armées réunies de toute l'Europe. C'était autre chose cela que l'invasion de quelques milliers de pirates. Bien plus, ils ont fait flotter, dans toutes les capitales européennes, leur drapeau victorieux.
C'est donc aux Franks que revient la honte des invasions Scandinaves. Je m'empresse d'ajouter que, plus tard, les Franks écrivirent à la pointe de l'êpée, dans l'histoire de France, des pages immortelles.
Je dois faire ici une remarque importante : le nom de
« Normand » ne s'appliquait pas aux nations Scandinaves, mais seulement aux pirates ou vikings qui venaient delà Suède, de la Norvège et du Danemark.
C'est vers l'an 800 que les flottes normandes firent leur apparition sur les côtes de France. A cette nouvelle, Charlemagne accourt, ordonne le rassemblement d'une flotte et la fortification des postes militaires de la Neustrie. Puis, après avoir passé à Rouen les fêtes de Pâques, il se rend dans un port de la Méditerranée. Dans ce port, il y avait encore des voiles normandes. Elles se sont empressées de fuir, mais l'empereur les a vues cingler du côté de l'Orient. Il se leva de table, se mit à une fenêtre, et y demeura longtemps immobile : des larmes coulaient le long de ses joues; personne n'osait l'interroger. « Mes fidèles, dit-il aux grands qui l'entouraient, » sa vez-vous pourquoi je pleure? Je ne crains pas pour » moi ces pirates, mais je m'aflflige qu'ils aient osé, moi » vivant, insulter ce rivage. Je prévois les maux qu'ils » feront sou Srir à mes descendants et à leurs peuples ».
Le grand empereur voyait juste, mais il ne voyait pas tout. Pouvait-il prévoir que les peuples qu'il avait réunis de force sous un même joug revendiqueraient leurs nationalités; que ses faibles descendants seraient entraînés dans une interminable guerre civile ; que son immense empire serait disloqué; que les Normands entreraient, par tous les fleuves, en Allemagne et dans les Gaules et porteraient partout le fer et la flamme.
C'est pourtant ce qui arriva.
L'année même de la bataille de Fontenoy-en-Puisaye
(841), les Normands ont remonté la Seine. Le 14 mai, ils brûlent Rouen; le 15, ils prennent l'abbaye de Saint- Ouen ; le 16, ils ravagent ou rançonnent les villages et les al)bayes des bords de la rivière; le 24, ils brûlent Tabb.iye de Juniièges qui, pendant trente ans, servit de repaiî'e aux bêtes féroces et de nid aux oiseaux. L'abbaye de Fontenelle se rachète et ses moines peuvent continuer leurs savants travaux.
Les moines trainent, à travers la France, les reliques de leurs saints. Le peuple consterné, doute du pouvoir des saints et désespère de Tavenir.
Les invasions se succèdent d'année en année, toujours suivies d'une misère effroyable.
Les vignes sont arrachées, les arbres fruitiers abattus, les champs incultes. La famine règne eu maîtresse; on mange des chiens, des animaux immondes, de la chair humaine. Des familles libres se vendent pour ne pas mourir de faim, et le nombre en est si grand que Charles le Gros rappelle, dans un édit, qu'une loi de Moïse fixe à six ans la durée de la servitude des personnes qui se vendent.
Les actes d'un concile portent que les clercs et les moines vagabondent, étalent partout des mœurs scandaleuses.
Au milieu de ce désordre, de cet affolement, se passent des scènes bizarres, même comiques, et d'autant plus tristes.
L'archevêque de Sens veut garder des reliques mises en dépôt dans sa cathédrale par les moines de Saint-
Pierre. Ceux-ci se lamentent, pleurent, jeûnent, prient. Le peuple, toujours pitoyable et bon, prend pour eux fait et cause, et les reliques sont restituées.
