‹ Les animaux chez euxChapitre 29 sur 49 · CHIEN DE · texte numérisé non relu

CHIEN DE

SAINT-IIUBEnT.

petite excursion dans la société des ennemis mortels de son espèce, si une balle bien plantée n’était pas venue dénouer ce petit roman forestier par la mort de son héroïne.

La description des innombrables variétés de la race canine ne serait point à sa place dans ces esquisses. Buffon, qui vivait dans un temps où les arbres généalogiques tenaient le haut du pavé, adressé celui des Chiens qui peuplent les deux hémisphères en établissant la probabilité des croisements dont chacun d’eux est sorti. Le travail est ingénieux comme tout ce qu’enfanta le cerveau de ce grand homme, mais, comme bien d’autres parties de son œuvre, il n’en fournit pas moins quelque prise à la critique.

Il nous paraît un peu puéril de s’évertuer à ramener tous les Chiens du globe à un type souche unique de tous les aut res. On prétend témoigner, ce faisant, de son respect pour le texte biblique ; on ne s’aperçoit pas que l’on montre une fort mince opinion de la toute-puissance créatrice ; cet hommage à la parole divine tend à amoindrir celui dont elle émane. Quand on lâche la bride aux conjectures, pourquoi ne pas admettre trois créations canines primordiales, celles du dogue, du lévrier et du Chien de berger, répondant à trois besoins de l’homme primitif, la défense, la poursuite des animaux sauvages, la garde des troupeaux. La supposition simplifierait la tâche des généalogistes ci-dessus et deux êtres de plus à tirer de l’argile

étaient, en vérité, une petite besogne pour celui qui, d’une main si prodigue, semait les astres dans l’espace.

Le Lévrier nous paraît donc l’auxiliaire indiqué du premier chasseur, nu et sans autre arme qu’un bâton, et qui, pour s’emparer des animaux, devait les atteindre à la course; la faiblesse de ses qualités d’odorat n’avait aucun inconvénient dans ces temps primitifs où le gibier pullulait et n’avait pas encore appris à se garder des embûches humaines. Le lévrier est également très imparfaitement doué sous le rapport de l’intelligence, très développée au contraire chez le Chien de berger; celui-ci est un moule supérieur; il affirme à côté de cette intelligence les qualités de fidélité, de dévouement, les aptitudes à se plier aux volontés humaines qui ont mérité au Chien une place à part parmi nos animaux domestiques; avec le dogue qui fournissait la puissance musculaire, la force, une indomptable intrépidité pour compléter le trio, tous les dérivés se justifient et s’expliquent.

Examinons donc succinctement le Chien d’aujourd’hui dans ses trois grandes attribulions, la garde des troupeaux, la défense de la maison et la chasse.

La sympathie que la race nous inspire se change, quand il s’agit du Chien de berger, en une sorte d’admiration presque respectueuse. Ah ! le noble et vaillant animal, martyr obscur du devoir, expression de l’abnégation poussée chez le serviteur jusqu’à ses plus extrêmes limites. Voyez-le, efflanqué, décharné avec sa toison inculte, dont les mèches agglutinées ne déguisent qu’imparfaitement sa maigreur, son profil aigu, ses oreilles pointues et demi-tombantes, et son œil brun rayonnant d’intelligence et d’ardeur, sentinelle vigilante passant et repassant d’un pied infatigable sur la ligne que ne doivent pas franchir les moutons confiés à sa surveillance. Sans cesser d’exécuter sa consigne, la sentinelle reste attentive aux ordres du maître; au moindre signe il s’élance, repousse dans le rang une bête qui s’était laissée tenter par quelque touffe verdoyante, puis reprend sa promenade. Faut-il mettre le troupeau en mouvement, il s’élance, pousse à droite, charge à gauche, aboyé à ceux qui ne se décident pas assez vile à suivre la colonne, mais en s’en tenant toujours à la menace, voltige sur ses flancs, se reporte à l’arrière-garde, harcèle les traînards, dirige, maintient leur cohue qu’au besoin il saurait défendre.

