‹ Les anges gardiens; ce temps-ci; romanChapitre 10 sur 14 · UN CONSEIL DE FAMILLE · texte numérisé non relu

UN CONSEIL DE FAMILLE

y GT^^ANS Tappartement des Corbellier, où

s'échantillonnait somptueusement — du Louis XVI à l'art belge — le « genre tapissier » qui sévit à Paris en ce début du XX* siècle, une seule pièce échappait à la mode : le cabinet du maître du logis. Comme presque tous les timides asservis, Maurice Corbellier s'attachait âprement à un certain nombre de volitions obscures, d'indépendances chétives: ainsi des peuples conquis réfugient leur patriotisme dans la couleur d'un ruban ou l'air d'un refrain. Maurice Corbellier, héritier de la porcelainerie Auguste Corbellier, gardait au cœur le culte de son père, l'inventeur, le fondateur: et, malgré les querelles d'Emmeline et les sarcasmes

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<ie Jacques, le cabinet du fils, rue Montaigne, reproduisait exactement, encadrant les mêmes meubles, la décoration de celui qu'avait installé avenue d'Aubervilliers, vers 1885, Auguste Corbellier, aux premiers sourires de sa fortune. Ce ne fut pas l'époque la plus éclatante du g( Cit français. Emmeline et Jacques avaient beau jeu de railler les corniches, les portes, les lambris peints en noir, sertis de filets rouges; tout le mobilier, bureau, cartonniers, sièges, en poirier non moins noir, les sièges garnis de granité rouge; sur les murs un papier imitant de son mieux le même granité rouge ; sur la cheminée, une pendule et des flambeaux en marbre noir orné de bronzes. La pendule représentait une Ariane librement imitée de celle de Danneker, assise sur un tigre pacifique. Le cadran était noir avec des chiffres et des aiguilles dorées. Les flambeaux ne portaient pas de bougies, mais bien d'immobiles flammes de bronze doré : entre leurs branches s'empoussiéraient deux plunaes de paon — une par flambeau — les mêmes avec lesquelles Maurice, enfant, demandait parfois à son père la permission de jouer... Oui, cette pièce portait la date de cette étrange épidémie de sombre où les Parisiens innovèrent d'accrocher aux vitrages des rideaux en tulle noir; oui, cette pièce était mélancolique et fanée. Pourtant, ^quand on avait parcouru tout l'appartement

installé au goût d'Emmeline, galimatias de faux ancien et de moderne hurluberlu, on éprouvait en pénétrant dans le cabinet de Maurice Corbellier cette sensation d'apaisement que donne la rencontre d'un honnête notaire de province parmi les rastaquouères et de faux artistes. Et, pour dire vrai, c'était la seule pièce de la maison qui eût du style — dans le sens absolu du mot — c'est-à-dire de l'harmonie et de l'authenticité.

Ce matin-là, en pyjama bleu et ses rares cheveux fort en désordre, Maurice Corbellier était assis sur son fauteuil curule de poirier noir, devant sa table-bureau de poirier noir garnie de drap rouge. La table était couverte d'une quantité de journaux épars. Corbellier les prenait et les rejetait les uns après les autres, avec des gestes d'impatience fébrile, des claquements de la langue contre le palais, des regards vers la porte noire à filets rouges qui donnait sur les appartements. Il murmurait :

— A dix heures et demie, elle pourrait être prête... Ou bien, alors, qu'elle me laisse entrer chez elle... Et Croze qui va arriver! C'était bien la peine de le déranger!

La porte noire s'ouvrit : ce ne fut pas Emmeline qui entra, Emmeline, que son mari attendait depuis trois quarts d'heure. Ce ne fut pas Em-

meline, et pourtant le visage de Corbellier se rasséréna. Loute, habillée pour se rendre à son cours, Loute en costume bleu de roi et en blouse fraîche, ses cheveux blonds biens tirés, Loute sentant le bain et le linge propre, venait embrasser son père.

— Ma petite fille ! Ma petite fille !

