SCÈNE PREMIÈRE
Le théâtre représente la chambre de Landry. II est dix heures du matin. Landry dort d'un sommeil fiévreux.
landry, rêvant. — ... Au secours ! à l'aide ! on égorge Bourdensac... arrêtez l'assassin... l'assass... (Use réveille.) Ah! l'atroce cauchemar! j'ai rêvé de lui toute la nuit. Je ne pourrais supporter longtemps une pareille existence. Levons-nous et allons prendre l'air.
Il sort. En passant sur le boulevard, il regarde machinalement aux vitres du café Cardinal.
Mais. . . je ne me trompe pas. C'est lui ! — Non. — Si.
— Le voilà bien, seul à cette petite table du fond. J'ignorais qu'il fréquentât les cafés. Déplorable habitude!
— Il vient de déjeuner; cette assiette vide et cette bouteille l'attestent. Hum ! il a bu la bouteille tout entière. C'est beaucoup pour le matin. Qui est-ce qui peut l'avoir forcé à sortir sitôt de chez lui? quelque affaire... concernant mes mille écus peut-être... Il me paraît plus rouge qu'à l'ordinaire. Une bouteille! une bouteille! c'est de l'imprudence quand on est aussi sanguin que Bourdensac. Avec cela que je ne l'ai jamais vu serré dans sa cravate comme aujourd'hui... — Bon! il prend
du café maintenant, à quoi pense-t-il? le café est une plante essentiellement échauffante et qui ne lui convient nullement. Je connais son tempérament mieux que lui. On ne joue pas avec les coups de sang, morbleu! — Si je priais un des garçons d'aller lui desserrer sa cravate?
Je crois qu'il m'a vu. Effaçons-nous. Après cela, il a sans doute donné rendez-vous à son notaire. On est souvent plus libre dans un lieu public pour parler de ses intérêts... Qu'est-ce qu'il fait? Il fume. Il ne fumait pas autrefois. Comme il se tient penché ! il lit un journal. Mauvais pour la digestion! — Hein? du cognac! il se verse du cognac! il veut donc ruiner tout à fait sa santé? Le eognac de Paris, une jolie drogue!
Landry se promène avec agitation devant le café, puis il revient se coller aux vitres.
Vraiment, il y a des gens qui ne savent rien prendre avec modération , ils oublient tous les devoirs sociaux pour une jouissance matérielle d'un instant. Ce Bourdensac n'en finira pas. — Ah! un homme l'accoste respectueusement et, sur un geste, s'asseoit en face de lui. Ce doit être son notaire. Mais les notaires ne vont jamais au café; je suis absurde. .. — Il a cependant une cravate blanche. Pourquoi ne serait-ce pas un notaire au-dessus des préjugés? — Bourdensac lui offre de l'car. ^3-vie et s'en verse pour la seconde fois. Pouah I
— Oh ! oh ! le notaire tire de sa poche un portefeuille... Est-ce un portefeuille ou un porte-cigare?
Un passant écrase le pied de Landry.
Aïe ! aïe ! — Butor ! animal ! bœuf gras ! sauvage 1 . . . On s'excuse, au moins... — Il m'a empêché de voir ce qui m'importait le plus. Oui, oui, c'est un notaire ; et le portefeuille qu'il vient de remettre à Bourdensac contient probablement mes mille écus. Tout est pour le mieux. — A son tour, le notaire fait un signe au garçon et lui dit un mot à l'oreille. Le garçon revient, apportant un flacon de liqueur. (Criant.) Non! non! c'est assez ! c'est trop... Pas de bain de pied surtout !
Ces émotions me tueront... Ah! le notaire se lève : il va prendre congé. C'est heureux! il veut payer la consommation; Bourdensac lui arrête le bras. Le notaire se récrie. . . Nous la connaissons celle-là. . . Tu n'as pas plus envie que moi de payer, mon bonhomme ! vat'en donc ! va-t'en donc !
Sur le boulevard.
J'aime à supposer que Bourdensac va rentrer chez lui, afin de déposer ce portefeuille dans son secrétaire. Que ne prend-il une voiture? il serait plus vite rendu, et il éviterait des rencontres importunes. Mais voyez donc cette démarche guillerette, et comme il regarde sous le nez les femmes qui passent ! — Est-ce qu'il serait un peu ému*! Oh! Bourdensac!
Eh bien! eh bien! ce n'est pas par làl il tourne à gauche, il se trompe; quelle distraction ! — Il monte le faubourg Montmartre; assurément, je ne l'abandonnerai pas dans ce quartier de perdition. Passe encore s'il ne va pas plus loin que Notre-Dame de Lorette. — Allons ! il traverse le trottoir, pour suivre cette jambe... Conçoit-on qu'à notre époque il n'y ait pas encore d'édit qui interdise aux femmes de relever leur robe quand il fait un temps sec ? C'est qu'en vérité il n'y a pas aujourd'hui un grain de boue sur le pavé. Effrontée! — Bourdensac ne se presse guère; je ne l'aurais jamais cru si flâneur... Bourdensac, mon petit Bourdensac, voyons, sois raisonnable; rentre chez toi, où tes affaires t'attendent ; tu t'en trouveras bien, je te le promets. Bourdensac, tu as l'air indécis, tu t'arrêtes, lu semblés écouter une voix qui parle en toi... écoutela, Bourdensac, c'est la voix du devoir !
Tout est perdu : il monte la rue Notre-Dame de Lorette !