Car, après sa journée si laborieusement remplie, seul, il ne trouvera pas dans le sommeil le repos réparateur dont il aurait besoin ; le sien est encore une faction. Couché sous la cabane du maître, mais toujours aux aguets, l’œil ouvert, l’oreille attentive, il quitte son abri pour faire une ronde autour du parc qui protège le peuple moutonnier, écoutant les bruits qui traversent le silence des nuits, éventant longuement les émanations que lui apporte la brise, essayant d'y surprendre l’odeur caractéristique de l’ennemi, qu'il appréhende sans le craindre comme tant d’autres Chiens, et avec lequel en cas d’assaut il n’hésiterait pas à lutter. El pour tant de fatigues, pour ce labeur de jour et de nuit, pour tant d’efforts, pour tanl de luttes, pour tant de dévouement, il n’a, le pauvre animal, d’autre salaire qu’un morceau de pain noir, le plus souvent tout juste suffisant pour l'empêcher de mourir, et, de loin en loin, quelque réconfortante caresse du berger dont il est l’adjudant.

Les traits d’intelligence du Chien de berger sont innombrables, nous n’en citerons qu’un seul qui

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témoigne combien il a le sentiment de sa mission ; il y a quelques années, après de longues pluies, la Saillie démesurément grossie avait commencé à couvrir les prairies qu’elle traverse. Cependant le soleil s étant montré, un fermier, qui voulait faire prendre l’air à son troupeau, ordonna à son berger de le conduire dans un pacage situé dans les bas-fonds. Dans la journée, l'inondation avait pris des proportions considérables; un petit chemin qu’il fallait traverser pour

revenir au village avait été gagné par les eaux qui y coulaient avec une rapidité de torrent ; le berger, un enfant, eut l’imprudence de s’y engager; ce fut à grand’peine qu’il gagna lui-même le bord opposé, et, sous ses yeux, une vingtaine de ses moutons furent emportés par le courant. Le pauvre petit perdant la tête courut à la ferme, les paysans arrivèrent en nombre ; on retrouva sept de ces moutons à plus d’un kilomètre, paissant paisiblement sur un îlot où le Chien, qui s’était laissé aller à la dérive avec eux, les avait tirés les uns après les autres, sous les yeux d’un meunier témoin de ce curieux sauvetage.

Nous avons bien des variétés de Chiens de garde, mais ce sont les boule-dogues et les Terre-Neuve qui, pour le quart d’heure, sont en possession de la confiance de la grande majorité des propriétaires.

J’en veux au boule-dogue du tort que sa méchante réputation, sa physionomie bestialement farouche font à l’ensemble de l’espèce canine. Ses déplorables fréquentations, un patronage au moins suspect sont loin de le réhabiliter dans mon opinion ; mais, si je me refuse à reconnaître les grâces de celte mâchoire proéminente dont les canines menaçantes semblent toujours disposées à faire la connaissance de vos mollets, je n’en crois pas moins que la férocité de cet animal est un peu surfaite.

En tout cas cette férocité serait notre œuvre. Nous avons voulu perfectionner notre Chien de défense, nous y sommes arrivés par la sélection et les croisements, nous avons fabriqué un spécimen de toute la force musculaire, de tout l’indomptable courage dont la race canine est susceptiblé, nous avons inventé le bouledogue. Voulez-vous avoir une idée de ce qu’il peut posséder de vaillance, du degré de lâche imbécillité dont la race humaine est capable?

Un Anglais paria que, de deux en deux minutes, il couperait une patte à une Chienne de cette espèce qu’il possédait et. qu’elle n’en conlinuerait pas moins de combattre un Taureau. Cette immonde gageure fut exécutée et gagnée ; malgré trois mutilations successives, la Chienne continua la lutte ; à la quatrième, elle se coucha aux pieds de ce barbare où elle expira.

Sous prétexte que nous sommes les éditeurs responsables de l’humeur batailleuse du bull-dogue. boule-dogue , je ne prétends point l’en dé¬

charger. Dressé au combat contre d’autres ani-

maux de son espèce il résiste rarement à la tentation de livrer bataille à ceux de ses confrères qu’il rencontre. Il est assez rare que l’homme ait été l’objectif de son éducation, mais enfin cela arrive et en pareil cas il serait infiniment dangereux de s’y fier; en revanche, de 1res nombreuses observations m’ont démontré que ce Chien, lorsque nous n’avons pas accentué son tempérament, stimulé ses penchants, lorsque nous ne lui avons pas appris à mordre, n’est ni plus méchant, ni plus hargneux qu’un autre, j’ajoute que je le crois d’une possession infiniment moins dangereuse que le Terre-Neuve.

Les nombreux amis que cette race insulaire compte en France accueilleront mal cette insinuation.

Ce .sauveteur jouit d'une réputation qui, pour être générale, n’en est pas mieux méritée; il bénéficie aussi du préjugé qui fait de la bonté et de la douceur le partage de tous les ventrus.