Il la prit sur ses genoux, et leurs deux visages ingrats, qui se ressemblaient (même teint de son, mêmes traits gauchement dessinés, comme inachevés, même pigment pâle de cheveux et de prunelles), leurs deux visages se frottèrent avec tendresse, avec bonheur, l'un contre Tautre. Maurice répétait : « Ma petite fille... Ma petite fille... 3>, et Loute, en écho, ronronnait : « Mon papa... mon papa chéri... i^ Cette effusion quotidienne calmée, la fillette remarqua l'abondance inusitée des journaux :

— Qu'est-ce qui arrive? Il y a la guerre?

Et aussitôt elle lut, en « manchette j> sur l'un d'eux : Le éMystère du Val d'cAnay.

— Le Val d'Anay, questionna-t-elle, c'est chez Henriette Ropart?

— Mais oui... Une chose terrible, ma petite Loute. Le père de ton amie a eu un accident de cheval, avant-hier... le long du Cher, qui a débordé à cause des dernières pluies... Il est tombé dans la rivière... On a retrouvé son chapeau, un mouchoir et une veste que l'eau a rejetés.

Et le cheval est rentré tout seul au Val d'Anay. Loute avait écouté, les doigts jouant avec les brandebourgs du pyjama bleu. Elle fixa ses yeux sur les yeux pareils de son père et dit posément :

— Mais alors, puisqu'on sait tout cela, pour- <\mn est-ce qu'on dit: le mystère du Val d'Anay?

Maurice toussota :

— Parce qu'on n'a pas retrouvé le corps du baron... et que personne... en somme... n'a vu l'accident... Alors, ce sont des conjectures, tu comprends.

— Oui, dit Loute, dont l'imagination était romanesque... Il reviendra peut-être dans... dans beaucoup d'années, avec les cheveux tout blancs et énormément d'arg...

La porte noire s'ouvrit de nouveau; Emjneline Corbellier parut, dans un déshabillé matinal d'une parfaite élégance : mais ces atours, non plus que les deux heures de soins donnés à la toilette, ne dissimulaient guère les ravages du souci et de l'insomnie; son visage évoquait la déplaisante idée d'une chose bouillie, puis frottée de blanc gras. Loute eut beau sauter à terre, elle n'échappa point à la réprimande :

— Loute, je t'ai déjà défendu de traîner sur les genoux de ton père... A ton âge, c'est grotesque, c'est inconvenant...

— Elle n'était pas sur mes genoux, dit Mau-

rice, mentant sans vergogne. Elle venait m'embrasser avant de partir pour le cours. Sauve-toi, ma chérie... Mais vous, Emmeline, comment allez- vous?

Tandis que Loute s'esquivait, échangeant avec son père un coup d'œil d'affectueuse complicité, Emmeline s'assit dans le fauteuil voisin de la table noire.

— Moi, fit-elle... je n'ai pu fermer l'œil... Aussi j'ai une mine !...

Et, venant tout de suite à ce qui l'inquiétait :

— Croze n'a toujours rien répondu?

Corbellier fit « si! ï> de la tête : et aussitôt

Emmeline se rasséréna :

— Vous auriez pu me le faire dire!... J'étais si inquiète après ce téléphonage inutile d'hier. Cette absence à laquelle on ne comprenait rien...

— Ma chère, s'excusa Corbellier, il y a plus d'une heure que je vous attends!

— Alors, il va venir?

— Il devrait être ici. Je l'ai atteint dans son lit, avant huit heures, par un coup de téléphone. Je l'ai mis au courant des ennuis que Jacques nous donne. Il n'en revient pas... 11 dit que nous nous couvririons de ridicule en permettant ce mariage...

— Parbleu!...

— Et qu'il se charge, si l'Italienne insiste, de la faire expulser...

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— Tu vois? Il n'y a que lui pour arranger les choses^ s'écria Emmeline avec admiration. Ah! c'est un ami, celui-là... Mais pourquoi était-il absent hier, et introuvable?

— Ma chère!... C'est tout un drame! Croze a été appelé hier par dépêche au Val d'Anay parce que son beau-frère a disparu.

