‹ Les anges gardiens; ce temps-ci; romanChapitre 8 sur 14 · L ÉMANCIPÉE · texte numérisé non relu

L ÉMANCIPÉE

ETTE nuit-là, vers la mi-juin, quand la pâleur du petit jour filtra aux interstices des rideaux, Haumont-Segré et sa femme continuaient encore — dans la chambre à coucher de celle-ci — l'horrible tête-à-tête, la conversation qui ressemble au vol heurté, bourdonnant, puis soudain interrompu, comme anéanti, d'une mouche prisonnière. Ils s'étaient vingt fois demandé l'un à l'autre : « Que faire? » Ils avaient inutilement répété des dates, les dates de redoutables échéances qu'ils connaissaient

aussi bien l'un que l'autre. Vingt fois, l'un après l'autre, ils avaient émis ces hypothèses rétrospectives, révolte humaine contre la tyrannie du passé, du fait accompli : « Si tu avais accepté un point de moins dans l'emprunt vénézuélien... Si Boutzoff n'avait pas retiré ses deux millions de dépôt... Quand je pense que cette guerre aurait pu éclater six mois plus tard!... y> Ils avaient aussi échangé des reproches, elle : « Tu es un maladroit... Mon père avait laissé une situation magnifique... Ce n'est pas Un Tel (un concurrent) qu'on aurait roulé comme cela!... » et lui: c M'as-tu jamais prêté un secours?... Avec tes maladies imaginaires, j'ai toujours eu peur de provoquer des crises si je te consultais... Tu ne sais même pas faire le budget de la maison . tous tes gens te volent : nous avons perdu des centaines de mille francs par ta négligence... » Ds s'étaient jetés dans les bras l'un de Tautre en se demandant pardon, et, leurs vieux visages se touchant, ils avaient, très bas, en même temps, suggéré la solution qui semble aux désespérés non seulement le repos et la délivrance, mais une revanche sur le sort, un moyen suprême de le défier, de le railler en lui ôtant sa proie.

Ce fut M""* Haumont-Segré qui, sous cette cendre affreuse, réveilla une étincelle... Comme tant de neurasthéniques, elle montrait d'ailleurs,

depuis que son mari lui avait avoué la faillite imminente, une énergie surhumaine. Elle ne se plaignait plus d'aucune misère physique : et pourtant, si Haumont-Segré avait eu le loisir de l'observer, il aurait constaté en elle les signes, cette fois indiscutables, d'un mortel épuisement. Assise au bord de cette chaise longue où elle ne s'étendait plus guère depuis quarante-huit heures, elle disait :

— C'est entendu. Nous disparaîtrons tous les deux; je t'assure que je ne serai pas moins brave que toi devant un cachet ou une piqûre... Mais, avant, essayons nos derniers atouts. Tu dis qu'avec six cent mille francs nous sommes tirés d'affaire?...

— Cinq cent mille suffiraient même , puisque mon frère m'offre tout son disponible : une centaine de mille francs. Enfin, les Ropart d'Anay, que nous allons voir demain, nous consentiront peut-être une avance...

— Eh bien, ces cinq cent mille francs, moins ce que nous avanceront peut-être les Ropart d'Anay, il faut que Berthe nous les donne. Il faut même qu'elle mette à ta disposition les onze cent mille francs qu'elle a, pour que tu puisses passer la crise... lancer cet emprunt de vingt-cinq millions pour le port de Salonique, qui te sauve...

Le banquier secoua sa tête chenue :

— Berthe ne donnera rien du tout.

— Elle donnera, si on lui fait comprendre que c'est son intérêt.

— C'est en effet son intérêt de ne pas laisser son père déposer son bilan et peut-être aller en prison. Mais ce n'est pas l'intérêt de M'^^ Smith

— Pourquoi?

— L'intérêt de M"® Smith, c'est que Berthe reste riche et qu'elle, l'Anglaise, puisse vivre à ses dépens. Ah! la damnée Anglaise... Tous les embarras de notre maison ont commencé du jour où elle y est entrée : on jurerait qu'elle a le mauvais œil, qu'elle nous a jeté un sort. EUe nous a volé Berthe. Je serai peut-être obligé de de me tuer; mais je ne voudrais pas mourir sans avoir étranglé l'Anglaise.

Et il serrait, autour d'un cou imaginaire, ses doigts de vieux colosse.

