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Les années de gaieté

J'avais perdu un pari contre le capitaine Monistrol; le jour était venu de m' exécuter. Il s'agissait d'un déjeuner de neuf couverts, — le nombre des Muses. Mais ici les Muses devaient être représentées par des avocats, des étudiants, des gens du monde, nos amis communs, qui avaient été témoins de la gageure.

A l'heure convenue, je me rendis chez Edouard, un de mes convives, qui demeurait dans la même maison et sur le môme palierque le capitaine Monistrol. Leca-

pitaine Monistroï — je ne crois pas encore ravoir dit — était un homme déjà mûr, retraité depuis deux ans, et célibataire enragé. Il avait fait avec éclat les dernières campagnes d'Afrique. J'ajouterai que, sous des apparences moroses, il cachait ou montrait, selon les gens et les circonstances, des qualités de finesse qu'il avait dû exercer parmi les Arabes.

— Es-tu prêt? dis-je à Edouard en entrant.

— Laisse-moi achever mon cigare, et je suis à toi, me répondit-il.

— Songe que notre rendez-vous au café du Helder est pour midi, et qu'il est onze heures trois quarts.

« — Onze heures et demie, rétablissons le texte, fit-il en levant les yeux sur la pendule.

— Voyons, mets ton chapeau, et passons chez le capitaine Monistroï pour le prendre.

Edouard ne bougea pas.

— Oh ! murmura-t-il, le capitaine Monistroï en a bien pour vingt minutes; il se prépare.

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Je veux dire qu'il est entrain d'étouffer des perroquets.

Je regardai Edouard avec une telle nuance d'inquiétude, qu'il ne put s'empêcher de rire.

■ — C'est juste, reprit-il, tu ne possèdes pas à fond comme moi ton capitaine Monistroï; je vais t'en inculquer les premières notions. — Le capitaine Monistroï, qui est, comme tu n'en ignores, le meilleur homme de

îa terre, a contracté en Afrique une déplorable habitude, celle de l'absinthe. Il en rougit, et il se cache honnêtement pour absorber, tous les matins, cinq ou six verres de cette infâme liqueur verte.

— Cinq ou six verres !

— Quand ce n'est pas davantage. Il appelle cela, dans son pittoresque langage des camps : étouffer des perroquets. Aujourd'hui qu'il est de revue, c'est-à-dire de déjeuner, je ne répondrais pas qu'il n'en étouffât quelques-uns de plus. Du reste, nous pouvons nous en assurer.

— Gomment cela? demandai-je.

— Suis-moi et fais doucement.

Il se leva et s'engagea dans un corridor circulaire aboutissant à une porte vitrée. Je le suivais en silence. Là, par le coin d'un rideau écarté, il me fit apercevoir le capitaine Monistrol, assis à une table, devant une grosse bouteille et un grand verre. Pour la première ibis, je remarquai le feu de ses pommettes, contrastant avec le ton blafard du reste du visage. Il parlait haut, et ses paroles m' arrivaient distinctement.

— Si tu veux assister à une comédie sur laquelle je suis blasé, reste ici, me dit Edouard à l'oreille; je vais nî'habiller et je te rejoins dans un moment.

Me voilà donc seul à examiner clandestinement le ca-

i ne Monistrol, quibattait son absinthe à légers coups

d'eau, ainsi que le recommandent les maîtres, et qui

apportait à cette opération une expression de profond

contentement. Il laissa ensuite reposer son verre pendant quelques minutes, toujours selon les grands préceptes; après quoi, il le porta à ses lèvres et but savamment, en prenant des temps comme les acteurs. Cet acte accompli, le capitaine Monistrol se frotta les mains, fit plusieurs « Hum! hum! » de satisfaction, et entama le monologue suivant :

— Tout va bien... deux verres, c'est raisonnable... à cause de ce déjeuner qui sera sans doute important... c'est même une précaution hygiénique... très-hygiénique... deux verres, c'est assez... plus, ce serait l'abus... bornons-nous là; oui, bornons-nous là... il n'y a aucune raison pour récidiver... aucune... aucune...