— Le baron Ropart?

— Oui. Les journaux ne sont pleins que de ça. Tiens... vois... Le éMatin... Le Journal. Avanthier le baron est sorti à cheval pour aller visiter une propriété qu'il a au bord du Cher... Le soir, le cheval est revenu seul, couvert de boue, les étriers battants.

— Alors, Henri s'est noyé?

Corbellier fit un geste évasif.

— On le croit, au Val d'Anay... ou du moins on le dit... Mais, d'après les journaux, la police aurait une autre idée.

— Une fugue?...

— Oui... Une fugue... avec la simulation d'un accident.

Emmeline haussa les épaules :

— C'est idiot. Henri adorait sa femme.

C'était un mari et un père modèle.

— Monsieur, fit le valet de chambre du seuil de la porte noire, voilà M. Croze.

Emmeline se leva, la figure soudain si colorée de sang, les yeux si ranimés d'influx nerveux,

qu'elle fut jeune au moment où son sourire d'amante indéfectible accueillit le sous-secrétaire d'État. Elle avait passé une nuit de cauchemars, affolée par un rendez-vous manqué la veille, sans un mot qui l'avertît avant l'heure ou la rassurât après. En revoyant Croze pareil à lui-même, souriant, suant, vêtu à la diable, la main tendue, elle buvait de la vie.

— Belle madame, mes devoirs... Bonjour, mon vieux Corbellier. Mâtin! le pyjama dernier cri... Quel luxe! C'est égal... Vous en avez de joyeuses! Le téléphone à sept heures du matin... J'ai cru que les Allemands entraient à Lunéville.

Il s'assit, bedonnant, les jambes écartées, caressant Emmeline d'un regard qui voulait lui dire : <r Calmez-vous... rien n'est changé... » Puis:

— Alors, mes enfants, vous avez des embêtements?... Quant à moi, vous savez ce qui m'arrive?

— Oui, dit Emmeline. Nous avons lu... et nous vous remercions doublement de vous être dérangé tout de même pour nous... Votre pauvre belle-sœur doit être dans un état!...

— Eh bien, chère amie, ma belle-sœur est vraiment très d'aplomb. On a beau dire... la religion, quand c'est sérieux, ça vous cale une dame. Elle est convaincue que son mari est mort, noyé ou assassiné... Elle repousse avec une

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sorte d'irritation les espérances qu'on essaie de lui sujygérer. tUe dit : « Si Henri vivait, il aurait, depuis quarante-huit heures, trouvé moyen de réconforter sa femme et ses enfants, d Elle fait habiller tout son monde en noir, elle-même prend le deuil; on dit une messe des morts ce matin au Val d'Anay... Et, malgré cela, elle reste ferme comme un roc, suppléant le mari disparu, veillant à tout. La foi... et puis, peut-être aussi, la race, il y a du bon dans tout ça...

Depuis qu'il était au ministère de la Guerre, Croze avait sensiblement dilué le rouge de ses opinions. Certains journaux de gauche l'accusaient même de favoriser nettement les officiers d'opposition.

— Est-ce que vraiment... vous croyez à la noyade? questionna Corbellier

Croze prit un air d'augure :

— Mystère!

Emmeline, qui défendait toujours, fût-ce à l'aveuglette, la vertu conjugale, renouvela sa protestation :

— Jamais, j amais, je n'admettrai qu'un homme comme le baron Ropart... un hommeintelligent... qui adorait sa femme... Si les journaux insinuent ça, on devrait les interdire, les condamner à payer des amendes, les...

— Prenez garde, jolie madame! Ne vous emballez pas sur mon beau-frère! D'abord, entre

nous, il n'avait pas inventé la panclastite, le bravé Henri! Oh! un cœur de cristal... mais pas fort... L'histoire du cheval, du mouchoir, du chapeau et de la veste le prouve bien.

Confidentiel, se rapprochant de ses interlocuteurs, Croze chuchota :

— Voyons, mes enfants, ça ne tient pas debout, tout ça. Au premier mot que j'en ai dit ici au préfet de police, il m'a arrêté : ce Votre beau -frère est en ce moment avec une femme... Cherchez la femme, d Voilà ce que m'a dit Lehoux. Et ça crève les yeux.