— Non, Maxime, répondit sa femme, il ne faut pas l'étrangler encore. Il faut se servir d'elle.

— L'acheter?

M™" Haumont-Segréfit signe que oui. Le banquier réfléchit. Assurément, Fanny Smith était impénétrable; elle avait si bien masqué son jeu qu'on ne pouvait lui reprocher ni aucune malversation ni même aucun indice d'accaparement Mais Haumont-Segré avait trop manié l'argent au cours de sa vie, il avait trop souvent constaté, devant un tas de billets bleus, la dé-

faillance des gens à principes, pour rejeter Tidée suggérée par sa femme. Entre les deux époux, la conversation se ranima, avec le jeu fiévreux des hypothèses. Acheter l'influence de Fanny sur son élève, c'était une solution nouvelle, c'était un espoir qui n'avait pas encore failli. Ils s'y raccrochèrent. Un peu réconfortés, ils eurent le courage de se dévêtir, de se coucher, d'affronter l'obscurité et l'insomnie. Ils s'étendirent Tun auprès de l'autre, comme aux premières années de leur mariage; le danger commun ressoudait leur union. Leurs mains ardentes enlacées, ils parvinrent ainsi à dormir à peu près trois heures, entre quatre et sept heures, d'un sommeil haché, harcelé de cauchemars. Réveillés aux premier^ bruits de la maison, leur dialogue de naufragés recommença : comment aborder Fanny Smith? comment lui proposer en face de l'acheter?

— C'est toi, Julie, qui es mieux en posture de lui parler. Moi, je ne lui adresse presque jamais un mot... la démarche est moins grave de la part d'une femme...

— Mais non, c'est toi. C'est ton rôle de chef de famille. Quelle autorité aurai-je, moi, pour offrir de l'argent? Elle ne me prendra seulement pas au sérieux!

Ils tombèrent d'accord sur ce plan : Haumont- Segré manderait l'Anglaise dans son cabinet de

travail et commencerait la conversation seul avec elle; sa femme attendrai c dans la pièce voisine, prête à la rescousse si l'action commune du ménage devenait nécessaire. C'était justement un mercredi, jour favorable pour voir Fanny à l'insu de son élève : Berthe, tous les mercredis matin, se rendait a un cours de peinture d'après modèle vivant ; sa femme de chambre l'accompagnait; elle ne rentrait que passé midi. Les Haumont-Segré devant, ce même jour, prendre le train à onze heures et demie pour le Val d'Anay, — la sortie de Berthe fut guettée, et, aussitôt après, on pria M^^'' Smith de descendre dans le cabinet du banquier. 11 était dix heures moins un quart.

Elle tarda cinq minutes à peine. Quand elle pénétra, vêtue de noir comme de coutume, dans la somptueuse pièce tendue de rouge, garnie de beaux meubles Empire, où l'attendait le banquier, l'émotion qu'avait pu lui causer cet appel inusité ne se laissait deviner qu'à un peu plus de raideur dans la tenue, à l'effort plus visible de figer les traits du visage.

— Vous m'avez fait demander poiir venir, monsieur?

ttait-ce une réelle incapacité à s'assimiler les tournures françaises? Etait-ce simple dédain, bien anglais, pour tout autre langage que le sien? Etait-ce une parade préventive contre les sur-

prises de la conversation? Fanny Smith, après dix ans de Paris, butait presque à chaque phrase sur un anglicisme.

— Oui, mademoiselle, répondit Haumont- Segré, j'ai besoin de m'entretenir sérieusement avec vous. Asseyez-vous, je vous prie. J'aborde les faits, sans préambule. Nous pouvons, ma femme et moi, être parfois en désaccord avec vous sur l'éducation de Berthe : nous n'en sommes pas moins convaincus et de vos qualités personnelles, et de l'intérêt... de l'intérêt... très sincère que vous portez à votre élève.

11 s'arrêta, quêtant un remerciement ou au moins un assentiment. L'Anglaise, sur son siège, gardait l'immobilité des cires du musée Tussaud.

— Oui, reprit Haumont sans se décontenancer, vous êtes intelligence et dévouée à Berthe : c'est incontestable. On peut donc être sûr de vous trouver prête à vous dépenser dans l'intérêt de Berthe. N'est-ce pas?

Il fallut bien que l'Anglaise répondît à cet appel direct. Elle répondit en anglais comme par mégarde, et la plus vague des locutions anglaises :

— Of course.,.

