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CHAPITRE Il

Les excentricités de l’'appendice caudal.

Dans la constitution des êtres vivants, la nature est peu prodigue : tous les organes qu'elle crée ont, en général, une utilité bien évidente. Ses principes d’économie se manifestent nettement lorsque les nécessités ambiantes l’obligent à fabriquer un appareil nouveau; on la voit alors transformer de préférence un organe déjà existant et d'importance secondaire, plutôt que d’en créer un de toutes pièces. De temps à autre cependant, on voit cette même nature se livrer à des débauches d'organes inutiles ou, tout au moins, à ce qu’il nous semble, d’une utilité bien restreinte ; c’est ce qui arrive pour la queue dont tant de mammifères sont pourvus et qui, dans les neuf dixièmes des cas, ne sert à rien. À moins qu’elle n’ait des vertus cachées que nous ne lui connaissons pas, on ne la voit pour ainsi dire jamais rendre des services importants à la bête. Dans un assez grand nombre de cas, toutefois, elle est très mobile et sert de « plumeau » pour chasser les mouches qui agacent les flancs de l’animal : le fait est bien connu chez les bœufs, les chevaux, les ânes, mais il est bien probable que ce n’est pas dans ce but un peu frivole que la queue, organe en somme très volumineux, a été créée. Dans quelques cas aussi, surtout lorsqu'elle est très longue, elle paraît utile pour assurer la stabilité de l’animal; un chat auquel on a coupé la queue est manifestement inférieur à un chat pourvu de son appendice caudal, pour courir le long des gouttières ou sur le faîte des toits : la queue, dans ce cas, joue le rôle du balancier que le danseur de corde incline, tantôt à droite, tantôt à gauche, pour déplacer son centre de gravité. On peut d’ailleurs remarquer que la queue est en général plus fournie chez les animaux grimpeurs (exemple : écureuil) que chez les espèces qui ne courent que sur le sol {exemple : lièvre).

k 1 Si, dans les cas que nous venons de citer, et Re l'utilité de la queue n’est pas claire comme

d'ailleurs dans ses exercices acrobatiques de l’eau de roche, il en est d’autres, assez par ses cinq membres.

restreints il est vrai, où cette utilité ne fait

pas de doute; mais, dans ces cas, l'adaptation est si particulière, qu’on peut la

considérer comme un de ces organes « nouveaux » dont je parlais plus haut..C’est le cas, notamment, des singes américains, dont la queue est « prenante », c’est-à-dire peut s’enrouler autour des branches et faire véritablement l'office d’un cinquième membre. On les voit même souvent suspendus exclusivement par la queue (fig 17), se balancer, puis lâcher prise au moment voulu, de manière à être projetés au loin, telle une pierre lancée par une fronde. Quand les singes sautent d’un arbre à un autre, la possession d’une queue prenante augmente les chances qu'ils ont de se cramponner à une branche et de ne pas tomber à terre. Pour remplir cet office, on comprend qu'il faille que l’appendice caudal soit très fortet très résistant. Les singes se livrent grâce à lui à toutes sortes de jeux : ils se suspendent les uns aux autres des plus hautes branches jusqu’à terre, ou forment une chaîne d’un arbre à un autre, se balançant, grimpant comme des acrobates, pour fuir un instant après comme des éclairs quand un bruit insolite vient à se produire.

* On trouve encore des queues prenantes chez de: espèces n'ayant rien de simiesque, par exemple : les kinkajous; l’opossum, qui reste suspendu par la queue pendant dés heures entières; lesjeunes philanders qui, parleur appendice caudal qui

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Fig. 18. — Le philander énée et sa progéniture. Une maman qui a trouvé un ingénieux procédé pour jouer « à dada » aveé ses petits.

s’enroule autour de la queue de la mère, peuvent se tenir sur le dos de celle-ci (fig. x8) ; le phalanger renard, auquel sa queue rend de grands services et qui ne fait guère un pas sans s'être, au préalable, fixé avec cet organe; la gentille souris naine qui confectionne de si jolis nids sphériques et le chétomys sub-épineux.

