‹ Les Anglais au pole NordChapitre 33 sur 51 · LA ROUTE AU NORD · texte numérisé non relu

LA ROUTE AU NORD

L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et d'obéissance. Les manœuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient de nombreux loisirs. La température se maintenait au-dessus du point de congélation, et le dégel devait avoir raison des plus grands obstacles de cette navigation.

Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié sincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en amitié il y a toujours un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que le docteur n'était pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître. Duk, d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la société de Shandon ; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent 1 contre Pen et Foker ; sa haine pour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche, Ceux-ci, d'ailleurs, h'o-

saient plus s'attaquer au chien du capitaine, « à son génie familier, » comme le disait Clifton.

En fin de compte, l'équipage avait repris confiance ef le tenait bien.

« Il semble, dit un jour James Wall à Richard Sh andon, que nos hommes aient pris au sérieux les discours du capitaine ; ils cnt l'air de ne plus douter du succès.

— Ils ont ton, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons d'imprudence en imprudence.

— Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous revenons vers des routes déjà reconnues; n'exagérez -vous pas, Shandon?

— Je n'exagère rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez, que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au charbon?

— Non, répondit Wall.

— Eh bien ! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer surtout à la voile, l'hélice étant réservée pour remonter les courants ou les vents contraires; notre combustible ne devait être employé qu'avec la plus sévère économie; car, qui peut dire e; quel endroit de ces mers et pour combien d'années nous pouvons être retenus? Mais Hatteras, poussé par cette frénésie d'aller en avant, de remonter jusqu'à Ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil

détail. Que le vent soit contraire ou non , il marche à toute vapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon perdus.

— Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors!

— Oui, "Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de combustible, ne nous serait d'aucune uti-i lité dans une circonstance critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un pays où le mercure se gèle fréquemment dans le thermomètre 1.

— Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler son approvisionnement à l'île Beechey ; il doit y trouver du charbon en grande quantité.

— Va-t-on où l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver tel détroit libre de glace? Et s'il manque l'île Beechey, et s'il ne peut y parvenir, que deviendrons-nous ?

— Vous avez raison , Shandor? -, Hatteras me paraît imprudent ; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelques'observations à ce sujet?

— Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mai déguisée; j'ai résolu de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire; j'attendrai les événements; on me commande, j'obéis, et je ne donne pas d'opinion.

-— Permettez-moi de vous dire que vous avez tort,

is Le mercure se gèle à 42* centigrades au-dessous de 0.

Shandon, puisqu'il s'agit d'un intérêt commun, et que ces imprudences du capitaine peuvent nous coûter fort cher à tous.

— Et si je lui parlais, Wall, m'écouterait-il ? » Wall n'osa répondre affirmativement.

« Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentations de l'équipage.

— L'équipage, fit Shandon en haussant les épaules; mais, mon pauvre Wall, vous ne l'avez donc pas observé? il est animé de tout autre sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le soixantedouzième parallèle, et qu'une somme de mille livres lui est acquise par chaque degré gagné au delà de cette latitude.

— Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine a pris là le meilleur moyen de tenir ses hommes.

— Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer libre, cela ira tout seul ; Hatteras les a pris par l'argent ; mais ce que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, la misère, la maladie, le découragement, le froid, au-devant duquel nous nous précipitons en insensés, et vous verrez si ces gens-là se souviennent encore d'une prime à gagner!

— Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussira pas?

— Non, Wall, il ne réussira pas; dans une pareille entreprise, il faut entre les chefs une parfaite communauté d'idées, une sympathie qui n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son passé tout entier le prouve ! Enfin , nous verrons ! il peut arriver des circonstances telles, que l'on soit forcé de donner le commandement du navire à un capitaine moins aventureux...

— Cependant, dit Wall, en secouant la tête d'un air de doute, Hatteras aura toujours pour lui...

— Il aura, répliqua Shandon en interrompant l'officier, il aura le docteur Glawbonny, un savant qui ne pense qu'à savoir, Johnson, un marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de raisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, le charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord ! Non, Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'équipage, il le sait bien, il l'amorce par l'argent; il a profité habilement de la catastrophe de Franklin pour opérer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela ne durera pas, vousdis-je; et s'il ne parvient pas a atterrir à l'île Beechey, il est perdu !

— Si l'équipage pouvait se douter...

— Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer ces observations; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs, il est bon de continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce

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qu'Hatteras croit être une marche vers le pôle n'est pas un retour sur ses pas? Au bout du canal Mae-Clintock est la baie Melville, et là débouche cette suite de détroits qui ramènent à la baie de Baffin. Qu'Hatteras y prenne garde ! le chemin de l'ouest est plus facile qu Je chemin du nord. »

On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui.

Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la satisfaction actuelle de l'équipage à cette perspective de dépasser bientôt le soixante-douzième pararallèle. Cet appétit d'argent s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, il restait seize hommes sur le Forward. La prime étant de mille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres et demie1 par tête et par degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres 2, c'est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille livres3 au capitaine; mais il était assez riche pour se payer nnp pareille promenade au pôle.

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