— Mais quelle femme? murmura Corbellier...

— Cherchez bien...

Il riait, bon enfant, oubliant déjà le revers tragique de l'aventure, la fausse veuve, les faux orphelins, et le scandale dans une famille si proche de la sienne.

— On voyait au Val d'Anay une vicomtesse Brozier, ou Broziat, assez évaporée, proféra sévèrement Emmeline.

— Mais non, mais non... Bien plus près de lui que ça...

— L'institutrice?

— Vous y êtes, madame. Rosalie Boisset a quitté le Val d'Anay il y a huit jours, sous prétexte d'aller soigner une tante aux environs d'Arion. J'ai télégraphié hier soir au préfet de

la Meuse. La tante d'Arlon n'existe pas... Cet imbécile d'Henri! Monter un coup pareil quand il n'avait qu'à installer sa petite amie à Asnières. Le ménage Corbellier demeura un moment stupéfait. Croze reprit, jetant les yeux sur les aiguilles d'or du cadran noir :

— Dans vingt-quatre heures, tout cela sera clair comme le soleil, et voilà bien ce qui m'embête... Car vous pouvez être sûrs qu'on va me nommer dans tous les journaux, à propos de cette histoire de brigands, — moi qui n'y suis pour rien, et dont la femme n'a que le tort d'être née de Sauzon, comme la baronne Ropart.

Au ton dont il le disait, on sentait bien qu'il n'était pas tellement fâché qu'on divulguât cette alliance.

— Mais ce n'est pas pour parler de cet idiot d'Henri que je suis venu vous voir, hein? poursuivit-il. Il paraît que, vous aussi, vous avez votre institutrice incarnée, mes enfants? Seulement, ici, ce n'est pas sur le patron qu'elle a jeté son dévolu? Aimeriez-vous mieux ça, amie? Maurice filant à l'étranger avec la superbe Sandra?

Familier, il donna, tout en riant, une petite tape sur le beau bras nu d'Emmeline. A l'hypothèse qu'il aurait pu séduire l'Italienne, Corbellier avait rougi comme un adolescent.

— Vous avez tort de plaisanter, balbutia-t-il.

C'est très grave. Jacques a déclaré à sa mère, hier matin, qu'il est bien résolu à épouser Sandra dès qu'il sera majeur.

— Et il sera majeur?...

— Dans cinq mois.... en décembre prochain, par conséquent.

— Bon! fit le député. Nous avons le temps de nous retourner. Est-elle sa maîtresse?

Maurice rougit encore, mais ne répondit pas. Emmeline murmura :

— Ils se rencontrent hors de la maison.

— Alors ?. . . voyons ?. . .

— Eh bien, ce n'est pas sûr. Jacques est tellement respectueux avec les femmes.

— Oui... oui... il l'était même trop à un certain moment... Et ça lui nuisait dans le monde.

— C'est pour cela, reprit Emmeline, que j'avais vu sans déplaisir son goût pour cette Sandra. J'étais convaincue qu'il ne risquait rien; vous n'imaginez pas combien ce garçon — qu'on disait ennemi des femmes — avait vécu déjà dans des intimités féminines. M'"^ d'Albany, la princesse de Pamiers, tant d'autres, le recevaient à toute heure, dans leur chambre, dans leur cabinet de toilette, presque dans leur bain... Une seule chose aurait dû me mettre en garde... une chose nouvelle...

— Quoi?

Emmeline, non sans embarras, répondit :

— Il avait cessé de fréquenter ses amis... le comte d'Amhline, le jeune Carie Volberg...

— Oui, fit Croze... Toute la bande.

