‹ Les animaux chez euxChapitre 42 sur 49 · COCHONS DK LA MAYENNE · texte numérisé non relu

COCHONS DK LA MAYENNE

bonjour, et le regard compatissant avec lequel je considère cette bedaine frémissante et trottinante doit lui démontrer qu’il n’a point affaire à un ingrat. »

Voilà ma profession de foi faite, et mieux tournée, à coup sûr, qu’en prose de mon cru.

Examinons un peu, maintenant, quels griefs on allègue contre mon client.

Sa dégradation : mais elle est notre œuvre! Écoutez là-dessus un des maîtres les plus autorisés en la matière, M. de Cherville : « Oui, la dégradation du Cochon est notre œuvre; la vivacité, l’énergie, l’indomptable courage, la finesse de l’ouïe, la délicatesse de l’odorat caractérisent le type primitif ou similaire de sa race, que nous avons encore sous les yeux dans le sanglier. En l’isolant, nous avons détruit l’instinct sociable si fortement accusé dans son espèce. Nous l’avons rendu mou, lâche, paresseux, en le parquant dans une étable la plupart du temps trop étroite, en le laissant croupir sur un fumier infect ; en revanche, nous avons soigneusement cultivé et encouragé son vice dominant, la gloutonnerie, de manière à ce qu’elle finît par atrophier ses facultés naturelles. Tout dans son avilissement est de notre fait; de mieux doués n’eussent pas résisté à l’épreuve, et nous avons d’autant moins le droit de lui reprocher la grossièreté de ses habitudes, sa voracité, sa goinfrerie, que nous en lirons un large profit ; que, grâce à tout cela, les rebuts, les déchets de la cuisine, du jardin, de la laiterie, les immondices mêmes, se trouvent transformés en une viande saine et succulente. »

C’est ainsi, héjas! que nous sommes. Sous le fallacieux prétexte de civiliser le Cochon, nous l’avons hébété, avili, dégradé; nous exploitons à outrance ses défauts, et, au lieu de reconnaître franchement nos

quable sur ce point, j’admets encore qu’il prête le flanc ;

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torts, nous faisons peser sur lui tout l’odieux de notre propre responsabilité, nous ne trouvons pas d’expressions assez énergiques pour flétrir son objection. Humanité, voilà bien de tes injustices!

N’a-t-on pas, d’ailleurs, fort exagéré cette dégradation? Je concède que notre ami ne soit pas inatta-

. la médisance; mais il ne faut pas pourtant se montrer, de parti pris, si injuste envers lui. Il est susceptible de beaux sentiments ; on peut même l’initier aux exigences du bon Ion; témoin le Cochon de Grimod de la Reynière, qui, assis sur un fauteuil, occupait très convenablement sa place, les jours de gala, à la table du célèbre gastronome ; témoin aussi les Cochons légendaires de M"° Georges et de Jules Janin.

Il est, en effet, aussi bien doué, du côté de l’intelligence, que certains autres animaux vantés à l’envi. Qu’on se rappelle les Cochons savants dont les danses et les exercices variés charmaient les loisirs de l’empereur Alexandre -Sévère et la vieillesse maladive du roi Louis XI. Et ce trait merveilleux, cité dans V Histoire naturelle de Pline : des pirates s’étaienj, emparé d’un troupeau de porcs el l’emmenaient dans leur bateau; ils s’éloignaient de terre, poursuivis par les cris désespérés du berger, quand les prisonniers, dociles à la voix de leur maître, eurent l’esprit de se jeter tous du même côté de l’embarcation pour la faire chavirer et purent ainsi regagner le rivage.

Le thème serait inépuisable, mais la place m’est mesurée. Je mentionnerai brièvement une autre preuve de l’intelligence du Cochon:

son amour de la musique. Aucun animal ne lui est comparable sous ce rapport. Chez lui, c’est presque du raffinement. Le chalumeau, le cornet à bouquin, la flûte de Pan, la cornemuse, l’intéressent, mais sans le passionner; il ne se mé^ prend ni sur la vulgarité de leurs sons ni sur l’insuffisance de leurs ressources harmoniques; fin connaisseur, il réserve ses prédilections pour de plus nobles instruments. La clarinette, en particulier, excite son enthousiasme.

Jouez-lui le solo de l’ouverture de Zampa : vous le verrez hocher la tête en mesure et applaudir aux meilleurs endroits par de petits

grognements expressifs. Son type l'appel des condamnés.

préféré, à ce que nous affirme un

docte musicographe, c’est la clarinette en si bémol. S’il savait qu’il la doit à Meyerbeer, il pardonnerait certainement à la nation israélite tous les mépris dont elle abreuve son espèce.