Landry s'essuie le front.
Si je l'abordais? Si je feignais de le rencontrer, comme par hasard ? Rien de plus naturel, ce me semble. Peut-être ma vue, la vue d'un ami, réagirait-elle salutairement sur sa conduite. Peut-être aussi, puisqu'il a de l'argent sur lui, me donnerait-il immédiatement mes mille écus... pour m'épargner une course? Oui, mais où et comment lui faire mon reçu? Et puis, qui
m'assure qu'il ne me taxera pas d'indiscrétion? Ces hommes importants n'aiment pas à être surpris dans leurs écarts. Je risquerais de me nuire beaucoup dans son esprit. Mon idée n'a pas le sens commun. Contentons-nous de mon rôle d'ange gardien... section de la rue de Jérusalem. (Avec éclat.) Miséricorde ! il entre au n° 12 *... Voilà ce que je craignais !
Allons, voyons, du calme. Il se peut qu'il n'y ait pas autant de mal que je m'en imagine. Le n° 12 est occupé, au premier étage, par un fabricant de pianos; au second... il y a une enseigne au second : Modes. Hum! Eh bien! quoi? Modes ; voudrais-tu supprimer les ateliers de modes, à présent? — Bourdensac est bien libre, s'il lui plaît, d'aller acheter un chapeau ou un piano pour sa femme. Attendons-le. Il ne restera pas, d'ailleurs, toute la journée dans cette maison. Il se rappellera qu'il a des affaires, des obligations... sacrées.
Cinq heures. — Bourdensac sort de la maison n° 12, avec une femme au bras.
Enfin ! — Où a-t-il été pêcher cette infante? La tournure est bien singulière, et la toilette... Ouais ! j'aurais supposé meilleur goût à Bourdensac. — Qu'est-ce qu'il
1. Les habitants de la rue Notre-Dame-de-Lorette sont priés de croire que le n° 12 n'a pas plus de signification sous notre plume que le n° 7, le n° 20 ou tout autre numéro.
(Xole de l'auteur.)
va faire de sa belle ? Il ne peut pas s'afficher avec elle sur la voie publique. Je suis intrigué.
Bourdensac prend un coupé; Landry en prend un autre; les deux coupés arrivent en même temps à la gare du chemin de fer de Rouen.
En chemin de fer ? Il part ! il va voyager ! avec son portefeuille ! Il oublie notre rendez-vous de demain. Ah! mais non, non! (A an petit commissionnaire.) Tiens ! voilà dix sous; va dire à ce monsieur, que tu vois là-bas, qu'on le demande tout de suite chez lui, mais tout de suite.
le commissionnaire. — Oui, monsieur.
Landry. — Je respire : Bourdensac se dirige vers le guichet d'Asnières; ce n'est pas une fuite. — Ah ! mon commissionnaire s'approche de lui... Bourdensac l'écoute et semble se consulter... Il se fait répéter mes paroles... Il le renvoie avec un coup de pied. Malédiction! — C'est égal, je n'en aurai pas le démenti, je le suivrai à Asnières ! je veillerai sur lui malgré lui !
SCENE II Les bords de la Seine. Crépuscule. Landry sort d'un restaurant.
landry. — Ces cloisons de cabinets sont si épai'sses
que je n'ai presque rien entendu de leur conversation.
élément compris, au dessert; qu'ils se jetaient les
plats et les verres par le visage. — Trois heures à table ! — Je ne répondrais pas de l'entière raison de Bourdensac. Le voici.
de bourdensac, à la femme qxCil accompagne, — Eh bien! quoi? puisque je te dis que j'ai tort, Mélanie.
mélanie. — Vous êtes un manant !
landry, à V écart. — Comme il est enflammé ! cela le défigure absolument. Qui dirait pourtant que c'est là une des colonnes de la finance! (Une troupe de canotiers aborde au rivage.)
de bourdensac, les apostrophant. — Ohé ! tas de goujons! marins de poêle à frire!
HiÉLANiE. — Tais-toi donc, tu vas t'attirer une querelle.
un canotier, s'avançant. — Monsieur, est-ce, par hasard, à nous que vous vous adressez?
de bourdensac. — Et pourquoi pas, Jean Bart? C'est donc carnaval toute l'année le long de la Seine?
mélanie, a part. — Ah ! il commence à m'ennuyer, ce Chinois! Ma foi, je le plante là. (Elle s'en va. Lu groupe se forme autour de Bourdensac.)
landry. — L'imprudent! Comment le tirer de mauvais pas !
de bourdensac. — Vous ! ah ben ! oui... venez-y donc... Je me f...ichede vous tous comme d'un hareng saur. (Brouhaha.)
landry, survenant. — Monsieuraraison. Et vous êtes
un drôle, vous, entendez-vous? (Il prend un canotier au collet et le secoue.)
le canotier. — D'où sort-il, celui-là?
landry. — Monsieur, c'est avec moi d'abord que vous aurez affaire.
le canotier. — Soit, car vous êtes le plus insolent. . . mais cela ne m'empêchera pas ensuite de régler le compte de monsieur.
landry. — C'est ce que nous verrons. Voici ma carte.
le canotier. — Voici la mienne.
landry. — Je serai chez vous demain matin, monsieur.
le canotier. — Quand il vous plaira, monsieur. (Il s'éloigne avec sa compagnie. Chansons, se perdant petit à petit. Nuit close.)