Disant cela, le capitaine Monistrol regardait autour de lui; il paraissait embarrassé; il fixait la bouteille d'absinthe, en répétant machinalement : i Aucune... aucune... » Il poussait des soupirs, il réfléchissait. Je n'y comprenais rien. Tout à coup, et comme s'il ne pouvait y tenir plus longtemps, je le vois se diriger sournoisement vers la porte et y frapper deux coups avec son doigt, s — Entrez ! — Monsieur le capitaine Monistrol, » s'il vous plaît? dit-il, en contrefaisant sa voix. — C'est » moi, réplique-t-il de son ton naturel et en feignant » d'introduire une personne; qu'est-ce qu'il y a pour » votre service? — Monsieur, je n'ai pas l'avantage » d'être connu de vous, mais j'arrive de votre pays et je d suis chargé de tous les compliments de votre famille. » — De ma famille? Ah! monsieur, donnez-vous donc

» la peine de vous asseoir, je vous prie. » Le capitaine Monistrol exécute consciencieusement la mise en scène de cet entretien fictif; il approche des sièges, il s'empresse, « — - J'espère, reprend-il, en s'adressant à » son invisible interlocuteur, que vous voudrez bien me » faire le plaisir d'accepter quelque chose. — Excusez- » moi, monsieur, j'ai l'habitude de ne jamais rien pren- » dre entre mes repas. — Entre les repas, je conçois » cela, mais avant... un verre d'absinthe, par exemple, » monsieur... j'en ai justement là d'excellente. —Alors, a c'est pour ne pas vous refuser. »

Le capitaine Monistrol triomphe; il bat deux autres verres d'absinthe, il est content, il est expansif. — « Vous dites donc que ma famille se porte bien? » se demande-t-il. — « A merveille! » se répond-il. — « Et ma tante d'Hazebrouck? — Elle ne parle que de » vous. — A votre santé! — A la vôtre, capitaine ! » — Il va sans dire que le capitaine étouffe les deux perroquets. — « Si nous recommencions? » dit-il à son » hôte imaginaire. — Oh ! pour cette fois, capitaine, » je n'en ferai rien. — Allons donc! —Non, capitaine, » je vous jure ; j'ai plusieurs visites à rendre ce matin, » et je vous demande la permission de prendre congé » de vous. — Vraiment, ne peut-on remettre ces vi- » sites? — Impossible. — C'est désolant. ~ Désolant » pour moi, capitaine. — Au moins, permettez-moi » de vous reconduire. — Je ne le souffrirai pas, capi- » taine. — Gela sera pourtant, monsieur, car je suis

» sur mon terrain. — Adieu donc, capitaine. — Adieu, t> monsieur. Enchanté d'avoir fait votre connaissance. »

Sur ces mots, le capitaine Monistrol simule un bruit de pas et incline son corps à plusieurs reprises. Puis il revient vers la table, en murmurant : — « Charmant, d ce monsieur ! Très-bien, ce monsieur! »

J'avoue que ma curiosité était vivement excitée par cette comédie , comme l'avait justement appelée Edouard. Je m'intéressais au capitaine Monistrol; je le trouvais touchant dans sa lutte contre sa passion funeste ; j'admirais sa puissance d'imagination, l'ingéniosité de son subterfuge. Cet homme avait le génie de son vice.

Quoique persuadé que cette scène était terminée, je restais cependant à mon poste. Le capitaine Monistrol avait rebouché soigneusement la bouteille d'absinthe ; il rassemblait les verres sur le plateau, comme pour serrer le tout. C'était bien fini, et j'allais me retirer, lorsque soudain il s'interrompt. Il abandonne le p]ateau ; son air devient indécis et songeur; il fait cinq ou six tours dans la chambre, en essayant de fredonner, devine qu'un combat se livre dans son esprit, car j î l'entends prononcer à demi-voix : — « Non ! non ! c'est assez1. » Il semble s'armer d'héroïsme; il ressai ît le plateau et prend le chemin de l'armoire ; mais là, a résolution faiblit; il s'immobilise, il tend l'oreille, il a cru entendre frapper derechef; il se prête à cette nouvelle illusion, et le voilà qui recommence son dialogue :