Ils se turent, inquiets, malgré la débilité de leurs principes moraux, du terrain suspect sur lequel il leur fallait s'engager. Aucun des trois n'osa dire encore, cependant, ce qui était au fond de leurs trois pensées : « Quel dommage qu'il ait cessé de fréquenter la bande! > Oui, c'était là leur pensée unanime; ils savaient bien qu'elle était unanime ; ils cherchaient seulement un moyen de se la communiquer. Mais une vague pudeur les retenait encore, car aucun des trois n'était foncièrement corrompu. Corbellier pratiquait même un certain stoïcisme résigné qu'on eût pu admirer si la timidité, l'horreur de la décision, n'en avaient été les raisons profondes. En somme, tous trois s'accordaient sur cette moralité bourgeoise moderne qui a pour axe l'importance de l'argent et qui consiste à respecter l'argent d'autrui tout en défendant âprement le sien. Devenus presque étrangers l'un à l'autre dans la vie conjugale, la femme et le mari se concertaient sincèrement pour empêcher ce scandale : une étrangère pauvre s'alliant à leur fils. Et sur ce point leur entente était si parfaite qu'ils avaient, ensemble, convoqué l'ami puissant, plein des mêmes idées.

Aucun des trois ne sut trouver la formule avouable pour regretter la déroute de « la bande ». Emmeline osa dire :

— D'Ambline m'a pourtant assuré que Jacques est encore très aimable avec eux^ quand il les rencontre dans le monde. Seulement Sandra l'empêche de les recevoir à la maison et d'aller chez eux. Faut-il qu'elle ait pris de l'influence sur lui! D'Ambline et Jacques étaient inséparables!

Le conseil de famille fut un instant silen- <ieux. Puis Croze, d'un ton d'avocat qui déblaie une affaire, déclara, attentivement écouté par les deux autres :

— Mon avis est qu'il n'est pas trop tard pour agir, pour enrayer. Jacques n'aura vingt et un ans qu'à la fin de l'année; d'autre part, tel que je le connais, ce n'est pas un garçon à tout briser, à se dresser contre la loi du pays et l'autorité des parents.

— Oh! ça... sûrement pas, fit Emmeline. Il me l'a dit hier encore.

— Bon ! D'ailleurs, la demoiselle est probablement bien trop diplomate, trop personne à combinaiione pour contrecarrer la loi française et risquer de se faire reconduire poliment à la frontière. Les deux tourtereaux en sont donc aux promesses de fidélité... Roméo et Juliette... € des parents barbares s'opposent à notre

union, mais attends-moi, je t'attendrai, constance éternelle. y> Hein? Je ne me trompe pas beaucoup?

— C'est cela exactement, fit Emmeline.

Corbellier, qui admirait Croze, avec une

nuance de peur et de gêne en face de ce gros homme bruyant et délibéré, approuva du chef.

— Donc, reprit le sous-secrétaire, marche à suivre des plus indiquées. L'Italienne à la porte aujourd'hui même... avec le moins d'explications possibles... largement payée de ce qu'on lui doit, rien de plus : ne pas avoir l'air de s'essayer le larynx pour chanter au besoin. Guetter son départ; la filer, bien entendu (je m'en charge); il faut connaître tous ses faits et gestes, au moins les premiers jours... Ne pas perdre Jacques de vue pendant et après la séparation: il vous aime beaucoup, ma chère amie; entourez-le, exhortez-le; au besoin entrez dans ses vues... dites que peut-être... plus tard... s'il est docile... s'il veut attendre... L'important est que la séparation s'accomplisse. Croyez- moi : Jacques, dès qu'il ne sentira plus la jeune personne au logis, commencera de s'en détacher. A son âge, c'est infailHble. Si je vous disais que mon père m'a fait le même coup quand j'avais dixneuf ans... oui... pour sa dactylographe, dont je m'étais toqué... J'ai déclaré que je me tuerais. La semaine d'après j'avais une autre petite cama-

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rade... Ah! çà... la diversion, c'est important... Il ne faut pas que Jacques, une fois isolé de son Italienne, s'ennuie... A vous de chercher, d'aviser...

Il n'en dit pas plus long; le ménage avait compris.

— Oui, fit Emmeline. Nous le distrairons.