Le retour des moines de Montier-en-Der est pour le pays une grande fête. Par malheur, dans leur vie de vagabondage, ils ont pris des habitudes de soudards. Ils vendent les terres de Tabbaye, attirent chez eux des femmes, et mènent une vie si scandaleuse que le duc Rodolphe, leur protecteur, est obligé de les expulser.
Les chanoines de Troyes ne trouvant plus rien, sont obligés, pour vivre, de faire du commerce.
Des moines de Bourgogne,, de retour dans leur moutier, ont des mœurs qui ne s'accordent plus du tout avec Taustérité monastique. Pour mettre fin au désordre, le comte leur donne un abbé, et vient avec une escorte pour l'installer. Les moines n'en veulent pas, se barricadent, se munissent de pierres, d'épées, menacent de le tuer. On parlemente; le doux caractère de l'abbé les séduit et ils le laissent entrer.
Ce détraquement cérébral s'étend à toutes les classes de la population.
Le roi Eudes est un vaillant hom»me. Neuf fois il a mis en fuite les Normands. S'il n'avait pas pour adversaires une partie des nobles qui tiennent encore pour la dynastie allemande de Charlemagne, il ferait mieux encore et débarrasserait peut être le pays.
Pour les retenir, il leur distribue à profusion des terres, des privilèges et des honneurs. Cela ne les empêche pas de le trahir, de prendre part aux dépouilles du
peuple, d'opprimer leurs voisins, de se faire entre eux une guerre acharnée, de forcer le roi, qui veut les conduire au combat, à payer tribut aux Normands.
Les pères du concile de Fîmes accusent même les seigneurs franks d'exactions commises sur le peuple et le clergé, sous prétexte de tributs à payer aux pirates, c'est-à-dire de s'engraisser des malheurs du pays.
Les serfs. Celtes et Gaulois, entraînés par l'exemple, se ruaient aussi à la curée. On en a vu combattre dans les rangs ennemis. Raoul Glaijer, historien du xi® siècle, prétend même que Hastings, le pirate qui fut, vingt ans durant, la terreur de la France, était fils d'un paysan des environs de Troyes, en Champagne. D'autres, en grand nombre, la trombe passée, pillaient ce que l'ennemi avait oublié.
C'est ainsi que nos ancêtres Normands ruinaient le pays, corrompaient les mœurs, dissolvaient la Société.
Pourtant la bravoure française a jeté, dans ces ténèbres, quelques lueurs.
En 842 ou 843, les Normands incendient Amboise, démolissent le pont de Blois et ravagent les faubourgs de Tours.
Tours est défondue par de bonnes murailles et par saint Martin, patron des rives de la Loire. « Saint Mar- » tin, a dit un prédicateur, est plus grand qu'on ne sau- » rait l'exprimer ». C'est bien possible, car le concile de Lemovic, de 1031, assure qu'il a ressuscité trois morts. En tous cas, Marmoutier reçoit des pèlerins en nombre infini et des offrandes à ne savoir qu'en faire.
Les Tourangeaux sont bien sûrs que saint Martin défendra ses reliques, sa châsse, son Marmoutier, sa ville; cependant, par surcroit de précaution, ils réparent leurs murailles et se préparent au combat.
Les Normands arrivent, se précipitent torreritueusement; repoussés par les Tourangeaux, ils reviennent; toujours repoussés, ils reviennent toujours. Les défenseurs se découragent, commencent à fléchir. A ce moment, le clergé apporte la châsse de saint Martin. Les bourgeois renaissent à l'espérance, reprennent courage et ripostent impétueusement aux pirates. Ceux-ci, nullement habitués à pareille résistance, battent en retraite. Les Tourangeaux, toujours plus ardents et toujours suivis de la châsse de saint Martin, les poursuivent répée dans les reins.
A l'endroit où s'est arrêtée la châsse, on a élevé une église au saint. Le 12 mai de chaque année, dans toutes les églises du diocèse, on fête la délivrance de Tours par saint Martin. En attribuant à ce saint tout Thonneur de la journée, les Tourangeaux sont trop modestes; cependant, si tous les Franks avaient suivi leur exemple, ils auraient prévenu un siècle de calamités.
