‹ Les animaux chez euxChapitre 49 sur 49 · PRODUIT D’UNE MULE ET D’UN CHEVAL ARABE (ACCLIMATATION · texte numérisé non relu

PRODUIT D’UNE MULE ET D’UN CHEVAL ARABE (ACCLIMATATION

septembre pour que j’aie foi en ses reliques. Défions-nous, défions-nous des gens qui sont toujours prêts à se rouler par terre et qui attendent que nous soyons endormis pour nous jeter à bas. »

S’il me fallait chercher l’analyse la plus complète et l’explication la plus profonde de la nature de l’Ane, je la demanderais à Apulée.

Ces mythes grecs, si clairs dans la radieuse jeunesse de l’Hellade, tombèrent un peu dans la subtilité au moment de la décadence. Malgré tout, même dans le latin alambiqué de l’Africain Apulée, ils gardent encore je ne sais quel charme pénétrant.

N’est-elle point saisissante cette allégorie d’un homme jeune et beau métamorphosé en Ane et condamné à ne reprendre sa première forme que lorsqu’il aura mangé des roses? C’est l’éternelle histoire de l’indigent auquel on ordonne pour se guérir du Haut-Brion et du jus de poulet. C’est le cercle vicieux en un mot; il faut justement à l’Ane ces roses que nul n’aura la pensée de lui offrir.

J’aperçois là, pour ma part, formulée en termes très suffisamment précis, une nouvelle preuve de la similitude que j’indiquais en commençant entre le travailleur et l’Ane. Pour se relever de la position humiliée qui est la sienne, il faut à l’homme comme à la bête des roses, c’est-à-dire les parfums, la grâce, la science, l’art, l’idéal, tout ce qui brille, tout ce qui sent bon, tout ce qui poétise et enchante l’existence. Or, précisément, c’est ce qui n’est pas à la portée des misérables.

Au milieu d’un sacrifice, l’Ane s’approche du prêtre d’Isis qui porte des roses à la main et il reprend

son enveloppe première. En dépit des détails scabreux auxquels se plaît la fable milésienne qui a servi de thème premier à Apulée, l’auteur ne s’est-il pas proposé un enseignement plus haut? N’a-t-il pas voulu dire à tous que c’est au prêtre qu’appartient la mission d’initier à l’éternelle beauté, de relever et d’affranchir les déshérités de l’univers?

Que disions-nous? Que l’Ane était dédaigné de la littérature. Dans le monde antique finissant, il inspire un livre à Apulée; dans notre monde moderne, déjà bien vieux, et qui, avec ses troubles, ses angoisses, ses fantômes hallucinants, ressemble tant au siècle où vécut l’Africain, Victor Hugo donne à un poème tout entier ce titre : Y Ane.

Ne voilà-t-il pas de quoi consoler le pauvre animal de la disg râce qui vient de le frapper? Jadis, martial du moins après sa mort, il fournissait la peau ronflante à ces tambours sonores sur lesquels on battait la charge; s’il ne courait pas lui-même au-devant d’un trépas sublime, il avait la satisfaction d’y envoyer les autres. Hélas! on a crevé les tambours en même temps qu’on tuait beaucoup d’autres choses. L’Ane n’est plus utile à la musique qu’en fournissant avec ses tibias les montures de ces clarinettes que loussenel détestait si cordialement et qui sont de plus en plus nécessaires aux aveugles qui se multiplient dans un pays où les borgnes sont rois...

Édouard Drumont.

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