» — Capitaine, c'est encore moi. — Encore est un mot » de trop, monsieur; je suis charmé de vous revoir. — » Capitaine, j'ai oublié ma canne. — En vérité, mon- » sieur? Eh bien, nous allons la chercher ensemble. — » Je crois l'avoir laissée près de la cheminée. — Près t> de la cheminée? Voyons. » Et le capitaine Monistrol de fureter dans la chambre, jusqu'à ce qu'il ait découvert sa propre canne. « — Ah! s'écrie-t-il, je parie » que j'ai la main dessus. — En effet, capitaine, et il » ne me reste plus qu'à vous remercier. — Un instant ! » puisque nous avons retrouvé votre canne, il faut » prendre un dernier verre d'absinthe. — Vous êtes » bien bon, capitaine, mais je suis attendu et... — On » ne peut pas s'en aller sur une seule jambe, que » diable ! — C'est que, voyez-vous, capitaine, l'absinthe » me trouble un peu. — Bah! bah! un grand garçon » comme vous! vous voulez rire; d'abord, je ne lâche » pas la canne. — Puisque vous l'exigez... — Certai- » nement, je l'exige. »

Et deux nouveaux verres d'absinthe sont confectionnés, battus, engloutis. Mais, cette fois, les adieux ne se prolongent pas. Le capitaine Monistrol a des remords; il pousse vers la porte son visiteur ; il le salue à peine ; je l'entends qui murmure: « — Importun! intrigant! D'où sort ce quidam-là ? » Le capitaine Monistrol a hâte de passer l'éponge sur cette espièglerie; il serre pour tout de bon la bouteille accusatrice au fon ! du placard ; il fait disparaître les verres, comme s'ils lui

brûlaient les doigts. Tout est réparé. Le capitaine Monistrol respire ; il s'examine dans une glace ; il donne un coup d'œil à sa cravate, un coup de brosse à sa redingote; il sort.

Edouard et moi, nous le rejoignîmes sur le palier.

— Àh! ah! s'écria-t-il en nous tendant la main; fidèles au poste! Bravo! J'ai un appétit d'enfer!

Au café du Helder, nous trouvâmes nos six partenaires. L'un d'eux, s'adressant directement au capitaine Monistrol :

— Capitaine, un verre d'absinthe! lui dit-il.

— Merci; j'y ai décidément renoncé, répondit le capitaine Monistrol.

— Avant déjeuner, cela ne peut pas vous faire de mal.

— Eh bien, dit le capitaine Monistrol, un verre d'absinthe, soit... mais avec de l'anisette... beaucoup d'anisette.

Une table à thé, à cent lieues de Paris. Des lampes à abat-jour vert. Sept ou huit personnes rassemblées chez madame de Segonzac. Honnêtes et calmes physionomies. Une jeune fille , Cécile, brodant. Le portrait de M. de Segonzac, en costume de lieutenant général.

m. boudot. — ... Je ne dis pas le contraire; mais en prenant par le Mail on est bien plus vite arrivé ; on gagne cinq minutes au moins... tandis qu'en passant devant la Préfecture vous êtes obligé de faire un détour. . . sans compter que la rue Saint-Eloi est pavée de petits cailloux fort pointus qui abîment la chaussure... je ne vous le dispas sans l'avoir expérimenté... la Préfecture...

madame de segonzac, à une femme de chambre qui entre. — Qu'est-ce que c'est, Virginie?

virigie. — C'est votre journal, madame.

madame de segonzac, déchirant la bande. — Mais non, ce n'est pas mon journal; c'est celui de mon fils. (Elle le pose sur la table.)

yirginie. — Dame! il n'en est pas venu d'autre aujourd'hui. (Elle sort.)

madame de segonzac. — Comme c'est agréable ! pas de journal. Voilà deux fois que cela arrive depuis le commencement du mois \

madame cellerier. — Et ie journal de votre fils, quel est-il?

madame de segonzac. — Le journal de Célestin! Je ne sais pas ; je ne l'ai jamais regardé.

m. bottant-gagneux, lisant le titre. — Figaro...

madame cellerier. — C'est peut-être intéressant.