En 891, une troupe de Vikings occupe Conflans- Sainte-Honorine, au confluent de l'Oise. Des jeunes gens, ardents, joyeux, ennemis du repos, décident d'aller, comme en partie de plaisir, piller Sithieu, aujourd'hui Saint-Omer, et la riche abbaye de Saint-Bertin.
Les habitants, résolus à se défendre, ont entouré la ville d'un rempart en terre.
Le deuxième dimanche après Pâques, pendant la messe, les sentinelles annoncent que les Normands descendent la côte d'Hellefaut.
Tous les habitants jurent de combattre jusqu'à la mort, font acte de pénitence, communient, reçoivent la bénédiction du prêtre et courent aux armes. Les uns occupent les remparts, les autres se portent au-devant de l'ennemi. A la vue de ces préparatifs, les Normands ajournent l'attaque projetée et se détournent de la route pour enlever du bétail. Une troupe de bourgeois à cheval arrive par des chemins de traverse et leur coupe la retraite. Pris entre deux troupes, Tune à cheval et l'autre à pied, ils tentent de se jeter dans un bois. Les bourgeois les surprennent et les taillent en pièces. D'après le cartulaire de Sithieu, 310 païens furent tués sur place, 5 moururent sur la route et 4 rejoignirent les leurs au camp de Noyon.
Du butin fait sur l'ennemi, les vainqueurs firent trois parts : une pour l'église, une pour les pauvres, la troisième pour eux.
Les Normands veulent venger cette défaite et se présentent, le 2 mai suivant, devant la ville.
Les principaux habitants ont pris la fuite. Les autres se préparent au combat. Un moine vient leur raconter que saint Omer lui est apparu et Ta chargé de recommander aux fidèles de ne point cesser de se fortifier, de défendre leur ville et leur abbaye.
Quand les Normands, arrivant à cheval, virent les cadavres mutilés de leurs compatriotes, leur fureur fut
extrême. Ils envoient leurs chevaux dans les pâturages, construisent des cabanes, pour montrer que leur intention est de rester là plus d'un jour, puis s'avancent et font pleuvoir sur la ville des flèches et des projectiles enflammés. Les bourgeois ripostent vigoureusement.
On vit à ce siège un chose nouvelle : les moines réunis aux bourgeois et se battre, même très bien. A l'un d'eux revient l'honneur d'avoir tué le chef des pirates, ce qui détermina le départ des assaillants.
Tout l'honneur de cette nouvelle victoire est attribué à saint Omer et à saint Bertin.
Un jour, sur la Meuse, les Normands battent les troupes impériales, tuent l'archevêque de Mayence, un comte, beaucoup de nobles, tous les prisonniers, et marchent sur Louvain. Ni vierge ni saint ne dispute à l'empereur Arnoul la honte de ce désastre.
L'empereur lève une nouvelle armée, poursuit les pirates, les atteint sur la Dyle et leur inflige une défaite complète. On attribue à la Sainte-Vierge l'honneur de cette victoire. Le 1®' septembre de chaque année, pendant des siècles, la ville de Louvain en a rendu grâce à la Mère de Dieu.
En 881, Louis III attaque les Normands auprès de Beauvais et les met en déroute. Les Franks attribuent à leur courage cette brillante victoire. Les Annales de Saint-Bertin nous apprennent que Dieu, outré de tant d'impertinence, leur inspire, pour se venger, l'idée de ramasser du butin ; en même temps, il rappelle les pirates à la rescousse et leur donne la victoire, pour montrer
que c'était lui qui conduisait Tennemi chargé de < châtier de ses péchés le pays des Franks ».