Au rang des queues curieuses, il faut aussi citer celle du lion :

Parmi les locutions métaphoriques empruntées aux habitudes du lion, il en est une

qui s'emploie fréquemment dans le langage familier : on dit qu’un homme se bat les flancs pour faire une chose difficile, ce qui signifie qu’il s’excite par des moyens arlificiels à agir d’une manière peu conforme à ses goûts, à ses dispositions ou à ses habitudes. Pour comprendre l’origine de cette manière de parler, il faut se rappeler que la colère, quand elle n’est pas accompagnée de frayeur, se manifeste dans les premiers moments par des mouvements d’impatience. C’est ce qui se remarque chez les animaux comme chez l'homme ; chez le lion, c’est surtout la queue qui s’agite et se porte d’un côté à l’autre, avec une vitesse et une violence d'autant plus grandes que l’irritation est plus vive. On semble avoir pris l’effet pour la cause et avoir supposé que le lion, lorsqu'il recevait une injure, avait besoin, pour sortir de son calme habituel et punir l’agresseur, de s’exciter par une douleur physique. L'image du lion battant ses flancs de sa queue se trouve déjà dans Homère, qui, peut-être, l’avait empruntée à des poètes plus anciens ; mais c’est Lucain qui, le premier, y a vu l'intention dont nous venons de parler: Pline prit au sérieux l'expression de Lucain, et son assertion fut répétée par beaucoup de ceux qui puisèrent ensuite dans sa vaste compilation. Aucun de ces écrivains, cependant, n'avait indiqué dans la queue du lion une disposition singulière qui pouvait donner un peu de probabilité à l'étrange opinion qu'ils soutenaient. La découverte de cette particularité était réservée à Didyme d’Alexandrie, un des premiers commentateurs de l’'Iliade ; il trouva à l’extrémité de la queue, et caché au milieu des poils, un ergot corné, une sorte d’ongle pointu, et il supposa que c'était là l'organe qui, lorsque le lion au moment du danger agitait violemment sa queue, lui piquait les flancs à la manière d’un éperon et l’excitait à se jeter sur ses ennemis. L'observation du commentateur fut traitée avec le plus profond mépris par les naturalistes modernes, et ils ne la jugèrent même pas digne d’une réfutation. Personne n’y songeait plus lorsque Blumenbach fut conduit, par hasard, à reconnaître l'exactitude du fait. À une époque postérieure, Deshayes a retrouvé l’ergot sur un lion et une lionne morts tous deux à la ménagerie du Muséum de Paris. Cet ongle est fort petit, ayant à peine trois lignes de hauteur; il est adhérent seulement à la peau et il s’en détache sans beaucoup d'effort; aussi ne le trouve-t-on pas d'ordinaire sur les lions empaillés que l’on conserve dans les Muséums. (Brehm.)

Mais à quoi peut bien servir cet ongle du bout de la queue ?

La queue n'a pas besoin pour être utile de s’agiter; elle peut rendre des services tout en restant au repos; c'est ce qui est bien manifeste chez les kanguroos, qui s'appuient sur elle; cette queue est d’ailleurs plus longue et plus charnue que chez aucun autre mammifère de même taille, avec des muscles très vigoureux.

Leur allure, telle qu’on la voit quand ils sont à paitre, est un saut lourd et maladroit. L'animal appuie toute la main sur le sol et place ses pattes de derrière près de celles de

devant, et même entre elles. Il s'appuie en même temps sur sa queue ; mais cette

Fig. 19. — Une queue qui, sans en avoir l'air, : ; est très utile au kanguroo, qu’elle trans- position est trop fatigante pour qu'il la

forme en un trépied. garde longtemps. Pour arracher les plantes,

il s’assied sur la queue et les pattes de derrière (fig. 19), en laissant retomber ses membres