L’auteur de Y Esprit des bêtes nous fournit, dans un ordre de faits bien différent, un dernier argument en faveur de ce dilettante, si bénévolement accusé de dégradation. « De tous les animaux domestiques, écrit Toussenel, le Porc est le seul qui craigne de souiller de son fumier la couche sur laquelle il sommeille. Le cheval et le chien, qui ont de si jolies manières, ne sont pas cependant à la hauteur de cette délicatesse. »

Les mauvais instincts du Goclion, les côtés fâcheux de sa nature, que l’homme a si bien pris à tâche de développer pour en tirer parti, ont été, de même, l’objet d’exagérations regrettables. Ses détracteurs prétendent qu’il se plaît à dévorer ses petits et à manger les enfants au berceau. Ce serait là, sans doute, une habitude terriblement vicieuse; mais quelques faits isolés, certains cas exceptionnels ne suffisent pas à mériter au prévenu une réputation d’infanticide par plaisir et d’anthropophage par goi'it. Le lapin, l’inoffensif lapin, n’est-il pas inculpé, lui aussi, de témoigner parfois à sa progéniture une tendresse trop vorace?

Personne, néanmoins, n’a jamais eu l’idée de taquiner, de ce chef, le bon Jean Lapin. Ne faisons donc pas du Cochon le bouc émissaire de toute la gent animale; admirons plutôt cette Truie aimante, dévouée, poussant l’abnégation jusqu’à l’héroïsme, épuisant ses mamelles à allaiter une douzaine de cochonnets affamés, inventant pour eux des câlineries adorables dans leur gaucherie, adoucissant sa voix en inflexions inquiètes ou attendries pour les rappeler autour d’elle ou leur faire la morale, dirigeant leurs premiers pas, prenant part à leurs jeux, attentive à leurs besoins et à leurs désirs !

Je puis invoquer ici un témoignage précieux, d’une impartialité irrécusable, absolument décisif : le bourreau du Cochon payant de plein gré, à sa victime, le tribut d’une justification éclatante. C’est le Manuel du charcutier qui parle : « La Truie, quoique mal nourrie, prend un soin particulier de ses petits; aux champs, elle se retourne à chaque instant pour voir s’ils la suivent : elle leur fait part des racines qu’elle trouve en fouillant la terre; sont-ils éloignés un peu, elle les attend avec complaisance ; jettent-ils un cri, l’inquiétude la saisit ; veut-on en enlever un, elle s’élance pour le défendre et son courage va jusqu’à la fureur. » Le tableau est touchant; en voici un autre qui ne l’est pas moins : « Le premier usage que les Cochonnets font de leur existence est de se traîner à la tête de leur mère souffrante, de la frotter de leur boutoir, comme s’ils voulaient la dédommager par leurs caresses des douleurs qu’ils viennent de lui causer. » Ce Manuel du charcutier vous ferait vraiment venir les larmes aux yeux. Avouez, en tout cas, que le plaidoyer est éloquent et l’apologie complète. Grâce à un témoignage aussi convaincant qu’inattendu, il demeure acquis que la Truie est une excellente mère de famille, et que ses nourrissons offrent le type parfait de la piété fdiale. Ombre de Buffon, que reste-t-il de tes calomnies?

On adresse encore à notre ami un autre reproche : on raille, en termes amers, sa laideur. Assurément, au point de vue de l’élégance, il ne soutient pas le parallèle avec le chevreuil, l’antilope ou le chamois; mais, que voulez-vous, dans le monde des bêtes comme dans le nôtre, la perfection physique n’est pas échue en partage à chacun. Si la nature ne l’a pas avantagé, ce n’est pas sa faute ; qu’on s’en prenne à celte marâtre. Lui, au moins, se contente de son sort, ne jalouse pas les privilégiés et n’a jamais eu le semblant même d’une prétention personnelle à la beauté. Pourrait-on rendre un pareil hommage à tous les laiderons qui déshonorent l’espèce humaine? Au surplus, à le bien examiner, il n’est pas aussi désagréable

LE COCHON

;i 1 œil que les mauvaises langues. l’affirment. En ne tenant pas compte de son atroce caricature, le Phacochère, et défalcation faite des martyrs de l’engraissage ou du défaut de soins, le Cochon, pris en des conditions normales, ne manque ni d’originalité pittoresque dans les formes, ni d’une certaine désinvolture dans les mouvements. Il n’est, pas beau, mais il est joli. Jeune, il a pour lui la gentillesse; rien de coquet et de gracieux comme ces petits corps blancs et roses, proprets, toujours frétillants, à la frimousse guillerette et fûtée. Plus âgé, il se recommande aux amateurs de plastique par son échine large et souple, son pied fin, sa jambe ronde, son oreille transparente, ses joues trouées de fossettes; trois choses surtout, (•liez lui, sont véritablement incomparables: la queue en vrille, fantasque, intéressante, spirituelle; l’œil, expressif et d’un feu étrange, à la fois moqueur, insouciant et mélancolique, reflétant toute une psychologie inconnue à nos philosophies ; le groin, grand nez goguenard, insolemment superbe en sa monumentale ampleur.