Un trouvère a raconté, dans un chant en langue teutonique, cette fameuse journée :
« Dieu, dit-il, pour éprouver le roi Louis, appela les » Normands pour tuer beaucoup de Franks et décider » les survivants à prier, jeûner, faire pénitence pour » devenir gens de bien. Dieu eut enfin pitié de toutes ces » calamités et ordonna au roi Louis de monter à cheval ». Il ajoute : « Louis, mon roi, secourez mon peuple, si » durement éprouvé par les Normands ».
Louis « prit congé de Dieu et hissa le gonfanon ». Il raconta aux barons son entretien avec la divinité, leur promit beaucoup et « s'avança vaillamment » en chantant un cantique auquel toute l'armée répondait : «Kyrie eleison!» « Chacun fit son devoir, mais personne n'égala » Louis en adresse et en vigueur. Grâce à tous les saints, » la victoire fut à lui ! » Et Fauteur finit par cette pieuse invocation : « Conservez-le, Seigneur, dans sa majesté ».
De la bataille de l'après-midi, le poète ne dit mot. Quoi qu'il en soit, les Normands ne sont pas intimidés par cette victoire du roi Louis.
Charles le Gros ou le Gras envoie des troupes à Louvain ; mais l'abbé Eudes étant malade, elles n'ont personne pour les commander. Elles paraissent si peu redoutables, que les Normands leurs disent en riant : « Pourquoi êtes-rous venus ? Nous savons qui vous êtes » et que vous voulez que nous retournions chez vous, » ce que nous faisons ».
Le 25 novembre 885, ils arrivent devant Paris. Ils le connaissent bien, pour Tavoir déjà pris trois fois. Les Parisiens ne pensent pas encore sans effroi aux massacres, viols, pillage, incendies qui marquèrent leur passage. Ils ont fortifié leur île et les deux ponts qui la réunissent à la terre ferme. Mais murailles et tours ne valent quelque chose que quand leurs défenseurs valent beaucoup.
Heureusement, Paris avait alors pour évêque Gozlin, homme de tête, plus guerrier que prêtre. Plusieurs fois il avait vu les Normands et ne les craignait guère. Il encourage les Parisiens à la résistance et se place à leur tête. Vaillamment secondé par le comte Eudes, fils de Robert-le-Fort, il combat au premier rang comme un simple soldat, déjoue les ruses de l'ennemi et repousse les plus rudes assauts. En même temps, il lutte contre la disette et les maladies contagieuses qui enlèvent, par centaines, les pauvres gens.
Le 16 avril 886, après cinq mois de siège, il succombe à la fatigue.
Son neveu Ebles, abbé de Saint-Germain, lui succède. Ebles, comme son oncle, était plus soldat qu'homme d'église. Il faisait des barbarismes en disant sa messe, quand il pensait à la dire, mais il n'en faisait pas quand, le casse-têtes au poing, il broyait les cervelles ennemies ou exaltait, par son exemple, le courage des Parisiens. Cependant, la désolation est à son comble. Les cris : «. Capitulation ! Capitulation ! y> se font entendre. Ebles, Eudes et leurs guerriers font la sourde oreille.
Juste à ce moment, une sentinelle déclare avoir vu saint Germain planer au-dessus de la ville et l'asperger d'eau bénite; un chevalier a vu, en rêve, la milice céleste venir au secours de la Cité ; des personnes bien informées assurent que saint Germain frappe de mort tous les païens qui osent insulter son tombeau. On promène autour de la ville la châsse du saint.
Les Parisiens prennent, pour vérités pures, toutes ces rêveries et y voient un présage de victoire.
Le siège dure depuis dix mois. Les Normands en ont plus qu'assez. Ils ont dévasté tous les villages de la banlieue, les églises et les abbayes, massacré une partie des habitants, forcé les autres à se cacher dans les bois où ils meurent de faim, et Paris reste toujours imprenable. Us proposent de se retirer moyennant 60 livres d'argent. C'est peu, mais c'est une rançon, et l'abbé Ebles ne veut pas entendre parler de cela. Ils se décident à partir.