— Bon!... Eh bien, un danger menace Berthe en ce moment.

Fanny Smith fit :

— Ohl...

Mais, comme cet « oh! » n'était pas accentué à la française, il ne renseigna nullement le banquier sur le degré de surprise, d'émotion ou de curiosité que sa phrase: « un danger menace Berthe », provoquait chez l'institutrice.

— Un grand danger, reprit-il. Je me confie à VOUS; je joue cartes sur table avec vous. La crise orientale que l'Europe subit en ce moment s'est répercutée sur ma maison, sur mes affaires. .. Je puis... Je puis être déclaré en faillite à la prochaine liquidation.

— Oh! si vite!... fit l'Anglaise, marquant cette fois un léger étonnement, et ne cachant pas qu'il lui venait de ce qu'elle ne croyait pas l'événement si prochain.

Le banquier médita un instant, lissant de la main droite sa barbe chenue. Puis, les yeux dans les yeux de l'institutrice, et donnant à sa voix tout ce qu'il put de fermeté :

— Ma femme et moi, reprit-il, nous sommes trop près de notre fin pour ne pas nous résigner à la catastrophe s'il faut la subir: notre sacrifice est fait. Mais Berthe a vingt ans. Et j'ai le cœur serré en imaginant ce que la vie sera pour elle si son père est arrêté... condamné.

Fanny, qui avait soutenu sans broncher le regard de Haumont-Segré, questionna à son tour :

LES ANGES GARDIENS l^f

— Alors... puisqu'ils peuvent vous arrêter... y a eu... comment dire?... de la traude?

Les joues livides du banquier se colorèrent. Il répliqua sèchement:

— Je n'ai rien à me reprocherje vous prie de le croire Les opérations que le parquet visera, tous mes confrères s'y livrent avec l'approbation tacite de leurs clients... Question de chance ou de malchance: une grande banque d'alTaires ne se mène pas comme le tonds d'un herboriste. Une seule chose importe : l'avenir de Berthe peut être grevé lourdement par ma ruine d'abord, puis par ma condamnation.

Une minute durant, le tic tac de la pendule — un balancier qui oscillait suspendu aux serres d'un aigle de bronze — parla seul dans la pièce silencieuse Les deux interlocuteurs avaient décroise leurs regards. L'Anglaise finit par dire:

— Que dois-je faire alors, monsieur?

— Vous devez, mademoiselle, exposer la situation à ma fille, dès qu'elle rentrera. Vous nous épargnerez ainsi, à ma femme et à moi, une révélation pénible...

— Oui.. Oui... Je peux faire.

— Je vous remercie... Quand vous l'aurez mise au courairt de ce qui me menace... il vous sera facile, avec votre expérience et votre autorité, de lui faire comprendre tout ce que lui coûterait notre débâcle... Notre fortune en-

gloutie, donc rien à recueillir de nous, plus tard... et une tache indélébile... enfin, disons le mot, le déshonneur sur son nom. Vous me suivez bien?

— Oui, fit l'Anglaise. Et alors, ajouta-t-elle, les traits de sa figure plus figés que jamais, vous voudrez lui demander son argent à elle pour éviter ces... ces embêtements?

Haumont-Segré demeura un instant interloqué. Il n'avait pas prévu que l'Anglaise prendrait ainsi les devants ; et, au moment où elle attaquait le point délicat par sa phrase comiquement brutale, il cherchait une périphrase pour lui dire la même chose.

— Oh! répliqua-t-il un peu balbutiant... Il s'agirait seulement d'un prêt, d'un prêt assez considérable, mais sans aucun risque. (Et sa voix fléchit à ce moment; il regarda les genoux de Fanny au lieu de sa figure, et il se mit à parler plus vite, tâchant de cacher son embarras par l'abondance des mots.) J'ai en mains une affaire de premier ordre... une option pour un emprunt de ville... de ville européenne, admirablement gagé... toutes les garanties. J'ai l'option jusqu'à après-demain... Le syndicat est en grande partie formé. Si j'émets cet emprunt, c'est un bénéfice de près de deux millions... Les huit cent mille francs comptant que je demande à Berthe pour payer la liquidation lui seront remboursés à la

^^■En du mois, avec une prime de deux cent mille ^» francs. Elle aura sauvé son père et sa mère de la faillite, elle aura préservé son nom, et elle aura fait une opération magnifique... Voilà.

M"** Smith murmura :

— Je comprends. Je comprends très bien.