Ne discutons pas l’ authenticité de ses exploits professionnels; concédons le caractère paterne qu’ affecte cet extérieur encore plus massif que majestueux, une analyse attentive de la physionomie nous renseignera sur ce que nous devons attendre de ces dehors débonnaires et pacifiques. Cette physionomie, elle lient tout entière dans l’œil, chez l’homme le miroir de l’àme et qui chez le Chien révèle plus que ses instincts. Cet œil du terre-neuve est relativement plus petit que dans aucune autre race, presque toujours sanglant, dès que l’animal a dépassé sa troisième année ; vous y chercherez vainement les expressions caressantes et tendres, quelquefois joyeuses et provocantes, toujours franches, toujours expansives à l’aide

desquelles d’autres Chiens remplacent la parole qui leur manque ; l’œil du terreneuve est un œil muet; une vague sournoiserie, encore accentuée par un fréquent clignotement des paupières, voilà le sentiment qu’expriment le plus souvent ses prunelles. Le caractère répond à ces prémisses; le terre-neuve n’est, pas hargneux vis à vis de ses semblables, il faut le reconnaître, mais, il est brutal, quinteux, sujet à des colères sans prétexte. La paresse est de tous les péchés capitaux le seul qui le passionne; il s’v livre avec délices et gare à qui le trouble dans celte jouissance.

De tous les animaux domestiques, le Chien est celui qui oublie le plus vile et pardonne le plus aisément les mauvais traitements dont il a été l’objet; le terre-neuve fait exception à cette règle générale, non seulement il connaît la rancune, mais chez lui elle est singulièrement vivace.

Un palefrenier avait chassé, avec quelques coups de fourche, un Terre-Neuve qu’il avait trouvé couché sur le foin de ses chevaux. Deux mois après, un jour qu’il était accroupi pour bolteler delà paille, ce terreneuve, que vingt fois il avait caressé depuis, s’élança sur lui, le renversa et lui eût fait un mauvais parti si on ne fût pas accouru à son aide. Si les étrangers, les passants, les visiteurs sont autorisés à se méfier des boule-dogues, les Terre-Neuve, moins intelligents, moins dociles, sont infiniment plus redoutables pour leurs maîtres.

Nos confrères, en particulier, feront acte de sagesse en ne choisissant pas leurs amis intimes dans cette race; je dois les prévenir qu’elle manifeste pour la chair des gens de lettres une prédilection aussi désobligeante que flatteuse. C’est un Terre-Neuve et un Terre-Neuve qu’il avait rendu presque célèbre qui faillit dévorer Alphonse Karr; la main si loyale, à l’étreinte si cordiale, qui a écrit les Mousquetaires et Monte-Chrislo, fut un jour horriblement déchiquetée par un métis de cette espèce ; Alexandre Dumas porta le bras en écharpe pendant plus de trois mois. Un imprimeur de Bruxelles, M. Bienez, lisait le journal assis dans son jardin; la feuille lui échappant tomba sur son Chien qui sommeillait à ses pieds; le Terre-Neuve, réveillé en sursaut, s’élança sur son maître, et, d’un coup de dent, lui arracha complètement l’œil gauche. Avouez que c’est le cas ou jamais de répéter avec le fabuliste : mieux vaudrait un sage ennemi.

Nous avons dit que le lévrier devait avoir été le premier Chien que l’homme ait utilisé pour la chasse. Son seul aspect indique le but pour lequel il avait été construit. Jamais attributions ne furent plus éloquemment traduites par l’extérieur. La tête fine, d’une légèreté remarquable, ne charge pas l’avant-main, remarquable à la fois par la force et l’épaisseur des muscles du cou qui jouent un rôle si important dans la projection, et par l’ampleur et la profondeur de la poitrine. Chez lui, comme chez tous les animaux rapides les membres postérieurs sont remarquablement plus développés que les antérieurs, les pattes sont longues sans être grêles, tendineuses et sèches ; les os d’un grain très serré et d’une densité extraordinaire. L’ab-

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domen est fortement retroussé, la queue longue, mince et décharnée. Il a peu de nez, mais son ouïe est fine et sa vue perçante.