Sur ces entrefaites, Charles-le-Gros arrive avec ses gens et va camper sur la butte Montmartre, loin du danger.
Il offre aux Normands, qui ne demandaient plus rien, 700 livres pesant d'argent et l'autorisation de passer en Bourgogne, la seule province du royaume qui n'a pas encore été ravagée.
Les Parisiens ne pouvaient empêcher le roi d'infliger cette honte -au pays; mais ils pouvaient interdire aux Normands le passage dans les eaux de Paris, et ils le défendirent, les armes à la main, sans se soucier des ordres du roi. Les Normands traînèrent leurs bateaux par
terre, sur un espace de deux milles, les remirent à flot en amont de Paris et allèrent mettre à feu et à sang la riche province de Bourgogne.
Les Parisiens attribuèrent à saint Germain l'honneur de leur résistance et se hâtèrent de porter à l'abbaye des Prés tout ce qu'ils avaient d'or, d'argent et de pierres précieuses.
L'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Denis gémissent sur leurs pertes : le roi donne à l'un le moutier de Rebais en Brie, à l'autre le domaine royal de Putoy.
Ainsi, grâce à Dieu, il n'y eut de ruiné que les Parisiens et les habitants de la banlieue de Paris.
Peu après, Charles-le-Gros fut déposé, l'empire démembré, le comte Eudes appelé au trône.
Eudes est toujours en armes contre les Normands et remporte sur eux plusieurs victoires. Il ne peut cependant les empêcher de prendre et de piller Meaux, Troyes, Auxerre, Châlons, Toul, Verdun, Saint-LÔ, Evreux, les rives de la Seine, de la Somme et de la Meuse.
Au concile de Mayence, de 888, et en France, les évêques préconisent, comme remède, de prier pour l'Eglise et pour l'empereur. Les Normands rient de ces graves décisions et continuent à nous chanter ce qu'ils appellent la « messe des lances ».
Les évêques ont cru aussi qu'il suffisait de baptiser les pirates pour en faire des gens de bien. Or, les pirates n'attachaient au baptême aucune importance. Ils y voyaient tout simplement un moyen de se tirer de mau-
vais pas ou de se faire faire des présents. Le moine de Saint-Gall en cite un exemple curieux :
« C'était en Tan 826, Hariold, prince danois, était en disponibilité. Alors, comme aujourd'hui, comme toujours, les princes en disponibilité ne demandaient qu'à reprendre du service. Hariold pensa qu'un bon moyen était de se faire chrétien, et il pria Louis-le-Débonnaire de lui servir de parrain. Louis, très flatté du choix, accepta, bien qu'il dût lui en coûter quelque chose. Hariold vient au palais d'Ingelheim, avec 400 personnes, hommes et femmes, qui toutes veulent être baptisées avec lui. Les robes de néophytes manquent. On en confectionne avec des étoffes grossières. Un Normand recevant la sienne s'écrie : « Gardez votre casaque pour » des bouviers ! Voilà, grâce au ciel, la vingtième fois » que je me fais baptiser; jamais on ne m'avait présenté » pareille guenille ». La cour a beaucoup ri de cette boutade. Elle aurait dû comprendre que le baptême n'était pas, pour le moment, un remède efficace. Ce temps viendra seulement avec Rollon, dont je vais parler.
Au milieu du ix* siècle, vivait à la cour du roi Harald un seigneur nommé Rognvald, et ce seigneur avait quatre fils très braves. L'aîné était si grand qu'il ne trouvait pas, en Norvège, de cheval à son usage et cheminait toujours à pied : pour ce motif on l'appelait Gang Rolf, c'est-à-dire Rolf le Marcheur. CeRolf est le Rollo des latinistes du moyen âge, le Rou des trouvères, le Rollo7i d'aujourd'hui.