antérieurs, et lorsqu'il en a pris une, il se redresse pour la manger. Son corps paraît alors se reposer sur un trépied dont les branches seraient formées par les membres de derrière ct par la queue. Très rarement, on le voit se tenir sur trois pattes à la fois et sur la queue ; il ne prend cette attitude que lorsqu'il a à faire quelque chose sur le sol avec une de ses mains. Quandil est à demi rassasié, il se couche à terre, les jambes de derrière étendues. Lui prend-il fantaisie de manger, il reste couché, se soulève seulement un peu et s'appuie sur ses courtes pattes de devant. Pour dormir, les petites espèces prennent la même posture que les lièvres au gite; ils s’asseyent sur leurs quatre pattes, la queue étendue en arrière ; cette position leur permet de prendre rapidement la fuite. Au moindre bruit, le kanguroo se lève, surtout le mâle adulte, et regarde tout autour de lui, en se dressant sur la pointe d?s pieds. Aperçoit-il quelque chose de suspect, il se hâte de prendre la fuite. Alors se montre toute son agilité. Il saute exclusivement sur ses pattes de derrière, et fait des bonds comme nul autre animal. II ramasse ses jambes de devant contre sa poitrine, étend sa queue en arrière, fléchit, puis étend brusquement avec toute la force de ses muscles férnoraux ses membres postérieurs longs et grêles, et file dans l'air comme ure flèche, en décrivant une courbe. Quelques-uns, en sautant, tiennent leur corps dans une position horizontale, les autres dans une position oblique, les oreilles étant ordinairement couchées. Lorsque rien ne le trouble, le kanguroo fait de petits bonds de 2 mètres ct demi de long, mais s'il est effrayé, ses sauts sont deux et trois fois plus grands. Dans ce mode de locomotion, le pied droit précède un peu le pied gauche. A chaque bond, il lève et abaisse sa queue ét cela d'autant plus que le bond est plus vigoureux. Il change de direction en faisant deux ou trois petits bonds ; la queue ne parait donc pas lui servir de gouvernail. (Brehm.)

Des queues complétant le «trépied » avec les pattes de derrière se rencontrent plus ou moins nettement chez diverses espèces voisines des kanguroos, entre autres l’halmature thétis, le lagorcheste léporoïde, le pétrogale pénicillé.

Pas banale, non plus, la queue du castor, transformée en une large palette couverte d’écailles. On croyait autrefois, vu sa forme, que l’animal s’en servait comme d’une truelle pour édifier ses huttes; c'était même devenu une expression populaire: « le castor construit avec sa queue ». On sait aujourd’hui que celle-ci ne sert qu'à la natation. Le castor s’asseoit aussi dessus quand il ronge le tronc des

arbres.

Chez les desmans, les solénodons, les souris, les rats, la queue, longue et fexible, est annelée, écailleuse et à peine garnie de poils, ce qui lui donne vazuement l’air d’un serpent ou d’un ver. On ne voit pas trop à quoi elle peut leur servir, sauf de gouvernail quand l'animal nage, ou, comme je l’ai déjà dit, d’organe d’équilibre. Mais, si l’on en croit Romanes, les rats en feraient un singulier usage. Nous allons reproduire ie passage du célèbre naturaliste et lui laisser la responsabilité de l'assertion.

Voici d’abord en quoi cet expédient consiste, d’après Watson: on a vu des rats puiser de la manière suivante l'huile d’une bouteille à col étroit: l’un d’eux choisit quelque point d'appui commode, près de la bouteille, pour s’y établir, puis il plonge sa

queue dans l’huile et la donne à lécher à son compagnon. Pareil acte dénote plus que de l'instinct ; il implique du raisonnement et de l'intelligence.

Jesse, de son côté, raconte qu’une boîte ouverte, contenant des bouteilles d'huile

de Florence, avait été placée dans un magasin où l’on n’entrait que rarement. Un jour que le propriétaire était venu chercher une bouteille, il s’aperçut que des morceaux de vessies et de coton, qui servaient de bouchons, avaient disparu et que l'huile avait beaucoup baissé dans les bouteilles. Voulant en avoir le cœur net, il remplit de nouveau quelques-unes des bouteilles et eut soin de les boucher, comme la première fois. Le lendemain matin, les bouchons avaient disparu, ainsi qu'une portion de l'huile. Alors, il se mit à guetter par une lucarne, et il vit des rats se glisser dans la boîte, introduire leurs queues dans le col des bouteilles (/ig. 20), les retirer et lécher les gouttes d'huile qui y adhéraient.