1) apres Buffon, le lévrier serait venu du mâtin, transporté dans les pays méridionaux, où sa taille se serait developpee; puis aurait diminué progressivement lorsqu’il aurait été réimporté dans le nord pour

aboutir en Angleterre aux levrettes et aux levrons. Il ne manque pas d’arguments pour battre en brèche cette explication fantaisiste. Si les similitudes physiologiques signifient quelque chose, le lévrier est moins rapproché du mâtin que du Chien de berger dont il a le ventre harpe, le museau effilé et l’énergie musculaire. Les grands lévriers ont existé au nord dans l’antiquité. Les vertagi , les Chiens si recherchés des Romains venaient delà Gaule. Ovide compare Apollon poursuivant Daphné à un lévrier gaulois chassant un lièvre, et qui, près de le saisir, s’allonge et précipite sa course. La taille de ces animaux diminue si peu dans les contrées septentrionales que l’Irlande en possédait une race gigantesque, éteinte aujourd’hui, qui n’avait pas moins de un mètre de hauteur.

Quoi qu’il en soit , en raison des preuves multiples que nous avons de l’antiquité de son existence, il est incontestable que le lévrier a figuré au moins pour une part dans les croisements qui nous ont fourni les variétés de Chiens que nous avons utilisés pour la poursuite des animaux sauvages, depuis le lapin jusqu’au Lion, que nous avons même employés à chasser l’homme, dans les circonstances, assez honteuses pour notre espèce, où l’homme devenait un gibier.

Les premiers descendants du lévrier furent exclusivement des Chiens courants ; le Chien d’arrêt est une création des temps modernes et la date en est indéterminée. Toussenel lui assigne pour origine le développement de l’art de la fauconnerie : « Comme il fallait des Chiens pour faire lever le gibier plume et le gibier poil devant les oiseaux de vol, dit-il , on en a rencontré qui pointaient naturellement la pièce de gibier avant de la faire partir, on a cultivé ces dispositions en prolongeant le pointage jusqu’à l’arrêt solide. On a obtenu par ce moyen le Chien couchant, c’est-à-dire qui se couche contre le gibier qu’il arrête pour se laisser couvrir avec celui-ci sous le filet. Le fusil venu, qui permettait de tirer au vol, le Chien couchant s’est transformé de lui-même en simple Chien d’arrêt. »

Si la poursuite est la seule méthode de chasser qui ait été inspirée au Chien par la nature, il ne nous en semble pas moins que l’arrêt existait en germe dans les aptitudes de l’animal avant sa domestication.

« Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, voilà ce qui distingue l’homme de la brute, » a dit Figaro. Il aurait pu ajouter marcher sans but et sans prétexte. L’homme est le seul être qui se promène; l’animal est économe de sa peine et de sa fatigue ; il n’use de ses forces que dans la nécessité stricte qu exigent ses besoins d’alimentation et de reproduction ; quand il ne travaille pas, il dort.

Avant de se résigner à pourchasser laborieusement sa proie, le carnassier se recueille ; il va tenter de la surprendre, le félin en donnant à la terreur le temps de paralyser la défense de sa victime, les autres en se rapprochant le plus près possible de la proie, en s’immobilisant soit pour rassembler leurs forces, soit pour mieux mesurer leur élan. L’arrêt du Chien existait en germe dans cette courte halte avant la surprise. Il est si bien inné dans la race qu’il n’est pas de chasseur auquel il ne soit arrivé de voir un Chien courant

prendre une attitude de pointer devant un lièvre au gîte qu’il n’avait pas éventé. Il est si peu particulier à l’espèce canine qu’un jour dans une forêt de Normandie, nous avons pris pour un Chien un Loup que nous apercevions à cinq ou six cents mètres de l’endroit où nous nous trouvions et qui s’approchait d’un troupeau d’oies en se rasant dans les broussailles, avec des façons qu’un braque n’eût pas désavouées.

Les races françaises de Chiens courants et couchants ont joui longtemps d’une légitime célébrité; les premières fournissaient des sujets d’une vitesse médiocre, mais doués d’un odorat exquis, puissamment gorgés, aux abois retentissants, aux hurlements formidables tels qu’il convenait dans les forêts abruptes et imparfaitement percées auxquelles ils étaient destinés. Ces races ont à peu près disparu à la suite des

croisements multipliés avec les Chiens anglais dont la rapidité avait été retrempée par une addition de sang de lévrier. Nous n’avons pas été beaucoup plus heureux avec nos trois principales espèces de Chiens couchants, braques, épagneuls et griffons, dont l’incurie des propriétaires a si bien amené la dégénérescence qu’aujourd’hui même, chez nous, ce sont les Chiens anglais, pointers et setters, qui tiennent le haut du pavé!