Harald-Harfager avait, depuis peu, interdit le strandhug. RoUon l'exerça néanmoins aux environs de Trondhjem, et le roi, malgré ses sympathies, prononça contre lui la peine du bannissement.
En ce temps-là, les Norvégiens attribuaient aux femmes le don de prophétie. La mère de Rollon crut le moment venu de prophétiser ; elle prophétisa et perdit sa cause. Rollon n'avait plus qu'à partir. Il partit et passa en Angleterre l'hiver de 897. Au printemps, il fit voile pour le sud et aborda, par fortune de mer, à l'île de Walcheren. Les insulaires veulent profiter de son malheur. Repoussés, ils appellent à leur aide les comtes de Frise et de Hainaut, Rollon, sans attendre, pille l'île et passe sur le continent.
Il surprend et fait prisonnier le comte de Hainaut qui lui tendait une embuscade. Il exige pour sa rançon tout l'or et tout l'argent du pays, ainsi que 12 Normands capturés dans de précédents combats. Il annonce qu'en cas de retard il fera décapiter son prisonnier. La comtesse, qui négocie pour son mari, fait porter au pirate toutes les richesses des églises et des abbayes.
Rollon reproche au comte, un peu cyniquement, il semble, de l'avoir attaqué sans motif; néanmoins il lui rend la moitié des richesses qu'on vient d'apporter pour sa rançon.
De mémoire de pirate on n'avait vu pareille générosité.
En 886 ou 887, il arrive devant Jumièges.
Charles-le-Simple régnait alors, mais il avait un com-
pétiteur. Celui qui était roi et celui qui le voulait être étaient trop occupés Tun de l'autre pour penser à la
l défense du pays. RoUon pouvait donc, à son bon plaisir,
I piller les deux rives de la Seine.
Le bruit de ses ravages parvient à Rouen. Cette ville, dont les murailles tombent en ruines, n'a aucun espoir
i de secours. Que devenir? On se lamente fort, mais cela
n'avance pas les aflFaires.
Une vieille chronique dit que « les gens de Rouen et » autres ordonnèrent que leur archevesque iroit à Rou, » et mettroit en son obéissance la cité et le païs ».
C'est probablement Tarchevêque lui-même qui provoqua cette décision. En tout cas, il en accepta vaillamment les risques et l'impopularité, se rendit auprès de RoUon, tant lui donna, tant lui promit, qu'il obtint une
' trêve et la promesse que la ville ne subirait aucun dom-
mage.
Rollon vient, amarre ses navires près de l'église Saint- Morin, qui était dans une île de la Seine, visite la ville en long, en large, dedans, dehors, reconnaît son importance commerciale et l'excellence de sa situation. Il assemble ensuite les gens du dedans et du dehors et leur déclare qu'il veut demeurer là, et y faire sa < maistre ville )>. Les Rouennais lui répondent qu'ils n'ont personne pour les défendre, et que s'il veut les garder, défendre et tenir en justice, ils le tiendront pour seigneur et pour duc.
Quand Rollon prit Rouen, les pirates occupaient depuis longtemps l'embouchure de la Loire et celle de la Gironde.
Se voyant ainsi cerné, Charles-le-Siinple a peur et veut traiter avec Rollon. L'archevêque de Reims menace de Texcoramunier s'il donne de l'argent au lieu de combattre. 11 se soumet, envoie contre Rollon une armée, et cette armée est mise en déroute au premier choc. Après cette victoire, le pirate monte à Paris, qu'il ne peut prendre, se tourne vers les provinces du Nord, les ravage et s'empare de toute la Neustrie.
Dans les dépouilles de la ville de Bayeux se trouve Popa, fille du comte Déranger. Rollon Ta dans son lot; il la trouve belle et l'épouse selon les rites de la religion Scandinave.
Il n'a plus pour but le massacre, le pillage et l'incendie, mais la conquête. Il n'est plus cruel et se contente de tributs régulièrement levés.