— Maintenant, mes amis, reprit Croze en se levant, je vous demande la permission de vous quitter. On m'attend à la commission de l'armée; j'ai ici (il tapa sur son cœur, où la jaquette se gonflait), le nouveau plan de mobilisation de la nouvelle arme. Quand j'aurai fait adopter et exécuter ça, on pourra mobiliser de l'autre côté des Vosges : en douze heures je leur a sabote » leur mobilisation... Au revoir, Corbellier (il lui serra la main, tandis que Maurice murmurait : ce Merci!... merci!... Nous comptons beaucoup sur vous... ») Au revoir, jolie madame... Non, non, ne vous dérangez, je sais le chemin.

— Mais je m'en retourne dans mon domaine, insista Emmeline.

— Alors...

Il s'effaça contre le chambranle de la porte noire, pour la laisser passer... Corbellier ne songea pas à s'étonner; c'était l'usage du logis; Croze était surtout l'ami d'Emmeline : quand il venait la voir, presque toujours elle l'accompagnait jusqu'à l'antichambre, en bavardant. Cor-

bellier demeura pensif, debout devant sa table de travail, absorbé par le souci de cette décision à prendre : irait-il à l'usine ce matin, bien qu'il fût déjà onze heures passées, ou n'irait-il qu'après le repas de midi?... Cependant, la porte à peine refermée sur eux, Emmeline impatiente avait tendu ses lèvres à Croze : comme de scruter son image dans les miroirs, elle avait la curiosité morbide d'épier ce qui restait à Croze de désir pour elle; et cette inquiétude rendait ses caresses nerveuses, tyranniques, de plus en plus insupportables à un homme qui, depuis longtemps, tout en lui gardant une amitié sincère, cherchait ailleurs son plaisir. Aujourd'hui, émue par le souvenir des angoisses de la veille et de la nuit, elle pleurait en l'embrassant; Croze se débattait doucement contre ces baisers humides, craignant que Corbellier n'entendît ou n'apparût. Il réussit à se dégager en murmurant : «: Prends garde!..; Pas ici!... ]& Et il s'évada diagonalement par le grand salon. Mais elle le suivit, le rejoignit dans le petit salon. Il dut se prêter à un nouveau sondage passionné, agrémenté de : (( Dis que tu l'aimes, ta Linette... ta petite Lilinette. y> Puis ce fut le débat pour le prochain rendez-vous, Croze alléguant, pour s'en dépêtrer par avance, les exigences de la défense nationale et la catastrophe du Val d'Anay. Emmeline, perdant toute maîtrise d'elle-même, criait presque :

c Alors... dis tout de suite que tu ne veux plus me voir... Oh! je sens bien qu'il y a quelque chose de nouveau dans ta vie... il y a une nouvelle femme... une femme que tu n'as pas en^ core, que tu poursuis... Je lis ça dans tes yeux!... ]o Et Croze, émerveillé à part lui de cette divination de la maîtresse délaissée, inquiet qu'elle n'en devinât davantage, fléchissait, accordait l'entrevue : « Après-demain vers trois heures... au même endroit... », et il était récompensé par une dernière étreinte humide, interrompue enfin par le bruit de la porte que là-bas, au delà du grand salon, Corbellier ouvrait à son tour...

Le mari et la femme conférèrent derechef après le déjeuner, auquel, comme de coutume, Loute, Jacques et Sandra avaient assisté, et sur lequel avait pesé une gêne extrême. Il fut convenu qu'Emmeline se chargeait de renvoyer Sandra, Maurice étant jugé par Emmeline et par lui-même incapable d'un tel acte d'énergie. Le procédé du renvoi fut minutieusement défini : à trois heures un peu passées, pendant

ue l'Italienne donnerait à Loute sa leçon quo-.

dienne — dont, à l'ordinaire, Jacques profitait pour sortir — Maurice et Emmeline se rendraient ensemble dans la salle d'études. Maurice, sans

xplications superflues, emmènerait Loute dans

^xpii

sa propre chambre, située à côté de la salle d'études, et se trouverait ainsi à portée pour assister sa femme, si elle l'appelait. Maurice n'avoua pas à Emmeline que, par surcroît de précaution, il était résolu à installer son propre valet de chambre dans le cabinet de toilette.