Nous avons rapidement esquissé les aptitudes générales du Chien, dessiné quelques traits de son tempérament, il nous reste à l’examiner dans ses facultés réflexes, chez lui caractéristiques et dominantes, plus intéressantes encore que celles qu’il tient de son seul instinct. Argile essentiellement malléable, le Chien est toujours disposé à recevoir et à garder l’empreinte de la créature humaine dont il aura subi le contact et c’est en cela qu’il s’élève au-dessus de tous les animaux domestiques. Supprimez les rôles qui lui sont attribués dans la chasse, dans la défense, dans la garde des troupeaux, sa valeur ne diminuera pas ; il deviendra moins utile mais il restera la bête aimante et lidèle, aspirant à l’humanité de par la grandeur et le désintéressement de son attachement à son maître, un ami pour lequel il n’v a ni bons ni mauvais jours, la ressource des malheureux, la consolation des déshérités. Le Chien gardera son prestige, tant qu’il restera sur la terre de la place pour une infortune.

On se moque volontiers de ce penchant des vieux pour les bêtes, parce qu’on ne réfléchit pas que pour combler le vide, que pour donner à ce cœur humain que la fièvre de l’affection fera palpiter jusqu’à ce qu’il ait cessé de battre, il faut un aliment que les hommes ne sauraient ou ne daigneraient plus lui fournir.

Je voyais un jour sous une porte cochère une bonne femme qu’entourait un cercle de badauds. Elle était assise par terre contre la muraille, elle avait sur les genoux le corps pantelant d’un Chien, qu’une voiture venait d’écraser. On me raconta le drame. La vieille femme pleurait toujours; des assistants, les uns riaient, les autres essayaient de la consoler; enfin levant vers une de ces âmes charitables sa figure ridée toute ruisselante de larmes : « Ce n’était qu’un Chien, je le sais bien, s’écria-t-elle ; mais c’était ma petite fille morte elle aussi qui l’avait élevé, avec qui désormais pourrai-je parler d’elle? »

11 faut bien dire que les hautes qualités aimantes du Chien ne se développent que par la culture. Entre le Chien errant des rues de Constantinople et le Chacal son voisin de l’autre côté du Bosphore, la distance permettez-moi de dire, morale, n’est pas grande. En revanche, l’instinct de tendresse, de dévouement qui sommeille au cœur de l’animal se développera, s’épanouira toujours aussitôt que l’attention humaine daignera s’arrêter sur lui ; comme ces graines de grands végétaux, enfouies depuis des années sous les dessous forestiers, il lui suffit de ce rayon de soleil pour qu’elle éclose. Les quelques exceptions de

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i oquets rachitiques qui se montrent réfractaires à la reconnaissance ne prouvent rien contre cette règle générale.

L intelligence subit la même influence et suit la même progression rudimentaire ; dominée par l’instinct chez le Chien qui n a avec l’homme que des rapports intermittents, comme le Chien de garde et les Chiens de meute, elle s affirme de plus en plus vive, de plus en plus pénétrante chez ceux que leur destination met dans un contact permanent avec leurs maîtres ; c’est surtout dans l’observation des races d’arrêt que l’on peut se rendre compte de cette différence.

Admirablement doué sous le rapport de la vigueur et de l’odorat, dressé avec une perfection à laquelle nous n’arrivons jamais, le Chien anglais, pointer ou setter, est le plus merveilleux des instruments de chasse, mais ce n’est qu’un outil, qui, en dehors de son rôle, ne vous surprendra jamais par quelque trait qui s’élève au-dessus de l’instinct; cela parce que ce Chien a été tenu à l’écart, nourri dans un chenil en compagnie d’autres animaux de son espèce, contenu par une discipline de fer et n’a jamais été mis à même, par le rapprochement de l’homme, d’exercer son instinct réflecteur.

Le Chien d’arrêt français, au contraire, est quelquefois un commensal et toujours un ami. S’il n’a pas ses grandes et petites entrées dans l’appartement, son maître manque rarement dele visiter touslesjours ; il le promène, H le caresse, il autorise certaines petites privautés qui raccourcissent les distances établies par la nature entre le bipède et le quadrupède. Infiniment moins souple, moins réduit que son voisin de l’autre côté du détroit, il a plus d’initiative, moins passif, il est plus capable de ces improvisations qui, devenues légendaires, étonneront les générations. Il a puisé dans la promiscuité de ses relations avec son maître une dose de malice dont l’autre n’est presque jamais susceptible.