Cécile. — Il y a une image...

m. bottant-gagneux. — Oui, le barbier de Séville, le héros de Beaumarchais... Voyez donc, Boudot; il ressemble à Tilliard.

boudot. — C'est ma foi vrai. .. à Tilliard quand il est de bonne humeur... Oh! c'est prodigieux!...

MADAME CELLERIER ET MADAME DUCLOUX. — Messieurs,

laissez-nous voir aussi... Ah! Tilliard!... c'est frappant !

m. JOUSSAtiME. — Seulement, je trouve que le de : inateur aurait dû le représenter avec son parapluie.

madame de segonzac. — Eh bien, puisque cela r semble tant à Tilliard, il faut nous lire cela, monsieur Bottant-Gagneux.

MADAME CELLERIER. — Ahîoui.

boudot. — Journal pour journal, c'est toujours un journal. Il ne peut y avoir dedans que ce qu'il y a dans les autres... les événements sont les mêmes pour tous... reste le point de vue, sur lequel chacun peut différer... mais il en est de cela comme de toutes choses : on en prend et on en laisse... pourquoi...

madame ducloux. — Monsieur Boudot ! monsieur Boudot! un peu de silence, s'il vous plaît.

M. bottant-gagneux. — Le premier article est intitulé

Chronique parisienne. — Je commence : « — Cette

» semaine a été attristée par l'indélicatesse d'un jeune

» garçon qui, mû par une cupidité blâmable, n'a pas

» craint d'empoisonner toute une famille de bottiers

» mecklembourgeois, au sein de laquelle il demeurait.

» Il ne m'appartient point d'afficher une sensiblerie

» déplacée au sujet des bottiers mecklembourgeois : je

» n'ai personnellement ni à m'en louer ni à m'en plain-

» dre; mon bottier est Picard et demeure rue Jacob.

» Cependant, je ne peux m'empêcher de gémir sur les

» funestes penchants de ce jeune garçon, que rien n'a

» pu arrêter dans l'accomplissement de son forfait, ni

» le souvenir de l'hospitalité reçue, ni le cri de sacon-

» science, ni la crainte de la gendarmerie départemen-

» taie. S'il faut en croire les feuilles judiciaires, ce

» précoce scélérat aurait allégué pour sa justification

» que les susdits bottiers s'obstinaient à lui faire des

» bottes trop étroites. Nous hésitons à croire que ce

» moyen de défense, quelque ingénieux qu'il puisse pa- » raître au premier abord, trouve du crédit auprès de » la justice... »

m. joussaume. — C'est très-bien dit.

M. boudot. — Oui... certainement... oui... Mais ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que cet auteur... que je ne connais pas, du reste... dont j'ignore le nom... le prend sur un ton... là... comme qui dirait... goguenard, enfin?

madame cellerieu. — Mais non.

madame ducloux. — Mais non.

madame cellerier. — Vous voilà bien, avec vos méfiances habituelles, monsieur Boudot!

m. boudot. — Mettons que je me trompe, mesdames; je n'ai aucun mérite à vous faire cette concession... Continuez, monsieur Bottant-Gagneur.

m. bottant-gagneux. — Volontiers. (Lisant.) « Nous » sommes heureux d'avoir à apprendre une bonne i nouvelle à nos lecteurs. Saint-Ildefonse, notre grand i Saint-Ildefonse, sous-chef de claque à l'Ambigu, vient i de réaliser un héritage immense. Une princesse po- » lonaise, qui, pendant les dures années de l'exil, avait » eu tout le temps d'admirer sa belle tenue sous le lusî> tre et l'éclat de ses chaînes de montre, lègue à Sainti Ildefonse une centaine de mille livres de renrte. — » Il parait qu'il y a encore des princesses polonaises; d dans les mauvaises années, on en fait avec des moi distes du Gros-Caillou. — Le monde des lettres et des

» arts doit se féliciter tout entier de la chance qui atteint » notre bien-aimé Saint-Ildefonse. Cela prouve qu'une » belle tenue et un assortiment varié de chaînes de » montre trouvent toujours leur récompense ici-bas. A » l'occasion de cet héritage, il y a eu au café Achille un » grand souper, suivi d'un bal par souscription, auquel » assistaient toutes les étoiles des bouis-bouis du boule- » vard du Temple. »

m. joussaume, interrompant. — Bouis-bouis?