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Fig. 30. — Rats arrivant à prendre avec leur queue du sirop de groseille et de la confiture. Ce qui prouve qu'avec un peu d'astuce on se tire toujours d'affaire.

Enfin Rodwell cite un exemple semblable, sauf qu’au lieu de lécher la queue de son voisin, chaque rat léchait la sienne :

.. Quant à l'expérience fort simple au moyen de laquelle je vérifiai l'exactitude de ces faits, jen fis part au journal « Nature », dans les termes suivants :

M'étant procuré deux bouteilles au col étroit et tant soit peu court, je les remplis de gelée de groseille à moitié liquide, jusqu’à trois pouces de l’orifice, que je recouvris d'un morceau de vessie ; puis je les mis dans un endroit infesté de rats. Le lendemain matin, chaque morceau de vessie se trouvait percé d’un petit trou au centre, et le niveau de la gelée avait baissé également dans les deux bouteilles. Or, comme la distance de l’orifice à la surface correspondait à peu près à la longueur d’une queue de rat passée par les trous en question, et comme d’ailleurs ces trous n'étaient guère plus grands que la racine de cet appendice, il semble qu'il soit assez prouvé que les rats s'étaient procuré de la gelée en y plongeant leur queue et en la léchant ensuite. Mais pour tirer la chose plus

ST ee Dr au clair, je remplis de nouveau les bouteilles de manière à exhausser d’un demipouce le niveau de la gelée dont je recouvris la surface d’une rondelle de papier mouillé. Puis, ayant bouché les orifices avec des morceaux de vessie comme auparavant, je plaçai les bouteilles dans un endroit où il n’y avait ni rats ni souris. Quand je vis dans l'une d’elles une couche épaisse de moisissure à la surface du papier qui recouvrait la gelée, je la remis à portée des rats, et le lendemain je pus constater que la peau de vessie avait été rongée d’un côté de l’orifice et que la couche de moisissure portait de nom. breuses empreintes, tracées par le bout des queues des rats, comme par l’extrémité d’un

porte-plume. Evidemment, ils s'étaient évertués à trouver dans la rondelle de papier un trou où leurs queues pussent passer.

L'appendice caudal des rats peut parfois leur être nuisible: à cette question se

rattache celle vraiment curieuse, et au premier chef, du roi-de-rats (fig. 21). Comme on pourrait croire que j’invente, j'aime mieux citer des «autorités ».

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Fig. 21. — Un roi-de-rats.

Ces infortunés rongeurs réunis par la queue ne se livrent pas à un jeu particulier, mais, au contraire, voudraient bien s'en aller.

En liberté, les rats, dit Brehm, sont quelquefois sujets à une maladie des plus curieuses. Un grand nombre se soudent par la queue et forment aïnsi ce que le vulgaire a nommé un roi-de-rats, dont l'imagination faisait autrefois un être bien différent de ce qu'il est en réalité. On croyait que le roi-de-rats, orné d’une couronne d’or, trônait sur un groupe de rats entrelacés, et gouvernait tout l’empire souriquois. Ce qui est positif, c’est que parfois un grand nombre de rats se soudent ensemble par la queue, et que, ne pouvant! se mouvoir, ils sont nourris par leurs semblables. La cause de ce fait curieux nous est encore inconnue. On croit que c’est une exsudation particulière de la queue qui maintient ces organes collés ensemble. À Altenbourg, on conserve un roi-de-rats, formé par vingt-sept individus. A Bonn, à Schnepfenthal, à Francfort, à Erfurth, à Lindenau, près de Leipzig, on a trouvé de pareils groupes.