Le Chien d’Elzéar Blaze, coupant l’eau avec sa patte afin de mieux saisir les émanations d’une sarcelle blessée qui venait de plonger, devait être un Chien français et peut-être même un Chien gascon ! Chien français celui qui, dans une compagnie, distingue la perdrix blessée et prend sur lui d’aller la chercher à deux ou trois cents mètres dans le buisson où elle est tombée ; Chien français, celui qui, en arrêt dans un fourré, quitte son lapin ou sa bécasse pour venir chercher son maître.

J’ai eu un grand griffon qui, gâté comme nous les gâtons, était assez sujet à s’emporter. Pour le mettre en garde contre la véhémence de ses passions, j’avais pris l'habitude, avant d’entrer en chasse, de lui administrer une petite raclée de précaution. C’était une manière de lui dire comme le Marseillais : « Juge un peu si tu me fais quelque chose! » Un jour, au moment de le saisir par la peau du col, je m’aperçus que mon Chien boitait ; mes dispositions flagellantes firent place à une certaine inquiétude. L’examen attentif delà patte et du pied ne me fit cependant rien découvrir, et je me mis en campagne en me disant que le membre . malade s’échaufferait probablement par la marche. En effet, il s’échauffa si bien qu’au bout de dix minutes le Chien avait recouvré tous ses aplombs. Mais le lendemain, au moment critique, la claudication reparut, et, depuis lors, je n’avais qu’à toucher mon fouet pour que mon griffon ne marchât plus que sur trois pattes. Cette boiterie préventive, opposée à une correction préventive aussi, est un trait de génie qui ne peut avoir été inspirée que par une profonde intimité avec l’homme ou avec le diable.

Cependant, il faut le reconnaître, à quelque développement intellectuel que puisse arriver le braque,

l’épagneul, le griffon, lorsque leur maître les admet à une collaboration continue et intime, ils restent audessous de l’humble caniche, le compagnon de l’aveugle, l’ami de l’ouvrier. C’est dans cette espèce qu’il faut chercher les académiciens de la corporation. Devenir d’une honnête force aux dominos quand on est Chien est relativement bien plus merveilleux que la compilation d’un dictionnaire par une collection de savants. Pourtant, tout en témoignant de ma surprise devant la brillante éducation d’un Munito, il est loin d’exciter ma sympathie comme son camarade, le guide de l’aveugle, qui, pendant des journées entières, tend aux passants la sébile légendaire ; très au courant des ficelles du métier, sachant demander à être déchargé lorsque le gros tas des sols est devenu tel que la commisération des passants pourrait devenir plus tiède ; le soir venu, reconduisant son maître avec des soins presque filiaux, réglant son pas sur le sien, s’arrêtant précisément lorsqu’il le sent arrivé devant une marche à franchir, toujours attentif, prévenant, ne succombant jamais aux séductions des épaves du tas d’ordure, témoignant d’une telle sollicitude qu’il doit certainement avoir conscience de la terrible infirmité à laquelle il remédie; devenant commissionnaire au logis, s’acquittant de tous les messages qu’on lui confie avec une étonnante ponctualité et, ce qui est plus rare chez les serviteurs d’aujourd’hui, ne faisant jamais danser l’anse du panier. C’est véritablement du caniche que l’on peut dire qu’il ne lui manque que la parole.

Encore en a-t-on vu qui en avaient acquis le privilège. On a exhibé à Berlin un Chien de cette race qui prononçait une soixantaine de mots. Le maître de ces Chiens, dit la Bibliothèque germanique qui nous fournit ces détails, s’asseyait à terre et prenait l’animal entre ses jambes; d’une de ses mains il lui tenait la mâchoire supérieure, l’autre se fixait sur celle d’en bas ; le Chien alors commençait à gronder et l’homme soulevait, pressait^ écartait les mâchoires de telle façon que ce grondement se modulait en mots parfaitement distincts, mais ne dépassant jamais quatre syllabes. Elisabeth était de tous ces mots celui qu’il prononçait le mieux, puis laquais, salade, thé, café, chocolat, arrivaient également fort nettement à l’oreille.

La gloire du tour de force revenait comme on le voit au bipède, il jouait du Chien comme un autre jouerait de l’accordéon.

Mais il nous paraît probable que, le branle étant donné, nous n’en resterons pas là; il faut s’attendre à voir surgir un de ces jours le Chien orateur. Pourvu qu’il ne s’avise pas, lui aussi, de nous débiter un speech politiqne.

G. de Ciierville.

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