m. chouippe junior. — Les étoiles des bouis-bouh?

m. bottant-gagneux, continuant. — « On a particu- » Kèrement remarqué, à cette fête de l'intelligence, » mademoiselle Camusette, la jeune première du théâtre » du Petit-Lazari, laquelle, dans un aimable et piquant » abandon, s'est écriée en frappant sur le ventre de » notre célèbre Saint-Ildefonse : « C'est égal, mon » bonhomme, tu as une rude chance tout de même ! a

madame de segonzac. — Cécile, va chercher mon étui à lunettes, que je crois avoir oublié dans ma chambre.

Cécile. — Ma tante, vous l'aviez à côté de vous, il n'y a qu'un instant.

madame de segonzac. — Va t'en assurer, ma Cécile, va. (Cécile sort lentement.) Dites donc, il est un peu égrillard, le journal de Célestin.

m. bottant-gagneux. — Bah! cela ne dépasse pas la plaisanterie.

MADAME CELLERIER. — Non, non.

M. bottant-gagneux. — Faut-il poursuivre?

madame de segonzac. — Puisque nous sommes entre nous...

(On achève la Chronique parisienne, qui détermine l'approbation presque unanime.)

m. joussaume. - Il y a le trait.

m. chouippe junior. — Oui, c'est dans le genre du Nain jaune.

m. boudot. — Je persiste dans mon dire : on ne sait pas si cet auteur... que je n'ai jamais vu... plaisante ou ne plaisante pas. Il a une façon d'exagérer les petites choses et de diminuer les grandes... qui lui est propre... ce doit être un tout jeune homme... la jeunesse seule est capable de...

madame ducloux. — Voyons la suite du journal, monsieur Bottant-Gagneux.

madame de segox^ac. — Ne craignez-vous pas de vous fatiguer?

m. bottant-gagxeux. — Vous êtes trop bonne, madame ; j'ai une poitrine de fer.

madame ducloux. — Ah! tant mieux.

M. bottant-gagxeux. — Le second article a pour titre : Paris dansant, et pour sous-! lire : Le bal des Folies-Cassevolles.

madame cellerier. — Voilà qui doit être amusant.

bottant-gagneux, parcourant. — Hum!... peste!... (Lisant à part.) « La petite Gnan-gnan, ainsi surnom- » mée à cause de son parler enfantin, avait un air » pâle et maladif; on eût dit un bouquet de violettes

» ramassé dans le ruisseau. — Ernest ! dit-elle au jeune » homme de l'orchestre qui jouait de la basse, j'ai » dîné aujourd'hui d'un radis noir seulement, mais je » t'aime bien, va! » Diable!... (Il continue à voixbasse.) madame ducloux. — Eh bien, pourquoi ne lisez vous pas tout haut?

m.bottant-gagneux. — G'estque... c'est bien long... trois, quatre, cinq colonnes.

m. chouippe junior, regardant. — Tiens ! c'est signé : Jean Rousseau.

M.J0ussAUME,awctemewJ. — Jean- Jacques Rousseau? m.bottant-gagneux. — Non, Jean Rousseau. Quelque descendant sans doute... Cela paraît fort intéressant, i'ailleurs... Je propose de réserver cette étude pour la Donne bouche et de passer aux Nouvelles à la main... Vh! des Nouvelles à la main... Voulez-vous? m. boudot. — Oui; des nouvelles; c'est plus positif. m. bottant-gagneux, lisant. — « Jeudi dernier, v rs trois heures de l'après-midi, sur le boulevard Montmartre, M. Hostein se promenait, rêvant de la deux cent cinquantième représentation de Y Histoire d'un drapeau, lorsqu'il aperçut un gandin...

m. joussaume. — Un gandin?

madame de segonzac. — Qu'est-ce que c'est que cela? M. boudot. — Attendez donc... un gandin... j'ai omme une idée que c'est un oiseau... La suite de la ouvelle va nous éclairer.