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IL est possible que de pareilles réunions soient plus communes qu'on ne le croit généralement; cependant on en voit très rarement dans les collections. À la vérité, les gens du peuple sont tellement superstitieux à l’endroit du roi-de-rats, qu'ils s’'empressent de le détruire quand ils en rencontrent.

Lenz en donne un exemple. À Daællstedt, village à deux milles de Gotta, on trouva en même temps deux rois-de-rats, en décembre 1822. Trois batteurs en grange entendirent un léger piaulement dans la grange du forestier ; ils cherchèrent avec l’aide du domestique, et virent qu’une partie était creuse. Dans la cavité se tenaient quarante-deux rats vivants. Cette cavité avait été probablement faite par eux ; elle avait environ 15 centimètres de profondeur ; on ne voyait aux alentours niexcréments ni débris de nourriture. Elle était d’un accès facile surtout pour des rats, et restait couverte de paille toute l’année. Le domestique retira les rats qui ne voulaient ou ne pouvaient quitter leur demeure. Les quatre hommes virent alors avec horreur vingt-huit de ces rats attachés par la queue et formant un cercle autour du nœud; les quatorze autres présentaient la même disposition.

Ces quarante-deux rats paraissaient tous souffrir de la faim et piaulaient continuellement ; du reste, ils paraissaient bien portants. Ils étaient tous de même grandeur, et, d’après leur taille, on pouvait conclure qu'ils étaient nés le printemps précédent. Leur couleur était celle des rats ordinaires. Aucun ne paraissait mort. Ils étaient très tranquilles et supportaient paisiblement tout ce que leur faisaient les hommes qui les trouvèrent. Les quatorze rats furent portés vivants dans la chambre du forestier, où arrivèrent bientôt une foule de gens, curieux de voir cette monstruosité. Quand la curiosité publique fut satisfaite, les batteurs les transportèrent en triomphe dans la grange, et les tuèrent à coups de fléau. Ils prirent ensuite deux fourches, les en transpercèrent, tirèrent de toutes leurs forces en sens opposés, et sous cet effort trois rats se séparèrent du groupe. Leur queue n’en fut point arrachée ; elle paraissait intacte, et montrait seulement l’empreinte des autres queues à la façon d’une courroie qui aurait été longtemps serrée par une autre.

M. Oustalet a signalé tout récemment la découverte d’un roi-de-rats par M. Henri Richer, avoué à Châteaudun. Il était composé de sept rats rattachés les uns aux autres par leurs queues dont les extrémités étaient entrelacées ou plutôt nouées. Ils avaient été trouvés dans cet état à Courtelaine, au mois de novembre 1899; ils ont été donnés par M. Henry Lecomte au musée de Châteaudun. Chaque rat mesurait dix centimètres de la naissance de la queue au bout du museau.

Un roi-de-rats trouvé à Lindenau, près de Leipzig, a donné lieu à un procès qui équivaut à une véritable observation zoologique. Voici le rapport de ce curieux procès.

Le 17 janvier 1774, se présente, devant le tribunal de Leipzig, Christian Kaiser, meunier à Lindenau, il déclare : que le mercredi d’auparavant il a trouvé dans un moulin de Lindenau un roi-de-rats, formé de seize individus attachés par la queue, et qu'il a tués parce qu’ils voulaient sauter sur lui;

Que Jean-Adam Fasshauer, de Lindenau, est venu demander à son maître, Tobias Jaegern, meunier à Lindenau, ce roi-de-rats, disant qu’il voulait le peindre ; que depuis il ne l’a plus rendu ; qu’il a gagné, avec, beaucoup d'argent. Il prie en conséquence le tribunal de condamner Fasshauer à lui rendre son roi-de-rats, l'argent qu'il a gagné, et aux frais du procès.