— J'étais sûr que vous comprendriez, reprit Haumont. Alors, je peux compter sur vous?

— Je transmettrai certainement à Berthe.. oui... je transmettrai tout ce que vous avez dit. Je le ferai.

— Et... (Il se leva; Fanny se leva aussi.) Et... vous lui parlerez raison... n'est-ce pas? vous lui ferez toucher du doigt son véritable intérêt?

— Je conseillerai à Berthe ce que je crois réellement son intérêt, soyez sûr, monsieur.

— Mais son intérêt est évident, riposta le banquier inquiet. Même s'il ne s'agissait pas pour elle et pour nous d'une question vitale, ma proposition resterait pour Berthe très séduisante. Vous ne supposez pas que je risquerais la fortune de ma fille dans une aventure? Au surplus, je lui fournirai tous les détails, et à vous aussi, mademoiselle. Vous pourrez ensemble contrôler les conditions de l'emprunt, les souscriptions actuellement fournies parles syndicataires, les garanties... Si, si, j'y tiens... Je veux que Berthe considère cela comfne une affaire, ane excellente affaire pour elle.

L'Anglaise, debout, ne donnait tf>u jours aucun signe ni de protestation ni d asseniiment. Haumont-Segré, emporté par l'habitude, risqua l'argument suprême :

— Et, justement parce que c'est une affaire, j'entends que les conditions habituelles des affaires lui soient appliquées... Vous êtes l'intermédiaire nécessaire, thf right woman in rhe right place. Si l'aflaire se conclut, nous vous la devrons, Berthe et moi. Ce serait donc vous frustrer que de ne pas vous en faire bénéficier. Quatre mille livres sterling seront à votre disposition dès la liquidation du syndicat.

Cette fois, Fanny Smith laissa deviner un léger émoi : le haut de ses joues habituellement très coloré pâlit.

— Cette quantité d'argent, dit-elle, sera pour Berthe ou pour moi? Je n'ai pas bien compris.

— Pour vous, pour vous seule, Berthe n'en touchera pas moins ses deux cent mille francs intégralement. Sommes-nous d'accord?

Ayant aussitôt repris son sang-froid, l'Anglaise répondit :

— Je vous prie, monsieur, de me donner un peu de temps pour réHéchir. Je suis si peu accoutumée...

— Kéfîcchissez... mais je ne doute pas du résultat de vos* réflexions... Nous allons, tout à l'heure, ma femme et moi, déjeuner chez les

LES A'NGES GARDIENS 2^9

Ropart d'Anay. Nous serons de retour vers cinq heures. Vous aurez causé avec Berthe?

— Oh! certainement, monsieur.

— Alors, mademoiselle, à ce soir?

L'Anglaise s'inclina; Haumont-Segré la reconduisit jusqu'au seuil de son cabinet et poussa le verrou derrière elle. Puis il alla chercher M™" Haumont-Segré, qui attendait dans la pièce voisine. Il la trouva debout contre la porte : elle avait tâché d'entendre le plus possible de la conversation.

— Eh bien? fit-il... Elle me paraît sensible aux arguments bleus, la vertueuse Fanny?

— Tu crois? répliqua M""^ Haumont-Segré, dont le visage restait soucieux. Je n'ai pas aimé le ton de sa voix quand elle te répondait.

— Elle n'a pas regimbé, elle n'a pas eu une protestation. Elle s'est seulement informée si les cent mille francs seraient bien pour elle toute seule. Ahl tu as eu une fameuse idée, ma pauvre vieille.

Il l'embrassa. Toute leur tendresse d'autrefois leur remontait et les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, depuis le commencement de l'horrible crise. Les moindres minutes de séparacion leur semblaient intolérables. Et c'est pour cela qu ils avaient voulu faire ensemble ce voyage au Val d'Anay, où les attirait le faible espoir de rama^bcr quelques billets de imlle

francs, ou peut-être, pour le syndicat, une signature du baron Ropart, si généreux, si imprévoyant....

« Paris, '), rue Monte "ivet,

ce mercredi, à trois heures.

€ Mes chers parents,

« Aussitôt que je suis rentrée à la maison aujourd'hui, Fanny m'a raconté la conversation que papa a eu avec elle ce matin.