Mais pourquoi m’attarder à une réhabilitation superflue? Charles Jacques, Millet, pour ne citer que ces deux noms, et, avant eux, Paul Potter et Karl Dujardin, n’ont-ils point, par cent chefs-d’œuvre, assuré au Cochon'la place que les artistes lui avaient refusée jusqu’alors dans les scènes delà vie champêtre et la représentation des animaux? En littérature, n’a-t-il pas aussi gagné enfin son procès? Si mon assertion vous paraît téméraire, lisez la page exquise que lui a consacrée H. Taine dans son Voyage aux Pyrénées. La poésie, elle aussi, a levé la proscription lancée depuis des siècles contre lui. Jusqu’à l’esthétique, qui a lait amende honorable et proclamé les droits de ce grand calomnié.

Je vous accorde, pourtant, que, dans l’intérêt même de mon client, il ne faut pas se montrer trop exigeant sur ce point, et, pour ma part, je serais assez disposé à adopter, comme transaction, l’aphorisme de M. de Cherville : « Si le principe moderne, qui affirme la supériorité de l’utile sur le beau, était pris à la lettre, le compagnon de saint Antoine occuperait un des rangs les plus élevés dans la hiérarchie des animaux. » Je ne demande pas mieux que de rapprocher de cet axiome, le sonnet fameux de Monselet :

LE COCHON

Car tout est lion en toi : chair, graisse, muscle, tripe !

On t’aime galantine, on t’adore boudin,

Ton pied, dont une sainte a consacré le type,

Empruntant son arôme au sol périgourdiu.

Eût réconcilié Socrate avec Xanlhippe.

Ton filet, qu’embellit le cornichon badin,

Forme le déjeuner de l’humble citadin;

Et tu passes avant l’Oie au frère Philippe.

Mérites précieux et de tous reconnus!

Morceaux marqués d’avance, innombrables, charnus !

Philosophe indolent, qui mange et que l’on mange!

Comme, dans notre orgueil, nous sommes bien venus

A vouloir, n’est-ce pas, te reprocher ta fange ?

Adorable Cochon ! Animal Roi ! — Cher Ange !

Mais, là aussi, il s’agit de s’entendre et de ne rien outrer. Le moyen, par exemple, de laisser passer sans réclamation une théorie comme celle-ci : « Le Porc est l’emblème de l’avare, et l’avare n’est bon qu’ après sa mort. » Voilà de la cruauté gratuite au premier chef. A ce mot, méchamment spirituel, joignez quelques autres paradoxes du même genre, et vous évoquez aussitôt l’image du pauvre défunt devenu lard, jambon, boudin, saucisse, andouille, fromage, saindoux, fricassée, grillade, elc., etc. Que ce spectacle réjouisse l’estomac, soit; que ces multiples transformations, que toutes ces succulentes dépouilles constituent un phénomène unique d’utilité posthume, personne ne songe à le nier; nul, non plus, fùt-il membre honoraire de la Société protectrice des animaux, ne s’avisera jamais de protester contre des hécatombes qui intéressent à un si haut degré les plaisirs de la table et surtout les besoins de l’alimentation populaire ; mais de grâce, un peu de pitié pour la victime offerte en permanent holocauste à nos appétits carnassiers ! Laissons aux gastronomes endurcis le remords de l’ingratitude envers le Christophe Colomb de la truffe ; aux charcutiers, le monopole de l’indifférence devant le supplice épouvantable de son agonie. Rendons un peu justice, de son vivant, à celui qui nous comble de tant de bienfaits après sa mort ; sans lui accorder ses grandes et petites entrées au foyer domestique, traitons-le, du. moins, en bon et méritant serviteur.

Méditons* à l’occasion, cette profonde vérité de Toussenel : « Le Porc est le don le plus précieux que le navigateur européen puisse faire aux peuples sauvages. C’est un des éléments les plus puissants de la civilisation et du progrès. » Et enfin, s’il faut tout dire, faisons un retour sur nous-mêmes; souvenons-nous de la parole du poêle :

Tout. Homme a dans son cœur un Cochon qui sommeille;

sans oublier que cet endormi est, maintes fois, terriblement éveillé.

Je m’arrête, faute de place, et à peine ai-je effleuré mon sujet : je n’ai pas même eu le temps d’es-

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