•Les pirates n'avaient pas de seigneurs. Dans la manœuvre des navires, les marches, les combats, ils obéissaient docilement au chef de leur choix; mais après, autour du foyer, il y avait égalité complète, et la corne à boire passait de l'un à l'autre sans aucune distinction. Devenus conquérants, ils comprirent qu'il leur fallait un chef suprême, permanent, et ils choisirent pour « roi » Rollon.
Tout païen qu'il est, Rollon se rend très populaire. Après l'avoir maudit comme pirate, les Neu.striens le bénissent comme protecteur et loyal justicier. Les chrétiens, loin de le fuir, accourent auprès de lui, en foule, de toutes les contrées du royaume des Franks.
En devenant puissance territoriale, il apprend à faire
aux Franks une guerre plus méthodique et plus meurtrière.
Il fait alliance avec ses compatriotes de l'Ouest et ravage, de concert avec eux, tout le pays entre Seine et Loire. Des chroniqueurs assurent pourtant qu'il a subi, dans le pays chartrain, une défaite complète.
Il avait pris d'assaut hi ville de Chartres et la traitait à la façon piratique.
L'évêque avait appelé à son secours Richard, duc de Bourgogne, et Robert, comte de Paris.
Au moment où les Normands se préparent à partir, le prélat sort de la ville à la tête des fidèles. Il est revêtu de ses habits pontificaux; on porte devant lui la croix et, au bout d'une pique, la Chemise de la Vierge (probablement celle de la vierge noire qui est dans la crypte de la cathédrale). Tout le monde chante des litanies. Les Normands stupéfiés, dit-on, ce qui est peu croyable, se précipitent vers leurs barques ; Richard et Robert, arrivés juste à point, en font un affreux carnage.
Cette victoire, qui est du samedi 20 juillet 911, est attribuée à la Chemise de la Vierge,
Elle n'a certainement pas eu toute l'importance que lui donnent les chroniqueurs^ car on voit les Normands continuer leurs excursions jusqu'en Bourgogne et lutter victorieusement contre Richard et contre l'évêque d'Auxerre.
Quoiqu'il en soit, l'année suivante, seize ans après l'occupation de Rouen, les Franks n'en peuvent plus. « On ne voit plus dans les champs, dit un trouvère, ni
» bœuf, ni charrue, ni vilain; point de vignes provi- » gnées, point de terres ensemencées ; beaucoup d'églises » sont détruites ou endommagées. Si cette guerre dure, » la terre sera desgatée ».
Evoques, comtes et barons font au roi des remontrances ; sur son passage, bourgeois, vilains et manants crient : '< Merci ! » cri lamentable qui veut dire : « Nous sommes à bout de forces et de ressources, incapables de résistance, nous ne pouvons plus que mourir de faim ».
Charles-le-Simple se décide à faire des propositions de paix, et prend pour intermédiaire Francon, archevêque de Rouen, pour qui Rollon montre beaucoup de déférence et d'aflFection. « Si vous voulez vous faire chrétien, » lui dit le prélat, le roi vous donnera, avec sa fille » Gisla, toute la région comprise entre TEpte et la » frontière de Bretagne ». — « Les paroles du roi sont » bonnes, répond Rollon, mais la terre qu'il m'offre ne » me suffit pas ; «lie est inculte et appauvrie; mes gens » n'y trouveraient pas de quoi vivre ».
Charles lui fait offrir la Flandre, qui d'ailleurs ne lui appartient pas. — Rollon la trouve mauvaise, marécageuse et la refuse. — Charles veut lui donner la Bretagne, mais sans dire que, depuis longtemps, les Bretons sont affranchis de l'autorité des empereurs. Rollon accepte.
Alors a lieu, en 912, la fameuse entrevue de Saint- Clair-sur-Epte, dont on connaît les résultats et les incidents. La Neustrie devient ainsi le pays des Normands, la Normandie.
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