« Ainsi, papa a pu croire, vous ayez pu croire tous les deux que Fanny, pour une misérable somme d'argent, se prêterait à me dépouiller, au profit de créanciers qu'a ruinés papa! J'aime mieux vous dire tout de suite que Fanny, en s 'excusant de me transmettre la proposition et en la qualifiant comme elle le mérite, m'a engagée de toutes ses forces à la rejeter. Il n'en est pas moins vrai que, si Fanny n'était pas l'âme supérieure et le cœur loyal qu'elle est, je risquerais d'être jouée et ruinée par mes propres parents. Cette trahison me frappe en plein cœur. J'ai beaucoup pleuré. En revanche, je sais maintenant qui veut mon bien aux dépens même de ses intérêts, et qui songe seulement à m'exploiter. Mes chers parents, je ne suis plus capable, au moins pour quelques mois, de vous rencontrer dans cette maison, de vous parler..

Ce serait au-dessus de mes forces; j'aime mieux abandonner la place. Je pars.

« Je regrette de vous quitter au moment où vous avez de graves soucis. Mais je n'ignore pas que tout mon avoir ne vous sauverait pas, et je ne trouverais pas juste d'être entraînée dans votre débâcle, moi qui n'en suis pas responsable, moi qui, depuis le jour où Fanny m'a expliqué ce qu'est réellement le commerce de l'argent, ai détesté le métier de papa, ou du moins la façon dont il l'exerçait. Je ne me sentirai d'ailleurs pas atteinte par les conséquences judiciaires d'actes où je n'ai pas la moindre part. Si la banqueroute de mon père écarte de moi les épouseurs, que m'importe? Je ne veux pas me marier; je n'ai pas le goût du monde; je serai parfaitement heureuse dans la seule société de Fanny, surtout lorsque des regards hostiles ne surveilleront plus notre amitié et que de misérables menées ne la combattront plus en dessous. Quant à l'opinion des gens, l'estime de Fanny et le témoignage de ma conscience me suffisent.

« Je n'oublie pas, cependant, que j'ai des

' devoirs envers vous, mes chers parents. Et, en

vous quittant, j'ai le souci de défendre vos vrais

intérêts mieux que par le chimérique emprunt

de papa. Vous êtes ruinés; regardez la ruine en ,

Iface; vous n'êtes pas les premiers, dans le monde des affaires, à qui cette infortune soit arrivée. Je

ne peux pas supposer que papa ait commis des actes illégaux : ce n'est donc qu'une débâcle d'argent. Ne vous débattez pas; laissez la liquidation s'accomplir : tel est le conseil que vous donne Fanny, qui nest nullemeni votre ennemie, quoi que vous en pensiey et qui juge les choses avec intelligence et sang-troid. Il lui semble, il me semble aussi, que des épaves au moins de la dot de maman peuvent être sauvées : environ deux cent vingt mille francs^ croyons-nous. Ce serait, en somme, la vie matérielle assurée; mais je désire que mes parents aient une large aisance dans leur vieillesse. Je m'engage donc à vous servir, à partir du jour où votre situation financière sera liquidée, une pension alimentaire de dt)uze mille francs par an. Elle vous sera remise par quartiers chez mon notaire, M" Delaplanque, sans que nous ayons besoin d'entrevues pour cela.

« Car la chose à quoi je tiens, c'est que vous me laissiez vivre absolument à l'écart. J'ai horreur des scènes, des récriminations, des plaintes : j'en ai trop souffert à la maison, entre les violences de papa et les maladies imaginaires de maman : et, si je vous quitte ainsi sans vous embrasser une dernière fois, c'est parce que je n'ai vraiment pas la force de soutenir une explosion de cris, de reproches et de larmes. Je ne vous en garde pas moins une respectueuse

LES ANGES GARDIENS 2^f,

affection filiale. Quand je suis tentée de vous juger, je me l'interdis aussitôt, en songeant que je serais pareille à vous, pareille à la plupart des gens de notre milieu, si la Providence n'avait placé sur ma route un guide exceptionnel, qui m'a révélé à la fois le monde intellectuel et le monde moral, qui m'a fait haïr tout ce qui est bas, tortueux, mesquin, et rechercher avant toute chose le perfectionnement personnel. Entre un pareil être et vous, il ne pouvait s'établir d'accord : vous deviei lui être hostiles... Quand je pense que papa, devant moi, a osé insinuer un jour que Fanny s'adonnait à la boisson! Fanny qui, par goût, ne boit que de l'eau à ses repas, et à qui les médecins sont obligés d'ordonner les préparations alcooliques qu'elle absorbe à contre-cœur!... Enfin, oublions tout cela : je suppose que vous êtes renseignés maintenant sur la valeur morale de mon amie la plus chère, de la seule personne au monde de qui l'estime me tienne au cœur, et de qui la présence me soit indispensable.