Une si énergique offensive fut superflue. Entre l'Italienne et M™'* Corbellier, la scène ne dura pas dix minutes, et elle ressembla si peu à une dispute que Maurice et Loute, pourtant voisins, ne perçurent même pas un éclat de voix. Dès l'entrée du couple dans la salle d'études, Sandra avait compris. Sans protester, sans questionner, elle laissa Loute partir avec son père ; elle attendit, debouîj le discours prévu d' Emmeline. Celle-ci, à qui le sentiment de défense bourgeoise, un peu de jalousie maternelle et le désir de raconter à Croze une attitude héroïque infusaient une fermeté d'exception, dit assez bien la phrase préparée :

— Ma chère mademoiselle Sandra, nous avons le regret, mon mari et moi, d'être obligés de nous séparer de vous.

L'institutrice, seulement un peu plus pâle que de coutume, demanda :

— Pourquoi, madame?

— Vous devez vous en douter, répliqua Emmeline.

Et, s'animant un peu, elle ajouta :

— Nous avons eu confiance en vous, sur la Tecommandadon de M"** Mag. Nous vous avons, tout de suite, traitée comme un membre de la famille. Pour nous récompenser, vous avez... (elle n'osa pas dire : séduit...) vous avez... amené mon fils à vouloir se marier avec vous.

— Madame, répondit Sandra, Jacques vous confirmera (et la mère fut choquée de ce qu'elle disait tranquillement : Jacques, tout court) que je n'ai aucunement cherché à l'influencer. S'il m'aime, si je l'aime et s'il désire être mon mari, pourquoi refuserais- je?

La netteté de cette riposte désarçonna un instant Emmeline. Elle n'osait répliquer : « Mais nous ne savons rien de vous, rien de votre famille, rien de votre passé... » sentant vaguement la contradiction entre ces ignorances et le fait d'avoir confié sa fille à cette passante, à cette inconnue. Elle ne trouva que ceci :

— Vous êtes beaucoup plus âgée que Jacques.

— Oh! madame I II n'y a pas deux ans de différence.

— Eh bien, se décida à dire Emmeline, puisque vous voulez me le faire dire, il y a... une différence de situation...

— Une différence d'argent, madame, car ma famille est excellente. Jacques le sait; je ne lui ai rien caché, il peut s'informer... Mais, c'est vrai, mes parents sont ruinés; je n'ai pas de

dot. Alors, vous trouvez juste de me mettre à la porte, parce que votre fils veut m*épouser. Vous savez pourtant que je ne lui ai fait que du bien...

— Je ne dis pas non... mais vous êtes trop intelligente pour ne pas comprendre...

— Je comprends si bien que, depuis hier, Jacques m'ayant dit qu'il vous avait déclaré ses projets, ma malle est faite. Ce soir, je coucherai au Grillon. Je n'ai pas l'intention de rester ici malgré vous : mais je vous avertis loyalement que ni Jacques ni moi ne renonçons...

Emmeline devint rouge de colère.

— Ne renoncez pas si cela vous convient. Jacques est mineur et fera ce que ses parents lui commanderont.

— Jacques sera majeur dans cinq mois.

— Oh! d'ici là! fit Emmeline.

Ce fut le seul moment au la conversation des deux femmes haussa un peu de ton, où elles aperçurent, derrière les yeux l'une de l'autre, la haine, l'envie de se déchirer. Mais l'Italienne, pour se maîtriser à coup sûr, attendit un moment, les lèvres serrées. Elle les rouvrit pour proférer, très bas :

— Souhaitez, madame, que M. Jacques ne manque pas à la parole qu'il m'a donnée.

— Je ne comprends pas ! fit Emmeline troublée.

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Sandra répéta dans les mêmes mots :

— Souhaitez que M. Jacques ne manque pas à sa parole. Souhaitez cela, vous surtout. Adieu, madame...

Elle se dirigea vers la porte, tout à fait calme. Emmeline eût voulu la retenir, la forcer à s'expliquer. Elle balbutia...