Le 22 février 1774, comparaît de nouveau devant le tribunal Christian Kaiser, garçon meunier, et dépose : il est parfaitement vrai que le 12 janvier j'ai trouvé dans le moulin de Lindenau un roi-de-rats formé de seize individus. Ce jour, ayant entendu du bruit

dans le moulin, près d’un escalier, je montai et vis quelques rats regarder sous une poutre, je les tuai avec un bâton. J’appliquai ensuite une échelle à l’endroit pour voir s’il y avait encore des rats et je trouvai le roi-de-rats que je tuai sur place à coups de hache. Seize rats étaient entrelacés, quinze par la queue, le seizième était retenu par sa queue entortillée dans les poils du dos de l’un des quinze premiers. En tombant de la poutre où ils élaient, aucun ne se détacha, plusieurs vécurent encore quelque temps, mais sans pouvoir se détacher. Ils étaient entrelacés si solidement que je crois qu’il eût été impossible de les détacher, si ce n’est à grand’peine.

Voici maintenant le rapport du médecin, joint, sur le réquisitoire du tribunal, à l'exposé des motifs.

Afin de déterminer ce qu’il y avait de vrai au milieu des fables qu’on raconte au sujet du roi-de-rats, je me suis rendu le 16 janvier à Lindenau.

À l'auberge du Cor de poste, dans une chambre froide, je vis sur la table seize rats morts, dont quinze avaient les queues réunies en un gros nœud ; quelques-unes de ces queues étaient prises dans le nœud jusqu’à 1 ou 2 pouces du tronc. Les têtes étaient dirigées vers la périphérie, les queues vers le centre, le nœud occupait ce centre. A côté de ces rats était couché le seizième, lequel, au dire du peintre Fasshauer, qui était présent, avait été détaché d’avec les autres par un étudiant.

Je n’adressai pas de longues questions : du reste, aux nombreux curieux qui venaient prendre des informations sur cet étrange phénomène, on faisait les réponses les plus discordantes et les plus ridicules ; j’examinai seulement le corps et les queues des rats, et trouvai : É

1° Que tous les rats avaient la tête, le tronc et les pattes à l’état normal :

2° Qu'ilsétaient les uns gris cendré, les autres un peu plus foncés, les autres presque noirs;

3° Que quelques-uns avaient la grandeur d’une bonne palme ;

4° Que leur grosseur était proportionnée à leur lonuzueur ; ils paraïissaient plutôt maigris qu'engraissés ;

5° Que leurs queues avaient unelongueur d’un quartou d’une demi-aune de Leipzig, un peu plus ou un peu moins ; elles étaient un peu sales et humides.

J'essayai de soulever avec un morceau de bois le nœud et les rats, je vis qu’il me serait très difficile de séparer les queues enroulées ; j'en fus d'ailleurs empêché par le peintre qui était présent. J'avais parfaitement vu sur le seizième rat que la queue n’avait nullement souffert, qu’elle tenait à l’animal et devait avoir été facilement détachée. Après mür examen, je me suis parfaitement convaincu que ces sujets rats ne formaient point un roi-de-rats d’une seule pièce, mais que c’étaient seize rats différents de grandeur, de force, de couleur, et, à mon avis, d’âge et de sexe. Voici comment je suppose qu'a pu avoir lieu cette réunion. Par les grands froids qu’il faisait quelques jours avant la découverte de ce rassemblement, ces animaux s'étaient blottis dans un coin, pour chercher ainsi à se réchauffer mutuellement, ils avaient pris évidemment une position telle que leurs queues étaient tournées vers l’ouverture de leur trou, et la tête vers l'endroit le plus protégé. Dans cette position, les excréments des rats placés au-dessus étant tom. bés sur les queues de ceux qui étaient au-dessous, n’ont-ils pas pu se geler et maintenir les queues ensemble? N’est-il pas possible que ces rats, ayant aussi la queue gelée, quand ils voulurent chercher leur nourriture, ne purent se débrouiller, et par leurs efforts causèrent un tel entrelacement qu'ils ne purent plus se défaire, même en danger de mort ?

Sur la réquisition du tribunal, j'ai exposé ainsi et mon opinion et ce que j'ai observé, en compagnie du sieur Eckalden ; en foi de quoi, j'ai signé de ma propre main.