« iMes chers parents, je vous embrasse l'un et l'autre bien tendrement, et je ne laisse pas sans émotion la maison où je suis née, où j'ai vécu près de vingt ans. Mais il le faut. Après ce que vous avez tenté aujourd'hui, nous ne pourrions plus nous trouver réunis autour de la même tablej vous le sentez certainement comme moi.

Je veux espérer que vos ennuis se résoudront pour le mieux : de toute façon, vous savez maintenant que vous serez défendus contre les embarras matériel par

« Votre fille affectionnée,

« Berthe. »

Hautmont-Segré, rentrant du Val d*Anay, avait trouvé cette lettre placée bien en évidence sur la table de son cabinet de travail... Aux premiers mots qu'il en avait lus, il avait fait appeler sa femme, qui se déshabillait dans sa chambre. Tous deux avaient ensemble achevé la lecture des cinq pages, d'une longue écriture courbée, courbée comme une rangée d'arbustes sous un implacable vent d'ouest. Maintenant, écroulés face à face, se passant de temps en temps la lettre et se la relisant l'un à l'autre, ils balbutiaient des bouts de phrases misérables, des interjections désespérées.

— Elle n'a pas écrit cela d'elle-même. C'est une lettre dictée.

— Ah! vois-tu... je le sentais depuis longtemps... Elle en était arrivée à nous détester.

— Mais qu'est-ce que nous lui avons fait, mon Dieu? On ne peut pas chérir une enfant davantage...

M'"" Hautmont-Segré sanglota :

— C'est ma faute... C'est moi qui ai eu l'idée de tenter Fanny. Et Berthe a raison. C'était mal. Nous risquions de lui faire perdre sa fortune... Si, si, je le devinais bien, va! Oh! quand je pense que c'est ma faute...

Elle se renversa sur les coussins du canapé où elle était assise, comprimant son cœur.

Tout à coup, le banquier se leva et se dirigea vers la porte, agitant ses grands bras.

— Où vas-tu? questionna Julie.

— Je vais la tuer.

— Ta fille?

— Non. L'Anglaise. C'est elle la cause de tout. Elle paiera sa dette. Je la tuerai.

Et le geste qu'il avait eu la nuit précédente, le geste de serrer un cou entre ses doigts formidables, il le refaisait machinalement dans le vide.

— Maxime, supplia M""" Haumont-Segré.

Et, comme il allait vraiment sortir, elle murmura :

— ' Reste, je t'en prie. Je suis si malade.

Il l'avait entendue bien des fois, au cours de leurs trente-trois années de mariage, déplorer sa santé, solliciter la pitié pour ses misères. Mais

Iamais de ce ton profond, à demi retenu comme m aveu involontaire. Il s'agenouilla près de sa ieille compagne :

— Quoi? Qu'est-ce que tu as? Tu souffres? Elle fit signe que oui.

— ' Mais qu'est-ce que tu ressens?

Elle du rrès bas:

— Comme si on aspirait la vie hors de mon cœur. C'est horrible. La douleur se répand dans tous les os de ma poitrine... J'ai eu cela cette nuit pour la première fois... Et maintenant, quand tu as voulu sortir pour tuer cette misérable fille, c'est revenu. Je t'en supplie, ne me quitte pas. Tu me le promets?

— Oui. Je te le promets... Je ne te quitterai pas... Voyons... Calme-toi... Calme-toi.

Il enlaçait de ses bras le buste de la malade; il baisait les cheveux gris en désordre, le pauvre front plif^sé de rides, les yeux comme fondus dans les pleurs.

— Prends courage, ma vieille chérie... L'orage passera... Laissons-le passer. Cette infâme Anglaise, qui connaît mes affaires, à ce que je vois, aussi bien que moi-même, a raison... Ne cherchons pas à sauver le navire: il est perdu. Nous vivrons avec le résidu de ta dot... Je te soignerai bien, tu guériras. Et alors... alors, on pensera à régler le compte de l'institutrice.

Et, tout en dorlotant sa vieille compagne, il faisait encore machinalement, des doigts de la main droite, le geste de serrer un cou.

Page 1