— Votre mois... je vous paie votre mois entier...

— Vous m'enverrez l'argent au Grillon j madame, répondit Sandra de la porte.

Et elle sortit.

Elle s'en alla, le cœur lourd de rancune, les tempes battantes : ses nerfs, tendus par l'orgueil en face d'Emmelme, la trahissaient maintenant. Elle dut s'appuyer au mur, éblouie par une sorte de radiation intérieure, de radiation fulgurante. Ainsi, une fois de plus, c'était la rue, c'était le home sordide, c'était les places après les places.. Et, si Jacques, cet homme-enfant, ne tenait pas sa parole, ce serait cela, toute la vie... A pas incertains, elle se dirigea vers l'appartement de Jacques. Qu'avait-elle à ménager maintenant? Elle y pénétra sans frapper : Jacques, qui rentrait à l'instant même, devina à son allure que la scène avait eu lieu, la scène qu'ils attendaient l'un et l'autre depuis la veille. Il courut à elle :

— Eh bien?

Elle mit sa tête sur son épaule et sanglota :

— Jacques, on me renvoie...

Mais aussitôt elle dut le soutenir, car il s'effondrait. Elle le fit asseoir et resta debout près de lui, refoulant ses larmes.

— On me renvoie... Mais j'ai confiance en coi. N'est-ce pas que tu ne m'abandonneras pas?

Et, lui prenant la tête dans ses mains, le regardant presque maternellement, elle dit à mivoix, comme si elle se parlait à elle-même :

— Qu'est-ce que tu vaux, en somme? Je ne le sais pas!... Qu'est-ce que tu feras?... Est-ce que tu vas me trahir?... Non, tu ne me trahiras pas... Mais tu es capable de te laisser faire!... Et pourtant, je t'aime, Jacques... et avec moi seule tu auras une vraie vie... Prends garde...

Il allait parler. Elle lui mit sa belle grande main sur la bouche :

— Ne dis rien. Pas de serment! Moi, je te jure que je ne te ferai jamais de mal... Mais, si tu m'oublies, malheur à ceux qui t'auront fait m'oublier...

Elle libéra les lèvres de son ami et, s'inclinant, y posa ses lèvres à elle, dans un infini baiser où elle s'efforça de le griser comme d'un philtre. Puis :

— Reste. Laisse-moi partir... Ce serait trop triste... Dans quelques instants j'aurai quitté ta

maison. Ecris-moi dès demain au Grillon... rue des Bergers.

Il s'écoula bien un quart d'heure sans que 'acques trouvât la force de quitter la chaise où Sandra l'avait laissé... Ce qu'il éprouvait était bizarre. Il était assommé de chagrin : et un discret sentiment de délivrance pointait au profond de lui-même. Le présent lui semblait affreux : il s'était tellement accoutumé à se laisser guider dans la vie par l'énergie de Sandra I Mais l'avenir luisait plus clair, d'une clarté grandissante. Jamais sa double nature n'avait lutté en lui comme en cette minute critique, et la lutte lui en était vraiment douloureuse. S'il lui fallait rester seul, désemparé, mieux valait mourir tout de suite.

Comme il souffrait ainsi, un frôlement de robe lui fit tourner la tête. Sa mère était derrière lui. Elle se pencha et lui baisa les cheveux. Il était si navré que cette caresse lui fit du bien. Il se leva, fit quelques pas dans la pièce.

— Tu vas bien, mon chéri? murmura Emmeline.

— Je suis las, fit Jacques.

Et un bâillement nerveux le secoua.

— hcoute, dit M"* Corbellier se rapprochant... Je t'ai dérangé parce qu'un de tes amis a téléphoné tout à l'heure, demandant s'il pou-

vait dîner ici ce soir, avec nous... Je te croyais sorti... J'ai dit que je ferais répondre dès ton retour.

— Qui est-ce?

— Le petit d'Ambline.

Les yeux de la mère et du fils se heurtèrent, puis se quittèrent aussitôt.

— Il pourra venir, dit Jacques,

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