Au lecteur à se faire une opinion sur cette bizarrerie de la nature.

Chez beaucoup d'animaux la queue ne s’agite qu’assez peu; elle pend ou traine derrière eux. Chez d’autres, les chiens notamment, elle acquiert une mobilité

Fig. 22. — Un chien pas content, ainsi qu’en témoigne sa queuc dréssée d’un air menaçant.

assez grande et traduit leurs émotions d’une manière remarquable, Darwin a fait, à ce sujet, quelques remarques fort exactes :

Lorsqu'un chien en approche un autre avec des intentions hostiles (Jig. 22), les oreilles se dressent, le regard se dirige fixement en avant, le poil se hérisse sur le cou et le dos, l’allure est remarquablement raide, la queue est levée en l'air et rectiligne. La position relevée de la queue semble dépendre d’un excès de puissance des muscles élé-

vateurs sur les muscles abaisseurs, excès qui aurait naturellement pour effet de

placer cet organe dans la situation verticale, lorsque tous les muscles de la partie

postérieure du corps sont contractés. On ne peut toutefois affirmer que cette explication soit l'expression de la vérité. Un chien joyeux, trottant devant son maitre avec une allure gaie et alerte, porte généralement la queue en l'air, mais avec beaucoup

moins de raideur que lorsqu'il est irrité.

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Fig. 23. — Un chien joyeux et — la bonne bète — manifestant son affection pour son mailre g. 23.

dont il attend les caresses.

Lorsqu'un chien manifeste son affection pour son maitre (fig. 23), la tête el le corps entier s'abaissent el se contournent en un mouvement flexueux; la RE est étendue et se balance d’un côté à l'autre. Lorsqu'un homme parle simplement à son chien ou qu’il lui donne une marque d'attention, on voit les derniers vestiges de ces

mouvements dans le balancement de la queue, qui persiste seul et ne s’accompagne même pas de l’abaissement des oreilles. :

Un chien abattu et désappointé abaisse la tête, les oreilles, le corps, la queue, la mâchoire; son regard devient terne.

La frayeur, même à un très faible degré, se manifeste invariablement par la position de la queue, qui se cache entre les jambes. En même temps les oreilles se portent en arrière, mais sans s'appliquer exactement contre la têteet sans s’abaisser, mouvements qui se produisent, le premier quand le chien grogne, le second quand il est joyeux ou qu’il veut témoigner son affection. Lorsque deux jeunes chiens se poursuivent en jouant, celui qui fuit devant l’autre cache toujours sa queue entre ses jambes. La même attitude est prise par le chien qui, au comble de la joie, tournoie comme un fou autour de son maître, en décrivant des circonférences ou des huit de chiffre ; il agit alors comme s’il était poursuivi par un autre chien. Cette façon singulière de jouer, bien connue de tous ceux qui ont observé cet animal, est particulièrement fréquente lorsqu'il a été un peu surpris ou effrayé, par exemple quand son maître se jette brusquement sur lui dans l'obscurité. Dans ce cas, aussi bien que lorsque deux jeunes chiens se poursuivent l’un l’autre en jouant, il semble que le poursuivi craigne d’être saisi par la queue. Il semble aussi que le chien poursuivi, ou en danger d’être frappé par derrière, ou exposé à la chute d’un objet quelconque, veuille retirer aussi rapidement que possible tout son arrière-train ; et que, par suite de quelque sympathie ou de quelque connexion entre les muscles, la queue se retire alors complètement en dedans et se cache entre les jambes. Un mouvement analogue, intéressant à la fois l’arrière-train et la queue, peut se constater chez l’hyène.

Les queues des chiens, d’ailleurs, ont mille formes et n’ont pas toutes la même «expressibilité». Rappelons seulement les profondes différences qu’il y a entre les queues filiformes des lévriers, les queues en pointe si mobiles des chiens de chasse, les queues si « empanachées » du dogue du Thibet, du Saint-Bernard, du Terre- Neuve, les queues sans expression, mais si jolies des épagneuls, les longues queues des colleys, etc.

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