M. bottant-gagneux. — « Un gandin, qui lui dit eu

» lui serrant la main... » Non, ce irest pas un oiseai s — Mon cher, je vous offre mon compliment trèi » sincère; voilà un succès qui va faire enrager tous 1< » bons petits camaros... » Camaros? Je necomprem pas.

m. boudot. — Ce sont probablement des mots d'aï leur... Passez, Bottant-Gagneux...

madame cellerier. — Oui, une autre nouvelle.

M. bottant-gagneux. — Je le veux bien. (Lisant » Tout le monde, à Paris, sait aujourd'hui que de G ^a le sac... » Le sac. oui... le sac... ce Mais un s d véritable, authentique, en toile de la banque. Anton » Watripon a été admis à le voir. Aucun doute n'< » donc plus permis aujourd'hui sur l'opulence i) notre cher traducteur, qui, il faut bien le dire, av » passé sa vie jusqu'à présent à se fourrer le do » dans l'œil. »

madame de segonzac. — Pauvre homme !

m. chouippe junior. — Quelle singulière habitud cela devait lui faire bien du mal.

madame ducloux. — Allons, messieurs, moins bruit, s'il vous plaît. Monsieur Bottant-Gagneux, i nouvelles !

m. bottant-gagneux. — Je suis à vos ordres. . . Ah ! voici une qui concerne M. Scribe.

madame cellerier. — Le petit Scribe, l'auteur d JDcmGiselle à marier? Quel joli talent!

m. joussaume. — Est-ce qu'il travaille toujours pour le théâtre?

m. bottant-gagneux, lisant. — « M. Scribe ne pouvait se consoler de sa dernière veste... »

madame cellerier. — Comment! il porte des vestes, M. Scribe?

madame de segonzac. — Ah! c'est de la coquetterie!

m. bottant-gagneux, lisant. — « Dans sa douleur, il )> se trouvait malheureux d'être un immortel. Tous les » matins, il se promenait dans son porc... »

tous. — Hein?

m. bottant-gagneux. — Pardonnez-moi... c'est moi qui me trompe. . . « 11 se promenait dans son parc. . . son » parc... Il épanchait sa mélancolie dans les urnes de » ses naïades de marbre ; il apostrophait les fleurs du » rivage qui lui font un printemps éternel, et leur » disait : — Se peut-il que ma Fille de trente ans ait fait » un four? »

madame de segonzac — Répétez donc.

m. bottant-gagneux, lisant. — « Se peut-il que ma Fille de trente ans ait fait un four? »

madame de segonzac. — Qu'est-ce que cela signifie?

m. chouippe junior. — Une fille qui fait un four l

m. bottant-gagneux. — Je lis ce qui est écrit, mais je suis irresponsable, je vous en préviens. (Lisant.) a 11 ajoutait : — C'est la faute de mon collabo. »

m. boudot. — Pour le coup, cela devient intolérable... Collabo, four, veste, sac, gandin... Quel est ce

baragouin nouveau? (On entend le brait lourd d'une porte cochère qu'on referme. )

madame de SEGONZAC. — Ah ! voilà Célestin qui rentre; nous allons lui demander des explications.

célestin. — Bonsoir, maman. (Il l'embrasse.) Où est donc Cécile?

madame de segonzac. — Tu viens du cercle?

célestin. — Dis donc du club, maman... Bonsoir, monsieur Bottant-Gagneux... (Apercevant le Figaro.) Tiens! vous lisiez mon canard?

m. chouippe junior. — Son canard?

M. boudot, haussant les épaules. — Un canard, à présent! c'est le renversement du monde!

madame de segonzac. — Tu reçois là un drôle de journal, mon ami.

célestin. — N'est-ce pas qu'il est amusant?

madame de segonzac. — A dire vrai, nous n'en savons trop rien.

célestin, souriant. — Ah! c'est juste... pour qu'il amuse il faut le comprendre.

m. boudot. — Et pour le comprendre?...

célestin. — Il faut y être abonne.

m. chouippe junior. — II a peut-être raison.

célestin. — Madame Cellerier, une tasse de thé, s'il vous plaît... Mais où donc est Cécile?

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